LOUIS ÉNAULT
J^oDtainebleau, l^^^ août 1862.
Il y a deux ans à peine, au milieu de ces vastes espaces plantés d'arbres, et si longtemps déserts, que sillonnent aujourd'hui les douze boulevards rayonnant de l'Arc de l'Etoile, je savais une maison chère à tous ceux qui l'ont connue. Elle n'avait qu'un tort; mais il était impardonnable, et elle l'a durement expié : elle se trouvait sur le chemin du nouveau Paris. On l'a rasée.
Ses ormeaux sont coupés; ses jardins sont pavés de grès verts, et leurs belles allées, converties en trottoirs, ont vu couler des flots de bitume là même où tant de petits pieds firent craquer le sable d'or : c'est à peine si les yeux qui l'aimaient reconnaissent aujourd'hui la place où elle était.
Une riche étrangère, qui se montrait digne de sa fortune par la façon dont elle en usait, avait fait bâtir cette maison sur des plans imaginés par elle; aussi ne ressemblait-elle à rien de ce qui l'entourait.
Quand la comtesse de Forgach, Hongroise de nation, quitta son héroïque patrie, après les derniers événements qui l'ensanglantèrent, elle vint s'établir à Paris.
Paris est la seconde patrie de tout le monde.
Les terrains n'avaient pas encore atteint les prix extravagants auxquels on les cote aujourd'hui. La comtesse avait donc pu tailler largement. Son jardin de ville eût été un parc à la campagne. Une clôture de grosses pierres laissées brutes enfermait son petit do-
maine. Dans les intei*stices ménagés entre ces pierres
f)ar le hasard, un peu de terre végétale nourrissait a sobre racine de quelques plantes pariétaires, dont l'escadron léger s'élançait à Tassant de ces remparts, — non pas pour les renverser, mais pour les couvrir de fleurs et de verdure. De l'autre côté de cette muraille une haute futaie de grands arbres, auxquels on n'avait pas eu besoin de mettre des faux cols en ferblanc ou des gilets de flanelle, poussant à l'air libre, dans la terre du bon Dieu, — sans avoir été déplantés et replantés, — agitaient leuis grands panaches dans le vent. Les promeneurs les plus indifférents s'arrêtaient devant cette oasis pleine d'ombre et de fraîcheur, et tout le monde enviait le possesseur inconnu qui avait si bien réussi à cacher sa vie.
La grille s'ouvrait juste en face d'un massif inextricable de lianes, de plantes grimpantes, d'arbustes et d'arbres de mille essences diverses, qui arrêtaient la vue à vingt pas : il faillait tourner assez longtemps à travers un labyrinthe d'allées serpentines avant d'apercevoir la maison, dans laquelle on pénétrait par un petit porche rustique, que des clématites, des vignes folles et une magnifique glycine décoraient 4e leurs feuilles de pourpre, de leurs étoiles d'argent et de leui* pampres festonnés.
La principale pièce de cette belle demeure révélait aoi premier coup d'œii les habitudes et les goûts de la pei*sonne qui avait concentré là toute sa vie. Elle occupait à elle seule un tiers de la maison, et montait du rez-de-chaussée jusqu'au deuxième étage. Deux grandes galeries superposées, laissant tomber de leurs balcons aériens des drapeiies aux plis nombreux et riches, faisaient le tour ée cette salle, digne d'un palais comme d'un musée. Des arcades hardies, posées sur de légères eolonnettes, d'une sveltesse qui semblait fragile, couronnaient ces balcons et venaient mourh* à la voûte qu'effleurait la pointe de leur ogive. On arrivait aux deux étages par la double spirale d'un escalier s' enlaçant avec une souplesse de couleuvre autour d'un pilier ^ui m<mtait jusqu'à la voûte, peinte en bleu d'outre-mer à semée d'étoiks d'or.
STJSLLiU 5
Cet intérieur étrange était éclairé par une vaste fe* nêtre à double châssis mobile : l'un de verre blanc, l'autre de vitraux peints, de telle sorte que l'on y pouvait faire le jour à son gré. Tantôt la glace transparente laissait tomber la lumière pure sur la statue ou le tableau qu'on voulait étudier : tantôt, tamisée par les vitraux, cette lumière se répandait comme une pluie de rayons décomposant toutes les couleurs du prisme, et ajoutait à cet ensemble exquis des plus idéales créations de l'art le prestige d'une pénombre mystérieuse. Partout, dans cette pièce grandiose et bizarre, on devinait la présence d'une femme intelligente, et l'on sentait jusque dans les moindres détails l'activité d'une vie à la fois élégante et sérieuse. Sur cette table, un livre ouvert; sur ce piano, la partition nouvelle; sur ce chevalet, une esquisse ébauchée; tout avertissait le visiteur qu'il était dans le sanctuaire d'une âme choisie.
La comtesse de Forgach était en effet une nature heureusement douée : on ne pouvait lui reprocher que de posséder trop d'aptitudes diverses et de se répandre sur trop de choses; car, pareille à ces beaux fleuves facilement débordés, elle perdait en profondeur ce qu'elle gagnait en étendue ; elle n'en prenait nul souci, étant trop grande dame pour avoir des prétentions d'aucune sorte. Arrivée aux limites de ce certain âge fatal aux femmes, et que ses triomphes passés devaient lui rendre plus cruel, elle avait abdiqué avec une grâce parfaite.
Elle assurait cependant qu'elle avait horreur du monde depuis qu'il n'était plus à ses pieds, et qu'elle s'était retirée dans une solitude pour n'y voir personne. Elle ajoutait seulement qu'elle restait chez elle le dimanche et qu'elle demeurait trop loin pour fermer sa porte au nez des gens. Ses matinées furent bientôt à la mode. Elle était sur le chemin du Bois; on allait chez elle en allant autre part. Ce n'était pas un voyage, et les Parisiens aiment les choses faciles : le plaisir même leur semble meilleur quand il ne leur a rien coûté.
Rien de plus charmant, du reste, que ces matinées de la comtesse. Les jeimes femmes arrivaient chez elle
légèrement animées par la course, n'ayant d'autre, fard que celui de la santé, les joues teintes de l'incarnat de la vie, belles en plein jour, la poitrine gonflée de cet air généreux et balsamique qui se parfume en passant dans les rameaux ; les hommes venaient sans façon en habit de matin.
Ajoutez que la noble Hongroise, par cela même qu'elle n'appartenait à aucune des petites coteries qui fractionnent le monde parisien, pouvait offrir à toutes un terrain neutre. Aussi, bien des gens qui n'allaient point les uns chez les autres aimaient assez à se rencontrer chez elle et à se voir de temps en temps, sans qu'il en coûtât rien à leurs passions, à leurs préjugés, à leur vanité ou à leur orgueil. On se trouve toujours à l'aise chez les étrangers. C'est là un des privilèges de l'hospitalité qu'ils nous accordent avec tant de grâce : on est chez soi presque autant que chez eux.
La vaste pièce dans laquelle Mme de Forgach se tenait d'ordinaire, — et c'était là qu'elle recevait toujours, — si bien appropriée au faste des réunions d'apparat, ne se prétait pas moins heureusement à tous les arrangements de la vie intime; elle semblait faite à souhait pour que chacun s'y groupât à son gré avec ceux (jui lui plaisaient ou qu'il aimait. La causerie à deux, la meilleure de toutes, s'abritait à l'ombre d'une colonne; la conversation générale s'animait autour d'un chevalet; une Minerve indulgente protégeait un tête-à-téte en fermant les yeux.
La comtesse, qui avait vécu dans toutes les capitales de l'Europe, avait des relations véritablement cosmopolites, et les cultivait avec un soin extrême. C'était à elle que l'on adressait de tous les coins du monde les célébrités qui devaient occuper un moment les loisirs blasés des Athéniens du dix-neuvième siècle. Personne ne savait mieux qu'elle leur ménager un brillant début. Elle se gardait bien cependant de faire des invitations en leur honneur; mais d'habiles indiscrétions couraient dans les groupes, et le dimanche suivant tout le monde était à son poste.
Notre histoire commence par une de ces matinées solennelles.
Le ban et l'arrière-ban de ses fidèles s'étaient donné rendez-vous pour prendre d'assaut le salon de la comtesse. Elle attendait un célèbre pianiste, son compatriote, depuis une semaine à Paris, et qui n'avait encore paru nulle part. Avant même d'arriver, il occupait déjà tout le monde : c'est un des privilèges de la gloire.
« Si j'étais roi, disait un Allemand enthousiaste, je ferais tirer le canon chaque fois qu'il devrait jouer.
— Et moi aussi.... pour qu'on l'entendît un peu moins! » répondait un Français plus calme.
Cependant l'illustre maître, gâté par de longs succès, et à qui les femmes de son pays avaient trop souvent versé la douce ivresse de leurs louanges, peu soucieux nlaintenant d'un fleuron de plus à sa couronne, oublia que la moitié de Paris l'attendait.
Un frisson d'impatience courut bientôt dans les rangs pressés, et l'on put saisir le murmure vague, mais significatif, d'une réunion désappointée. Quant à Mme de Forgach, elle était très-visiblement contrariée et ne savait trop quel dédommagement offrir à ses hôtes. Il eût fallu beaucoup de présomption, ou encore plus d'humilité, pour oser se mettre au piano, quana le moindre accord allait réveiller dans tous les esprits la pensée d'une écrasante rivalité.
Vers quatre heures et demie, quand déjà les moins fanatiques commençaient à faire leur deuil de l'espoir évanoui, la porte du salon s'ouvrit à deux battants et le valet de pied — on annonçait encore à Paris dans ce temps-là — jeta d'une voix sonore le nom de lord Ashbury.
La comtesse de Forgach, fort occupée du babil d'une spirituelle Polonaise qui embrouillait à plaisir l'histoire déjà fort compliquée d'une de ses amies intimes, dont le monde s'incpiiétait depuis huit jours, tendit au nouveau venu une main assez distraite.
Cependant l'Écossais (lord Ashbury était Écossais) prit la main qu'on lui tendait, la secoua, selon l'usage plus cordial que galant de son pays, et, décrivant un demi-cercle, vint se placer devant Mme de Forgach.
« Permettez-moi, comtesse, de vous présenter une de mes compatriotes, qui est presque de mes parentes et tout à fait de mes amies : lady Stella Mac-Lean. -»
Cette fois, la comtesse se retourna tout à fait et se leva pour saluer l'étrangère.
ïl est assez difficile d'apprécier avec quelque sûreté la beauté d'une femme en toilette de ville. On la voit peu, et on la voit mal. Lady Mac-Lean était emprisonnée dans un vaste châle tombant à plis droits de sa nuque à ses talons, et croisé sur sa poitrine. C'était le temps des chapeaux à passe étroite. Le sien, exagérant la mode, ainsi du reste qu'il arrive assez souvent aux étrangères, trompées par leurs faiseuses, encadrait d'un peu trop près l'ovale allongé de son visage. Une barbe de dentelle noire, qu'elle avait choisie épaisse, sans doute à cause du froid assez piquant ce jour-là, cachait, bien qu'elle l'eût relevée en entrant, une partie de son visage. On voyait seulement qu'elle était blonde et blanche. On voyait aussi ses yeux. C'étaient de grands yeux, ni bleus, ni gris, ni noirs, mais d'une transparence glauque, presque verte, et si clairs et si franchement lumineux qu'ils faisaient songer à une goutte d'eau de mer traversée par un rayon de soleil. Ils attiraient et ils retenaient.
La jeune femme, après avoir promené un regard complaisant sur les statues et les tableaux de Mme de Forgach, alla s'asseoir modestement dans un coin pour écouter une petite Parisienne qui se disposait à chanter. C'était une jeune fille, élève favorite d'une cantatrice à roulades, et elle gazouilla sa romance avec la gentillesse d'une fauvette de salon.
Dès les premières notes, lady Mac-Lean avait prêté l'oreille, et eUe écoutait comme écoutent celles pour qui la musiqpie est im langage divin, — et savez-vous rien de plus charmant que l'attention sérieuse, intelligente, d'une jeune et jolie femme, dont l'âme se révèle sur son visage, et à qui l'expression sculpte, pour ainsi dire, une beauté nouvelle dans sa beauté même?
La fauvette n'était pas un rossignol; cependant elle se servait avec assez de goût d'une petite voix maigre et pointue, paraissant plus grêle encore dans cette vaste pièce, qui réclamait de tout autres moyens. Mais elle était très-jolie; aussi trouva-t-on qu'elle avait bien chanté; le monde l'applaudit, comme il applaudit d'ordinaire, avec cette indulgence banale et insignifiante qui ôte tout leur prix aux marques de sa faveur. Lady Mac-Lean fît comme le monde, et, sans aller jusqu'à dëchirer ses gants dans un accès d'enthousiasme qu'elle n'éprouvait point, elle frappa délicatement ses deux mains l'une contre l'autre, en remuant la tète de haut en bas.
Lord Ashbury qui, sans doute, lui reconnaissait le droit d'être plus difficile, l'interrogea du regard; pour toute réponse, lady Mac-Lean fit im léger mouvement des bras et sourit doucement. Exactement traduits, ce sourire . et ce geste voulaient dire : « Eh mon Dieu 1 ce n'est pas ma faute, et puisque l'on trouve que c'est bien, je n'y puis que faire ! »
Le gentilhomme était probablement trop sincère pour se contenter d'une pareille raison; aussi leva-t-il son doigt à la hauteur de ses lèvres en faisant à sa compagne comme un signe d'amical reproche.
Puis il quitta sa place et alla dire un mot à l'oreille de la comtesse, qu'il ramena toute joyeuse vers lady Mac-Lean.
« Madame, dit celle-ci à l'étrangère, mon excellent ami m'assure que vous chantez à merveille, et je suis toute disposée à le croire, car il me semble que vous devez posséder tous les talents, comme vous avez toutes les grâces.... Ne nous accorderez-vous point la faveur de vous faire entendre?
— Si vous pensez tant de bien de moi, madame, répondit lady Mac-Lean en souriant, il vaut mieux pour
tout le monde que je ne vous enlève pas vos illusions.
— Je suis bien certaine que ces illusions, comme vous les appelez, ne valent pas encore la réalité ! Milord prétend que vous avez une voix superbe I
— Milord est un ami compromettant, dit la jeune femme en tirant son gant.
— Votre main est glacée, s'écria la comtesse qui venait d^effleurer les doigts blancs de la jeune femme.
— Un simple frisson. C'est toujours ainsi quand je vais chanter.
— Et elle se guérit en chantant! fît lord Ashbury.
— Guérissez-vous donc bien vite! Mais si vous ôtiez votre chapeau, continua la comtesse, vous seriez plus à l'aise; ces brides doivent étrangler la voix.
— Otez, ôtez! dit l'Écossais enthousiaste, ôtez le châle et le chapeau. »
H savait bien que mieux on verrait celle qu'il avait amenée à son bras, plus elle semblerait charmante.
Lady Mac-Lean fit tout ce qu'on lui demandait avec une docilité d'enfant; une fois dépouillée de ses enveloppes, elle apparut dans le radieux éclat de sa beauté. Elle avait la taille élégante, tout à la fois svelte et majestueuse, et ce port et cette démarche qui faisaient jadis reconnaître la présence des déesses, alors même qu'elles voilaient leurs célestes attributs.
Sa robe du matin, qui paraissait simple, mais dont la coupe habile faisait valoir ce qu'elle prétendait cacher, accusait aux yeux d'un connaisseur — aux yeux d'une femme — une science de coquetterie consommée. La promenade au Bois et le chapeau sur la tête une demi-journée, avaient peut-être dérangé quelque peu la symétrie de sa coiffure ; mais elle ne parut point s'inquiéter de ce désordre, qui, sans être un effet de l'art, n'en donnait pas moins à son visage je ne sais quel air de piquante originalité. Quoique plus belle encore que jolie, ces grâces négligées lui seyaient. Aussi, quand elle eut passé ses longs doigts dans les bandeaux légèrement ondulés qui couronnaient ses tempes et faisaient autour de ses joues comme une auréole d'or pâle et fluide, pareille aux nimbes glorieux que les artistes des âges naïfs faisaient rayonner autour de la tête des
jeunes saintes, un murmure flatteur et comme un frémissement de louanges, qu'elle ne parut point entendre, s'ëleva de toutes parts et vint jusqu'à elle. Ce changement à vue fut comme une transfiguration dont tous les témoins furent éblouis; si on eût osé, on l'aurait applaudie pour la remercier d'être aussi belle.
Elle fit quelques pas vers le piano.
c Pas le piano.... l'orgue ! dit lord Ashbury à l'oreille de la comt^e.
— Cela vous regarde! je n'ose plus rien demander; conduisez-la dans la galerie d'en haut. y>
L'escalier qui occupait tout le fond de la pièce, en face de la grande fenêtre en ogive, était couronné par un vaste buffet d'orgue accosté de hautes figures d'anges aux ailes à demi déployées, portant comme des cariatides un entablement décoré de sculptures superbes. L'escalier tout entier était du plus heureux effet décoratif. Mais ce n'était point pour l'admirer que tous les yeux se dirigèrent vers lui, quand lady Mac-Lean, appuyée au bras de lord Ashbury, en franchit les premiers degrés. Les yeux charmés la suivaient dans les courbes de la spirale qui, tour à tour, la montraient et la cachaient. Quand elle passait d'une marche à l'autre, avec un léger balancement de tête et je ne sais quelle ondulation des plis de sa robe derrière elle, ses moindres mouvements savaient plaire.
En touchant le seuil de la galerie, au moment de disparaître derrière les grands tuyaux du buffet, elle s'arrêta, se retourna et promena sur l'assemblée ce regard à la fois calme et profond par lequel l'artiste prend en quelque sorte possession de son public.
Mme de Forgach arrivait près d'elle.
Un grand jeune homme, aux lèvres minces et sarcastiques, à l'œil fin et moqueur, qui se tenait non loin de l'orgue, examinait, avec une attention plus curieuse que bienveillante, le groupe assez étrange formé par nos trois personnages : la comtesse, imposante dans son embonpoint naissant; l'Écossais, bizarrement juché sur ses longues jambes maigres, droit comme un jonc, roide comme un pieu, exprimant d'avance par une pantomime vive et trop animée le naïf contentement
qu'il éprouvait; lady Mac-Lean, dans toute la splendeur de la beauté, très-émue, mais cachant son émotion sous un sourire, comme font souvent les femmes.
« Monsieur de Maldive, dit Mme de Forgach à ce précoce observateur, en lui montrant de Toeil un casier à roulettes bourré de partitions, voulez-vous bien nous faire passer cette musique? »
Celui-ci présenta aussitôt à lady Mac-Lean des Souvenirs d'Italie, des Échos d'Allemagne, des Soirées de Florence et des Nuits de Venise.
