‹ Stalky & cie: romanChapitre 22 sur 22 · LA LAMPE MERVEILLEUSE · texte numérisé non relu

LA LAMPE MERVEILLEUSE

2 e PARTIE

Ce même Bébé qui raconta au romancier Eustache Cleaver l'histoire de la capture de Boh Na Chee (i) hérita d'une propriété avec le titre de baronnet et de vastes revenus. Il quitta l'armée et devint propriétaire foncier, pendant que sa mère montait la garde autour de lui, afin de veiller à ce qu'il n'épousât que la fille qui convenait. Inaccoutumé à sa nouvelle situation, il fit don aux volontaires de l'endroit d'un grand champ de tir au fusil à répétition, long de deux milles, qui traversait le cœur même de la propriété. Les familles d'alentour, qui vivaient dans un isolement sauvage au milieu de bois remplis de faisans, le considéraient comme un fou égaré. Le bruit des coups de feu effrayait le gibier et l'on rejeta le Bébé du sein de la société des juges de paix et des honnêtes gens, en attendant qu'une jeune fille du pays l'eût fait revenir à de meilleurs sentiments. II prit sa revanche en

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remplissant sa maison d'une sélection choisie de vieux camarades de collège, revenus eu congé, — de piètres partis, maïs aimables et qu'il était permis aux jeunes filles du voisinage qui pratiquaient la bicyclette de regarder de loin. Je savais toujours par les invitations du Bébé quand un transport était arrivé. Il me présentait parfois de vieux amis du même âge que lui, d'autres fois de jeunes géants rougissants que j'avais connus petits fags, tout au fond de la Seconde préparatoire. A ceux-là, le Bébé et les vieux expliquaient tous les devoirs de l'homme dans l'armée.

« Moi, il m'a fallu quitter le service,» disait le Bébé, « maïs ce n'est pas une raison pour que la postérité perde toute l'expérience que j'ai amassée. » Il avait juste trente ans. Cet été-là une dépêche autoritaire m'attira à son château seigneurial : « Bonne fournée du Tamar, viens vite. »

C'était une très bonne fournée, composée à mon intention seulement. : il y avait un capitaine d'infanterie indigène, chauve, tout cassé, qui tremblait de fièvre derrière un nez rouge proéminent, — on l'appelait le capitaine Dickson. Il y avait un autre capitaine, d'infanterie indigène lui aussi, avec une moustache blonde. Son visage ressemblait à du verre blanc et ses mains étaient fragiles, mais il répondait joyeusement quand on appelait Tertius. Il y avait un homme énorme, à la mise soignée, qui évidemment n'avait pas fait campagne depuis des

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années, rasé de près, la voix douce, avec quelque chose de félin, toujours Abanazar, bien qu'il fùl devenu l'ornement du service politique des Indes. 11 y avait aussi un Irlandais maigre, au service des Télégraphes. Son visage était devenu, sous biendes soleils, d'un noir bleuâtre. Heureusement que les portières en serge de l'aile réservée aux célibataires fermaient bien, car nousnous babillions n'importe où, dans le corridor, ou dans tes chambres des voisins, causant, appelanl, criant et parfois valsant deux par deux sur un air composé par Dick IV lui-même.

II y avaitsoixante ans de travail varié à raconicr entre nous, depuis que nous nous étions rencontrés dans la vie aux scènes changeantes des Indes, à un dîner, dans un camp, ou sur un champ decourses, — dans un dak-bungdlow ou une gare lointaine. Bébé s'asseyait sur la rampe, buvant un peu envieusenient nos paroles. Il aimait bien son titre de baronnet, mais son cœur regrettait les jours d'autrefois.

C'était une Babel gaie, un mélange d'affaires personnelles, d'affaires locales et d'affaires impériales, de bouts de vieilles listes d'appel, d'une politique nouvelle. Le bourdonnement d'un gong birman y coupa court, cl nous ne descendîmes pas moins d'un quart de milled'escuficrs, trouver la mère du Bébé qui nous avait connus tous, pendant nos jours de collège. Elle nous salua comme s'ils n'étaient finis que depuis une semaine. Mais quinze ans

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s'étaient passés depuis qu'elle m'avait prêté, en riant aux larmes, une jupe gris princesse pour une représentation théâtrale.

On nous servît un dîner sorti des mille et une nuits dans une salle longue de quatre-vingts pieds, remplie de portraits d'ancêtres et de rosiers en fleurs et chauffée à la vapeur, ce qui nous impressionna encore plus. Le dîner fini, la petite mère s'en alla en disant : « Vous voulez causer, jeunes gens, je vais donc vous souhaiter le bonsoir, m Nous nous réunîmes autour d'un feu de bois de pommier qui brûlait dans une cheminée gigantesque en acier poli, sous un manteau haut de dix pieds. Le Bébé nous entoura de tous côtés de liqueurs curieuses, et de ces cigarettes qui servent surtout à vous faire apprécier votre propre pipe.

« Quel bonheur, » grogna Dick I V, enveloppé dans une couverture et allongé sur un canapé. « C'est la première fois que j'ai chaud depuis mon retour. » Nous étions presque tous penchés sur le feu même, sauf le Bébé qui était de retour depuis assez longtemps en Angleterre pour être habitué à prendre de l'exercice quand il avait froid. C'est une distraction triste qu'affectionnent beaucoup les Anglais de notre Ile.

i( Si tu dis un seul mot de tubs froids et de marches rapides, » traînailla M' Turk, « je te tuerai. i'ai un foie, moi. Vous rappelez-vous le temps où nous trouvions grand plaisir à sauter du lit le

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dimanche matin, quand le thermomètre était à 57 degrés si c'était l'été, et à nous baigner sur la grève? BrrrI »

« Ce que je ne comprends pas, » dit Tertius, « c'est la façon dont nous allions en bas aux lavabos nous faire bouillir tout rouges. Nous remontions ensuite, tous les pores ouverts, par une tempête de neige nouvelle ou une noire gelée. Aucun de nous n'en est mort cependant, autant que je me rappelle. »

« A propos de bains, Beelle, » dit M'Turk avec un petit rire, « te rappelles-tu notre bain au n° 5 le soir où Crolte-de-Lapin Lapida King? Que ne donnerais-je pas pour le voir maintenant, ce vieux Stalky ! C'est le seul des deux études qui soit absent. »

« Stalky est le grand homme de son siècle, »

dit Dick IV.

