VINCENT DB PAUL ET LA MISERE DANS LES PROVINCES
Peut-être, au premier moment, ces mots « Vincent de Paul et la misère dans les provinces » paraîtrontils un peu ambitieux à ceux qui ne connaissent pas dans le détail la vie que nous racontons.
Ils ne sont cependant, malgré leur emphase apparente, que la simple expression de la vérité, et l'on en chercherait vainement d'autres pour peindre exactement le rôle joué dans la société à cette époque par un modeste prêtre, sans aucune ressource personnelle, mais rempli de cet amour de Dieu dans les pauvres et de cette foi en l'assistance divine qui triomphe de tous les obstacles. Pendant plus de vingt ans, Vincent de Paul fut, à la lettre, le pourvoyeur attitré, le grand nourricier des provinces de l'Est ruinées par la guerre, qu'il sauva grâce à d'immenses aumônes, distribuées en nature ou en argent par ses missionnaires.
Puis, pendant et après la Fronde, il remplit le même office à Paris et aux environs, en Champagne et en Picardie. Telle est la vérité des faits, sans exagération, et l'érudition moderne, qui se plaît à détruire ce qu'elle appelle avec un dédain souvent troç
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affirmatif les vieilles légendes, a opéré cette fois en sens inverse : les recherches récentes sur la fortune publique et l'état des classes inférieures au dixseptième siècle ont remis dans tout son jour la charité vraiment incroyable de « M. Vincent » et fait connaître tout ce qu'il avait su faire, avec une exactitude que le temps, et peut-être aussi un calcul secret, avait un peu voilé. Car si la science historique a révélé les miracles de la charité de Vincent, elle a montré aussi la profondeur des plaies sociales que la gloire militaire et littéraire, l'éclat d'une société jeune, brillante, enivrée de bruit, de mouvement, aussi éclatante dans ses désordres que dans sa ferveur religieuse, avaient trop rejeté dans l'ombre.
Cette fois encore il nous faudra être très superficiel et renvoyer le lecteur curieux aux nombreux travaux faits durant ces dernières années sur ce triste sujet. Le plus complet, celui de M. Feillet sur la Misère au temps de la Fronde, bien qu'il soit borné à une période restreinte et que la charité de Vincent de Paul n'ait pas connu de période, est fait avec autant de conscience que d'exactitude, sur les documents originaux. Quoique l'intention évidente de chercher, dans l'exposition des faits, des arguments pour des opinions politiques, enlève quelque chose à la grave impartialité de l'histoire, cet ouvrage suffit amplement à prouver sans réplique et la misère des peuples à cette époque et les inépuisables ressources que dans toutes les classes de la société la religion personnifiée en un de ses plus parfaits représentants sut trouver pour en diminuer les effets. Jamais peut-être la puissance de la foi pour lutter contre les calamités, fruits de la guerre extérieure et de la guerre civile dans un pays encore en
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pleine formation, ne fut plus visible et plus incontestable. Non pas que Vincent de Paul ait pu, à l'aide de tous les dévouements qu'il savait si bien provoquer, faire disparaître le mal; mais il arriva à le diminuer, à l'adoucir, et ceci par la seule ardeur de sa charité, de cette charité qui fait des merveilles et soulève des montagnes.
Pendant toute la période de la guerre de Trente ans connue sous le nom de période française, et que terminèrent successivement la paix de Munster et le traité des Pyrénées, les provinces de l'Est de la France servirent de grande route et de champ de bataille aux armées de toutes les nations de l'Europe. L'état où se virent réduits ces malheureux pays, aussi foulés par ceux qui étaient censés les défendre que par ceux qui les attaquaient, défie toute description. La Lorraine, les Trois- Ëvêchés, puis la Franche- Comté, la Bourgogne, enfin la Champagne et la Picardie subirent pendant plus d'un quart de siècle toutes les misères que la guerre traînait alors plus que jamais peut-être à sa suite. Le burin de Callot, d'une fidélité aussi exacte que saisissante, en a conservé le souvenir; il suffit de regarder cette série d'admirables estampes pour avoir comme l'intuition soudaine des souffrances vraiment atroces qu'eurent à supporter ces malheureuses contrées, mises à sac successivement par des armées de mercenaires, Croates, Hongrois, Bohémiens, Suédois conduits par Jean de Werth, Piccolomini, Wallenstein, Mansfeld, Bernard, de Saxe-Weimar et les autres grands condottieri, qui se vendaient au plus offrant. Aux ravages des troupes mercenaires, vint se joindre la peste qui se répandit sur toute la France, et enfin, pour mettre le comble à tant de maux, la guerre ci-
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vile de la Fronde porta les misères des frontières jusque dans Paris et ses environs. Il est facile de trouver les documents authentiques qui servent de fondement à ce sombre tableau, dont les couleurs n'ont cependant rien d'exagéré et qu'on pourrait facilement rendre plus sombre encore.