« Mille grâces! fit-elle, sans même regarder cette bibliothèque musicale, je tâcherai de me rappeler quelque chose. »
M. de Maldive crut voir son front s'illuminer, et son œil jeta un éclair au moment où elle posa sur le clavier deux longues mains blanches, fines et souples.
La salle fut aussitôt remplie de puissants accords.
Ce n'était là qu'un prélude, mais l'auditoire était déjà subjugué. La femme du monde venait de faire place à l'artiste souveraine : sous ses doigts inspirés et dominateurs l'ivoire et l'ébène s'animèrent et frémirent; l'orgue obéissait comme un esclave, et traduisait sa pensée dans un langage expressif et grandiose. Les conversations, continuées d'abord à voix basse, s'interrompirent tout à coup et l'on écouta.
Cette sympathie mystérieuse, qui s'établit parfois si vite entre l'auditoire et l'artiste, et qui double aussitôt la puissance de l'être heureux et privilégié qui la fait naître, réunissait-elle déjà les âmes dans ses liens forts et doux? Je ne saisi mais lady Mac-Lean joua comme on joue seulement quand on sent qu'on est compris de ceux par qui l'on est entendu.
Elle préluda longtemps, passant d'un ton à l'autre, essayant des modulations inattendues et des effets nouveaux, comme pour mieux connaître les ressources de l'instrument qu'on lui livrait.
Puis cette furie de notes se calma, et l'orgue ne fut plus que l'accompagnement d'una voix grave, pleine et sonore, admirablement posée, s'attaquant avec une remarquable énergie à cet air fameux de Stradella :
Pieta di me, signore, Pieta di me dolente,
qui fut, dit-on, le rachat d'une vie; mélodie vraiment sublime, pleine de pitié, pleine de terreur, où vibrent toutes les tragiques émotions qui peuvent bouleverseï' les âmes.
La voix de contralto de lady Mac-Lean était vraiment faite pour exprimer la passion : elle en avait les ardeurs et les frémissements.
Aussi, lorsque après avoir débuté par im chant large et simple, s'animant elle-même à ses propres accents et s'échaufifant au brûlant génie du maître qu'elle interprétait, elle reprit pour la seconde fois la magnifique phrase de son introduction, elle mit dans son chant une angoisse si pathétique, elle laissa deviner un déchirement d'âme si cruellement douloureux, qu'un frisson courut dans toute l'assemblée. On eût dit que c'était vraiment sa cause qu'elle plaidait, en chantant cet hymne inspiré; que c'était pour elle qu'elle invoquait cette pitié sacrée, la plus divine et la plus humaine des vertus, et que c'était sa propre vie qu'elle voulait racheter.
Tous les hommes, comme dans un transport, se levèrent comme pour mieux acclamer ce talent magnifique, et un long applaudissement éclata. Il fallut suspendre quelques instants la lin du morceau.
Ce fut l'artiste qui se remit la première : trois accords frappés vigoureusement commandèrent de nouveau le silence. On était si avide de cette voix superbe que l'admiration elle-même se tut pour entendre encore. On voulait saisir jusqu'aux vibrations les plus fugitives de Ces accents magiques qui donnaient un charme à la douleur même : plus d'un œil bleu, plus d'un œil noir s'étaient mouillés.... Belles et nobles larmes, celles que l'enthousiasme fait couler et qui arrosent les créations idéales de l'art!
Stella reprit donc son hymne au millieu d'un silence presque religieux. C'était à peine si, de temps en temps, un murmure, si faible qu'on l'eût cru timide, montait de la foule et venait mourir aux pieds de la chanteuse.
Jamais succès ne fiit plus complet, et il semblait s'accroître encore par le prestige d une mise en scène pleine de poésie.
Les petites pièces sont fatales aux plus belles voix, qu'elles étouffent ou assourdissent. Mais, au contraire, dans cette galerie haute et vaste les notes montaient jusqu'aux voûtes librement, et dans l'essor acquéraient toute leur sonorité. La musique doit venir d'en haut : les tribunes sont la véritable place de ceux qui l'exécutent, et les voix qui descendent vers nous semblent avoir je ne sais quelle pureté aérienne et céleste. Peutêtre aussi, au milieu de ces belles œuvres, réunies par la patience et le goût de la comtesse, se trouvait-on mieux préparé à recevoir toutes les influences de l'art grand et sérieux dont la musique sacrée est sans contredit l'expression la plus haute, la plus parfaite et la plus accomplie, parce qu'elle prend l'âme tout entière, l'arrache aux préoccupations d'un monde misérable, et, comme l'aigle sa proie, l'emporte dans son vol.
Lady Mac-Lean, très-habile à juger de l'effet qu'elle avait produit, et voulant calmer l'impression de terreur sous laquelle, pour ainsi dire, se courbait son auditoire, adoucit tout à coup le sombre éclat de sa voix, et ce fut avec ime tendresse infinie et une sorte de sérénité dans la douleur qu'elle soupira cette dernière strophe :
Meno seyeri, démenti ognora, Yolgi tuoi sguardi Sopra di me H
A peine les chants eurent-ils cessé que ^admiration enthousiaste s'abandonna, libre de toute contrainte, à ces démonstrations hyperboliques dont le monde devient si facilement prodigue dès qu'il juge à propos de sortir de sa froideur officielle. Avec lui, c'est tout ou rien : cette fois, ce fut tout I jamais cantatrice italienne, après sa cavatine triomphale, ne fut accueillie par un
* Tourne yen moi des yeux moins sévères, tempérés déjà par la clémence.
plus universel Brava! bra/vaH Les femmes se levaient en agitant leurs mouchoirs, les hommes prenaient le chemin de la galerie pour aller voir de plus près celle qui venait de leur donner des émotions si profondes et si douces.
Lady Mac-Lean quitta l'orgue et parut sur la dernière marche de Tescalier. De cette place, elle put être aperçue par la réunion tout entière, qui Tapplaudit avec un redoublement de transports. Elle s'arrêta une seconde et salua légèrement, non pas comme une actrice qui met la main sur son cœur et reconnaît toujours un maître dans son public, alors même que ce maître semble un esclave idolâtre, mais avec l'assurance modeste d'une femme qui sait son prix, qui mérite l'hommage qu'on lui rend, et qui ne voit autour d'elle que des égaux. Cette distinction ne pouvait échapper à une société d'élite, habituée à saisir les nuances les plus délicates des choses I.
a C'est une vraie grande dame I dit à son voisin la vieille marquise de Varennes, écoutée dans ce mondelà comme un oracle, et qui, disait-on, avait rendu dans sa vie beaucoup plus d'arrêts que de services.
— Vous pouvez ajouter que c'est une fort belle femme I répondit le jeune homme auquel s'adressait la marquise, et dont l'origine russe se trahissait à première vue.
— Là-dessus je me tais, mon cher Sergi; c'est un point qui vous regarde plus que moi, et je m'en rapporte à vous. »
En ce moment, l'étrangère justifiait pleinement tous les éloges du jeune Russe, M. le comte Imérieflf, que Mme de Varennes, depuis longtemps amie de sa famille, appelait de son petit nom, Sergi.
Lady Mac-Lean n'avait pas encore pu redescendre, car l'escalier était littéralement couvert par la foule qui venait à sa rencontre. Debout, grande, élancée, immobile sur la marche qu'elle n'avait pas quittée, elle les dominait tous de sa personne comme de son talent.
Sa main, appuyée sur la rampe de veloura, en écartant légèrement le bras du corps, laissait mieux voir les belles et nobles proportions du buste; la tête, un
peu rejetée en arrière, semblait admirablement posée sur un cou aux fines attaches; les lèvres entr'ouvertes, encore frémissantes de l'émotion du chant, laissaient voir, comme un éclair blanc, l'émail des dents éblouissantes; ses joues, naturellement pâles, s'étaient légèrement teintées de rose dans l'animation du triomphe; l'enthousiasme de l'assemblée avait fini par la gagner peu à peu, et, dans le rayonnement de sa beauté, on l'eût prise pour la Muse du chant.
Le soleil qui, en ce moment, dardait ses rayons obliques à travers les vitraux de la grande ogive, placée précisément en face d'elle, tombait sur sa tête, et la couronnait d'un diadème de feux dorés, comme la madone de quelque cathédrale, et à la séduction de cette beauté si vraie ajoutait encore je ne sais quel prestige qui devait laisser dans tous les souvenirs une empreinte désormais ineffaçable.
Lord Ashbury, l'introducteur de lady Mac-Lean, fut remercié, fêté, choyé, complimenté, et il jouit de son triomphe avec un orgueil beaucoup plus visible que celle à qui revenait la véritable gloire.
« Si vous restez encore cinq minutes, dit-il à sa compagne, je ne réponds plus de rien 1 ils sont capables de s'atteler à votre voiture!
— Pour aller où je veux, j'aime mieux mes chevaux,
riposta lady Mac-Lean, qui étudiait en ce moment la littérature à la Comédie française. Partons !
— Ohl pas encore! fit Mme de Forgach en s'approchant d'elle avec une soudaine effusion de tendresse.... Vous venez d'avoir un succès digne de votre admirable talent et de votre adorable voix ; encore un air comme celui-là, et vous montez aux étoiles!....
— Ce n'est pas précisément là que nous voulons aller maintenant, milord et moi, répondit lady Mac-Lean, et nous devons nous retirer.
— Je n*ose insister.... mais n'oubliez pas mes dimanches! :»
Stella, au bras du vieux lord, descendit l'escalier, et, pour sortir, traversa la galerie au milieu des hommages.
Lord Ashbury, un pied sur le seuil, salua de la main un petit homme à la mine fière, à l'air hautain, que lady Mac-Lean avait déjà remarqué; car, seul de tous ceux qui se trouvaient chez Mme de Forgach, il l'avait écoutée sans lui donner aucune de ces marques d'approbation dont les autres se montraient si prodij^es. Elle leva les yeux et rencontra un regard sombre et froid, qui piqua sans doute sa curiosité, car elle parut envelopper l'homme tout entier dans une de ces inspections rapides auxquelles pourtant rien n'échappe.
Ce nouveau personnage était large d'épaules, mince de taille, brun de visage; il avait la tête grosse, le front grand, des cheveux bouclés, si noirs qu'ils semblaient bleus, et des prunelles de ce brun orangé qui prend vite, sous l'influence de la passion, des teintes fauves et métalliques; ajoutez des dents trop petites et trop blanches, la main d'une femme et le pied cambré.
Malgré elle, Stella le regarda deux fois.
« Quel est donc ce chevalier de la Triste figure ? demanda-t-elle à son guide.
— Un Espagnol.
— Comme don Quichotte! et on l'appelle?
— Le duc d'Osma.
— Je plains la duchesse!
— H n'est pas encore marié.
— Tant mieux pour sa femme! »
Us passèrent.
Le valet de pied mit quelque temps à retrouver la voiture de lady Mac-Lean au milieu des équipages qui encombraient toutes les allées du parc, et des chevaux de selle impatients, que les grooms avaient peine à tenir en main.
Stella, enveloppée dans son long châle, les bras croisés sur sa poitrine, debout sur le petit porche allemand encombré de fleurs, retourna la tête vers le vestibule.
« n ne vient pas ! » lui dit son compagnon.
Pour toute réponse elle haussa les épaules, et, sans doute afin de le punir, légèrement, sans prendre la main qu'il lui offrait, elle s'élança dans la voiture dont on venait d'abaisser le marchepied.
Le sable craquait encore sous les roues qui emportaient la jeune lady, et déjà la comtesse de Forgach se voyait assaillie de mille questions auxquelles il lui eût été impossible de répondre.
« Tout ce que je sais, disait-elle, vous le savez comme moi : c'est qu'elle s'appelle lady Mac-Lean, qu'elle chante à ravir ef qu'elle est belle.
— Oh! nous nous en sommes bien aperçus, fit le jeune Russe que nous avons nommé tantôt Sergi et tantôt le comte Imérieff.
— Il eût suffi de vous regarder pour en être sûr, tant il y avait d'admiration sur votre visage expressif! dit le vicomte de Maldive avec son sourire ironique.
— On peut tout laisser voir quand on n'a rien à cacher, riposta la marquise de Varennes, toujours bienveillante pour Sergi.
— Il n'en est peut-être pas de même de son héroïne, dit, en s'approchant des deux jeimes gens, une femme sur ses retours, mais qui ne semblait point avoir jamais été jolie, — sans quoi elle eût sans doute été bonne; — je me défie des inconnues.
— Vous les traitez un peu comme vos amies! reprit M. de Maldive sur un ton aigre-doux; mais ne dites pas encore de mal de celle-ci : c'est à peine si vous l'avez vue!... et elle trouvera des défenseurs.
— Depuis quand, vicomte, ètes-vous charitable?
— Depuis moins de temps que vous n'êtes méchante....
— Ceci a l'air d'une impertinence, mais vous êtes si emprunté dans ce rôle de paladin, défenseur des belles opprimées, qu'il faut bien vous pardonner quelque chose.
— Elle nous tombe du ciel comme un aérolithe, ajouta un nouvel interlocuteur qui voulait séparer les combattants. Jusqu'ici personne de nous ne l'avait encore aperçue.
— C'est ce qui vous tiompel dit l'Espagnol que Stella venait d'examiner atec tant d'attention.
— Ah! monsieur le duc d'Osma connaît lady Mac- Lean? riposta sa voisine avec une voix de tête d'une àpreté singulière. Voilà qui nous fait espérer de curieuses révélations. »
Un petit groupe se forma tout aussitôt et entoura le duc.
« Je ne tiendrai nullement ce que madame veut bien promettre pour moi, fît celui*«ci; connaître est un mot beaucoup trop fort, et je ne cofinais point celle dont j*ai entendu ici le nom pour la première fois, mais j'ai vu souvent lady Mac-Lean....
— Et où cela donc... si la chose peut se demander sans indiscrétion?
— Au bois de Boulogne.
— Ah! elle va au Bois, murmura une jeune Anglaise qui avait quelque prétention à bien monter à cheval; c'est une amazone! et qui donc l'accompagne?
— Elle n'est pas accompagnée, elle est suivie, » répliqua l'Espagnol en soulignant les deux mots de la voix.
Ici l'attention redoubla.
Tout autre que le duc eût peut-être trouvé quelque plaisir à se voir tout à coup le centre d'un mouvement de curiosité si marqué, et l'homme écouté d'un de salons * réputés les plus brillants et les plus spirituels de Paris. Mais il était Castillan, et sa fierté seule égalait sa froideur. Ce fiit donc d'un ton calme et même un peu dédaigneux qu'il reprit:
« Vous m'en demandez vraiment beaucoup plus que je n'en sais.... et que je n'en voudrais dire. J'ai rencontré quelquefois lady Mac-Lean, mais jamais à vos heures élégantes, jamais au bord de ces pauvres lacs où les Parisiens s'entassent comme des gens cpii n'ont ni le sentiment, ni le goût de la nature; pas même le long de cette fameuse Allée des Cavaliers, piste naturelle des poneys que l'on entraîne au galop de chasse. Non ! celle-là choisit des recoins écartés : il lui faut le Désert, — une solitude relative, — le Canton de la Retraite ; la petite plaine sablonneuse et plantée de sapins qui s'étend du côté de Madrid, — une miniature des forêts
de Norvège; — endroits charmants où vous n'allez pas, vous autres gens du bel air : c'est là qu'on la rencontre.
— On signifie je, dit le vicomte de Maldive; mais je n'ai garde de vous interrompre, ces dames ne me le pardonneraient point.
— Non, sans doute ! firent toutes à la fois trois ou quatre jeunes femmes qui voulaient savoir la fin de l'histoire.
— Eh bien, continua le duc, je l'ai rencontrée assez souvent dans les quartiers que je vous dis..,, voilà tout! Elle monte parfois un hack irlandais à la robe alezan doré, et qui est assurément une des meilleures bêtes que vous ayez à Paris; parfois aussi elle passe comme le vent sur un magnifique cheval noir, plein de feu et d'action, aussi peu dressé que possible, et qu'elle conduit avec autant d'habileté que de hardiesse et d'énergie : il doit y avoir de l'acier sous son gant.
— Voilà qui devient tout à fait piquant, dit la comtesse de Forgach; le drame ne se noue pas encore, mais l'exposition, fort habilement faite par M. d'Osma, est pleine de promesses; ma nouvelle amie est une véritable héroïne de roman. Je la trouve complète, et il ne lui manque absolument rien, pas même le cheval traditionnel, le coursier des ballades, aux crins épars, noir comme la nuit, rapide comme l'ouragan, qui l'emporte dans la tempête, au bord des grands bois. Bravo! monsieur le duc, vous devenez poète!
— C'est sans doute la faute du sujet! fit en souriant du bout des lèvres l'Espagnol, qui rentrait dans son calme superbe.
— Mais, reprit, après un instant de silence, le jeune comte Imérieft, vous ne nous avez pas encore dit avec qui chevauche cette belle amazone?
— Je n'ai jamais vu près d'elle qu'un homme de suite, qui ressemble aussi peu à vos grooms de papier mâché, sautillant sur leur selle, que cette fière lady aux petites poupées de salon qui passent leur vie à s'habiller, babiller et se déshabiller.
— J'aime à voir comme vous nous traitez! dit la comtesse en souriant.
— Vous savez qu'à Paris les personnes présentes sont toujours exceptées.
— Je demande la description du groom modèle, reprit le comte Imérieflf.
— Ce groom idéal est un homme d'au moins cinquante ans, à la tenue militaire, roide et droit comme un piquet, grand et maigre, qui ne fait pas un pli sur la haute selle où il est juché, correct comme un cava- ^ lier de Pancienne école de Versailles, du temps où les Français savaient monter à cheval; ayant, du reste, un type kalmouck si fortement accusé, que tout d'abord j'avais pris sa maîtresse pour une Russe.
— Qu'avez-vous donc, général? demanda la comtesse de Forgach à un personnage grave, le général Baratine, qui s'était tenu à l'écart dans un coin du salon depuis que lady Mac-Lean était entrée chez la comtesse, mais dont on avait pu remarquer la profonde attention pendant qu'elle chantait, l'émotion non moins grande qaand il l'avait vue sortir, et la distraction rêveuse depuis qu'elle n'était plus là. Le geste de surprise mal contenue qu'il avait fait en entendant le duc d'Osma dire qu'il avait cru longtemps que lady Mac-Lean était russe, justifiait assez l'exclamation de la comtesse.
— Mais je n'ai rien, en vérité! répondit le général d'un air qu'il crut dégagé.
— Lady Mac-Lean n'est pas russe, reprit un jeune homme timide et qui n'avait pas encore trouvé l'occasion de placer un mot; vous avez entendu qu'elle est écossaise.... d'ailleurs, son nom l'indique!