« Qu'en sais-tu ? » demandai-je.

« Ce que j'en sais? » répliqua Dick avec dédain. « Si tu t'étais jamais trouvé serré de près en compagnie de Stalky, tu ne demanderais pas ça. »

« Je ne l'ai pas vu depuis 87, quand nous étions au camp de Pindi, « répondis-je. « Ça marchait ferme alors — il avait environ sept pieds de haut, et quatre de large. «

« C'estun type capable, bigrement capable, » dit Tertius, en tiraillant sa moustache et en contemplant le feu.

« En 84, » déclara le Bébé, « étant en Egypte, il q

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failli juste passer en conseil de guerre et se faire casser. J'étais à bord du même transport que lui, et aussi novice que lui, mais je le laissais voir, Stalky pas. »

o Qu'y avait-il donc? » demanda M' Turk, en se penchant en avant distraitement pour redresser ma cravate.

« Oh ! rien. Son colonel lui avait confié vingt Tommies qu'il devait conduire derrière Souakim, pour se baigner, ou pour étriller les chameaux, ou pour je ne sais quoi. Stalky s'empêtra au milieu des Derviches à cinq milles dans l'intérieur du pays. Il fit une retraite magistrale et il en tua huit. Il savait joliment bien qu'il n'avait pas le droit d'aller aussi loin. 11 prît donc les devants et flanqua une lettre à son colonel, qui écumait de rage, pour se plaindre de « l'insuffisance des renforts qu'on lui avait accordés pendant ses opérations ». Sapristi! on aurait dit un gros brigadier qui en attrapait un autre. Stalky entra alors au corps de l'état-major, a

a C'est bien Stalky, » dit Abanazar, du fond de son fauteuil, »

« Tu l'as rencontré, toi aussi ? » demandai je.

« Oui, oui, » répondit-il de son ton le plus doux, « je me suis trouvé à la queue de... de celle épopée. Vous ne savez donepas, vous autres? »

Le Bébé, M' Turk et moi nous ne savions rien et nous demandâmes fort poliment des renseignements.

a Ce n'était n'en, » répondit Tertius, «nous nous

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étions empêtrés là-haut, dans les montagnes Khyc- Kheen, il y a deux ans, et Stalky nous a tirés d'affaire, — voilà tout. »

M'Turk contempla Tertius avec tout le mépris de l'Irlandais pour le Saxon à la langue liée.

« Ciel ! » s'écria-t-il, « et c'est toi et tes pareils qui gouvernez l'Irlande. Tu n'as pas honte, Tertius? »

« Enfin, je ne sais pas raconter. Je puis tenir ma partie quand un autre commence le bukhing. Demandez-lui, » — il indiqua Diek dont le nez reluisiit dédaigneusement de l'autre côté du foyer.

« Je savais que tu ne voudrais pas, » dit Dick IV. « Qu'on me donne un whisky et soda. Je buvais de la limonade et de la quinine pendant que vous autres vous vous abreuviez de Champagne; ma tète tourne comme une toupie. »

Il essuya sa moustache hérissée au-dessus de son verre et en claquant des dents il commença:

a Vous connaissez l'expédition contre les Khye- Kheen Malais? Avec les forces mises en campagne, et contre lesquelles ils n'osaient pas se battre, nous leur avons chassé l'âme du corps de peur. Eh bien I les deux tribus, — il y avait une coalition contre nous, — entrèrent au camp sans tirer un coup de fusil; un tas de coquins velus, n'ayant pas plus d'autorité sur leurs hommes que je n'en avais, promirent et jurèrent toutes sortes de choses. Sur ce témoignage des plus maigres, mon cher Mimi... u

h J'élais à Siinla, >< répondît vile Abauazar.

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« Ci ne fait rien, vous êles tous enduits de la niâme poix. Ces ânes d'agents politiques, se fiant à ces traités da quatre sous, signalèrent le pays comme pacifié. — Le gouvernement, toujours bète, se mit à faire des routes en se fiant pour cela a la main-d'œuvre locale. Te rappelles-tu ça, Mimî? Nos autres camarades, qui n'avaient rien vu de cette campagne, croyaient que c'était fini, ils étaient désireux de retourner dans l'Inde. Maïs moi j'avais déjà été mêlé à deux de ces petites affaires et j'avais mes soupçons. Je me faufilai donc summo ingenio à la têle d'une patrouille de reconnaissance — pas besoin de manier la bêche, on n'avait qu'à marcher dignementdc long en large avec une garde. On avait retiré le plus de troupes possible, maisjo rassemblai à peu près quarante Patlians recrutés pour la plupart dans mon régiment et je restai ferme au camp principal pendant que les corvées s'en allaient travailler suivant le cadastre politique.»

« Nous avons eu des chansons un peu raidesau camp, » ditTerlius. ,

« Mon petit chien,» — c'est ainsi que Dick nommait l'officier qui lui avait étti adjoint, «était une petite béte pieuse. H ne voulait pas de ces chansons, et par conséquent il fut atteint de pneumonie. Je me mis à rôder autour du camp et je trouvai Terlius qui dégoisait comme s'il était un D.A.Q.M.G. (i).

(r) Depii'y-AsListant-Ouartermasler-Ginéral. (N. D. T.)

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Dieu sait qu'il n'est pas taillé pour cela ! II y avait six ou huit de nos anciens camarades de collège au camp principal (nous sommes toujours nombreux aux escarmouches de frontière) J'avais entendu rapporter de Tertius que c'était un vieux cheval sûr et je lui dis de quitter ses culottes de D.A.Q.M.G. et de me venir en aide. Terlius se présenta comme volontaire sur-le-champ. Nous nous arrangeâmes avec les autorités et nous sortîmes, quarante Palhans, Terlius et moi, à la recherche des détachements occupés à la route. Celui de Macnainara, — vous vous rappelez notre vieux Macnamarà, le sapeur qui jouait du violon si diablement mal àUmballa? — sondélachementétaitravant-dernier. Le dernier était celui de Stallcy. Il était a la tête de la route avec quelques-uns de ses chers Sikhs. Mac disait que Stalky était en sûreté. »

« Stalky est un vrai Sikh, » dit Tertius. « Quand il peut, il conduit ses hommes avec la régularité d'une horloge prier au Durbar Sahib à Amritzar. n

