‹ Statistique de la SuisseChapitre 6 sur 46 · POPULATION · texte numérisé non relu

POPULATION

des habitaus g a* lieue cariée.

Uri

11,800 âmes.

208 am.es*

Undervald ....

ÎQ.IOO

24,lOO

Zuc

Schaffouse ....

23,3oo

Appenzell . . . .

Saint-Gall ....

48,6oa

i3i,5oo

71 Zf

Thurgovie ....

Vaud .......

i48,2oo

64,ooo

Neuchatel . . . .

48,ooo 44,ooo

Total . . .

1,687,900 âmes.

875 âmes.

Lacs , Rivières , Sources médicinales et Bains-*

La. Suisse doit à ses nombreux glaciers y h ses hautes Alpes, et aux masses immenses de vapeurs et de nuages qui s'amoncèlent autour de ses sommités, d'être plus riche qu'aucun autre pays connu en lacs et en rivières. Elle n'occupe qu'une faible place dans le tableau des états de l'Europe ; elle est moins étendue qu'un grand nombre de provinces de ces états, et cependant elle s'étend en quelque sorte, par le moyen des eaux qu'elle leur fournit y jusqu'à de prodigieuses distances de l'orient à l'occillent et du nord au micii , et elle envoie de grands fleuves aux mersSejui servent de limites à l'Europe^

savoir, à l'Adriatique, à la Méditerranée, à l'Océan et jusqu'à la mer Noire. INous passerons succèssivement en revue les principaux lacs et les principales rivières de la Suisse, en abandonnant plusieurs détails pour les tableaux particuliers des cantons. On doit seulement remarquer ici que toutes les grandes rivières de la Suisse trouvent à leur issue des Alpes des lacs, qu'elles traversent, et qui reçoivent le limon, ainsi que les autres matières étrangères qu'elles cbarient avec elles.

La Suisse compte 7 grands lacs, savoir, ceux de Genève, de Constance, le lac Majeur, et les lacs de Lugano, de Lucerne ou des 4 Gantons, de Zurich et de ISeuchalel; et 7 rivières de première grandeur, le Rhin, le Rhône, l'Aar , laReuss, le Tessin, l'inn et la Limmat.

Le lac de Genève , ou lac Léman 9 a une surface de lieues carrées, i6 lieues de longueur, et 3^ dans sa plus grande largeur; sa plus grande profondeur a été observée aux environs de Meiîlerie, où elle est de 95o pieds ; il est élevé de 1 126 pieds au-dessus de la Méditerranée. On le distingue ordinairement en petit et en grand lac ; le premier s'étend de Genève jusqu'à la pointe d'Yvoire sur une longueur de 5 lieues, et n'a jamais plus de 1 lieue j de largeur; le second se prolonge depuis la pointe d'Yvoire jusqu'à Villeneuve et à l'embouchure du Rhône : les att irissemens de ce fleuve en cet endroit sont considérables, et ont même, depuis les temps dont l'histoire a conservé le souvenir , beaucoup diminué l'étendue du lac dans sa partie orientale ; le village de Port-Valais , situé autrefois au bord du lac, en est mainlenant à ^ lieue, et, depuis moins de deux siècles, il s'est formé entre Villeneuve et l'embouchure du Rhône une langue de terre de plus de lieue de longueur. Outre le Rhône, on compte plus de 4o petites rivières qui se jettent dans le lac de Genève : jamais il ne gèle en entier, même dans les froids les plus rigoureux. Les bords de ce lac sont infiniment rians, presque partout abordables , et ornés de la plus fraîche \erdure, d'une culture soignée ; et de nom-

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breuses habitations. Aussi ne s'éionne-t-on pas que Voltaire, en le contemplant de sa campagne des DHices , h 10 minutes de Genève, ait dit : mon lac est le premier. Tout le monde counoît la charmante épilre qu'il lui a adressée en 1755 :

Que tout pîaît eu ces lieux à mes sens étonnés ! D'un tranquille océan .l'eau pure et transparente Baigne les bords fleuris de ces champs fortunés

Et plus bas :

Que le chantre flatteur du tyran des E.o mains , L'auteur harmonieux des douces Géorgiques , Ne vante plus ces lacs et leurs bords magnifiques , Ces lacs que la: nature a creusés de ses mains Dans les campagnes italiques.

Mon lac est le premier ; c'est sur ses bords heureux Qu'habite des humains la Déesse éternelle , L'aine des grands travaux, l'objet des nobles vœux, Que tout mortel embrasse , ou désire ou rappelle , Qui vit dans tous les cœurs , et dont le nom sacré , Dans les cours des tyrans, est tout bas adoré, La liberté.

Un phénomène que l'on observe sur le lac Léman, surtout dans sa partie voisine de la ville de Genève, est celui des seiches > qui ont été étudiées par plusieurs physiciens, et dont les causes sont encore pour eux. , 1 objet de savantes discussions; elles consistent dans des élévations et des baisses subites et inattendues des eaux du lac, qui vont quelquefois jusqu'à opérer une différence de 4 pieds dans son niveau. M. le professeur Vaucber, qui a écrit un mémoire intéressant sur ce sujet, les attribue à une différence dans la pression des diverses colonnes de l'atmosphère. Les truites du lac de Genève, qui atteignent et dépassent quelquefois le poids de trente livres, ses féras et ses ombres-chevaliers, jouissent d'une réputation justement méritée, sur la table des amateurs de bonne chère.

Le lac de Constance , en allemand Bodensée , autrefois la eus Briganlinus , du nom de Bregentz (Brigantia), et plus tard, lacus Bodamicus y du nom du château de Bodmen, situé à l'une de ses extrémités, a un peu plus de 28 lieues carrées de surface; et io85 pieds d'élévation au-dessus de la mer,

li STATISTIQUE DE LA SUISSE.

17 à 18 lieues de longueur, 5 dans sa plus grande largeur , et 368 toises dans sa plus grande profondeur, entre Lindau et Mehrerau. Depuis le ii.e au 17.° siècle, on a vu ce lac se couvrir douze fois de glaces capables de porter des voitures; il renferme 2 îles, savoir, celle de Meinau , à l'ouesU et celle sur laquelle on a bâti la ville de Lindau ; ses rives offrent une variété inépuisable de sites pittoresques. On compte 36 espèces d'oiseaux aquatiques sur le lac de Constance , 3o espèces d'oiseaux de marais sur les bords marécageux du Rbin, près de son embouchure dans ce lac, et 26 espèces de poissons, et entr'autres le saumon du Rhin, qui pèse de 20 à 4o livres, la truite, qui en pèse de i5 à 20, îa petite truite saumonée, et le lavaret bien, qui est le plus excellent de tous, et qui forme la branche la plus considérable de la pêche du lac; on le pèche en hiver, de nuit, et par un temps calme: il pèse d'une livre à une livre et un quarl ; on le fait rôtir et on le met au vinaigre^ pour l'exporter.

Le lac Majeur (lago Maggiore) est situé en grande partie hors des limites de la Suisse; il a i5 à 16 lieues de longueur, et 2~ dans sa plus grande largeur; sa surface est ^ 700 pieds environ au-dessus de la mer : plusieurs rivières considérables, telles que le Tessin , la Verzasca , la Maggia et la Toccia, s'y jettent; sa partie septentrionale forme un bassin de 3 lieues de longueur, qui porte le nom de lac de Locarno , et qui appartient à la Suisse : elle offre, sur ses bords, de charmantes perspectives. Ce lac nourrit un grand nombre de poissons, et entr'autres l'agone (cyprinus agone),dont on fait un grand cas, et qui ressemble à la sardine.

Le lac de Lugano (lago Seresio) est situé en grande

f partie dans le canton du Tessin; il a 10 lieues de ongueur sur une de largeur, et environ 200 pieds d'élévation au-dessus du lac Majeur : il offre de nombreuses et grandes sinuosités, qui portent les noms particuliers des lieux voisins, tels que ceux de lac d'Ag )0? de Morio et de Tresa. Ce lac est extrêmement poissonneux , et ses poissons alimentent

STATISTIQUE DE LA SUfSSE. l5

les tables de Milan ; on y pêche surtout cTexceilentes truites.

Le lac de Lucerne , autrement nommé lac des Valdstettes , ou des Quatre Cantons , fut ainsi appelé, parce qu'il est silué entre les pays de Lucerne, Schwilz, Undervald et Uri, qui se nommoient, dans le moyen âge, les Quatre Yaldstettes ; sa sur» face est de près de 5^ lieues carrées : elle s'élève de i320 pieds au-dessus de la nier; sa plus grande longueur, de Lucerne à Fluelen , est de 9 lieues, et sa plus grande largeur de 3 à 4 lieues , entre Kussuacht et Alpnach; il a 600 pieds de profondeur près de l'Achsenberg : de hautes montagnes, et des rochers escarpés , qui l'entourent, ne permettent pas toujours à ceux qui le parcourent en bateau d'aborder facilement sur ses côtes; il est très-poissonneux, surtout du côté du canton d'Uri : on estime en particulier les espèces de poissons que les hahitans appellent balle (salmo lavaretus), et rôtele (salmo salvelinus) ; on y pêche en automne de belles lamproies. Ce lac , qui est situé au centre de la Suisse, et qur olfre à l'œil une variété inépuisable de tableaux imposans et romantiques, est aussi riche en souvenirs historiques, et réveille dans le coeur de tous les Suisses les idées les plus énergiques d'orgueil national et de patriotisme.

Le lac de Zurich a 9 à 10 lieues de longueur 9 et une lieue et demie de largeur , entre Staefa et Richtenschvil : sa profondeur est de 100 toises, près de la presqu'île de TAau ; il est élevé de 1279 pieds au-dessus de la mer : sa surface est de 5~ lieues carrées; ses bords sont riches et bien cultivés, ornés d'un grand nombre des plus beaux villages de la Suisse, et animés par une population considérable^ il est alimenté par un grand nombre de ruisseaux > mais surtout par la Liuth , qui en ressort sous le nom de L immat. Ce lac, ainsi que tous ceux de la Suisse, s'élève constamment, en été, de plusieurs pieds au-dessus de son niveau d'hiver ; il nourrit 28 espèces de poissons , que Melchior Fiissli a représentées sur deux, tableaux , qui ornent une des

l6 STATISTIQUE DE LA SUISSE.

salles d'entrée de l'hôtel-de-ville de Zurich : on y prend surtout des truites, des saumons et des carpes. Les bateaux les plus considérables dont on fasse usage sur ce lac , portent 25o quintaux.

Le lac de Neucliatel a 9 lieues de longueur, et 11 dans sa plus grande largeur , de Neucliatel à Cudrefin ; sa surface est de 10-J lieues carrées, sa plus grande profondeur de 4oo pieds, son élévation de 186 pieds au-dessus du lac de Genève. Les principales rivières qui s'y jettent sont la Tbièle, la Reuse, le Seyon et la Broie; la Thièle en ressort au nord, et va décharger tout le superflu des eaux des lacs de Neuchatel et de Moral dans celui de Bienne : il est très-probable que ce lac avoit autrefois une étendue beaucoup plus considérable que de nos jours, qu'il se réunissoit aux lacs de Bienne et de Morat, et qu'il occupoit de vastes districts, maintenant cultivés, ou remplis par les marais qui existent entre Orbe et Yverdon , et près d'A neth , d'Arberg , de Joliinont et du coteau de Vully : alors, ce lac devoit être l'un des plus grands de la Suisse ; il nourrit d'exceliens poissons, et, outre ceux qui se trouvent dans le lac de Genève, on y remarque le salut (silurus glamis) et le saumon (salmo salar).

Le Rhin prend sa source dans les Grisons , et s'y forme de trois sources principales : il réunit les eaux d'une grande partie de la chaîne septentrionale des Alpes rhétiennes, et acquiert de bonne heure le volume des plus grands fleuves, aussi les Romains l'honorèrent-ils du surnom de superbe; on croit qu'il tire son nom du celtique, ren ou rhen (fluide, liquide); après avoir abandonné les Grisons, il sépare le Rhinthal du Tyrol , traverse le lac de Constance, et sert ensuite de limite à la Suisse, dans s* partie septentrionale.

Le Rhône est peu inférieur au Rhin , en volume et en réputation ; il tire sa première Origine du Mont- Furca , sur le revers occidental du Saim-Gothard , traverse le canton du Valais dans toute sa longueur ., et se jette dans le lac Léman pour en ressortir à Genè\e : à un petit quart de lieue de cette ville ? il

reçoit l'Arve , qui lui apporte toutes les eaux du Faucignv , ainsi que celles du revers septentrional et occidental du Mont-Blanc ; plus loin, il se fraie une roule entre des rochers, à l'extrémité du Jura : il s'y perd même pendant quelque temps, et, bientôt, dirigeant sa course au midi, il arrose et fertilise plusieurs des plus beaux départemcns de la France.

\2Aar prend sa source sur le Grimsel , dans le canton de Berne; il traverse les lacs de Brientz et de ïhun , et reçoit toutes les eaux de la chaîne septentrionale des hautes Alpes des cantons de Berne et de Fri bourg, jusqu'à la dent de Jaman, au canton de Vaud, et il se jette dans le Rhin, près de CobSentz.

La Haussa sa source sur le Saint-Gothard , traverse le canton d'Uri et le lac des Quatre Cantons, dont elle ressort à Lucerne, et va se jeter dans l'Aar, près de Yindisch, dans le canton d'Argovie.

Le Tessin prend. sa source sur le revers méridional du Saint-Gothard, et se forme de plusieurs branches qui parcourent le "V al Bedretto , le Aal PioraeileYal Bleguo; il passe à Beliinzone, traverse le lac Majeur, et va ensuite se jeter dans le Pô à Pavie.

\llnn doit sa naissance au petit lac de Lungin ou Lugni ; sur le revers septentrional du Septimer dans l'Engadine ; elle s'enrichit bientôt du tribut des eaux d'un grand nombre de glaciers et de ruisseaux , elle traverse les petits lacs de l'Engadine, et elle est déjà une grande rivière lorsqu'elle pénètre dans le Tyrol au pont de Saint-Martin ; elle roule ensuite ses ondes majestueuses au travers du Tjrol et de la Bavière, et enfin elle les confond à Passau avec celles du Danube, rivière bien moins considérable qu'elle, qui auroit dû naturellement se reconnoître sa vassale , et qui cependant, par une espèce d'injustice, lui ravit à la fois son nom et sa gloire 3 et ternit encore ses flots limpides par le mélange impur d'eaux troubles et bleuâtres.

La Limmat , connue dans la première partie de son cours, sous le nom de JLintfi ? prend sa source dans le canton de Glaris, qu'elle traverse en entier:

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elle donne ensuite naissance aux marais, connus sous le nom de marais de la Linth, qui s'étendent entre les deux lacs de Vallenstadt et de Zurich , et qui ont, depuis quelques années, excité pour leur dessèchement l'intérêt actif delà Confédération Helvétique ; elle traverse le lac et la ville de Zurich , et va enfin se jeter dans l'Àar , non loin de Brugg et fort près de la place où la Reuss confond aussi ses eaux avec celle rivière.

Aucun pays n'est pins riche que la Suisse en eaux médicinales et en bains ; c'est là un des avantages des pajs montagneux ; les eaux acidulés de Saint- Maurice , dans le canton des Grisons, sont les plus estimées de la Suisse , elles contiennent plus de gaz que celles de Spa , de Schvvalbach, de Seîu et de Pirmont, et sont très fréquentées par les Italiens. Les bains de Gournighel , dans le canton de Berne, de Baden et de Schinznach , dans l'Argovie, de Pfeffers , dans le canton de Saint- Gall et de Louëch (Leuck) dans celui du Valais, sont les plus fréquentés de la Suisse ; on les emploie pour guérir les maladies provenant des obstructions et de l'acreté du sang , les dartres, les humeurs, les rhumatismes, etc., et on a des milliers d'exemples de leurs bons effets; aussi sont-ils visités chaque année par une foule de malades; on trouve auprès de ces bains des logewiens et des auberges où l'on est convenablement servi.

Nature du Sol , Montagnes , Climat.

Le sol de la Suisse est montagneux , et n'offre pas de plaines d'une grande étendue, aussi pioduil-l-il peu de récoltes céréales, comparativement aux pays qui l'avoisi uent , mais il est éminemment propre à l'éducation et à la nourriture d'un grand nombre de bestiaux. Deux (haines principales de montagnes existent dans la Suisse, celle du Jura, qui lui sert de limite à l'occident H qui s'étend dans sa partie septentrionale y et celle des jétpes f qui l'entoure au

STATISTIQUE DE LÀ SUISSE. îg

midi et a l'orient , et qui pénètre fort avant dans son intérieur et jusque dans son centre; ces deux chaînes se rapprochent Tune de l'autre dans un grand nombre de leurs points et sont séparées par une immense vallée /^u plutôt par une suite de plaines entremêlées de collines qui occupent tout le canton de Genève et une partie de ceux de Vaud, Fribowrg } Berne, Soleure, Argovie , Lucerne, Zug, Zurich, Schaffouse , Thurgovie et Saint-Gall.

La chaîne du Jura s'étend depuis les bords du Rhône dans le pays de Gex , jusqu'au canton de Schaffouse, clans une longueur de près de 100 lieues sur i5 à 18 de profondeur ; du côté des Alpes elle présente ses croupes les plus élevées et des somnités arrondies, qui sont de 1000 ou sooopieds plus hautes que le reste de la chaîne; sur les pentes situées de ce même côté on trouve d'innombrables fragmens ©u blocs de gneiss ou de granit , fragmens tout-àfait étrangers aux roches de cette chaîne , qui sont toutes calcaires; ils ont été évidemment détachés des Alpes, quoique situées souvent à plus de 5o lieues de distance , et sont des monumens incontestables d'une grande révolution physique qui a autrefois bouleversé notre globe. La pierre calcaire du Jura est compacte , ordinairement grise ou d'un brun jaunâtre ; ses couches alternent avec des bancs de marne ou d'argile; on y trouve de belles carrières de marbre, de l'asphalte, du gypse, des eaux soiiffrées et des eaux salées et un grand nombre de pétrifications, 4o espèces de cornes d'ammon , 20 autres espèces de coquillages uni valves marins, 8 espèces d'huilres et tout autant d'autres espèces de coquillages bivalves marins, 4o espèces de coraux, elc. Les mines de fer y sont abondantes; on y découvre de temps en temps dans les vallées, des bancs de houille ligneuse, qui doivent leur origine à des forêts entières dont les bois paroissent souvent avoir éprouvé une énorme pression, et avoir été epsevelis à la suite de quelque grande catastrophe.

Le Jura est traversé par un petit nombre de gorges étroites qu'il est facile de défendre , comme celles

de l'Ecl use , près de Genève , du pas d'Esclées , au-dessus d'Orbe , de la Cluse des Verrières, dans Je canton de ]\euchatel , de Pierre Pertuis, dans le "Val Saint -Imier , de Moutier y de Ballstall et de "Vallenbourg; il renferme un grand nombre de grottes naturelles où les neiges se conservent quelquefois toute l'aimée : il est recouvert de pâturages moins verts et moins gras que ceux des Alpes, mais cependant fort précieux pour leurs propriétaires , propres à nourrir de nombreux troupeaux , et tapissés d'une infinité de plantes alpines. L'ours brun qui y babitoit autrefois y est devenu très-rare , et ne s'y montre plus que dans les vallées les plus sauvages et les moins habitées.

Les Alpes s'étendent sur une longueur de 200 à 25o lieues , et sur une largeur de 5o à 80 depuis la Médiierrannée et la Provence jusque sur les frontières de la Hongrie; elles traversent toute la Suisse, et c'est dans cette contrée et dans les pays voisins qu'elles atteignent à leur plus grande bauleur et qu'elles offrent les masses les plus considérables; elles prennent différens noms , suivant la partie de leur immense chaîne dans laquelle on les considère : de la Médiierrannée jusqu'au Mont-Yiso ? on les nomme Alpes maritimes ; depuis le Mont-Viso jusqu'au Mont-Cenis, elles séparentle Daupbiné du Piémont, et s'appellent Alpes cottiennes; du Mont-Cenisau col du Bonhomme, elles ont le nom & Alpes grecques , et séparent la Savoie du Piémont; on les nomme Hautes- Alpes ou Alpes pennines depuisle col du Bonhomme au Mont- Rose ; plus loin jusqu'au Bernardino et au Moschelhorn dans les Grisons , elles s'appellent Alpes helvétiques' j et renferment les groupes du Saint-Gothard et du Lukmanier -, ensuite elles prennent le nom d5 Alpes rhétiennes , et occupent les Grisons et le Tyrol jusqu'au Dreyhernspilz , sur les {routières de la Carinthie et du pays de Salzbourg ; elles s'appellent Alpes noriques dans la Carinthie , la Styrifi , lepajs de Salzbourg et l'Autriche jusqu'aux plaines (VOedenbourg (m Hongrie; on nomme Alpes varni(jues celles qui sont au sud de la Drave, depuis le mont Pelegrino

Jusqu'au Terglou , sur lequel la Save prend sa source. Les Alpes julienne s , qui tirent leur nom de l'ancienne ville de Foriun Julii , sont celles qui séparent le Frioul et l'Istrie de la Carinthie, la^ Carniole , la Croatie et PEsclavonie, jusqu'au Rlek ; enfui divers auteurs étendent encore plus loin la chaîne des Alpes, et nomment Alpes dinariques les montagnes qui s'étendent depuis le Klek; le long des rives droites de la Save et du Danube, jusqu'au Balcan ou Mont- Hœmirs avec lequel elles se confondent en se prolongeant jusqu'à la mer Noire.

LesR-omains connoissoient divers passages dans les Alpes et y avoient établi des routes militaires ; les plus fréquentées de ces routes étoient celle qui menoit d'Aquilée dans la Carintbie , la Carniole et Pillyrie, celle qui traversoit les Alpes rbéliennes par la vallée dePAdige, celles du grand et du petit Saint-Bernard , du Mont-Genèvre , du col de Tende , et enfin la route qui suivait les bords de la Méditerrannée depuis Gênes jusqu'à Nice. Plus tard , Charlemagne fit ouvrir la route du Mont-Cenis, et dès lois jusqu'au i4.e siècle , on a commencé à pratiquer les passages du Simplon , du Saint-Gothard , du Bernardin , du Splughen et du Septimer ; ces passages ont été rendus plus faciles qu'autrefois dans les derniers siècles , et l'on admire surtout les magnifiques,, cbemins que la France, sous Buona parle > a fait établir sur le Simplon et sur le Mont-Cenis.

Les Alpes sont l'une des principales chaînes de montagnes du globe et la plus élevée qui existe clans PEurope , car, en laissant de côté les chaînes moins considérables, on peut remarquer que le Mont-Perdu qui est la plus haute sommité des Pyrénées, ne dépasse pas 10,578 pieds au-dessus de la Méditerranée ; le Véliuo, dans la chaîne des Appennins, ne s'élève qu'à 7,668 pieds , l'Etna à 10,000 , le pic de Lomnitz, le plus élevé des monts Carpacs, à 8,100; tandis que le Finster-Aarhorn, dans les Alpes helvétiques, atteint i3,234 pieds; le Mont -Rose, dans les Alpes pennines, i4,58o, et le Mont-Blanc 14,700 : ces dernières montagnes ne le cèdent que d'environ 5ooo

pieds au Chimboraço situé au Pérou , au-dessus de la ville de Quito, que l'on considère comme l'un des plus grands géants de toute la terre.

Les AJpes de la Suisse sont recouvertes de neiges éternelles sur toutes celles de leurs sommités qui dépassent 8000 ou 8,200 pieds d'élévation , car c'est une remarque générale sur toute la surface du globe, que la chaleur diminue à mesure que l'on s'élève au dessus des bords des mers, et que l'on atteint enfin à une hauteur où l'hiver règne sans cesse : cette hauteur varie suivant la latitude des divers pays; elle est de 14,760 pieds sous l'équateur, et s'abaisse graduellement vers l'un et l'autre pôle jusqu'au 80. e degré de latitude, terme où elle se confond avec la surface de la terre au bord de la mer.

Le moment de la journée le plus froid sur les Alpes est communément, comme dans la plaine, celui du lever du soleil, de même que le moment le plus chaud est celui de 2 heures après midi ; mais la différence de température entre ces deux momens est beaucoup moins considérable à de grandes hauteurs qu'au bord de la mer. De Saussure a observé qu'au col du Géant, à 10,578 pieds au-dessus de la mer, elle n'étoit guère que le tiers de ce qu'elle est à Genève; d'où l'on peut conclure que si l'on pou- \oit s'élever à 6 ou 7 mille toises au-dessus de la mer, on Lrouveroit que la température de l'air y est a peu près la même le jour et la nuit , Télé et l'hiver.

L'influence de la chaleur sur l'évaporation , dans l'air des montagnes, est à peu-près triple de celle

au'elle exerce à la plaine ; c'est à la grande rareté e l'air dans les Alpes , ainsi qu'à l'énergie avec laquelle i&accélère l'évaporation , que l'on doit attribuer l'épuisement et les malaises que beaucoup de personnes éprouvent en s'élevant sur les plus hautes montagnes ; leur respiration se trouve alors gênée, et elles sont obligées de s'arrêter fréquemment pour se reposer.

Lorsqu'on voit les nuages se traîner le long des montagnes ou en voiler les sommités, on doit s'attendre à de la pluie , et lorsque celle-ci a duré

long-lemps , on doit croire qu'il neigera sur les Alpes moyennes avant qu'elle cesse tout-à-fait et que le temps redevienne serein et constant.

Les pâturages des Alpes ont ordinairement deux ou trois stations différentes sur lesquelles on mène successivement les bestiaux, au printemps , en été et en automne, et dont chacune a ses chalets particuliers; dans les prairies , au bas des coteaux et dans la plaine, on voit presque dans chaque clos une grange avec des élables où l'on reçoit le foin , recueilii pendant l'été, et où on laisse pendant l'hiver les bestiaux qu'on y va soigner depuis les villages voisins, distans, quelquefois , d'une lieue et davantage ; l'aspect de tous ces bâtimens rustiques anime infiniment le spectacle de la riante verdure de la Suisse.