— Un nom n'indique rien, reprit le comte de Maldive; tant de gens ont volé celui qu'ils portent. Une femme, d'ailleurs, s'appelle d'ordinaire comme son mari, et vous savez que les Écossais, aussi bien que leurs voisins les Anglais, épousent un peu partout. Rien ne vous dit donc, mon cher ami, que cette noble étrangère soit russe, française ou allemande.
— Je ne crois pas qu'elle soit russe, dit la comtesse : je m'en serais aperçue; elle a tout à la fois trop d'élégance et de laisser aller pour être allemande, continua-t-elle en baissant la voix, et en jetant les yeux autour d'elle pour s'assurer qu'elle ne blessait personne dans son salon cosmopolite; elle n'est pas française davantage, car ses façons, auxquelles je déclare ne trouver rien à redire, n'ont pas ce
je ne sais quoi où se reconnaissent à première vue les plus charmantes femmes du monde, et d'un autre côté, il y a peut-être dans ses yeux une puissance d'expression, et, quand elle chante, je ne sais quelle profondeur de sentiment assez rare chez la nation aimable, mais un peu légère, qui nous donne l'hospitalité.
— Je vous remercie pour ces dames, dit M. de Maldive en saluant profondément.
— Après tout, reprit le comte Imériefî, lady Mac- Lean est assez blonde et assez blanche pour être née dans le beau pays que Shakspeare appelait poéticpiement a: le nid flottant des cygnes. j>
— Impossible! dit à son tour un jeune Florentin, trop beau pour avoir besoin de talent, et qui faisait de la sculpture pour se donner Tair de faire quelcjue chose. N'avez-vous donc pas remarqué comment elle fait sonner le si.^ C'est tout à fait la bocca romana! Croyez-moi, si elle eût passé sa jeunesse à broyer le caillou saxon, elle n'aurait ni cette justesse d'intonation, ni cette pureté d'accent. C'est une Italienne!
— Les Italiennes ne sont pas si grandes dames, répliqua le vicomte : elles sont souvent fort belles, mais leur beauté manque presque toujours de distinction.
— Distinction, convention! murmura le sculpteur dans un dédaigneux aparté.
— Le fait est, dit le comte Imc'Tieif, qu'olle a l'air d'une reine.
— Qui sait? fit M. de Maldive, c'est peut-être une reine.... de théâtre. Les lords aiment assez à se marier dans ce monde-là.
— Croyez- vous donc, riposta le jeune Russe, auquel la supposition de M. de Maldive ne semblait point particulièrement agréable, croyez-vous que si un pareil talent, une telle beauté, une si brillante jeunesse, eussent jamais paru sur un théâtre, toute l'Europe ne l'eût pas su le lendemain ? On fait jouer maintenant le télégraphe pour nous apprendre qu'une vieille danseuse a été rappelée la veille au soir à San-Carlo, à la Scala ou à la Fenice; et vous croyez que si ce miracle eût éclaté sur une scène quelconque, tous les dilettantes du monde ne l'auraient pas su le lendemain'?
— Vous avez raison, répondit le sculpteur, et quoiqu'elle ait une des plus merveilleuses voix qui se puissent entendre, Je crois pourtant qu'on ne l'a jamais entendue ailleurs que dans un salon. Mais ne vous y trompez pas, elle n'est pas aussi jeune que M. le comte Imérieff semble le croire.
— C'est que vous n'avez pas remarcpié comme moi cette bouche d'enfant, ce frais sourire et ce teint d'une blancheur transparente....
— Ahl vous l'avez bien regardée, j'en conviens, fit le sculpteur en riant; mais je l'ai mieux vue : que voulez-vous? c'est mon étati Elle porte deux petits signes au coin de l'œil, qui sont pour moi révélateurs; elle a au moins....
— Voyons, voyons! combien a-t-elle1# demandèrent aussitôt trois ou quatre voix impatientes, des voix de femmes, bien entendu.
— Eh! mais, elle doit avoir au moins.... vingt-cinq ans! }»
Les hommes se mirent à rire, et l'autre moitié de l'assemblée trouva que ce n'était pas la peine de faire tant de façons pour décerner un brevet de jeunesse.
« Qu'est-ce qui n'a pas vingt-cinq ans ? demanda une jolie petite femme, blanche et rose, la femme du général Baratine, à laquelle, malgré certaines apparences enfantines et une fraîcheur merveilleusement conservée, on en donnait au moins trente; qu'est-ce qui n'a pas vingt-cinq ans?
— Toutes celles qui les ont eus ! » répondit M. de Maldive.
Cependant le général s'était rapproché du groupe où l'on discutait avec une certaine vivacité les mérites et les qualités de lady Mac-Lean, et il avait suivi les diverses péripéties du débat avec une attention qui, pour être silencieuse, n'en était pas moins profonde.
« Le général, qui a tout vu et qui sait tout, n'aurait-il point quelques judicieux avis à nous donner sur la question? demanda le comte Imérieff à son compatriote.
— Non, mon cher Sergi, et c'était pour m'éclairer que je vous écoutais si bien.
— Ah! la chose vous touche à ce point! fit du haut de la tête la dame rose et blanche, en jetant à son mari un regard où il y avait tout à la fois du dépit et de l'ironie.
— Eh! ma chère, il s'agit d'une jolie femme, vous ne me pardonneriez point de rester indifférent, j'imagine?
— Aussi n'avez-vous garde de l'être, continua l'agressive petite personne : vous en oubliez boire et manger! Il est sept heures, nous dînons à Saint-Sulpice et je ne suis pas encore habillée. Adieu, comtesse, ajoutât-elle en se tournant vers Mme de Forgach : aidez-moi à couvrir la retraite!
— Vous n'avez pas besoin d'aide, ma toute belle, dit Mme de Forgach, en lui tendant la main, et je ne voudrais pas vous en donner pour sortir de chez moi. »
Mme Baratine fit une révérence plus grande qu'elle, et disparut en emmenant son mari.
«Est-elle jalouse, cette petite tigresse! dit Mme de Forgach.
— Non, répondit M. de Maldive, elle n'est que méchante, et sa jalousie est une ruse de femme pour être méchante plus à l'aise. »
Déjà, depuis quelques instants, un assez grand nombre des habitués de la comtesse avaient quitté son salon. Le départ du général et de sa femme dispersa bientôt le dernier groupe.
Cette matinée qui fut la première initiation de lady Stella Mac-Lean à la vie parisienne, devait laisser des souvenirs aux divers témoins de ses brillants débuts.
La comtesse de Forgach était heureuse de pouvoir offrir à ses amis un salon agréable, curieux, renouvelé, et dans lequel passaient l'une après l'autre toutes les célébrités européennes; elle voulait que l'on vît à ses
matinées l'auteur du drame applaudi, ou même de l'opéra sifflé; elle eût été malheureuse si le romancier à la mode n'eût pas posé au moins deux dimanches dans un coin de sa galerie; c'était chez elle que débutait le nouveau ténor; chez elle que le poète blond balbutiait son premier sonnet.... Elle le voulait, elle y tenait, et on l'eût sérieusement désobligée en contrariant cette fantaisie à la fois innocente et hospitalière.
Mais lady Mac-Lean, qui avait tout à la fois le talent et la beauté; lady Mac-Lean, dont tous ceux qui venaient de l'entendre allaient ce soir même répandre le nom dans Paris, lady Mac-Lean qui serait la véritable lionne de la saison, placerait hors de pair le salon qui aurait le bonheur de la fixer. Pour atteindre un pareil but la comtesse était décidée à ne rien négliger. Son enthousiasme et son bonheur n'étaient point, il est vrai, partagés par toutes ses amies, par celles-là surtout dont l'âge n'excluait pas toute idée de coquetterie, et par conséquent de rivalité avec la nouvelle venue; car elles se croyaient déjà menacées dans leurs possessions respectives, et avec ce pressentiment qui trompe si rarement les femmes, elles se mettaient déjà sur leurs gardes vis-à-vis du danger prochain.
Quant aux hommes, ils se tournaient vers la nouvelle étoile, les uns sans autre intention que d'admirer naïvement ce qui méritait de l'être, les autres, au contraire, avec une arrière-pensée moins dégagée de tout intérêt, et couvant déjà ces désirs inavoués de conquête, que la beauté de la femme, sa distinction, sa grâce, parfois même son étrangeté, font naître dans certaines âmes.
Le duc d'Osma n'échappait pas plus que les autres au prestige de la belle étrangère; mais il y cédait de mauvaise grâce et en luttant; il se vengeait d'une admiration involontaire par un dénigrement systématique et injuste.
« Vous verrez, se disait-il, que cette fière lady sera tout simplement quelque aventurière, une chanteuse inconnue d'un petit théâtre de sixième ordre, perdu au fond de l'Allemagne ou de l'Italie, qui se sera donné un mari in extremis ^ pour avoir un titre et un nom.... Elle aura épousé quelque vieux lord fou d'amour, comme
ils sont assez souvent, dit-on, dans ce pays du spleen et • du brouillard. Elle est belle, sans doute ; mais il y a d'autres belles personnes en Europe ; elle chante bien, si l'on veut.... mais pas mieux que TAlbonil Autant en emporte le vent. »
M. de Maldive, de son côté, n'était pas moins préoccupé de Stella; mais, sans avoir l'humeur hautaine de l'Espagnol, ses dispositions à l'égard de lady Mac- Lean n'étaient pas beaucoup plus favorables : à vrai dire, ce n'était point par excès de bienveillance que péchait M. le vicomte; il regardait assez volontiers les femmes ou comme des difficultés qu'il fallait vaincre, ou comme des énigmes qu'il fallait deviner. Mais il attaquait ces difficultés avec plus d'amour-propre que d'amour, et il soupçonnait généralement que le mot de ces énigmes devait leur être défavorable. Dès qu'il s'agissait de femmes, Lucien de Maldive était pessimiste. On pouvait ajouter que, de sa part, c'était de l'ingratitude, car on disait qu'elles ne s'étaient jamais montrées trop cruelles pour lui.
Quoi qu'il en soit, M. de Maldive, qui s'était trouvé tout près de lady Mac-Lean dans la galerie, avant qu'elle chantât, et à l'orgue pendant qu'elle chantait, l'avait examinée avec la plus minutieuse attention. Quoique jeune encore (il n'avait pas trente-deux ans), Lucien de Maldive était déjà depuis longtemps dans le monde ; esprit observateur et sagace, il s'était appliqué à l'étude du cœur féminin, et il se flattait de lire assez couramment ce livre mystérieux où de plus habiles ont épelé toute leur vie. Il était bien forcé de convenir avec lui-même que chez lady Mac-Lean toutes les apparences étaient favorables : on devinait promptement en elle une nature élevée; la pureté de son âme se reflétait dans la pureté de son regard. Mais il y avait aussi des contrastes étranges : si ses façons révélaient la femme habituée à vivre dans les jfiautes sphères sociales, on n'en soupçonnait pas moins au fond de son âme ce je ne sais quoi de rêveur, de timide, et même, parfois, d'un peu sauvage, que le monde fait perdre assez vite aux femmes. Ces contradictions étaient pour lui comme un attrait de plus.
c Encore un mystère à percer! se dîsaît-il, peut-être un mystère d'Udolphe! Sans doute, la belle aura été victime de quelque ravisseur; elle aura passé sa jeunesse derrière les murailles d'un cloître ou d'un donjon féodal. Peut-être ce bonhomme, aux allures respectables, qu'elle traîne après elle, a-t-il été l'instrument de sa délivrance ou le complice de son évasion; elle lui paye maintenant la rançon de sa liberté! Nous éclaircirons tout cela. Allons! la vie est encore bonne à quelque chose, et cette fin de saison, que je croyais ennuyeuse comme la pluie, me donnera plus d'occupation que le reste de mon hiver.... Mais c'est le cas d'aller dîner au club; c'est là qu'on apprend les nouvelles, car c'est là qu'on les fait.... Peut-être y recueillerai-je quelques précieux renseignements sur ma belle inconnue. »
Tandis que M. de Maldive, tout en faisant ces réflexions, s'en retournait chez lui par la grande avenue des Champs-Elysées an galop de chasse de son cheval, qui le berçait mollement, le comte Imérieff était descendu à travers Ghaillot, et il suivait à pied la route du bord de l'eau pour regagner, par le pont de la Concorde, une rue voisine de la Seine, qu'il habitait au faubourg Saint-Germain. Sergi était beaucoup plus jeune que le duc d'Osma et que le vicomte de Maldive ; plus jeune même que Stella. 11 achevait seulement sa vingt-deuxième année; mais la vie l'avait assez durement traité, et dans cette rude bataille qu'elle nous livre à tous, il avait eu des années de campagne qui pouvaient compter double. Cependant, par un privilège de sa nature, aussi heureux qu'il est rare, rien encore n'avait entamé chez lui ce capital d'illusions, d'enthousiasme, de poésie, de confiance dans les autres, qui est peut-être le plus précieux des dons qu'un Dieu libéral puisse jamais faire à sa pauvre créature.
Les mêmes événements produisent parfois, suivant le caractère de ceux qui les subissent, des résultats bien différents. Tel homme est corrompu par la prospérité, qui rend son voisin meilleur, en lui inspirant une reconnaissance profonde envers la vie et l'auteur de la vie. Celui-ci s'aigrit dans l'adversité; celui-là, au contraire, s'y épure comme l'or au fond du creuset.
Ce fdt précisément ce qui arriva au comte Imérieff. On eût dit qu'il avait joué à qui perd gagne avec la fortune. Les aspirations de son âme pour tout ce qui était grand, noble et beau, en présence d'événements cruels qui eussent pu les refouler en lui, n'avaient fait que se développer et s'accroître. Il eût pu tomber dans un désespoir que tout le monde eût compris ; il eût pu chercher de vulgaires consolations, que beaucoup lui eussent pardonnées, si du moins ils n'avaient pas voulu se montrer plus sévères pour lui que pour euxmêmes : il évita tous ces écueils, et resta honnête et bon en devenant malheureux. C'est là, je crois, la marque d'une nature bien douée, et je n'en demande pas davantage pour juger une âme.
Aussi éloigné des dédains superbes du duc d'Osma que du scepticisme railleiu* et dissolvant de Lucien de Maldive, sans rien savoir de lady Mac-Lean, sans connaître d'elle autre chose que ce qui lui plaisait d'imaginer, et profitant de ce qu'il ignorait tout pour tout rêver, il s'abandonnait complètement au charme de cette beauté, de ce talent, — il eût dit volontiers de ce génie, — qui s'emparait de son âme.
« Être aimé d'une telle femme, se disait-il, ce serait la joie de toute une vie; l'aimer, ce serait déjà du bonheur.... Aimer.... l'aimer! quelle folie! Eh! mon Dieu, la sagesse vaut-elle bien mieux que la folie? Et, jusqu'ici, que m'a-t-elle donné dont je doive être fier? Laissons faire la vie, et si l'amour vient, aimons ! >
On le voit, le comte Imérieff acceptait franchement toutes les chances, sans rien marchander à la destinée, sans lutter inutilement contre elle, sans courir au-devant, mais aussi sans la fuir, avec cette sorte de fatalisme calme, que l'on retrouve plus fréquemment chez les hommes à mesure que l'on se rapproche de l'Orient, leur première patrie. Il était bien décidé à recevoir cet hôte inattendu, mais capricieux, qui ne vient point quand on l'appelle, et qui ne s'en va pas quand on le chasse : l'amour. Gomme il ne se sentait point capable de tromper les autres, il ne lui venait guère à la pensée que les autres pussent vouloir le tromper luimême. Cette confiance généreuse, dont la perte est le
premier et peut-être le plus cruel larcin cpe les années nous fassent, n'est-elle point une des plus indispensables conditions de l'amour, et n'est-ce point trop souvent, parce que nous ne pouvons plus croire, que nous ne pouvons plus aimer?
€ Eh bien ! Dimitri, à quoi donc pensez-vous depuis une heure que vous ne m'avez point dit une parole? vous appelez cela un voyage d'agrément?» demandait Mme Baratine à son mari.
La piquante Nadine avait à son service une certaine voix de tête pointue, sèche et dure, dont elle ne manquait point de se servir quand elle désirait être particulièrement désagréable à quelqu'un. C'est dire qu'elle s'en servait assez souvent avec le général. Dimitri Baratine n'en connaissait que trop le timbre menaçant, et quand il l'entendait, il savait tout de suite à quoi s'en tenir, et se mettait promptement en état de défense. Mais, ce jour-là, soit qu il fût préoccupé ou qu'il commençât à être moins sensible aux petites persécutions de son agaçante moitié, car tout s'émousse en ce monde, même l'épiderme d'un mari, au lieu de désarmer madame par une de ces réponses soumises, auxquelles il ne l'avait que trop accoutumée, il continua de garder un silence farouche. Ce n'était pas le compte de la sémillante Nadine, chez qui sans doute se faisait sentir en ce moment le vif besoin d'une petite discussion conjugale. Aussi toucha-t-elle légèrement du bout de l'éventail le bras de M. Baratine, penché à la portière de la voiture qui les emportait rapidement tous deux. Le général sortit par un soubresaut brusque de la rêverie dans laquelle il était plongé.
< Eh bien ! quoi donc ? Qu'est-ce ? Vous disiez ?... fit-il en se retournant vers sa femme.
— Je disais, monsieur, que vous êtes singulièrement distrait.... Vous n'avez pas trouvé un mot à me dire depuis que nous avons entendu cette chanteuse.... »
La générai rougit imperceptiblement, en répondant à sa femme :
« Mais il me semble, ma chère, que vous n'êtes pas moins absorbée que moi, et depuis que M. de Maldive
VOUS a baisë la main en vous mettant en voiture, je n'avais pas encore vu la couleur de vos paroles. J'ai cru que vous comptiez les arbres de l'avenue, et je n'ai pas voulu vous faire tort d'un platane ou d'un ormeau.
— Voilà une pitoyable défaite! riposta Nadine, et je me soucie de M. de Maldive comme du dernier de vos Cosaques.
— Il vous traite cependant assez mal! fit le général avec une ironie amère, et vous êtes avec lui d'une édifiante douceur.
— Je savais bien que vous aviez aimé passionnément la romance.... il y a une trentaine d'années, répliqua Nadine, qui ne voulait point laisser la conversation sur le terrain où la plaçait son mari, et décidée, d'ailleurs, à pousser jusqu'au bout sa petite persécution; est-ce que cela va vous reprendre ? continua-t-elle, en dardant dans ses yeux un regard clair et méchant, un vrai regard de vipère ; il faudrait m'avertir I
— Me feriez-vous, par hasard, l'honneur d'être jalouse? demanda le général en se retournant tout à fait vers sa femme.
— Vous ne m'en croyez peut-être pas capable ! reprit Nadine avec un sourire douteux.
