St. Thomas D'Aquin [microforme]
est depuis trois siècles, une conspiration permanente contre la vérité Commencée surtout avec les humanistes de la renaissance, esprits curieux de mots et de formes, infatués de leurs vaines admirations antiques jusqu'au dégoût pour les plus nobles institutions de la sagesse chrétienne, cette conspiration a fini par voiler entièrement la véritable physionomie des siècles chrétiens Le moyen-âge, pour avoir été le théâtre du triomphe toujours contesté, mais toujours réalisé de l’Eglise, est tombé en proie aux haines des sectaires, qui n’y ont rien laissé debout de ce qu'ils ont pu renverser dans le souvenir ou la reconnaissance des hommes, C'est ainsi que, grâce aux erreurs accumulées depuis la renaissance, à cette fausse monnaie, frappée d’abord par de grands coupables, et dépensée par des esprits honnêtes inconscients du crime dont ils se faisaient les perpétrateurs, après des siècles de travaux non sars gloire, il a fallu prouver aux peuples de l'Europe que leurs ancêtres n'étaient pas des barbares ; que les hommes qui avaient su raconter admirablement de merveilleuses expéditions guerrières, fonder de sages législations, bâtir les
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cathédrales, unir dans des poèmes que nul n’a surpassés, les plus étonnantes inspirations du ts et de la foi, méritaient de figurer dans l’histoire de l'intel'igence humaine. Il a fallu, pour dissiper ces nuages, que des protestants se fissent les restaurateurs de la science, que des mains ennemies commencassent à déblayer les décombres où gisaient pour nous tant de gloires, et relevassent à l'admiration des catholiques étonnés des monuments qu’ils avaient crus pour jamais couchés dans ja poussière. Honneur aux Voigt, aux Hurter, aux Ranke, dont la bonne foi rourageuse osa prendre à partie des opiuions toutes faites, et rendre justice à l'Eglise à l'encontre de ses enfants mêmes, démentant, pour la première fois peut être, ce mot de Tertullien : Tot hostes ejus, quot extranei —
Parmi ces gloires du moyen-âge, humiliées un moment pour reparaître plus belles, il en est une plus respectée que les autres à cause de son incomparable éclat ; un homme qui résurne en soi dans une magnifique harmonie les deux types les plus élevés de l’homme, la science et la sainteté, un homme mêlé comme inspirateur ou glorieux complice à de grands desseins, parent et conseiller de St. Louis, oracle du Pape et de l’Eglise, l'une des lumières du monde, on peut le dire avec confiance, puisque cet homme est St. Thomas d'Aquin.
Gloire, ai-je dit, plus respectée que les autres de son époque. En effet, taudis que les plus beaux noms sont obscurcis dans cette grande éclipse que subit l'esprit chrétien à la renaissance, celui là peut être amoindri, mais jamais effacé. IL passe comme un rayon de soleil à travers les ombres qui s’épaississent. Au-dedans de l'Eglise, sa lumière est inaltérable ; au dehors, parmi ces hommes enivrés d’une sagesse que St. Thomas condamne, dans l'esprit même de ces contempteurs ou de ces distraits, et jusque chez les sectaires, le nom du docteur angélique éveille au moins une velléité de justice,ou suscite un complet et volontaire hommage. Erasme ne peut taire son admiration. Budée l'appelle un grand homme et un génie supérieur (1). Brucker n'hésite pas à reconnaître sa pénétration, la hauteur de son génie, l’abondance de son érudition, les inépuisables ressources de son
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(1) Virum magnum et excellenti ingenio præditum. Buddée. Ins\ Theol. Dogm. t III c. 3.
esprit (1) Leibnitz admire la solidité de son enseignement. (2) Enfin, s’il est permis de citer un tel homme en un tel sujet. les fureurs même de Luther lui rendent hommage, et la sagacité d'une haine si éclairée lui fait poursuivre avec acharnement en St. Thomas le plus dangereux adversaire et le marteau de son hérésie.
Tel est cet homme, fruit d’un àge réputé barbare, mais dans la réalité, digne contemporain de St. Louis de France, sachant tenir la plume comme celui-c1 portait l'épée, haute et fière contre les infidèles, jaillissante d’éclairs en présence du mal, pleine de fécondité pour le bien, protectrice de la paix et de l'unité
Tel est ce docteur, dont les écrits parfaits ont dominé plutôt que subi le temps, non moins opportuns et actuels encore après six siècles, dans un monde perdu de révolutions, qu’ils le furent à l’époque où l’on a voulu voir la dictature de l'Eglise. Les enfants de cette Eglise demandent au saint docteur la solution de ce qu'on appelle les problèmes modernes ; et cette solution, tant recherchée par d’autres dans des sources moins pures, s’y trouverait tout entière, si l'orgueil n'était froissé d'avoir à se soumettre à l'Eglise, en écontant la voix de son plus grand oracle.
Pour nous, Messieurs, qu'aucune répugnance de ce genre ne rend hostiles à un tel docteur, arrêtons nous à considérer œtte grande figure de St. Thomas. Ce discours n'en dira sans doute rien de nouveau, puisque l'éloge qui en est le sujet, soutenu par des voix éloquentes,a fait, depuis quelques années, retentir tous les échos de notre pays. Nous y trouverons du moins, à défaut de mieux, l’occasion d’un nouvei hommage.
C'est d’ailleurs un spectacle vivifiant que de contempler les grands hommes ; ils relèvent en leur personne l'humanité tout entière en la montrant capable de s'élever si haut. Et s'il s’agit surtout d’un véritable sage, d’une de ces âmes sublimes, sublimes animas, dont le mérite, comme celui de St.
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(1) Fatemur omnino fuisse in Thomâ judicandi aciem non mediocrem, ingenium excellens, lectionis copiam et inexhaustam prorsùs solertiam Brucker. Hist. crit. philos. t. III p. 2.
(2) Thomas aquinas ad solidum tendere solet. Leibuitz Theod & 330.
Thomas, ne repose pas sur un ensemble heureux de circonstances, mais se trouve dans l'excellence d’une nature à qui rien n'a manqué, le spectacle est plns noble encore, et d'un intérêt plus général.
Nous considèrerons donc le prince de l'école sous ce titre de sage, qui dit excellemment tout ce qu’il est, car il indique le plus parfait développement où l'esprit puisse atteindre. La sagesse est, eu effet, la première des forces mntellectuel'es. L'intelligence peut bien percevoir des principes, la science en formuler les conséquences ; seule, s'élevant au-dessus de tout dans une lumière supérieure, la sagesse décide souveraineinent à ia fois des uns et des autres. Puis, comme elle embrasse tout ce qui existe dans la contemplation des causes premières, il lui est donné de pouvoir classer en un ordre parfait ce qu'elle a jugé. De là deux fonctions du sage, résunées ainsi par SL Thomas lui même :(1) Sapientis est judicare et ordinare, il appartient au sage de juger et d'ordonner. Sans nous étendre à ce qu’une telle matière offrirait de trop vaste, uous considèrerons rapidement le saiut docteur à ce double point de vu.