«Ne m'interromps pas, Terlius. Nous avions déjà douasse Mac de quarante milles quand nous rencontrâmes Stalky; mes hommes me prévenaient doucement, mais avec fermeté, que le pays se soulevait. Quelle espèce de pays, Beelleî Ma foi, je ne m'entends guère aux descriptions, Dieu merci! mais on peut bien dire que c'est un pays infernal. Quand nous n'étions pas jusqu'au cou dans la neige, nous roulions au bas du kudh. Les indigènes, disposés

à être amicaux, qui devaient fournir la main-d'œuvre pour faire la chaussée (n'oublie pas ça, mon petit Mimi) étaient assis derrière les rochers et s'exerçaient sur nous au tir à la cible. C'est la vieille, la vieille histoire. Nous allâmes tous à la recherche de Stalky. J'avais le pressentiment qu'il se serait mis à l'abri. A la brune nous le trouvâmes avec son détachement, aussi à l'aise que des punaises sur une couverture, dans un vieux fort Malôt en pierre, avec une tour de guetteur au coin. Le fort était suspendu au-dessus delà route qu'on avait fait passer dans les rochers à coups de mine, cinquante pieds plus bas. Au-dessous de la chaussée il y avait une descente assez escarpée de 5 à 600 pieds dans une gorge large d'un demimille environ et longue de deux ou trois milles. De l'autre côté de la gorge il y avait des hommes qui cherchaient scientifiquement quelle hausse il fallait pour nous atteindre . Aussi je frappai à la porte et j'entrai en me heurtant à Stalky, qui mangeait accroupi par terre avec ses hommes. Il était velu d'un vieux manteau graisseux et ensanglanté. Je ne l'avais vu que pendant une demi-minute, trois mois auparavant, mais il me salua tranquillement de la main, comme s'il m'avait rencontré la veille :

« Tiens, Aladin I » dit-il, « tiens, l'Empereur I tu arrives juste à temps pour la représentation. »

« Je vis que ses Sikhs avaient l'air un peudémo-

lia et je lui demandai oùétait son détachement, son officier adjoint? »

« Voilà... » dit Stalky, « tout ce qu'il y a. Si tu cherches le petit Everett, il est mort et son corps est dans la lour du guetteur. La semaine dernière, le détachement a été attaqué et Everett a été tué, avec sept hommes. Il y a cinq jours que nous sommes assiégés. Je suppose qu'ils t'ont laissé passer pour être plus sûrs de l'avoir. Toutlepayss'estsoulevé.. 11 me semble que tu es tombé dans une embuscade de première classe, y> 11 dit ça en ricanant, mais ni Tertius ni moi, nous ne pouvions y voir rien de plaisant. Nous n'avions pas de vivres pour nos hommes et Stalky n'en avait que pour quatre jours pour les siens. Tout cela est arrivé, cher Mimi, parce qu'on avait mis sa confiance dans vos ânes d'agents politiques qui racontaient que les indigènes étaient nos amis.

Enfin, pour nous mettre tout à fait à notre aise, Stalky nous conduisit à la tour voir le corps du pauvre Everett couché dans un pied de neige. On aurait dit unejeunefille de quinze ans, — pas un poil sur la figure du pauvre garçon. On lui avait tiré un coup de fusil à la tempe, mais les Malôts aussi lui avaient laissé leur marque. Stalky déboutonna la tunique et nous montra une blessure en forme de faucille à la poitrine. Te souviens-tu, Tertius, de la neige blanche aux sourcils et qu'il semblait vivant quand Stalky remuait la lampe? »

« Oui, » dit Tcrlius en frissonnant. «Je me souviens aussi du regard dur de Slalky, les narines dilatées, le même regard qu'il avait autrefois lorsqu'il était en train de tourmenter unfag. Il faisait très beau ce soir là. »

« Nous tînmes un conseil de guerre là-haut, auprès du cadavre du pauvre Everelt.

Stalky nous dit que les Malôts et les Khye- Kheens s'étaient soulevés ensemble en mettant de côté leurs vendettas privés pour nous anéantir. Les types que nous avions vus de l'autre côléde la gorge étaientdesKhye-Khcens. La dis (.an ce était d'un demimille à vol d'oiseau et ils s'étaient creusé une rangée de trous, au-dessous de la cime de la colline, afin de pouvoir y dormir et nous réduire par la faim. Il nous dit qu'il y avait devant nous une masse de Malôts; qu'il n'y avait pas d'abri derrière le fort sans quoi il y aurait eu des Malôts là aussi. Slalky ne s'inquiétait pas tant des Malôts que des Khyc-Kheens ; il disait que les Malôts étaient d'ignobles traîtres. Moi je ne pouvais comprendre pourquoi les deux bandes ne s'unissaient pas pour se précipitersurnous. Usdevaient êtrecinq cents au moins. Stalky nous dit qu'ils ne se fiaient guère les uns aux autres parce que chez eux ils étaient ennemis de père en fils et que la seule fois qu'ils avaient essayé un assaut il avait fait éclater deux mines au milieu d'eux, ce qui les avait un peu dégoûtés.

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Quand nous eûmes fini, il faisait nuit et Stalky me dit, toujours tranquille : « C'est toi qui commandes maintenant. Je pense que ça t'est égal de me laisser agir à ma guise pour réapprovisionner le fort ? » Je répondis : « Bien sûr que ouï ! » Làdessus la lampe s'éteignit et Tertius et moi fûmes forcés de descendre par l'escalier de la tour pour aller rejoindre nos hommes (nous ne tenions pas à rester avec Everelt). Stalky avaitdisparu, — pour aller revoir les approvisionnements à ce que je supposai. A toute aventure Tertius et moi nous veillâmes jusqu'au malin à tour de rôle pour le cas où il y aurait eu un assaut. (11 faut vous dire qu'ils nous tiraient dessus à peu près tout le temps.)

Le matin arriva. Pas de Stalky. Pas de trace de sa présence. Je me consultai avec son plus ancien officier indigène, un type grand, vieux, aux favoris blancs, — RutlonSingh,de Jullunder.il se contenta de rire en disant que tout allait bien. A l'entendre, Stalky était déjà sorti du fort deux fois auparavant pour aller je ne sais où. Il dit que Stalky rentrerail intact el il m'assura que Stalky était une espèce de fiuru invulnérable. Tout cela ne m'empêcha pas de mettre la troupe entière à la demi-ralion el de faire percer des meurtrières aux hommes.