Les troupeaux de vache» les plus beaux sont ceux qui paissent dans les pâturages des Alpes qui n'ont que deux à cinq mille pieds d'élévation , et en particulier dans les pâturages situés à cette hauteur , qui se rencontrent dans les cantons de Vaud et de Fri bourg, dans l'Emmenthal et le Simmenthal : les vaches de cette grande espèce pèsent de 5 à 7 quintaux -, elles donnent, en moyenne, 5 pots de lait par jour, ou 20 livres de 17 onces^, les vaches de la petite espèce ne pèsent pas ordinairement au-delà de 4 quintaux ; les bœufs que Ton engraisse, arrivent quelqaefoig jusqu'au poids de 3o quintaux.

Les espèces de quadrupèdes et d'oiseaux, particulières aux Alpes, sont le lynx, le lièvre blanc, l'écureuil noir, la marmotte, le chamois, le bouquetin, Tours noir et l'ours fauve, la gélinolte blanche, le grand aigle des Alpes et quelques autres : le grand aigle des Alpes pèse de 8 à i5 livres, et a plus de 9 pieds d'envergure ; il attaque les chamois , les moutons, les chevreaux, les petits veaux, les chiens ? les cochons, les lièvres et les marmottes.

On compte dans les Alpes de la Suisse environ 4oo glaciers, qui , suivant Ebel, occupent une surface de plus de 100 lieues carrées, et qui ont chacun de 1 à 7 lieues de longueur , sur demi-lieue au moins de largeur, ot sur 100 à 600 pieds de profondeur,

(( Tels sont, ditEbel, les réservoirs intarissables qui )) entretiennent les plus grands et les principaux 1) fleuves de l'Europe. »

Les Glaciers se sont formés dans les plus hauts vallons des montagnes ; là les neiges s'accumulent pendant 9 mois de Tannée , elles y roulent en grandes niasses des sommités voisines , et s'y entassent en couches de plusieurs centaines de pieds d'épaisseur: ces masses étant trop considérables pour pouvoir se fondre entièrement pendant l'été , présentent au retour de l'hiver l'apparence d'un amas de neiges congelées ; elles s'augmentent chaque année jusqu'à ce qu'enfin elles se soient étendues dans des vallées inférieures , où un plus haut degré de chaleur met un terme à leur avancement : les Glaciers dimiuuent quelquefois pendant plusieurs années de suite, c'està-dire que leur partie inférieure qui s'avance dans les champs fertiles des vallées, perd par la fonte de l'été une telle quantité de glaces, qu'elle abandonne une portion du sol qu'elle occupoit : dans d'autres années , les Glaciers s'avancent au contraire , et descendent plus avant dans les vallées cultivées; il n'y a rien de régulier dans cette marche , elle dépend de la température de l'air et de l'abondance des neiges ; c'est ordinairement au printemps que les Glaciers prennentleur accroissement; pendant l'hiver ils demeurent dans le même repos que la végétation, mais en été il s'y forme fréquemment des crevasses, et cette opération est accompagnée d'un bruit semblable à celui du tonnerre , et de secousses effrayantes qui font trembler les montagnes voisines. Quand on entend plusieurs fois dans le jour ces sortes de détonations, on en augure un changement de temps; les crevasses varient tous les jours et rendeut les Glaciers dangereux pour les voyageurs.

Les changemens subits de l'atmosphère font quelquefois sortir , des fentes des Glaciers, des couransd'un air très-froid, qui entraînent avec eux des particules de glace et les dispersent au loin , comme si c'étoit une poussière de neige ; souvent les Glaciers sont recouverts dç débris de pierres et de rochers qui

y ont été apportés par les avalanches ou ébouîemens des sommités voisines ; ordinairement ces débris sont peu-à-peu rejetés vers la base et sur les côlés du glacier, où ils forment d'énormes murailles , hantes souvent de plus de 100 pieds, auxquelles on donne le nom de Moraines,

Les voûtes de glaces que l'on observe au bas des Glaciers, et d'où l'on voit sortir un torrent, se forment toujours dans le lieu où aboutissent toutes les eaux qui proviennent de la fonte des glaces ; elles ne prennent naissance qu'au printemps , et acquièrent en été des dimensions qui atteignent souvent 5o à 100 pieds en tous sens; Veau qui en sort est blanchâtre, ce qui lient a ce qu'elle charrie de nombreuses particules de rochers, extrêmement atténuées par les frotteuiens.

Sébastien Munster, dans sa description de la Suisse, composée il y a près de trois siècles, donne, au sujet des Glaciers, le détail suivant, a Les chas- )) seurs , dit-il , ont coutume de suspendre en été » leur gibier dans les fentes des Glaciers , afin qu'il » s'y gèle et s'y conserve jusqu'au moment où ils )> veulent en faire usage. Les habitans du pays w emploient la glace des Glaciers dans les maladies » désespérées , surtout pour arrêter la dyssenterie , » et comme remède contre les lièvres aiguës, car » les contraires se guérissent par les contraires -, ils » assurent aussi que Peau des Glaciers a plusieurs » usages, et guérit plusieurs maux; enélé,elle est » très -froide, trouble et d'une couleur cendrée, » comme si on y avoit mêlé beaucoup de cendres, » et elle sort ça et là des vallées, réunie en grands » ruisseaux (1). »

(i) Soient venatores susp.endere tempove œstatis captim venalionem Lu hujus modi glaciei hiatus , ut in ilUs fiigore constricta , satva consewetur usque ad remplis distractionis. Utuntur incola? hac glacie , in moi-bis desperatis pnecipue ad sistendum dyssenteriam , pro remédié a<l extinguendum acutam febrim. Contraria enim contrains curantur. Asserunt etiam aquam quam glacies illa indurata a se emittit , ad multa conduceie, multisaue medeii œgritudiuibrçs. Est teinpoie aestaiis.

Les habitans des vallées alpines ont à souffrir pendant Tété des ravages occasionnés par les torrens qui se forment et grossissent tout-à-coup prodigieusement , lorsqu'il tombe de violentes averses sur les hautes montagnes ; le bruit épouvantable que Ton entend sur les hauteurs annonce le plus souvent leur arrivée un quart - d'heure ou demi - heure à l'avance, ce qui donne le temps de prendre quelques mesures contre ce fléau destructeur. Ceux ui se trouvent à de grandes hauteurs dans un temps 'orage, et surtout pendant un orage de nuit, eu conservent le souvenir comme d'un des spectacles les plus imposans et les plus terribles qu'il soit donné à l'homme de considérer. Tantôt c'est un vent d'une violence extraordinaire, tantôt des éclairs très-brillans qui illuminent pour un instant la nature la plus sauvage , et la laissent ensuite dans une obscurité profonde, et bientôt ce sont les tonnerres qui se répètent sur mille sommités voisines : souvent ou voit l'orage gronder au-dessous de soi, tandis qu'où jouit soi-même d'un temps calme et serein : ici ce sont des torrens qui s'enflent d'une manière prodigieuse *, là des arbres et des rochers entraînés : ce sont en partie les mêmes phénomènes qu'on observe dans les orages de la plaiue , mais ils sont beaucoup plus grands et plus terribles.

Les lavanges , ou avalanches de neige, sont un des phénomènes des Alpes à la fois les plus communs , les plus imposans et les plus redoutables. Heureux, ceux qui peuvent les contempler de loin et sans danger, et jouir sans crainte, d'un aussi magnifique spectacle , surtout pendant le printemps, où elles sont le plus fréquentes et le plus considérables ; ils voient des neiges détachées par les vents, ou par différentes autres causes, de leurs demeures élevées, se précipiter d'abord en petites quantités sur les pentes des montagnes, puis grossir peu-à-peu à mesure qu'elles avancent, réunir à leur masse de nouvelles neiges,

Irigtdissima , LUrbida et cinerei coloris , perinde ac si inulto oLnere esset permizta , erumpitque passim ex \allibus, maguis rivis. V. Sébast. Munster, p. 34>1 .

et bientôt former des amas gigantesques , qui entraînent avec un fracas épouvantable, des glaces, des pierres et des rochers, qui brisent et renversent des forets entières, des maisons, et les autres obstacles qui se rencontrent sur leur passage , et qui se précipitent enfin sur les vallées qu'elles ravagent, avec la rapidité de l'éclair, et où souvent elles ont couvert des villages entiers en donnant la mort à des hommes et à des bestiaux.

Il n'y a pas d'année où l'on n'entende le récit d'accidens funestes et de malheurs , effets de ces avalanches ; nous ne citerons que quelques-uns des plus remarquables. En 1478, une avalanche écrasa 60 soldats suisses sur le Saint-Gothard ; en 1590 , 100 Suisses furent ensevelis sous une avalanche sur le Saint-Bernard; en i5o,5 , il tomba dans le Rhône, près de Martigni, des avalanches si considérables, que le cours de ce fleuve fut suspendu, et que ses eaux extraordinairement grossies remontèrent vers leur source , détruisirent quelques centaines de maisons , et causèrent la mort d'une grande quantité d'hommes et de bestiaux. Trois cents personnes furent ensevelies en 1624 sous les débris d'une avalanche de ia montagne de Gassedra dans la Suisse italienne : 2 avalanches couvrirent i5o maisons du Prettigau, -au mois de janvier 1689 , et 77 personnes y perdirent la vie; en 1720, 120 maisons du village d'Oberghestela en Valais, 84 hommes et 4oo pièces de bétail furent écrasés par une avalanche, et dans le même temps il périt 4o hommes aux environs de Brieg , 7 dans la yallée de Viesch , et 23 sur le Saint-Bernard. Dans la nuit du 12 au i3 décembre 1808 , il souffla un vent du Sud , qui donna lieu à une infinité d'avalanches dans les Alpes de la Suisse et du Tyrol ; un grand nombre de personnes perdirent misérablement la vie, beaucoup de bestiaux furent écrasés ou ensevelis, d'immenses forêts déracinées , des pâturages , des jardins, des bâtimens détruits ou entraînés; on évalua à plusieurs millions de francs les dommages causés par ces avalanches, dans les cantons de Berne, Uri, Schwitz et Grisons, et Ton observa qu'elles avoient

pénétré clans des contrées oit on ne les avoit jamais connues auparavant.

Da nslei H a u i es-Àl p es e t d a n s 1 es vallées ex posées aux avalanches , les habitans ont soin de placer leurs cabanes sur le bord de quelques forêts dont les sapins puissent les préserver, en cas de danger, et arrêter la première impétuosité des avalanches.

Les habitans des montagnes de la Suisse sont exposés à des éboulemens de terres , de pierres et de rochers, qui ne sont pas moins redoutables que ceux tdc neiges^ dont nous venons de parler, et qui sont même accompagnés de circonstances encore plus effrayantes ; les annales du Valais, des Grisons, du Tessm et de plusieurs autres cantons montagneux r m ont conservé de funestes traditions INous aurons occasion, dans la suite, de rappeler quelques-unes de ces catastrophes, en parcourant les lieux sur lesquels elles ont laissé des traces dè désolation et de ruines.

Les ouragans ou tourmentes , mêlés de vastes tourbillons de neiges , sont aussi très-dangereux pour les voyageurs qui parcourent les Hautes-Alpes, ils obstruent en peu de temps les chemins et les passages , ils y amoncèlent d'immenses quantités de neiges ; quelquefois ils engloutissent les hommes et les animaux ; ailleurs ils les aveuglent momentanément et ne leur permettent pas de discerner leur route, de manière que ces malheureux courent risque de s'égarer au de tomberdansdes précipices. Il est bon de consulter les habitans du pays sur les dangers de ce genre auxquels on est exposé en voyage , car leur expérience les met le plussouventen étatd'en préserver les voyageurs; tantôt ils vous font observer un silence rigoureux dans les passages les plus dangereux, tantôt ils font partir un coup de pistolet avant de vous y engager ; tantôt ils vous font voyager de grand malin avant que la chaleur du soleil ait disposé les neiges à se fondre; enfin ils vous guident dans les routes les plus sûres

(i) Voyez des recherches sur les chutes et «'boulemens rte montagnes eu Suisse, dans le Couservateur suisse, tom. 7, p. l84 et suiv.

et vous indiquent les abris convenables , au premier moment où ils entendent le bruit d'une avalanche qui se forme sur les hautes sommilés.

Les voyageurs qui parcourent les Glaciers sont exposés à d'autres dangers encore, par l'effet des crevasses que renferme la glace ; ces crevasses sont souvent d'une prodigieuse profondeur, et recouvertes, surtout dans le printemps et au commencement de Tété, par des couches de neige qui les cachent aux. regards et qui s'enfoncent tout-à-coup, lorsqu'elles se trouvent surchargées par un poids étranger. Les accidens , résultant de l'existence de ces crevasses, sont nombreux et forment un des sujets ordinaires des conversations des guides montagnards. Souvent les chasseurs trouvent la mort dans ces crevasses ou dans les autres précipices auprès desquels ils se hasardent journellement. Nous citerons, pour preuve de cette assertion, quelques exemples tirés de l'histoire du canton de Claris. Jean Heitz , qui avoit, pendant sa vie, abattu 900 chamois, périt dans les rochers, malgré l'habitude qu'il avoit des montagnes ; on a son portrait, en costume de chasse, dans la collection des costumes suisses parKônig. David Zwicki, après avoir tué î3oo chamois et un nombre prodigieux d'autres animaux, périt à la chasse, en 1796; Blumer et Hefli eurent un sort semblable, en 1797. Gaspard Sloeri, étant un jour àla chasse des chamois, avec deux camarades, sur le mont Limmeren, disparut tout-à-coup dans une crevasse que la neige, qui la recouvroit, ne lui avoit pas permis d'apercevoir à temps ; ses compagnons le crurent mort, et cependant, pour ne rien négliger de ce que leur devoir les obligeoit à tenter, ils coururent à la cabane la plus voisine, qui* éloit à une lieue de dislance , et en rapportèrent une mauvaise couverture, seul secours qu'ils eussent pu se procurer dans ce pays inhabité. Que faisoit pendant ce temps le malheureux Stoeri? enfoncé jusqu'à moitié corps dans un abîme d'eau glacée, serré et froissé entre deux rochers de glace, et saisi d'une angoisse inexprimable, il attendoit dans ce cachot affreux une mort qui lui paroissoil inévitable, et il recoin-

mandoit son ame à Dieu : tout-à-coup il s aperçoit qu'on lui tend depuis le haut de la crevasse une espèce de corde , formée avec les bandes de la couverture qui avoit été coupée en longueur ; il a encore la force de s'attacher ces bandes autour du corps, efr par ce moyen il est soulevé au-dessus de l'abîme ; déjà il touchoit au sommet de la crevasse et il renuoit des actions de grâces à l'Être Suprême pour sa délivrance , lorsque la chétive corde qui le soutenoit je rompt et le laisse retomber dans l'eau glacée ; pour surcroît de malheur, il se casse un bras dans sa chute ; cependant ses compagnons se hâlèrent de renouer, de leur mieux, les bandes de la couverture eî de les lui tendre de nouveau ; il eut une peine infinie à se les attacher autour du corps avec son bras cassé, tandis qu'il se soutenoit de l'autre contre les parois de la glace, mais enfin il y réussit et fut tiré îiors de cet abîme, après avoir vu la mort de plus près que jamais homme peut-être ne l'avoit vue$ il avoit perdu connoissance , mais il revint à lui et pût être transporté dans une maison , où il recouvrâ «ensuite toute sa santé.

Les habitans des Alpes citent plusieurs exemples de personnes qui , dans des circonstances à peu près semblables , ont échappé à la mort d'une manière presque miraculeuse. En 1787, Christ Bohren , aubergiste du Grindelvald , traversoit le glacier situé eiitre le Yetterhorn et le Mettenberg, lorsque tout-àcoup un morceau de glace qui recouvroit un gouffre de 64 pieds de profondeur, se détacha sous lui ; il y tomba, et dans sa chute, il se démit la main et se cassa le bras: malgré cet accident, il conserva sa présence d'esprit, et trouva heureusement au fond du glacier, une ouverture qu'un torrent avoit creusée et qui avoit i3o pieds de longueur jusqu'à son issue; il suivit, en rampant sous la glace, le cours de ce ruisseau , et échappa ainsi à l'affreux danger d'être enterré tout vif.

D'après ce qu'on vient de lire, on comprendra facilement que la Suisse ne doit pas avoir un climat aussi tempéré que semblent le lui promettresa position

STATISTIQUE DE LÂ. SUISSE. Si

géographique et sa latitude en Europe ; elle doit aux Hautes-Alpes, qui la séparent de l'Italie, une température sévère; les vents chauds du Midi se refroidissent considérablement en traversant l'atmosphère qui entoure ces Alpes tapissées de glaciers et de neiges éternelles: d'un autre côté, les vents du Nord pénètrent librement dans la Suisse et lui procurent souvent un climat rigoureux. On remarque dans ce pays de très-grandes variations de chaleur et de froid, surtout dans les vallées étroites où les chaleurs de l'été et le froid de l'hiver atteignent à une excessive intensité ; il n'est pas rare de voir des vignes, exposées au soleil du midi , prospérer à peu de distance du pied des Glaciers. Plusieurs savans et d'autres personnes, ont cru remarquer que la température des montagnes de la Suisse avolt baissé depuis un certain nombre de siècles, et ils ont adopté comme des faits les résultats suivans :

1. ° Que des témoignages historiques prouvent que beaucoup d'endroits, dans les Alpes, qui servoient autrefois de pâturages, sont devenus stériles;

2. ° Que des témoignages historiques , et mêm* des vestiges encore subsistans, démontrent qu'il existoit jadis des forêts à une élévation qui se trouve audessus de la ligne actuelle de la végétation des arbres ;

3. ° Que la ligne des neiges permanentes s'est progressivement abaissée ;

4. ° Que les Glaciers font des progrès dans plusieurs parties de la Suisse.

Cette opinion qui est généralement répandue a engagé la Société helvétique des sciences naturelles, dans sa séance tenue à Zurich , en 1817 , à proposer un prix de 600 livres de Suisse pour le meilleur mémoire sur cette question : Est-il vrai que les Haute*- Alpes de la Suisse soient devenues plus âpres et plus froides depuis une série d'années! Elle demande de«s recherches historiques des faits et des observations sur ce sujet.

Jl y a plus d'un siècle que Schenchzer (1) remar-

(1) Voyez Joli. Jac. Scheuchzeri Itineva alpina, annis 1702, 3,4,5,6,7, etc. Lugduni Batavoium , 4.°, i7i>5? p. 69. Anni tempora frigidiora magis et magis, etc.

quoit dons son style original : « que dans ce siècle » corrompu ou l'amour de Dieu et du prochain 5) se refroidit sans cesse, les saisons de l'année se ;» refroidissent aussi, que l'hiver est plus long, et » Télé plus court, et que la vigne fournit un vin 5) plus aigre et moins mûr qu'autrefois; enfin que les }> masses de neiges sur les montagnes qui les gardent » toujours, s'augmentent chaque année. »

Nous terminerons cet article par un tableau d'un grand nombre des principales hauteurs de la Suisse -, elles ont été fixées surtout d'après Vahlenberg.

Pieds de Paris au-dessus delà mer.

Le Rhin antérieur à Camot , dans les

Grisons 4,8oo

— à Tavestch 4,375

— - à Dissentis. ...... .' . 3,55y

— à Surrein ..... * ........ . 2,774

— à Trons . . . . 2,654

— à Reichenau. . ........ . ^ . . i,85o

*— à Ragatz :. . 1,545

* — à Gambs. ............... i>4.iS

— à Schaffouse. 1,208

L'Àar a Berne. . « *j7û8

— à Meyringen 1,852

— à Grund (où croissent les derniers chênes) 2.081

— à Gultanen . . . . 3,253

— a Handeck 4/t2i

— à Stockboden . . . 5, 186

— à l'hospice du Grimsel . 5,778

L'hospice du Saint-Gothard G, 122

Urseren 4,446

Le col de la Fourche 7/*9^

Le passage du Grimsel 6,768

L'Utliberg, au canton de Zurich .... 2,673

Le Lcgerbcrg 2,6o3

Le lac de Zurich h^9

— de Zug i,3°°

Pieds de Paris au-dessus de la mer.

Le lac des 4 Cantons i,32o

— de Katzen i,34o

Dans le Tockembonrg , Vildbaus .... 3,36o

— Tiken 2,290

- — le couvent neuf de Saint-Jean . ♦ . . 2,253

— Licbtenstâg . . . . , 3?979

— le Scbnabelhorn. 3,4 1 5

— Grossvald . 3,554

— le Hornli 3,496

• — le Hulftegg 3,252

le Speer 5,91 5

La SU ter à Appenzell. .......... 2,1 35

à Vcisshad . 2,542

— à Urnasch 2,553

Le village de Peterzell . . . . 2,178

— de Voglisegg 2,963

— de Gais 2,938

Le sommet du Gabris . . • . 3,884

La ville de Saint-Galî 2,086

Kroneberg . . . ..... . 5,190

Le Hoch-Alp 4,7*84

Le Hoch-Sentis .............. 7^671

Le Hoch- Mesmer 6,680

Le Schafler 5,926

Eben-Alp 5,094

ViUtkirçhlein . .. . ... . , . 4,6i5

Hohe-Kasten 5,54o

Kamor 5,437

Fàhnern 4,676

Le lac Sembiser. ............. 3,790

Les pâturages de Botzler 5,48 1

— de MegLis . . . . 4,647

Dans le canton de £chwitz, le couvent

d'Eirvsiedlen . 2^774

— la Sil à Hummelberg 2,735

— AlptbaL ...... 3,o55

— le Biber à Bohe-JAohjie 2,6o5

Pieds de Paris au-dessus delà mer.

Dans le canton de Scbwitz, le Hohe-Ezel 3,4o2

le Hohe-Rohne 3,8o8

— Hakenveg 4,i35

— Sattel-Alp 4,227

— Grossaubrig 5)23$

— ? le Rossberg 4,870

— le sommet du Rigî 5,555

*— le Dossen. 5, 190

— le Rigifirst 5,i4i

. — la plaine de Schnee Alp ........ 5,io3

— RigistaTel 4,866

- — Maiia-zum-Scbnee 4,o35

— Dâchli 2,9^5

— Schwesterborn 4,4o4

Dans le canton d'Undervald , Gisvil . . . 1,569

— le lac Lungeren 2,108

— Brunig 3,1 15

Le Pilate à Ezel 6,554

— à Ringsiluhe 6,570

— à Tomlishorn 6,45o

— à Rolhestock 5,4oo

— Tomlis-Alp 5,i85

— le lac du Pilate 5,625

— les pâturages de Frachmunt 4,593

— Rirchboden 5,o68

-t— la caverne lactis lunœ 5,262

— Scbien-Alp 4,i3i

Scbvander-Allmend-Kaltbad 4,465

Burgenberg 3,492

Dans l'Entlibuch , Feuerstein 5, 999

— le lac de Se ver 5,24 1

— Scbvartzberg. 5,5o2

— Bauklen 5,4 12

— la source de Schvartzberg 4,674

— • ïannhorn 6,532

• — Rolbeborn 6,700

SorcnJberg 3;5i3

Pieds de Paris au-dessus de la mer.

Dans TEntlibuch, Fluhli • . . 2,699

— Entlibuch 2,256

Dans le pays d'En gel berg , Grafenort . . 1,758

— le couvent d'Engelberg 3,o85

— la vallée au-dessus d'Herrenrute. • . 3,6i4

— le Yochli 6,735

— Surenenegg 7>°29

— Laubergrat . . 7>66f^

Les pâturages de Blanke-Alp ....... 5,673

Buckhubel ....... 7?o3g

Rotbestock . 8,080

Saltel-Méridional ....... 8,248

Minalp 6,588

L'église de Melchlhal ». 2,83o

Dans le canton de Glaris, la Linth à

Schwanden , 1,623

— Linntbal J?998

~ Riedwald 2,434

— Pantenbruk 3,oi2

— le Dodiberg . . ^ 11,110

— le Glârnisch . . . 8,925

— Untersandalp 4,002

— Oberglegîsée 4,420

— Leugelstock 5,3 1 4

— le village d'Engî % . 2,425

— le passage de Krauchskauun 6,704

Veisstann 3,078

Les bains de PfefFers 2,110

L'église de Yalens 2,872

La montagne de la Lune 7^96

Dans le canton d'Uri , Àrasteg 1,679

— Viler 2,322

— Vasen 2,847

— Gescbinen ^,396

— Urseren-Andermatt 4,435

— Realp 4,733

— PHospUal . . . 4,54a

Pieds de Paris au-dessus de la nier.

Dans le canton d'Un, Zumdorf 4,627

— Piossbodenstock 8,/35

~ Bossboden. 6,770

— Piossboclengrat 7,583

— Isenstock. ......... ; 8,1 85

— Rossmaltlifluhe 6,212

— Auf-den-Gallen . 7/120

— Sislinen-Aîp 6,384

— Oberalpsée 6,224

Dans le canton de Berne ; la ville de

Berne . i;7o8

• — le lac de Thun . . *. 1,780

— — de Brientz . . . * 1>79°.

• — la Gemini £,985

— la Suleck 6,2 4o

— le Niesen . » 7,34o

— le Bromberg > . . . . 9,24 1

— le Scheidek 6,o45

■ — le Siddelhoru 8,58o

— IVlorgenberghorn 6,990

— Hohgant 6,834

— le \etterhorn 11, 453

— le Scbreckborn . 12,566

— l'Eigber extérieur 12,268

~ l'Eigber intérieur 12,666

— le Finster-Aarhorn . . i3,234

— la Juugfrau (1) 12,872

— le Blumlis-Alp , . . . 11,393

— le Doldenhorn , . . . . 11,187

— le Balmhorn 11,432

— le Stockhorn 6,760

Dans le canton de Fribourg, le Molesson 6, 181 Dans le canton du Valais, les bains de

Louetch 4,4o4

(1) La Junguau est la plus Laule montagne calcaire de f Europe.

Pieds de Paris au dessus delà nier.