Juger est le plus relevé des actes intellectuels, et par conséquent la principale opération de l’homme, puisque, avant tout, l’homme est une intelligence.
Si l'âme, comme l’a dit avec profondeur Aristote, est en quelque façon tout ce qui existe, anima est quodammodo omnia, parce que tout, par le moyen des espèces intelligibles est susceptible de se résoudre en elle, le jugement est donc comme la prise de possession par elle de la nature evtière, l'acte par lequel elle se soumet toutes choses. L'homme est ainsi véritablement le roi de la nature par l'intelligence, aussi incontesté sous ce rapport qu’il est combattu dans le développement extérieur de sa royauté. Le jugement est le signe et l'instrument de sa puissance. C’est par lui qu’'it apprécie exactement, en d’autres termes, qu’il s’assimile,par une sorte de nutrition mystérieuse, la nature même des choses et ie: “< rapports.
(1) D'uprès Aristote.
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Que si de fausses Ineurs ne lui font saisir, au heu du vrai, qu'un fantôme, il arrive qu’il assimile le faux à sa propre substance, et avec le faux, qui est le mal de l'esprit, le principe et la racine du mal sous toutes ses formes et à tous ses degrés.
Mais que d'obstacles à l'exercice de ce jugement ! Pour juger, il faut connaitre. Or la nuit tend naturellement à envabir l'intelligence déchue et punie. Il lui faut conquérir la lumière, la préserver et l’étendre au prix des plus grands efforts. Et quar.d la ‘umière est faite, quand l'esprit voit s'agrandir ut vaste horison devant soi, ce n’est pas tout encore, et la vérité n'estjpas conquise Que de prismes variés venant alots à passer sous l’œil intérieur, communiquent aux objets des couleurs a’autant plus dangereuses qu’elles sont plus $elatantes, et les revêtent à faux de tous les rayonnements du vrai !
Et c'en est fait surtout si la tempête s'élève. Tout est perdu, s’il vient à souffler un de ces tourbillons de l’enfer ( 1 ; où l'esprit balloté d’une secousse à l’autre, perd, en même temps que la fixité d’un point d'appui solide, toute espérance de s'établir dans le vrai Ce tourbillon dévastakwur, ce sont les passions, l'intérêt surtout qui fait fléchir les âmes et l’orgueil qui les raidit, l'intérêt qui groupe autour des trônes les souples valets du mensonge, l'orgueil qui établit dans un isolement superbe des âmes non moins serviles, puisqu'elles adorent, au lieu du vrai, les incohérentes conceptions d’un jugement faussé.
Le sage doit donc établir en lui même une paix divine. I doit la fonder sur le calme des passions vaincues, afin que son mobile esprit, immobilisé sous le regard de Dieu, s’étende en un calme miroir où le ciel et la terre viennent se peindre, sans confusion, sans disproportion de parties, dans la majestueuse harmonie de leurs proportions et de leurs rapports. Telle est bien aussi l’image de l’état intellectuel de notre 1 grand docteur, miroir fidèle d’un immense et radieux spectacle, où nul souffle des passions ne creusa jamais une ride, ciel où nul nuage n’apporta la tempête, que tout rayon venu d’en haut traverse, sans jamais ni se courber ni se ternir.
{1) La bufers infernal che mai zvn resta. Dante, d
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A Dieu d’abord, à St. Thomas lui-même, à la persévéranct de ses longs etforts, la gloire de cette pacification dans Ji lumière. Mais il convient de remarquer ici, à l'honneur de l'Egiise et du moyen-âge, de quels secours ses institutions tant calomuiées environnaient l’homme religieux, et non oiüs le savant.
St. Thomas représente quelque part le docteur comme un garde de la cité, chargé de défeudre ses conquêtes : 1n praesidio et defensionibus, ut acquisilos ab hostibus defendat. (1).
Eh! bien, la sagesse antique a dit très justement ce que devaient être ces gardes ; et, préssentant en quelque sorte ce qui devait venir, elle s’est plue à décrire à leur sujet un ensemble de conditions quia de quoi surprendre, ceiles-là même que l'Eglise a plus tard magnifiquement réalisées. Entendez sur ce point Platon. Est ce un programme idéal, n'est ce pas plutôt le vivant portrait des ordres religieux qw’il a tracé, quand il dit de ses gardes : « Ils n'auront en propre ‘nior, ni argent, ni possession quelconque, mais la société « leur fournira, comme à d’utiles aux'iiaires, un revenu mo- « déré qu'ils dépenseront en commun, menant une vie com- «inune, s'appliquant uniquement à la vertu, délivrés de tout «“ autre soûici » (2)
Il se trouva pour Thomas d'Aquin, dès le r” veil de son intelligence, un de ces ports sans vagues, ou plutôt une de ces forteresses que réclamait Platon, où régnait, en l'absence de toute agitation terrestre, le recueillement de l’homme entier dans l'unique préoccupation de la vertu. Son âme y prit cette forte trempe, cette assise immobile, qui pouvait lui suffire à résister plus tard aux ébranlements et aux secousses de la vie, qu’il ne devait pourtant qu’apercevoir de loin derrière d'autres remparts. Dans cette paix active du cloitre, à l'abri des séducrions de la nature, il embrassa la nature de son premier regard ; puis, remontant de là, par une philosophie précoce, à la recherche du premier principe, il demandait à ses maîtres étonnés : Qu'est-ce donc que Dieu ? Un jour il le saura lui-même si bien, il le dira au monde avec tant de justesse,
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(1)° In cap. 5 Matth.
(2) Timée, no 1.
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qu'il méritera de s'entendre dire à son tour cette parole venue d'en haut :. Benè scripsisti de me, Thoma.
C'est donc, il faut le dire, l’ordre de St. Benoit d’abord, puis la milice de St. Dominique qui auront eu la gloire après Dieu, d'avoir abrité sous la triple sauvegarde de la pureté, du détachement et de l’obéissance un des plus nobles flambeaux de l'intelligence humaine, d’avoir nourri d’é‘ude, de silence et de recueillement ce grand esprit, d’avoir écarté de lui, en le couvrant des vœux de religion comme d’une puissante égide, jusqu’à l'ombre de l'influence des hommes au-dehors. jusqu’à l'ombre de l'influence de l'imagination et du sentiment audedans. Ainsi à couvert des attraits de l'erreur, cet homme peut maintenant élever son regard vers les hauteurs. il peut les rabaisser sur la nature, sans éprouver ni éblouissement, ni vertige ; il peut connaître, il peut juger.