— J'avais toujours cru que pour être jaloux il fallait aimer.... et.... ^
Le général s'arrêta, laissant sa phrase suspendue, et jeta un regard triste à sa femme, qui ne pamt en prendre qu'un souci médiocre.
Baratine avait fait la triple folie de se marier, puis d'épouser, vieux, une jeune femme, et russe, une Polonaise. Comme beaucoup d'hommes de son temps, échappés par une suite de miraculeux hasards aux dernières guerres de l'Europe, le général Baratine avait connu tous les orages de la vie aventureuse et folle. On assurait maintenant qu'il était en train d'expier ses péchés de jeunesse. Sa femme y tenait la main. Nadine vengeait tout à la fois la Pologne et les maris. L'ancien beaUy il paraît que Dimitri eût été digne de servir dans le régiment des Brummels et des d'Orsays de son époque, après avoir fait longtemps le diable à quatre, se ^voyait maintenant mis au pas, comme un conscrit, par
celle dont la loi le déclarait pourtant le seigneur et maître. C'était toujours cette vieille histoire d'Hercule et d'Omphale, renouvelée des Grecs, et tirée depuis à tant d'exemplaires : Baratine faisait trembler ses Cosaques barbus, et il tremblait à son tour devant le sourcil froncé de cette frêle créature : Nadine était en effet petite et toute mignonne. Ce jour-là, pourtant, comme si des préoccupations plus sérieuses se fussent emparées de lui tout à coup, le général fut beaucoup moins sensible aux coups d'épingle que sa malicieuse moitié prenait plaisir à lui administrer; et comme celle-ci, irritée de son peu de succès, paraissait assez disposée à redoubler ses attaques :
« Je crois, en vérité, que vous êtes folle, lui dit son mari d'une voix que Nadine ne lui connaissait pas, et d'un ton qui ne semblait point admettre de réplique.
— Est-ce que ce serait si grave? déjà! se demanda la générale, et comme elle savait bien jusqu'où elle pouvait aller dans ses grandes audaces, et le point précis où elle devait s'arrêter, elle fit une retraite habile, cachée par une de ces manœuvres de coquetterie raffinée auxquelles Baratine, malgré son expérience de la vie et des femmes, ne manquait jamais de se laisser prendre : cette fois pourtant la tactique n'eut point son succès ordinaire, et, si rusée qu'elle fût, Nadine dut se convaincre, comme son mari en avait sans doute fait plus d'une fois l'expérience dans ses campagnes, qu'il n'est point de capitaine toujours sûr de vaincre. Quand, du reste, elle vit qu'il s'obstinait ainsi dans ses idées moroses, elle ne songea plus à lutter et elle remit à un moment plus propice le soin de reprendre un empire exercé depuis si longtemps, qu'elle ne pouvait s'imaginer l'avoir perdu tout à fait.
Ils continuèrent donc leur route à côté l'un de l'autre, silencieusement, se boudant presque, lui soucieux, elle de mauvaise humeur, — mais dans un bel équipage, traîne par deux superbes chevaux du Mecklembourg, et à coup sûr enviés par les promeneurs du dimanche, petits bourgeois à pied, honnêtes artisans, maris et t'eiimies, allant bras dessus, bras dessous, qui gagnaient failli en marchant trois heures durant, et soif en buvant
la poussière, sans se douter qu'ils étaient plus heureux cent fois avec la paix du cœur et le travail béni, et leur mutuelle affection, et leurs chers enfants courant autour d'eux, que ces deux époux dans leur splendide voiture, prêts à se haïr, — se haïssant déjà.
Lady Mac-Lean, Fhéroïne de cette matinée, avait bien aussi sa part d'émotions. Les applaudissements la suivaient; ils retentissaient toujours à ses oreilles. Elle avait conscience de son succès, et elle était heureuse du sentiment de sa force. Sans avoir remarqué personne particulièrement, elle avait pu s'apercevoir qu'elle produisait sur tout le monde une impression profonde, et elle jouissait naïvement de son triomphe. Ce fut donc avec une cordialité tout à fait expressive qu'elle serra la main de lord Ashbury, en le faisant asseoir dans sa voiture à côté d'elle.
« Eh bien ! mon oncle, — quoiqu'ils ne fussent nullement parents, elle lui donnait parfois ce titre d'oncle avec un enjouement affectueux, — eh bien ! mon oncle, étes-vous content ? M'avez- vous trouvée en voix ? Comment ai-je chanté?
— Gomme un ange ! vous avez été charmante, adorable, divine.... Je me tais, car je n*en saurais jamais assez dire, il faudrait épuiser, pour vous louer, tous les superlatifs du dictionnaire.
— Arrêtons-nous à la première page I je devinerai le reste ; ce sera plus tôt fait. Mais venez dîner avec moi ! je ne veux pas rester seule ce soir.... Je ferai de la musique pour vous, ajouta-t-elle avec une coquetterie charmante.
— Pour moi I Mais en pensant à qui ?
— Oh I à personne, je vous jure I y>
Ashbury savait sa jeune amie si franche et si loyale, qu'il ne pouvait douter de sa parole. Mais, en contemplant tous ces trésors de beauté, toute cette ardeur un moment contenue, semblable aux feuilles des arbres, qu'il voyait devant lui, encore emprisonnées dans le sombre bourgeon, et qui n'attendaient pour briser leurs enveloppes, en éclatant au jour, qu'un rayon de soleil, un souffle tiède et l'appel du printemps, il regrettait tout bas de n'avoir plus l'âge heureux où il est permis d'aimer.
D'où venait donc lady Stella Mac-Lean? Son histoire était-elle aussi sombre et aussi tragique que le supposaient le duc d'Osma et le comte de Maldive?
Essayons de soulever le voile mystérieux qui nous dérobe encore son passé.
Qui n'a pas admiré, dans les galeries de Florence ou de Milan, ces jeunes têtes de vierges et de saintes écloses sous le pinceau de Luini, et dont le voyageur croit parfois retrouver les modèles dans les contrées heureuses que baignent les grands lacs de l'Italie supérieure? Rien de plus exquis que ces beaux visages, à l'ovale un peu allongé et aminci par le bas, mais dont la courbe est si pure; rien de plus suave que ces bouches fraîches aux lèvres de carmin, un peu fines, mais dont la malice n'est qu'un enjouement aimable, et sur lesquelles semble glisser un mystérieux sourire; rien de plus joli que ces joues fermes, veloutées comme la pêche, trouées de fossettes mignonnes, où nichent les grâces, les ris et les jeux; rien de plus doux que ces yeux, dont le regard profond vous attire, et (jue vous ne pouvez quitter; rien de plus noble et de plus intelligent que ces fronts d'une blancheur marmoréenne, et couronnés de belles chevelures d'un brun doré ou d'un blond fauve, dont les ondes naturelles semblent frissonner autour du visage qu'elles encadrent. Si elles n'ont pas encore le charme infini d^ rêverie et l'ex-
Sression ineffable que Vinci a su répandre sur Tadorale visage de cette Monna-Lisa, qui sera éternellement le chef-d'œuvre des portraits et le désespoir des peintres, ces jeunes sœurs de la Joconde ont du moins un incomparable attrait de candeur et d'intelligence, de
tendresse déjà née et de passion près d'éclore. Ces tableaux ne sont peut-être point ceux qui vous attirent tout d'abord : je n'en connais pas qui vous retiennent plus longtemps.
Il y a quelque dix ans, sur la route qui conduit de Florence aux Caséines, ce bois de Boulogne de la Toscane, on pouvait apercevoir, presque toutes les aprèsmidi, à la fenêtre fleurie d'une maison modeste, une jeune et belle créature qui faisait involontairement songer à ces adorables madones. Les habitués de la promenade élégante connaissaient bien cette maison : d'eux-mêmes, en approchant, les chevaux intelligents ralentissaient leur allure, et plus d'uil cavalier repassait deux fois pour mieux voir celle qu'il avait déjà vue. C'était une toute jeune fille : elle avait dix-sept ans à peine. Souvent elle travaillait à sa broderie ; plus souvent encore elle lisait. Le coude sur son genou, la tête dans sa main, tout entière à son livre, encadrée, comme un tableau vivant, dans les festons d'une glycine dont les feuilles violettes se mariaient aux étoiles d'argent d'un grand jasmin, elle eût égalemeni tenté les pinceaux d'un peintre et la plume d'un poète : on en eût fait une vignette ou un sonnet. Elle était du reste si complètement absorbée dans sa lecture ou si bien appliquée à sa tâche, qu'elle ne paraissait point s'apercevoir de l'admiration qu'elle excitait. Je ne sais si on lui avait dit qu'elle était belle les yeux baissés ; mais elle baissait souvent les yeux : ses paupières larges, plus brunes que ses joues ou son front, sillonnées de veines bleuâtres et transparentes, étaient
roulant la vie à flots. Si son visage gardait encore quelque chose des maigreurs de l'adolescence, dont elle sortait à peine, tout son corps annonçait une organisation robuste; elle n'avait ni la taille penchée, ni l'épaule infléchie que l'on remarque trop souvent chez les jeunes filles; mais, au contraire, elle portait fièrement sa petite tête, sur un col assez long, qui prenait dans le mouvement l'ondulation gracieuse du cygne;
on eût dit que ses bras, nus jusqu'au coude, d'une proportion exacte et d'une forme parfaite, déjà fermes de contour, étaient taillés dans un marbre rose; ils se joignaient, par un poignet mince et délicat, à des mains qui n'avaient rien de la chétive et prétentieuse élégance c[ue les femmes appellent aujourcrhui la distinction : elles avaient, au contraire, la paume assez large, avec une fossette accusée à la naissance de chaque doigt, et des doigts très-longs; de ces doigts souples, habiles et qui semblent prédestinés à la culture de tous les arts. Ce type de main a été souvent donné par les peintres du seizième siècle à leurs héroïnes préférées. Cette jolie enfant était mise le plus simplement du monde : sa robe, noire ou blanche, — elle alternait de l'une de ces couleurs à l'autre, — montait chastement jusqu'au menton, sans qu'aucun ornement égayât sa simple étoffe. Elle réservait tout son luxe pour sa coiffure, qu'elle n'avait pas achetée, et tressait elle-même deux admirables nattes de cheveux blonds aux reflets mordorés, sur lesquels semblait glisser un rayon de soleil couchant, qui ceignaient deux fois sa tête et couronnaient son front d'un diadème plus précieux que celui des reines. Parfois, quand elle avait terminé son chapitre, laissant le livre ouvert sur sa table, une de ses mains allongée sur ses genoux, l'autre pendant paresseusement, ses yeux pleins de lumières, d'un éclat singulier, mais d'une couleur incertaine et changeante, errant vaguement sur la foule des piétons, des cavaliers et des équipages, elle avait l'attitude immobile et l'expression impénétrable de ces beaux sphinx d'Egypte qui nous proposent des énigmes depuis six mille ans.
Parmi ceux qui regardaient ainsi la belle jeune fille eu passant, peu la connaissaient : personne n'allait chez elle. On savait qu'elle ne recevait point et que sa porte était gardée sévèrement; On adorait le seuil de sa maison, mais sans le franchir.
La fortune, si rarement d'accord avec la nature, n'avait pas traité l'aimable enfant selon ses mérites. On ne pouvait regarder cette charmante créature sans penser qu'elle était faite pour toutes les splendeurs de
la vie heureuse. Rien ne semblait trop beau pour sa beauté : c'était pour elle qu'au fond des golfes de Ceylan la perle blonde s'irisait de ses teintes les plus pures; pour elle cpie l'opale revêtait ses reflets de nacre changeante ; pour elle que, dans les mines de Golconde, étincelaient les feux des diamants; elle était la sœur de ces beaux lis dont parle l'Ecriture, qui, sans avoir jamais rien tissé, doivent cependant porter des robes plus magnifiques que Salomon dans toute sa gloire. Le printemps l'aimait comme sa reine, et jetait des fleurs sous ses pas; les rossignols kii chantaient leurs plus douces chansons; les roses avaient plus de parfums quand elle les cueillait, et foulée par son pied mignon l'herbe se relevait plus fraîche et plus verte.
Mais Stella n'était pas riche, ou du moins elle ne l'était plus, ce qui est peut-être encore pire.
On comprend tous les dangers qui, dans un siècle comme le nôtre, ou, pour mieux dire, dans tous les siècles, doivent résulter d'un tel désaccord entre la vie et la destinée, entre les aspirations et les moyens, entre la poésie et la réalité, ces deux ennemies éternelles. Disons, toutefois, que jusqu'ici Stella était restée sage; ajoutons même qu'elle n'avait pas eu grand mérite à l'être : son cœur n'avait pas encore parlé, et elle avait vécu hors du monde. Elle ne voyait guère qu'une vieille Italienne d'âge discret et de maintien respectable, qui, après l'avoir élevée avec le plus grand soin, la servait comme une maîtresse et l'aimait comme une fille. Dame Angéla, — c'était le nom de la gouvernante, — avait immédiatement sous ses ordres un domestique encore très-vert, quoiqu'il eût la cinquantaine, et dont les traits kalmouks fortement accentués étaient assez d'accord avec son nom d'Ivan pour qu'il ne fût pas possible de mettre en doute sa nationalité.
Stella ne se connaissait point de famille. On lui avait dit que sa naissance avait coûté la vie à sa mère ; quant à son père, on ne lui en avait jamais parlé. Elle se souvenait cependant qu'autrefois, quand elle était toute petite, un homme qui paraissait triste et bon venait assez souvent la voir, et qu'il causait avec elle dans la même langue qu'Ivan; il s'informait avec soin des progrès qu'elle avait faits, l'embrassait beaucoup et repartait. Peu à peu ces visites devinrent plus rares; puis elles cessèrent tout à fait, et elle ne le vit plus. D'abord, elle s'informa de lui; mais, comme on ne ût à ses questions que des réponses qui ne la satisfaisaient point, elle n'en parla plus; cependant elle continua d'y penser beaucoup, puis elle y pensa moins, et enfin l'oublia, — comme on oublie, hélas! ce que l'on ne voit plus tous les jours. < Loin des yeux, loin du cœur! » dit le plus mélancolique des proverbes.
La première enfance de notre héroïne s'était passée dans une petite villa, sur les bords d'un lac qui, si sa mémoire était fidèle, devait s'appeler du joli nom de Lugano. Quand elle eut huit ans, dame Angéla l'emmena avec elle en Allemagne, la promenant de ville en ville, et lui donnant des maîtres avec qui elle parlait cette rude langue des barbares, si dure aux gosiers harmonieux du Sud. C'est là qu'elle avait vu pour la dernière fois le cher et tendre ami de son enfance.
Peu de temps après leurs adieux, elle-même avait quitté l'Allemagne pour revenir en Italie. Avec quelle joie son oreille musicale avait entendu sonner le si dans la bouche chantante de ses compatriotes ! Quel bonheur de ne plus être poursuivie par ces syllabes gutturales et rauques qui lui semblaient si âpres ! comme elle s'était sentie heureuse en retrouvant les
rives de son beau lac, les grands rochers couverts de mousse, ombragés de sapins, au milieu desquels s'était écoulée sa libre enfance, qu'elle avait escaladés avec ses compagnes, enfants comme elle de la sauvage nature, pieds nus et cheveux au vent. Mais, cette fois, elle n'avait fait qu'un trop bref séjour dans ce joli paysage, si cher à ses souvenirs : Angéla ^n'avait point tardé à l'amener à Milan, et à la conduire à Rome. Plus tard, elles étaient venues à Florence.
La ville sombre et fière et de sévère aspect l'avait d'abord effrayée quelque peu : elle s'y trouvait bien seule. Le tète à tête avec Ivan et Angéla, en se prolongeant indéfiniment, finissait par perdre quelque peu de son charme. Mais Florence, malgré ses grands airs et sa mine revêche, est une ville galante, et la patrie d^adoption de toutes les jolies femmes. Cette atmosphère, toujours embaumée du parfum des fleurs, semble exciter au plaisir, et il ne fallait pas moins que la prudence et la sagesse d' Angéla pour garder intact le précieux trésor que chacun lui enviait.
Quand la jeune fille allait voir quelque belle fonction à l'église Santa-Croce, c'était à qui lui offrirait l'eau bénite pour effleurer le bout de ses doigts; à la promenade, c'était à qui chercherait son regard, presque toujours voilé sous ses longues paupières; paraissaitelle au théâtre, les lorgnettes quittaient la scène et assiégeaient sa loge. H y avait autour d'elle comme un souffle amoureux, dont elle sentait déjà les caresses. Cependant personne ne lui avait encore parlé d'amour, et aucune bouche ne lui avait dit les mots qui troublent l'âme des jeunes femmes. Elle en était encore, comme disent les Italiens dans leur belle langue, à cette primavera de la femme qui est à la vie ce que le printemps est à l'année.
Sa mise était toujours simple; mais elle était la sienne et non celle d'une autre : on l'eût reconnue entre mille. La paille d'Italie, si belle de ton, si fine de grain, — à Florence surtout, — eût-elle jamais valu cette délicieuse mantille à la milanaise, qu'elle n'avait pas voulu quitter, et dont la dentelle noire rehaussait si heureusement le doux éclat de sa chevelure dorée?
Angéla était fière de cette beauté, cent fois plus ou'elle ne l'eût été de la sienne, et c'était plaisir que de voir avec quelle vanité mêlée de crainte elle la montrait aux Florentins, tout en ayant grand soin de les tenir à distance.
Stella était-elle heureuse d'une telle vie? C'est certainement ce qu'il eût été difficile de dire ; mais les pressentiments de l'avenir commençaient à l'agiter : elle étaât dans cette attente toute pleine de frémissements qui fait palpiter le sein des jeunes filles, quand Va sonner pour elles l'heure mystérieuse de l'amour.
C'est à ce moment qu'un changement sensible s'opéra tout à coup dans les façons et l'humeur d'Angéla : elle devint d'abord toute soucieuse, puis inquiète et triste. Bien qu'elle s'efforçât de cacher à sa pupille ses préoccupations trop visibles, Stella ne put s empêcher de les remarquer, et comme elle l'aimait tendrement, elle l'interrogea pour la consoler. Angéla essaya de mensonges plus ou moins habiles ; Stella, droite et simple, crut ce qu'on lui disait et n'insista plus. Mais, malgré les efforts et l'habileté de la gouvernante; malgré son économie qui faisait vraiment merveille; malgré Tordre parfait que nous l'avons vue introduire dans la maison, une chose que Stella n'avait jamais connue depuis qu'elle était au monde, une chose dont le seul nom est triste, — la gêne, — vint tout à coup jeter son ombre sur cette vie paisible, calme et régulière.
