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UN RÉiNWATEUR DE L'OCCULTISME
Si Ton ignore la platitude, Tanarchic et le vague de la vie que fait à ses internes un collège français, on ne comprendra pas la puissance que prit, sur l'auteur de cette notice, la beauté lyrique, quand elle lui fut proposée par un de sescauïarades du lycée de Nancy, Stanislas de Guaita. En 1878 il avait dix-sept ans et moi seize. Il était externe; il m'apporta en cachette les Émaux et Camées^ les Fleurs du Mal^ Salammbô. Après tant d'années, je ne me suis pas soustrait au prestige de ces pages, sur lesquelles se cristallisa soudain toute une sensibilité que je no me connaissais pas. Et comme les simples qui reportent sur le marbre ou le bois dont est faite l'image de leur dieu le sentiment qu'ils prennent de la divinité, Taspect extérieur de ces volumes, leur odeur mémo, la couleur du papier et la qualité de Timpression, tout cela m'est présent
el demeure mêlé au bloc de mes jeunes impressions. M'inquiétais-je beaucoup d'avoir une intelligence complète et exacte de ces poèmes? Leur rythme et leur désolation me parlaient, mais non pas directement; j'étais mis dans une certaine disposition d'âme et de l'ordre le plus haut. Une belle messe de minuit bouleverse certains fidèles, qui pourtant sont bien loin d'en comprendre le symbolisme exact. La demi-obscurilé de ces oeuvres leur donnait, je me le rappelle, plus de plénitude. Je voyais qu'après cent lectures je ne les aurais pas épuisées; je les travaillais et je les écoulais sans qu'elles cessassent de m'être fécondes.
Dans une règle monotone *, parmi des camaraderies qui fournissent peu et un enseignem(*nl qui éveille sans exciter, voilà des voix enfin qui conçoivent la tristesse, le désir non rassasié, les sensations vagues et pénibles, bien connues dans les vies incomplètes. Et le camarade qui me prête ces livres les interprète comme moi. Ouel noble compagnon, éblouissant de loyauté et i\o dons imaginalifs! Lui que nous vîmes plus tard corpulent, un peu cérémonieux, avec un regard autoritaire, c'était alors le plus aimable des enfants, ivre de sympathie pour tous les êtres et pour la vie, cTune mobilité incroyable, de taille moycMine, avec un
* Je me reprochci'ais jiouil;uil <lc ih- j»oinl ici saluer noire mailre. M. A. Colli^non, aloi's jirofesxjur «le ih(''(oi'i«|iie, pour <|ui (Juaila professait des senliiuenls (|ue je ^ar<le.
leinl cl des cheveux de blond, avec des mains remarquables de beauté. Dès 1878, je ne suis plus seul dans l'univers; mon ami et ses maîtres s'installent dans mon isolement qu'ils ennoblissent. Telle est Torigine du sentiment qui me liait à Stanislas de Guaifa, lequel vient de mourir âgé de trente-six ans. Nous nous sommes aimés et nous avons agi Tun sur l'autre dans l'âge où Ton fait ses premiers choix libres.
L'année suivante, un autre bonheur m'arriva : la liberté. J'étais malade de neuf années d'emprisonnement; on dut m'ouvrir les portes, et tout en suivant les cours de philosophie au Lycée, je vivais on chambre à la manière d'un étudiant. En élé, les parents de mon ami allaient s'installer à la campagne, dans le pays de Dieuze ; il demeura seul, lui aussi. C'est ainsi que nous avons passé on pleine indépendance les mois de mai, juin, juillet, août 1880. (le temps est demeuré le plus beau de ma vie.
La musique que faisait le monde, toute neuve pour des garçons de dix-sept ans, aurait pu nous attirer; en vérité, nous ne l'écoulions guère. Même notre remarquable professeur, ce fameux lîiirdeau, nous déplaisait, parce qu'il entr'ouvrail sur la rue les fenêtres do notre classe : nous le trouvions intéressé ! Je veux dire qu'il nous semblait attacher son aflection à trop de choses. Je croyais voir le creux de ses déclarations civiques et des alfaires
de ce monde auxquelles il prétendait nous initier. Si je cherche à mVxpliquer les images qu'ont laissées dans mes yeux mes condisciples, tels que je les vis au moment où, dans sesprêcheries,ce singulier professeur quittait Tordre purement scolaire pour le champ de l'action, je crois comprendre que nous étions trois ou quatre dans un état en quelque sorte mystique, et disposés à lui trouver, oui, voilà bien le mot, des manières électorales.
Ainsi nous avions déjà atteint aux extrémités de la culture idéaliste, quand nous pensions être au seuil. Absolument étrangers aux controverses qui passionnaient l'opinion, nous les jugions faites pour nous amoindrir. En revanche, Guaita et moi, nous jugions que nous n'aurions pas vécu, tant qu'un romantique, tant qu'un parnassien nous demeurerait fermé. Toute la journée, et je pourrais dire toute la nuit, nous lisions à haute voix des poètes. Guaita, qui avait une santé magnifique et qui en abusait, m'ayant quitté fort avant dans la nuit, allait voir les vapeurs se lever sur les collines qui entourent Nancy. Quand il avait réveillé la nature, il venait me tirer du sommeil en me lisant des vers de son invention ou quelque pièce fameuse qu'il venait (le découvrir.