En face de toutes ces souffrances, qui allaient chaque jour augmentant, l'âme du bon M. Vincent ne put y tenir. Malgré son âge avancé , il avait déjà plus de soixante-six ans, malgré sa longue expérience des maux des pauvres, qui enlève, dit-on, parfois une certaine fleur à la sensibilité, son cœur s'émul « jusqu'à la souffrance » du récit des calamités qui accablaient la Lorraine, la Picardie et les autres provinces. Seul, sans ressource personnelle, il résolut de tout faire pour diminuer, fût-ce dans la plus petite mesure, les maux des pauvres peuples et il se mit à l'œuvre avec son ardeur, son dévouement et aussi son habileté pratique ordinaire.
Ce qu'il fallait et ce qui était plus rare que toute chose à ce moment , c'était de l'argent. Comment en trouver? Vincent de Paul, qui connaissait le cœur de ces grandes chrétiennes qu'il appelait ses Dames de Charité , n'hésita pas ; il leur dépeignitla misère affreuse des populations foulées par la guerre et leur demanda le moyen de soulager, si peu que ce fût, ces épouvantables souffrances. Comment résister à M. Vincent, qui vous demande de l'aider à empêcher les gens de mourir de faim et qui, pour donner lui-même l'exemple, supprime un plat à son repas et ne mange plus que du pain bis afin de pouvoir envoyer des secours en Lorraine? Aussi son appel fut-il entendu et les Dames de Charité firent-elles, durant ces lamentables moments, des sacrifices vraiment héroïques.
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Il su ((il de {lire tout de suite, pour justifier le terme, que quand plus tard on essaiera de faire le compte des sommes distribuées en aumônes par saint Vincent et qui pour la plus grande partie lui furent fournies par les Dames de Charité , on arrivera au chiffre énorme de douze millions de livres, qu'il faut presque quintupler pour avoir l'équivalent en argent actuel. Lorsque la caisse des dames était vide, Vincent n'hésitait pas et allait résolument tendre lui-même la main chez quelque grande dame, ou même chez la reine.
Il allait ainsi, sûr d'être écouté, chez la duchesse d'Aiguillon, chez la présidente de Herse, chez M m " de Lamoignon, qui donnait tout ce qu'elle avait, chez M™ 5 de lîretonvilliers,qui lui donnera un jour quarante mille livres en une fois. Une autre fois il écrit à la reine de Pologne, qui lui envoie douze mille livres.
La reine Anne d'Autriche lui donnait tout ce que sa bourse contenait et lorsqu'elle était vide elle donnait ses bijoux, une fois un diamant valant sept mille livres. Un autre jour, elle donna un pendant d'oreille qui fut vendu dix-sept mille livres. Comme la reine lui demandait le secret : « Votre Majesté, répondit Vincent, me pardonnera si en cela seulement je ne lui obéis pas. Mais je ne puis cacher une si belle action de charité. Il est bon, Madame, que tout Paris et même toute la France la connaisse, et je crois être obligé de la publier partout où je pourrai »
En voyant le succès de ses eflorts et l'inépuisable charité de « ses Dames », Vincent ne pouvait contenir sa joie et son émotion : « Oh! Mesdames, s'écrie-t-il, dans une de ces instructions familières où il excellait, le récit de ces choses ne vous attendrit-il pas le cœur? N'êtes-vous pas touchées de reconnaissance en.vc<M>
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la bouté de Dieu sur vous, et sur les pauvres gés? La Providence s'est adressée à quelques dames de Paris pour assister deux provinces désolées. Cela ne vous paraît-il pas singulier et nouveau? L'histoire ne dit point que chose semblable soit arrivée aux dames d'Espagne, d'Italie, ou quelques autres pays. Cela était réservé à vous autres, Mesdames, qui êtes ici, et à quelques autres qui sont devant Dieu où elles ont trouvé une ample récompense d'une si parfaite charité. »
Quelques années plus tard (t), lorsqu'à force d'y puiser la bourse des Dames de Charité commença à s'épuiser tandis que la misère continuait à s'étendre, Vincent de Paul eut une idée singulièrement neuve pour l'époque et qui en fait en quelque sorte le créateur de la presse. Il imagina de faire imprimer les relations que ses missionnaires lui envoyaient et qui dépeignaient avec une vérité ne reculant devant aucun détail les souffrances des paysans.