La tenue de sa maison avait toujours été des plus simples : on n'avait cependant rien négligé pour l'éducation de Stella ; elle avait reçu des leçons de musique des meilleurs maîtres de l'Italie et de l'Allemagne, qui avaient très-habilement cultivé sa remarquable voix. Ivan, qui montait à cheval comme un centaure, en
avait fait une véritable amazone et raffermi si santé chancelante et délicate par les salutaires e%rcices d'une gymnastique au grand air. On ne l'avait point du reste bourrée de science ; elle n'avait pas fait les six classes et la rhétorique des pensionnats à la nDde, et elle eût été tout à fait incapable de passer des eiamens et d'obtenir des diplômes. Cette Italienne était ignorante comme une Espagnole. Il est vrai que soi esprit naturel, plein de saillies et d'une vive originalité, suppléait, par ses dons heureux, à ce qui pouvait lui manquer d'ailleurs. En voyant cette belle créature au franc sourire, au front pur, à l'œil clair, à la mine ouverte, respirant la santé, élancée, droite cDmme la plante vigoureuse qui monte librement vers le ciel, on ne songeait guère à lui demander ce qu'elle savait ou ce qu'elle ne savait pas. On se contentait de la regarder, et on la remerciait d'être belle et de se laisser voir.
Si dame Angéla, aussi sévère aujourd'hui que 1& plus respectable matrone, avait jamais été coquette^ c'est ce que personne n'eût pu dire, pas même Ivan qui la connaissait depuis bientôt vingt ans; mais il fallait du moins lui rendre cette justice qu'au milieu des périls sans nombre qui entourent partout la jeunesse et la beauté des filles pauvres, elle avait gardé Stella avec un soin jaloux. Elle avait évité à la jeune fille tout contact et tout froissement dangereux. Chose rare partout, plus rare peut-être en Italie, à dix-sept ans, son cœur dormait encore, et dormait d'un sommeil sans rêve. Comme toutes celles qui n'ont jamais eu la peine de la gagner, elle ignorait le prix de ce que les hommes appellent, avec un dédain hypocrite, « le vil métal. y> Quand elle avait demandé une chose et qu'on la lui avait donnée, elle ne songeait guère à s'informer de ce qu'elle avait pu coûter. Mais, soit que ses^ désirs fussent modérés ou les ressources d' Angéla considérables, elle avait été bien rarement refusée.
Ainsi . qu'il arrive souvent dans la vie des femmes, l'imprévu jouait chez elle un assez grand rôle. L'accessoire dominait de beaucoup le principal, et elle dépensait plus pour ses caprices que pour ses besoins;
l'agréable l'emportait sur l'utile, et le superflu lui coûtait plus que le nécessaire.
Ce superflu fut impitoyablement supprimé du jour au lendemain. La jeune fille s'étonna quelque peu et questionna; elle fiit payée de défaites qu'elle voulut bien prendre pour des raisons. La mobile créature se ploya d'ailleurs assez docilement au nouveau genre de vie qu'on lui imposait.
Quand les femmes ne s'abandonnent point aux exigences des futilités mondaines, elles peuvent réduire leur budget à un chiffre auquel celui des hommes ne descendrait pas sans péril. On fit donc des économies dans la villa des RoseSy — c'était le nom que l'on donnait à la maisonnette des Caséines. Ces économies furent pratiquées, du reste, avec tant d'intelligence que peu de gens purent les soupçonner. Les maîtres de musique, que Ton avait d'abord payés largement, continuèrent de venir, alors même qu'on les paya moins: ils s'étaient attachés à leur élève, et voulaient achever son éducation pour l'amour de l'art.... peut-être aussi pour l'amoiu* d'elle. Ivan qui, malgré sa roideur militaire, semblait un homme de ressources, parvint à se procurer des chevaux sans argent. La jeune fille put donc continuer ses leçons et ses promenades : les chevaux et la musique étaient les deux seules choses auxquelles Stella parût tenir. Que sa robe fût d'une étoffe plus fine ou plus grossière ; sa table servie avec un peu plus ou un peu moins de recherche, c'était vraiment à quoi elle ne prenait guère garde.
Ces courageuses réformes ne devaient point suffire.
Un soir, pendant que la jeune fille dormait, insouciante et paisible, la pcouvernante tint conseil avec Ivan, son digne compagnon.
tY comprenez-vous quelque chose? demanda-t-elle au moujick, qui partageait son incpiétude.
— Non, en vérité, absolument rienl
— C'est la première fois qu'i/ nous laisse si longtemps sans nouvelles I
— Et sans argent.
— S'il lui était arrivé malheur?
— Ohl pour cela, vous n'en pouvez douter! je con-
nais le général, et il se priverait plutôt de pain qae de laisser manquer de rien celle qu'il aime tant.... Est-ce qu'il a été en retard une seule fois, depuis seize ans?
— Non, en vérité, pas une fois!
— Eh bien! il doit être mort à présent.
— MortI Taisez-vous, Ivan, vous me faites frémir. Lui, mort, grand Dieu! mais, cette pauvre enfant, que deviendra-t-elle ?
— Nous travaillerons tous deux pour la nourrir.
— Eh I sans doute, mon pauvre vieux ; mais sommesnous encore, vous et moi, bien capables de travailler?
— Vous avez raison; et je suis un grand propre à rien, bien inutile sur terre, {répondit le pauvre Ivan en baissant la tête d'un air contrit et humilié; mais étes-vous allée chez le banquier, dame Angéla?
— J'y vais tous les jours.... et ce matin encore! Rien n'est arrivé, et il est en avance avec nous.... Si vous passiez à la légation?
— Oui! pour être chassé s'il venait jamais à le savoir.... Vous ne le connaissez donc pas?
— Que devenir? J'ai mis l'argenterie en gage, et il ne reste plus que deux couverts. Hier, elle m'a demandé pourquoi on ne changeait pas de fourchettes; j'ai dit que c'était votre faute, et que vous aviez égaré la clef du service.
a Depuis quelque temps, je remarque qu'il se dérange! » a-t-elle répondu.
— Elle a dit cela, la chère âme? Tant mieux! Qu'elle croie tout, excepté ce qui est vrai.
— Ce soir, je mettrai ma montre en gage chez le Juif qui demeure derrière la cathédrale.
— Vous pouvez bien prendre la mienne en même temps; cela m'évitera le voyage! fit Ivan, en tirant de son gousset un œuf de Nuremberg en argent, vraiment massif, aussi respectable par son poids que par son antiquité.
— Brave ç^Burl murmura la gouvernante en refusant de prendre la montre du moujick; merci pour elle! Cette semaine, la mienne suffira! Je suis pourtant bien aise de voir à quel point vous aimez votre maîtresse....
— Avec cela que vous ne l'aimez pas, vous, dame Angéla!
— Mettons que nous l'aimons tous deux et n'en parlons plus! Mais c'est bien triste d'avoir un père aussi riche, et de ne pas mener une jeunesse plus gaie.
— Suffit! Panion! excuse I fit Ivan, en mettant un doigt sur ses lèvres, pas un mot de plus sur le général. Vous savez que c'est la consigne.... Le général! rhomme du monde qui sait le mieux donner un coup de sabre!
— n ferait mieux de donner du pain à sa fille I » Gomme nos dignes personnages comprirent mi'ils
finiraient peut-être par ne plus être tout à fait d'accord, ils jugèrent à propos de changer de discours et d'aborder un sujet sur lequel ils étaient certains de s'entendre, c'est-à-dire les mérites infinis, les perfections inimitables et les qualités transcendantes de Stella. cMais si cela dure, que ferez-vous? demanda enfin le vieux grognard.
— A la grâce de Dieu ! » répondit Angéla, avec un geste dont l'insouciance affectée dissimulait mal sa trop sérieuse inquiétude.
Les choses duraient ainsi depuis quelque temps, lorsque les journaux de Florence annoncèrent tout à coup la moii d'un général russe c[ui avait passé plusieurs années en Toscane. S'il fallait en croire les gazettes, après avoir été, pendant cinq longs mois, prisonnier des Gircassiens, contre lesquels il faisait la guerre dans le Caucase, il avait reçu la mort en essayant de s'évader.
Gette nouvelle, qu' Angéla apprit par hasard en dépliant une feuille de papier dans laquelle la fleuriste avait entouré un joli bouquet, car Stella s'était plainte la veille de ne plus jamais voir de fleurs, et la bonne créature avait voulu lui faire la surprise d'une touffe de roses et de jasmins, cette nouvelle, disons-nous, avait jeté la pauvre gouvernante dans une véritable
consternation. Cette mort, c'était la ruine de Stella. Sans doute, le général avait été surpris avant ses dispositions faites, la pauvre jeune fille avait été oubliée, elle était maintenant perdue sans ressource ! Si Ângéla, au lieu d'être une affectueuse et loyale nature, eût appartenu à cette race méchante de subalternes, qui semblent servir la haine au cœur, et en attendant l'occasion de solder toutes leurs colères d'un coup, et de se venger ainsi des longs ennuis de leur obéissance, certes, elle avait beau jeu, car pour perdre Stella il lui suffisait de l'abandonner. Mais, au contraire, son affection pour sa jeune maîtresse ne fit que s'accroître encore avec ses malheurs : elle éprouvait pour elle une pitié profonde; elle voulait la sauver à tout prix.... Elle croyait, du reste, que c'était là chose facile : son adoration pour l'aimable créature confiée à sa garde, lui faisait croire qu'elle désarmerait la fortune et la destinée. Le prince Charmant auquel rêvent toutes les orphelines, et que les tendres nourrices ne manquent jamais de leur souhaiter, était seul digne d'elle. Mais, jusqu'ici, Angéla s'était contentée de l'attendre, et elle se disait maintenant qu'elle serait peut-être obligée de le chercher.
Elle voyait bien qu'il fallait prendre un grand parti et le prendre vite, car il y avait péril en la demeure.
Elle fit argent de tout ce dont elle pouvait encore disposer : ses byoux et ceux de Stella, qu'elle avait épargnés jusqu'ici, tout, jusqu'à la grosse montre d'Ivan, tout y passa. Elle imitait ce vaillant artiste qui jetait l'or et l'argent de sa maison dans le creuset où bouillonnait sa statue.... c'est-à-dire sa fortune à venir et sa gloire.
Si son plan, téméraire peut-être, mais le seul, hélas! qui lui offrît quelques chances de succès, ne réussissait point, il lui resterait du moins une ressource suprême, c'était de prendre Stella par la main, et de s'en aller vivre avec elle dans cette maisonnette que le général lui avait donnée avec un bout de vigne, sur les bords du lac de Lugano. Ahl sans doute, ce n'était pas là l'existence qu'elle avait rêvée pour l'aimable enfant.... mais c'était du moins une vie tranquille et honnête.
Les deux femmes, qui s'étaient enfermées jusquelà dans la plus étroite et la plus sévère retraite, en sortirent tout à coup. Angéla menait la jeune fille au théâtre; elle la conduisait aux Cascines; elles allaient même entendre le sermon à la mode. La gouvernante, en un mot, ne négligeait aucune occasion de produire sa pupille. Ajoutons que la toilette de Stella avait subi une complète métamorphose : rien maintenant n'était trop beau, trop élégant pour elle. On épuisait toutes ces ressources du crédit, si faciles à la jeunesse et à la beauté. Angéla voulait que Torpheline pût lutter avec des filles de prince. Stella ne comprenait pas et laissait faire. Ses regrets furent-ils bien vilis, quand on lui fit quitter la toile et prendre la soie? C'est une question que j'adresserai à mes lec^ triées, n'osant la résoudre moi-même.
Elle était d'ailleurs trop ignorante de ce que Ton appelle les hommes et les choses pour comprendre qu Angéla, malgré la droiture de ses intentions, la lançait sur une route scabreuse et l'exposait à des dangers dont sa parfaite innocence n'avait même pas le soupçon. Cette brave Angéla qui, avec les intentions les plus honnêtes et le cœur le plus pur, se conduisait maintenant comme une tante facile et une mère douteuse, cédant à des cajoleries dont il lui eût été facile de pénétrer les motifs, accepta un peu légèrement des invitations qui ne s'adressaient probablement point à ses beaux yeux : que dis-je? elle les sollicitai Elle ne craignit même pas de paraître avec sa pupille à un bal par souscription, donné dans une redoute! Elle fit plus : elle ouvrit la porte jusque là si sévèrement fermée de son petit ermitage; Angéla ne se contentait plus de sortir, elle recevait! Bientôt une société fort attrayante, mais peut-être, hélas I plus élégante que vertueuse, se pressa autour de la jeune fille. On sollicitait, comme une faveur précieuse, une invitation à la villa des Roses, Le charme et la grâce de Stella séduisaient tout le monde. Peu de reines furent plus courtisées, — même des reines de théâtre. Disons bien vite que la première faute une fois commise, la conduite de l'imprudente Angéla fut ce qu'elle devait être.
Elle était partout, elle voyait tout, elle entendait tout.... Seulement elle ne comprenait pas toujours.
Quand elle contemplait du coin de sa cheminée les jeunes gens les plus à la mode de Florence, aussi empressés autour de sa table à thé qu'aux réceptions ofQcielles du grand-duc, elle était dans la joie de son cœur : la trop naïve gouvernante s'imaginait que tous ces beaux messieurs venaient chez elle pour le bon motif, comme on dit vulgairement, ou que, si par malheur ils avaient eu d'autres intentions en arrivant, ils se sentaient bientôt désarmés par les adorables qualités de sa chère idole. On ne tarderait pas à connaître Stella; Angéla n'aurait plus alors que l'embarras du choix entre tous ceux qui demanderaient sa main.... On la demandait bien en efifet, mais pour une valse ou un quadrille I Elle attendait des maris : il ne vint que des danseurs. La pauvre gouvernante, qui tournait comme une âme en peine autour de sa belle pupille, finit par s'apercevoir qu'elle s'était trompée. Elle entrevit en même temps un danger nouveau, qu'elle n'avait pas encore soupçonné. La plupart des hommes qui recherchaient la compagnie de Stella, appartenaient à' l'élite de cette société italienne ou étrangère, réputée pour ses traditions d'élégance et de galanterie, qui faisait alors les beaux jours de Florence.
C'est assez dire qu'il se trouvait parmi eux des hommes fort séduisants, et dont l'unique affaire était de plaire et de se faire aimer. Comment un cœur de dixsept ans échapperait-il à tant de pièges si habilement tendus? Si du moins Stella eût été coquette! la coquetterie est le contre-poison de l'amour, ou plutôt elle en est le préservatif. Mais Stella avait, au contraire, l'âme la plus loyale et le cœur le plus simple. Elle tenait beaucoup de sa mère, vrai sang d'Italienne, et, d'ordinaire, les Italiennes ne sont pas coquettes : elles ont trop de franchise dans les sentiments et trop de violence dans la passion.
Stella aimait-elle? c'est ce qu' Angéla tremblait de lui demander. Si elle eût dit oui; si elle eût aimé sans être aimée; si elle eût fait choix d'un homme indigne d'elle.... autant de malheurs possibles et pour lesquels
la pauvre femme n'eût su quel remède trouver. Elle n'osait pas l'interroger; elle l'étudiait du moins avec une attention singulière et notait avidement tous les symptômes. Une transformation complète s'opérait comme à vue d'oeil : cette dix-septième année, une des plus charmantes et la plus décisive peut-être dans la vie de la jeune fille, faisait éclater son corsage et son cœur. Rien de plus mobile, rien de plus inégal que son humeur si douce autrefois. Tantôt elle s'épanouissait en folles gaietés sans causes apparentes; sa joie retentissait comme un chant d'oiseau dans la maison ravie; elle se serait volontiers jetée au cou d'Ivan, tant elle avait besoin d'embrasser quelqu'un. Tantôt elle semblait toute triste, et elle avait les prunelles brillantes de cet éclat que donnent seules les larmes. Vingt fois, en la voyant ainsi, Angéla s'était sentie sur le point de lui dire : cMais qu'as-tu donc?> £t elle se taisait de peur de la réponse qu'il lui faudrait peut-être entenchre, et elle renfermait au plus profond de son âme la crainte et le soupçon.
Cependant «es observations, si attentives qu'elles fussent, ne lui révélaient rien de particulier. Parmi les hommes qui fréquentaient assidûment la villa, il n'y en avait point un seul qui lui parût plus dangereux que les autres : Stella se plaisait également avec tous ; c'était absolument la même chose que de ne se plaire avec aucun. Ceci ne laissait pas que de rassurer quelque peu dame Angéla. De leur côté, les prétendants qui auraient eu de mauvais desseins étaient obligés, en voyant la fiUe bien gardée, de modifier quelque peu leurs plans d'attaque : quelques-uns même, jugeant sainement la position, avaient déjà opéré de prudentes retraites. Angéla, à laquelle ces petites manœuvres ne pouvaient échapper, ressentait dans ces moments-là une haine profonde et un mépris implacable pour les hommes, si misérablement dirigés par l'intérêt et les passions basses, et qui laissaient vieillir, sans songer à l'épouser, la plus charmante fille de toute l'Italie.... uniquement parce qu'elle n'avait pas de dot.
Les jours et les semaines se succédaient sans amener dans la villa des Roses aucun autre changement qu'une baisse notable des fonds publics : Angéla voyait approcher, non sans terreur, la fin de ses petites ressources, et le terme qu'elle-même avait fixé pour cette expérience dont elle ne recueillait, hélas I qu'un firuit amer. Encore un peu de temps, et cette ruine nouvelle consommée, il faudrait prendre un parti douloureux et annoncer à la jeune fille une affreuse vérité. Elle fixait déjà dans sa pensée l'heure de l'explication suprême et l'époque du départ. La pauvre Angéla était triste à mourir.
Sur ces entrefaites, il arriva à Florence un étranger dont la présence produisit une certaine sensation dans la ville. C'était un Ecossais, que son passe-port désignait sous les noms, titres et qualités de sir Edmond Douglas Mac-Lean. Excentrique comme un Anglais, mais avec une pointe d'humour, d'enthousiasme, et au besoin de gaieté que l'on peut trouver encore en Ecosse, mais beaucoup plus rare chez ceux qui ont vécu dans le spleen des brouillards de Londres, sir Edmond avait quarante-huit ans : on ne lui en eût point donné trente-six, tant il avait énergiquement résisté à l'âge envahissant, ou réparé habilement ses outrages.