Aussi voyez, Messieurs, avec quelle sûreté de doctgine, avec quelle incomparable justesse il apprécie tout ce qui tombe sous son regard. En fait de science sacrée, c’est un oracle : et ce n’est pas trop dire, puisque lPéglise elle-même le jugea digne de figurer, dans les fameuses séances de son Concile de Trente, à côté de la Bibie ; non pas certainement au même titre, mais sans doute comme la plus haute autorité humaine à côté de l'autorité absolue.
En philosophie, celle du moins dontles conclusions ne touchent pas à la foi, il n’y a pas, à proprement parler, d'oracle : l'esprit humain n’y reconnait ni autorité ni juge (1), et nul homme, par conséquent, ne saurait imposer la décision d’un philosophe à la croyance d’un autre. Mais d'un autre côté. il faut le reconnaître, jamais homme n'eut plus de titres à exercer celte légitime influence, cet entrainement de persuasion qui est le privilége d’un petit nombre. On ne peut qu’applaudir à l’idée d’un vieux maître ( Benozzo di Gozzoli ;, qui voulant peindre St, Thomas dans son triomphe, lui donne pour auditeurs attentifs et ravis les deux plus grands génies philosophiques de l'antiquité, Aristote et Piaton. Esprit du même ordre, et les dominant de toute la hauteur où le christianisme a porté l'âme humaine, esprit completé par la foi, qui est aussi l’une des forces de l'intelligence, unissant naturellement en
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(1) Mundum tradidit disputationi. Eccles. III, 11.
lui-même au caractère élevé de Platon la subtilité d’Aristote, il eût suffi, si le temps eût réalisé le rûve idéal du peintre, à pousser jusqu'à la perfection du vrai ces deux grands hommes, en comblant leurs lacurn-s et les relevant de leurs inévitables erreurs. Sous l'écorce de ses formules vieillies, vit encore et me ar une réalité qui ne vieillit pas, parce-qu’elle est éternelle. La vérité pénètre ses ouvrages ; on la sent, on la respire ; elle vous enveloppe comme d’une atmosphère sympathique, et rien n’égale la joie de se baigner dans cette lumière, et de se sentir inonder d’une telle irrigation de vie. Si la vérité philosophique n'est pas là tout entière, avouons du moins qu’il est difficile d'en trouver réunies ailleurs à un plus haut dégré toutes les séductions, ou mieux toutes les garanties.
Il fandrait citer lès œuvres entières du docteur angélique pour exposer les preuves de ce jugement exquis qui lui fait pardout saisir et s'approprier le vrai. La vérité, comme la vertu, réside dans une sorte de juste milieu ; car elle ne peut âtre, dit le P. Ventura, que l'union de ce qu’il y a de vrai dans deux erreurs contraires (1 }. La saine doctrine est donc une route entre deux écueils. C’est le triomphe de St. Fhomas de savoir trouver cette route parfois si étroite, et qui devient surtout si périlleuse, quand, aux difficultés d’une telle : avigation, viennent s'ajouter comme un vent de tempête, Îles passions, les intérêts, les préjugés. Il n’y a point de préjugés chez lui, nul intérêt de caste, nulle passion qui impose à l'esprit le moindre sacrifice. Au milieu de cette société féodale où le peuple est dit compter pour peu de chose, où la noblesse est tout, entendez sur le sujet de la noblesse cet homme de grande naissance, cet allié du Roi de France et de l'Empereur d'Allemagne, de ce que l’aristocrati: européenne a de plus éclatant. Demandez lui ce qu’il fau! penser des questions qui ont eu pius que les autres le privilége de passionner les hommes, telle, par exemple, que celle de l’origine du pouvoir. Vous verrez la sagesse passer avec assurance entre les deux écueils, entre l’absolutisme et la révolution. Vous la verrez poser d’une main ferme les bases de la véritable souveraineté du peuple et celles de l'autorité royale, aussi éprise des droits du sujet que de la majesté du souverain, non moins Sue di aux excès du pouvoir qu’à la licence des perturateurs.
(1) Bssai sar le pouvoir publie, ch. V
tte.
1 serait facile d'indiquer mille autres preuves ; laïssez-moi Messieurs, vous en rappeler une seule, qui se recommande à l'attention par son actualité même et par son importance. Actuelle, elle est chargée de disputes à peine éteintes ; importante, elle touche à tout, et les solutions diverses qu’on lui donne ont, par contre-coup, les plus graves conséquences dans tout l’ordre pratique. C’est la question si débaitue, et si digne de l'être, des rapports de la raison et de la foi.
La philosophie moderne a proclamé l'indépendance absolue de la raison Cicéron remarquait déjà de son temps le uombre prodigieux d’extravagauces proférées par des philosovhes, et pourtant ceux-là beaucoup d’entre eux du moins, s'appuyaient encore à des traditions respectées, qui prévenaient beaucoup d'écarts et d'erreurs Emæncipée, au contraire, de ce qu'elle a appelé la servitude, la raison moderne s’est précipitée come uu coursier sans frein à travers des abimes, et s’est blessée à mort. N'est ce pas en effet l’arrèt de mort que prouonçait Hegel, lorsqu'il osait formuler son fameux principe de l'identié des contraires, négation pure et simple de la raison ?
Outrés de ces excès, qui sapaient la base même de leur foi, des docteurs catholiques se sont levés contre une si déteslable doctrine. « Cette raison hautaine, dit l’un d’eux, osera « vanter sa grandeur, et s’enorgueillir insolemment, au milieu « de ses domaines fantastiques et de ses richesses imaginaires. “ Faisons lui donc sentir une fois sa prodigieuse indigence ; « dépouillous la, comme un roi de théâtre, de ses vètements «empruntés ; et que, se voyant telle qu’elle est, nue, infirme, « défaillante, elle apprenne à s'humilier, et à rougir de son «extravagante présomption. » (4) Alui fait en effet sentir une si prodigieuse indigeuce, que la raison, sous la plume du philosophe catholique, devient incapable d'affirmer l'existence de qui la possède, à pius forte raison celle de Dieu, et l’ordre religieux s’écrouie sous l'effort imnème tenté pour le défendre. Autant faut il en dire de ces hommes si grands par le génie, qui ont été les fondateurs ou les soutiens de l’école traditionaiiste, de ces hommes armés pour la défense du vrai par des pensées si pures, mais si malheureusement trahis par un excès de zèle, que ce zèle aboutit lui mème aux conséquences de l'incrédulité.
(4) Lamennais-Essai sur l'indifférence, tome 2, ch. 13.