Ces feuilles, imprimées en grand nombre et bientôt périodiquement, étaient vendues par des crieurs à la porte des églises, sur les places. Le succès en fut prodigieux; on s'arrachait les petites feuilles et elles amenèrent beaucoup d'argent dans la caisse de ses distributeurs d'aumône.
(i; M. Feillet, dans son livre si intéressant intitulé la Misère ptmlant la Frnnr/e, croit devoir restituer aux jansénistes et à Port-Royal l'initiative du mouvement charitable à cette époque. Ses assertions, qui ne nous paraissent pas reposer sur des rendements solides, noteraient rien, si elles étaient prouvées, à la part prépondérante, sinon exclusive, qu'il n'est que juste d'attribuer a Vincent de Paul, à ses missionnaires, à ses Filles de Charité, dans cet admirable élan, qui grâce à eux seuls porta ses fruits et ne se perdit pas dans de stériles protestations ou de vaines déclamations.
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« Dieu, disait Vincent de Paul, a versé une si grande bénédiction sur ce travail, que la plupart de ceux qui ont lu ou entendu le récit de ces relations ont ouvert leurs mains pour soulager leurs frères. Elles ont même été envoyées par les provinces du royaume et l'on a souhaité que l'on fit réimprimer les premières relations pour faire voir l'ordre et la suite de cet emploi, qui est l'un des plus considérables qui soient en nos jours. »
La vogue de ces feuilles fut telle que l'on fit une sorte de gazette périodique, ayant pour titre le Magasin charitable, auquel Vincent ajouta un opuscule intitulé : « Instruction pour le soulagement des Pauvres. » N'est-il pas curieux de voir ainsi le rôle de la presse périodique deviné par Vincent de Paul au même moment que par Théophraste Renaudot et de le voir ainsi deviné dans un but charitable? N'estil pas plus curieux encore de voir ainsi Vincent de Paul pressentir par une sorte d'instinct très caractéristique l'action qu'allait jouer dans les sociétés modernes la publicité, ce que dans notre langue barbare nous appelons la réclame?
Une fois encore, en remontant à l'origine d'une des coutumes de notre époque, on est tout étonné de trouver le bon M. Vincent comme un précurseur. On est moins étonné, mais non moins touché, sinon plus touché encore, quand on le voit fonder et répandre dans les provinces ruinées ce qu'il appelait l'oeuvre des potages économiques, dont la tradition s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans l'institution si utile des fourneaux économiques. Il rédigea lui-même avec un soin minutieux une instruction sur la façon de composer lesdits potages , la quantité de graisse, de beurre, de légumes, de pain qui y doivent entret,
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la manière de les distribuer, enfin sur le prix de revient « qui ne reviendra qu'à cent sols par cent personnes, même en cette année où le blé est très cher ». Puis il fallait aussi veiller à la salubrité publique, et faire enterrer les morts, dont les cadavres restaient sans sépulture dans les villes ou les campagnes dépeuplées, et Vincent de Paul est encore le fondateur de ces sociétés de purification de l'atmosphère et du sol que nous voyons si fort se multiplier aujourd'hui. Il crée partout des compagnies d'aéreux, qui se chargent de la triste besogne d'ensevelir les morts et de nettoyer les immondices horribles qui corrompaient l'air et étaient la cause permanente de la peste. En tête des aéreux se mirent les missionnaires et les Filles de la Charité, et plusieurs y laissèrent leur vie, mourant, comme disait leur saint fondateur, « les armes à la main ».