Combien de fois nous sommes-nous récité Vlnvilation au voyage de Baudelaire! C'était le coup (rarcliet des Tziganes, un Ilot de parfums qui nous l)oulevorsaillecœur,non par des ressouvenirs,mais
en chargeant ravenir de promesses. « Mon enfant, ma sœur, — songe àladouceur — d'allerlà-basvivre ensemble! — Aimer à loisir, — aimer et mom*ir — au paysqui le ressemble... wGuailas'arrêtailau tableau d'une vie d'ordre et de beauté : « Des meubles luisants, — polis par les ans, — décoreraient notre chambre ; — les plus rares fleurs — mêlant leurs odeurs — aux vagues senteurs de Tambre... » Mais le point névralgique de Tame, le poète chez moi le touchait, quand il dit: « Voissurces canaux — dormir ces vaisseaux — dont l'humeur est vagabonde : — c'est pour assouvir ton moindre désir. . . » Mon moindre désir! j'entendais bien que la vie le comblerait. En même temps que les chefs-d'œuvre, nous découvrions le tabac, le café et tout ce qui convient à la jeunesse. La température, cette année-là, fui particulièrement chaude, et, dans notre aigre climat de Lorraine, des fenêtres ouvertes sur un ciel étoile que zébraient des éclairs de chaleur, la splendeur et le bien-être d'un vigoureux soleil qui accablait les gens d'âge, ce sont des sensations qui dorent es qui poétisent ma dix-huitième année. Voilàlelemp] d'où je date ma naissance. Oui, celle magnificence de la nature, notre jeune liberté, ce monde de sensations soulevées autour de nous, la chambre de Guaita où deux cents poètes pressés sur une tabla ronde supportaient avec nos premières cigarettes des lasses de café, voilà un tableau bien simple; et pourtant rien de ce que j'ai aimé ensuite à travers
le monde, clans les cathédrales, dans les mosquées, dans les musées, dans les jardins, ni dans les assemblées publiques n'a pénétré aussi profondément mon être. Certainement Guaitaavait,luiaussi,conser.véde cette époque des images éternellement agissantes. Nos années de formation nous furent communes; c'est en ce sens que nous étions autorisés à qualifier notre amitié de fraternelle.
Guaita était poète. Déjà du lycée il adressait des versa une petite revue parisienne, et j'avais lu avec un frémissement mon nom dans la dédicace d'un sonnet. Quand nous fûmes inscrits à la Faculté de droit, je rêvai d'avoir du talent littéraire. J'employai le moyen recommandé aux élèves qui veulent devenir des latinistes élégants. Je possède encore les cahiers d'expressions où j'ai dépouillé Flaubert, Montesquieu et Agrippa d'Aubigné pourm'enrichir de mots et de tournures expressives. Après tout, ce travail absurde ne m'a pas été inutile. Ma familiarité avec les poètes, non plus. Un des secrets principaux du bon prosateur n'est-il pas de trouver le rythme convenable à Toxpression d'une idée? Ces soucis de rhétorique détruisent, je sais bien, le goût de la vérité, et l'on perd de vue la pensée que l'on veut exprimer quand on est trop préoccupé de moduler et de nuancer. Mais comment nous fussionsnous préoccupés d'exprimer le fond des choses quand nous ne connaissions rien que de superficiel,
rien qu'un brouillard llottant sur dos cimcs?Toul l'univors pour nous, je le vois bien maintenant, était désossé, en quelque sorte, sans charpente, privé de ce qui fait sa stabilité dans ses changements. A cette époque me suis-je jamais demandé : « Quelle est cette population, quel est son sol, le genre de ses travaux, son passé historique? Les sommes déposées dans ses caisses d'épargne augmentent-elles ou non? Et le nombre des élèves dans ses collèges, et la consommation de la houille? » Ces curiosités étaient au-dessus de ma raison, qui, si elle en avait eu quelque éveil, aurait mis sa fierté à les écarter. Et pourtant cet ordre réel qui paraît le domaine des hommes sans Ame, des fonctionnaires ou des financiers, est magnilique quand on le voit en poète et en philosophe. — Puisque nous vivions chétivement de noire moi tout rétréci, nous aurions pu du moins e\amin(»r à quel rang social nous étions nés, avec quelles r^^ssources, étudier les forces du passé en nous, enfm évaluer notre fatalité. Nous sommes les prolongements, la suite de nos parents. Ce sont leurs concepts fondamentaux qui seuls sauront, avec un accent sincère, chanter en nous. Dans ma maison d<i famille ai-je écouté végéter ma vérité propre? Frivole ou plnlùtpcpverlipar les professeurs et leurs hinnanilés^ jignorais le grand rythme que l'on donn(* à son cœur si l'on remet à ses morts de le régl(M*. L\\n et l'autre, au lieu de connaître nos conditions sociales, notre condilionnemenl (comme
on dit des marchandises et encore des athlètes) ci de les accepter, nous évoquions en nous, avec trop do succès, les sensations les plus singulières d'individus d'exception qui s'isolèrent de THumanité pour être le modèle de toutes les exaltations.
Bien que nous fussions fort différents, Guaita, aimable, heureux de la vïe, sociable, ouvert à toutes les impressions, et moi, trop fermé, qu'on froissait aisément, nous n'étions pas faits pour calmer notre pensée. Je crains que je ne l'aie détourné des études chimiques pour lesquelles il était doué et préparé. En ce cas, j'aurai nui à nous deux. Si nous avions suivi son impulsion naturelle, un peu de sciences exactes nous aurait rattachés aux réalités et dégagés de ce lyrisme vague, de cette métaphysique abstraite auxquels je sacrifiai une partie de mon être en puissance.