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Rien de semblable en St. Thomas, Messieurs. [la vu la raison, il a vu la foi ; il a vu leurs domaines respectifs s'étendre à des champs divers, se toucher sans se confondie ; il les a vues, chacune dans l’ordre où Dien même les a mises, se rêter une mutuelle lumière. et s'appuyer si fraternellement ’une à l’autre que ni séparation n’est à craindre, ni défiance, ai l'ombre même du plus léger éloignement, (1) Parce que la foi domine la raison, du droit qu’elle tient de l'intelligence divine, où elle prend sa source, ce n’est pas lui qui songera à ravaler l’inférieure en exaltant une rivale. 1{lles veut chacune à sa plare,anssi nécessaires J’une que l’autre à la formation de l’homme parfait. Getle nature déchue, malgré ses indigences et ses faiblesses, Tni paraît encore quelque chose de si solide et de si fort, qu'il fait reposer sur elle seule tout le poids de l'édifice sacré, en reconnaissant comme dogme de la raison seule la vérité fondamentale de l'existence de
Dieu. (2)
Ce seraient là, Messieurs.des hardiesses insontenables aux yeux de certains esprits, qui tremblent an seul énoncé de ces problèmes, parce qu'ils ne voieut pas d'assez haut. Pour le grand docteur, c'est la vue claire d’un ordre de choses qu’il à embrassé de son vaste regard, et nulle hésitation chez lui, parce qu'il n’y a pas d'incertitude, nulle témérité, parce qu'il sent sous ses pieds les inébranlabies fondements du vrai.
Il à appris d'un des anteurs sacrés que l'intelligence a sa place marquée daps les plus hauts mystères : /ntelligentid opus estin visione {Dan.X,l} aussi n'oublie til pas de la faire
(1) Quamvis veritas fidei christianæ humanæ rationis eapacitatem excedat, hæc timen, quæ ratio,naturaliter indita habet, huic veritati contraria esse ron possunt Principiorurm naturaliter notorum eognitio nobis divinitus est indita, quum ipse Deus sitauctor nostræ naturæ, Hæc ergo prineipie etiam divina Sapientiæ continet, Quidquid igitur principiis hujusmodi contrarium est, est divinæ Sapientin €@outrarium ; non igitur à Deo esse potest. En igitur quæ, exrevelatione divina, per fidem tenentur, non possunt naturali cognitioni esse contraria. Sumina contr. gent. Cap. VII.
(2) Nonen ce sens que la raison de tout homme puisse l’atteindre ; St. Thomas ne parle que de Ia raison éciairée par la science. Dicendum quod Deum esse, et alia hujusmodi, quæ per rationem naturalem, nota possunt esse de Deo, non sunt articuli fidei, sed præambula ad articulos. Sic enim fides præsupponit cognitionem naturalem, sicut gratin naturam...; aibil tamen prohibet illud quod secundûm se demonatrabile est, et scibile, ab aliquo accipi ut credibile, qui demonstrationem non capit. Summa theol. p. I qu. 2 art. 2.
ntervenir dans les questions mêine les plus élevées de la révé. ation, dans celles qui semblent relever plutôt de la vision que L l'intelligence. Quand elle ne pourrait suflire à découvrir jar ses forces naturelles, grande encore en s’acquittant de fonctions secondaires, elle éelaircit les vénérables obscurités de de la foi, et parfois de telle manière que,des dernières profon. deurs du dogme,jaillissent des traits de lumière et des clartés imattendues. La Trinité elle-même, le plus insondable des dogmes chrétiens, s'impose en quelque sorte à la raison, grâce aux profonds raisonnements de St. Thomas. Suivez sur ce point sa lumineuse philosophie ; il vous semblera qu’un esprit raisonnable ne puisse autrement penser que la foi le révèle, tant la raison, sous la plume du docteur, lui rend de témoignages ; el l'on croirait l'idée de ce mystère du domaine naturei de l'esprit humain, si Thomas lui-même, discernant avec exactitude les limites au delà desquelles la raisou n'est plus qu'un auxiliaire, ue prenait soin de les indi. quer. C’est ainsi que l'esprit, agrandi, bien loin d’être humilié, par la foi, s’ouvrant des sphères qu’il ne pouvait naturellement atteindre, s'étonne de voir za vacillante lumière en éclairer les vastes perspectives, et exploser, l’on oserait le dire, jusqu'aux profondeurs de Dieu
Certains hommes se prétendert à l'étroit dans le dogme catholique. Leur intelligence a, disent ils, besoin de planer, d'échapper à toute entrave qui en pourrait gêner lessor. Saventils seulement ce que c'est que le dogme, et quelles entraves il impose à la liberté des penseurs chrétiens ? Ghai. nes salutaires, remparts bénis que la véritable raison adore, puisqu'elle y découvre elle-même le terme naturel au-delà duquel elle ne serait plus la raison! Qui jamais se crut entravé dans sa liberté pour ne pouvoir soutenir que deux fois deux font cinq ? Mais en gardant les conditions de sa ture, tout est ouvert à la raison. tout est libre ; les ailes du chrétien peuvent se développer à l'aise, et mettre au dessous de lui, sans avoir besoin de s'égarer dans l'absurde, plus d'air qu'Horace n'en mesurait sous le Cygne de Dircé. (1) C'est que pour là pensée, comme pour le reste, la liberté seule est féconde ; la licence est stérile et meurtrière.
La liberté d'esprit, fruit de cette juste appréciation de toutes choses qui distingue le sage, et la largeur d'idées qui en ré.
Ge me en
(1) Mults dircœum levat aurs Cyenum,
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sulle, sont admirables en St. Thomas. Lui aussi, d’une: manière plus souveraine que le fabuliste, prend son bien où il 16 trouve ; et son bien, c’est tout, excepté le mal et l'erreur dont il s'empare aussi pourtant pour les détruire. Rien n’est anthipathique à ce grand esprit de ce qui n’est pas le faux. Le vrai l’entraîne à soi quelque part qu'il se rencontre ; il Pemprunte à tout ce qui peut en contenir une étincelle ; il le cherche en haut et en bas ; il le demande à la parole de Dieu, qui en renferme éminemment la plénitude, à la parole de l'homme, reflet affaibli, souvent infidèle, éblouissant parfois de la première, à la science même des corps, « vaine pâture « dit Bossuet, des esprits curieux ev faibles. qui, après tout, “ne mène à rien de ce qui existe » { 1 }, science où St. Thomas pourtant reconnait l’un des chemins qui mènent à Dieu. Quelque soit le filon qu'il exploite, qu’il trouve le vrai dans sa pureté native ou souillé d'éléments étrangers. il en recueille avec soin les moindres parcelles, les purifie de tout aliage impur, et les Jépose resplendissantes au lieu qu’elles doivent occuper dans l'édifice qu'ilélève. Sile vrai le séduit à ce point, est il au pouvoir de cette homme de mépriser le beau ? Le beau, splendeur du vrai, rayon du Verbe Divin dans la nature, el qui ne saurait jaillir d’une autie source ; le beau que réalisent à un si haut degré les lettres humaines, quand, possédant ou non la vérité complète, elles se font au moins l’écho d’une de ses voix et se décorent de l’une de ses splendeurs ; quand elles reflètent, à défaut d'un idéal plus hant, la nature, image affaihlie, mais non détruite et qui ne doit pas l'être (2) des perfections de la beauté par essence. Cicéron du moins, l’un des réflecteurs de cette beauté, qu’il a, ilest vrai, maculée de grandes ombres, n'inspire à St Thomas nul sentiment de répu'sion. Malgré le scepticisme qui la ronge, la parole é.égante de l'orateur philosophe est admise à proclamer le vrai dans l'école du docteur ; l'amant de la phrase reçoit au moins cet hommage de l’homme de la pensée. (3)
(1) Cité par de Bonald. Législation primitive.