Vers midi il y eut une tempête de neige qui n'en finissait plus et l'ennemi cessa le feu. Nous répondions avec peu d'entrain parce que nous étions terriblement à court de munitions. Je ne pense pas

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quenous lâchions cinq coups par heure, mais généralement nous attrapions notre homme. Eh bien, pendant que je causais à RultonSingh, je vis Stalky qui descendait de la tour du guetteur, les yeux pas mal gonflés. H était couvert de glace colorée en rouge.

a On ne peut se fier à ces tempêtes de neige, » dit-il. « Sortez vite et ramassez tout ce que vous pourrez prendre. H y a un peu d'aniinosité entre les Khye-Kheens et les Malôts en ce moment. »

Je fis sortir Tertius avec vingt Palhans et ils se frayèrent un bout de chemin dans la neige jusqu'à une espèce de camp situé à environ huit cents yards. Près du feu il n'y avait que quelques hommes de garde et une demi-douzaine de moutons. Les nôtres dépêchèrent les hommes, enlevèrent les moutons avec tout le grain qu'ils purent emporter et revinrent. Personne ne tira sur eux. Il semblait ne pas y avoir un chat dans les environs, mais la neige tombait assez fort.

« Voilà qui n'est pas mal, » dit Stalky, quand le dtner fut prêt, en rongeant du mouton rôti sur une baguette de fusil. « Il est insensé de risquer des hommes. Les Khye-Kheens et lesMalôls tiennent en ce moment un pow-wow à l'entrée de la gorge. Je n'ai pas confiance dans ces histoires qu'on appelle coalitions. »

Savez-vous ce que ce fou avait fait? Tertius et moi le secouâmes jusqu'à ce qu'il nous l'eût avoué

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peu à peu. Il y avait une cave à grains souterraine au-dessous de la tour du guetteur et, en faisant sauter le roc, Slalky avait éventré un de ses murs. Comme c'était Slalky et non un autre, il avait laissé le trou ouvert pour s'en servir au besoin et avait placé le corps du pauvre Everell au-dessus de la cage de l'escalier qui y descendait de la tour. Chaque fois qu'il s'était servi du passage il avait eu à déplacer et à replacer le cadavre. Bien entendu les S khs se gardaient d'approcher de l'endroit. Eh bien, il était sorti 'par ce Irou et avait sauté sur la route. Piiis, dans la nuit, et au milieu d'un ouragan de neige qui faisait rage, il avait sauté par-dessus le bord du khud, avait réussi à descendre jusqu'au fond de la gorge, avait passé à gué la nullah à moitié gelée, grimpé sur l'autre rive par un sentier qu'il avait découvert et était arrivé enfin sur le liane droit des Khye-Kheens.Pms, écoutez ceci, — il avait traversé une crête qui s'étendait parallèlement à leurs derrières, marché encore un demimille et abouti à gauche de leur ligne, à l'endroit où la gorge devient moins profonde et ou se trouvait un véritable chemin allant du camp des Malôts à celui des Khye-Kheens.Tout cela se passait vers deux heures du matin et il arriva qu'un homme l'aperçut : un Khye-Kheen. Aussi Stalky le supprima sans bruit et le laissa, — avec la marque des Malôts sur la poitrine, semblable à celle que portait Everett. « J'eus soin d'être aussi économe que possible, »

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nous dil Stalky. « S'il avait crié j'aurais été tué. Je n'a vais jamais eu à faire cette espèce de chose qu'une seule fois auparavant la première fois que j'essayai ce chemin là. Il est parfaitement praticable à l'infanterie, vous savez. »

a Quelle est l'histoire de ton premier bonhomme? » lui demandai-je.

« Ahl case passait la nuit après l'affaire où Everelt fut tué. Je sortis chercher une ligne de retraite pour ma troupe. Un homme me vit. Je le supprimai, privatim, je le démolis. Mais en y réfléchissant, je pensai que si je pouvais trouver le cadavre (je l'avais jeté en bas des rochers) il serait possible de l'orner de la marque des Malôls et de laisser aux Khye-Kheens le soin de tirer leurs conclusions. C'est pourquoi je sortis la nuit d'après et je le fis. Les Khye-Kheens sont révoltés de voir les Malôts commettre ces deux lâches attentats après avoir juré d'oublier toutes leurs vendettas. Ce matin de bonne heure, je me couchai derrière leurs sungars pour les épier. Ils s'en allèrent tous en conférer à l'entrée de la gorge. Ils sont terriblement embêtés. Ça ne m'étonne pas. » Vous savez comment Slalky laisse tomber ses mots, un à un. »

« Bon Dieu ! » dit le Bébé en faisant explosion, comme s'il commençait à entrevoir toute la profondeur de celte stratégie.

« Cebrrrave garçon!» fit M'Turk,en ronronnant avec ravissement.

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« Stalky stalkait (i), » dit Terlius. « Voilà toute l'affaire. »

» Pas du tout, » répondit Dick IV. « Tu ne te rappelles pas comme il disait avoir seulement profité de sa chance? Tu ne te rappelles pas comment Rutton Sïng-h embrassait ses bottes et rampait dans la neige, et comme nos hommes criaient? »

« Pas un de nos Pathans n'a cru que c'était une affaire de chance, » dit Terthis. « Ils juraient que Stalky aurait dû naître un Pathan et . . . te rappellestu que nous avons eu presque une bataille dans le fort quand Rutton Singh a dit que Stalky était un Sikh ? Bon Dieu! comme le vieux bonhomme était furieux contre mon Jemadar pathan! Mais Stalky n'eut qu'à lever le doigt et ils se turent.

Mais le vieux Rutton Singh avait à moitié tiré son sabre et il jurait qu'il brûlerait tous les Kfiye- Kheens elMalôts qu'il tuerait. Là-dessusle Jemadar devint joliment furieux! il voulait bien se battre avec ses coreligionnaires, mais il n'entendait pas détruire les chances qu'un autre musulman pouvait avoir d'aller au Paradis. Alors Stalky se mit à baragouineralternativement en Pushtu eten Punjabi. Oùdiable avait-il étéramasser son Pushtu, Beetle?»

« Ne t'inquiète pas de son langage, Dick, » répondis-je, « donne-nous la substance de son discours. »

(i) To stalle veut dire chasser à l'affût. (N. D. T.)