Plutôt grand que petit, d'une organisation robuste, doué d'une ardeur peu commune, âme passionnée, mais mobile à l'extrême, et plus porté à employer tous les moyens de satisfaire ses désirs qu'à chercher en lui la force de leur résister, Douglas Mac-Lean, après avoir quitté sa patrie fort jeune encore, avait mené dans l'Inde une vie extravagante, étonnant jusqu'aux Anglais,
qui ne s'étonnent de rien. Officier depuis assez longtemps déjà au service de la Très-Honorable Compagnie, il eût pu arriver aux premiers grades; mais son irrésistible besoin d'indépendance, sa haine de toute règle, son amour effréné des choses folles et impossibles l'entravèrent toujours, malgré sa fortune, ses appuis et un mérite réel, et le réduisirent au rôle d'aventurier quand il eût pu devenir un capitaine. L'Inde, malgré ses attractions de toutes sortes, avait fini par le fatiguer, et après avoir, pendant un certain nombre d'années, contemplé sous le soleil éclatant les bayadères aux yeux noirs, il s'était senti tout à coup la nostalgie du ciel gris et des femmes blondes. L'homme est ainsi fait qu'il lui faut des contrastes. Il avait donc repris le chemin des lacs chantés par Ossian, en s'arrétant à ces étapes aimables qui s'appellent Malte, Rome et Florence. Ce garçon blasé avait sur le sexe charmant des idées arrêtées et généralement peu favorables : aussi pensait-on qu'il était voué au célibat à perpétuité, et c'était son avis à lui-même. Il était d'ailleurs aimable compagnon L et fort original, ce qui le fit immédiatement adopter ^ar la colonie anglaise établie à Florence. On sait qu'il pa une colonie anglaise partout où il fait bon vivre. Bon vivant lui-même, de facile composition, mettant les autres à l'aise en s'y mettant tout le premier, n'ayant pas la moindre morgue, ce qui est, du reste, le propre des gens qui ne sont pas nés bêtes, et que la vie a mêlés à beaucoup d'hommes et à beaucoup de choses, Mac-Lean était le bienvenu partout. Un jeune secrétaire d'ambassade, très-flatté de se faire le cornac de l'Indien, — c'est le nom que Ton donnait à sir Edmond, — le conduisit chez Stella. Bien qu'on eût loué la jeune fille devant lui avec beaucoup de réserve et de discrétion, il avait tout d'abord conçu des préventions assez défavorables, s'autorisant d'une maxime ancienne qu'il interprétait à sa guise, et prétendant qu'il était indifférent que l'on dit du bien ou du mal des femmes, et qu'il suffisait que l'on en parlât pour qu'elles fussent dans leur tort. C'était là peut-être une théorie bien absolue; mais Douglas était l'ami des formules toutes faites, et quand il en avait trouvé une qui lui
plaisait, il ne songeait plus qu'à l'appliquer. Il allait chez Stella moins pour voir que pour critiquer, moins pour juger que pour condamner.
Comment donc se fit-il qu'à première vue il se sentit vaincu et désarmé? Pour le chasseur des jungles, pour le touriste de THimalayah, cette fraîche et blonde enfant fut comme une soudaine et nouvelle révélation de la beauté : il crut que c'était la première femme qu'il voyait. Ses lèvres enflammées par le carrik, le poivre rouge et les acres amours de Tlnde, eurent soif de ce sorbet virginal, — un vrai sorbet à la neige. Son amour, car c'était déjà de l'amour, avait pris comme une traînée de poudre : il brûla pour elle de mille feux; je ne saurais trouver d'image qui rendît plus exactement la vérité que cette métaphore classique et surannée : pour une fois, elle se trouva vraie. La conversion fut aussi visible qu'elle avait été rapide : tout le monde s'en étonna, et Mac-Lean plus que tout le monde. Du reste, Edmond Douglas ne marchandait point sa passion, et quand il se mettait à aimer, il aimait complètement. On le vit bien. Tout lui plaisait dans Stella, et plus que tout peut-être le contraste si complet qu'elle faisait avec les femmes qu'il avait rencontrées avant elle. H va sans dire que l'idée du mariage n'entrait point dans sa tête : elle en avait toujours été si loin! Mais, pour un homme riche, généreux, et que la morale ne gène point, le mariage est un parti extrême auquel on ne songe pas tout d'aibord.
Mac-Lean eût donné beaucoup pour persuader la charmante ingénue. Mais, autour de sa naïve jeunesse, il y avait encore une telle atmosphère de pureté, qu'un homme, même aussi blasé que Douglas, et qui avait eu dans sa vie tant de raisons de douter de la vertu des femmes, se sentait obligé au respect Ce respect ne s'arrêta point, du reste, à celle qui l'inspirait. Angéla en eut sa pai*t, et Mac-Lean ne la condamna point à repousser des tentations que dans toute autre circonstance il ne lui aurait peut-être pas épargnées. Il se vit donc réduit, comme tous les autres et sans aucune espèce de privilège, au rôle de soupirant timide et vertueux. Le métier était nouveau pour lui : il lui
sembla rude. S'il eût été, du moins, seul à le faire, peut-être eût-il pu s'y résigner; à quoi l'amour ne nous contraint-il pas? Mais sir Edmond voyait autour de lui des rivaux doués de toutes les séductions de la jeunesse qu'il n'avait plus : il devint jaloux. La jalousie était terrible dans cette nature violente, dont le soleil de l'Inde avait enflammé les ardeurs. C'était pour lui un tourment qu'il n'était pas capable de supporter. Et cette jalousie devenait d'autant plus cruelle qu'elle était sans objet. Il ne voyait personne à qui s'en prendre, et il n'avait ni l'occasion ni même le prétexte de faire tomber sa colère sur quelqu'un.
n était jaloux dans le vide : jaloux du passé inconnu, jaloux de l'avenir menaçant, jaloux du présent qui ne lui appartenait point ; en un mot, il était jaloux comme le sera toujours l'homme qui aime, quand sa jeunesse qui s'en va lui répète tout bas, à chaque instant, qu'il a passé le temps d'aimer! Parfois cette jalousie lui conseillait un parti désespéré qu'il n'osait pas prendre; — il voulait et ne voulait pas, il désirait beaucoup, et ne craignait pas moins, — en fin de compte, il ne se décidait à rien. Une crise, maintenant imminente, devait précipiter ses résolutions.
Parmi les habitués de l'Ermitage, il y avait un certain Napolitain, vieux baryton des grands théâtres, aujourd'hui hors de service, et dont, pour cette raison, son directeur, qui pensait, comme beaucoup d'autres^ que l'ingratitude est l'indépendance de l'administration, avait jugé à propos de se débarrasser. L'illustre signot-- Fiéramosca, c'était le nom du héros, homme souple, rusé, intelligent, fort habile, — sans doute en sa qualité d'ancien acteur, — à jouer tous les personnages, dépei:sait plus d'esprit pour vivre, selon le mot mélancolique et railleur de Figaro, qu'il ne lui en eût fallu
pour gouverner Naples et les Deux-Siciles. Fin observateur, comme tous ceux cpii sont bien décidés à exploiter les autres, Fiéramosca n'avait pas tardé à comprendre la position vraie de la belle maîtresse de la villa des Roses : il avait deviné, sous le luxe menteur dont Angéla s'efforçait d'entourer sa pupille, la gêne envahissante qui allait bientôt les étreindre l'une et l'autre ; il ne lui avait pas fallu plus longtemps pour savoir jusqu'à quel point Douglas était en proie à une passion folle; et, quoique assez corrompu (a avait joué longtemps avec des ingénues) il n'en croyait pas moins à l'innocence de Stella.
Un beau matin, après avoir donné à sa toilette les soins minutieux dont ne se dispense jamais un acteur sur le retour, les cheveux lissés au cosmétique noir et la moustache cirée à la hongroise, Fiéramosca prit le chemin de l'Ermitage, de façon à s'y présenter avant l'heure habituelle des visites. Angéla, qui sentait le besoin d'avoir deux domestiques les jours où elle recevait, n'avait même plus de femme de ménage le matin ; et tandis qu'Ivan, qui faisait le gros du travail, soignait en ce moment le jnrdin, la gouvernante ne dédaignait point de s'occuper elle-même des soins du déjeuner. Elle eut cependant la faiblesse de rougir un peu quand le baryton la surprit en camisole d'indienne et les manches retroussées jusqu'aux épaules, confectionnant je ne sais quel mets du pays, beaucoup plus populaire qu'aristocratique.
Le Napolitain s'aperçut bientôt de son embarras, et pour la mettre à l'aise :
«Je vous surprends, lui dit-il, dans une occupation bien chère au plus illustre maestro des temps passés, présents et futurs. Le sublime auteur du Mose et de la Sémiramide donnerait la plus belle de ses partitions pour une nouvelle manière d'assaisonner la salade, et j'ai entendu dire au plus éminentissime cardinal du Sacré-Collège que la découverte d'une nouvelle sauce était un plus grand bienfait pour l'humanité que celle d'une nouvelle étoile! N'interrompez donc pas pour moi, je vous en supplie, dame Angéla, cet important travail, et souffrez plutôt que je vous aide, s'il est
possible, de mes modestes conseils : je sais aussi de lA partie!»
Ângéla, suffisamment rassurée par cette familiarité pleine d'à-propos, fit asseoir sans façon le chanteur dans la cuisine et s'informa du motif de sa visite matinale. Au moment où il ouvrait la bouche pour répondre, on entendit les premiers accents d*un prélude attaquant vigoureusement le clavier; puis aussitôt une voix fraîche, suave, mélodieuse, et au timbre le plus enchanteur, fit entendre la première strophe d'une romance alors célèbre de Gordigiani, encore aujourd'hui présente à plus d'un souvenir :
Speranza del mio cor eri una volta, Âh! tempo passato, perche non ritomi ^ ?
Fiéramosca était avant tout un artiste passionné : il adorait sincèrement son art, et le plus grand chagrin de sa vie était de ne plus pouvoir l'exercer. Il avait même chanté deux ans sans voix avant de consentir à ne plus chanter du tout. Il se leva donc de sa chaise, comme si un ressort l'eût poussé, pour mieux entendre ces accents qui le ravissaient. Il ne se rassit qu'après avoir, en quelque sorte, aspiré la dernière note, et, regardant Angéla bien en face :
«Vous savez, lui dit-il, que cette chère créature a cent mille livres dans le gosier?
— Le plus difficile, répondit Angéla, ce serait de les en faire sortir.
— Rien n'est difficile quand on a des amis, répondit l'illustriasime baryton.
— Il se peut, fit Angéla en secouant la tète; mais, hélas! nous n'en avons point.
— Voilà qui me fait injure I » riposta vivement Fiéramosca.
Angéla lui jeta un regard si clair, si net, si véritablement lucide, que le Napolitain dut comprendre qu'il
' Tu étais autrefois Tespéraoce de mon cœur -, ah t temps passé, pourquoi ne reviens-tu pasP
était pour le moins inutile de mentir. Aussi, changeant complètement de ton :
« Je crois, lui dit-il, que l'intérêt légitime et bien entendu est la base de toutes les actions des hommes. Ceux qui n'en conviennent pas sont ou des menteurs, ou des imbéciles; je ne suis ni l'un ni l'autre; j'entends, de plus, n'être ni dupe ni fripon : je cherche tout simplement à prouver à mon prochain que ses intérêts sont d'accord avec les miens; c'est, selon moi, le meilleur moyen d'arriver à faire des affaires dont tout le monde soit content. >
Cette longue tirade avait été débitée avec une volubilité telle qu'il avait été véritablement impossible à la gouvernante de tenter la moindre réplique avant qu'il eût fini. C'est seulement alors qu'elle parvint à lui dire :
« Tout cela est en vérité fort beau ; malheureusement, je ne comprends pas quel genre d'affaires nous pouvons traiter ensemble, et en quoi mes intérêts et les vôtres sont destinés à jamais se rencontrer.
— Eh bien î voilà ce qui vous trompe, répondit le baryton : Fiéramosca n'est pas ce qu'un vain peuple pense !
— Eh ! mon Dieu ! qui donc êtes-vous ? demanda la pauvre Angéla avec im mouvement de naïf effroi qui fit rire l'acteur.
— Je suis chargé de faire des enrôlements pour Son Altesse impériale et royale le grand-duc, et j'ai tant pour cent sur les traités qui se concluent par mon intermédiaire; c'est sans doute tomber de la poésie dans la prose.... mais je serai trop heureux si j ai pu me faire comprendre !
— Parfaitement ! mais vous voudrez bien remarquer que nous ne nous destinons au théâtre ni ma pupille, ni moi, et que, par conséquent....
— Eh ! mon Dieu ! voilà où est l'erreur ! dit Fiéramosca avec un aplomb superbe; vous ne vous destinez pas au théâtre.... très-bien ! mais moi je vous y destine.... du moins dans la personne de votre charmante pupille. N'aurai-je donc jamais, vénérable dame Angéla, le bonheur de vous inspirer assez de confiance pour que vous veuillez bien parler avec moi comme avec un ami, et sans chercher à me tromper, ce qui
serait tout à la fois inutile et impossible : je sais qae cette maison ne reste debout que par un véritable tour de force, et que votre seul génie peut accomplir! Aussi, me permettrai-je de vous dire, avec tout le respect qui vous est dû, et auquel je ne manquerai jamais, cpie vous tenez en équilibre sur la tête d'une épingle : faites un faux mouvement, dont vous préserve la Madone et le grand saint Janvier! ajouta-t-il avec une grimace à la fois béate et comique, et vous voilà précipitée du haut en bas, au risque de vous rompre les os ! »
Angéla voulut faire un geste de dénégation, qui fut aussitôt réprimé par l'impétueux Napolitain :
€ Dame Angéla, reprit-il avec plus de force, je sais tout ! »
Cette formule magique, qu'elle fut menteuse ou vraie dans la bouche de Fiéramosca, n'en eut pas moins son effet accoutumé; Angéla baissa la tète et ne répliqua rien.
«Vous êtes pauvre, continua l'ex-chanteur; je viens vous offrir le moyen d'être riche.
— Et ce moyen, quel est-il? demanda la trop naïve gouvernante, avec une vivacité de parole et un éclair dans l'œil qui ne permit plus au rusé Napolitain de douter de la justesse de ses conjectures.
— Notre prima-donna vient de faire une chute, — soit dit sans jeu de mots, — qui ne lui permettra peutêtre pas de jamais reparaître sur la scène ; le directeur est dans l'embarras; je vous apporte un engagement en blanc. Voulez-vous trente, cpiarante, cinquante mille francs pour la première année? J'ai des pleins pouvoirs.... nous allons signer tout de suite.
— Jamais ! s'écria Angéla avec une énergie extrême ; jamais je ne permettrai que Stella entre au théâtre!
— Auriez-vous peur de la voir déroger? demanda le chanteur, non sans une nuance d'ironie dans la voix ; sa mère y était bien ! ajouta-t-il en dardant son regard noir dans les yeux d* Angéla.
— Peut-être est-ce pour cela cpie je ne veux pas c[ue la fille y soit.
— Des phrases ! fit le Napolitain avec un geste su-
perbe; on peut être honnête partout, de même que partout on peut ne point l'être : c'est de nous et non pas des autres que notre honneur dépend; croyez-en mon expérience : une belle ûUe est toujours difficile à garder, et la pauvreté n'est pas, que je sache, la meilleure des cages pour empêcher la vertu de s'envoler. Que comptez- vous faire de cette princesse que la nature avait évidemment destinée à un palais, et que vous serez bientôt obligée de conduire dans une chaumière ? Croyez-vous c[u'elle y restera toute sa vie, et savez-vous seulement par quelle porte elle en sortira ? Vous êtesvous demandé quel conseil lui donnera la misère?...
— Je sais, monsieur, que Stella a été bien élevée.
— Tant pis pour elle ! car elle en souffrira davantage quand il lui faudra mal vivre. Mais vraiment je vous en ai dit assez, je ne souhaite pas de me poser près d& vous en démon tentateur; j'ai voulu vous offrir, au moment du danger, un moyen de salut : acceptez ou refusez, c'est affaire à vous, et je m'en lave les mains. >
Fiéramosca se leva d'assez mauvaise himieur ; il avait compté sur un plus prompt succès, et il se préparait à secouer la poussière de ses chaussures sur cette maison indigne de le comprendre.
Cependant Stella, qui s était un instant arrêtée, on ne sait pourquoi, recommença des gammes enragées : les trilles, les fioritures, les points d'orgue se succédaient avec un éclat, une verve, une fantaisie inépuisables ; c'était comme une lutte de la voix humaine et du clavier. Puis l'accompagnement s'arrêta tout à coup, et seule, victorieuse, et comme apaisée par sa victoire même, la voix reprit avec un charme plus grand encore que la première fois la romance du Rossini des salons :
Non ti ricordi piu di quei bei giorni?
Ahl tempo passato, perche non ritorni?
«Eh bieni non, je ne m'en vais pas; ce serait trop bête de se fâcher l murmura l'ambassadeur de l'impressario, retenu malgré lui sur le seuil par les invisibles liens qui partaient des lèvres de la chanteuse et qui s'enroulaient deux ou trois fois autour de son coeur
d'artiste ; du calme, du calme ! le monde est aux gens froids!
— Je comprends, dit-il à Angéla d'une voix beaucoup plus douce, que vous ne vous décidiez pas sur-le-champ : la chose, après tout, est assez grave pour que Ton y réfléchisse ; je reviendrai dans trois jours. »
Angéla, toute pensive, répondit:
< C'est tout réfléchi ! mais vous savez que l'on est toujours heureux de vous voir à l'Ermitage.
— Tiens I tiens! comme elle se radoucit, se dit le baryton, qui rentra aussitôt, après avoir fait ce cpie l'on appelle à la scène une fausse sortie. Vous savez bien, dit-il, que l'on n'est pas condamné à rester au théâtre toute sa vie ; le théâtre, aujourd'hui, est un chemin qui mène à tout. Voyez autour de nous combien de femmes ont passé par cette porte-là pour entrer dans le mariage : il y a des chanteuses tout près des trônes; j'en citerais dix qui sont princesses; on ne compte pas les simples marquises ! i»
Fiéramosca en était là de son énumération, quand on entendit un pas léger efQeurant les marches de l'escalier.
«Allez-vous-en! fît Angéla en le poussant par les épaules; je ne veux pas qu'elle vous voie! :i>
Les dernières paroles du tentateur avaient pour ainsi dire ouvert tout à coup des perspectives nouvelles devant les yeux d' Angéla. Cette idée de mariage, de plus en plus irréalisable dans les conditions où Stella se trouvait maintenant placée, devenait au contraire facile et même probable avec le théâtre, qui mettrait dans im si merveilleux relief la beauté et le talent de la jeune fille. Restait toujours la question des terribles dangers de cette carrière, compromise par tant de chutes Êimeuses. Mais, après tout, comme Fiéramosca l'avait si bien dit, on pouvait être vertueux partout. £t puis
Angéla n'était-elie point là pour défendre sa chère pupille? Elle ne l'avait point accompagnée, surveillée, protégée si longtemps pour l'abandonner juste au moment des plus dangereuses épreuves. Cependant elle ne se rendit point tout d'abord : elle ne craignait rien tant que d'être la dupe de ses propres chimères, et elle passa toute la journée à débattre le pour et le contre vis-àvis d'elle-même avec la subtilité d'un casuiste. Mais comme elle savait qu'elle ne serait peut-être plus la maîtresse de ses résolutions quand une fois elle les aurait communiquées, elle se garda bien de rien dire. Seulement son inquiétude nerveuse, son trouble, son agitation, ne purent longtemps échapper à Stella, qui lui dit tout à coup, avec sa franchise habituelle :
« Mais qu'as-tu donc, Angéla, je ne t'ai jamais vue ainsi? Tu me regardes et tu détournes les yeux; tu as envie de parler et tu ne parles pas.... Que se passe-t-il? Je te déclare que je suis inquiète.
