PARIS
D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-ÉDITEURS 7, rue Vivicnne, au premier, 7
Maison du Coq-d’Or.
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Les Italiens appellent une préface la gauce d’un livre. Je tâcherai de faire cette sauce courte — autant que possible. Mais avant tout, même avant la
préface, qu’il me soit permis de déclarer que ceci
n’est pas un livre de critique. Ce sont des feuillets d’histoire — souvent légère — rassemblés et cousus très au hasard.
Les bibliophiles trouveront peut-être dans les
Slalucs et Statuettes cinq ou six renseignements susceptibles de me faire admettre dans les catalogues. Je ne demande rien de plus. La biographie est, selon moi, une des plus agréables formules de la littérature ; seulement, il n’y avait pas lieu ici à être tout à fait un biographe. La plupart des personnages présentés dans ce volume sont vivants : il suffisait de saisir quelques traits de leurs physionomies; c’est ce que j’ai essayé de faire.
Je laisse le soin au lecteur de désigner les statues et de choisir parmi les statuettes.
A bien parler, — ce livre est surtout de ceux qui s’adressent plutôt au public qu’à la critique. Il n’apprendra rien de nouveau à la critique; il risque d’apprendre quelque chose au public. Par conséquent, je ne m’attends pas à de grandes démonstrations de la part de celle-là- Et puis, critique moi-même à de certaines heures, je sais que la discussion est un honneur dont on est et dont on a raison d’être avare. Plusieurs de mes confrères ont cru devoir la remplacer par une paresseuse ou in-
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sultante bienveillance. Or, moi, j’ai toujours cherché les occasions de ne pas être bienveillant. Cela tient à cette idée fixe que j’ai : — La bienveillance supprime l’art.
Je m’explique.
Il y a beaucoup de gens qui n’osent pas siffler les mauvais acteurs, dans la crainte de leur faire de la peine et de nuire à leurs moyens d’existence.
Il y a des critiques qui laissent faire les mauvais auteurs, par un sentiment exagéré d’indulgence et de politesse. x *
Ces deux sortes de gens sont coupables au premier chef, en ce qu’ils tolèrent la multiplication
chaque jour croissante des comédiens détestables
et des écrivains absurdes.
Un spectateur ne doit jamais mettre son cœur au bout de sa lorgnette, — pas plus qu’un critique ne doit s’enquérir si l’homme qui vient de faire un
mauvais livre manque de soupe et a une famille sur les bras.
Ceux qui sont aujourd’hui très-hauts par le talent sont précisément ceux pour qui l’on n’a jamais eu de bienveillance.
La littérature est remplie d’imbéciles obstinés et d’intrigants subalternes, qui tiennent une place immense partout où ils se trouvent. Jls écrivent avec des phrases toutes faites, avec des mots consacrés, avec dés pensées admises; ils ramassent les formules dont ne veut plus, et remettent les vieux procédés à neuf; quelques-uns sont à l’affût des épithètes en vogue, ce sont les plus malins; ils abusent des joues, en /leur, des chevelures opulentes, des œuvre! magistrales , des épées enverrouil; ils écrivent ; « Mademoiselle Raehel est tout simplement la plus grande tragédienne de ce temps-ci » qu bien : « Monsieur Alfred de Musset est toujours ce poète charmant que vous savez. » Ou bien encore :
« Cet enchanteur fier et lumineux qu'on appelle Diaz. » 11 n’y a pas de rengaines assez usées pour
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eux, pas de métaphores assez fanées. Ils trempent leur plume dans de la pommade rance.
Eh bien ! la critique, — celte police de la littérature, — laisse tranquillement circuler ces malfaiteurs du style et de la pensée.
Elle fait plus, elle les encourage.
Elle va jusqu’à leur crier : Bravo !
C’est une lâcheté et uqe maladresse. Ce silence est tout ce que yous devez d’égards à un mauvais auteur, quand ce mauvais auteur est votre ami . Vainement cherchez-vous à vous excuser avec ce mot de mademoiselle Gaussin : « Cela nous coûte si peu, et cela leur fait tant de plaisir! » Je dis que l’éloge d’un sot est un grain qui germe toujours et qui produit lôfou tard une plante vénéneuse.