(2) C’est pour St. Thomas une sorte d'axiôme souvent rappeié dans ses ouvrages que la grâce ne détruit pas la nature, rmais qu'elle la suppose et la perfectionne.
(3) La renaissance a tout outré ; il ne convient pas cependant d'outrer en sens contraire.’ Les lettres païennes ne sont pas toujours païennes, mais naturelles, et comme telles, expression d’une âme naturellement chrétienne, comme dit Tertullien. Le moyen-âge pensait ainsi. Qu'on se rappelle le Dante exprimant au maestro di color che sanno, (le maître de ceux quisavent.. Virgile ) sl lungo studio e il grand 'amore..
Relevons un fait plus significauif. 1 est un homme dont Pinfluence a été grande pour le mal, grâce au mélange de vérités et d'erreurs qu’il a formulées, homme dont l'églis: elle-mème a parfois jugé la force de séduction dangereuse à certains moments de son histoire. Cet homme est Aristote. Esprit d’une largeur à tout embrasser, d’une profondeur à lout sonder, véritable frère de St. Thomas par le caractèr même et l'étendue de son génie, il lui manqua toutefois, dans. l'excellence de sa raison, l’œil de la foi qui voit plus loin qu la raison, et peut-être aussi la pureté du cœur, sans laquelle. le génie même n’est jamais à l'abri des nuages ; de là se:
erreurs.
Eh bien, tandis que les uns repoussent Aristote, comme un foyer d’hérésies, que d’autres,au contraire,s’attachent à s« parole jusqu'à lui soumettre les enseignements de la révéla. lion, aussi éloigné d’un excès que de l'autre, St. Thomas accueille le philosophe en son école, lui attribue les fonctions de docteur et de maître, s’éprend lui-même de la beauté de son enseignement jusqu’à s’en faire l’humble commentateur quitte à le redresser, qnand il s'égare, avec la souveraine autorité d’une raison supérieure éclairée par la foi. [l'arrive de là que le philosophe,dompté dans la force indisciplinée qui l’entraine hors du vrai, devient le disciple et l’auxiliaire de la vérité chrétienne, Il met au service de l’église ses profondes investigations sur tout le domaine de la nature, ses précieuses analyses de l'esprit humain, l'acuité d’un raison nement qui devient ainsi, plus que jamais, l’une des forces du vrai dans le monde, et la philosophie chrétienne enrûle en. son armée l’un de ses plus redoutables ennemis.
Telle est, Messieurs,la vraie sagesse ; telle est la véritable largeur d’un esprit à qui toute étroitesse répugne, parce qu'il 4 tout aperçu et tout jugé.
Qui n’admirerait cette intelligence ouverte à toute lurmiere, quelle qu’en soit la provenance et la source ? inclinée devant toute vérité dun monde supérieur, faisant usage de su raison pour la reconnaître, l'adorer et l'éclaircir, indépendante à l'égard de toute doctrine humaine, sans prévention c.mme sans enthousiasme, faisant usage de sa raison pour la discuter: et la juger.
Et l'on se sent porté à vénérer d'avantage un si grantk
docteur, quand la pensée se reporte à d'autres hommes, et à leurs incroyables prosternements devant ce même Aristote. Je pourrais vous montrer les pères même de la raison moderne accroupis devant le stagirite, le proclamant, avec humilité, qui «l'extrême limite des forces de la nature, les bornes même de l'intelligence humaine, » qui « une seconde nature,» «un homme avec lequel il est plus glorieux de se tromper que d’avoir raison avec les autres.» (1) On le sait et de pareilles exagérations le prouvent, c’est le propre du rationalisme de transporter à l'autorité de l’homme la foi qu'il retire à la parole de Dieu, et d’humilier aïnsi jusqu’à la servitude un esprit qu’il refuse aux nobles acquiescements de la foi. Et quand on songe que l'autorité immodérée de cet homme, rendit inévitable la dangereuse réforme de Descartes, qu'un jour la France catholique vit un décret royal, réclamé par la Sorbonne, défendre, sous peine de la vie, d'attaquer les maximes, les erreurs mêmes d’Aristote, l’on se prend à bénir Dieu d'avoir consacré dans un si grand homme que St. Thomas l'indépendance de la raison humaine ; car c'est la vérité qui tue l’esclavage : veritas liberabit vos. On s'incline avec adniration devant un tel esprit, qui, sachant s'ouvrir une noble route entre la révolte et la servilité de ‘intelligence, inter abruptam contumaciam et deforme obsequium, comme dit Tacite, offre partout ce don exquis de la mesure, prérogative d'un jugement parfait.
La seconde fonction du sage est, suivant St Thomas, d’ordonner ; sapientis est ordinare.
Ordonner, c’est voir et réaliser l’ordre, après en avoir apprécié les éléments par l’acte de juger ; c’est établir cha cune des choses à la place que lui désigne sa nature, afin que ses relations,se développant en une harmonie partout la même, embrassent tout dans un ensemble parfait.
L'ordre est dans les choses crées la condition absolue de toute fécondité, la raison de toute beauté et de toute perfection ; parce qu’il appose à la nécesshire imperfection de ce qui est
(1) Cette parole assez peu philosophique est de Cicéron qui l'appli” que à Platon. Joseph Scaliger a jugé bon de s'approprier cette perle anti” que, pour en faire hommage à Aristote.
mi lise
multiple, l'empreinte du parfait par essence, le caractère de l'unité. Aussi est-il le chef d'œuvre de Dieu lui-même.
Car si la puissance du créateuy pouvait élever plus haut dans l'échelle de l'être chacun des êtres individuels dont son œuvre se compose, la sagesse infinie s’est déployée tout entière dans la constitution de leur ensemble, et ne pouvait, dit St. Thomas, produire un ordre plus parfait que celui qui existe. Vidit Deus quod esset bonum, est-il dit des créations partielles ; mais sur l’ensemble de l'univers: vidit ergo cuncta quæ fecerat et erant valde bona.
L'ordre est donc comme le seing de Dieu apposé à ses ouvrages ; il est aussi, et par une raison semblable, la condition particulière du caractère et des opérations du sage, l’infailhble indice qui le signale entre tous.