Dans le canton du Valais, le village de

Simplon . . . 4,548

— — de Saint-Pierre 5,oo4

— le Mont-Cervin. i3,854

— l'Oldenhorn 9,63o

— la Dent-du-Midi . * . . . . . . . . . 9>8o2

— le Mont-Velan . 10,327

Dans le canton de Vaud , le lac de Joux 3,020

— — de Brey . . . . 2.121

- de Morat 1,328

— la Tour-d'Ai .- . . . 6,8 15

— la Dent-de-Morcle . . . . . . ... . 8,g5i

— les Diablerels ............. 11,120

— la Tour-de-Mayen 7,188

— le Jorat. ... 3,ooo

— la Dent-de-Yaulion 4,47 6

— la Dole. 5,178

— le Monte ndre. ............ 5,170

Le Reculet, au pays de Gex (i) .... 5, 196

En Savoie, près de la Suisse, le Buet. . 9;564

— l'Aiguille-du-Dru. ......... 11,739

• — le Mont-Blanc 14,700

— le Môle 5,694

— Salève. 4,235

Produits du Pays.

Sous le rapport botanique, on peut diviser la Suisse en diverses régions, qui varient d'après leur hauteur au-dessus de la iner , et dans chacune desquelles croissent différentes espèces de plantes La plus élevée, celle des neiges éternellts , s'arrête à 8000 ou 8200 pieds au-dessus de la mer : là se trouvent les

(1) Ces trois dernières sommités sont les plus élevées de tout le Jura.

58 STÀTISTIQÛE DE LA SUTSSE.

saxifraga oppositîfolia et muscoides, cherleria sedoîdes, genliana prostrata et verna , silène acaulis , arelia helvelica , chrysanthenum alpinum , draba aîzoides, arnica scorpioides, lepidium alpinum , iberis rotundifolia , barlsia alpina , etc. Au-dessous est la région alpine supérieure, qui offre par-ci par-là des îles de neige, répandues pendant toute Tannée sur sa surface , dans les places les pins abritées du soleil ; elle finit à environ 65oo pieds d'élévation. La région alpine inférieure descend encore d'environ jooo pieds plus bas, jusqu'à la limite des arbres; elle renferme de magnifiques et excellens pâturages, La 4.e région est celle des sapins , qui commence à 65oo pieds au-dessus de la mer, et qui finit là ou commencent les hêtres, c'est-à-dire à environ 4ioo pieds. La 5.e région est la région montagneuse 3 ou celle des hêtres ; elle s'arrête là oîi commencent les chênes , à environ 2800 pieds au-dessus de la mer, La 6.e région est celle des chênes , qui finit là où commence la plaine , ou la culture de la vigne , savoir à environ 1700 pieds d'élévation. Enfin la plaine , ou la région des vignes , forme la j.e et dernière région \ elle finit aux bords des lacs et des rivières, dont les plus tas ont eucore une certaine élévation au-dessus de la mer.

Le rhododendron s'élève jusqu'à 6800 pieds , l'érable des montagnes jusqu'à 5soo, le cerisier 4ioo, les pommiers et les poiriers jusqu'à 4ooo, les pruniers jusqu'à 3700, et les noyers jusqu'à 35oo.

Lorsqu'on parcourt la Suisse, et en particulier les hautes montagnes de cette contrée, on admire l'immense quantité de bois qui recouvrent son sol , et l'on est tenté de croire qu'elle en a beaucoup plus que ce qui lui est nécessaire pour sa consommation, et qu'elle peut en exporter en grande quantité chez ses voisins; mais rien n'est plus illusoire que celte abondance de bois, que font supposer les forêts dont les flancs des Hautes-Alpes sont revêtus: la plus grande partie ne peut piis être exploitée à cause de son éloignenieut de toute habitation et de la difficulté des transports, et, d'un autre côté, à de grandes hauteurs,

STATISTIQtTË DE LA SUISSE* 09

la croissance est infiniment plus lenie que dans la plaine; enfin il faut nécessairement laisser sur pied plusieurs forêts dans les montagnes pour préserver les pâturages, les jeunes arbres et les bâîimens, de la fureur des avalanches et des fragmens de rochers qui se détachent fréquemment des sommités voisines : il seroit aussi dangereux d'abattre une forêt dans ces contrées , que de renverser un mur d'enceinte dans une forteresse menacée d'une attaque de l'ennemi. Le pin alvier, ou arole (pinus cembra), est surtout précieux, à de très-grandes hauteurs , pour protéger les pâturages et les chalets ; il est moins élevé que le sapin ordinaire, mais i! supporte mieux le froid des hivers : les bergers des Alpes doivent long-temps y penser avant de diriger la coignée contre lui , et ne peuvent trop se répéter qu'il lui faut quatre ou cinq siècles pour acquérir tout son développement , et plus de mille ans pour arriver à l'état de caducité, et qu'ainsi ils n'ont aucun espoir de remplacer utilement pour eux les troncs de cet arbre conservateur, dont leur imprévoyance les priveroit.

La Suisse , suivant Vahlenberg , renferme 4g6 genres et 1800 espèces de plantes, sans compter les cryptogames , qui donnent à elles seules environ 1000 espèces. > ~

Plantes de la Suisse^ communes à toutes les Alpes. Veronica alpina et aphylla. Pinguicula alpina, agrostis capillaris. Aira montana. Foa alpina. Festuca rubra. Globularia cordifoîia. Plantago alpina. Asperula taurina. Galium saxatile Alchemilla alpina, Androsace villosa. Primula auricula. Soldanella alpina. Azalea procumbens. Campanula rhomboidea , thyrsoidea, barbata et alpina. Gentiana Iutea, acaulis et bavarica. Astrantia major et minor. Athamanta cretensis. Phellandrium mutellina. Allium victoriale, schœnoprasum. Anthericum liliastrum. Rumex scutatus, alpinus. Epilobium alpinum. Rhododendron ferrugineum. Saxifraga androsacea, bryoides, stellaris, cuneifolia, autumnalis, rotundifolia , cespitosa. Silène acaulis. Arenaria ciliala. saxaiilis. Seduin

atratura. Cerastium strielum , alpinum. Rosa alpina. Rubus saxalilis. Geum monlanum. Dryas oclopetala. Cistus aelandicus. Aconilum lycoctonum , napellus. Anémone narcissiflora , alpina. Ranuneulus aconilifolius, nivalis, alpestris. Trollius europaeus. Bartsia alpina. Myagrum saxatile. Draba aizoides , hirta. Lepidium alpinum. Thlaspi montanum. Iberis rolundifolia. Biscutella laevigata. Arabis alpina. Ononis rotundifolia. Aslragalus rciontanus, campestris. Trifol i 12m alpinum. Hedjsarum alpinum. Sonchus alpinus. Leontodon aureum. Cnicusspinosissimus. Carlina acaulis. Gnaphalium alpinum. Erigeron alpinum. Seîiecio doronicum. Cineraria cordifolia. Arnica montana, scorpîoides. Chrysanthemum alpinum. Achillea macrophylla, atrata. Cenlaurea monlana. Viola monLana;. Satyrium viride , nigrum^ albidum. Carex saxalilis, atrata. Veratrum album.

Plantes rares des Jllpes > dont la plupart sont communes à la Suisse > à la Laponie et à la Sibérie. Yeronica bellidioides. Valeriana cehica. Avena aurea Androsace septentrîonaîis. Aretiae. Campanula limfolia, cenisia , unillora. Phyteuma pauciflora , •Sche-uchzeri. Rhamnus pumilus. Ribes alpinum. Thesium alpinum. Herniaria alpina. Genliana nivalis, pumila, glacialis. Eryngium alpinum. Bupleurum petraeum, graminifolium. Sibbaldia procumbens. Juncus trifidus, triglumis, spadieeus, luteus. Aira subspicata. Poa disticha. Festuca pumila. Avena disticbopbylla. Arbuius alpina, uva ursi. Saxifraga aspera, petraea. Silène vallesia Lychnis alpina. Sempervivunt globirerum. Potenlilla rnuhifida, norvegica , nivea. Delphiniuni elatuni. Aquilegia alpina. Anémone HallerL Alragene alpina. Thalictrum alpinum. Ranuneulus rulaelolius , pyienaeus, glacialis. ïsopyrum aquilegioides Horminum pvrenaicum. Sculellaria alpina. Dracoccphaluni Ru yschiana. Pedicularis iucarnaia , Ûatnmea , comusa. Draba siellala. Cardamine bellidifolia , trtfolia. Phaca alpina , frigida , australis. Aslragalus alpinus uialensis. Hieracium alpinum, taraxaci. Serratula alpina. Garduus lie— lenioideS; heteropfajllus. Arteinisia glaçialis; boccoiie-

STATISTIQUE DE LA SUISSE. 4l

Erigeron uniflorum. Tussilago frigida. Senecîo hicanus, uniflorus, abrotanifolius. Àchillea clavenna?, alpiria , moschata , nana , tanacetifolia , vallesiaca. Centaurea rhaponlica. Fiîago leontopodium. Viola pinnata. Ophrys alpina. Carex curvula , juncifolia, foelida, alpina, strigosa , ferruginea , frigida. Salix myrsinites, arbuscula herbacea , reticulata, Lappon um. Rbodiola rosea.

Plantes des pays chauds , qui sont communes à la Suisse avec l'Italie, F Espagne et la France méridionale. Jasmirmm officinale. Rosmarinus ofïicinalis. Salvia ofcinalis, sclarea. Cypertis longus. Agrostisseroiiua Polycarpon tetrapb vlium.Scabiosa graminifoîia. Galium rubioides. Planlago cynops.Bufonia tenuifoïia. x\tropa mandragora. Campanuia bononiensis. Telephium imperati, Erylhronium dens canis. Aspbodelus luleus. Agave americana. ïïemerocallis flava. Erica arborea. Laurus nobilis. "Ru la graveolens, montana. Silène gallica. Oxalis corniculata. Agrostemnaa eoronaria, flos jovis. Ceraslium tomenlosum, raamicum. Phytolacea deeandra. Reseda pbyteuma. Enphorbia îaihyris. Cactus opuntia. Philadelphus coronarius. Punica granatum. Amygdalus communis. Capparis spinosa. Gistus salvifolius, salicifolius : apenninus. Paconia ofReinalis. Clematis flammula. Hyssopus officinàlis. Lavandula spica. Siderilis hyssopifolia 9 scordioides. Mentha eervina. Origanum çrcticum.. ^Euphrasia viscosa. Antirrhinum bellidifolium. Myagrum pcrfoliatum. Clypeola Jonlhîaspi. Bunias erucago; Lepidiuni subulatum. Sisymbiiura murale. Arabis serpiliifolia. Géranium ciconium. Sida abutilon. Spartium seoparium, radratum. Lupinus angustifolius. Coronilla glauca. Vicia îutea. Astragalus tragacanlba. Colutea arborescens. Trigonella nionspeliaca. Hypericum coris. Lactuca augustana. Anci ryala lanata. Cartbamus lanatus. Santolina chamsecyparissus. Tanacelum baîsamita. Artemisia abrotanum. Chrysanthemum coronarium. Achillea tomentosa. Gcnlaurea crupina, alba. Micropus erectus. Ecbinops sphœrocéphalus Serapias liugua. Aristolocbia rolunda. Andropogon gryllus. Cenchrus ra-

cemosus. Parietaria judaica. Celtis australis. Dios* pyros lolos. Ficus cariea.

Plantes propres à quelques pays ou montagnes :

Au canton de Basle y Bupleurum temiissimura , junceuru. Silène nocliflora. Caucaiis leptophyllos. Laserpilium silaifolium. Linum radioîa. Ornithogalum minimum. Cralaegus monogjna. Myosurus. Lactuca saligna. Hieracium cjmosum. Senecio sylvalicus.jGarex praecox , nemorensis, Isoardta palustmT

A V ancien Evêché de Basle , Thlaspi saxalile.

Aux Grisons , Cerastium manlicum. Cîematis flammula. Horminum pyrenaicum. Arnica doronicum. Gypsophylla fastigiala.

Aux Alpes d'Appenzell , Draba pyrenaica.

Au canton de Thurgovie , Rauunculus hederaceus. Scrophularia yernalis.

Au canton de Zurich > Lysimachia tbyrsifîora. Festuca heterophylla , amethystina ; etc.

Aux Alpes de Glaris , Hypericum coris. Ophrys monophyllos.

A la montagne d'Aubrig , canton de Schmtz j Sedum slelîatum.

Aumont Pilate > Ruta monlana. Papayer alpinum. Cistus umbellatus.

Au Saint- Gothard , Primula miuima. Campanula patula ; transaipina.

Au canton du Tessin , Silène gallica et saxifraga, nelleborus niger , centaurea splendens. Andropogon gryllus. Parietaria judaica. "Viola ruppii. Schaeous fuscus. Salvia officinalis.

Au mont Generosus , Laserpitium trilobum, Crépis alpina. Acbillea clavennœ, tanacetifolia. Selinura seguierii.

Au Valais , Campanula bononiensis. Caucaiis latifolia. Rbus cotinus. Telephium imperati. Veronica prxcox. Saponaria lulea. Silène valesia. Euphrasia viscosa. Anliri hinum genisiilolium. Lepidium subulatum. Géranium ciconium.V icia onobrychioides. Astragalus exscapus , onobrycliis. Coronilla giauca. Ervum lens. Lactuca auguslana. Anclr>ala lanala

Santolina cbamaecyparissus. Arlemisia abrotanum, vallesiaca. Xeranthemum annuum. Tragopcgon rr.ajus. Achillea tomenlosa , vallesiaca. Ecbinops spbaerocephalus. Ephedra distachya. Cencbrus racemosus. Bulbocodium vernum. Amygdalus commuais. Diauihus arenarius.

Au mont Sylvio en Valais Sempervivum globiferum. Tblaspi alpestre. Arabis Halleri. Tri faillira saxaiile. Polentilla multifida.

A la vallée de St. Nicolas, Àstragalus leontinus* Anémone Halleri.

A la vallée de Saas, Pbyteuma Scbeuchzeri.

Au mont Moro , Géranium aconitifolium. Senecio uniflorus.

Au Saint-Bernard , Pedicularis incarna ta . Si^ symbrium tanacelifolium , strictissimum. Tribulus terrestris.

Au canton de Vaud , Arundo donax. Scirpus holoscbœnus , supinus. Saivia sclarea. Laurus no~ bilis. \erbascum pulveruleutum. Mentba cervina. Tordylium maximum. Sisymbrium murale. "Vicia lutea. Lupinus angustifolius. XJiex Europaeus. Anagallis tenella. Laserpitium prutenicum. Festuca pu mi la.

Au canton de Soleure , Myagrnm perfoliatum.

Au canton de Berne, Tuiipa sylvestris. Hyacintbus botryoides. Ornilbogalum nutans. Sedum annuum. Alisma ranunculoides. Coriandrum sativum.

Au canton de Neuchatel , Fritillaria meleagris. Au Creux du vent , Valeriana angustifolia.

Aux environs de Genève } Anlirrbinum bellidifolium. Trifolium incarnatum. Lactuca virosa. Avena fragilis. Sium nodiflorum. Sison amomum. Plantago cynops , psyllium. Sur Thoiry , Aconitnm anthora, Doronicum pardaJLiaucbes. Sur Salève , Turritis Raii. Lepidium petraeura. Sinapis pyrenaica. Anthyllis montana. Leontodon hirtum.

La Suisse manque de plaines, de déserts, de sables et de steppes \ c'est pourquoi elle ne produit pas les plantes propres à ces sortes de terrains.

Les babitans des Alpes et du Jura font un coin-

merce considérable de plantes officinales qu'ils vendent dans l'intérieur de la Suisse , où elles sont considérées comme salutaires pour les hommes et pour les bestiaux; telles sont entr'autres la gentiane jaune, la pimprenelle, la valériane officinale. le vérâlre blanc, Pacore , la bardane, l'azarura europaeum et l'allium victoriale. Le plantago alpina et le phellandrium mutcilina sont très-eslimés dans les Alpes pour la nourriture des vaches, et les pâturages où ces plantes croissent en abondance , sont fort recherchés. Le rhododendron ferrugineum ou rosage des Alpes est le principal ornement des hautes sommités ; les montagnards préparent avec ses bourgeons une infusion qu'ils croient efficace contre les rhumatismes, les pleurésies et les refroidissemens intérieurs, surtout en y mêlant des grains de genièvre concassé et des bourgeons de l'aune des Alpes ; ils en sèchent les fleurs qu'ils donnent avec succès aux vaches , lorsqu'elles ont le lait rouge ou trop clair. L'aconit bleu et l'aconit jaune (aconitum napellus et aconitum lycoctonum) passent pour les poisons les plus dangereux des Alpes, et la beauté de leurs fleurs les rend encore plus redoutables ; il suffit, dit-on, d'en tenir à la main pendant quelque temps pour éprouver un engourdissement sensible dans le poignet, et on eile l'exemple de deux jeunes fiancés qui, ayant dansé pendant toute uue soirée, en tenant à la main un bouquet d'aconit jaune, moururent l'un et l'autre quelques heures après (1).

Les pâturages des Alpes, ainsi qu'on l'a déjà remarqué en parlant des Alpés , nourrissent des troupeaux remarquables par leur grosseur; on lit dans le Dictionnaire de la Suisse, qu'en 1682 on tua dansée pays un bceuf qui pesoit environ 3ooo livres, poids de 16 onces : en 1777, on en tua un du même poids dans le canton de Schwilz , et il n'est pas rare de rencontrer des bomfs qui approchent de cette gros-

* (1) L'authenticité de ce Fait, quoiqu'il soit rapporté* par plusieurs écrivains, n'est pas assez démontrée, pour qu'où ue puisse pas avoir des doutes à sou égard,

fceur ; nulle part on tie voit d'aussi belles vaches, ni en aussi grande abondance, aussi le bétail fait-il une des principales richesses du pays. -La race des chevaux n'y est pas fine, mais elle est vigoureuse et également bonne pour le trait et la cavalerie ; les mulets abondent dans les parties les plus montagneuses du pays ; ils conduisent les voyageurs d'un pas ferme et assuré dans des chemins escarpés et rocailleux, impraticables pour des chevaux.

Parmi les animaux sauvages de la Suisse on remarque la belette, la fouine, le putois, le furet j le mulot, la taupe, la musaraigne, le hamster, la joutre, le rat-d'eau, l'hermine, la chauve-souris, îe lapin , le lièvre , le blaireau, le hérisson, la martre, y écureuil, le lérot , le chat sauvage, le renard 9 le loup, le lynx, le cerf, le chevreuil, l'ours, le sanglier, îa marmotte, le bouquetin, le chamois; quelques-unes de ces espèces, telles que le cerf, le lynx et le bouquetin , sont devenues extrêmemeiit rares depuis quelques années, et la multiplication des chasseurs doit faire croire qu'elles ne tarderont pas à disparoître complètement de notre pays.

Daniel l'h ermite parle avec admiration du grand nombre d'animaux sauvages que la Suisse nourissoit au commencement du 17. e siècle, ce Le gibier, dit-il, » y est si abondant, que j'ai vu apporter d'un seul jour » 5o lièvres dans la même maison ; » et plus loin , il ajoute : « Les Grisons mangent la venaison et le » gibier comme nous mangeons le bœuf et le mouton.»

La chair des marmottes est estimée dans les Alpes; on la sale et on l'expose à la fumée , ou bien on la mange fraîche en rôti, après avoir mis ranimai dans de l'eau bouillante pour lui ôter ses poils , comme on le fait aux cochons de lait -r les marmottes sont grasses au commencement de leur sommeil , et maigres à la fin de l'hiver : on vend avantageusement dans les pharmacies la graisse qu'on en tire f et une seule marmotte en a souvent donné une pinte,

La chèvre paroît indigène des Alpes ; elle grimpe lestement les rochers les plus escarpés, ainsi que les pentes les plus roides; elle sautille avec vivacité et

curiosité et d'un pas léger autour des voyage tirs qu'elle suit, souvent pendant des heureseutières ; elle s'ouvre avec ses dents un passage an travers des haies, ou saute par-dessus les murs qui défendent les pâturages, pour partager, en parasite, le repas des bestiaux; elle se nourrit aussi avec empressement de ces lichens à longs fllamens qui végètent sur l'écorce des antiques sapins, et qui sont suspendus comme une barbe blanchâtre à leurs longues branches.

Le chamois , dont les goûls et les mœurs ressemblent à ceux de la chèvre , mange, comme elle ; jdes lichens, surtout lorsque les neiges de l'hiver ne lui permettent pas de se procurer d'autres alimens. Cet animal pèse environ 60 livres lorsqu'il a acquis sa grosseur ordinaire , et donne alors 6 à 7 livres de suif; sa chair est recherchée : on fait avec sa peau les meilleurs gants et les meilleures culottes de celte matière que l'on connoisse ; elle est forte et trèsdouce au toucher, et d'une élasticité extraordinaire.

L'une des chasses les plus remarquables des Alpes est celle du chamois ; nous en dirons ici quelques mots : elle exige de la part de ceux qui s'y livrent plusieurs qualités, dont la réunion n'est pas commune, une forte constitution, l'habitude de supporter de grandes fatigues et toutes les inclémences de l'air, une vue perçante, une main ferme, enfin de l'adresse, du courage, du sang-froid et une patience à toute épreuve. L'extrême timidité des chamois, jointe à leur excellent odorat et à leur ouïe extraordinairement fiue , sont cause qu'il est fort difficile de les approcher et de les tuer : on leur donne la chasse quelquefois avec des chiens , mais beaucoup plus souvent sans chien. Celte dernière manière est plus convenable, relativement aux lieux qu'ils habitent. Les chasseurs s'associent deux ou trois ensemble , mais jamais davantage ; ils se munissent d'un fusil, de crampons, d'une pioche pour se faire une route sur la glace , dans les passages les plus difficiles, d'une gibecière pour porter quelques provisions , et souvent d'une lunette d'approche pour distinguer le gibier à unfi grande distance f. lorsqu'ils

STATISTIQUE DE LA SUISSE. iy

ont aperçu un troupeau de chamois, ils s'en approchent avec des précautions infinies pour n'en pas être aperçus et ne pas lui donner l'éveil; souvent ils passent leur chemise sur leurs autres vêtemens

tjour imiter la couleur de la neige, et ils rampent e ventre contre terre sur la glace unie ; s'ils réussissent à s'approcher de quelque chamois à la distance d'un coup de fusil, ils le tirent aussitôt, ce qui fait fuir le reste du troupeau : ils ouvrent le ventre de la bête tuée , jettent l'estomac, les intestins, les entrailles et toutes les parties que l'on ne peut pas manger , ont grand soin de la graisse , puis attachent les pieds de derrière à ceux de devant , chargent sur leur dos l'animal , comme une hotte attachée avec des courroies, et l'emportent assez commodément. Souvent les chasseurs se partagent , et tandis que les uns effraient d'un côté les chamois., les autres les attendent d'un autre côté , cachés derrière quelques rochers , pour les tirer à leur passage. Si l'on parvient à tuer la femelle qui conduit le troupeau, on se rend aisément maître de lui; car, privé de son guide , il se trouve tout-à-fait égaré , court confusément en rond sans éviter les chasseurs , et ne tarde pas k partager en entier , le sort de sa conductrice ; jamais un mâle ne conduit ni ne dirige une troupe. Les femelles conductrices se tiennent en sentinelles pendant que le troupeau cherche sa pâture , et si elles aperçoivent quelque danger , elles poussent un sifflement aigu, au bruit duquel toute la troupe s'enfuit avec la rapidité de l'éclair, et va chercher une retraite plus assurée ; autrefois , c'est-à-dire il y a 3o ou 4o ans, il n'étoit pas rare de rencontrer des troupeaux composés de 4o ou 5o chamois , mais maintenant le nombre de ces animaux a diminué de plus de moitié : en hiver ils descendent dans les forêts et se nourissent de feuilles de sapin et de lichens (lichen ciliaris et lichen barbatus); ils écartent aussi la neige avec leurs pieds, et réussissent à découvrir le sol sur lequel ils broutent l'herbe sèche et quelques espèces de mousses qui leur conviennent. Au mois de mai , ordinairement les femelles de cha*

mois mettent bas un faon ; rarement elles en portent deux; dès le premier moment cesfaons suivent leur mère; ils sont jolis, vifs et point farouches; on peut les faire allaiter par une chèvre ; mais il faut éviter de les tenir en hiver dans des écuries chaudes, où ils périroient infailliblement. Au bout d'un an ils commencent à avoir des cornes, qui augmentent ensuite chaque année en longueur et en grosseur ; ils deviennent très-forts avec l'âge , et on admire l'adresse étonnante avec laquelle ils grimpent des pentes de rochers, roides, nues et glissantes, et s'arrêtent sur des saillies de roc si étroites , qu'à peine un oiseau pourroit s'y poser. Les grands vautours des Alpes poursuivent aussi les chamois ; d'un coup de leurs puissantes ailes, ils les jettent quelquefois, surtout les jeunes faons, dans des précipices, où ils en font leur pâture lorsque ces malheureux anirnaux se sont tués ou fortement estropiés dans leur chute..

La loutre hante les plages solitaires aux bords des lacs et des rivières, ne vit que de. poissons, de. grenouilles et d'écrevisses, et pèse jusqu'à 3o livres; sa fourrure est fort recherchée, parce qu'elle est impénétrable à l'eau ; sa chair peut être mangée, ainsi que celle du rat-d'eau (mus amphibius) qui fréquente l'embouchure des ruisseaux et qui vit de frais de poissous et d'insectes aquatiques. La fourrure du putois est dédaignée à cause de son odeur puante, qu'elle ne perd jamais entièrement ; on recherche les poils du bout de sa queue pour en faire des pinceaux; la queue de l'écureuil sert pour le même usage.

Quelques espèces d'animaux, qui habitoient autrefois la Suisse, - n'y sont plus connues maintenant; tel est l'aurochs ou taureau sauvage (en latin unis) qui a donné son nom au pays d'Uri , et dont la tête a été conservée dans les armoiries de ce canton ; il ne seroit pas impossible, d'un autre côté, que l'on vît se former de nouvelles espèces d'animaux par le mélange de certaines familles qui peuvent s'allier ensemble ; ainsi l'on assure avoir vu en Suisse (i) des

(i) Voyez le Conservateur suisse, tom. 8.

métis provenant du cerf et de la vache , da taureau et de la jument , de fànesse et du taureau , du bouquetin et de la chèvre , du chamois et de la chèvre ; il serait intéressant d'observer avec soin ces quadrupèdes singuliers, dont les mœurs et les usages ont été très-peu étudiés jusqu'à nos jours.