Oh ! qu’ils savent bien ce qu’ils font, ces littérateurs sans littérature, ces hommes de lettres qui remplacent la grammaire par l’aplomb, ces romanciers qui tordent leur imagination comme une éponge pour n’en faire sortir que de la vanité; qu’ils sa-*
vent bien ce qu’ils font, lorsque, dans un foyer de théâtre ou ailleurs, ils se précipitent au cou de la critique, qu’ils l’étreignent, qu’ils l’étouffent de leurs embrassades, qu’ils l’accablent de leurs poignées demains, qu’ils la suffoquent de leurs compliments chauffés à blanc, qu’ils lui entrent jusqu’à la gorge le bâillon de l’amitié !
Les critiques sont naïfs. Ils se prennent aux pièges les plus impudents, et ils se laissent voler leur
libre arbitre comme ils se laisseraient voler leur
montre.
Ils sont sans défiance. Rien n’est plus facile que de leur extorquer deux ou trois colonnes d’approbation. Ils s’en consolent en se disant : — Nous
avons èif la main forcée. *
Avec ce mot, on devient bientôt un critique en
sucre, un fantôme de critique; on en arrive à ne plus cultiver, dans tout le jardin de la rhétorique, que la petite fleur inodore de la complaisance ; on - a des encensoirs pour toutes les canonisations in-
distinctement, — et le feuilleton, semblable à une auberge où tout le monde est maître, excepté le maître, demeure ouvert principalement aux piqueassiettes, aux amis et aux amis des amis.
Hélas ! combien de feuilletons du lundi et des autres jours qui pourraient prendre pour enseigne : Au Cheval blanc ou A la Croix blanche. Ici on loge à pied ou à cheval, à drame ou à roman.
Les critiques ont encore plusieurs excuses dans leur sac; mais des excuses ne sont pas des raisons. Quand ils ont battu des mains à une pièce ri-
dicule ou qu’ils ont parfumé d’éloges un livre honteux, quand ils ont bien menti à eux-mêmes et aux autres, quand ils ont faussé l’opinion publique et jeté la perturbation dans l’art, ils murmurent
en souriant : « Bah ! cela est sans conséquence ! » *
Ou bien : « Personne n’y sera trompé. »
Cela est sans conséquence ! Le croient-ils, en effet? Qu’ils sachent donc qu’en élevant un piédestal aux brutes, ils se creusent une fosse à eux-
mêmes. Qu’ils sachent donc que la louange tombée de leur plume imprudente va devenir un brevet entre les mains de celui qui l’a reçue, et qu’au bout de quelques ans ils le retrouveront calme et béat, assis à leurs côtés et exploitant ce brevet. Si la plupart des bons auteurs ne se font pas aujourd’hui cinquante mille francs de revenu, la faute en est aux mauvais auteurs, race parasite qui ne vous tire un coup de chapeau que pour mieux vous mettre la main dans la poche, serpents engourdis qui se réchauffent à la chaleur de l’éloge, entrepreneurs de tous ouvrages au rabais, gâte-métiers, gâte-papiers, déshonneur d’une Société des gens de lettres !
Personne n’y sera trompé? Si; le public! le public, qui croit à la chose imprimée, a l’autorité d’un nom; le public, qui attend la décision de*la critique
pour se faire une décision, le public K qui ne peut pas admettre qu’on veuille se moquer de lui !
La littérature n’est pas comme le théâtre; elle n’a pas besoin de comparses, d’autant plus qu’en lit-
térature, ce sont les comparses qui étouffent les premiers rôles, qui mangent leurs appointements et qui ont les plus beaux habits.
En Chine, on noie dès leur naissance les enfants bossus ou contrefaits; — en littérature, il serait peut-être barbare d’agir de la sorte avec les cagneux de la fantaisie, les boiteux du paradoxe, les tortus de la paillette et les borgnes du bon sens; mais si vous ne les noyez pas, du moins ne leur vantez pas tous les jours l’élégance de leur taille, la grâce de leur port, la sûreté de leur coup d’œil ; ne dites pas au cul-de-jatte : — Monsieur que vous marchez bien ! et au pied bot : Que vous dansez à ravir ! Faites plutôt que la critique devienne pour ces infortunés un établissement orthopédique où on essaie de les redresser en les taillant, en les coupant, en les bistourisant, en les tirant par les bras et par les jambes!