— Je le suis bien plus que toi, répondit la gouvernante. » Puis tout à coup, et sans transition aucune : « Est-ce que tu aurais quelque répugnance pour le théâtre?
— Moi? je ne sais pas; je n'y ai jamais pensé.
— Eh bien I penses-y donc un peu, car je ne saurais te le cacher plus longtemps, ma pauvre enfant, nos affaires sont dans ce moment dans un assez fâcheux état : tu as perdu l'ami, le protecteur de ta jeunesse. Le peu que je puis avoir t'appailient ; mais il nesuf&ra jamais à ta vie et à la mienne. J'avais bien pensé à un mariage, continua-t-elle en regardant sa pupille dans les yeux... mais tu n'aimes personne?
— Et personne ne m'aime! répondit Stella avec un calme qui dut rassurer pleinement la craintive gouvernante.
— Si tu penses comme moi que la dignité de la vie et l'indépendance que Ton doit à son talent, à son travail, à son courage, sont le premier bien d'une femme, tu feras tout pour les conquérir.
— Et le moyen?
— Ah! le moyen!... un moyen sûr?... J'y ai pensé bien longtemps.... Je l'ai cherché partout sans le trou-
ver nulle part.... Le théâtre, sans être positivement bon, est peut-être encore le moins mauvais.... que t'en semble?
— Mon Dieu!... dit Stella en haussant les épaules, je m'en rapporte à toi : s'il faut vraiment.... eh bien! autant cela qu'autre chose. »
Que le lecteur ne s'étonne point de la facilité avec laquelle une jeune fille modeste et réservée comme notre héroïne se résipne ainsi, du premier coup, à l'éclat et auic risques de la scène.
En Italie, la séparation entre ceux qui vivent au delà et en deçà de la rampe n'est pas aussi profonde que chez nous : le monde ne se ferme point au théâtre, et parce qu'on applaudit une femme sur la scène, on ne se refiise point à la recevoir dans un salon. Plusieurs femmes de théâtre, tragédiennes ou cantatrices, ont tenu leur rang en Italie parmi les sommités sociales sans le devoir à un mari. Une jeune fille qui a besoin de travailler pour vivre aborde les planches comme ailleurs elle se ferait institutrice. On comprend donc que, malgré les excellents principes de sa première éducation, Stella n'eût pas contre le parti qu'on lui proposait d'objection très-sérieuse : il lui parut, au contraire, assez naturel. Angéla ne laissa point que de s'étonner de la facilité qu'elle rencontrait chez sa pupille : elle eût été complètement rassurée si elle eût pu savoir que cette facilité ne venait que de son innocence même. Mais l'assurance qu'elle trouva chez Stella ne fît qu'ébranler la sienne; et ses scrupules, qu'elle croyait avoir vaincus, reparurent quand elle vit que la jeune fille en avait si peu. Et cependant elle ne se croyait point le droit d'entraver, par suite d'une crainte, chimérique peut-être, la seule chance d'avenir qui restât à l'orpheline.
Stella avait, du reste, toutes les qualités naturelles qui peuvent faire présager le succès dans cette carrière brillante, où, pour une créature heureusement douée, chaque pas est un triomphe, et le plus enivrant de tous, parce qu'il est accordé à la personne autant qu'au talent, à la femme non moins qu'à l'artiste, qu'on le recueille au moment même oii on le mérite, et qu'il est décerné par l'enthousiasme le plus sincère comme le plus ardent.
Voyez éclater les transports d'une foule électrisée : les hommes se lèvent et acclament la diva comme une souveraine; les femmes arrachent les fleurs de leur tête pour couronner la sienne. Tous les regards se fixent sur son visage, et tous les cœurs volent au devant de ses pas. Je comprends le vertige qui s'empare de certaines actrices après des soirées où elles ont exalté jusqu'à la frénésie l'enthousiasme d'une salle.... et il ne faut pas juger de l'enthousiasme italien par le nôtre. Nos plus chaleureux bravos semblent bien froids auprès de ces rappels passionnés qui se succèdent de scène en scène! Une pluie de roses et de madrigaux tombe aux pieds de cette idole bruyamment adorée, (|[u'une admiration voisine du délire va porter tout à coup jusqu'aux étoiles.
Stella était belle; c'est peut-être la première condition de succès chez un peuple qui vit au milieu d'un Olympe de marbre, et qu'il faut d'abord prendre par les yeux, parce que ses immortels artistes l'ont hsubitué au spectacle enchanteur de la beauté. Mais elle ne se contentait point d'être belle : elle avait encore un admirable talent. La musique avait été jusque-là l'unique passion de sa jeunesse innocente. Elle en avait, pour ainsi parler, sucé le goût avec le lait; une éducation très-soignée avait singulièrement développé ses dispositions brillantes.
Tous ceux qui l'avaient entendue s'accordaient à lui prédire les plus grands succès : elle égalerait les plus illustres parmi ces princesses de la rampe, dont la couronne de clinquant semble aujourd'hui plus assurée que la couronne des vraies reines ; elle apparaîtrait dans le ciel de l'art avec l'éclat d'un météore aux yeux ravis de l'Italie. Tel fut, pendant deux jours, le thème des pensées constantes d'Àngéla.
Fiéramosca, comme s'il eût prévu le travail qui allait se faire dans les idées de l'excellente femme, et qu'il eût ainsi voulu lui laisser le temps de s'accomplir, n'arriva chez elle que fort tard à la soirée du lendemain, et quand déjà la gouvernante inquiète, nerveuse et impatiente, désespérait de le voir. Il suffît d'un coup d'œil au rusé personnage pour s'assurer qu'il était vraiment le maître de la situation. Mais il n'eut garde
ée laisser rien paraître de cette conviction, et ce fut au contraire avec une timidité affectée qu'il s'approcha d'elle, en ayant Tair de lui demander pardon de la liberté grande qu'il avait prise de lui soumettre des propositions tellement inacceptables.
Au coup d'œil avidement interrogateur que lui jeta la gouvernante, il ne répondit que par une révérence d'une humilité hypocrite; il ne se permit pas même d'aborder la jeune fille ; il se contentait de la regarder de loin, comme on fait du fruit défendu.
Stella, ne sachant point qu'il fût pour quelque chose dans les nouveaux projets qui bouleversaient l'Ermitage, se montra ce qu'elle était toujours, c'est-à-dire pleine de grâce et de naturel; Angéla au contraire, avait toutes les peines du monde à ne pas aller lui dire : « Mais parlez donc! n'êtes- vous pas venu ici pour cela ? » Malheureusement elle avait affaire à forte partie, et le chanteur se voyait trop bien le maître de la situation pour renoncer facilement au vulgaire mais naturel plaisir de prendre une revanche. Angéla dut subir toutes les tortures de l'attente et du doute qu'il plut au bourreau de lui infliger. Enfin, n'y pouvant plus tenir, elle s'approcha du malin compère :
«Eh bien! lui dit-elle d'un ton qui n'avait certes rien de décourageant, vous êtes devenu muet, monsieur l'ambassadeur? Où donc est passée toute cette éloquence, et comment se fait-il qu'après avoir tant parlé vous vous taisiez si longtemps?
— Je me tais précisément parce que j'ai trop parlé, répondit l'astucieux personnage; mais vous ne devez voir dans mon silence qu'une preuve de mon respect pour vos justes scrupules ; j'ai eu si peur de vous avoir offensée hier, que je n'en ai point dormi de la nuit.
— C'est absolument comme moi, répondit Angéla, comprenant à la fin comment il fallait prendre son homme; je me suis examinée, après votre départ, et j'ai bien vu que j'avais mis dans mes réponses une exagération de délicatesse et une susceptibilité qui ont dû vous donner une assez triste idée de mon intelligence ! Avouez, seigneur baryton, que vous m'avez prise pour un bien petit esprit.
— Au contraire, digne Angéla : je vous ai prise pour une matrone romaine, justement jalouse de l'aimable vertu qui vous est confiée, et tout en regrettant une sévérité dont je suis la première victime, je n'ai pu que rendre hommage à la noblesse de vos sentiments et à la pureté de vos principes.
— Double traître I pensait la gouvernante, est-ce que par hasard il voudrait se faire payer la prime des deux côtés?
— Voyons, que contez-vous là tous deux ? fit en s'approchant de ce couple diplomatique Stella, qui commençait à trouver que leur tête-à-tête se prolongeait trop, et qu'il était temps qu'elle y prît part.
— Nous signons votre engagement de prima donna assoluta, répondit hardiment Fiéramosca, bien sûr cette fois de n'être pas démenti.
— Sans mon consentement? fît Stella en levant le doigt à la hauteur de ses lèvres.
— N'avez-vous point toutes les vertus, même celle d'être mineure? répondit le Napolitain; votre consentement est inutile.... Et, d'ailleurs, ne Tavons-nous pas? ajouta-t-il en s'inclinant devant elle : tant de talents, de grâces et de beauté n'ont pas le droit de rester enfouis entre quatre murs : il ne faut pas mettre la lumière sous le boisseau ; la patrie italienne vous attend 1
— Voilà de bien grands mots pour une petite fille qui n'a encore chanté que des romances, répondit Stella en souriant.
— Ces grands mots, votre directeur vous les dira mieux que moi, répondit Fiéramosca en s'en allant : il sera ici demain matin. j>
Le bruit de l'engagement se répandit dans Florence avec une rapidité pour ainsi dire électrique : la prochaine apparition de la belle jeune fille que, depuis quelque temps, on avait fort remarquée, prit tout de
suite les proportions d'un événement. L'impressario, à qui sans doute le baryton avait monté la tête, apporta un engagement de trois ans et de superbes conditions. Mais Angéla, qui semblait avoir une certaine expérience des choses du théâtre, déclara que sa pupille n'accepterait rien avant d'avoir mis le public à même de l'apprécier. Les débuts furent annoncés avec une grande solennité et avec une entente de tous les moyens d'agir sur l'opinion qui dénotait beaucoup d'usage et une habileté profonde. Parmi les habitués de la villa, dont le nombre ne laissa point que de s'accroître singulièrement dès que la nouvelle fut connue, la sensation fut plus vive que partout ailleurs : c'était à qui féliciterait Angéla de ce qu'eUe venait de faire pour la gloire de l'art et le bonheur des dilettantes. Angéla recevait toutes ces félicitations avec une modestie voisine de la tristesse.
«Pourvu, se disait-elle, que ce soit pour son bien! »' Stella avait déjà sa cour, galante, empressée. Si elle eût été moins innocente, elle eût pu noter mi certain changement dans le ton et les manières de ceux (jui l'avaient jusque-là entourée de tant de respect. Il semblait que du moment où elle se donnait au théâtre elle se promettait à tous ; les espérances silencieuses commencèrent à faire entendre leur insinuant et perfide langage. Si le désir ne parlait pas encore par toutes les lèvres, il se lisait dans tous les yeux. Stella ne s'en apercevait point, ou feignait du moins de ne s'en point apercevoir, ce qui était certes plus habile que de s'en fâcher : à la veille d'un début, elle sentait le besoin de n'avoir que des amis, et d'en avoir partout. Elle se montrait, et elle était réellement d'un calme d'esprit inconcevable ; elle voyait arriver le jour suprême avec une tranquillité que personne ne s'expliquait; c'était à faire croire qu'elle ne comprenait pas l'importance d'un acte dont tout son avenir pouvait dépendre. Elle s'y préparait cependant avec un soin extrême.
On avait choisi pour elle le rôle de Tancredi, un des plus propres à faire ressortir toutes les richesses et toutes les beautés de sa voix de contralto : elle l'avait
consciencieusement étudié; elle en connaissait toutes les ressources; elle était maîtresse absolue de tous ses moyens, et ceux qui avaient entendu les premières répétitions affirmaient que personne ne l'avait jamais mieux rendu.
Un homme seul, par son attitude froide et son indifférence, vraie ou afifectée, semblait protester contre l'enthousiasme universel : cet homme, c'était notre nouvel ami sir Edmond Douglas Mac-Lean. Tout d'abord, et dès le premier jour, il s'était hautement prononcé contre le projet des deux femmes. Il n'avait pas voulu expliquer à la jeune fille les motifs de ses répugnances; mais avec Angéla il s'en était très-franchement ouvert, et il n'avait point cherché à lui faire illusion sur les dangers de toutes sortes qui menaçaient sa pupille dans la carrière où elle ne craignait point de l'engager.
«Vous ne m'en direz pas plus que je n'en pense, répondit Angéla avec une franchise non moins grande; je suis tout à fait de votre avis, et j'en serais bien davantage encore si j'avais les deux ou trois mille écus de rente qu'il nous faudrait pour vivre.
— On pourrait si bien vous les donner I » répondit Douglas.
Angéla leva brusquement la tète pour voir sur quel air il avait mis ces paroles-là; mais le visage bronzé au soleil de l'Inde était impénétrable.
Cependant, on répétait assez activement Tancredi, et sir Edmond suivait les répétitions avec un zèle qui annonçait chez lui un vif amour du théâtre, dont ses amis ne laissaient point que d'être assez surpris.
Sans doute l'honorable gentleman avait le droit de se montrer difficile, et il en usait, car il critiquait souvent et sévèrement la jeune artiste, et lorsque ses critiques devaient paraître trop ouvertement injustes pour qu'il osât se les permettre, il opposait du moins à l'admiration exaltée des autres un silence dédaigneux ou boudeur. Quant à ses critiques, elles avaient un caractère d'amertume et d'âpreté qui devait leur ôter toute valeur. Cette étrange conduite était remarquée de tous les amis de Stella. Angéla en riait sous cape, et Stella, à qui l'Ecossais n'avait jamais témoi-
gné jusque-là qu'un aimable intérêt, s'en étonnait naïvement.
€ Vous trouvez donc tout cela bien mal, censeur impitoyable? lui. dit-elle un jour qu'elle s'était véritablemeut surpassée et que, cependant, le farouche gentleman n'avait pas trouvé une bonne parole à lui dire.
— Eh noni petite malheureuse, au contraire, c'est charmant! fit-il en prenant brusquement sa main, et en l'attirant à lui avec une certaine violence.
— Eh bien ! alors, pourquoi avez- vous l'air fâché ? » répliqua la jeune fille en regardant ses poignets minces et délicats que la rude étreinte avait froissés et presque meurtris.
Mac-Lean haussa les épaules et ne répondit rien.
La dernière répétition sembla donner raison à tous ceux qui avaient prédit à la débutante un de ces succès qui font époque dans l'histoire du théâtre : elle fut vraiment magnifique; ce n'était plus seulement les vieux amateurs, les amis de la maison, les habitués de la villa, c'étaient les artistes eux-mêmes, ses futurs camarades, — c'est-à-dire ses ennemis naturels, -^ qui saluaient sa gloire.
Stella recevait tous ces compliments d*heureux augure avec la bonne grâce et la modestie d'une jeune fille bien élevée. Le théâtre n'avait pas encore eu le temps de la gâter. Cependant ce malaise étrange, indéfinissable, qu'une phrase depuis longtemps consacrée appelle VémotUm inséparable du premier début, commençait à la prendre à la gorge : elle avait beaucoup perdu de sa sérénité des premiers jours, et, dans certains moments,. il lui semblait qu'elle avait de la peine à parler : on eût dit qu'une main crispée étranglait sa voix au passage,. et que le son ne pouvait plus sortir. Il est vrai que ces terribles défaillances ne t'avaient jamais prise quand elle avait eu besoin de chanter; elle se connaissait assez pour savoir que, le moment venu, et le danger présent, ses forces ne lui feraient point défaut, ni son courage.
Quand cette émotion menaçait de devenir un peu trop forte, Stella essayait une roulade, et, retrouvant sa voix pure, fraîche, sonore et vibrante, elle avait vite fait de se rassurer.
& Allons ! se disait-elle en souriant, tout n'est pas encore perdu; il me reste de quoi dire ma première phrase ; la seconde viendra toute seule. y>
A mesure que Ton approchait de l'heure solenneUe, la ville des Roses se remplissait d'amis. Il en arrivait de toutes parts, parmi lesquels il y en avait de complètement inconnus à la jeune artiste. Le monde est le même à tous les étages, et partout l'on est sûr de rencontrer des adorateurs du soleil levant. Stella n'était pas dupe de cette petite comédie qui se jouait chez elle avant la grande, mais elle ne paraissait point s'en apercevoir : elle entrait bravement dans son rôle de reine, en ne demandant point à ses courtisans une franchise et une sincérité qui n'ont jamais été la vertu dés cours.
La veille de son début, on lui apporta le costume de Tancredi. C'était le soir; son petit salon était tout plein.
« Voilà qui se trouve à merveille, dit-elle à ses hôtes, en ouvrant la caisse devant eux. On m'envoie toutes sortes de belles choses à essayer. Je veux que vous en ayez la primeur. C'est la fleur du panier que l'illustrissima prima donna vous offre à vous tous qui avez été si bienveillants et si bons pour elle, alors qu'elle n'était qu'une simple petite fille, et non point une très-célèbre cantatrice, que demain au soir, ni plus tôt ni plus tard, son seigneur et maître, M. Toutle-Monde, vulgairement appelé le public, portera aux nues ou précipitera sans plus de cérémonie au fin fond de l'abîme. »
Tout en parlant ainsi, Stella arrondit les bras, et envoya à ses amis un de ces sourires circulaires qui semblent faire le tour d'une salle pour n'oublier personne, et que chacun croit pouvoir prendre pour lui seul, bien qu'il s'adresse à tous.
Cependant la jeune fille, vive et légère comme l'oiseau voltigeant, s'enfuit sur la pointe de ses petits pieds, et, après s'être arrêtée une seconde sur le seuil de sa chambre à coucher, disparut. Elle revint au bout de quelques minutes, portant fièrement l'armure étincelante du héros.