Or l'intelligence humaine peut atteindre l’ordre de deux manières, soit en le percevant, dans la sphère des choses où elle n’est pas elle même cause efliciente, soit en le réalisant, dans celle où sa propre activité devient créatrice ; et comme cette activité s'exerce au dehors et au dedans, il faut que le sage, après avoir reconnu l’ordre en ce qui ne relève pas de sa propre puissance, le réalise à son tour en son domaine, c’est-à-dire, dans ses œuvres et dans sa propre personne. C'est ce qu’a fait St. Thomas.
Dire que le docteur angélique doit ce titre à sa profonde connaissance de la science sacrée, c’est constater qu’il a embrassé de la vue ia plus claire l’ordre entier des œuvres de Dieu. Car seule de toutes les sciences, ou du moins supérieure en ce point à toutes les autres, la théologie contemple les effets dont ce monde est l’ensemble, à la lumière de la première des causes ; et c’est pour cela que St. Thomas lui-même l'appelle simplement la sagesse. Seule, ou mieux que toute autre, elle éclaire toute la hiérarchie de l'être, seule elle suffit à dérouler en sou entier cette chaîne des devoirs, qui, partant de Dieu, relie tous les hommes et les ramène à Dieu ; seule elle suflit à tout comprendre dans l'unité, qui est le but de l’ordre et son résultat final.
La raison, flambeau de la nuit, n’éclaire qu’un horizon restreint ; à sa clarté, le monde apparaît comme un faisceau
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de lignes brisées, dont une mystérieuse obscurité ne permet pas de suivre les prolongements jusqu’à la main dont tout émane. Sous cette insuffisante lumière, l’ordre paraît rompu, incomplet, discordant, Mais que lesoleil vienne à illuminer les espaces infinis du ciel, que la science divine, l’astre qui luit dans l'éternité se lève avec majesté au-dessus de ces ténèbres, tout s’éclaire, tout resplendit, tout se révèle dans l’indéfectible harmonie du beau et du vrai. Pythagore prétendait saisir de son oreille la mélodie des sphères ; la science sacrée découvre et plus haut et plus loin. Car depuis la pierre et le brin d'herbe jusqu'aux sommets où la matière déploie ses formes les plus exquises, depuis l'instinct grossier de la brute jusqu'aux magnificences intellectuelles des purs esprits, tout se rattache, à sa lumière, en une hiérarchie sublime,en une chaîne de perfections croissantes et ordonnées dont le premier anneau est en Dieu : hiérarchie des êtres, hiérarchie des forces, et, dans le monde moral, hiérarchie des droits et des devoirs.
La théologie est donc par elle-même une révélation de l'ordre dans toutes les sphères de la pensée humaine, et de là, par certains points de contact, dans la sphère même de son action individuelle et sociale ; car «il faut que l'idée se trans forme en réalité, que la pensée devienne la vie » ( M. Guizot). Brisez l’un des anneaux de son enseignement, le concert idéal des choses est troublé sur un point et le désordre se traduit quelque part mfailliblement dans les faits. Rejetez l’ensemble de ses principes, toutes les idées se iroublent ; l'individu s’en va par des voies torlueuses à un but qu'il ignore, et la société, ne trouvant nulle part les conditions naturelles. de l’ordre, s’achemine à travers les bouleversements et les misères vers son renversement total. N'est ce pas, pour le dire en passant, l’histoire des sociétés européennes, chancelantes ou s’écroulant déjà, parce que on en a faussé les bases en les posant en dehors des vérités qu'enseigne la science sacrée ? I n’y à plus de paix, parce qu'il n’y a plus d'ordre ; car la paix, c’est la permanence assurée de l’ordre ; paæ est tranquillitas ordinis.
Eh bien, cette science révélatrice de l'ordre, non seulement notre saint docteur l’a possédée avec une plénitude que chacun sait, mais encore il l’a créée en quelque sorte, en la formulant à l’état de science.
Rien de teméraire à cette proposition, qui peut paraitre surprenante, C’est que la théologie, basée sur la révélation, n'est pas la révélation elle-même, mais un ouvrage de l’homme sur un fondement divin ; un ensemble de déductons tirées de principes absolus,mais qui ne sout pas elles-mêmes absolues, à moins que n'y intervienne l'infaillible magistère de l'église. En dehors de cette condition, la théologie est soumise à la loi des autres sciences, loi de développement et de progrès suc cessifs, réalisés graduellement à mesure que s'élargit le champ des investigations de l''ntelligence, et que le travail de celle-ci acquiert, avec plus d'intensité, plus de profondeur. Ainsi s’est formée la science sacrée ; ainsi s'est-elle développée, fruit des méditalions solitaires des sages, et plus encore de leurs combats contre les aggresseurs du dogme révélé.
Les Pères de l'Eglise, en luttant contre les hérétiques, avaient fondé la science sans la constituer encore. Leur doctrine avait brillé sur tous les points ; c’élaient d’admirables éclairs, successivement multipliés jusqu'à se projeter sur toutes les obscurités de la révélation, mais sans certe cohésion qui fait le jour. Quel sera le miroir assez puissant pour con centrer en soi ces rayons épars, les condenser à son foyer en un faisceau de lumière, afin d'en illuminer à jamais les générations de l'avenir ? Se trouvera-til une intelligence assez étendue pour recueillir dans des milliers de volumes des enseignements dispersés, et comme égarés dans le tumulte de la polémique, une intelligence assez puissante pour s’assimiler ces éléments divers, assez maitresse de sa matière et d’ellemême pour en former un tout logique et d'un ordre parfait ?
Oui, Messieurs, cette intelligence est celle de St. Thomas le prince de l’école, et cette admirable synthèse de tout un monde intellectuel est la Somme Théologique, l'une des mer: veilles de l'esprit humain.