Par le même canal, on lait distribuer des semences, qui servent aux paysans à remettre en valeur les terres dévastées par la guerre et sont peut-être l'une des sortes d'aumônes qtù font le plus de bien et rendent le plus de services. Ces différents secours, qui furent successivement envoyés en Lorraine puis en Picardie et en Champagne, étaient distribués avec ordre et méthode afin d'en tirer le plus de soulagement possible pour les pauvres.
De i633 à 1639, les aumônes, qui semblaient devoir être passagères, furent distribuées suivant les circonstances et sans régularité, elles n'ont laissé que peu de traces. Mais à partir de 1639, moment où les souffrances de la Lorraine furent portées à leur comble à la suite des invasions simultanées de tous les côtés à la fois que cette malheureuse province eut à subir, les envois devinrent réguliers, furent
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portés par tles missionnaires, d'abord au nombre de douze, qui répartissaient les secours suivant une règle prescrite, tout entière écrite de la main de Vincent de Paul, dont l'original a été conservé. On faisait une enquête pour savoir au juste les besoins, et les aumônes toujours distribuées en nature, si cela était possible, n'étaient remises qu'aux plus nécessiteux. Aux premiers missionnaires envoyés de Paris, il fallut bientôt en ajouter d'autres, les voyages devenant de plus en plus fréquents et le champ d'action des distributeurs grandissant toujours.
Un d'entre eux, le frère Mathieu Renard, fit ainsi cinquante-quatre voyages en Lorraine, portant parfois vingt mille livres, parfois dix mille écus d'or dans sa ceinture sans être dépouillé par les coureurs de grande route; les uns le respectaient, il trompait les autres et leur dérobait toujours sa précieuse besace.
La relation de ses aventures, qu'il écrivit lors du procès de canonisation de Vincent de Paul, formerait un curieux tableau des mœurs du temps et de l'état de la France à cette époque, qui rappellerait par le piquant des détails les récits pittoresques de Walter Scott. La reine Anne d'Autriche fil plus d'une fois venir le bon frère Mathieu, lorsqu'il revenait d'une de ses expéditions, pour s'eu faire raconter les détails.
Les Filles de la Charité ne servaient, pas moins utilement les desseins de Vincent de Paul. Elles suivirent partout les missionnaires dans les provinces et commencèrent dans ces pénibles pèlerinages à travers les pays dévastés ces traditions d'héroïque dévouement auxquelles elles n'ont jamais failli depuis près de trois siècles.
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C'est ainsi que successivement, Toul, Metz, Verdun, iTancy, Bar-le-Duc, Saint-Mihiel, Pont-à-Mousson, puis les villes de Picardie, Guise, Corbie, Saint-Quentin, reçurent les secours apportés par les envoyés de Vincent, secours qui, si énormes qu'ils fussent pour ceux qui les envoyaient, disparaissaient comme une goutte d'eau dans la mer, mais qui suffirent à sauver ces malheureux pays d'une ruine complète et leur permirent d'attendre la paix.
Le rôle joué par Vincent et ses missionnaires dans cette période si lamentable de l'histoire des provinces est constaté en quelque sorte officiellement par une pièce authentique, retrouvée et publiée par M. Feillet dans son livre sur la misère pendant la Fronde; c'est une sauvegarde signée du roi destinée à protéger les missionnaires qui allaient distribuer des secours et que les troupes royales n'épargnaient pas plus que les paysans. Cette pièce , trop longue pour être citée ici, enjoint à tous les chefs militaires de respecter les envoyés de M. Vincent, de les faire respecter et d'accorder des sauvegardes aux villages pour lesquels ils en feront la demande ; elle donne un rôle officiel à Vincent de Paul et fait, ainsi qu'on l'a remarqué avec justesse, comme le grand aumônier de France d'un simple prêtre, agissant librement et de son propre mouvement.
Une foule de lettres de villes ou de villnges des provinces dévastées, les unes pour remercier des secours envoyés , les autres pour en implorer l'envoi, ont également été conservées : elles prouvent péremptoirement et l'inépuisable charité de Vincent de Paul et son efficacité.