La Suisse possède une grande variété d'oiseaux, diverses espèces d'aigles, l'autour, le balbusard , Je faucon, la buse , l'épervicr, le milan, le hobereau, le grand vautour, le grand duc, la chouette, le moyen duc, la corneille, le corbeau, le coucou, le pic-noir, le pic-vert, le loriot, la hupe, le torchepot , le grimpereau, l'étourneau , la perdrix, le lagopède, la gelinotte, le geai, le torcol , le moineau, le pivoine, le merle, le mai tin-pêcheur , la cercelle , le canard, la grèbe, le cygne, l'oie, le courli, le hochequeue, la poule d'eau, le râle d'eau, le merle d'eau , le petit plongeon , le grand héron cendré, le pluvier vert , le pluvier doré, le butory. 1 hirondelle , la cicogne, la grue, le vanneau, la i;rive , la bécasse, la bécassine, la caille, le roi de caille, la tourterelle, l'alouette, l'outarde, le verdier , le pinçon, la mésange, le chardonneret, la liuotte, le roitelet, le rossignol, etc ; en un mot, on peut dire que presque toutes les espèces d'oiseaux connus en Europe , soit dans les basses-cours , soit dans les plaines ou les marais, soit sur les montagnes, se trouvent en Suisse.

L'attachement du hochequeue pour ses petits a été constaté par le trait suivant: l'un d'eux avoit fait son nid dans une barque du lac de Genève, qui fut employée par une nombreuse compagnie pour faire le tour du lac; l'oiseau n'abandonna point la couvée pendant tout le voyage qui dura plusieurs jours, et chacun respecta le repos de la jeune famille.! La mère alloit souvent sur le rivage chercher de la nourriture pour ses petits.

Les lacs de la Suisse ne sont pas moins riches en

Ïioissons d'eau douce ; on y pêche surtout le saumon , a truite, l'abulen ou albèle i l anguille, la perche, le brochet, la carpe, la lotte, le lavaret , l'ombre*

chevalier et la fera; la plupart de ces poissons sont recherchés sur toutes les tables ; quelques-uns , et surtout la truite et le saumon, s'exportent dans les pays étrangers. Grégoire de Tours rapporte que de son temps on pêchoit dans le lac de Genève, des truites du poids de 100 livres ; mais il est rare, maintenant, d'en trouver qui pèsent seulement la moitié de te poids : la plus grande truite dont parlent nos naturalistes fut prise en i663, dans le Léman; elle pesoit 62 livres et fut envoyée de Genève à Amsterdam , cachée dans les profondeurs d'un énorme pâté.

La lotte habite le fond des lacs; sa fécondité est prodigieuse, ainsi que celle delà carpe: on a compté dans un seul individu jusqu'à 28,000 ceufs; on la pèche surtout en hiver. La fera se trouve principalement dans le lac de Genève , où on la pèche en été par milliers; elle a, dit-on, en petit, ses émigrolions et ses passages comme le hareng. La plupart des lacs et des rivières de la Suisse sont moins poissonneux qu'ils ne l'étoient autrefois ; ce qu'on doit attribuer à une augmentation du luxe, de la population et du nombre des pêcheurs , et à ce qu'on n'observe point assez généralement, les réglemens d'une sage police qui tend à réprimer les abus de la pêche, soit par rapport au poisson trop petit, soit par rapport au temps du frai.

Les coquillages, les reptiles et les insectes de la Suisse, n'offrent rien de particulièrement remarquable; on peut observer cependant que parmi les nombreuses espèces de ces différentes familles , il en est très-peu qui soient venimeuses ou dangereuses pour l'homme : la Suisse n'a d'autre serpent venimeux que la vipère , qui n'est pas même commune et qui cause rarement des accident

Agriculture , Commerce , Manufactures , Poids et Mesures.

Les terres, dans la Suisse , sont cultivées avec soin , et quoique la nature montagneuse

STATISTIQUE DE LA SUÏSSR. 5l

du pays ait engagé les habitans à diriger surtout leur attention sur l'éducation des bestiaux et sur l'amélioration des prairies, ils se sont aussi occupés avec succès des autres cultures, et en particulier de celle des blés et des pommes de terre ; la facilité avec laquelle ils se procurent des engrais ajoute à leurs succès et leur industrie naturelle s'est développée sous ce rapport ; rarement on rencontre chez eux des terres abandonnées ou négligées , et si les grandes variations du climat, les passages subits du chaud au froid, et du froid au chaud, les fréquentes intempéries de l'air, et les fléaux, iels que la grêle , les gelées du printemps ainsi que de l'automne, et les brouillards humides , ne ve noient souvent , et plus que dans aucun autre pays, détruire les espérances de l'agriculteur , la Suisse ne tlépendroit pas autant de ses voisins , pour un grand nombre d'aîimens.de première nécessité. On admire avec raison les beaux étabiissemens d'agriculture formés à Lancj, près de Genève, par M. Pictet de Roehemont , à Hofvil, à 2 lieues de Berne, par M. Fellemberg, et quelques autres encore qui ont déjà eu des résultats avantageux et qui en promettent de plus considérables» La nature de cet ouvrage ne comporte pas de plus grands détails sur un sujet qui seroit digne d'occuper à lui seul plus d'un volume, et d'ailleurs il en sera reparlé dans les articles particuliers a chaque canton. La même remarque s'applique aux manufactures qui existent en grand nombre sur la surface de la Suisse; on pourra se faire une idée de leurs produits en examinant le tableau suivant des principales exportations de chaque canton.

La Suisse , considérée dans son ensemble, exporte surtout des fromages, des chevaux, du bétail, des peaux et des toisons de divers animaux ; elle importe en grande quantité des denrées coloniales, du sel, du froment et plusieurs objets manufacturés.

Le canton de Zurich exporte le produit de ses manufactures d'étoffes de lin, de colon, de mousseline et de soie ; du vin, des fruits, de la tourbe, du charbon de pierre , du bétail et de l'eau de cerises-.

Celui de Berne, quelques objets manufacturés , des fromages, du bétail, des chevaux, des fruits, du crjstal et du charbou de pierre ;

Celui de Luceroe 3 des bêtes à cornes, des codions et de la volaille, des chevaux, des fromages, du blé , des peaux, du suif et du bois;

Celui d'Uri tire ses principaux bénéfices de la vente ou du produit de ses bestiaux, ainsi que du transport des marchandises au travers du Sarat- Gothard ; ce transport se fait à dos de bètes de somme ;

Le canton de Schwilz fait un grand commerce de chevaux et de bétail; il exporte aussi des fromages, du sehahzigre et du bois; Gersau possède une manufacture de soie qui occupe un assez grand nombre d'ouvriers ;

Les babitans d'Undervald exportent des bêtes à corne, des moutons, des peaux, du suif, des fromages, des fruits, des ckâta ignés et du bois;

Ceux de Glaris, des objets manufacturés, surtout en coton; du thé de Suisse, du sehahzigre, des fruits secs, du bois et des ardoises ;

Ceux de Zug , des fruits secs, des châtaignes, du hé ta il et du bois ;

Le canton de Fribourg exporte des pailles tressées , des chevaux, des bêtes à corne et des fromages, et enir'autres ceux de Gruyères qui sont fort estimés dans l'étranger ;

Celui de Soleure, du blé, des chevaux , des bêtes à corne , des bornages, du suif, des peaux, du bois, des bonnets de coton et des bas de laine ;

Celui de Basle , des objets manufaclurés de plusieurs sortes, et surtout des rubans, de l'eau de cerises , des fromages, des fruits secs, des bètes à corne et un peu de vin ;

Celui de SchalTouse, du vin, du bétail, du gibier, de la mine de fer et des pierre6 à bâtir;'

Celui d'Appenzell, des toiles, des mousselines, du bétail, des fromages et du miel;

Celui de Saint-Gall , divers objets manufacturés , du vin, des fruits, des bêtes à corne, des chevaux, des

fou rages, des bois, des chamois , des marbres et du charbon de pierre ;

Celui des Grisons, environ 35,ooo pièces de gros bétail par année, des moutons, des fromages, des minéraux , du tuf, du gypse et du marbre;

Celui d'Argovie, du blé, du vin, des fruits, du bois, des pierres à bâtir, de la mine de fer, el diverses sortes d'objets manufacturés 5

Celui deThurgovie, du vin, des gruaux d'avoine et du cidre de poires;

Celui du ïessin , du bétail , des fromages , des châtaignes, de la soie, du bois, des fruits et des chamois ;

Celui de Yaud , du bétail, des fruits , des châtaignes, mais surtout du vin qui passe pour le meilleur de la Suisse ;

Celui du Valais, du bétail, du bois et du charbon^

Celui de Ncuchatel, du vin , outre plusieurs objets manufacturés, et surtout des montres et desdentelles t

Enfin le canton de Genève exporte les produits de ses manufactures, et en particulier de l'horlogerie, de la bijouterie, des pierres fausses, de l'émail, des indiennes et des cuirs.

Le commerce de la Suisse a été soumis, depuis quelques années, à de grandes vicissitudes, ce qui est dû aux guerres et aux révolutions qui ont désolé l'Europe à cette époque; il n'a pas encore repris toute l'activité dont il est susceptible ; les systèmes prohibitifs adoptés par un grand nombre de puissances lui nuisent et le gênent essentiellement.

Le louis d'or, les écus de 6 et de 3 livres de France, ainsi que les pièces de 20 et de 5 francs du même pays , les piastres et les écus d'Empire ou de Brabant, sont les monnoiesqui ont le plus généralement cours dans toute la Suisse. Les monnoies particulières à chaque canton ne sont souvent pas reçues dans les autres , ou ne le sont qu'avec perte , excepté sur les frontières, où les habitans de chaque côté sont appelés à traiter ensemble à tout moment.

Plusieurs cantons ont des monnoies idéales qi^il faut connoîire quand on séjourne quelque temps

dans le pays, ou qu'on veut examiner les ouvrages d'économie politique qui y ont été composés.

Dans toute la Suisse, le louis d'or de France vaut 4 écus neufs , chacun de 6 livres de France ou 4 livres de Suisse; la livre de Suisse se divise en 10 batz et le batz en 4 creulzers ou io rappes; mais en outre, on compte, dans plusieurs cantons, en d'aulrrs in on noies, et principalement en florins, dont on voit la valeur dans le tableau suivant:

Seize livres de Suisse, ou un louis

d'or, fontdansle canton deZurich io florins (î). < — danslescantonsdeBerne,Basle,

Àrgovie, Fribourg et Soleure . , io llor. io batz.

— dans le canton de Glaris . . . . io flor. 20 scliell.

— dans ceux de Schaffouse, Appenzell, Saint-Gall et Thurgôvie il flor.

« — dans ceux de Lucerne etUnder- 1 2 llor,

vald

— dans celui de Zug 12 flor. îoschelî.

• — dans ceux d'XJri et deScbwrtz(2) i3 flor.

— dans celui des Grisons flor.

— dans celui du Tessin 3j livres du pays,

« — dans le canton de NeuchateL . 16 liv. i6sols —

— dans celui de Genève 5i flor. —

La variété qui existe dans les diflerens cantons, quant aux mesures qu'on y emploie, est si considérable, qu'il seroit trop long de les indiquer toutes dans lé même tableau; on compte au moins il espaces de pieds et 6o aunes différentes , 20 espèces tie mesures de surface, 87 mesures pour les graines et 81 pour les liquides. On remarque plus d'uniformité, quant aux poids; dans la plupart des mur* chés de la Suisse on se sert de la livre de 18 onces.

Histoire.

La Suisse, autrefois l'Helvétie , séparée de l'Allemagne , de l'Italie et de la France par le Rhin et

(1) Le florin vaut iG batz ou schellings.

(2J A Schwitz l'ou compte austà comme à Zurich.

par les chaînes des Àîpes et du Jura , semble avoir été destinée par la nature, à exister dans l'indépendance ; aussi voyons-nous que les Helvéliens, dès les temps les plus reculés, ont formé un corps de nation particulier; leur pays, à la vérité, a été démembré dans le moyen âge, et ils ont perdu pendant quelque temps le caractère national qui les distinguoit de leurs voisins ; mais de bonne heure ils ont secoué tout joug étranger, et ont su reprendre un rang honorable parmi les Etats de l'Europe.

L'histoire des Ilelvétiens, pendant la durée de la république romaine, est peu connue; ces peuples étoient sauvages et guerriers, comme les Gaulois et les Germains leurs voisins ; ils se joignirent aux premiers pour envahir 1 Italie sous le règne deTarquim l ancien , roi de Rome ; ils accompagnèrent les Germains dans les dévastations cruelles que ces peuples exercèrent sur le nord de l'Italie et sur la Gaule au temps de Marius. Cinquante ans plus tard César les défit et leur servitude fut le résultat de leurs attaques imprudentes et de leur ignorance dans l'art militaire. Leur nation entière qui se composoit d'envirou 3oo mille ames en y comprenant les vieillards et les enfans, s'avança jusqu'à Genève pour pénétrer delà dans le pays des Allobroges ; mais les ponts et tous les passages du Rhône étoient détruits ou soigneusement défendus ; elle ne put les forcer et se jeta sur la Bresse par l'étroit passage de la Cluse , où est maintenant tracée la route qui conduit dè Genève à Lyon ; elle arriva jusqu'aux bords de la Saône , où César la tailla en pièces et la réduisit aux plus dures extrémités; 110 mille Helvétiens seulement obtinrent la permission de revoir leur patrie , et encore même ne durent-ils leur conservation qu'à l'intérêt que mettoient les Romains à ne pas laisser désertes les nombreuses vallées de l'Helvélie : tous les autres arrosèrent de leur sang le sol de la Gaule et l'engraissèrent de leurs cadavres. Bientôt après THelvétie , qui comptoit naguères 4 villes principales et 4oo villages , fut réduite enprovince romaine, et soumise aux forme* de l'admi-

nistration d'un grand empire. On fortifia des villes, on envoya des colonies pour assurer la servitude du pays conquis ; Nyon , entr'autres, sur les bords du lac Léman, à 4 lieues de Genève, devint le séjour d'une colonie équestre ou de chevaliers romains ; on ouvrit des passages entre PHelvélie et l'Italie. Sous Auguste , les Rhétiens , aujourd'hui les Grisons, furent attaqués et vaincus dans les montagnes élevées qui leur servoient de demeures ; les Vindéliciens qui habitoient les bords du lac de Constance ; éprouvèrent un sort semblable.

Ces provinces furent gouvernées par deslieutenans de l'empereur, qui avoient le commandement des troupes et la direction générale des aiFaires. Les finances et la perception des impôis furent confiés à des officiers particuliers , et les impôts se multiplièrent considérablement. Des troupes nombreuses furent casernées dans l'ilehélie , afin de protéger l'empire contre les invasions des barbares quierroient dans la Germanie ; on trouve des (races de leur séjour à Genève, àNyou, à Avenche, à Kulm, à Ziuicb, et surtout à Vindiixh (Yincîonissa) , place qui étoit regardée comme la plus forte de THelvétie , et que sa situation vers le confluent de trois grandes rivières, rendait fort importante à conserver; c'étoit là où les troupes romaines avoient leurs principaux quartiers d'biver.

On croit qu'Àvenche fut la ville natale de Vespasien, et il est certain que cet empereur fit beaucoup pour elle : son fils Titus y conduisit une colonie de ses compagnons d'armes ; il la décora d'édifices magnifiques , dont les débris sont encore Pobjet des travaux et de l'admiration des antiquaires, et il lui accorda divers privilèges et divers avantages qui en firent une des villes importâmes de l'empire et qui lui valurent le titre de colonie helvétique par excellence ; Àrbou (arbor felix) sur les bords du lac de Constance, Çoblentz (Conflueutia), ainsi que Kaiserstuhl (forum ïiberii) sur les rives du Rhin, et Coire (Curia) flans les Grisons., reçurent aussi des colonies, des marchés et des tribunaux romains.

L'Helvétie fut une des premières provinces de l'empire qu'atteignirent les dévastations des barbares du Nord; dès la fin du 3.e siècle, les Bourguignons et les Allemands y firent de fréquentes incursions et y détruisirent plusieurs des villes principales, telles que Vinterthour, Vindisch , Avenche : la prospérité et le luxe avoient affoibli leurs antagonistes; souvent vainqueurs et quelquefois repoussés, ils ne cessoient de désoler les contrées qu'ils visitoient ; Constance Chlore les chassa de l'Helvétie, après les avoir défaits auprès de \indisch ; il fortifia contr'eux ses frontières, et dans ce but il fit construire la ville de Constance , à laquelle il donna son nom, qu'elle a transmis elle-même au lac sur les bords duquel elle est située; mais Constanlin-Ie-Grand,filsdeConstance,ayaiUtransportédans l'Orient le siège de l'empire, abandonna l'Occident à de foibles lieutenans, favorisant par cette conduite les progrès des barbares, qui ne tardèrent pas à faire de nouvelles conquêtes dans les provinces dont on ne les avoit écartés que momentanément, et dont ils ne cessoient de convoiter la possession. Julien réussit , pendant quelques années, à les repousser au-delà du Rhin; mais après lui, les incursions et les ravages se renouvelèrent plus fréquemment que jamais ; les Huns et les Allemands ne laissèrent que des ruines dans l'Helvétie, et enfin , en 45 i, elle tomba en grande partie sous la domination des Bourguignons, peuple originaire du nord de la Germanie ; heureuse encore d'appartenir à une nation dont le caractère s'étoit adouci par un long séjour dans la Gaule, et par l'influence de lois sages, dignes d'un siècle plus éclairé: la partie de l'Helvétie située à l'orient de la Reuss demeura au pouvoir des Huns et des Allemands.

Les rois de Bourgogne fixèrent leur résidence ordinaire à Genève; delà ils étendoient leur empire bienveillant sur les provinces qui leur obéissoient , depuis la Reuss jusqu'aux bords du Rhône et de la Saône: ils exigeoient peu d'impôts de leurs sujets et les laissoient jouir d'une heureuse liberté ; mais les victoires des Francs leur suscitèrent bientôt des voisins formidables; et lorsque Clovis, souverain

de ce peuple guerrier , eut triomphé à Tolbiac des Allemands, dont »l réunit les domaines à ses vastes états , le royaume de Bourgogne se trouva de trois côlés enveloppé parla puissante monarchie des Francs: on vit alors commencer une lutte sanglante , dans laquelle les rois de Bourgogne succombèrent h la fin; Gondemar, leur dernier roi, fut défait en 534 par les fils de Clovis , et pris dans sa fuiîe; il périt dans une dure captivité, et les vainqueurs se partagèrent ses étals : la Suisse occidentale releva des rois d'Orléans, et la Suisse orienlale, des rois d'Austrasie.

Il seroit fatigant de suivre en détail les annales des Suisses dans ces siècles barbares et ténébreux ; il suffira d'observer que la crainte du pillage et des exactions donna naissance à un grand nombre de monastères , où les foibles et les riches trouvoient un asile contre les brigandsdontfourmilloit l'Europe: ce fut aussi alors que le clergé adoucit les mœurs sauvages des barbares ; les abbayes de Pajerne , de Dissent ts , de Moutiers-Granval , de Saint-Ours, de Porentrui, s'élevèrent vers la fin du 6.e et au commencement du 7.* siècle; Saint-Gall et Colomhan , originaires de la Bretagne, prêchèrent, à la même époque, le chrislianisme dans la Suisse orientale, et y fondèrent l'église de St.-Gall,qui acquit dès son origine, des richesses considérables et une grande célébrité. Le 8.* siècle vit naître l'abbaye de PfelFers» le riche cloître de Rheinau , et plusieurs autres couvens qui entretinrent et conservèrent quelques restes des connoissances des anciens , comme un feu caché sous la cendre qui n'attend que des circonstances favorables pour briller de nouveau , et échauffer tout ce qui l'entoure. Dans PHeivétie, le clergé se concilia un crédit prodigieux sous les foibles successeurs de Charleraagne. Au milieu du 9 e siècle r Louis- le -Germanique fonda un couvent de dames nobles à Zurich , et sa fille Hildegarde en fut la première abbesse ; le petit bourg de Zurich prit à celte occasion un grand accroissement , d'autant plus que dans le même temps il devint la résidence d'un comte qui gouvernoit les provinces voisines ;. au nom et de la part de l'empereur»

Le couvent de Noire-Dame des Hermltes ou d'Ensîedlen dans le canion de Schwitz , doit son origine à Fhermite Meinrad, qui y bâtit une cellule en 838 , au milieu des forêts. Schaffouse , Soleure, Lucerne^ doivent aussi le lustre dont elles ont joui dans la suïte? à des couvens qui y furent fondés dans les siècles dont nous nous occupons.

La foi blesse et la rivalité des petits-fils de Cbarlemagne, amenèrent, en 879, la fondation du royaume d'Arles, dont Boson , fils d'un comte des A r demi es , fut le premier souverain; les- grands et les évêques* fatigués d'une longue anarchie , l'élurent de concerl pour régner sur les fertiles provinces comprises entre le Rhône et les Alpes et sur toute la Suisse occidentale; cette élection fut le signal du démembrement du second empire d'occident, dont les parties faiblement liées ensemble , ne tardèrent pas à se désunir et à s'écrouler de toutes parts.

Rodolphe premier , de la famille des comtes de Strattlingen sur les bords du lac de Thun , s'empara en 888 , de la Bourgogne transjurane et fonda le second royaume de Bourgogne ; il résidoit ordinairement à Payerne, et y tenoit une cour qui pouvok passer pour brillante daus un siècle de barbarie ; mais son autorité trouvoit des bornes redoutables dans celle des évêques et des grands bénéficiers, qui jouissoient d'immenses privilèges , et qui aspir oient. sans cesse à une entière indépendance : il céda le comté du Valais à t'évêque de Sion , qui prit, à cette occasion, le titre de prince du Valais. Les Helvéliens furent heureux sous les successeurs de Rodolphe, dont la plupart se montrèrent amis de l'ordre , et s'appliquèrent à rendre la justice à leurs sujets. Pendant leur domination, l'Helvétie orientale relevoit des ducs d'Allemagne ou de Souahe. Rodolphe 11 épousa Berlhe, fille d'un de ces ducs> et termina par cette alliance une guerre malheureuse , dans laquelle il avoit été vaincu près de Vinterthur. Celte reine Berthe est célèbre dans les annales de la Suisse , et surtout dans celles du canton de Vaud ; par ses libéralités envers le peuple et le

clergé ; elle s'occupait sans relâche de l'administra lion de sa maison , et filoit elle-même ses vêlemens. Buchat fait mention d'un de ses sceaux où elle est représentée filant sur son trône. Elle bâtit plusieurs châteaux, qui subsistent encore, el qui se font remarquer par leur énorme masse, enlr'autres ceux -de Champvent, prés d'Yverdun , et de Vuflens , près de M orges : on croit que son tombeau a été récemment retrouvé.

Rodolphe III fut surnommé le Fainéant , parce qu'il vécut dans une molle inaction et ne sut point tenir d'une main ferme le sceptre que lui avoient transmis ses aïeux : il mourut en io33 , et laissa ses états à l'empereur Conrad, son neveu, ce qui fit naître une guerre cruelle entre ce prince et Eudes, comte de Champagne, qui avoit des droits, par sa mère, sur le royaume de Bourgogne. Enfin, en 1007, Eudes fut tué dans une bataille , et Conrad demeura possesseur d'un royaume qui s'étendoit, au nord , jusqu'à l'Allemagne et au cœur de la France, et, au midi , jusqu'à la Provence et la Méditerranée. 11 s'étoit fait couronner à Geuève des mains de l'archevêque de Milan, en présence d'un grand nombre de seigneurs , qui étoient accourus de toutes parts pour recevoir leur nouveau souverain.

Les successeurs de Conrad fixèrent leur résidence ordinaire dans le centre de leur empire , et n'exercèrent dans le royaume de Bourgogne qu'une foibîe autorité j un grand nombre de princes et île seigneurs profitèrent de leur éloignement pour se rendre iudépeudans *, tels furent surtout les comtes , puis ducs de Zœi ingéniai nsi nommés du château de Zceringen, dont on voit encore des restes dans la Forêt Noire - ils obtinrent en 1081, le Bi isgau, la Forêt Noire et vouer ie deZtirich, qui comprenoit la ville de Zurich et une étendue de pays considérable aux environs ; moins d'un demi-siècle après, la diète de l'empire leur céda tous les pavs siiués à l'est de la chaîne du Jura , qui avoient autrefois (ait partie du royaume de Bourgogne, et ainsi ils étendirent leur domination pacifique sur la plus grande portion de l'ancienne llelvcue^ leurs vertus et

STATISTIQUE DE LA SUISSE. 6l

les soins qu'ils prirent de leurs sujets leur valurent une puissance plus durable qu ils n auroient dû l'attendre de la jalousie des nombreux rivaux dont ils étoieut entourés ; c'est à eux que l'on doit la fondation des villes de Fribourg et de Berne, où ils attirèrent une foule d'babitans , accourus des diverses parties de leurs états, soit Allemands, soit Romands, pour jouir des francbises de l'empire qui y éloient accordées.