Plus hardi que ie philosophe de Stagire, St. Thomas entreprend ‘le classer, non plus seulement ies connaissances humaines, mais avec elles la vérité divine tout entière, d’embrasser en un plan d'une rigoureuse logique Dieu, l'homme et la nature, et le mystère si compliqué de leurs rapports.d’exposer dans une série de déductions où l’esprit ne saurait découvrir une lacune, la science qui domine toutes les autres et les renferme toutes. Pour une œuvre de ce genre,
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il faut tout savoir, Il faut avoir pénétré jusqu'au plus intime de ces profondeurs des Ecritures, où se perdait plus tard l'esprit de Bossuet, avoir présents à la pensée les oracles des Pères, les opinions des philosophes, avoir approfondi les secrets de l'esprit de l’homme et ceux du monde corporel, et voir le tout sans désordre, sans confusion, par une intuition d'une simplicité parfaite, i
Que le docteur angélique n'ait pas été au-dessous d’une
areille tâche, son œuvre est là pour l’attester. Dans sa perection grandiose, c’est le temple chrétien du moyen-âge, où l'architecte inspiré semblait convier la nature entière rour rendre gloire à Dieu, où tout être vivant, gracieux ou terrible, venait s'unir à la majesté de ces graudes lignes, dont chacune indiquait le ciel Semblable en effet à ces « poèmes en pue » que le treizième siècle élevait pour abriter le Dieu eucharistique, le monument de St. Thomas s’élèvera dans le champ de la science, pour abriter sous ses vastes arceaux l’homme et Dieu, pierre dont le temps affermira, loin de les ébranler, les fortes assises, poème où la pensée humaine, transfigurée par la foi, chantera d’un même accent dans toutes ses voix multples, l'hymne de la raison et de l'amour. Un poëte, en con. templant la basilique de St. Pierre de Rome, l'appela un jour : «L'arche impérissable des temps futurs, le Panthéon de la raison divinisée » (1) C’est bien à l'œuvre de St. Thomas, arche véritablement impérissable des temps futurs, qu’il est permis d'appliquer l'ampleur de ces paroles, si disproportion: nées à l’œuvre de Michel-Ange. Véritable Panthéon de la raison divinisée, Dieu, comme dans la nature y pénètre tout d’une émanation lumineuse. et la raison, s’y transformant en quelque sorte en ces splendeurs, y prend une élévation, nne profondeur, une sureté de marche, qui semble l'agrandir audelà de sa nature, et la diviniser, sans la soustraire à ses lois. Jamais,on peut l'affirmer sans crainte d'être contredit par les experts des choses de l'intelligence, jamais œuvre ne fut conçue dans des proportions si vastes et enchainée en un ordre plus logique, jamais une telle merveille d'ordre et de clarté ne fut réalisée dans un sujet si compliqué et si profond. C’est le chef d'œuvre du sage, de celui dont la fonction est la production de l’ordre : Sapientis est ordinare.
(1) Lamartine.
2 titre d'organisateur de la première des scierces est sans doute magnifique ; il l’est d'autant plus qu'il est sans partage, et l'incommunicable honneur de St. Thomas. Cependant si nul autre ne s’y ajoutait, ce serait un titre insuflisant pour la gloire d'un docteur chétien, qui se verrait réduit, suivant toute l'énergie de l'expression sacrée, au rôle d’airain sonore et de cymbale retentissante, Oui, St. Thomas lui même, malgré l'éclat d'un si incontestable mérite, n'aurait fait preuve que d'une sagesse inférieure, s'il n'eût d'abord établi l'ordre en sa propre personne ; si, sortant, comme dit Bossuet, du temps et du changement, il ne fût allé chercher on Dieu le principe de cette unité brisée chez tout homme, et que chacun doit rétablir en soi ; unité qui, consommée en Dieu, rétablit à son tour, au profit de l’homune, l'assujettissement de tout à sa puissance (1) Car c’est pour s'être séparé de Dieu qu'il a perdu, par une conséquence pénale de l’ordre violé, jusqu'au pouvoir de contenir dans l'unité ses propres éléments, et qu'il a pu sentir la violence de la mort. (2?)
Ce fut aussi l'œuvre de St. Thomas de rattacher sôn âme à ce principe éternel, le travail ininterrompa de sa vie entière. Enfant, il aspirait à Dieu. Jeune homme, il le défendait en lui môme contre les tendres artifices d’une mère en pleurs, contre la barbare amitié de ses frères, contre des séductions infâmes. Ilomme fait, religieux et docteur, il tendait à lui par loutes les voies qu'ouvrait le cloître à ses aspirations, par la pureté, par le détachement, par l’obéissance, par la multiple et incessante immolalion de sa grande âme ; il le voyait par-delà les craintes et les espérances humaines, au-delà des Joies et des douleurs, ne pensant qu'à atteindre, indifférent du reste à tout chemin de roses, à lout sentier d’épines qui pouvait conduire au but. La science elle même, ce délicieux repos de tant d’esprits élevés, lui paraissait n'être qu'une étape, ou plutôt il Ja dressat de tous les points du monde comme une radieuse échelle pour s'élever à Dieu.
Quand Dieu s'empare ainsi d'un homme, il se complait à réintégrer en lui l’ordre primitif du plan divin. L'homme
(1) St. Paul donne en trois mots la véritabie formule de l'ordre : Omnia vestra sunt : vos autem Christi : Christus autem Dei. 1 Cor, 5, 22, 23.
(2) Pestquam mens hominis est à Deo aversa, amisit virtutem continendi inferiores vires et corpns et exteriora S. Thom. Expositio in omnes Sti. Pauli epistolas.
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subit un travail, d'abord invisible, mais bientôt manifeste, qui le rétablit ce qu'il était au commencement, non pas la fin, sans doute, mais le centre des choses créées ; centre dominateur de la matière, parce qu ‘il est inteltigence, en rapport direct et constant avec les êtres du monde supérieur, parce que, tout matière qu'il est lui même, il ne leur en est pas moins consubstantiel. Et à mesure que se resserre l'imion qui le rattache.au premier principe, la communion de lhomme avec tous les êtres dont l'existence découle de ce principe, devient plus intime et plus profonde. C’est alors que la nature, Si rebelle à l'homme déchu, devient, comme on le voit en notre saint, le souple instrument de ses volontés, par le don des miracles ; que les voiles épais derritre lesquels le monde surnature! se dérobait, inpénétrables à l'œil charnel, s'atténuent jusqu'à la transparence, afin de laisser entrer au céleste sanctuaire le regard pur qui cherche Dieu. Sous l'influence de lPordre restauré,'les relations de St Thomas avec léternelle Majesté revôtent un caractère si filial et si confiant, qu'on serait tenté de les juger téméraires, si Dieu në se plaisait à justiier son serviteur. Sur le tombeau d’une sœur aimée, Thomas inquiet demande à Dieu de lui révéler le mystère des destinées éternelles; et, meilleur encore que le saint i'est hardi, Dieu semble subir ce mouvement d'un cœur qui se penche vers un autre et laisse échapper le secret,
tte ineffable condescendance n'est-elle pas la glorification temporelle d’une âme où l'ordre règne ? Toutefois Dieu fait plus encore, car il accomplit sa promesse, en la remplissant de splendeurs ? implebit splendoribus animam luam (Is. 98, 1). Elle brille alors par l'intelligence, s'il plait à la science infinie de projeter sur elle un de ses rayons ; elle brille surtout et toujours par Le cœur : car le cœur est, aux yeux de Dieu, le tout de i “homme, aval l'esprit n'est qu'une décoration, si ad mirable qu’on la suppose, et si étendu qu'en puisse être le pouvoir,
Que ne nr'estil permis de dévoiler le cœur de St. Thomas, après avoir parlé si longnement des dons de son esprit ? Que ne puis-je montrer ce cœur où la science n’a éteint aucune flamme généreuse, parce que la piété même en renouvelle perpétnellement la source; ce cœur où la brise qui soufile du ciel entretient la fraîcheur et la vie, où les vertus de Pascète et les altraits de l’homme s'épanouissent en une floraison pleine d'éclat et de parfums! L'attrait le plus char.