Nous n'étions pas de ces petits esthètes, comme on en voit à Paris, qui collectionnent chez les poètes des beautés de colifichet et qui en rimaillant se préparent à être vaudevillistes. La littérature n'était pas pour nous lectulm floruhts^ un petit lit de repos tout fleuri. Nous étions prodigieusement agités ; je n'aurais pas passé les nuits de ma vingtième année avec des poètes s'ils eussent été incapables de me donner la fièvre. Guaita, dont les puissances alors intactes étaient avides de sensations comme de ses complémentaires, voyait dans les volumes de vers sur lesquels il passait sa jeu-
nesse autre chose qu'un bassin d'eau claire où frissonnent des carpes baguées. Les incantatioiis des lyriques ont mis dans notre sang un ferment si fort que ce fut un poison. Comme ils vivent sur un petit nombre de lieux communs, que chacun d'eux les reprend, les rafraîchit, les renouvelle et les fortifie avec sa magie propre, un être en formation, s'il se soumet à cette action constante et presque monotone de leur génie, verra forcément leurs thèmes se mêler à sa substance. L'indifférence de la nature aux joies et aux souffrances de l'humanité, notre incapacité de diriger notre destin, la vanité des succès et des échecs devant la fosse terminale, voilà quelques-uns de leurs principes, et chevillés à notre âme, transformés en sensibilité, ils nous prédisposent à l'impuissance.
.Je suis très frappé de ce que m'a dit un médecin sur la fameuse question des sœurs dans les hôpitaux. Après m'a voir expliqué comment ces nobles femmes valentpourcréeruneatmosphère, combien elles sont excellentes près du lit d'un mourant, où la coquetterie d'une jeune femme laïque pourrait être abominable, cet homme compétent ajoutait : ((...Dans les services de chi rurgie et quand il s'agit qu'un fil ne soit pasconlaminr', quand il faut prendre des précautions extrêmement minutieuses, on ne peut pas compter sur des créatures qui croient à rinlervention d'en haut et qui disent : Si Dieu veut le sauver, il le sauvera bien !... Nulle bonne volonté d'obéir n'v
supplée : elles possèdent au plus profond de leur être une loi, une foi, qui les prédispose à ne pas tenir un compte suffisant de nos méthodes antiseptiques. »
Selon moi, ce raisonnement s'applique également à ceux qui ont laisse le romantisme et ses grands thèmes lyriques descendre au fond d'eux-mêmes et les constituer. Qu'est-ce qu'un homme d'action qui s'est habitué à méditer sur la mort? Metlriez-vous votre enjeu sur un individu assez philosophe pour sourire des précautions minutieuses d'un ambitieux, sous prétexte qu'on ne peut guère prévoir utilement plus de cinq ou six accidents et que le nombre des possibles est illimité? Et comme c'est agréable de s'embarquer avec un sage qui nous déclare au moment critique : « Après tout, les choses n'ont que l'importance que nous leur donnons, et tourne qui tourne, il n'y aura rien de changé dans l'univers. » Je reconnais que j'aurais fait un meilleur candidat et que dans certaines circonstances je me serais évité des échecs, si j'avais pu écraser cette petite manie raisonneuse et dégoûtée qui fait si bon elTet dans les grands ramages littéraires. Vive le bon sens tout plat, la l'aison prosaïque, quand leur tour est venu! Dans un plan où seul le succès compte, les vérités métaphysiques ne sont plus qu'une cause d'erreur, et s'y amuser c'est alors le fait d'un esprit suèalterne-
Grande inconséquence de notre éducation française, qu'elle nous donne le goul de Taclivité
héroïque, la passion du vpouvoir ou do la gloire, qu'elle Texcite chaque jour par la lecture des belles biographies et par la recherche des cris les plus passionnés, et qu'en môme temps elle nous permette de considérer l'univers et la vie sous un angle d'où trois cents millions d'Asiatiques ont conclu au Nirvana, la Russie au nihilisme et l'Allemagne au pessimisme scientifique ! Cette contradiction ne serait-elle pas le secret essentiel de cette élégante impuissance de nos jeunes bacheliers qu'on a signalée, qu'on n'a pas comprise et qu'on a appelée décadence?
De 1879 à 1882, toutefois, cette hygiène détestable nous avait fait heureux. Nous vivions de nos nerfs, sans connaître que nos réserves s'épuisaient. Comment fûmes-nous un jour placés en face de notre vide et de quel côté avons-nous cherché une nourriture et un terrain où prendre racine?
Je suis excusable d'avoir jusqu'à ce point de mes souvenirs parlé autant de moi que de mon ami. Je ne pouvais démêler sans en arracher des parties essentielles nos jeunesses et nos sentiments qui se dcvelo[)pérent en s'enchevétrant. En I8S2 nous quittons Nancy et dès lors nos vies vont se diflerencier. Si je suis passé de la rêverie sur le moi au goût de la psychologie sociale, c'est par des voyages, par la poésie deriiisloire, c'est surtout par la nécessité de me soustraire au vague mortel et décidément insoutenable de la conlcin-
plation nihiliste. Mais Guaila, ayant cette originalité de n'être pas un analyste dans une époque où nous le sqmmes tous, évolua d'une façon autrenriient rare^ il sortit de la situation morale un j>eu critique où nous nous trouvions par une porte magnifique et singulière que nous franchirons avec lui d'un élan impétueux, en ligne droite jusqu'à la tombe, où il repose réconcilié par la mort avec les conditions générales de l'humanité.