Au i2.c siècle , Zurich , Basle et Genève étoient les villes les plus riches et les plus florissantes de l'Helvétie; elles faisoient un commerce étendu avec l'Allemagne , l'Italie et la France; Soleure et Schaffouse jouissoient aussi d'une prospérité croissante. Parmi les prélats les plus puissans , on dislinguoit les évêques de Constance , de Coire , de Saint-Gall , de Basle , de Sion , de Lausanne. Les seigneurs , ou plutôt les souverains , dont l'autorité s'élendoit le plus après celle des ducs de Zœringen , étoient les comtes de Bourgogne , de Savoie , de llapsbourg, de Kt bourg , de Rapperschvil , du Tockem bourg et de Ntuchatel ; tant de souverainetés , dont les droits et les privilèges se contredisoient souvent dans la même ville ou dans le même district , donnoient fréquemment lieu à des querelles et à des contestations sanglantes, dont lesmalheureux hahiiansdu pays étoient les premières victimes ; mais la Suisse ne souffroit pas seule de cet état d'anarchie; et tel étoit alors le sort déploiabîe de la plus grande partie de l'Europe. 11 ne reste aujourd'hui d'autres traces de l'ancienne tyrannie que les ruines et les débris des chatv aux dispersés sur nos collines-

L'extinction de la maison de Zœringen, en 121 8 , favorisa l'augmentation de la puissance des comtes de Savoie dans la Suisse occidentale : i'exlinciion des maisons de Souabe et de Ri bourg procura aux comtes de llapsbourg des domaines très -étendus dans la Suisse orientale, et fut pour eux le présage et le premier échelon de la foi lune prodigieuse à laquelle leur poslérué devoil s'élever Rodolphe de Ha ps bourg, prince d'un rare talent , et d'une expérience consommée dans lu guerre , n'étoit cependant occupé

que de querelles particulières , et faisoit avec peu cle succès le siège de Basic , en 1273 , au moment 011 les électeurs de l'Empire lui conférèrent la dignité impériale et lui ouvrirent une immense carrière de gloire et d'ambition : son gouvernement fut doux et heureux pour l'Helvélie , et le joug qu'il lui imposa ne se fit pas sentir pesamment; mais il lui prépara de nouvelles destinées , en faisant comprendre aux Suisses qu'une autorité éloignée ne pou voit assurer leur bonheur, et éloit incompatible avec les intérêts de leur liberté et le maintien de leurspi iviléges.

Les Yaldstettes au cantons forestiers de Schwitz , Uri et Undervald , n'a voient joué qu'un rôle fort secondaire dans l'Helvétie jusqu'au i3.e siècle; leurs montagnes élevées et leurs épaisses forêts les mettoient à l'abri des visites fréquentes des étrangers, et les cachoient , en quelque sorte, au reste du monde; coniens des riches pâturages que la nature a prodigués à leur pavs, et occupés presque uniquement du soin de leurs nombreux bestiaux , ils menoient une vie tranquille, obscure et retirée ; mais ils n'en nourrissoient pas moins dans leurs coeurs un amour ardent pour la liberté, et plus d'une fois ils prirent avec succès les armes pour défendre, contre les empereurs d'Allemagne ou contre les seigneurs du voisinage , leurs privilèges dont l'origine se pertloit dans la nuit des temps ; ils reconnoissoient les empereurs pour leurs suzerains, mais ils ne renoncèrent jamais à leurs assemblées annuelles, dans lesquelles ils exerçoient les plus beaux droits de la souveraineté et où ils se nommoient un landammann ou premier magistrat; les causes de peu d'importance étoient portées devant les juges qu'ils élisoient eux-mêmes ; les jugemens capitaux étoient prononcés au nom de Pempercur par son avoué ou gouverneur , mais toujours en public et dans le district même où le délit s'étoit commis. L'empereur Frédéric Ilavoit reconnu dans un diplôme solennel, en iuïo , «qu'ils étoient des » hommes libres , qui ne de voient obéir qu'à l'empereur )) qu'eux mêmes avoient choisi de leur plein gré pour » leur souverain. )i

Rodolphe de Hapsbourg confirma et respecta ces privilèges; Adolphe rie Nassau imita son exemple; mais Albert d'Autriche, fils de B.odolpbe de Hapsbourg suivit de tout autres principes; il voulut faire de l'Helvétie une province de ses états, et obliger les nà bilans à le reconnoître pour leur souverain immédiat et héréditaire, leur Faisant entendre qu'il leur convenoit mieux de relever d'un prince unique et puissant , que de dépendre d'un empereur variable et incertain, choisi tantôt dans un état, tantôt dans un autre ? et dans des familles souvent jalouses les unes des autres. Berne et Zurich opposèrent un courage inébranlable à ses prétentions ; Saint- Gall et Glaris furent obligées de s'y soumettre; Schwitz, Un et Undervald les tolérèrent pendant quelque temps ; mais préparèrent en secret le complot tjui devoit les rendre à l'indépendance et donner naissance à la confédération suisse.

Albert d'Autriche envoya dans ces pays sauvages deux gouverneurs durs et orgueilleux^ chargés de faire respecter par la force l'autorité autrichienne; Landenberg s'établit dans le pays d'Undervald et Gessler dans celui d'Uri, près d'Àltorf; tous les deux dans des châteaux forts, d'où ils bra voient la haine et les plaintes des habitans; mais ils avoient à faire à des hommes intrépides , que la crainte ne pouvoit dompter et qui étoient déterminés à repousser l'injustice au péril même de leur vie ; Yalther Fursè d'Uri , Yerner StaufFach de Schwitz et Arnold de IMelchthal d'Undervald s'entretinrent fréquemment sur les moyens de briser un j-oug qui étoit devenu insupportable à leurs compatriotes (i), et vers la fin de \3oj ils se rendirent sur la plaine élevée du Grutli; au-dessus du lac des Quatre Cantons, près des limites des pays d'Uri et d'Undervald, accompagnés chacun de dix amis sur la fidélité desquels ils n'avoient aucuu

(1) StauHach avoit été en hutte aux menaces (te Gessler ? pour avoir construit une maison neuve sans sa permission, Landenberg avoit fait erever !es yeux au père de Melclithal , et avoit confisqué toutes ses propriétés , ce qui força MelchlhaA a se retirer chez son parent y Yalther Furst, d'Mli&huusen^ dans le canton d'Ui i>

doute : là , ces trenle-trois citoyens, animés- -d'un ardent patriotisme, jurèrent solennellement, au milieu de la nuit et à la face du ciel , de défendre leurs anciens droits, et arrêtèrent le plan de leur délivrance; ils ne songeoient point encore à une indépendance complète, car ils déclarèrent que leur seul désir é toit de s'assurer à eux-mêmes et de transmettre à leur postérité la libei'té qu'ils avoient héritée de leurs pères. On voit maintenant une chapelle sur la place où le serment solennel fut prononcé par les conjurés, et la plaine du Grutli est devenue une terre classique et sacrée pour tous les Suisses; c'est-là le berceau de leur liberté, le point d'où l'aurore de leurs républiques confédérées a commencé à briller.

Un événement imprévu hâta le moment d'agir ; Gessler avoit fait élever un chapeau sur la place d'Altorf , ordonnant que tous les paysans lui rendissent les mêmes bonneurs et les mêmes témoignages de respect qu'à lui-même; Guillaume Tell , du pays d'Un , l'un des conjurés , refusa de se soumettre à cet acte d'bumiiialion et de servitude, et témoigna son mépris pour le chapeau du gouverneur, symbole à ses jeux de la tyrannie sous laquelle gémissoit son pays ; Gessler le fait arrêter, et le condamne à percer d'un coup de flèche une pomme placée à une grande distance sur la tête de son fils; la pomme fut percée , mais Gessler ayant vu entre les mains de Tell une seconde flèche, il lui demanda ce qu'il en prélendoit faire? « Elle t'éloit destinée, répondit celui-ci, si j'avois )) eu le malheur de tuer mon enfant. » ( i) A ces mots, Gessler, irrité, le fuit arrêter de nouveau , Je charge de fers, et se dispose à le conduire lui-même dans son château fort de Kussnacht , sur l'autre rive du lac. Déjà le bateau qui les portoit éloit voisin du Grutli, lorsqu'un orage violent s'élève et menace de submerger le bateau. Tell étoit l'un îles plus habiles bateliers du pays, on le délivre de ses fers pour obtenir ses secours dans un aussi grand danger, et en eftVt,

(l) Plusieurs auteurs, et d'anciennes annales, on; raconte ce irait d'adresse de Tell} mais il est îevociué eu douie pair (juelejucs aulres écrivains.

il prend avec vigueur la conduite du bateau, il l'amène , malgré la tempête , vers un rocher qu'on appelle encore la plate-forme de Tell , sur lequel il s'élance , en 'repoussant du pjed le bateau vers le milieu du lac; il traverse ensuite rapidement le pays de Schwitz , attend Gessîer dans un chemin creux près deKussnacht et le perce d'une flèche mortelle , sans pouvoir être atteint lui-même par les gardes du gouverneur.

Cette action hardie obligea les conjurés à précipiter leurs mesures, afin de prévenir les vengeances des Autrichiens ; au premier jour de l'année i3o8 , ils s'introduisent par ruse dans le château de Volfencliiess, dont une jeune fille , maîtresse de l'un d'enlr'eux , leur facilite l'entrée; un autre stratagème leur ouvre les portes du château de Landenberg; ils en désarment la garnison ; ils ne mettent point à mort le gouverneur , mais se contentent de le chasser de leur pays; le dimanche suivant, tous les hommes libres des trois états , renouvellent solennellement le serment de leur confédération , et jurent de maintenir une liberté qui leur est déjà plus précieuse que la vie , et qu'ils ont acquise, sans souiller leur victoire , par aucun acte de cruauté. Ils se bornoient à demander le maintien de leurs privilèges; mais la dureté des princes de la maison d'Autriche Ses força bientôt à s'ériger en souverains absolus. L'empereur Albert se préparoit a leur faire sentir tout le poids de sa colère, et réunissoit de grandes forces con~ tr'eux , lorsqu'une mort funeste et prématurée vint l'arrêter dans sa carrière , et donna aux nouveaux confédérés le temps d'unir leurs forces contre sa maison : il fut assassiné par son neveu, Jean d Autriche, et par quatre seigneurs conjurés d'anciennes et illustres maisons de l Helvétie, au moment où il traversoit la Reuss , non loin du château de Hapsbourg, en i3o8. Henri "VU de Luxembourg, son successeur sur le trône impérial , favorisa les trois peuples confédérés des Valdstetles, et leur donna plusieurs marques de bienveillance : mais son règne fut trop court pour assurer leur repos, et sa mort,

qui eut lieu en i3i3, les laissa de nouveau exposes à toutes les vengeances que projetoient les enfans d'Albert d'Autriche. Léopold, enlr'autres, menaça d'écraser sous ses pieds ces paysans orgueilleux qui osoient braver la puissance de sa maison ; il leva des troupes nombreuses pour réaliser ses menaces. Plusieurs des principaux seigneurs de la Suisse, qui ctoient ses vassaux ou ses alliés, marchèrent sous ses bannières, tels, entr'autres , qu'un Landenherg et un Gessler, qui av oient, à venger des injures de familles; mais i3oo confédérés , animés d'un courage héroïque, défirent, à Morgarten, le i5 îwembre i3i5, l'armée qui venoit leur imposer des fers : i5oo cadavres des vaincus demeurèrent sur le champ de bataille, et 1 1 bannières tombèrent au pouvoir des vainqueurs. Léopold lui-même échappa avec peine à ce désastre. Bientôt après, les confédérés renouvelèrent , à-Brunnen , dans le pajs de Schwitz, le pacte de leur union. JSfous jurons , dirent-ils, pour nous et nos descendons à perpétuité 3 que chacun de nous secourra ses alliés contre l'oppression , en nous armant à nos frais , au péril de notre vie et de nos biens , soit dans notre pays , soit dans l'étranger. Des fêles patriotiques fuient instituées pour célébrer chaque anniversaire de la bataille de Morgarten , jour d'une des plus merveilleuses délivrances des Suisses. Les enfans en apprirent l'histoire dès leur plus bas âge , et des monumens furent élevés pour en retracer le souvenir aux ba bilans du pays et aux voyageurs.

La maison d'Autriche, trop aifoiblie, après la bataille de Morgarten, pour renouveler ses attaques, et occupée d'ailleurs à d'autres guerres en Allemagne, fit une licve avec les confédérés et les laissa jouir d'un long repos, pendant lequel ils s'occupèrent de leur constitution intérieure et se créèrent de sages lois. Réunis à la ville de Zurich, ils firent en i33o la conquête de la vallée Lévantine et des vallées voisines qui leur ouvroienl l'entrée de la fertile Italie. Ces pays relevoient du chapitre de la cathédrale de Milan ; mais cette puissance, aifoiblie par les guerres des Guelpbes et des Gibelins, ne put les défendre

coiUre des peuples guerriers et unis. Bientôt après, en 1 33^ , la confédération adopta Lûeerne, qui dominoit comme elle sur une partie du lac des Valdstettes; elle se fortifia ainsi de tous les secours qu'elle pouvoit tirer d'une ville déjà passablement florissante, tandis qu'elle-même ne secomposoit que de villages et de hameaux. Les ducs d'Autriche s'opposèrent de tous leurs moyens à celte adoption ; ils luttèrent un demisiècle contre les Lucernois,^et les amenèrent plusieurs fois, soit par force, soit par trahison , au bord de leur ruine; mais enfin la cause de la liberté l'emporta y et, en i384, las enfin d'une guerre ruineuse pour leurs sujets, ils soumirent leurs prétentions^» l'arbitrage des magistrats de Zurich , de Berne et de Basle, et consentirent à reconuoître ^indépendance des Luceruois. Les nouveaux confédérés leur accordèrent quelques droits utiles et honorifiques dont ils se contentèrent.

Zurich, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, éloit l'une des villes les plus riches et Jes plus industrieuses de la Suisse; ses bourgeois jouissoient des plus importans attributs de la souveraineté; mais les classes inférieures du peuple , remuantes par caractère, et excitées à la révolte par un chef habile et hardi, nommé Rodolphe Brun , chassèrent leurs magistrats auxquels ils reprochoient de la hauteur et des manières dédaigneuses, et opérèrent dans l'étal une révolution qui poussa de profondes racines, malgré les nombreux efforts des magistrats dépossédés et des seigneurs du voisinage : la ville fut divisée en l4 tribus, dont la première se composa des nobles et des bourgeois qui n'exerçoienl pas de profession ; chacune eut son président ou tribun , et la réunion de ces tribuns et îles conseillers , tirés de la première tribu , forma le conseil de la ville , sous la présidence d'un bourgmaistre. Enfin, en i35i, Rodolphe Brun s'ttant attiré l'inimitié des ducs d'Autriche et craignant leur ressentiment , réussit à opérer l'alliance de Zurich avec les quatre cantons confédérés ; ceux-ci même consentirent à céder à Zurich le premier rang ea conséquence de ses ri-

chesses et de l'importance dont éloit pour eux son adjonction : on convint qu'en cas de mésintelligence entre les confédérés, des commissaires tirés de leur sein se réuniroient à Einsiedlcn pour juger les parties et terminer leurs différens.

Berne avoit manifesté , dès sa fondation , un zèle ardent pour la liberté et un courage indomptable pour le maintien de ses privilèges ; elle éloit habitée par un grand nombre de familles nobles et distinguées par de grandes qualités, dont quelquesunes , et enlr'aulres l'illustre famille d'Erîacb , subsistent encore ; sous la conduite de ses avovers qu'elle élisoit elle-même, elle s'étoit érigée en une espèce de république, et bravoit les efforts sans-cesse renaissans que faisoient pour l'asservir et la détruire les princes et les seigneurs du voisinage. Les ducs d'Autriche étoient surtout pour elle de redoutables ennemis, et l'on a peine à comprendre comment cette foible cité , car alors son territoire étoit d'une très-petite étendue, put résister à un semblable colosse. En i33<), elle se vit menacée par une armée formidable composée des troupes d'Autriche et de celles des principaux seigneurs de la Suisse; mais sous la conduite du courageux et habile Rodolphe d'Erlach et avec l'aide de 900 confédérés des Valdstettes et de quelques compagnies de Soleure, du bas Simenthal et du Hasli , qui se joignirent aux 4ooo citoyens qui formoient toute sa force militaire, elle remporta à Laupen une victoire signalée, et assura pour long-temps sa gloire et son repos; 80 casques couronnés et 27 bannières de seigneurs et de villes , tombèrent en son pouvoir.

La peste cruelle qui désola l'Europe en 1 348 et dans les années suivantes , n'épargna pas la Suisse malgré la salubrité de l'air qu'on respire dans ses montagnes; on estima qu'un tiers des habitans périrent. Plusieurs maisons, (les villages entiers furent ahandvmnés, et il n'y eut pas assez de prêtres pour consoler les mourans, assez d'hommes valides pour rendre aux morts les derniers devoirs , et assez de cimetières pour les recevoir. Partout on accusa

les Juifs d'avoir alliré sur l'humanité ce fléau de la vengeance célesle , et on les poursuivit par d'affreux supplices. La Suisse ne fut pas exemple de ces actes cruels; à Basle, la populace brûla un grand nombre de Juifs dans une maison de bois où elle les avoit enfermés.

Cependant, vers le milieu du i4.e siècle, les ducs d'Autriche recommencèrent avec une nouvelle activité la guerre contre Zurich et ses alliés. Les pays de Glaris et de Zug profitèrent de ces circonstances et du besoin qu'on avoit de leur appui , pour oblenir leur entrée dans la confédération helvétique , dont ils devinrent les 6.c et j.e cantons. En i352 , la contenance ferme des confédérés leur valut encore une fois la conservation de leur indépendance. Zurich étoit assiégée par une armée de 3o,ooo hommes de pied 5, et de 4ooo cavaliers , lorsque l'électeur de Brandebourg, frappé de l'accord et du patriotisme des confédérés , et convaincu qu'on ne pouvoit en triompher par la force, proposa un traité de paix qui fut accepté. Berne s'étoit liguée avec les ennemis des confédérés , mais elle eut des regrets de cette conduite et sollicita son admission dans l'alliance des Suisses ; sa demande fut discutée à Lucerne , et elle obtint son admission le 6 mars i353. Dès-lors, pendant 126 ans, la confédération se borna à ces 8 états qui ont reçu le nom d'anciens cantons de la ligue helvétique ; elle commença à jouir d'un lustre et d'une considération qui lui avoient été refusés jusqu'alors, et elle tendit peu-àpeu vers la forme républicaine qui devint dans la suite l'essence de sa constitution.

Toutes les trêves avec la maison d'Autriche étoient de peu de durée ; l'ambition et le désir de la vengeance altisoient continuellement le feu de la guerre: en i354 , Zurich fut de nouveau assiégée par une armée considérable , et elle auroit vraisemblablement succombé si ses citoyens n'avoient pas eu l'heureuse idée d'arborer l'aigle impériale sur leurs tours , et si parla ils n'eussent pas divisé les assiégeans en leur rappelant que Zurich étoit une ville

libre, et en engageant plusieurs d'eotreux à solliciter la paix auprès de l'empereur Cl^arles IV , qui s'étoit mis à la tôle des assiégeaus. Celui-ci fut forcé de consentir aux vœux d'une multitude puissante et échauffée, et la paix brilla de nouveau pour quelques momens sur les montagnes de l'Helvélie,

Les trois premiers cantons profitèrent de ces temps de repos pour admettre, dans une étroite alliance avec eux, le petit village de Gersau , situé sur le bord septentrional du lac des Quatre Gantons, qui ne comptoit pas mille habitans , qui n'étoit habile que par des bergers, et dont toutes les propriétés se bornoient à quelques pâturages sur les Alpes ; ils le protégèrent généreusement et contribuèrent à le rendre aussi flor issant que sa situation le permettait: ©elle république , la plus petite sans doute qui ait existé en Europe , s'est maintenue avec honneur pendant quatre siècles et demi , et a subsisté jusqu'à nos jours, où nous l'avons vue devenir une partie du canton de Schwitz, dont d e se trouvoit environnée. Sa petitesse même étoit pour elle un titre d'honneur.

La paix avec l'Autriche ne laissa pas les Suisses sans occupation. Berne et Zurich en profitèrent pour s'agrandir par des acquisitions et pour s'allier avec diverses villes voisines, telles que Fri bourg et Basle. Deux armées françaises, errantes à la suite de la malheureuse bataille de Poitiers , sous la conduite d'Arnoul de Cervole et d'Euguerrand de Couci inspirèrent de vives inquiétudes à la Suisse; la dernière y fit de grands ravages et y occasionna une horrible famine en 1376.

La guerre des cantons avec l'Autriche recommença en i386. Léopold , arrière petit-fils de Rodolphe de lïapsbourg, étoit alors souverain de l'Autriche ; il pénétra en Suisse avec une armée formidable , suivi d'un grand nombre de vassaux ; le gros de ses troupes étoit sous la conduite de Jean , baron de Bonstetten , guerrier intrépide et expérimenté : il s'avança jusqu'à Sempack , petite ville sur les bords du lac de Sursée, à quatre lieues de Lucernej là

STATISTIQUE DE LA SUISSE. fi

se livra , le 9 juin 1,38(5 , l'un des combats las plus brillans pour les Suisses qui soient consignés dans leurs annales : abandonnés par les Bernois qui n'avoient pu leur envoyer des secours , ils étoient trois fois moins nombreux que leurs ennemis; cependant ils n'hésitèrent point à les attaquer, et se précipitèrent avec furie sur les rangs serrés de la phalange autrichienne ; mais, trouvant partout un mur de piques qu'ils ne pouvoient pénétrer , ils furent long-temps arrêtés et perdirent en efforts impuissans , un grand nombre de leurs meilleurs guerriers; déjà ils cbanceloient et paroissoient devoir être vaincus, lorsque Arnold de Vinkelried , chevalier du canton d'Undervald , homme grand et fort, s'élança hors des rangs en criant à ses compagnons : « Ayez soin de » ma femme el de mes enfans, je vais vous ouvrir » un passage. » Aussitôt il court à l'ennemi, saisit avec ses bras longs et nerveux autant de piques qu'ils en peuvent contenir, et les réunissant sur sa poitrine, il les entraîne avec lui en tombant ; par ce dévouement , digne des Décius de l'ancienne Rome et qui fut suivi d'une prompte mort , il ouvrit aux siens un passage au milieu des rangs autrichiens; les Suisses y trouvant des hommes pesamment armés, qui pouvoient à peine se mouvoir et se défendre , en firent un massacre facile et remportèrent une victoire décisive. 2000 morts autrichiens , parmi lesquels on trouva Léopold lui-même, signalèrent leur triomphe: ils ne poursuivirent pas les vaincus , suivant l'usage de ces temps reculés , mais contens de leurs premiers succès , ils emportèrent leurs trophées, et rentrèrent par petits détachemens dans leurs villages en entonnant des chants de réjouissance.

Deux ans après , quelques centaines de Glaronnois remportèrent, près du village de Nœfels , une victoire non moins importante sur Jean de Verdenberg, général autrichien , qui commandoit un corps de 0 mille hommes , et auquel une trahison avoit livré Vesen , au bord du lac de Vallenstadt. Après le combat , les habitans de Vesen , redoutant le châtiment dû à leur perfidie , abandonnèrent leur

ville, qui fut livrée au pillage et aux flammes; Cette victoire parut presque miraculeuse aux peuples voisins et aux Glaronnois eux-mêmes qui en ont conservé le souvenir dans une fête patriotique et religieuse; ils ordonnèrent que chaque année, au 8 avril, jour anniversaire du combat de ISœfels, les principaux liabitans de chaque village du canton se rendraient sur le théâtre du combat, pour y offrir des actions de grâce à l'Etre Suprême, et pour y entendre l'histoire des hauts faits de leurs compatriotes: des députés de Vesen dévoient être présens à celte cérémonie et entendre en public les reproches mérités par leur ville coupable.

Les victoires des Suisses leur assurèrent enfin une longue paix avec l'Autriche , en i38q : ils conservèrent leurs conquêtes qui étoient considérables; surtout pour ce qui concernoit le canton de Berne; ils purent alors tourner leur attention sur euxmêmes et sur leur intérieur, et perfectionner leurs gouvernemens particuliers et leur confédération encore foiblement organisée.

La plupart des cantons profitèrent de cette paix pour s'agrandir , et les circonstances des guerres civiles qui désoloient une grande partie des états voisins , leur étant favorables , ils doublèrent ou triplèrent même l'étendue de leurs possessions. Plusieurs seigneurs recherchèrent leur protection et leur combourgeoisie , et devinrent ainsi leurs vassaux; d'autres furent soumis par laforce, ou contraints, par des sujets rebelles à faire d'étroites alliances avec eux, et à reconnoître leur suzeraineté. Zurich, Lucerne et Berne se distinguèrent parmi les villes les plus conquérantes: plusieurs autres, telles que Basle , Soleure, Fribourg, Schaffouse, Neuehatel, formèrent ou resserrèrent les nœuds qui les unissoient à divers cantons. Au commencement du i5c siècle, les petits cantons firent différentes conquêtes en Italie et acquirent dans ce pays riant et fertile, des possessions importantes.

L'abbé de Saint-Gall ctendoit sa domination sur une grande partie des montagnes et des vallées qui

entouroient sa résidence ; il avoit entr'aulres, dans ces montagnes, une maison et une chapelle qu'on apprloit en allemand j4ppenzell ou la cellulle de tabbé. , d'où est venu le nom du bourg et du canton d'Appenzell. Divers abbés avoient accordé des privilèges aux bergers de ces montagnes -, Hermann de Honstetten avoit consenti , en i36o, à ce qu'ils formassent une alliance avec les cantons de Schwitz et deGlaris; mais, d'un autre côté, d'autres abbés tourmentèrent ces montagnards et les opprimèrent par de durs impôts, affeclaut de les traiter comme des serfs attachés à la glèbe ; ces rigueurs leur devinrent insupportables ; ils prirent les armes en i4oof déclarèrent qu'ils renonçoient à l'obéissance due a l'abbé, s'emparèrent des châteaux des baillis, les uns après les autres, et en chassèrent les possesseurs. X/abbé eut recours aux villes de la Souabe pour la défense de ses droits, et en i4o3 il s'avança, avec 10 mille hommes , contre les Appenzellois qui n'a voient pu réunir dans leur pays que 2000 combat tans, outre 5oo auxiliaires qui leur furent envoyés par les cantons de Schwitz et de Glaris; mais, attaqué lui-même à l'improviste dans les défilés du Speichër, entre Saint-Gai 1 et Trogen , il essuya une défaite complète et se retira honteusement jusqu'à Saïrit-Gall ; il fut même obligé d'abandonner celte ville, qui se déclara en faveur de ses ennemis. Ainsi les Appenzellois, méritèrent et consolidèrent leur indépendance. Deux ans après, ils remportèrent une nouvelle victoire au Stoss , vers des limites de leurs terres , du côté du lac de Constance et du Rhinthal ; dès ce moment, ils ne se bornèrent pas a défendre leurs propres frontières , mais ils firent des conquêtes dans le Rhinthal, dans la Thurgovie, et jusque sur les bords du lac de Zurich ; le succès couronna leurs entreprises , et ils passèrent en peu de temps, d'une obscurité à peu près complète, k la réputation d'hommes presque invincibles ; ils furent aussi honorés du titre de guerriers désintéressés ^ car ils n'essayèrent point de garder pour euxmêmes leurs conquêtes \ ils ne portèrent jamais leur

ambition on -delà du cercle de leurs montages natales, qui s'étendoient en forme à peu près circulaire, dans une longueur de 10 lieues et dans une largeur de 7. En î4ofr , ils firent des progrès considérables dans le Tjrol , dont les habitans paroissoient disposés à embrasser leurs principes de liberté et d'indépendance, et, suivant toute apparence, ils auroient enlevé cette vaste province à la maison d'An tricbe , si les cantons eussent consenti à leur prêter quelques secours.