Mais surtout pas de bienveillance.
La bienveillance, — c’est l’anarchie.
Voltaire, qui a écrit de si basses lettres de flagornerie et d’encouragement, n’a été bien inspiré qu’une seule fois, lorsqu’il écrivit à un perruquier, mauvais poète : « Faites des perruques ! »
Ayant donc eu l’occasion assez fréquente d’engager pas mal de mes amis à faire des perruques, il est assez naturel que je ne m'attende pas à un chœur laudatif sous les arcades des journaux. On me dira peut-être qu’avec une telle raideur on ne fait guère son chemin , et que les concessions sont la vie des gouvernements et des intelligences. Ne croyez donc pas cela! Ce qu’on s’attire d’arnitiés inconnues compense bien quelques rancunes publiques. — « S’associer ou périr! » disent certains auteurs. Non! Les associations coûtent trop. Il se glisse toujours, dans les cénacles, des gens par qui notre conscience est gênée tôt ou tard. Je fraternise avec la plupart des écrivains de mon âge, mais je marche seul. Je n’endosse les opinions littéraires de personne.
On m’accusera peut-être d’irrévérence envers
plusieurs renommées consacrées; on me reprochera sans doute d’avoir gratté au talon cette superbe idole qui a nom : — Alexandre dumas -auguste
MAQUET-GAILLARDET-GOUBAUD-DENNERY - LEFÈVRE-LEU- YVEN-BRUNSWICK - FÉLICIEN MALEFILLE-DAUZATS-ANICET
bourgeois, etc., etc. — J’avoue que ce Vichnou aux trente-six mille incarnations ne suscite en moi qu’un ébahissement prolongé et me semble , en beaucoup de circonstances, totalement étranger aux progrès du roman, du théâtre, du voyage et de la critique. Je n’ai pu m’empêcher de reproduire ces observations dans les Statues et Statuettes; j’ai voulu mesurer curieusement la taille de ce titan, — titan à la façon des éléphants gonflés qui se dandinent à l’étalage des marchands de jouets, dans le passage Choiseul. Les personnes sensées comprendront aisément que je lui préfère Balzac, Nodier, Vigny, George Sand.
Si l’on met dans un livre tout ce qu’on ne peut pas mettre dans les journaux, — à plus forte raison doit-on mettre dans les préfaces tout ce qu’on n’ose pas mettre dans les livres. La préface c’est l’homme.
« Ami lecteur » disait-on autrefois; — « ennemi auteur » répondait-il souvent; et la préface, accoudée au bord du tome, le cajolait longtemps pour l’inviter à entrer. C’était une parade qui attirait du monde à l’intérieur : on entrait alors dans un livre comme on entrait chez Nicolet. — De nos jours, on connaît trois ou quatre préfaces célèbres : la préface de Cromwel, la préface ivre de Barnave , la préface de Mademoiselle de Maupin. Pour ma part, je verrais avec quelque regret la jeune littérature renoncer à ces sortes de manifestes toujours intéressants, et quelquefois mieux qu’intéressants. — Le mot secret d’une époque se trouve souvent au détour d’une préface.
Un auteur ne peut parler que de tout le monde , dans son livre. Ce n’est que dans sa préface seulement qu’il a le droit de parler un peu de lui-même; — et, à mon sens, c’est bien le moins qu’on puisse lui accorder. N’est-ce pas juste, par exemple, qu’il me soit abandonné une dizaine de pages à cette fin de prévenir le lecteur qu’ayant vendu depuis longtemps mon corps et mon âme à la littérature,
il ne considère point ce volume comme un fait isolé et ne devant plus se renouveler, — mais qu’il ait au contraire à s’attendre, de ma part, à une série non interrompue de productions? N’est -ce pas juste d’avertir que je suis autre chose qu’un passant? que je suis un romancier, un poète, un auteur dramatique, un bibliophile, que je serai peutêtre un critique, enfin?