Guaita avait peu d'analogie avec Paris ; il ne sut guère en prendre l'esprit. Nous y débarquâmes vers le môme temps (novembre 1882, janvier 1883); je courus au canon; lui, après quelques excursions de reconnaissance, il se cantonna dans ses livres et dans ses essais poétiques.
De naissance il possédait un magnifique sens religieux. On ne peut s'en faire une idée au hasard de ses recueils de vers, parce qu'il trouva un éd iteur avant de s'être trouvé lui-même. Pourtant Mater dolorosa*^ Pueri dum sumus^ A la dédaignée^ A Maurice Barrés^ Hxjmneà Cybèle-^^ d'autres pièces flottantes encore, prennent une direction commune et trahissent un génie qui s'oriente. Quand les hasards de ses lectures le mirent en présence des vieux mythes, qui déjà par leur pittoresque baroque devaient échauffer ses instincts imaginatifs de
* La Muse noire (188:1^ 7 Rosa Mystica (1885), toutes pièces rentes avant la fin de Tannée 188i.
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poète, il s'éprit de systèmes où étaient traduits les efforts de pures énergies spirituelles pour s'affranchir de la matière qui les emprisonne, pour s'élargir dans l'espace et le temps, pour se désincarner. 11 donna son adhésion immédiate à une doctrine affirmant la liaison de tous les phénomènes qui nous semblent séparés. Le chimiste qui connaissait l'hypothèse moderne de l'unité de la matière, le rêveur qui avait toujours usé instinctivement des procédés de l'intuition et de l'analogie pour embrasser les ensembles, trouva dans l'antique sentier des mages les matériaux pour se dresser un abri à sa mesure et selon ses besoins. Guaita était prédestiné ; la grâce lui vint quand une lecturedu Vice suprême l'amena, je me souviens, à lireEliphasLôvy et à visiter M. Saint-Yves d'Alveydre. Dès lors il^ n'écrivit plus un seul vers; il devint l'historien des sciences occultes. Toutes ces vieilles momies enveloppées de bandelettes qu'il déroulait lui donnèrent leur sagesse en échange de sa santé dont il les ranima.
Dans ces croyances de nos modernes Rose-Croix, que resto-l-il des cultes primitifs de l'Orphisme, des mystères antiques sur lesquels se greffèrent les doctrines néo-platoniciennes et les systèmes du moyen âge?... J'essayerai au moins de donner une impression des études que mon ami venait d'aborder et qui disciplinèrent sa vie.
La mosquée, aujourd'hui cathédrale de Cordoue,
est unelbrèl de colonnes précieuses, marbres rares, jaspe, porphyre, brèche verte et violette. Jadis on en comptait quatorze cent dix-neuf; sept cent cinquante subsistent. Pour les accurnuler, le calife Abderrhaman razzia d'immenses espaces. De Raya, de Gonstantinople, de Rome et sans doute des ruines de Carthage, elles furent apportées. Quelquefois leurs chapiteaux sont aussi barbares que ceux des temples primitifs de l'Arabie, et, tout à côté, on retrouve la délicatesse des mosquées du Caire, de Damas et de Ceifa. Il y a quelque chose d'enivrant pour l'imagination, dans la demi-lumière de cette incomparable Djamy^ à s'associer an voyagé de ces belles indilFérentes qui, vers l'an 780, après avoir soutenu et paré durant des siècles les pahiis asiatiques et africains, vinrent, ballollées par les flots, dans cette Cordoue où notre main les caresse, et qui, par un nouveau détour des destins, issues des temples d'Astarté et de Janus, ayant cessé de glorifier Allah, collaborent aujourd'hui au prestige catholique.
La beauté de ces courtisanes vendues à tous les dieux vainqueurs nous attire, et, prolongée si tard dans la vieillesse, elle nous trouble; quand tous les dieux dont elles porteront l(^s toits seraient vaincus, des lidèles encore — aiiistes, archéologues, tous ceux dont les cordes de riinaginalion s'ébranlent sous les doigts de la mort — iraient baiser ces marbres polis [)ar une suite immense d'actes de foi... Or, ces invitations aux rêves
que je (lois à la foret magnifique des colonnes de i '.ordoue, je les retrouvais à eliaque fois que mon cher ami me faisait parvenir un de ses Essais de sciences inaiidiies. Elles naquirent, ces rêveries, jadis dans les vallées de l'Euphrate et du Tigre, ou plus avant encore dans les siècles où notre regard se perd ; après avoir nourri Pylhagore et ses émules, après avoir fourni des notions à Platon et retrouvé pour disciples les critiques et les philosophes érudits d'Alexandrie, après avoir apporté unepart dans Tamvre de Spinoza, de Hegel, et par là, si Ton veut, imprégné la conception de runiversdontvitnotresiècle,ellesluisent doucement, — comme les porphyres et les jaspes de Cordoue, — dans un canton délaissé de Tesprit moderne, où <uiaita trouva son contentement.