L'abbé de Saint - Gall s'étoit retiré et renfermé dans sa petite cité de Yy\ \ les Appenzellois allèrent l'y attaquer, et, s'en étant fait ouvrir les portes, ils l'arrachèrent tout tremblant de son palais ; mais, guidés par la modération dont ils avoient déjà donné des preuves, modération bien digne d'éloges dans ce siècle barbare, non-seulement ils ne lui firent aucun mal, mais encore ils lui rendirent tous les honneurs dus à sa dignité, et le reconduisirent, avec diverses marques de respect, jusque dans son cloître de Saint-Gall. L'abbé, touché d'une conduite si généreuse, se mit sous la protection de ses vainqueurs, et ne négligea rien pour regagner leur confiance ; il reconnut leur indépendance, qui fut assurée en 1 4 1 1 par une alliance des Appenzellois avec les 7 cantons dont ils étoient le plus voisins.

Le célèbre coucile général que l'empereur Sigisrnond fît assembler à Constance en 1 4 1 4 , pour terminer le schisme qui divisoit la chrétienté, eut des résultats d'une haute importance pour les. Suisses. Frédéric, duc d'Autriche, y fut rais au ban de l'Empire, et Sigistnond , son ennemi, excita les Suisses contre lui, leur accordant, pour mieux les engager à servir sa cause, la propriété de toutes les possessions autrichiennes dont ils s'empareroient. Cet appât produisit son effet, et la plupart des cantons n'hésitèrent pas à déclarer une guerre qui devoit être facile > puisqu'ils attaquoient un ennemi abandonné de tous ses alliés, et dont les résultats s'annonçoient comme très-avantageux. En peu de temps les riches plaines de l'Argovie tombèrent au pouvoir des Ber-

nois ; la Thurgovie et plusieurs autres terres de l'Autriche furent occupées par les cantons, et Frédéric lui-même en consacra l'aliénation, par un acte de consentement formel, en i4i 7» Ou vit alors, pour la première fois , les cantons se partager la souveraineté de certains districts dont ils avoient fait la conquête en commun , et décider qu'ils y en vervoient tour-à-tour des baillis pour eu diriger l'administration et en percevoir les revenus.

Le Valais, dans le temps dont nous parlons, soutint contre Berne une guerre cruelle à ^occasion de l'évêque de Sion et de son oncle , le sire de Raron, dont les Yalaisans avoient bravé les prétentions; ils avoient pillé les maisons et 1rs terres du sire de Raron, et avoient élevé contre lui la fatale inazze (1), signal de l'ostracisme et de l'insurrection , Le sire de Raron obtint du secours des Bernois, dont il avoit acquis la combourgeoisie : la ville de Sion fut livrée aux flammes et ses environs dévastés; et les Yalaisans, en vertu d'un traité qui fut conclu à Evian, durent paver de fortes sommes aux Bernois, à leur évêque et au sire de Raron ; mais ce dernier n'osa, pendant long-temps, rester au milieu d'un peuple dont la haine, à son égard, n'avoit fait que s'irriter par ce triomphe.

Les troupes de Berne, de Schwîtz , d'Uri, d'Ap • penzell, de Zurich, de Soleure, du Tockembourg , du Haut- Valais et de l'évêque de Coire, obtinrent, en i424, de grauds avantages au pied méridional des Alpes du côté de l'Italie; Domo-d'Ossola , Bellinzone et plusieurs autres villes tombèrent en leur pouvoir : mais les adroites négociations de Philippe Visconti, duc de Milan, leur enlevèrent tous leurs avantages; il sut gagner, par des présens , quelques-

(1) La mazze , ou masse , éloit une espèce de statue grossièrement sculptée en bois , et souvent ornée de plumes de coq : on l'exposoil aux regards du peuple lorsqu'on vouloit exciter son courroux contre quelque citoyen qui iuspiroit des craintes ; tous ceux qui consentoient à entrer dans la ligne , entonçoient un clou dans la statue ; on alloit ensuite , cette înasse en tête , piller et ravager les propriétés du proscrit.

mis tirs députés des Suisses, et éblouit les cantons par un don de 3i;ooo florins. A ce foible prix il obiiiit la restitution de leurs conquêtes, et même celle de la vallée Levantine, qui leur ouvroit en Italie un passage de la plus haute importance, et dont les habilans leur éloient déjà sincèrement dévoués.

Le temps du concile de Basic fut celui d'une prospérité croissante pour les Suisses. A la vérité, ils avoient consenti à envoyer quelques troupes contre les llussites de la Bohême, lorsque la croisade contre ces malheureux et courageux défenseurs de leur foi lut préchée dans l'Allemagne, et ces troupes a voient péri sans gloire dans des contrées lointaines : mais, dans leur intérieur, ils acquirent quelques nouvelles possessions, et consolidèrent leur autorité sur les anciennes. Les Appenzellois luttèrent de nouveau contre l'abbé de Saint-Gai! et contre le comte de Toekembourg, qui étoit leur voisin- à l'occident ; ils firent des prodiges de valeur, mais leur témérité leur occasionna aussi de grands échecs, et ils furent heureux, après avoir beaucoup répandu de sang, de conclure une paix qui les rétablissoit à peu près dans leur premier état.

La ville de Zug eut à souffrir , le 5 mars i435, d'une étrange calamité physique ; deux de ses rues avec sor premier magistrat, ses archives et 60 habitai furent engloutis dans le lac qui baigne ses murs. JUl. confédérés, et surtout les Zurichois, lui témoignèrent un vif intérêt dans cette occasion , et lui envoyèrent de prompts secours ; elle fut rebâtie ensuite , et même fortifiée.

Flous n'avons eu jusqu'à présent à raconter que des évéïiemens glorieux pour la confédération helvétique ; elle avoit pris naissance au sein d'une extrême foiblesse, et s'étoit élevée par sa mâle énergie et par le déploiement de toutes les vertus qui honorent le plus rhumanilé : mais la prospérité ébranla et corrompit les senlimens de ses différens membres; l'orgueil pénétra chez ceux qui avoient fait de grandes conquêtes; l'envie se glissa dans le cœur de ceux qui avoient conservé leur médiocrité primitive ;

de là des haines et une guerre civile qui désolèrent pendant dix ans (de i436 à i446) un pays qui sembloit destiné par la Providence au calme et au bonheur. .

Frédéric, comte de Tockembourg, mourut, en i436, sans laisser d'enfans légitimes. Ses états s'étendoient depuis le lac de Zurich jusque dans 1 intérieur du Tyrol et des Grisons ; ils comprenoient le Tockembourg, "Vindeck ou la Haute -Marche , TJtznach , Gaster, le Rhinthal, Sargans, et plusieurs seigneuries dans la Thurgovie, le roi et les Grisons. La veuve de Frédéric réclama la succession de son mari, se fondant sur ce qu'il n'avoit point fait de testament ; mais elle trouva des rivaux parmi ses propres parens, et beaucoup de difficultés dans les prétentions des princes voisins, jaloux d'acquérir un si riche héritage \ en outre, plusieurs des étais sujets du comte, profitèrent de ces circonstances pour réclamer d'anciens privilèges et une liberté plus étendue : le Tockembourg s unit en une seule communauté, et se donna des capitaines et des magistrats 3 Uunach suivit son exemple \ plusieurs juridictions du pays des Grisons se liguèrent à perpétuité pour la défense de leurs droits, et donnèrent ainsi naissance à la ligue des dix Juridictions ou Droitures , l'une des trois qui composèrent dans la suite la république des Grisons.

Zurich éleva des prétentions sur Yindeck ei Ulznach ; Schtvitz et Glaris s'y opposèrent , et tirent valoir des droits contraires : en vain les autres cantons firent-ils des efforts pour apaiser ce différent, Fanimosité personnelle du bourgmestre de Zufich, Rodolphe Stussi , et du landamman de Schwitz, liai de Reding, rendit infructueuses toutes lf s négociations Cependant Schwitz et Glaris s'emparèrent de la plupart des districts en litige , et la guerre commença par quelques avantages obtenus par ces cantons : la peste cruelle qui ravagea la Suisse en i43q , et qui enleva à Zurich au moins un quart de sa population, ne put détruire l'irritation des esprits. Zurich avoit excité comr'eile tous les

cantons, en recourant à la protection de l'empereur, et en demandant qu'il fût reconnu comme juge des différens des cantons, tandis que, d'après les traités de ta confédération, c'éloient les cantons neutres qui dévoient, dans ce cas, prononcer souverainement. On marcha contre cette ville coupable , et on la força de souscrire à de sévères conditions. L'ardeur de la vengeance la porta à traiter secrètement avec l'empereur Frédéric d'Autriche, et en i422 , elle conclut avec lui une alliance dans laquelle, aveuglée par son ressentiment, elle achetoitla protection impériale par le sacrifice du comté de Kibourg , qui ibrmoit près de la moitié de son territoire ; le bruit de cette alliance excita , à juste titre , l'indignation des Suisses, et c'est alors qu'ils commencèrent à recevoir ce nom , d'après celui du canton de Schwitz ? qui se distinguoit entre tous les autres, par ses efforts et par ses succès pour la liberté. Tout le canton de Zurich et les faubourgs même de la ville furent pillés et ravagés de la manière la plus cruelle et la plus affreuse ; peu s'en fallut que la ville ne subît le même sort, et Stussi fut assassiné, au moment où il en défendoit l'entrée , par un des siens, qui avoit résolu de le punir des maux qu'il avoit attirés sur sa malheureuse patrie. D'un autre côté , l'Autriche réussit à faire une diversion en faveur de son alliée , en armant contre les cantons 22,000 François , bandes dévastatrices connues sous le nom d'Armagnacs ; elles étoient commandées par Louis , alors dauphin de France et depuis roi , sous le nom de Louis XL Ln combat sanglant se livra presque sous les murs de Basle , dans le cimetière et vers le Lazarcth de Saint- Jaques ; 1600 Suisses y furent exterminés , mais ils vendirent chèrement leur vie , et 6000 des Armagnacs vainqueurs, restèrent sur le champ de bataille. Louis, frappé du courage des Suisses, ne voulut plus être leur ennemi , et fil avec eux un traité d'alliance , premier modèle de ceux qui furent fréquemment conclus dans la suite(i) , et de cette union intime qui a dès-lors

(1) lLa i455, i'*G5, etc.

presque constamment régné entre les deux états. Cependant, les plus horribles dévastations n'en furent pa& moins commises dans tout le nord delà Suisse, et au moment où la paix fut conclue , ce pays désolé ne présentoit , depuis Basle jusqu'à Constance , Saint- Gall etSargans, qu'un triste théâtre de ruines. Enfin, la fatigue et les remords firent tomber les armes des mains des combattons. Zurich renonça à son alliance avec l'Autriche , et on lui rendit son territoire, à l'exception de quelques villages qui restèrent a Schwitz ; 1 l'Autriche, dont le foible gouvernement inspiroit peu de craintes, renonça à la plupart de ses anciennes prétentions. Pendant cette guerre, les habitans d'Uri avoient de nouveau traversé le Saint-Gothard et conquis la vallée Levantine , qui dès-lors , malgré tous les efforts des souverains du Milanois , n'a plus été séparée de la Suisse. Berne et Fribourg se firent la guerre en i448 ; ces deux villes, dont l'origine éloit la même, et qui n'étoient séparées que par un intervalle de 6 lieues, avoient de grands intérêts communs, et des motifs essentiels d'alliance; mais Fribourg étant sujette de l'Autriche, étoil souvent exposée aux attaques de sa puissante voisine : les avantages furent compensés dans la guerre dont nous parlons , et la paix succéda bientôt aux hostilités. Peu de temps après, la guerre se ralluma encore une fois dans la Suisse orientale, et en i46oles Suisses enlevèrent de nouveau à la maison d'Autriche la Thurgoviè ; cette riche et fertile province, qui contenoit 3 villes et plus de 5o paroisses , est toujours restée dès-lors en leur possession. Schaffouse, alliée des Suisses, trouva dans cette guerre l'occasion d'agrandir son territoire.

Les Suisses firent dans ce temps un traité d'alliance avec Galeas Sforce, duc de Milan, et en prirent occasion pour s'immiscer ensuite dans les affaires d'Italie. En 1467 , Zurich acquit la possession de la ville de Vinterthur, qu'elle désiroit avec ardeur, et qui étoit un boulevard nécessaire à sa sûreté; Sigismond , duc d'Autriche, engagé dans d'autres querelles, voyant qu'il ne pouvoit compter sur l'airection de ses sujets de Vinterthur, consentit à céder cette ville

So STATISTIQUE TfE LA SUISSE.

moyennant une somme d'argent peu considérable* Mulhouse , située à 6 lieues de Basle, dans le Sundgau , district de la haute Alsace , fit une alliance étroite avec la confédération, et soutint, avec sa protection et ses secours, une guerre heureuse contre la noblesse voisine. Schaffouse obtint aussi , par les mêmes moyens , des succès contre l'Autriche , et la paix se rétablit en i468 a des conditions avantageuses, soit pour elle, soit pour toute la Suisse.

La confédération helvétique avoit un voisin redoutable dans Charles-le-Témérairé , duc de Bourgogne. Ce prince, aussi puissant que le roi de France, dont il étoit le vassal, aspiroit à la royauté etprojeloit des conquêtes en Suisse , pour augmenter ses états et donner ainsi une base plus solide à ses prétentions ; il annonça avec orgueil ses desseins , et répandit imprudemment une agitation générale dans la Suisse, qu'il étoit alors si facile de remuer : d'un autre côté, Louis XI, prince à la fois astucieux et timide , vit avec joie son rival s'a ttir#r des ennemis puissans, *t xie négligea rien pour fomenter entr'eux des inimitiés ; il répandit à pleines mains des sommes d'argent dans les principales villes de la Suisse et surtout à Berne, pour s'y faire des partisans. «Ce fut, dit Comines, l'une des plus sages choses qu'il fit onques en son tems , et plus au dommage de tous ses enne mi; , car le duc de Bourgogne défait , puis ne trouva le roi de France homme qui osât lever la tête contre lui. »

La guerre éclata en 1474 -, les Suisses, alliés alors avec le duc d'Autriche et avec plusieurs princes ou seigneurs allemands de Souabe, d'Alsace et de Lorraine, obtinrent, dans les commencemens , des succès sur toute la ligne du Jura; un grand nombre de places fortes , telles que Hericourt , Blamont , Pontarlier , Jougne, Lille , Graminont , Granson , se rendirent à eux ou furent prises d'assaut ; ils s'allièrent avec 1 evêque de Sion et les Valaisans , afin de se fortifier contre la maison de Savoie , et en particulier contre le comte de Romont, qui paroissoit très-disposé à se joindre au duc de Bourgogne,, et

STATISTIQUE DE LA SUISSE. 8l

en effet , ce dernier ne tarda pas à lever le masque , en acceptant la charge de gouverneur de Bourgogne, et en arrêtant les convois des Suisses oui traversoient le pays de Vaud. Les Suisses, avec leur ardeur et leur promptitude accoutumée , ne lui laissèrent pas le temps de se reconnoître, et s'emparèrent successivement de presque toutes ses places dans le pays de Vaud (en i4y5) ; ils firent, dans cette campagne , admirer leur courage à toute épreuve; mais en même temps ils se livrèrent à une cruauté qui n'est heureusement plus dans nos moeurs, et qui auroil tout-à-fait souillé leurs annales , si Ton ne savoit pas qu'elle teuoit à la barbarie du moyen âge , et qu'elle étoit générale en Europe, dans le temps dont nous nous occupons. L'évêque de Genève s'étoit joint au comte de Romont, son frère ; peu s'en fallut qu'il n'eût amèrement à se repentir de sa complaisance : ses forces ne suffisoient pas pour résister à l'attaque dont il se trouva menacé ; mais les Genevois , par l'entremise de leurs syndics ou magistrats, livrèrent une somme de 2f),ooo florins , qui les racheta de la visite et du pillage de leurs redoutables voisins.

Au reste, cette guerre ne fut que le prélude des coups beaucoup plus terribles qui se portèrent l'année suivante. Charles-le-Téméraire venoit de conquérir Ranci et la Lorraine ; il régnoit sur les deux Bourgognes et sur les Pays-Bas*, on ne conçoit guère comment il eut l'ambition d'ajouter à ces vastes et fertiles provinces , les sauvages et pauvres vallées des Suisses , tandis surtout que des pays bien plus à sa convenance, et plus faciles à conquérir, s'oflroient de toutes parts autour de lui ; mais son orgueil l'a~ •veugla , et il mit sa gloire à humilier le peuple le plus valeureux qui fût alors connu -, il réunit toutes les forces disponibles de ses sujets et de ses vassaux, et pénétra par Jougne dans le pays de Vaud , à la tête de 60 mille hommes ; une garnison suisse de 5oo hommes, qui occupoille château de Granson, ayant capitulé, il la fit, sans égard pour la capitulation, livrer toute entière au dernier supplice , ce qui excita, au plus haut degré, l'indignation des confédérés",

o2 STATISTIQUE DE LA SUfSSE.

ceux-ci s'étant avancés par Neuchatel , attaquèrent le duc le 3 mars, le mirent en fuite après lui avoir tué un millier d'hommes sur les coteaux de Bonvil lars et de Champagne, à une demi lieue de Gra tison, ci firent un butin immense , dans lequel se trouvoicnt 4oo tentes de soie , 600 bannières et drapeaux , plus de % quintaux de vaisselle d'argent , beaucoup de reliques , d'argent monnové et de pierreries , et entr autres ce diamant célèbre par sa grosseur, qui, après avoir psssé en plusieurs mains, tomba au pouvoir de la couronne d'Espagne par le mariage de Marie, reine d'Angleterre, avec Philippe II. « La douleur que le duc eut de la perte de la bataille de Granson , dit Gommes, lui troubla tant les esprits, qu'il en tomba en grande maladie. La tristesse mua sa complexion, et depuis ladite maladie il ne fut si sage qu'auparavant, mais beaucoup diminué de son sens. » Il rassembla les débris de son armée et fit de nouvelles levées qu'il conduisit à Lausanne , où il fut joint par le comte de Romont, ensuite il vint assiéger iVlorat, qui étoit défendu par i5oo Bernois. Lui-même avoit une armée de près de 60-milIe hommes, mais ce grand nombre n'intimida point les confédérés qui l'attaquèrent le 22 juin , et qui remportèrent sur lui la victoire la plus signalée dont le souvenir soit conservé dans leurs annales ; ils lui tuèrent près de i5,ooo hommes , et élevèrent sur la place de leur triomphe un baliment , où ils réunirent les ossemens des vaincus; ce bâtiment , connu sous le nom iïosmaire de Moral, a subsisté jusqu'en 1 798 , temps où les troupes françoises qui pénétrèrent eu Suisse l'ont détruit; Je pays de Vaud fut encore une fois conquis, et le comte de Romont fut obligé d'en céder quelques districts pour obtenir la conservation des autres ; Fribourg, obtint une indépendance complète; Morat cl Granson lui furent donnés, ainsi qu'à Berne, qui se fit céder en outre les seigneuries de Cerlier^, d'Aigle , des Ormonts et de Bex. Les Suisses ne s'en tinrent pas à ce succès; ils entreprirent de rétablir sur le trône leur allié René , duc de Lorraine , et dans ce but ils lui fournirent 8000 hommes, qui pé-

nélrèrent en Lorraine au cœur de l'hiver ; Charlesle-Téméraire faisoit alors le siège de INanci ; il Au attaqué , trahi par ses propres sujets et tué dans sa fuite, le 5 janvier 1477. Ainsi s'éteignit la li.e et dernière maison des ducs propriétaires de Bourgogne, qui étaient alors les pîuspuissans princes de la chrétienté; Charles ne laissa qu'une fille nommée Marie , qui épousa Maximilien, fils de l'empereur Frédéric II I, et qui porta à l'Autriche les Pays-Bas et la Franche- Comté. Telle fut l'origine des guerres lougues et sanglantes qui existèrent dans la suite entre la France et la maison d'Autriche.

Louis XI recouvra le duché de Bourgogne ; quant aux Suisses , qui avoient été les auteurs de la ruine de Charles-le-Téméraire , ils retirèrent de cette guerre un accroissement d eslime et de considération au-de« hors ; mais les richesses qu'ils avoient pillées dans les camps de leurs ennemis leur nuisirent au-dedans , en introduisant dans leurs simples habitations le goût de la dépense et du luxe, et dans leurs conseils la corruption, compagne naturelle de la cupidité. La jeunesse suisse se rendit dès-lors moins docile à la voix de ses chefs, et sa valeur, devenue vénale, perdit une partie de son prix. Au premier moment de la mort de leur souverain , les Francs Comtois om irent aux Suisses de se réunir à eux , ou comme état indépendant, ou même comme sujets, si on vouloit leur accorder le maintien de leurs privilèges; mais la jalousie des petits cantons, qui craignirent que la réunion d'une aussi grande province ne diminuât leur crédit dans la confédération , fit rejeter une orne aussi avantageuse , qui ne se renouvela plus dès-lors. Les Suisses s'unirent, au contraire, étroitement avec Louis Xf, qui convoitoit la Franche-Comté, et qui leur offroit des sommes énormes pour s'assurer leur secours ; ils lui fournirent un corps auxiliaire de 6000 hommes, premières troupes réglées qui aient été au senice de la France avec l'aveu de la confédération; mais, cependant, lié n'agirent pas directement contre la Franche - Comté , qui demeura pour lors réunie aux états de la maison d'Autriche.

Dansées circonstances , Berne, Zurich el Luccrne demandèrent que les villes de Soleure el de Fri bourg, qui avoient rendu de grands services dans la guerre de Bourgogne , fussent jointes à la confédération. Cette demande fut mal accueillie par les petits cantons , qui se defioient de toute proposition qui lendoit à diminuer leur influence dans la ligue helvétique , et qui ne pardonnoient point à leurs puissans voisins les a cci oissemens considérables qu'ils avoient pris récemment , tandis qu'eux-mêmes étoient demeurés dans leur état primitif *, ils se plaignirent amèrement et menacèrent d'exciter une nouvelle guerre civile : on chercha long-temps, inutilement, à les apaiser, et toutes les négociations en faveur du rétablissement de la concorde et de la paix étoient sur le point d'échouer , lorsqu'un saint ermite d'Undervald , le vertueux et justement célèbre Nicolas de Flue, éteignit les flambeaux de la discorde par son éloquence persuasive \ cet excellent citoyen , après avoir rendu de longs et iraportans services à la patrie , soit à la guerre, soit dans les conseils, s'étoit retiré du monde , et vivoit dans une cabane solitaire, auprès de laquelle la dévotion de ses compatriotes a élevé dès-lors une chapelle qui est l'objet de leurs pélérinages religieux; étant déjà parvenu à un âge avancé , il apprend quelles sont les querelles qui troublent sa patrie , et on lui dit que les députés de la Suisse sont réunis à Stanz : il s'y rend aussitôt (en 1 48 1 ) ; où est frappé de sa sainte éloquence, on l'écoute avec attendrissement et respect : l'union reparoît entre les confédérés, et Soleure et Fribourg sont admises comme 9.* et io.e cantons dans la confédération. Telle fut la base du traité, connu sous le nom de Conrenant de Stanz , dans lequel les réglemens de la confédération helvétique furent revus et perfectionnés. Ce convenant calma pour quelque temps les esprits , mais il ne put y faire germer une paix parfaite et durable j les passions étoient en jeu , l'avarice surtout el la licence exerçoient un alfreux empire dans un grand nombre de cantons, et y élevoieut des orages redoutables; tel fut celui qui se forma en i48y contre

Jean Valdman , bourgmestre de Zurich , homme d'une naissance obscure, mais qui avoil rendu des services importons à la Suisse, et qui s'étoit distingué à la bataille de Morat. Le peuple le haïssoit à cause de son orgueil et de sa fermeté ; il l'accusa de trahison , suborna de faux témoins contre lui , et le fit décapiter en présence des députés des cantons dont les efforts pour le sauver furent inutiles.

L'année suivante, l'abbé de Saint-Gall eut avec la ville du même nom et avec les Appenzellois des dîfférens sérieux, qui entraînèrent une nouvelle effusion de sang , el qui ne furent qu'avec peine terminés par l'entremise des cantons de Zurich , de Lucerne , de Schwitz et de Glat is ; les Saint-Gallois et les Appenzellois, fâchés de ce que l'abbé faisoit bâtir à Rorschach , au bord du lac de Constance, un couvent dans lequel il se proposoitde résider, s'armèrent pour détruire cet édifice commencé ; il fallut de grandes démonstrations de force pour les soumettre aux décisions des cantons ; mais enfin ils furent obligés de céder , et Àppenzell perdit, à cette occasion, la belle vallée du Rhintha! , qui lui fournissoit des vins et d'autres denrées que la nature lui avoit refusées j les cantons se la retinrent pour les frais de la guerre.