mant des âmes unies à Dieu, c’est la simplicité dans les plus hautes vertus ; attrait plus délicieux encore et plus puissant sur le cœur, s’il vient à se révéler en outre parmi les splendeurs de la science, Aussi ceux qui ont fait le récit de cette vie déifiée, n’ont pas manqué de recueillir, à côté des prodiges d'application à la science et des faveurs surnaturelles, les traits naïfs de la simplicité. du sant. Ils l'ont montré distrait à la table de St. Louis de France, s’essoufllant, dans sa complaisance, à suivre un pauvre frère, écoutant avec docilité les explications théologiques que s’offrait à lui fournir la charité d’un autre ; et ces humbles traits, qui font sourire, n’ont pas moins de puissance à conquérir l'admiration, que les sublimes développements de la doctrine, parcequ'ils sont l’une des formes et l’une des manifestations de la sainteté.
La sainteté, dernière expression de l’ordre et la plus élevée, voià bien le cachet propre de cette grande âme, et peut être l'explication de son génie. C'est du moius la sainteté qui fait chanter en elle, parmi les naturelles aridités de la science, une voix de poésie incomparable ; qui inspire au chantre de lEucharistie des hymnes dont le génie des poêtes antiques n’a pas atteirt la perfection. Et rien d'étonnant à Cela. puisque la nature, que célébraient cenx-ci, imprégnée, il est vrai, d'émanations divines, ne contenait pas encore la présence corporelle du Verbe incarné. Cette présence fut l’ignspiratrice de St. Thomas. parce qu'elle fut son amour, lle fut âme de sa vie, le thème le plus aimé de son intelligence, le centre de ses pensées Les plus chères ; elle devait imprimer la dernière vibration à la lyvre qui n'avait chanté que Dieu. En effet quand vint le soir, quand après les triomphes d’une telle carrière, cette radiense intelligence ‘ullait jeter sa dernière flamme et son dernier rayon, ce fut au Dieu du sacrement qu'elle adressa le chant d'adien, comme l'enfant qui se tourne vers sa mère, et lui sourit avant de s'endormir.
Laissez moi vous rappeler en terminant, Messieurs, co chant de l'amour et du géme de St. Thomas, répété par une aimable voix du cloître, notre Roswitha canadienne :
“Je t'adore humblement, divinité voilée :
‘Ta gloire n'est pas là brillante et révélée,
‘Mais ma raison s'immole et mon cœur est soumis, ‘# Lorsqu’en te contemplant succombe ma faiblesse,
ed boum
Quand mes sens sont trormpés, je crois que ta tendresse ‘“ Nous donne ce quelle a promis.
‘ Jésus que j'aperçois voilé sous un nuage,
‘ J'ai soif de contempler l'éclat de ton visage,
‘ Exauce ce désir par toi-même inspiré ;
(Oh! viens me découvrir ta beauté glorieuse,
‘ Qu'au ciel en la voyant mon âme soit heureuse, “4 Mon cœur enfin désaltéré.”
Ainsi se termina cette noble carrière ; ainsi s’éteignit, ou plutôt se consuma dans un suprème rayonnement d'amour, cette grande lumière, dont le prolongement laissé dans ses ouvrages, éclaire encore le monde.
Un jour, au moment ou l’obéissance allait lui imposer le grade de docteur, son humilité alarmée suppliait Dieu de détourner de ses épaules un tel fardeau. Il le jugeait au dessus de ses forces. Tandis qu’il éprouvait cette angoisse, un personnage vénérable lui apparut, le consola. et, lui ordonnant de faire sans plus tarder ce qu’on appelait l'acte de théologie, lui en choisit lui-même le texte : Rigans montes de Superioribus suis ; il arrosera la terre des eaux qui tombent des hauteurs. Ces paroles s’appliquaient à l'Homme-Dieu ; mais Jésus lui-même n’en faisait-il pas l'application prophétique au docteur qu’il allait donner à son Eglise ? Depuis six siècles, elle coule en effet sur les montagnes et dans le creux des vallées, sur les sommets où respirent les penseurs et de là sur le peuple des intelhgences, cette ean de la doctrine puisée dans les hauteurs. Elle coule, elle pénètre ; elle s'infiltre avec douceur, elle s'étend avec puissance ; elle se fait un chemin victorieux parmi les obstacles, entraînant les âmes à l'océan du vrai infini, sa source première et son repos final. Elle coule des hauteurs ; elle s'alimente aussi sur la terre. Elle attire à soi tous les ruisseaux de la sagesse humaine (1 ); il se fait des eaux du ciel et des eaux de la terre un cours large comme le monde, profond comme la vérité.
Il a plu à un écrivain tristement notoire (2?) de classer an
(1) C'estune pensée des théologiens de Salamanque : In te velut in capacissimum oceanum cunctorum sanientiæ flumine congregantur ut iterum fluant. Ep. dedic. Coll. Salmant.
(2) E Renan
point de vue de l’esthétique les saints, qu’il divise en saints distingués et saints vulgaires. Il n’y a point de saints vulgaires, car la grandeur du caractère exclut la vulgarité. Saluons toutefois cette figure distinguée entre toutes, l’un des géants de nos grandes gloires chrétiennes, plus étonnant, plus attrayant surtout à contempler que les géants des gloires impériales. Dans ce docteur paré de toutes les auréoles, l’ Eglise admire le représentant de la vérité divine ; le monde peut reconnaître en lui la plus complète expression, peut être, de la vérité humaine, qu’il a puisée surtout aux sources de la philosophie grecque, héritière elle-même de la sagesse orientale. Formé à ces deux écoles, il fut donné à St. Thomas de relever de ses défaillances celle qui peut errer, de constater l'union de l’une et de l’autre dans la communauté d’une même origine et de réaliser en ses ouvrages cette désirable union.
Heureux qui a rempli ce ministère de gloire ! « Heureux, « dirons nous avec un grand orateur, (1) l’homme qui a pu «revêtir de force le nom de Dieu et le nom de l’homme ! « Heureux qui a laissé dans les ruines du monde, une semence « qui se change en vertu, une vertu qui se change en immortalité ! Il vit dans les âmes qu’il a sauvées ; il ressuscite « dans les générations qu’il instruit, et des larmes de tendresse, “pures comme sa mémoire, montent vers lui jusqu’au ciel « pour lui rendre grâces et lui dire qu’on l’aime et qu’on le « bénit encore. »
(1) Lacordaire, discours sur les études philosophiques.