On nous permettra de citer ce fragment d'une
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lettre du gouverneur de Saint-Quentin, qui a été reproduite, et méritait de l'être, dans toutes les biographies modernes de Vincent de Paul : « La misère est si grande, écrit ce magistrat, qu'il ne reste plus d'habitants dans les villages, qui aient seulement de la paille pour se coucher et les plus qualifiés du pays
n'ont pas de quoi subsister C'est ce qui m'oblige
dans le rang que je tiens et la reconnaissance que j'en ai, de vous supplier d'être encore le Père de la Patrie pour conserver la vie à tant de pauvres moribonds et languissants, que vos prêtres assistent, et ils s'en acquittent très dignement. »
Rien en effet ne lassait la charité de celui que le gouverneur de Saint-Quentin appelait a bon droit le Père de la Patrie. Non content de porter ou de faire porter des secours, M. Vincent essaya de soustraire autant qu'il le pouvait les enfants et les jeunes filles de Lorraine aux brutalités des bandes de soldats, qui la sillonnaient dans tous les sens. Il fit amener à Paris plus de deux cents jeunes filles, afin de les mettre à l'abri dans des couvents, et une quantité de petits enfants orphelins errants sans abri et sans secours. M"° Le Gras se chargea des jeunes filles, et les petits garçons furent hébergés à Saint-Lazare même.
Quelque temps après, ayant appris qu'une foule de nobles Lorrains étaient venus chercher un refuse à Paris et qu'ils y mouraient de misère sans oser demander assistance, Vincent n'hésita pas à venir h leur secours avec l'aide de M. de Renty, un des grands chrétiens de cette époque, qui devait mourir à trentehuit ans, laissant la mémoire d'un saint; il fonda une œuvre spéciale pour visiter et secourir la noblesse lorraine réfugiée a Paris. Il trouva une fois encore des coopérateurs et pendant huit années l'œuvre fut
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continuée; elle ne cessa un moment après la paix que pour être reprise, mais cette lois, au lieu de s'occuper des Lorrains, on s'occupa des Irlandais et des Anglais catholiques, chassés, eux aussi, de leur pays par la révolution et le protectorat de Cromwell.
Comment Vincent de Paul put-il suffire à tant d'immenses charités pendant tant d'années? C'est ce qui, malgré tout, resterait incompréhensible, si on ne savait combien l'exemple de la charité est contagieux et si l'on ne voyait jusqu'à son dernier jour le bon M. Vincent donner cet exemple jusqu'à un degré qu'on peut sans exagération appeler héroïque. S'il demandait beaucoup aux autres, il commençait par se donner lui-même et tout ce qu'il pouvait avoir, ce qui donne le droit de le faire et fait tout obtenir. S'il imposait parfois à sa communauté de lourds sacrifices, il en supportait luimême la plus lourde part. « M. Vincent, dit un récit du temps, était toujours le premier à donner. Il ouvrait son cœur et sa bourse, de sorte que quand il manquait quelque chose, il contribuait tout le sien et se privait des choses qui lui étaient nécessaires pour achever l'œuvre commencée. »
Une fois même, que pour parfaire une somme considérable, il était besoin de trois cents livres, il les donna aussitôt, et l'on dit que c'était des deniers qu'une personne charitable lui avait donné pour lui avoir un autre cheval meilleur que le sien, « qui était en diverses fois tombé sous lui de faiblesse, étant extrêmement vieux. Mais il aima mieux souffrir de se mettre en péril d'être blessé, que de laisser des personnes qu'il croyait dans le besoin sans les assister. »
Sa confiance en la Providence lorsqu'il s'agissait
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des œuvres de charité était sans bornes et avait ce caractère d'imprévoyance raisonnée qu'on retrouve chez presque tous les saints et qu'ils sont seuls en droit d'avoir. Un jour, il se fait donner par l'économe de Saint- Lazare cinquante écus qui restaient en tout et pour tout au fond de la caisse de la communauté et devaient servir à payer la nourriture du lendemain. Sans seulement s'excuser ni dire comment il les remplacera, Vincent donne les cinquante écus à sa bourse de charité, qui était vide. Dieu se chargerait de nourrir ses serviteurs et le lendemain un bienfaiteur envoyait un sac de mille francs à Saint-Laj
zare.