Les Suisses jouèrent un rôle important dans la hardie expédition que Charles V1LI ,roi de France, entreprit en Italie, en i4g4 *, ils étoient au nombre de 6 mille, dans l'armée de 20,000 hommes, avec laquelle ce jeune monarque entreprit la conquête de cette vaste contrée, qu'il parcourut plutôt en souverain, qui visite tranquillement ses états, qu'en général qui s'avance dans un pays où il a des ennemis à combattre. Au retour du roi, en i4g5 , ils firent passer , à force de bras, son artillerie au travers des Apennins , par des chemins qu'on avoit jugés impraticables ; ils contribuèrent essentiellement à la victoire de Fornoue , et ajoutèrent de nouveaux titres de gloire à la réputation guerrière dont ils jouissoient déjà dans l'Europe.

llssoulinrent,en 1499, une guerre conlrel'empereur Maximilien , et contre les princes et seigneurs de la Souabe ; à l'occasion de quelques légères querelles ?

qui leur éloient particulières , et en faveur des trois ligues des Grisons, qui depuis peu de temps s'étoient organisées en république , a voient contracté une alliance avec 7 des anciens cantons , et désiroient se venger des Tyroliens, leurs voisins et leurs ennemis. Cette guerre, pendant laquelle les Suissesreraportcrcnt six victoires* sans essuyer jamais de défaite importante, pendant laquelle ils ravagèrent et pillèrent plusieurs parties de la Franche - Comte , de la Souabe et du Tyrol , et maintinrent au plus haut point la réputation de leurs armes, n'eut cependant aucun résultat vraiment avantageux pour eux. Lorsque les deux parties furent fatiguées de la guerre, on fit à Basle un traité , et chacun rentra , à peu de chose près, dans ses anciennes possessions ; les Suisses obtinrent de l'empereur une nouvelle reconnoissance de leur indépendance et une souveraineté plus complète sur la Thurgovie.

fis étoient tellement accoutumés à la guerre, et ils en avoient pris le goût , ou même la passion , au point que leurs gouvernemens ne pouvoient les empêcher de s'engager fréquemment au service des premiers princes qui payoient leurs secours ; ils ne s'inforin oient guère des motifs des rivalités qui les faisoient appeler -, il leur suffisoit d'une solde régulièrement payée et de l'espoir du pillage, pour sacrifier joyeusement leur vie j souvent ils servoient de mauvaises causes et aidoient imprudemment au triomphe de 1 injustice; on les voyoit aussi s'enrôler séparément dans des partis contraires , et s'exposer à combattre les uns contre les autres. En Tan i5oo, 17000 Suisses marchèrent dans l'armée de Louis XII \ lorsque ce prince envahit l'Italie , et fit en cinq semaines la conquête des états de Milan , de Parme, de Plaisance et de Gênes \ ils contribuèrent au succès des armes françoises , mais bientôt , prenant pitié du malheureux Ludovic àS force , dit le More, qu'on venoit de dépouiller, et attirés par ses promesses et par celles de l'empereur Maxitnilien , ils se divisèrent en sa laveur, et l'aidèrent à rentrer en possession d'une partie de ce qu il avoit perdu; la fortune commençoit à lui

sourire de nouveau, lorsqu il fut arrêté et fait prisonnier au sortir de Novarre , par la trahison d'un soldat du canton d'Uri , nommé Turman, que l'appât d'une grosse somme d'argent engagea à le livrer aux François. Cet homme , indigne de sa nation , devint un objet d'horreur pour ses compatriotes,, et quelque temps après étant retourné dans son canton, i! y fut arrêté, malgré la recommandation du général françois, sous lequel il avoil servi , et il fut condamné à perdre la tète ; sa mort même ne put détruire l'ignominie qui le suivoit ; et , après son exécution , ses parens demandèrent à changer de nom, pour effacer jusqu'à la trace d'une semblable lâcheté.

Les villes de Basle et de Schaffbuse , depuis longtemps alliées desSuisses, furent admises en i5o\ dans la confédération, dont elles formèrent les 1 ic et i2.e cantons; la première faisoit un commerce considérable , et éloit célèbre par son industrie , ses richesses et ses connoissances ; la seconde étoit moins opulente, mais avoit aussi des droits anciens à l'alliance des Suisses. Les Appenzellois obtinrent de même , en 3 5 1 3 , leur aggrégation dans la confédération, et en formèrent le i3.e canton ; dès-lors, jusqu'à la fin du i8.e siècle , il n'a plus été ajouté de nouveaux étals au corps helvétique.

Les Suisses étoient , ainsi que nous l'avons remarqué, fort accessibles à la séduction; le pape Jules Jï, aidé du célèbre cardinal Mathieu Schinner , Valaisan et évêque de Sion , réussit à les détacher du service de Louis XII , et à les armer en faveur de Maximilien Sforce; ils rétablirent ce prince fugitif sur le trône de Milan , et chassèrent les François de l'Italie ; c'étoiten i5i2> peu de temps après cette célèbre bataille de Ravenne, ou le trop courageux Gaston de Foix avoit péri à 23 ans, dans le moment où , tout couvert de gloire, il achevoit de procurer une brillante victoire aux François ; mais les Suisses se firent payer chèrement leurs services; ils obtinrent d'immenses sommes d'argent, et , en outre, le duc de Milan les reconnut publiquement pour ses pères et ses protecteurs; il leur abandonna le comté de Bellinzone,

Lugano, Locarno et Valinaggia, avec leurs dépendances; il céda, de plus, la Yalleline et les comtés de Chiavenna et de Bormio aux Grisons. Le 6 juin de ! année suivante, Louis XII, ayant fait une nouvelle invasion en Italie , livra aux Suisses la funeste bataille de Novat re , dans laquelle ses troupes, quoique fort supérieures en nombre , furent défaites, ce qui l'obligea à renoncer encore une fois à ses projets ambitieux. Les ducs de Savoie , de Montserrat , de Milan et plusieurs autres princes et seigneurs italiens achetèrent à un haut prix cette victoire des Suisses, et on estime qu'à cette époque, pendant l'espace de moins de i5 ans , les diverses puissances qui voulurent s'attacher les Suisses, versèrent chez eux audelà de 100 millions de livres de France, fton contens de leurs expéditions en Italie les Suisses, pour mieux attaquer Louis XII , entreprirent eu i5i3 une expédition dans la Bourgogne ; ils cédoient aussi, en cela, aux sollicitations de l'empereur Maximiiien, qui joignit quelques troupes aux leurs; leur armée étoit de 18 mille hommes , sous le commandement de Jaques de Vatteville , avoyer de Berne; elle pénétra sans résistance jusqu'à Dijon, et il est vraisemblable qu'elle se seroit bientôt emparée de cette ville, si l'adroit La Trimouille, qui s'y étoit enfermé avec 7000 hommes, n'a voit réussi à détourner l'orage en faisant un traité , dans lequel ii accorda aux Suisses tout ce qu'ils demandoient , bien assuré que LouisXII ne tiendroit point un pareil engagement , lorsqu'une fois les coups qui le menaeoient auroient cessé d'être redoutables. Les Suisses, en effet, n'obtinrent qu'une très-petite partie de ce qu'on leur avoit promis, et ils en furent réduits à de vaines menaces et à des plaintes inutiles contre ceux de leurs officiers qui avoient signé le traité.

Mulhouse en Alsace, et Rothveil en Souabe , sur les bords du Necker , s'unirent à celte époque iutimément avec la confédération. La dernière de ces villes renonça tacitement à cette alliance dans le 17.* siècle ; la première y a été fidèlement attachée jusqu'au moment de sa réunion à la France en 1798.

À peine François i.cr fut-il monté sur le trône de France , en i5i5, qu'il forma le projet de conquérir i Italie -, il traversa les Alpes avec 5o,ooo hommes de troupes d'élite , et les Suisses qui auroient pu lui en fermer les passages , et qui avoient réuni en Piémont 4o,ooo hommes , armée la plus formidable qu'ils eussent jamais concentrée sur le même point, ne s'opposèrent point d'abord à sa marche, par suite de la désunion qui régnoit entr'eux , et de la mauvaise discipline des divers corps tle leur armée ; bientôt même ils se retirèrent sans combattre , et quelquesuns des représentais des cantons conclurent a Galeran , avec François I.er , un traité, peu digne de la loyauté de leur nation, par lequel, en recevant de grosses sommes d'argent, ils abandonnoietil la cause de Maximilien Sforce. Un grand nombre de confédérés témoignèrent une juste indignation de ce traite qu'ils ne consentirent point à ratifier. On combattit à Marignan , où 20,000 Suisses, animés parle cardinal Schinner , firent des prodiges de valeur contre 4o,ooo François; mais enfin , après une des luttes les plus longues et les plus sanghmtes dont l'histoire ait tracé le récit , attaqués sur leurs flancs par une armée vénitienne, ils cédèrent le ebamp de bataille ,à François I.er, qui s'étoit personnellement distingué dans celte occasion. À la suite de la bataille de Marignan , la Lombardie devint la proie des François , et sforee renonça à son trône moyennant une pension de 3o,ooo écus , et la ehélive espérance d'un chapeau de cardinal : les divers cantons étoient divisés d'intérêt, et les unspeneboient en faveur de la France , tandis que les autres plaidoient la cause de l'empereur ; cependant le premier parti l'emporta , et l'année suivante les députés de toute la confédération signèrent à Fribourg , avec la France, une nouvelle alliance , plus solennelle qu'aucune des précédentes; on y comprit l'abbé et la ville de Saint-Gall, le Valais , les ligues Grises , Bienne et Mulbouse ; le roi s'engagea à payer aux cantons 700,000 écus, pour les frais qu'ils avoient faits en Italie et daus leur expédition contre Dijon; on stipula, eu outre, des

pensions pour chaque canton et pour chacun de ses alliés: les conquêtes des Suisses en Italie leur furent confirmées , et on prit des mesures pour terminer à l'amiable toutes lesdifficultés qui pourroient s'élever entre les contractans ; ensuite de ce traité , le cardinal Schinner fut proscrit du Valais et obligé d'abandonner une patrie où son parti étoit terrassé.

François I.er a voit besoin de l'a mi lié des Suisses pour suivre à ses projets ambitieux sur l'Italie ; delà vint qu'il leur accorda tout ce qu'ils pouvoient désirer ; mais cette amitié ne suffit pas pour le servir complètement; on sait assez de quelles actions mémorables et de quels grands événemens l'Italie fut le théâtre dans le temps dont nous parlons; le combat de la Bicoque, où 3ooo Suisses perdirent la vie en i522 , apprit une seconde fois à l'Europe que les Suisses n'étoient pas invincibles ; François I.er éprouva de grands revers , et les Suisses, plus généreux qu'ils ne s'étoient montrés depuis long-temps , ne cessèrent de combattre pour lui avec un courage héroïque , lors - même qu'il n'étoit plus en état de paver leurs services; 9000 d'entr'eux marchoient sous ses ordres à la funeste bataille de Pavie, le 24 février 1^25 ; 3ooo furent tués , 4ooo furent faits prisonniers ; ceux qui lui servoient de gardes le protégèrent jusqu'à la dernière goutte de leur sang, mais ils ne purent empêcher sa captivité, et ils eurent le droit de s'écrier comme lui après la bataille : tout est perdu fors V honneur ; ils lui restèrent fidèles après ce désastre , et le servirent sans relâche dans les expéditions malheureuses des années suivantes; enfin, la paix conclue à Cambrai, en 1529 , leur assura pour long - temps une tranquillité qu'ils ne con- Tioissoient pas et qui leur étoit de venue nécessaire. François I.er renonça à tous ses droits sur la Lombardie et sur Naples ; l'Italie cessa d'être un cimetière pour les François, ainsi que pour les Suisses , et on ne la considéra plus comme une arène dans laquelle ils répand oient leur sang , sans recueillir aucun fruit durable de leurs saciifices.

D'autres guerres ? d'autres mouvemens , d'autres

intérêts fixoient alors tous les regards et occupoient tous les esprits ; une lutte véhémente s'éloil établie entre l'Église romaine el la réforma lion, et la Suisse en étoit un des théâtres principaux. Ulrich Zwingle, né dans le Tockembourg (en i484) , fut le premier qui adopta et qui prêcha avec force les nouveaux principes; il dévança même Luther dans ses prédications contre les indulgences et contre les autres abus de l'Église romaine ; successivement curé de Glaris, d'Einsiedlen et de Zurich , il sut partout se concilier une grande considération par ses vertus , par son érudition , par son éloquence; bientôt une foule de prosély tes attesta à ses adversaires combien il étoit redoutable, et répandit dans toute la Suisse sa doctrine qu'on nomma doctrine évangéîique , parce qu'elle étoit fondée sur le texte de 1 Evangile. Œcolampade et le célèbre Erasme à Basie , Vadianus à Saint - Gall , Vyttemh-ach et Berlhold Haller à Bienne et à Berne, Henri Lorit de Glaris , Henri Bullinger de Bremgarlen et plusieurs autres , dont les noms retentirent fréquemment dans les querelles de ces temps-là , secondèrent puissamment les efforts de Zwingle, et occasionnèrent, à son exemple, de nombreuses conversions. Zurich se déclara la première en faveur de la réformalion s en ; Sainl-Gall , Mulhouse, Basle , SchafFouse , ne tardèrent pas à suivre ses traces ; on y supprima , on y changea les dogmes et les rites de l'ancienne Eglise ; on y abandonna les couvens , on y maria un grand nombre de moines et de religieuses , on y interdit les processions , on y supprima la plupart des fêtes , on y abolit la messe, on y brisa et détruisit les reliques , les ustensiles et les ornemens sacrés , ainsi que les images des saints ; on y dénatura les cloîtres; plusieurs désordres accompagnèrent ces changemens, et dans un grand nombre de villes le triomphe entre les deux partis ne fut point assuré; dans d'autres, et surtout dans le Valais et dans les cantons de Schw itz , Uri, Undervald , Zug , Lucerne, Fi ibourg etSoleure , les évangéliques payèrent chèrement leurs tentatives infructueuses. Cependant Berne (en 1 5^8) , Glaris et

Appenzell ne tardèrent pas à suivre l'exemple de Zurich : la réformation fit aussi des progrès dans les proviuces soumises à une souveraineté commune , telles que la Thurgovie , le Tockembourg et le Bhinthal. Une révolution qui secouoit aussi violemment toutes les opinions, devoit nécessairement amener des querelles entre les états qui pensoient différemment ; on en vint à des contestations a m ères, à des reproches, à des invectives ; les petits cantons s'allièrent avec la maison d'Autriche , sacrifiant leurs intérêts politiques les plus chers au désir de faire triompher leurs opinions religieuses : on prit les armes de part et d'autre , et la guerre civile menaça de désoler la Suisse , épuisée par tant de combais et de services étrangers ; cependant l'amour de la patrie n'étoit pas éteint au fond des cœurs , et, au moment où 24,ooo Suisses se préparoient à verser réciproquement leur sang (en i52qJ, un traité de paix fut conclu heureusement à Arau ; ce fut là la première paix de religion qui ait été faite en Suisse \ elle servit de base à plusieurs autres qui eurent lieu clans la suite. On se promit de ne point exercer d'influence les mis chez les autres , et de ne point s'insulter pour cause de religion ; les catholiques abandonnèrent l'alliance de Ferdinand d'Autriche , *i furent priés de suivre l'exemple que leur avoient tracé les cantons prolestans , en renonçant aux services, pensions et présens des princes étrangers.

Les évangéliques ou réformés étoient d'autant plus à plaindre qu'ils n'avoient pas à lutter seulement contre le ressentiment et la jalousie des catholiques, mais ils avoient encore à étouffer les sectes qui prenoieut naissance dans leur propre sein , telles , surtout, que celle des anabaptistes , qui affectoient une licence sans bornes et des principes destructeurs de tout ordre social ; ils avoient encore à s'opposer aux luthériens , qui , pour une légère différence sur le sacrement de l'eucharistie , refusoient de leur donner le titre de frères \ mais leur zèle, qui ne calculait aucun sacrifice , triompha de toutes les difficultés : en i53o , la doctrine de la réioruiatiou fut admise à

STATISTIQUE DE LA SUISSE. <p

Môrat , à Lausanne , à Bienne , à Neuchatel *, les prédications pleines de chaleur de Farel , contribuèrent surtout à opérer ces révolutions ; Farel étoit un gentilhomme Dauphinois, qui a voit embrassé avec enthousiasme les principes des évangéliques , et qui réussit à les inculquer dans toute la partie de la Suisse où la langue Françoise est en usage.

Les succès des réformés excitoient toujours davantage la jalousie et l'inquiétude des cantons catholiques ; ils se réunirent pour leur opposer une barrière, et saisirent avidement Se prétexte d'une querelle que les réformés faisoient à l'abbé de Saint-Gall , et d'une révolution religieuse opérée à Rapperschvil , pour attaquer les cantons de Zurich et de Berne ; cette guerre eut lieu en i53\ : ils remportèrent deux victoires signalées sur leurs antagonistes , l'une à Cappel, a S trois lieues de Zurich , où le vertueux Zwingle fut tué, et l'autre près de Zug , où les réformés regrettèrent 2000 hommes tués , blessés ou prisonniers. Zurich signa la première une paix séparée, à laquelle Berne se joignit ensuite. Ces deux cantons payèrent les frais de la guerre , et souscrivirent à quelques aiUres sacrifices ; la réformalion fut alors étouffée dans la plupart des bailliages communs où elle avoit déjà fait de grands progrès.

Ces guerres civiles et les inimitiés qui en résultoient , éloient sans doute un grand mal, maïs, d'un autre côté, on doit , à la louange de la réformation , remarquer qu'elle influa essentiellement sur la restauration des lettres et sur la renaissance des lumières, dans la Suisse, comme dans le reste de l'Europe; elle donna de l'énergie aux esprits, en fixant leur attention sur des objets sérieux el importâtes, en les accoutumant à la discussion, et en les forçant à l'étude et à la réflexion ; elle détruisit un grand nombre d'abus, et amena des changemens salutaires dans les mœurs ; elle mit des bornes à la passion des services militaires étrangers, et redonna ainsi du lustre et de l'importance à l'industrie manufacturière et à l'agriculture.

Le triomphe que la réformalion obtint à Genève

fut la cause et l'occasion d'an nouvel agrandissement de territoire pour la Suisse : Genève a voit pour souverain son évéque , mais elle jouiï»soit de privilèges considérables qui avoient été solennellement reconnus et confirmés dans plusieurs circonstances, e£ dont le maintien étoit particulièrement confié à quatre syndics et à un conseil, nommés par les bourgeois ; cependant les ducs de Savoie , devenus trèspuîssans autour de Genève dans le i5.e siècle , avoient fait des efforts répétés pour s'emparer de cette ville industrieuse et foi te qui auroit assure la communication des diverses parties de leurs états ; ils n'avoient pu réussir complètement dans leur but, mais ils s'étoierit fait un grand nombre de créatures dans Genève: l'évèque , qui étoit en quelque sorte dans leur dépendance et qui, le plus souvent, étoit tiré de leur propre famille, leur a voit cédé des droits importans; ils tenoient leur cour dans la ville, et il est vraisemblable que sans la réformation elle auroit enfin succombé sous les efforts redoublés qu'ils dirigeoiênt contre elle. Les progrès des lumières, qui s'étoient fait sentir à Genève dès le milieu du i5.e siècle , aidèrent à la sauver. L'imprimerie y étoit déjà établie en 1478 , dans un temps où cette découverte étoit à peine connue dans une grande partie de l'Europe ; le métier des armes et les exercices militaires y étoient bonorés -, un certain orgueil national animoit tous les cœurs et favorisoit les élans du patriotisme.

Le duc de Savoie, Charles 1IÏ, fit surtout de grands efforts pour soumettre Genève à son joug ; mais cette ville trouva des protecteurs dans les Suisses, et surtout dans le canton de Fribourg , qiu fut le premier avec lequel elle contracta une alliance en 1519, et dans celui de Berne avec lequel elle se lia, 7 ans après, par une étroite combourgeoisie ; elle nourissoit dans son propre sein des citoyens zélés , courageux et animés d'un enthousiasme irrésistible , qui ne craignirent pas de braver les supplices et la mort, dans le noble but de défendre les franchises de leur patrie. Pecolatsz coupa la langue pour

ne pas être forcé par la torture à faire des aveux nuisibles à ses concitoyens ; Berthelier subit courageusement le dernier supplice pour avoir sollicité, contre les intérêts du duc de Savoie , l'alliance de Genève avec les Suisses; Lévrier, juge d'un des tribunaux de l'état, éprouva, sans faire la moindre démarche humiliante pour l'éviter, un sort semblable, pour s'être expliqué avee énergie contre la tendance du duc à usurper la souveraineté de Genève. Leur sang ne fut point répandu en vain , et leur exemple trouva de nombreux imitateurs : enfin la réformation acheva ce que ie patriotisme avoit commencé *, dès l'année i528 elle opéra , à Genève , de nombreuses et promptes conversions; ni les efforts du duc de Savoie, ni ceux de l'évêque , ni ceux des prêtres qui jouissoient d'un crédit considérable sur les consciences, ni ceux des Fribourgeois qui firent usage de tous leurs droits à la reconnoissance des Genevois, pour les maintenir dans les principes du catholicisme où ils avoient persévéré eux-mêmes, ne purent arrêter sa marche progressive : en moins de 7 ans , elle renversa toutes les barrières qu'on lui opposa, et en i535 elle fut reconnue par tous les ordres des citoyens. L'évêque Pierre de la Baume quitta la ville pour n'y jamais rentrer, et la république fut proclamée ; le duc de Savoie , Charles III , voulut alors soumettre Genève par la force , en s'aidant de tous les catholiques et de tous les mécontens qui y étoient restés, mais il échoua dans son entreprise, et attira contre lui, en i536, les armes des Bernois, qui lui enlevèrent les pays de Vaud et de Gex et tout le nord de la Savoie : nulle part il ne fit résistance , et ces belles contrées accrurent considérablement la puissance des Bernois, qui déjà étoient les plus puissans entre les cantons confédérés ; jamais dès-lors le pays de Vaud n'est retourné sous la domination des ducs de Savoie, et il est resté invariablement uni à la Suisse : en peu de temps la réformation y fut généralement admise. Les Bernois, pour ne pas mécontenter leurs voisins en faisant seuls d'aussi grandes conquêtes , cédèrent k Fribourg les villes de Rue

et de Romont , et quelques districts qui étoient a leur convenance, et au Valais le bailliage de Monthey, qui s'étend depuis Saint- Maurice jusqu'à Saint-Gingoulph sur la rive méridionale et orientale du lac

de Genève.

François premier seconda les efforts des Bernois contre le duc de Savoie , et s'empara, de son côté, de la Bresse, du Bugey , de la Savoie méridionale et de tout le Piémont; ainsi le malheureux Charles Ilï qui menaçoit naguères d écraser Genève, fut obligé de fuir de toutes ses provinces, et réduit en quelque sorte à la mendicité; il n'eut même jamais la consolation de rentrer dans ses états. Genève posa les fondemens d'une république, qui dés-lois, malgré sa foiblesse et sa petitesse, a joué un rôle intéressant dans l'histoire de la confédération. En i536, Calvin se fixa à Genève, où le conseil lui donna une place de professeur de Théologie, ei prit l'habitude de le consulter dans les affaires importantes de l'état. Ce grand homme ( né à Nôyon en Picardie, en 1509 ) contribua essentiellement à fonder le collège , la bibîiotèque et l'académie , qui exislent encore en partie de nos jours ; il réforma les mœurs , changea et modéla le caractère de la nation; il lui imprima des formes de .simplicité, d'ordre et de sagesse qui l'ont distinguée dans la suite ; il lui donna le goût du travail, l'amour des lettres, le sentiment du devoir ; il l'illustra enfin par ses travaux et par ses succès dans l'établissement de la ré formation, soit en France, soit dans les pays voisins.

Les Fribourgeois , au moment de la réformation, avoient brisé les sceaux de leur alliance avec Genève, mais ils n'en continuèrent pas moins à lui témoigner de l'intérêt; Zurich leur succéda dans la suite dans l'alliance des Genevois , et se joignit à Berne pour faire avec eux un traité de combourgeoisie.

Plusieurs hommes inlluens dans la Suisse s'étoient déclarés hautement contre le système des services étrangers ; cependant ils ne purent empêcher leurs compatriotes de servir la cause de François I.or dans la longue guerre qui se termina par la paix de Crepy,

en i544; les Suisses s'y distinguèrent dans une foule d'occasions , et entr'autres dans la fameuse bataille de Ce r isole s , près de Carignan , où io mille impériaux périrent et 3ooo furent faits prisonniers: mais enfin la France renonça à l'Italie où les Espagnols acquirent une grande prépondérance; on doit considérer cette renonciation comme un bonheur pour les Suisses , car alors l'Italie ne fut plus un tombeau pour une partie considérable de leur jeunesse. Du reste , l'état intérieur de la Suisse demeura longtemps tranquille ; on vit avec inquiétude les succès de Charles-Quint contre les réformés d'Allemagne , mais on ne forma aucune ligue contre cet empereur, et l'on ne se départit point du parti de neutralité auquel on s'étoit voué. Constance, ville industrieuse et opulente , que sa position géographique avoit destinée à faire partie de la Suisse , fut la victime de ce système • elle avoit embrassé la réformation et désiroit être admise dans la confédération helvétique, mais, abandonnée à ses propres forces, elle se soumit a la maison d'Autriche et rentra dans le sein de l'Eglise romaine. Henri II renouvela les traités d'alliance qui uuissoient la France à la Suisse ; il donna aux Bernois une preuve de son attachement pour eux, en les laissant maîtres, en 1 55/ , de décider seuls du sort du comté de Neuchatel , que se disputoient le duc de Longueville et le duc de INemours, l'un et l'autre neveux et héritiers du dernier souverain de ce pays ; Berne prononça en faveur du duc de Longueville, et son compétiteur reçut en dédommagement des terres en Bourgogne. La plupart des maisons de seigneurs souverains dans la Suisse , à l'exception de celle dont nous venons de parler, étoient alors ou éteintes ou soumises aux divers cantons; les comtes de Gruyères, dont les étals assez considérables auroient à présent une population d'environ 5o,ooo habitans, disparurent en 1 555 de la liste des souverains. Michel , le dernier de ces comtes, accablé de dettes, vendit ses étals aux cantons de Berne et de Fribourg pour 85,ooo couronnes. Berne en paya 2i;ooO; et eut pour sa part quelques seigneuries en-

clavées clans le pays île Vaud el les bailliages de Gessenai et de Rougemont -, Fri bourg eut les deux, tiers du comté avec la ville el le château de Gruyères, ce qui lui donna parmi les cantons un rang important que jusqu'alors on lui a voit refusé.