Des doctrines qui ont été les colonnes des temples les plus importants de l'humanité s'imposenlà noire vénération. Et soupesant dans ma main l'œuvre du compagnon de ma jeunesse, je me dis : « Sa part fut noble, puisqu'il nous a donné l'expression la plus récente de la plus antique des littératures ecclésiastiques ! »
Il parait qu'à la fin du siècle dernier la tradition de roccuUisme se trouva fort compromise ; une terrible lutte venait d'éclater entre les sociétés blanches (illuminés et martinistes) et les sociétés rouges (jacobins) ; la Révolution de 1789 fut un épisode de ces querelles. (Je parle d'après le docieiu- rjicausse;je n'ai pas besoin d'avertir que je suis
loiniratlachcr à ces versions une valeur historique ; mais pour faire connaître, môme superficiellement, ces doctrines, il faut incliquer leur partie légendaire aussi bien que leur partie dogmatique.) Les sociétés spiritualistes, diminuées, mais non écrasées, se recueillirent dans le travail et dans le silence et s'attachèrent à conquérir les intellectuels plus que la masse^ qui fut abandonnée aux philosophes et ; aux athées. Fabre d'Olivet, Eliphas Lévy, Lucas, \^ Wronski, Vaillant et Alcide Morin gardaient et aug- \mentaientle trésor de l'occultisme. De 1880à 1887, les initiés eurent lieu de s'émouvoir : des sociétés étrangères intriguaient pour dépouiller la France et faire reporter à Londres la direction de l'occultisme européen. Peut-être même voulait-on anéantir l'œuvre des véritables maîtres de l'Occident! De la le mouvement réformiste, la reconstitution menée à bonne lin par Guaita. Il sortit des ténèbres VOrdre n\ kabbalistique de la Rose-Croix, qui comprend trois grades, le baccalauréat, la licence et le doctorat en Kabbale, accessibles par l'examen. 11 en fut le grand maître et il l'administrait avec le concours d'un conseil suprême, composé de trois chambres. Ainsi Guaila se proposait une triple tâche : l'étude (les clas.si([ii(\s de l'occulle, la méditation ou effort pour entrer en communion spirituelle avec l'unité divine, enfin la propagande, (l'est dans cotte dernii're mission qu'il con(]uit la maîtrise que lui reconnaissent tous les occultistes.
L'école matérialiste officielle, nous dit le docteur Kncausso, occupait presque tous les débouchés intellctucls; elle menaçait de faire disparaître à jamais les hauts enseig*nements des Hermélistes et des Kabbalistes chrétiens. A coté des classiquesdu positivisme, la Rose-Crgixcréa les classiques de la Kabbale, Eliphas Lévy, Wronski, Fabre d'Olivet, et mit îi 1 étude les œuvres des véritables théosophes, Jacob Bochmf Svveîydenborg, Marlinès de Pasqually, Saint-Martin, qui sont les seuls que la théosophie, digne de ce véritable nom, connaîtra plus tard, comme ce sont les seuls qui furent connus du xv*^ au xix« siècle. Bientôt des élèves nombreux et déjà versés dans les sciences et les lettres profanes, ingénieurs, médecins, professeurs, littérateurs, accoururent. Cette floraison d'intellectualité s'imposa vite à toutes les sociétés initiatiques de lotrang-er par la publication d'une belle série de thèses de doctorat en Kabbale. C'est Guaita qui la dirigeait. Sa prodigieuse érudition lui permettait d'indiquer en toute sinelé les sujets de thèse pour la plus grande gloire de Tordre et de la vieille réputation des écoles initiatiques françaises. Grâce à cet ordre de la Rose-Croix, une véritable aristocratie d'inlcllectucls était créée dans l'initiation, un Collège de France do l'ésolérisme était conslitué et son influence s'étendait vile au loin.
Telle est l'œuvre que les occultistes ont vu Guaita accomplir. 11 a réformé leur petite communauté ; ils sont juf^os de Taccroissement de forces qu'ils reçurent de son intervention. En outre il leur laisse trois gros volumes, Essaies de sciences maudites^ qu'ils semblent devoir ajouter à ces fjjrands classiques de TOcculte, respectés et consultés comme des Bibles*...
* i)n a dit cl écrit que le Probinne du mal, dentier volume de la série des Essaie des sciences maudites, rédigé sur les
Chacun a ses limites. Tel ouvrages qui est bien capable de transformer un être, ne saura rien dire à tel autre. Qu'en conclure ? Tout livre u pour collaborateur son lecteur. On l'accorde des livres de science, deS livres de philosophie auxquels il faut que l'étudiant apporte des aptitudes et aussi une instruction préalable. C'est vrai d'une façon plus absolue encore pour ces livres de qualité religieuse qu'on ne peut aborder qu'avec un état d'esprit spécial. Moi qui ne dislingue qu'une poussière dont je suis tout incommodé sur la route royale des Boehm et des Swendenborg, je suis indigne de décrire les vastes espaces où mon ami avait installé ses tentes et recevait l'hommage de ses émules. Si je trouve à ses ouvrages une forme très déterminée et un sens peu arrêté, cVst que je ne me suis pas conformé H la belle maxime hermétique : « Lecje, lege^ leçje et relege^ labora^ ora et inveaies ». Mais quoi! je l'ai aimé, je me représente les états successifs de sa sensibilité. L'émotivité, c'est la grande qualité
noirs «le Ciuaila par ses disciples, paraîtrait. C'est mie erreur. Les documents sont en lieu sur. Si lami «[ue nous regreltons avait voulu que son (ouvre lut complétée après lui, j)endant sa maladitî, dont il supporta les tortures avec une force nia-nilicpic et sans perdre jamais sa curiosité intellectuelle, il aurait pris des dispositions pour en assurer lachèvement dans «les conditions oiïrant de sérieuses garanties. Son silence dicte la conduite de sa ramille. Aucune publication inédite, aucune réimpression.