C'est ainsi que, près de trente ans durant, Vincent de Paul, donnant lui-même jusqu'à son nécessaire, sut faire face à ses charités et trouver toujours de nouvelles ressources, même lorsque tout semblait épuisé. Le bien qu'il fit dans les rudes années, dont l'éclat extérieur, le mouvement, l'intérêt, la diversité, ont trop fait oublier les souffrances, ne saurait être décrit avec exactitude dans un aussi court résumé; mais l'histoire lui a rendu justice, même les auteurs les plus hostiles au passé religieux de la France, sont forcés de le constater, et si l'un des plus célèbres d'entre eux, Michclet, a cru devoir tempérer l'éloge qu'il se voit obligé d'accorder à un prêtre catholique dans la personne de Vincent de Paul, en l'accompagnant d'une réserve sur le peu d'elficacité de ses charités devant la grandeur, le nombre cl l'intensité des souffrances des peuples, cette réserve même en constate l'étendue et l'utilité.
Certes la charité, même d'un Vincent de Paul, ne pouvait changer les faits, ni guérir le mal d'un coup, mais elle les adoucit et grâce à elle on put
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atteindre la paix, qui permit à la France épuisée de panser et de fermer ses plaies.
Il est facile de comprendre après ce que nous venons de dire, et nous n'avons fait qu'indiquer les horreurs causées par la longueur et l'acharnement de la lutte, il est facile, disons-nous, de comprendre avec quelle ardeur Vincent de Paul, témoin de tant de misères, désirait la paix. Ouvertement ami de ce que l'on appelait alors le parti des Saints, dont le cardinal de Bérulle était le chef et qui blâmait l'alliance protestante, M. Vincent désirait surtout la paix pour voir cesser les maux sans cesse renaissants que la guerre traînait après elle. Puis, et c'est là un des traits caractéristiques de cet esprit si original, il avait comme un instinct secret du vice radical et foncier de la grande politique de Richelieu, toute tournée à l'extérieur, et négligeant de parti pris l'intérieur, l'administration, la prospérité et le bonheur matériel des peuples. Cette politique, tout entière dirigée vers la grandeur de la France au dehors et l'affermissement du pouvoir absolu du roi au dedans, était bien celle d'un grand seigneur qui était en même temps un homme de génie, pour qui administrer était presque déroger , et qui ne songeait pas que s'il fallait à tout prix briser le cercle de fer où la puissance de l'empire d'Autriche avait enserré la France, il n'était peut-être pas moins nécessaire de la relever intérieurement et de la doter de cette prospérité qui fait la force d'un peuple et sans laquelle sa puissance extérieure finit toujours par s'écrouler. Vincent de Paul, qui voyait de si près les souffrances des pauvres et leur misère, devinait, par l'instinct que donne la charité, qu'il y avait là une nécessité impérieuse et qu'on n'y son-
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geait pas assez auprès du roi. Il avait du reste sur le devoir des puissants vis-à-vis des petits des idées très chrétiennes, mais qui n'étaient peut-être pas celles qui régnaient dans l'esprit de Richelieu, ni plus tard de Mazarin.
Son rôle durant la Fronde le fera voir avec une singulière clarté; mais déjà, durant les dernières années du grand cardinal, il ne les cachait pas et il les exprimait tout haut avec la plus entière liberté. Un jour, ne pouvant plus se contenir, il va trouver Richelieu et lui dit avec des larmes : « Monseigneur, donnez-nous la paix, ayez pitié de nous, donnez la paix à la France. » Ce qu'il répéta, dit le plus ancien biographe de Vincent de Paul, avec tant de sentiment que le grand cardinal en fut touché, et avant pris en bonne part sa remontrance, il lui dit qu'il y travaillait et que cette paix ne dépendait pas de lui seul, mais aussi de plusieurs autres personnes, tant du royaume que du dehors. »
Cette jolie scène, qui mériterait de tenter le pinceau d'un artiste, ne peint-elle pas à merveille les personnages, et ne voit-on pas le terrible homme d'État ému malgré lui une fois en sa vie, par la chaleur communicative de celui qui aimait tant les pauvres, parce qu'il aimait tant Jésus-Christ!