La Suisse ne cessa dans la suile d'être fidèle à ses engagemeus avec les rois de France , el ci le leur donna des preuves sans nombre de dévouemenl , dignes surtout d'éloges, lorsque la fortune leur éloit contraire , car on remarqua qu'elle redoubla toujours alors de zèle et d'empressement en leur faveur. Pendant les funestes guerres de religion qui désolèrent la France sous les foibles eufans de Henri II, les cantons prolestans refusèrent des secours aux. deux partis, déclarant que, d'un côté, ils ne vouloient pas employer leurs forces à écraser des hommes qui suivoient la religion qu'ils avoient embrassée euxmêmes, et que , de l'autre , leur conscience leur défendoit de favoriser des rebelles , lors même qu'ils éloient de leur opinion , et de combattre contre un roi avec lequel ils avoient d'étroits traités d'alliance. Ils gémirent des horreurs de la S.1 Barthélemi , et accordèrent un asile aux malheureux qui y échappèrent et qui recoururent à leur protection. Lorsqu'Eraanuel Philibert , duc de Savoie , fut rentré , h la suite de la paix de Cateau -Canihresis , dans la partie de ses états qui avoit été occupée parla France, les Bernois, après d'assez longues négociations, lui rendirent la Savoie septentrionale et le pays de Gex, quoique cependant ce pays fût compris dans les limites de l'ancienne Helvétie , c'est-à-dire, entre le Jura et le Rhône } de toutes ses conquêtes, Berne ne garda que le pays de Vaud , laissant ainsi Genève enclavée dans les états du duc , et exposée à tous les dangers dont la menaçoient une ambition el une inimitié déjà connues par de grandes explosions.

La petite république de Mulhouse fut en 1687 le tliéâlre des scènes les plus sanglantes; quelques séditieux avoient réussi à y faire déposer le gouvernement et h s'emparer de l'autorité : 1900 hommes de troupes bernoises , zurichoises et basloises péné-

trèrent clans la ville à force armée , et les rues étoient jonchées de 4oo cadavres avant que la victoire se fut déclarée en leur faveur. Deux ans après, Genève et les Bernois, à l'instigation de la Fiance, entreprirent contre le duc de Savoie une guerre extrêmement meurtrière, quoique peu importante dans ses résultats; elle dura 11 ans. On se fit beaucoup de mal de part et d'autre, et tout le pays, à plusieurs lieues autour de Genève, fut couvert de ruines, les Genevois s'étoient emparés du pays de Gex et du bailliage de Gaillard , et Henri IV leur eu avoit assuré la possesion ; mais dans le traité de L\ou, qu'il fit avec le duc de Savoie, il négligea leurs intérêts et se fit céder à lui - même ce qu'il leur avoit promis; ainsi les foibles sont presque toujours victimes dans leurs transactions avec les grands, et Genève se trouva de nouveau physiquement séparée du reste de la Suisse, à laquelle elle tenoit par les liens sociaux les plus forts. Le duc de Savoie renouvela en 1602 ses entreprises contre Genève ; ses troupes escaladèrent la ville pendant la nuit , mais elles furent repoussées , et enfin une paix durable fut conclue à Saint-Julien Tannée suivaute par l'entremise de plusieurs cantons.

La Suisse jouit dans le 17.° siècle d'une longue paix, qui ne fut interrompue que par quelques querelles intestines. Dans le canton d'Appenzell , les dissentiment religieux obligèrent les habilans à se séparer en deux portions distinctes , qu'où appela les B/iudes intérieurs , et les Rhodes extérieurs ; cette dernière qui se composoit des protestans , a acquis une population fort supérieure à celle de l'autre portion . et des richesses beaucoup plus considérables.

La Vaîteline fut l'occasion de cruels malheurs pour les Grisons; les habita ns de celle longue et fertile vallée étoient superstitieux et sauvages, dévoués entièrement au culle catholique ; leurs maîtres ne les gênoient point dans l'exercice de leur religion , mais la vue seule d'un ministre ou d'un temple protestant sufïisoit pour exciter leur indignation ; ils se soulevèrent en 1620, et firent un horrible massacre d^s

proteslans et des Grisons qui étoient établis dans leurs vailees -, tes Espagnols et la maison d'Autriche les soutinrent dans leur révolte , et de là naquit une guerre longue et funeste, pendant laquelle la Valteline fut plusieurs fois prise et reprise, et le pajs des Grisons lut occupé par des troupes autrichiennes; la France et les cantons suisses proteslans secoururent leurs alliés grisons, mais avec trop de lenteur et de foihlesse, pour leur éviter les malheurs dont la puissance autrichienne les accabloit. Enfin , le courage des habitans du Pretligau , qui s'armèrent de massues, au défaut d'autres armes, pour secouer l'oppression , les victoires des Suédois en Allemagne pendant la guerre de 3o ans et la paix de Westphalie , ramenèrent le calme dans ce pays désolé ; la Valleline fui rendue à ses anciens maîtres, et l'indépendance complète des Grisons fut reconnue par la maison d'Autriche. Ce ne fut aussi qu'à l'époque du traité de Westphalie , que l'Autriche renonça définitivement à ses prétentions sur la Suisse.

La guerre de 3o ans obligea les Suisses à tenir sur pied une armée , pour empêcher que leur territoire ne fût ravagé ; de là, des frais considérables qui firent mettre des impôts sur les sujets des cantons ; de là aussi des mécontentemens et des révoltes ; les habitans lucernois de la vallée d'Entiibuch et plusieurs vallées bernoises se soulevèrent en masse et armèrent 20,000 hommes qui marchèrent contre Berne et Lucerne , en i653 , et qui firent de grands ravages aux environs de ces villes ; il fallut le concours des autres cantons et principalement de celui de Zurich, le déploiement de forces considérables et plusieurs combats, pour étouffer celte révolte hardie; un combat, li\ré à tlerlzogenbuchsée aclieva cette guerre et hâta la ruine des révoltés; quelques-uns des principaux chefs furent décapités, les autres prirent la fuite et se retirèrent en Allemagne.

Peu de temps après , en \655 , de nouvelles querelles s'élevèrent entre les cantons proteslans et catholiques, et la guerre éclata en tr'eux ; i4,ooo Bernois furent surpris et battus à Vilmergen, daus les bail-

liages libres , mais cette perte élant compensée par d'autres avantages, on fit un traité qui laissoit ie9 parties clans leur précédent état.

En 1667 , Louis XI V envahit inopinément la Franche-Comté , et soumit , en se promenant , pour ainsi dire, cette province qui éloit presque abandonnée par les Espagnols; les Suisses s'étoient engagés à la défendre , mais l'attaque fut si prompte, qu'ils n'eurent le temps ni de la prévoir , ni de faire des préparatifs pour la repousser : ainsi donc , ils souffrirent ce qu'ils n'avoient pu empêcher, et dèslors la France acquit une prépondérance et un crédit immense dans leurs affaires et dans leurs diètes ; comment , en effet, auroient-ils pu ne pas ménager un voisin aussi puissant, sans compromettre leur repos et leur indépendance? Us arrêtèrent en 1668 un plan de défense pour prévenir de semblables malheurs ; on détermina le contingent que chaque canton, les 3 alliés et les provinces sujettes, dévoient fournir pour lever une armée de i3,4oo hommes, ou davantage, selon la même proportion, si le besoin l'exigeoit. Pour un contingent simple,

Zurich devoit fournir i4oo hommes.

Berne. . . 2000.

Lucerne 1200.

Uri 4 00.

Schwitz 600.

Undervald 4oo,

Zug 4oo,

Glaris 4oo.

Basle 4oo.

Fri bourg 800.

Soleure 600.

iSchaffouse 4oo.

Appcnzell 600.

L'abbaye de St.-Gall. îooo* La ville de St.-Gall. . 200.

Bienne 200.

Les provinces sujettes 2^00.

i3;4oo.

Louis XÏV ne tarda pas à donner de nouveaux snjels d'inquiétude aux cantons ; en i684 , il fit construire la forleresse de Huningue , à la vue de Basle , el la même année il s'empara, par ruse de Strasbourg, ville qui avoil tenu long-leuips aux Suisses par des alliances , el qui les inléressoit sous divers rapports. Ils n'osèrent point se plaindre et gardèrent la neutralité dans toutes les guerres , qui n'ont que trop illustré le règne de Louis XIV ; cependant, ils fournirent individuellement plusieurs milliers decombattans aux puissances belligérantes , et l'on remarqua , en général, que les cantons catholiques sertirent laçante de Louis XIV , tandisque les proiestans, pleins de ressentiment des persécutions exercées en France contre ceux de leur communion , favorisèrent ses ennemis.

La principauté de Neuchalel , qui avoit déjà 3 fuis changé de maîtres , fut appelée en 1707 à s'en donner un nouveau, par la mort de ftlarie de Nemours. Celte princesse ne laissa point d'enfans , mais un grand nombre d'aspirans à sa succession , qui faisaient valoir des titres plus ou moins légitimes , mais tous foibles et éloignés ; le roi de Prusse fut préféré par les Etals de Neuchalel; sa religion et la grande distance de ses étals , qui étoit un garant de la modération de son gouvernement futur, firent pencher la balance en sa faveur. En vain, Louis XIV voulut s'opposer a cette nomination, on commençoit à moins le craindre et on n'eut point égard à ses sollicitations.

Pendant que la guerre de la succession d'Espagne duroit encore, de nouveaux troubles intérieurs affligèrent la Suisse; le Tockem bourg en fut l'occasion ; cette vallée fertile, qui s'élend entre les cantons de Zurich et d'Appenzell, sur une longueur de 12 lieues et avec une population de 5o,ooo ames , avoit passé successivement sous diverses dominations , et avoit enfin été achetée par les abbés de Saint-Gall , qui y persécut oient les proleslans et empiéloient jourciel» tentent divers privilèges ; de là des réclamations ri une guerre acharnée , d'un coté , entre les canton* de Berne et de Zurich, qui soutenaient les TocLem-

STATISTIQUE DE LÀ SUISSE» lo3

bourgeois , et de l'antre les canlons de Lncerne , XJri , Sehwilz , Undei vald et Zug qui prirent le parti de l'abbé de Saint-Gall. L'abbé fui chassé de ses états, et les cantons protestans remporteront à Yilmergen, le s5 juillet 1712 , dans ces mêmes plaines ou ils avoient été bail us 56 ans auparavant , une victoire signalée qui assura leur triomphe et amena la conclusion de la paix ; ils la durent à leur courage et à celui de leurs alliés de Bienne et de Genève : on signa à Arau un traité qui assuroit d'assez grands avantages aux vainqueurs, et qui ftxoit les prétentions respectives des catholiques et des protestans de la Suisse, Cependant ce traité laissa sur ses traces des semences de mécontentement et d'anknosilé ; les ca^ tboliques , irrités contre leurs confédérés , conclurent isolément un traité d'alliance avec la France en 1715, et parce traité ils lui donnèrent le droit de s'immiscer dans les affaires intérieures de leur patrie toutes les fois que l'état en seroit troublé ; c'éloit accorder un pouvoir dangereux à un roi voisin, puissant et ambitieux ; aussi les protestans se plaignirent - ils amèrement , et cherchèrent- Ils entr'eux des remèdes aux maux qu'ils prévoyoient ; la mort de Louis X1V> qui arriva peu de temps après , l'état d'épuisement où il laissoit son royaume , et la foiblesse, ainsi que l'âge tendre de son arrière-petit-fils qui lui succédoit , calmèrent pour lors leurs inquiétudes et les empèchèrent de donner de la suite à leurs plaintes.

Nous ne parlons pas de quelques différens particuliers ou plutôt de quelques guerres civiles qui eurent lieu dans divers cantons ; par exemple, entre les babitans de Glaris et leurs sujets de Yerdenhergj entre les àppcnzellois des deux Rhodes; entre une partie des babitans de Zug , qui vouloient renverser l'autorité de la famille Zurlauhen. qui depuis près de 2 siècles eccupoit la première dignité du canton , et entre les adhérens à cette famille; entre les diiferens ordres des citoyens à Genève ; entre la basse bourgeoisie et la bourgeoisie patricienne à Berne; entre les babitans de la vallée Levantine et leurs souverains du cainon d'Un 3 entre une partie des Keucba-

telois et le roi de Prusse , leur souverain , à l'occnsion de la perception cîe ses revenus; entre les bourgeois clu pays de Gruyères el le gouvernement de Fribôitrg; tous ces troubles, toutes ces secousses partielles n'étranîèrent que faiblement la tranquillité générale de la Suisse et furent apaisés par l'intervention des cantons voisins, ou même quelquefois sans celte intervention y de manière toujours à assurer le triomphe de l'autorité ancienne , consacrée par les constitutions fondamentales de l'état. Nous rappellerons seulement que les relations de la Suisse avec les rois de France ne cessèrent d'être amicales pendant le cours du i8.e siècle , et qu'elles aboutirent à une alliance générale et solennelle qui fut jurée à Soleure en 1777 -, il y fut dit que ce traité étoit conclu pour entretenir entra les parties contractantes , la plus parfaite correspondance , une véritable amitié et une sincère alliance , et pour la faille servir au bien des peuples des deux dominations. L'alliance étoit convenue pour 5o ans, et tout annonçoit alors que rien ne pourroit la troubler; elle eût en effet subsisté, sans doute , si , dans cet intervalle, une révolution inouïe dans les fastes de l'histoire, n'éloit venue bouleverser et la France et l'Europe entière.

Dès les commencemens de cette révolution , les gouvernemcns suisses , et surtout ceux des cantons aristocratiques, durent concevoir de sérieuses inquiétudes ; on attaquoit dans les journaux et dans les assemblées législatives de la France tous les principes sur lesquels leur autorité étoit fondée ; on ne leur savoit aucun gré de la douceur et de la sagesse de leur administration, et l'on se plaignoit , avec amertume, de ce que leurs sujets ne pouvoient parvenir aux charges importantes de l'administration. Le régiment suisse d'Ernest fut assailli et désarmé dans ses casernes à Aix en Provence , et l'assemblée législative de France ne répondit que par des expressions méprisantes aux justes représentations que le gouvernement de Berne lui fit à ce sujet. Un millier de Suisses, qui auroient du servir de modèles à la nation frauçoisc chez laquelle ils servoient, fidèles à

la cause du malheureux Louis XVI, dont ils formoient la garde et quils avoient juré de défendre, furent massacrés dans l'horrible journée du io août 1792, et dans les journées , non moins sanglantes , des 2 et 3 septembre qui la suivirent de près. La nation suisse n'auroit pas supporté patiemment une pareille injure , dans les siècles précédens ; mais alors l'amour du repos l'emporta sur tout autre sentiment ; la diète, assemblée à À tau, se persuada que la vengeance seroit imprudente , que la guerre étoit impossible, et enfui, que la révolution franchise étoit une tempête qui passeroit rapidement d'elle-même, si on l'abandonnoit à sa propre fureur ; en conséquence elle décréta que la Suisse persisteroit dans sa neutralité , et elle tint à cette résolution , malgré les infractions répétées que la France fit aux traités et aux relaûons de bon voisinage qui unissoient les deux nations. Cette redoutable république envahit l'évêché de Basîe, pays intimement allié à la Suisse -, elle annula les privilèges dont les Suisses jouissoient chez elle, et congédia leurs militaires sans accorder aucun dédommagement à ceux qui avoient été dépouillés et sans même acquitter les traitemens qui leur étoient dus (1).

Le mal eût été peut-être tolérable, si les principes révolutionnaires n'eussent pas pénétré hors de la France, mais ils trouvèrent en Suisse, un terrain bien préparé pour les recevoir, où ils germèrent avec une grande activité et prirent des développemens gigantesques : les gouvernemens des divers états suisses firent de vains efforts pour les extirper *? de tous côtés on vit se former un orage menaçant ; à Genève , les magistrats furent destitués dès la fia de 1^92, et remplacés par des comités populaires; dans l'abbaye de Saint-Gall , en 1794, les ha bilans forcèrent leur souverain à leur accorder de nouveaux xlroits-, chez les Appenzellois , les magistrats fui ent obliges de faire une révision desancienues lois ; dans

(1) Plus lard , le gouvernement fiançois a payé aux Suisses les peuàons qu'ils avoient méritées à sou service.

loG 6TATTSTIQUE DE LA. SUISSE.

le pays des Grisons, le par li démocratique, dès long-temps contenu , reprit de l'ascendant j les sujets de la ville de Zurich réclamèrent des privilèges qui étoient ensevelis dans une sorte dJoub!i.

Les revers que les armées francoises éprouvèrent en Allemagne, en 1796, ralentirent un peu ces progrès révolutionnaires ; mais lorsque les victoires de Buonaparie, en Italie , et le traité de Campo-Formio eurent donné à la France une prépondérance décidée, lien ne fut capable d'arrêter le torrent des bouleversemens ; la Vaheiine et les autres possessions italiennes des Grisons furent réunies à la république Cisalpine ou Miianoise ) Genève et Mulhouse, après avoir, pendant plusieurs années, résisté à toutes les vexations, à toutes les insinuations de la France, par l'effet d'un amour passionné pour leur indépendance, se rirent enfin Ibrcées de recevoir des troupes francoises dans leurs murs, et de souscrire à une réunion avec leur trop puissante voisine, Mulhouse Je 1 janvier 1798 et Genève le i5 avril de la même année. Dans le même temps, des armées francoises s'approchèrent de la Suisse ; les vœux des habitans mal instruite ou égarés dans un grand nombre de cantons , les appeloient en les qualifiant du titre de libératrices \ aussitôt des révolutions s'opérèrent à Lucerne , à Basle , à Zurich , à SchafFouse , à Soïeure , à FYibourg , à Berne même et dans tous les pajs sujets , tels que la Thurgovie, le Tockembourg , le Rhinthal , Gasler , Sargans etc. On espéroît, par ce moyen, assurer l'indépendance de la Suisse et y prévenir l'entrée des troupes francoises-, mais on se trompoit grossièrement : aucunes concessions , aucuns sacritices ne pouvoient détourner ce fléau , qui avoit déjà parcouru l'Italie et l'Allemagne fct que la France étoit décidée à vomir sur son ancienne alliée. Dès le 28 janvier 1798, 10,000 fran- *;ois , commandés par le général Brune, s'emparèrent de Lausanne; d'autres troupes occupèrent lErguel. Berne auroit pu résister avec le secours de ses confédérés, mais, abandonnée par eux et par ses propres sujets y elle ne put faire que des efforts im-

puissans; on hésita, on permit un temps précieux en négociations ; des insurrections éclatèrent de Ions c,ôlés : enfin on combattit à Newenegg et à Fraubrunn, au commencement du mois de mars; les Suisses curent de l'avantage dans le premier de ces deux combats , mais ils furent battus dans le second; et le 5 mars, Berne ouvrit ses portes au générai Brune. Dès- lors la plus grande partie des cantons achevèrent successivement de se soumettre; des contributions énormes leur furent imposées ; ï'ancien et riche trésor de Berne , ainsi que les épargnes de plusieurs établissemens et de divers cantons, furent pillés; le directoire exécutif françois Introduisit dans ce pays désolé une constitution modelée sur la sienne propre , et Ton fut forcé de l'admettre.

Le général Brune avoit d'abord ordonné la formation d'une république rbodanique ou d'une liliodanie qui comprenoit 5 cantons , savoir : le Léman, chef-lieu Lausanne, la Sarine et Broyé, cheflieu Payerne, V Oberland, chef-lieu Thun , le Valais, chef-lieuSion, et le Tessin, chef-lieu Locarno ; mais cette république ne dura que 7 jo«rs, et , après la prise de Berne, on proclama une république helvétique , une et indivisible, avec un pouvoir législatif, un directoire exécutif, des droits de l'homme et tous les principes mis à la mode dans la république fran* çoise ; cette république fut divisée en 22 cantons, savoir : le Léman ou pays de Vaud , le Valais, Fribourg , Berne , Soleure , Basle , l'Argovie , Lucei ne , Under>ald , Uri, Bellinzone , Lugano , la Khétie ou les d isons, Sargans, Claris, Appenzell, la Thurgovie , Saint- Gall, Schaffouse , Zurich, Zug et Schwitz.

La nouvelle constitution , qui étoit destinée à cette république, fut admise dans une grande partie de la Suisse ; ruais les petits cantons, jaloux de conserver les anciennes institutions qu'ils avoient héritées de leurs pères, et auxquelles ils rattachoient de glorieux souvenirs , refusèrent d'y accéder ; des troupes françoises pénétrèrent dans leurs vallées

Iû8 STATISTIQUE DE LA. SUISSE.

sauvages, et d'affreux massacres furent la conséquence de cette invasion.

Dans ce même temps, la Suisse septentrionale et orientale, devint le théâtre de la guerre acharnée que se faîsoient, d'un côté la France et de l'autre les Russes et les Autrichiens; les succès furent long- temps balancés et la victoire ne se déclara en faveur des François qu'après une lutte prolongée ; ainsi tous les fléaux à la fois désolèrent cette contrée, accoutumée à la paix et au bonheur, et destinée par la nature au repos et à la neutralité : les voyageurs qui parcoururent peu de temps après les cantons qui occupent le centre de la Suisse , ont tracé des tableaux déchirans du spectacle de ruine* qui s'offrit partout à leurs regards (i). Dans plusieurs districts, le nombre des bestiaux étoit diminué de moitié ou même réduit encore davantage ; dans 6 cantons seulement, on coinptoit 27 i3 bâtimens brûlés.

Une constitution nouvelle qui ne supposoit que 17 cantons, fut publiée en 1801; mais elle n'eut pas plus de fixité que les autres , et de nouveaux troubles en amenèrent promptement la chute. Buona parte , vainqueur des Russes et des Autrichiens, donna à la Suisse , en i8o3, d'autres lois, connues sous le nom d'acte de médiation ; il renonça à l'idée de faire de la Suisse une république unique avec un seul gouvernement central, et on en revint au système cantonal. Le Yalais, à celte époque, avoit déjà été séparé de la Suisse, malgré tous ses efforts, et le Frickthal avoit été abandonné en échange à la confédération , qui se composa de 19 cantons, ayant à leur tète un îandammann , pris alternativement parmi les premiers magistrats de 6 des principaux et plus anciens cantons : une diète, composée des députés des cantons, fut chargée de décider sur les affaires générales de la Suisse ; on fit avec la France un nouveau traité par lequel on s'engageoit entr'auti es à lui fournir des régimens. En 1806 , Euonaparte donna à son compagnon

()) Y. Conservateur Suisse, tom. 4, p. 327.

STATISTIQUE DE LA SUISSE. IOg

d'armes, Alexandre Berthier, la souverainelé de la principauté de Neuchatel qu'il s'étoit fait céder par la Prusse; en 1810 il réunit le "Valais à la France, y fit construire une route magnifique pour abréger la distance de Paris à Milan , et en fit un département de son vaste empire , auquel il donna le nom de département du Simplon. Oa doit convenir que les deux pays que nous venons de nommer, furent gouvernés avec douceur et modération , jusqu'au moment où ils ont été rendus à leur ancien état, et qu'en général Buonaparte ménagea plus la Suisse que les autres pays soumis à son iufluence ; c'éloit beaucoup pour lui que de laisser à un petit état ? presque enclavé dans les possessions françoises, soa nom et une sorte d'indépendance: cependant depuis qu'il eut manifesté son système continental contre la libre introduction des denrées coloniales en Europe, et contre l'Angleterre , sa rivale , et depuis que son ambition ne connut plus de bornes , il força la Suisse à de grands sacrifices, et exigea d'elle tant de troupes auxiliaires, que les cantons eurent beaucoup de peine à les fournir, malgré les ebarges qu'ils s'imposoient pour satisfaire leur redoutable voisin.

Après la bataille de Leipsick, en i8i3, lorsque les armées des souverains alliés se rapprochèrent des frontières de la Suisse, la plupart des cantons firent des efforts pour conserver leur neutralité et pour préserver leur pajs du fléau de la guerre; mais ces efforts n'eurent aucun succès , et le 21 décembre, 200 mille homme - pénétrèrent en France, en traversant Basle et le Rhin, ou au moins en passant près de celte ville. Genève qui soupiroit après le retour de son ancienne indépendance, fut abandonnée par une foible garnison françoise qui l'occupoit, et ouvrit, le 3o décembre, ses portes à un corps autrichien: h* lendemain elle eut, comme autrefois, son conseil d'état et ses svndics, et elle proclama la restauration de la république.

Quelques troubles intérieurs s'élevèrent, à la vérité, dans la Suisse ; et ti'aziçieanes prélexuions fui ent

mises en avant ; mais la paix se rétablit bientôt par l'intervention îles grandes puissances ; ie congrès , assemblé à Vienne en i8i4 el en i8i5, assura la neutralité de la Suisse ; les 19 canlons furent maintenus avec leurs limites , excepté que Berne , en dédommagement de ses pertes, reçut la ville de Bienne et la plus grande partie de l'évêché de Ba si e , dont Basle et INeuchatei obtinrent aussi quelques portions ; on ajouta à la confédération les cantons du Valais, de Neuchalel et de Genève, qui a voient d'anciens droits à cette faveur, en sorte que la ligue helvétique comprend niainteuant 22 canlons. On convint enfin d'un nouveau pacte fédéral qui se rapproeboit des anciens traités, mais avec plus d'uni té. Le retour de Buonaparte en France , au mois de mars i8i5, répandit de nouveau des nuages dlnquiélude sur la Suisse, ainsi que sur toute l'Europe ; la Diète fit faire des arméniens plus considérables que la Suisse n'eu avoit entrepris depuis des siècles ; elle garnit ses frontières et se prononça ouvertement en faveur de la cause de Louis XVJI!., elle fit même un traité avec les puissances alliées; aussi obtintelle à la paix la démolition de la forteresse do Huningue et un peiit territoire pris dans ie pays de Gcx , pour assurer lescommunications de ses diverses parties ; elle a renouvelé ensuite des capitulations avec la France et avec les Pays-Bas , elle a apaisé quelques troubles qui s'étoient élevés dans le canton d'Undervald , elle a remédié paternellement et autant qu'il étoit en elle, aux maux produits par la stagnation du commerce , l'inclémence des saisons et la rareté des subsistances, et enfin, par de sages réglemens, elle a assuré de tout son pouvoir la tranquillité et le bonheur futur des Suisses qui lui avoient confié leurs plus chers intérêts.

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