humaine ; profon(h'»inenl nous sommes dos êtres adVclifs ; l'intelligence, qu<»lle très petite chose A la surface de nous-môme et peu significative! Je sais qu'il fut un philosophe, si, comme je le crois, la philosophie, c'est devant la vie le sentiment et l'obsession de Tuniversel, et devant la mort Tacceptation. J'avais pour devoir de fixer quelquesuns des traits de cette noble et chère figure. Quant à son œuvre d'occultisme, je la confie aux élèves qu'il a formés. Précisément, dans une étude sur Guaita, et parlant de leurs maîtres communs, les Guillaume Fostel, les Reuchlin, les Khunrath, les Nicolas Flam(4 et les Saint-Martin, le docteur Marc Haven a écrit une |>hrase forte :. « Ces hommes furent d'Apres con(|uéranls, en quélc de la toison d'or, refusant tout litre, toute sanction de leurs contemporains, parlant de haut, parce qu'ils étaient haut situés el ?ic ro//fp/a/i/ fjf/e sur les titres qn^on ohtieift de ses [) idiire s descendants* . »
Voici comment un 'milic, le (!o*^leur Tliorion, ai>précie rœuvrc du maître «pli îV-stinuiit ettlont il reçut rcnsei^-nemenl :
« Les EsMiis t/'' sciences maudites^ dans leur ensemble, étudient le drame dr la Chute ori^^inelle, en Eden. L(* Seuil du mii^lèrc nous pmmrnr jjiUMui ceux qui ont passé leur vie sous les blanches du ponuiiier synd>(»li(|ue. Le Serpent de ta Genèse élurjdc le ti'i|'l<' >Lns littéral, (i^uuré et hiéroglyphique du mot Nahasli, qui dans le lexte de Moïse désig-ne le tentateur.
« Au sens positif, Xahash, c'est le fait, l'ivresse quelconque qui, envahissant 1 h«»Mune. le lait nailer au mal. De là celte interprétation eir.»néc du vuliiaire qui croit que l'esprit flu mal s'est déguisé en re|)tile. Le Ttmplr de SuUin est donc con-
Nous avions gardé de noire jeunesse, Guaila et moi, rhabitude de lire à haute voix, quand nous passions une soirée ensemble. Une année avant sa mort et comme il m'avait lu une des autorités de rOccuIte, je pris l'incomparable conversation de Pascal avec M. de Sacy, qui avec ses deux pentes contrastées et fécondes est, pour mon goût, le sommet le plus solide à Tœil, le plus fier ol le plus caractéristique du grand massif littéraire français.
sacre h Texamen des œuvres caractéristiques du Malin : la Magie noire et ses hideuses pratiques, envoûtements cl maléfices. Guaila cnumére les ressources infernales de la sorcellerie, il expose des faits réels ou légendaires, péle-méle, déclare-t-il lui-même, et sans souci d en fournir une explication scientifique.
« Au sens comparatif, Nahash est la lumière astrale, agent suprême des œuvres ténébreuses de la Goctie. Son étude donne la Clef de fa magie noire, elle permet d'établir une théorie générale des forces occultes, et d'analyser les causes et les effets des rites et des phénomènes décrits dans le Temple de Satan.
« Au sens superlatif, enfin, le serpent Nahash symbolise Tégoïsme primordial, ce mystérieux attrait de Soi vers Soi, qui est le principe même de la divisibilité. Cette force qui sollicite tout être à s'isoler de l'unité originelle pour se faire centre et se complaire dans son Moi a causé la déchéance d'Adam. En l'étudiant, Guaita eut abordé le Problème du tual^ Ténigme de la chute humaine, chute collective et individuelle dont le complément nécessaire est la grande épopée de la Rédemption. »
I^es amis d'études de Guaita, les F. -G. Bnriet, les Papus, les Marc llaven, les Michelet, les Scdir, les Jollivet-Castelut, les Thorion, inclinent à croire que Taudacieux penseur ne rcrul ]Kis la i^crniission de faire ses révélations suj>rémes.