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« Je me flalle de savoir parler moi-même à l'occasion au rusé Palhan, mais le diable m'emporte si je suis capable de fabriquer des calembours en Puslilu ou de finir l'exposé de mes arguments par une historiette graveleuse, comme il le fit. Il joua de ces deux vieux chiensde guerre comme... comme d'un accordéon. Stalky annonça, — el les deux autres confirmèrent sa connaissance de la nature orientale, — que les Khye-Kheens el les Malôts organiseraient à eux deux une attaque combinée sur nous celte nuit-là, afin de se prouver mutuellement leur bonne foi. Cependant, ils ne pousseraient pas l'attaque à fond, parce qu'aucun des deux côtés n'avait confiance en l'autre, à cause, pour parler comme Hutton Singh, des petits accidents qui étaient arrivés. L'idée de Stalky était de se glisser dehors à la brune avec ses Sikhs, de les amener par cet abominable chemin de chèvre qu'il avait trouvé jusque sur les derrières de la position des Khye-Kheens el d'envoyer quelques balles à longue portée sur les Malôts, au moment où l'attaque serait bien en train, a Ça détournera leurs idées et ça aidera à les troubler, » nous dit-il. « A ce moment vous sortirez, vous autres, pour balayer ce qui restera et nous nous rejoindrons à l'entrée de la gorge. Ensuite je propose de retourner au camp de Mac et de manger quelque chose. »

« C'est toi qui commandais? » insinua le Bébé.

« J'étais plus ancien que Stalky d'environ trois

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mois et plus ancien que Tertius de deux mois, u répondit Dick IV. « Mais nous sortions tous du même vieux collège. Je pense que notre petite affaire est la seule qu'il y a jamais eu où personne n'a été jaloux d'un camarade. »

« C'est vrai, » interrompit Tertius, «mais il y eut une autre dispute entre Gui Slier Khan et Rutton Singh. Noire Jemadar disait, — il avait tout à fait raison, — que pas un Sikh au monde n'était fichu dechasser à l'affût et que Koran Sahib ferait mieux de prendre les Palhans qui connaissent ces distractions de montagnards. Rutton Singh répondît que Koran Sahib savait bien que tous les Palhans étaient déserteurs de naissance et que tous les Sikhs étaient loyaux, quand bien même ils ne savaient pas ramper sur le ventre. Stalky intervint alors en citant un proverbe de vieille femme qui eut l'effet de faire se tordre les deux hommes. H dit que les Sikhs et les Palhans pourraient régler plus lard leurs comptes sur le dos des Khye-Kheens et des Malôts, mais qu'il prendrait des Sikhs dans sa petite expédition dans la montagne parce que les Sikhs savent tirer. Et c'est vrai. Donnez a. un Sikh assez de munitions pour charger un mulet et le voilà parfaitement heureux.

« Et il s'en alla, » continua Dick IV. « Aussitôt que la nuit fut venue, et qu'il eut fait un petit somme, lui et ses trente Sikhs descendirent par l'escalier de latour, chaque homme saluant le petit

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Everett en passant devant le corps debout, adossé au mur. Les derniers mots que je l'entendis dire furent : «Kubbadar ! tumblcinga(i),» puis iistumbleingêrentp&r-dessusfo lisière noire de l'inconnu. Vers neuf heures du soir l'attaque combinée se développa; les Kye-Kheens del'autre côté de la vallée et les Malôts en face de nous, tirant à longue dislance et se criant les uns aux autres d'avancer et de couper nosgorges d'infidèles. Puis ils montèrent à l'assaut jusqu'à la porte et se mirent à leurvieux jeu d'appeler nos Pathans renégats en les invitant à s'unir à eux pour la guerre sainte. Un de nos hommes, un garçon de Dera Ismaïl, saula sur le murpour répondre à leurs injures; il sauta en bas, pleurant comme un enfant. Il avait reçu une balle dans la paume de la main. Je n'ai jamais vu un homme recevoir une balle dans la main sans pouvoir s'empêcher de pleurer à chaudes larmes. Gela fait tressaillir tous les nerfs. Alors Terlius pritson fusil et lapa sur la tête des autres pour les faire tenir tranquilles aux créneaux. Ces chers enfants voulaient ouvrir la porte et (omber sur l'ennemi généralement; mais ce n'était pas là ce qu'il nous fallait.

A la fin, près de minuit, j'entendis le wopwop-wop des Martinis de Sialky, de l'autre côlé de la vallée, et un concert d'imprécations provenant

(i) Altenlio

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des Malôts dont le corps principal nous étaitcaché par un pli de terrain sur le versant de la hauteur. Slalky les sauçait bon train et tout naturellement ils firent demi-tour et se mirent à tirer sur leurs perfides alliés, les Khyc-Kheens, — de vrais feus de salve. Moins de dix minutes après que Slalky eut commencé sa diversion ils y allaient bon jeu bon argent des deux côlés de la vallée. Quand on put y voir, la vallée offrait un spectacle plutôt varié. Les Kye-Kheens s'étaient précipités hors de leurs sungars au-dessus de la gorge pour châtier les Malôts et Stalky, — je l'observai avec mes jumelles, — s'était glissé derrière eux. Très bien. Les Khye-Kheens durent marcher le long du versant de la colline jusqu'à l'endroit où il devenait possible de traverser la gorge moins profonde et de tomber sur les Malôts. Ces derniers étaient extraordinairement joyeux de voir les Khye-Kheens attaqués par derrière.

J'eus alors l'idée d'encourager les Kye-Kheens. Aussi je fis sortir tout mon monde et nous avançâmes à la pas de charge (i), mettant ainsi entre deux feux ce que j'appellerai pour me faire comprendre le flanc gauche des Malôts. Même à ce moment, s'ils avaient oublié leurs différends, ils auraient pu nous avaler tout vifs, mais ils avaient passé la moitié de la nuit à tirer les uns sur les

(i) En français dans le texlc. (N. D. T.[

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autres el ils continuèrent à se bombarder. C'était la chose la plus curieuse qu'on eut jamais vue. Dès que nos hommes eurent tourné les Malais, ces derniers se mirent à tirer sur les Khye-Kheens plus fort que jamais pour montrer qu'ils étaient de notre parti, ils remontaient la vallée en courant et s'arrêtaient à quelques centaines de mètres pour recommencer le feu. Aussitôt que Slalky vit notre tactique il l'imita de son côté de la gorge et, ma foi, les Khye-Kheens firent juste la même chose. »

« Oui, w dit Tertius, « mais tu oublies Slalky qui jouait Arrah, Patsy, prends te bambin t sur le clairon pour nous faire avancer plus vite. »

« Vraiment? » rugit M'Turk. Je ne sais comment cela se fit, mais nous commençâmes tous à le chanter et il y eut une interruption.