Mon Dieu, oui — tout cela! — Et, résolution, calme, gaie humeur, mon passeport est en règle. J’irai de la sorte jusqu’au bout. Quel sera ce bout? Peu importe ; ma vie est là , et avec ma vie mon bonheur. Le bonheur des écrivains est dans leur pensée; ils portent leur paradis dans leur tête. Que le monde leur refuse l’or, la famille, le triomphe, la pitié, ils ont mieux que cela : ils ont les triomphes inouïs de leurs rêves, l’or éblouissant de leur imagination, le luxe de leur intelligence. Du fond de leur pauvreté, ils peuvent encore braver les riches et les plus riches. Ils ont tous les jours des heures de bonheur que n’ont pas les autres. Ils souffrent, mais ils ne s’ennuient jamais. Pour une secouée d’ar-
bre qui leur envoie des odeurs au visage, ils ont des délices dont l'âpreté ne sera jamais connue par les hommes qui vont à la Bourse. Je vous le dis, une vie de poète vaut une mort de poète. Des extases telles que les nôtres ne peuvent s’acheter trop cher.
Amis, — soyons bons envers ceux qui n’ont pas la pensée, ne leur envions rien de ce qu’ils possèdent. Au fond, voyez-vous, ils ne possèdent rien ; ce sont des castors, nous sommes des oiseaux. Ils se construisent de petites huttes avec leur queue qui leur sert de truelle. Nous suspendons nos nids aux branches des grands chênes. Ils barbotent, qu’est-ce que cela nous fait !
Me voilà presque au dénoûment de ma préface, et, comme cela arrive toujours, je n’ai pas ditla moitié de ce que j’avais à dire. Encore quelques mots cependant.
Je respecte mon métier. Je cherche à m’instruire tous les jours. J’ai toutes les bonnes et toutes les hautes ambitions. Toutefois, je ne suis ni impa-
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tient, ni hargneux, — deux défauts qu’on impute avec injustice aux jeunes gens pour prix de quelques mots goguenards échappés çà et là à leur plume.
11 m’eut été plus agréable (cela n’a pas dépendu de moi) de me présenter au public avec un ouvrage de plus d’importance. Mais nous sommes gens de revue, de prochaine revue. Voici les principaux travaux terminés que j’espère pouvoir publier sous peu :
1 0 les oubliés et les méprisés — fujures littéraires de la fin du dix-huitième siècle. Deux volumes compacts, comprenant : Linguet, Mercier, Rétif de la Bretonne, Dorât -Cubières, Olympe de Gouges, Dorvigny, Le Cousin Jacques, Gorgy, Desforges, Baculard d’Arnaud , le chevalier de Mouhy, Plancher-Valcour, Suzanne de Morency, etc., etc. — Ces études , ou plutôt ces résurrections , ont été imprimées dans le Constitutionnel de 1849 à 1851.
2° le duc de noyal-treffléan ; roman en qua-
Ire tomes. Cet ouvrage considérable a paru il y a trois ans dans les colonnes du journal la Patrie , sous un titre provisoire (les Chemises rouges ) qui a produit sur beaucoup de gens l’effet d’une mystification, car il n’est pas plus question de chemises dans le susdit ouvrage que de salé aux choux dans les proverbes de M. Octave Feuillet. Peu de personnes à Paris ont lu ce roman, dont les arêtes excessives sont faites, il est vrai, pour rebuter cette classe de lecteurs qui n’achètent les journaux du soir que pour consulter le cours delà Halle aux farires ou les jouissances des quatre-canaux. — Par compensation, les Chemises rouges ont très-préoccupé l’étranger; il en a été publié à Florence une magnifique édition, grand-in- 8° (Le Camice rosse di Carlo I\lonselet, prima vers ione italiana di Giuseppe Gatanii ; — Firenxe , per Carlo Soldi in Condotta ; 1849 Tipografia di Luigi Niccolai ); et les libraires de Belgique ne se sont pas fait faute de me contrefaire. le duc de noyàl-treffléan est dédié à M. André Thomas, mon ami.
3° suite du tableau de paris ; un volume.
-4° monsieur ük cupidon, nouvelle S pour les femmes; un Vulunie composé de :
M. de Cupidon.
La Bouteille vide cl les Feuilles de rose.
Le poulet.
Finissez ou je sonne !
Aristide F 4 **
Jeanne Talon.
Le Moulin.
Berdriquet et son romancier, lia bel.
Ces productions frivoles, mais traitées avec beaucoup de soin, ont vu le jour dans la Presse, V Epoque, Y Artiste et Y Evénement .