Mon ami, familier des nuages, se trouvait là, je crois bien, sur des coteaux trop modérés. Nous discutions, et je lui répétais après Pascal: « 11 faut être pyrrhonien, géomètre, chrétien, c*est-à-dire qu'il faut d'abord une analyse aiguë, puis un raisonnement puissant, et, seulement après, une dévotion passionnée, l'enthousiasme, le stade religieux. » A bien y réfléchir, ma critique ne portait pas complètement : Guaita n'était point un enthousiaste sans assises. Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix une proportion notable d'éléments scientifiques se mêlent à ces monstrueux amalgames auxquels les superstitions de l'Orient et celles de TOccident, les excès du sentiment religieux et de la pensée philosophique, l'astrologie, la magie, la théurgie et l'extase donnent une couleur propre à enchanter un ancien poète parnassien. Le canevas de ces mvlhes est formé de vérités scienlifiques sur lesquelles se plaisent à broder l'imagination, l'esprit de système et une érudition peu critique. Guaita aimait à s'autoriser d'une phrase de M. Berthelot : « La philosophie de la nature qui a servi do guide aux alchimistes est fondée sur riiypolhèsc de Tunité de la matière ; elle est aussi plausible au fond que les théories modernes les plus réputées aujourd'hui. Les opinions auxquelles les savants tendent à revenir sur la constitution (le la matière no sont pas sans analogie avec les vues profondes dos premiers alchimistes. »
Le (loftour Paul Hartcnbcrg, qui fut un des faujavec liers de duaita dans les dernières années, nc%iel donne son témoignage : « Guaita aimait à m'irit pp^n roger sur le mécanisme psychologique des idcjes, fixes, des obsessions, des hallucinations, qui 4tcQ ^ une si grande part dans les préoccupations des (h^ cultistes. C'est qu'il avait la conviction que le mArfe veilleux et le surnaturel ne représentent que dLj^ modalités, encore inexpliquées, du phénoménisniip. naturel et n'infirment en rien les grandes lois q régissent la vie universelle. Il savait que sous h voiles complaisants des symboles se cachent que ques vérités, simples et éternelles. Parfois même regrettait toute cette terminologie mystérieuse, loi^ ces attributs déconcertants et surtout la rhéloriqi sonore dont certains entourent les doctrines és( tériques. »
Mais ne prendrais-je pas un souci superflu et i peu puéril en voulant faire rentrer Guaita dans l^j^,, gros bataillons de la science ? Ceux qui essaient qji définir rinfini et d'exprimer Tinefiable sont entrci^n^ nés à tracer des figures insuffisantes et un peu ri(l||. cules, H serait injuste de s'arrêter à ce que loL éludes des occultistes semblent avoir de bistourné,. de confus (*l de verbal, puisque pour un groupe d'hommes de valeur elles sont un lanaa^e clairet un lien de haute moralité. Il serait criminel de cherchera extirper ce qui nous semble un pou charlatanesque dans ces doctrines, car on risque-
me livr
m rai
avec ce faux purisme d'alleindre leurs parties
nlielles, les organes de vie par lesquels elles
èrenl si profondément à Tâme de leurs fidèles.
e semble que si Ton veut se placer juste au
nt convenable pour apprécier un penseur comme
aita, il faut d'abord méditer et comprendre la
le devise de qualité gœthienne : « Ne rien gâter,
rien détruire. » C'est entendu, mon ami ne mar-
ail pas d'accord avec les idées à la mode de son
nps. C'est entendu encore, cemouvementgénéral
i met aujourd'hui chaque génération à la suite
!s livres de classes arrêtés par M. le ministre de
Instruction publique, ne laisse pas d'avoir du gran-
)se, et un toi ficcord peut être interprété comme
hommage à la Vérité. Cependant, les types
toment accusés, s'ils n'ont plus d'emploi dans
société où tout tend à les réduire et qui marche
« rang de collégiens, doivent être recueillis
f les gens de culture. Les esprits vulgaires veu-
Alt que leur état propre soit le type de l'intégritc»
itollectuelle. Ils traitent d'aliénation la mélancolie
Iraisonnable des Rousseau, des Byron. Ces grands
lommesen cdetne possédèrent jamais le magnifique
kpiilibre des imbéciles. La bizarre indépendance
lomon ami, chez qui il y avait du sang allemand,
?sl un beau legs du Nord à notre discipline latine.
ha biographie de Ouaila, appréciée d'après nos iJ(''os modernes, peut sembler incomplète. Mais si
nous la fixons attentivement et avec ce sentinncnt généreux qui laisse les images prendre dans l'csprittouteleurimportance,nousconstaterons qu'elle nous permet de nous représenter ce que. furent dans le passé certaines vies religieuses. J'ai lu de pitoyables notices sur Guaila. Pour mettre des couleurs exactes dans son portrait, nous devons marquer comme ses dominantes sa parfaite simplicité de manières, son souci de justice, une* sorte de beauté morale qui ne cherchait aucun effet et qui conquérait d'autant plus fortement.
Osons le mot dans une notice sur un théosophe : Guaita vivait continuellement dans la catégorie de l'Idéal. Son effort continuel était de s'en faire une image plus épurée et pour cela de se perfectionner. Lui qui écrivit des livres où la science de Dieu est toute abstraite et desséchée, il mêlait à tous les actes de sa vie le sentiment religieux le plus noble, le plus facile, le plus libre dans son développement. Nous avons le droit de considérer comme un culte permanent — peu arrêté, peu clair, mais par là d'autant moins critiquable — sa délicatesse de conscience, l'enthousiasme de ses veilles, les scrupules qu'il apportait avec les rares amis de sa solitude. Hors la vérité, la beauté et la bonté morale, tout lui était étranger.