« Je te crois I » dit Tertius, quand nous fûmes calmes. Pas un membre de la troupe Aladin n'avait oublié cet air. « Oui, il jouait Patsy. Continue, Dick. »

« Pour en finir, reprît Dick IV, « nous poussâmes les deux troupes dans les bras l'une de l'autre sur un bout de terrain plat à l'entrée de la vallée. Toute la bande tourbillonna sous nos yeux et disparut dans une tempête de neige aveuglante en luttant, en s'égorgeant et en hurlant. C'étaient des gens très forts et dangereux; nous ne les suivîmes pas.

Stalky avait fait un prisonnier, — un vieux

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cipaye retraité après a5 ans de service qui lui montra son certificat de libération, — c'était un vieux bonhomme terriblement ardent. Il avait essayé de pousser ses hommes à l'assaut de bonne heure. Maintenant il boudait, — il en voulait aux siens de leur lâcheté. Rutton Sîngh voulait lui passer sa baïonnette à travers le corps. Les Sikhs ne comprennent pas qu'on combatte le gouvernement après l'avoir honnêtement servi. Slalky lui sauva la vie, et se l'attacha solidement, — en vue de l'avenir je crois. De retour au fort, nous enterrâmes le petit Everett ; Stalky ne voulut pas entendre pailer de faire sauter toute la construction, — puis nous filâmes. Nous n'avions perdu que dix hommes en tout. »

« Que dix hommes sur soixante-dix 1 — Com ment les aviez-vous perdus? » demandai-je.

« Bah 1 au commencement de la nuit le fortavait subi un assaut et quelques Malôts avaient passé pardessus la porte. 11 fit un peu chaud pendant une minute ou deux, mais les recrues se comportèrent très bien. Par bonheur nous n'avions pas de blessés graves â porter, car nous avions quarante milles à faire pour arriver au camp de Macnamara. Bon- Dieu! quelle marche! A mi-chemin le vieux Rutton Singh s'effondra ; il fallut le jeter dans la capote de Slalky accrochée à quatre fusils, et Stalky, sou prisonnier et deux Sikhs le portèrent. Là-dessus je m'endormis. On peut dormir en marchant,

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vous savez, une fois que les jambes sont convenablement engourdies. Mac jure que nous fîmes tous notre entrée dans son cainpen ronflant cl que nous nous laissâmes tomber à l'endroit où nous nous arrêtâmes. Ses hommes nous traînèrent dans les tentes comme des sacs. Je me rappelle avoir vu en m'é veillant Stalky qui dormait, la lêle sur la poitrine du vieux Rutloo Singh. Stalky dormit vingtquatre heures. Moi je n'en dormis que dix-sept, mais j'étais tout près de l'attaque de dysenterie qui allait me mettre sur le flanc. »

« Tout près 1 quelle bêtise ! » dit Tertius. II en souffrait déjà avant que nous eussions rejoint Stalky au fort. »

« Dis donc I lu n'as pas besoin de parler, toi ! tu brandissais ton sabre dans la figure de Macnamara chaque fois que tu le voyais, en réclamant un conseil de guerre immédiat. La seule manière de te calmer c'était de l'arrêter toutes les demi-heures. Tu as eu le délire pendant trois jours. »

Je ne me rappelle rien de tout cela, » dit Tertius paisiblement. « Je me rappelle bien que mon ordonnance me donnait du lait. »

« Et comment Stalky en sortît-il? » demanda M' Turk, qui lirait de grandes bouffées de sa pipe.

« Slalky? comineun calme taureau debrahmane.

Ce pauvre vieux Mue était au bout de son rouleau d'officier du génie; il ne savait quoi faire. Vous comprenez, j'étais pourri de dysenterie, Tertius

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battait la campagne, la moitié des hommes avaient quelque chose de gelé et les ordres de Macnamara portaient qu'il devait lever le camp et rentrer avant l'hiver. Donc Stalky, que rien n'avait ému, lui prit la moitié de ses provisions pour lui épargner la peine de les relraEner derrière lui en revenant dans la plaine; il lui prit toutes les munitions sur lesquelles il put mettre la main,et finalement, consilîo et auxilio Rutton Singhî, il retourna à son fort avec tous ses Sikhs, les beaux prisonniers qu'il avait faits et un tas d'auxiliaires que lui et son prisonnier avaient séduits au point de leur faire prendre du service. II avait soixante hommes de toutes sortes,— sans compter son aplomb d'enfer. Mac pleura presque de joie en le voyant partir. Vous comprenez, Slalky n'avait pas reçu l'ordre exprès de rentrer avant que les défilés fussent bloqués : Mac respecte grandement les ordres qu'on lui donne,Stalky aussi respecte grandement les ordres qu'on lui donne... quand ils lui conviennent. »

h II me dit qu'il allait en Engadine, » raconta Terlius. « Il était assis sur mon lit en fumant une cigarette et il me faisait rire aux larmes. Le lendemain, Macnamara nous fit tous descendre dans la plaine, avec armes et bagages. Nous avions l'air d'un hôpital ambulant. »

« Slalky m ' a affirmé que Macnamara avait été pour lui une aubaine tombée du ciel,» dit DicklV. « Je le voyais dans la tente de Mac; il écoutait Mac

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jouer du violon et après chaque morceau il enjôlait Mac jusqu'à ce que l'autre eût lâché des pioches, des pelles et des cartouches de dynamite. C'est là que nous vîmes Slalky pour la dernière fois. Huit ou dix jours plus tard les défilés étaient bloqués par les neiges et je ne pense pas que Stalky désirait beaucoup qu'on le trouvât à ce moment là. »

a Non, il n'y tenait pas, « dit le bel et gros Abanazar. « Il n'y tenait pas ! Ha ! Ha I »

Dick IV leva la main, une main sèche, mince, au dos de laquelle on voyait courir les veines bleues- « Un instant, Mimi, tu auras ton tour, n'aie pas peur ! Je rejoignis mon régiment et au printemps, cinq mois plus tard, je m'en allai en détachement avec une couple de compagnies : j'étais sensé surveiller quelques-uns de nos amis de l'autre coté de la frontière, mais, bien entendu, je devais chercher des recrues. Ça tombait assez mal, parce qu'une espèce de jeune Naîck se permit de poursuivre jusque dans ces montagnes une vendetta ridicule qu'il avait héritée de sa tante, et les gentilshommes du pays refusèrent de s'engager dans ma troupe. Bien entendu le Naick s'était éclipsé pour régler ses comptes, il fallait s'y attendre, mais en plus il avait tiré à l'affût l'oncle de mon brosseur favori. J'étais furieux, car je savais que Ilarris, des Ghuznees,battrait le pays trois mois plus tard et ramasserait tous les bonshommes que je guignais de l'œil. Tout ■ ibvGooqIc

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lu mon Je en voulait au Naik; on sentait qu'il aurait dû avoir la pudeur de retarder ses... ses houleuses amours jusqu'à ce que nos compagnies fussent au complet.