Cetfo inaptitude h tout ce qui n'est pas la vie la plus hautoiiiont noble concordait d'une hcon excellente avec ses manières d'homme parfaitement
courtois. Ses amis Tont vu dans deux cadres, inégalement agréables, mais quiTun etTautre conviennent à un solitaire mystique. Il passait cinq mois de Tannée dans un petit rez-de-chaussée de l'avenue Trudaine, où il recevait quelques occultistes, etdont il lui arrivait de ne pas sortir pendant des semaines. Il avait'amassé là toute une bibliothèque étrange et précieuse, des textes latins du moyen âge, des vieux grimoires chargés de pantacles, des parchemins enluminés de miniatures, des traités d'alchimie, les éditions les plus estimées des Van Helmont, Paracelse, Raymond LuUe, Saint-Marlin, Martinez de Pasquallis, Corneille Agrippa, Pierre de Lancre, Knorr de Rosenroth, des manuscrits d'Eliphas, des reliures signées Derome, Cape, Trautz-Bauzonnet, ChamboUc-Duru, des ouvrages de science contem-*^ poraine. « Dans cette atmosphère, habitée par les plus audacieuses intuitions do Tesprit humain, dit un de ses visiteurs, semblaient flotter des pensées et on respirait de l'intelligence. » Surtout on y était hors du temps. Guaita, qui lisait rarement les journaux, qui ignorait les journalistes, classait les hommes do notre époque, non d'après leur personnalité ou leur situation acquise, mais selon le profit qu'il tirait de leurs œuvres. Cotte manière faite d'équité et d'égoïsmc intolloctuel l'amenait à contredire nos calculs, nos modes et aussi le sons commun. Dans collo focullo quo garda Guaita do vivre et do ponsor on dehors
(les conditions générales de l'époque, je reconnais les habitudes que nou^ avions prises au beau temps de notre jeunesse et quand nous nous donnions nos bonnes fièvres cérébrales à Nancy. De telles conceptions comportent bien de la naïveté ; on y reconnaît l'influence des poètes qui nous formèrent le jugement et qui pour la plupart ont écrit leur chef-d'œuvre quand ils étaient tout jeunes, tout inexpérimentés. Mais enfin, c'est une avoine, cette illusion, et qui aide à trotter. Tout un petit monde de travailleurs respirait de la force dans cet air raréfié où Guaita se confinait avenue Trudaine. J'y étais aimé sans variation à craindre, puisque c'était pour notre passé. Les amis de notre jeunesse qui meurent, ce sont des témoins dont l'absence peut nous faire perdre les plus graves procès: eux, voyaient les racines et reconnaissaient la nécessité de certains de nos actes, que les étrangers dorénavant jugeront en bien ou en mal, selon les convenances de leur politique.
Les sept mois qu'il passait hors de Paris, (luaita les vivait à la campagne, auprès des siens, dans une intimité de sentiments qui lui était chère et qui satisfaisait pleinement sa conception morale de Tunivers. Le château d'iVlteville est situe» dans la partie la plus solitaire de la Lorraine allemande, parmi les vastes paysages de l'étang de Liiidre. Un ci(»l le plus souvent bas, un horizon immobile, un silence jamais troublé que par les cris des paons,
— aides bois de chônes toujours déserts, un vieux parc avec quelques bancs bien placés, des appartements qui gardent le calme des vies qui s'y développèrent, tout ce décor où il avait grandi favorisait ses méditations larges et monotones> 11 les poursuivait durant toutes les nuits. Kn prolongeant ainsi ses réflexions voulait-il compenser la brièveté de sa vie? 11 lui plaisait au terme de ses veilles de voir poindre le jour : aurore triomphant des épais rideaux, promesse que la nature faisait à ce chercheur d'absolu et que la mort vient d'acquitter! C'est auprès d'Alteville, contre l'église de Tarquimpol, qu'il est enterré, le dernier, tout au moins pour la branche française, d'un nom estimé depuis des générations*.
* Les (iuoita seraient d origine germanique, venus en Italie avec Gharleniagne. Certainement, duiant tout le moyen âge ils ont exercé la puissance féodale sur la délicieuse vallée qui (le Menaggioà Porlezza joint le lac deCôme au lacdeLugano. Hommes de guerre ou d église, et, quelques-uns, poètes. En 1715, le quatrième aïeul de Stanislas de Guaita quitta cette belle région pour s'établir dans la ville libre <le Francfort ; il épousa une Hrcntano, de la famille du poète Clément Brcntano et de la romantique Betlina, la |)elile amie de Gœlhe. Deux générations de Guaita se sont succédé à Francfort et mariées dans des familles allemandes. Dés celte é|»o«|ue (•(*|)endant ladministration des verreries de Saint- Qnirin, dont ils étaient copropriétaires, les raj»procliait do la France. Le grand-pèie de Stanislas de Guaita prit du service pendant les giieii(;s du jM-emier Finpire et ac(piit la nationalité franraise. Son (ils, le père de loccultisle, babitait
Si j'essaie de me rappeler le temps que j'ai vécu depuis ma jeunesse, je n'y retrouve que mes rêves. En remontant leur pente insensible, je m'enfonce dans une demi-obscurité qui leur est facile comme les nuits d'Orient. Elle me laisse apercevoir seulement des ruines etdes feuillages; ce sont quelques images illustres et des temples, que jadis j'ai interrogés, et puis les lauriers, les chênes verts d'Italie, les jardins parfumés d'Espagne, qui m'ont excité à jouir de la vie. Sur ce petit chemin et dans cette atmosphère romantique tressaillant d'énergies infécondes, il ne manquait rien qu'un tombeau. Celui qui dans un terme si court vient d'être élevé au compagnon de ces grandes débauches de poésie, pendant lesquelles nous avions presque effacé la vie réelle, m'avertit de l'unique réalité.
Nancy et le château d'Alteville dans l'arrondissement de Dieuze, qu'il représenta au conseil général.
Quant à Tascendance maternelle de Stanislas de Guaita, elle est toute lorraine. Il avait pour arrière-grand-oncle le maréchal comte de Lobau.
Cette petite indication généalogique ne paraîtra pas superflue à ceux qui admettent, comme nous disons plus haut, que nous sommes les prolongements, la suite de nos parents et que leurs concepts fondamentaux, parlent par notre bouche. En Guaita se continuaient des âmes allemandes et italiennes.
CoRBEiL. — Imprimerie Éd. Crété.
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