Cet animal-la avait cependant garde - un peu l'esprit de corps. Une nuit, il m'envoya un homme du clan de sa lanle pour m 'annoncer que si je voulais venir avec une escorte il me montrerait une bande de recrues admirables. Je passai à toute vitesse de l'autre côté de la frontière et ù dix milles environ dans l'intérieur, dans une nullah, mon rapparee me présenta à peu près soixante-dix hommes. Ils étaient diversement armés, mais ils se tenaient droits comme des soldats de la Heine. L'un d'entre eux sortit du rang et exhiba un vieux clairon, tout à fait comme. ..comment donc s'appelle-t-il?... Bancroft, pas vrai?... quand il cherche son lorgnon dans une pantomime. Puis il joua Arrah, Patsij, prends le bambin t Arra/i, Patsij, prend le... Il ne savait que ça et ne pouvait aller plus loin, s

Dick IV non plus ne put aller plus loin, car nous dûmes chanter la vieille chanson deux fois d'un bout à l'autre, puis la reprendre deux fois et une fois encore pour la répéter.

« Il m'expliqua que si je savais le reste de la chanson il avait à me remettre une lettre de la part de l'hamme auquel la chansou appartenait. Là-dessus, mes enfants, je finis le vieil air sur le

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clairon et voici ce que je reçus. Je savais que vous armeriez la voir. Ne me l'arrachez pas des mains. » (Nous nous efforcions tous de voir cette écriture informe et bien connue.) « Je vais lire la lettre à haute voix :

p Fort Evcrelt, le 19 février.

« CherDick,ou cher Tcrlius. — Le porteur de la présente a soixante-quinze recrues sous ses ordres. Ce sont tous des diables, mais ils désirent s'amender. On les a un peu décrassés et, lorsqu'on les aura soignés, ils représenteront bien. Je voudrais que lu en donnes vingt à mon adjudant ; bien que ce soit un âne bâté, il aura besoin d'hommes au printemps. Tu pourras garder les autres. Tu seras content d'apprendre que j'ai continué ma roule jusqu'au bout du pays des Malôts. Tous les chefs et tous les prêtres mêlés â l'affaire du mois de septembre dernier y ont travaillé un mois chacun, ils ont trouvé le cailloulis qu'il fallait pour l'empierrer en démolissant les murs de leurs maisons. La tombe d'Everelt est couverte d'un monticule de quarante pieds de haut. Ce sera une base commode pour les triangulations à venir. Rut ton Singh envoie ses meilleurs salaams. Je suis en train de conclure quelques traités et j'ai donné à mon prisonnier, qui envoie lui aussi ses salaams, le rang local de Khan Balladur.

A. L. Coi.kuan.

n Voilà, c'est tout ce qu'il y avait, » dit Dick IV, quand les cris, les acclamations, les rires et, je pense, les larmes, eurent cessé. Je dirigeai la bande aussi vite que je pus vers l'autre côté de la frontière. Ils étaient assez enclins à avoir le mal du pays, mais ils se remirent en reconnaissant quelques-uns de mes hommes qui avaient été à l'affaire des Khye-Kbêens. Cela fit une troupe excellente. Il y a trois cents milles du Fort Everetl à l'endroit où je ramassai les hommes, plutôt plus que moins. Et maintenant, Mimi, racont«-Ieur ce qui arriva à la fin à Slalky, comme tu l'as vu. »

Abanazar rit d'un petit rire timide, sournois, officiel.

« Oh ! ce n'est pas grand'chose. J'étais à Simla au printemps quand Stalky, sorti de ses neiges, se mit à correspondre directement avec le gouvernement. »

« A la manière d'un roi, » interrompit Dick IV. « Dick, c'est mon tour maintenant. Il avait fait un tas de choses qu'il n'aurait pas du faire et engagé indirectement la parole du gouvernement. » « Il avait mis la montre de l'Etat en gage, hein? m dit M'Turk en me faisant un petit signe d'intelligence.

« C'était à peu près ça. Mais ce qu'il y avait d'embarrassant, c'est que tout était si convenable, si admirablement raisonné. Ça venait aussi bien à point que s'il avait eu à sa disposition toutes sortes

de renseignements... qu'il n'avait pu avoir, bien entendu. »

« Bah ! » dit Tcrtius, « je parie quand on voudra pour Sfalky contre ie ministère des affaires étrangères. »

c II avait fait à peu près tout ce qui lui avait passé par la tête, excepté frapper des pièces de monnaie à son effigie et à son nom, tout cela sous prétexte de bâtir cette infernale route et d'être bloqué par les neiges. Son rapport était simplement étonnant. VonLennaert, en le lisant, commença par s'arracher les cheveux, puis il s'écria d'une voix étranglée : « Au nom du ciel quel est ce Warren Hastmgs inconnu? Il faut le faire rentrer sous terre. Il faut le faire rentrer sous terre officiellement! Le Vice-Roi ne supportera jamais ça. On n'a jamais entendu pareille chose. Il faut que Son Excellence elle-même le fasse rentrer sous terre. Faites-le venir et flanquez-lui un blâme. » — Ma fui, je lui adressai un blâme officiel qui n'en finissait plus et en même temps je lui envoyai un télégramme non officiel. »

« Toi I » s'écria le Bébé avec étonnement. Abanazar, en effet, ressemblait surtout à un chat persan, à la fourrure soyeuse.

« Oui.... moi, «dit Abanazar. « Ce n'était pas long, mais d'après ce que tu nous a raconté, Dioky, il y a eu plutôt coïncidence. Je lui télégraphiai:

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Aladîn maintenant h ga^né son épouse,

Voire empereur esl Apaisé ;

Je pense qu'il vaudrait mieux revenir à la vie t

Nous espérons que vous vous êles tous amusés !

« C'est drôle comme celle vieil le chanson me revint à la mémoire. La dépêche n'était guère compromettante et elle devait l'encourager. La seule chose qui n'allait pas, c'est que l'Empereur n'était pas apaisé : il s'en fallait de beaucoup. Stalky s'arracha à sa retraite du milieu des montagnes et prit paisiblement la roule de Simla où il arriva les mains dans les poches pour être offert en sacrifice. »

« Mais, b fis-je observer, « sûrement c'était au commandant en chef..-. »

« Son Excellence se figurait qu'en attrapant un petit capitaine à peine promu, — tout à fait comme Kingnous attrapait, — elle tenait d'une main ferme les rênes du gouvernement. Bien entendu, tant qu'elle se figurait ça, Von Lennaert l'encourageait. Je ne suis pas sûr que ce n'était pas Von Lennaert qui lui avait donné celte idée. »

« Dans ce cas, » dis-je, « on a changé l'espèce depuis mon temps. »

u Peut-être. On envoya Stalky recevoir sa réprimande comme un méchant petit garçon. J'ai des raisons de croire que les cheveux de Son Excellence se dressaient sur sa tête. Il en donna à Stalky pendant une heure!... Cependant Stalky se tenait au garde-à- vous au milieu de la chambre et Von Len-

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naert, par derrière, Faisait semblant en pantomime (à ce qup prétend noire ami) d'apaiser la chevelure de Son Excellence. Stalky n'osaîl pas lever les yeux; il aurait éclaté de rire. »

« Pourquoi donc alors n'a-l-on pas dégradé Stalky en public? » demanda le Bébé avec un long clignement d'oeil malicieux.

« Ali! pourquoi? » dit Abanazar. « Pour lui laisser une chance de racheter sa carrière ruinée et pour ne pas briser le cœur de son pauvre père. Stalky n'avait plus de père, mais ça ne faisait rien. Il se conduisit comme un.. . comme l'orphelinat de Sanawar et Son Excellence daigna l'épargner. C'est alors que Stalky vint me voir à mon bureau et resta dix minutes assis en face de moi, les narines dilatées. Puis il me dit : — « Mimi, si je pensais que ce pendeur de paniers... »

« Ah! il se rappelait çal » interrompit M' Turk.

« ... ce pendeur de paniers de deux annas gouvernait l'Inde, je te jure que je me ferais demain naturaliser. Moscovite. Je suis une femme incomprise (i). Cette affaire m'a brisé le cœur. Il mefaut six mois de congé de chasse dans l'Inde. Crois-tu que je puisse les avoir, Mimi? »

Il eut son congé environ trois minutes et demie plus tard et dix-sept jours après il était de retour dans les bras de Rulton Singb... perdu de répu-

(i) Eu français dans le teste. (H. D. T.)

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talion... avec l'ordre de remettre son commandement, etc., à Cathcart Mac Monnie. »

« Notez-moi ça! » interrompit Dick IV. « Un colonel de l'administration civile à la tête de 3o Sikhs au sommet d'une montagne. Notez-moi ça, mes enfants! »

«Naturellement Cathcart, qui n'estpas un sot,bien qu'il soit dans l'administration civile, laissa Sulky chasser pendant les six mois qui suivirent, à moins de quinze milles du fort Everelt. De plus, j'ai toujours entendu dire que le colonel, Stalky et Rutlon Singh , sans oublier le prisonnier, s'entendaient comme larrons en foire. Puis je crois que Stalky alla paisiblement rejoindre son régiment. \Je ne l'ai pas vu depuis. »

« Moi je l'ai vu, » dit M' Turk tout lier.

Nous nous tournâmes tous d'un seul mouvement.

« C'était au début de cette période de chaleurs. J'étais campé près de Jullunder et je tombai sur Stalky dans un village sikh. Il était assis sur l'unique chaise de cérémonie et la moitié de la population lui rendait hommage. Il avait une douzaine de bébés sikhs sur les genoux, une vieille femme édentée lui tapaitsur l'épaule etil portait une guirlande de fleurs autour du cou. Il me dit qu'il était en tournée de recrutement. Nous dînâmes ensemble ce soir-là, mais il ne me souffla pas mot de l'affaire du fort. Il me prévint cependant que si j'avais besoin de provisions, je ferais aussi bien de dire

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que j'étais le bhai de Koran Sahib. C'est ce que je fis et les Sikhs refusèrentd'acceptermonargent.»

« Ah ! ça doit avoir été un des villages de Rutlon Siiigh, » dit Dick IV, et pendant quelque temps nous fumâmes en silence.

« Dites donc, » demanda M' Turk, remontant dans ses souvenirs jusqu'aux années de collège, « Stalky vous a-t-il jamais raconté comment il se fit que Crotte -de-Lapin lapida King, la nuit que vous savez? »

« Non, » répondit Dick IV.

M' Turk raconta.

n C'est ça, » dit Dick IV, avec un signe de léle. « En réalité il a refait le même tour. Il n'y a personne qui vaille Stalky. »

« C'est ici justement que tu te trompes, w fis-je observer. « L'Inde est pleine de Stalkys, — de gaillards sortis de Cheltenham, de Haileybury, de Malborough(i), que nous ne connaissons pas du tout. L'étonnement commencera quand il y aura vraiment une grande querelle. »

« Qui sera étonné? » demanda Dick IV.

« Les autres. Les messieurs qui vont à la guerre en wagon de première classe. Figurez-vous seulement Stalky lâché dans le sud de l'Europe avec un nombre suffisant de Sikhs et une bonne perspective de butin. Pensez-y tranquillement. »

(i) Grandes écoles publiques auglaises. (N. D. T).

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« 11 va quelque chose de vrai dans ce que tu dis,» r épondilleBél>é,«maistueslropoplimisle,Beetle.»

« Ma foi j'ai le droit de l'Mre. N'est-ce pas à moi qu'on doit toute l'affaire 1 Ne riez pas. S" °<"> c » écrit : Aladin maintenant a trouvé son épouse...

' « En quoi cela s'yrapporte-t-il?» demanda Tertius.

« En tout, h répondis-je.

c Prouve-le, w dit le Bébé.

Et c'est ce que j'ai fait.

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