Ses yeux rencontrèrent le regard fixe, à la fois clair et profond de sir Edmond, qui venait d'arriver. Mac- Lean semblait mal à l'aise, et cet air sans façon et bon enfant qu'il avait tous les jours était remplacé par un je ne sais quoi de roide et de cérémonieux, qui n'était nullement dans ses allures. Il avait arboré le frac du costume officiel, et emprisonné dans une cravate blanche un cou qui semblait regretter l'indépendance de ses mouvements et la liberté de ses attitudes. La vue des brillants oripeaux dont Stella s'était parée lui sembla particulièrement désagréable, et il fronça sou noir sourcil. Comme il s'était accoudé à l'angle de la haute cheminée, juste en face de la porte par où la prima donna rentrait, ce fut lui qu'elle aperçut tout d'abord. Gaiement, l'éclair dans l'œil, son vif et cbarmant sourire sur les lèvres, elle vint à lui, et de sa voix de sirène :
« Votre humble servante va-t-elle trouver grâce devant vos yeux? lui demanda-t-elle. Voyons, franchement, honorable baronnet, conmient me trouvez- vous?
— Admirable, en vérité ! Mais, continua-t-il en baissant la voix, ce n'est peut-être pas de cette façon-là r|ue je voudrais vous voir belle.
— Vous êtes bien diflQcile! murmura dame Angéla, qui s'était approchée de la jeune fille pour ranger les plis de son vêtement.
— Oh! très-difficile, en eflfet! reprit l'Écossais; mais avec qui, je vous prie, le serait-on, si ce n'est avec celles qui peuvent être parfaites?
— Voilà, dit Stella, en le remerciant d'un sourire, voilà qui est du dernier galant, et depuis que j'ai le bonheur de connaître sir Edmond, je ne crois pas qu'il m'ait jamais rien dit de plus aimable.
— 11 se forme! » fit Angéla en manière d'aparté. Douglas examinait la jeune fille avec une attention
qui eût pu devenir gênante. Il contemplait ce beau front si pur et ces tempes si fines, qu'il semblait toujours que l'on pût lire la pensée au travers; ces yeux limpides, ce doux visage sur lequel s'épanouissait la fleur riante de la jeunesse; cette taille flexible et chaste, que le bras d'aucun homme n'avait jamais étreinte.
enfin l'harmonieux ensemble et les proportions exquises de toute cette personne charmante. Stella supporta cet examen avec une assurance ingénue, bien persuadée d'ailleurs que ce n'était point elle, mais son costume qui attirait l'attention de Mac-Lean.
c Allons, monsieur, vous m'avez assez vue, et je n'entends point que vous me regardiez davantage, lui dit-elle d'un petit ton mutin en mettant la main sur la garde de son épée, d'un air bravache le plus singulier du monde. Il faut bien (m'il vous reste encore un peu de curiosité pour le grand jour ! »
Et, sur ces paroles, Tancredi fit une pirouette et vint se mêler à un autre groupe, laissant sir Edmond tout seul, debout et immobile comme un dieu Terme au milieu du salon....
<ic Charmante I adorable!! divine!!! 3^ telles étaient les modestes éloges que la prima donna recueillait partout sur son passage.
«Il ne faut pas vous fatiguer, lui dit Fiéramosca, qui craignait de la voir compromettre ses débuts ; il est tard : nous allons nous retirer. Respirez-vous à l'aise sous cette cuirasse?»
Pour toute réponse, Stella fit une roulade cpi'elle termina par un point d'orgue magnifique.
«Très-bien! Le casque ne vous gène pas non plus?>
Elle secoua sa jolie tète et fit ondoyer le panache blanc sur ses boucles dorées.
«Parfait! vous êtes chez vous; chantez-nous votre grand air, et nous vous laissons dormir.»
Fiéramosca ouvrit le piano et joua quatre mesures qui firent régner partout le plus profond silence. Stella chanta le fameux air :
Tout le monde connaît cet admirable morceau, une des perles de l'écrin mélodique de l'Italie. Nulle part le maître sublime n'a plus merveilleusement combiné la passion et la tendresse, la force et la grâce, encore rehaussées par je ne sais quoi de chevaleresque et de poétique, qui assure à cette inspiration du génie une
femme d'une voix basse et tremblante, car elle était inssi émue que si elle eût accepté un rendez-vous pour son propre compte. Mon Dieu! ce que je vous per- Bietfr-là est peut-être bien mal; ne m'en faites pas trop repentir! y
Sans lui répondre, MaoLean promena ses yeux inquiets, {iierchant la jeune fille. Angéla répondit à ce regard par un autre qui lui montrait la chambre de Stella. Le baronnet fit un mouvement de tête qui sgnifiait ;
• C'est très-bien ! voilà ce que je voulais. »
Pois il prit un siège, et s'assit en face de la gouveniante.
<II ne faut pas que mademoiselle débute demain,» dit-il enfin, de son ton le plus calme et de sa voix la
qu'on ne songera même pas à la remarquer.... et nous causerons..,.))
Angéla eût bien voulu faire encore (quelques objections, mais Mac-Lean, pour ne pas lui en laisser le temps, tourna les talons après avoir fixé sur elle un regard empreint d'une telle résolution, que Texcellente femme comprit qu'elle n'avait même pas la liberté du choix, et qu'il fallait obéir. On servit l'eau de café glacée, \c[m remplace assez ordinairement le thé dans les habitudes de la vie italienne, et l'impressario, qui regardait déjà Stella comme un bien dont le soin lui appartenait, donna le signal du départ. Douglas sortit comme tout le monde, mais à peine avait-il fait quelques pas dans le jardin qui séparait la maison de la route, que, fidèle à la parole donnée, Angéla se pencha au balcon et appela par deux fois :
«Sir Edmond! sir Edmond!»
La pureté et l'innocence de Stella étaient choses si parfaitement acceptées de tous, que personne ne l'offensa d'un soupçon.
« C'est moi qu'on appelle, je crois? fit Mac-Lean en s'adressant à l'impressario qui se trouvait à côté de lui.
— Vous avez ce bonheur, répondit l'autre; mais n'empêchez pas Tancredi de dormir. j>
Mac-Lean remonta sans en demander davantage, et comme sa calèche était à la porte du jardin :
«Il est inutile de l'attendre! fit observer Fiéramosca, qui voulait se coucher; ses chevaux iront plus vite que nous. y>
Mac-Lean remonta lestement les premières marches du petit escalier; mais il s'arrêta une seconde, comme pour calmer les battements de son cœur, à la porte du salon où Angéla l'attendait.
La porte s ouvrit et la gouvernante parut seule.
« De grâce, parlez vite, et laissez-nous! dit la pauvre
femme d'une voix basse et tremblante, car elle était aussi émue que si elle eût accepté un rendez-vous pour son propre compte. Mon Dieul ce que je vous permets-là est peut-être bien mal ; ne m'en faites pas trop repentir! >
Sans lui répondre, Mao-Lean promena ses yeux inquiets, cherchant la jeune ûlle. Angéla répondit à ce regard par un autre qui lui montrait la chambre de Stella. Le baronnet fit un mouvement de tête qui signifiait :
« C'est très-bien I voilà ce que je voulais. »
Puis il prit un siège, et s'assit en face de la gouvernante.
« Il ne faut pas que mademoiselle débute demain, 2> dit-il enfin, de son ton le plus calme et de sa voix la plus posée.
Angéla recula son siège et regarda l'Écossais d'un air d'étonnement profond, mais elle ne répliqua rien.
s Je dis, reprit sir Edmond, qu'il ne faut point qu'elle débute!
— Mais pourquoi donc, s'il vous plaît?
— Parce que je l'épouse! et que je ne veux point, quoique je sois sans préjugés, que mes aimables compatriotes puissent jamais dire que lady Douglas Mac- Lean est montée sur les planches!... Comprenez-vous maintenant? »
La surprise rendait Angéla muette. Il fallut que l'Écossais la touchât légèrement du doigt pour la rappeler à elle-même.
« Vous l'aimez donc? » fit-elle tout à coup et comme sortant d'un rêve.
— Je vous prie de croire que si je ne l'aimais pas, je ne l'épouserais point. Cela me coûte assez.
— Cela vous coûte! reprit Angéla avec une certaine dignité.... Alors, monsieur, je ne comprends pas.... est-ce pour me dire....
— Oh! de grâce, ne perdons point le temps en paroles vaines; plus tard, je vous expliquerai tout. J'adore Stella : que ceci vous sufQse!
— Je ne sais plus où j'en suis, répondit la gouvernante.... vous me tenez des discours étranges, et votre
conduite est plus étrange encore! Après cela, on dit que vous êtes tous si originaux en Angleterre.... Vous aimez Stella? très-bien! mais Stella vous aime-t-elle ? »
Mac-Lean sembla, pour la première fois, perdre quelque peu de son assurance : il repoussa le fauteuil sur lequel il s'était assis, et parcourut le salon à grands pas, de long en large, puis revenant se placer devant la gouvernante :
«Je vous prié, dit-il d'une voix où Ton eût pu noter une émotion sincère, je vous prie de lui demander si elle croît pouvoir m'aimer.
— C'est que je vais faire, dit la gouvernante en se levant.
— Eh bien^ non ! fit tout à coup sir Edmond en posant la main sur son bras; je veux l'interroger moimême et apprendre mon sort de sa propre bouche.... Ah! je saurai la vérité avant même qu'elle ait remué les lèvres! Ne pouvez-vous l'appeler?
— Gomment? maintenant! sans l'avoir prévenue? ne craignez-vous point que le saisissement, la surprise....
— Je ne crains absolument rien.... c'est-à-dire que je craint tout,... mais l'incertitude est encore le plus cruel de mes tourments.... Ecoutez-moi pourtant. Si ce mariage ne déplaît point à votre aimable pupille, la surprise, comme vous dites, n'aura rien de pénible pour elle; si, au contraire, l'idée d'une pareille union lui répugne.... cela me regarde; mais du moins je saurai.. .► et je veux savoir ! »
La pauvre Angéla, devant cette déclaration si nette et si formelle, ne laissait point que d'être assez perplexe. Malgré toutes les apparences heureuses qui souriaient en ce moment au début de Stella, elle savait trop combien tout ce qui tient au théâtre est incertain, capricieux et livré aux chances les plus inattendues; elle s'était soumise avec un affreux serrement de cœur à ce que lui imposait une dure nécessité; mais elle ne se dissimulait point que Stella, timide, modeste, délicate, à qui elle eût souhaité toutes les douceurs de la vie intime, n'était point faite pour les troubles et les orages de cette existence à peu près publique. Elle eût voulu, à tout prix, éviter ces débuts, et elle comprenait que.
dans la .prévision d'un mariage avec lui, sir Edmond fît tout au monde pour empêcher celle qui devait être sa femme de paraître sur la scène. D'un autre côté, il lui semblait que c'était une détermination bien grave que de prendre ainsi un mari à la minute. Elle connaissait de longue date l'excentricité anglaise; mais il y avait cependant des limites à tout. Elle restait donc immobile, combattue par mille impressions violentes et contraires.
Sir Edmond se tenait toujours debout devant elle, les deux bras croises sur la poitrine.
c J'attends! reprit-il enfin au bout d'une minute ou deux, et, cette fois, il y avait un léger tremblement dans sa voix. Angéla étendit la main vers le cordon de la sonnette. Mac-Lean l'arrêta du geste pour lui dire :
« C'est moi qui vais parler. »
Angéla consentit et tira le cordon.
€ Appelez mademoiselle, 3 dit-elle à la camëriste.
Stella parut sur-le-champ, en toilette de nuit, un peu pâle sous la mousseline blanche, encore émue de son chant et toute charmante. Elle entra vivement dans le salon, où elle croyait sa gouvernante toute seule.
« Que me veux-tu donc, zia mia ^ ? C'était le nom familier qu'elle lui donnait le plus souvent quand elles étaient seules. Tu as donc juré de ne pas me laisser dormir.... Tu sais pourtant qu'il faut que j'aie toutes mes forces pour demain.... Ah! zia cara, que j'aurai peur!... Mais voyons, parle donc! et laisse-moi m'arranger, tout en t'écoutant, car je tombe de fatigue. >
Et, s'approchant de la glace, Stella enleva les deux grandes épingles à tête de corail qui retenaient ses longues tresses d'or, et, tranquillement, défit ses cheveux pour se coiffer de nuit.
Mac^Lean, immobile dans un angle mal éclairé du salon, la regardait de tous ses yeux : il était ravi de sa simplicité et de ce naturel exquis, bien plus qu'il ne l'avait jamais été de sa beauté ou de son talent.
Angéla, si préoccupée qu'elle fût de la gravité des
> Ma tante.
evénemenis dont la solution était maintenant imminente, ne put s'empêcher de sourire de la singularité de cette situation; mais craignant que Stella ne compromît par quelque accès de franchise et les projets de sir Edmond et son propre avenir, elle intervint à temps, et, par quelques mots rapides, en patois lombard que Mac-Lean ne comprenait point, elle l'informa de la présence de rËcossais. Stella tourna vivement la tête vers le coin où se tenait Douglas, poussa un petit cri d'oiseau effrayé, et, toute honteuse de cette surprise, d'une main elle ramena autour de son cou les plis du peignoir entr'ouveil, tandis qu'elle essayait de rassembler ses beaux cheveux de l'autre, trop petite pour les contenir et qui les laissait échapper de toutes parts.
« Mais c'est une trahison ! fit-elle moitié riante, moitié fâchée; et embarrassée des regards de l'Écossais, qui ne la quittaient plus, elle ne voulait ni rester devant lui, ni tenter une retraite qui ne lui semblait pas chose aisée. Mac-Lean vint à son aide avec assez de tact.
« La nuit est fraîche, lui dit-il, et votre costume est un peu léger : je ne veux pas que vous preniez froid pour demain. Enveloppez-vous dans ce cachemire, » ajouta-t-il, en lui jetant sur les épaules le châle beaucoup trop français d'Angéla.
Les deux longues épingles avaient repris leur office, et, tant bien que mai, rattachaient les tresses à demi renouées. La jeune fille se drapa de son mieux dans le châle, qui la cacha tout entière, ne laissant plus voir que le bout de ses petits pieds qui se jouaient dans des mules de velours rouge, et sa tête fine, spirituelle et gracieuse, empreinte en ce moment d'une expression de vague inquiétude, qu'elle s'efforçait en vain de cacher sous un sourire légèrement moqueur.
«Je voudrais bien savoir, dit-elle enfin au bout de quelques secondes d'un silence embarrassant pour tout le monde, et en prenant un air de juge d'instruction des plus comiques, je voudrais bien savoir ce cpie l'honorable sir Edmond Douglas Mac-Léan vient faire chez moi à pareille heure, et pourquoi je le trouve, passé minuit, en tête-à-tête avec ma fidèle gouvernante? Vous êtes bien imprudente, dame Angéla, et je crois
que je ne vous ai pas assez surveillée depuis quelque temps. Mais, voyons! allez-vous parler l'un ou Tautre? Sir Edmond, vous manquez à tous vos devoirs de féal dievalier, et nous vous bannissons de notre présence pour toute la journée de demain, bien résolue à ne TOUS revoir qu'au théâtre, où vous nous applaudirez de toute la puissance de vos vaillantes mains.... y>
Àngéla souriait et ne disait mot. Mac-Lean écoutait et regardait, mais se taisait toujours.
cAh! j'y suis, fît Stella, avec un accent d'impatience dans la voix et un geste mutin ; je ne vous ai pas offert de places, et c'est cela que vous souhaitez? ajoutatrelle en prenant sur la cheminée un paquet de billets de diverses couleurs. C'est ta faute, Angéla; et il y a longtemps qu'il serait parti, si tu avais voulu lui donner ce qu'il demande I
— Sans doute ! mais c'est précisément ce que je ne pouvais pas faire sans votre consentement, principessa mta, répondit la gouvernante en riant.
— Et que lui faut-il donc à cet insatiable baronnet? demanda la jeune fille, tout en feuilletant ses coupons; voyons, j'ai encore trois stalles de second rang; ce n'est pas digne de Votre Seigneurie; des parterres, debout?... fi donc !... Mais, au fait, vous avez déjà votre loge, une première de face, si je ne me trompe, et vous n'êtes pas content! Eh bien, voilà une représentation qui vous coûtera cher.
— Plus cher que vous ne croyez, signorina.... si toutefois elle a lieu.
— Comment! si elle a lieu, fit Stella avec une certaine vivacité.... Mais gardez-vous d'en douter. Le grand-duc est-il malade ! mon Aménaïde aurait-elle un rhume? l'impressario est capable d'en mourir! Il
Ç rétend déjà que je le ruine pour avoir fait retarder 'ancredi de huit jours.
— On l'indemnisera! fit l'Écossais avec un geste de souveraine indifférence.
— On! qui cela, tm ? Car enfin, depuis une heure, vous ne me parlez que par énigmes.... Je voudrais pourtant bien comprendre à la fin !
— Vous avez raison, mademoiselle, répondit Douglas
en se levant, et je sens moi-même qu'il est temps que je m'explique. Si je ne Tai pas fait plus tôt, n'en accusez, je vous prie, que ma timidité.... i>
Gomme Stella, vingt fois pour une, avait entendu raconter des traits de folle audace de la vie aventureuse du gentilhomme, elle lui jeta pour toute réponse un regard incrédule, accompagné d'un geste qui voulait dire*:
« Parlez, je vous écoute.
— Oh! je ne suis pas timide avec tout le monde, reprit l'Ecossais; mais je le suis beaucoup avec vous.... surtout en ce moment.... Car enfin, mademoiselle, jusqu'à ce que vous m'ayez répondu vous-même, il me reste du moins une espérance.... une illusion.... Bientôt, peut-être, il ne me restera plus rien I
— Si vous appelez cela vous expliquer, je vous déclare que je comprends moins encore, fit Stella, dont un trouble naissant démentait les paroles.
— Mademoiselle, reprit sir Edmond, déterminé cette fois à tout dire sans se laisser interrompre, j'ai un grand malheiu*, c'est d'être né trop tôt....
— Et de vous coucher trop tard I dit Stella, en s'efforçant de sourire.
— Vous êtes de la première jeimesse, continua le baronnet sans paraître l'avoir entendue; moi, je suis de la seconde.... peut-être de la troisième; j'ai quarante-six ans (sir Edmond se rajeunissait un peu), mais je jouis dune bonne santé et je suis d'une forte race; mon père est mort à quatre-vingts ans. De plus, je suis baronnet écossais, allié à treize lords, et je pourrais moi-même être pair du royaume, si je perdais seulement deux oncles, trois neveux et un cousin. Je
Ï possède quelque chose comme quatre mille livres stering de rente, ce qui fait un peu plus de cent quinze mille livres lombardes; j'ai aussi une belle maison en face du jardin public d'Edimbourg, et un château à tourelles sur les bords du lac Kattrine.... Mademoiselle, tout ce que j'ai, tout ce que je vaux, comme on dit en Angleterre, tout ce que je suis, est à vos pieds. >
Et, pour ne pas faire une simple figure de rhétorique, Mac-Lean fléchit en effet le genou devant la
jeune fille, qui le releva, non sans rougir un peu. Sir Edmond, qui se voyait lancé, continua son speech de plus belle :
€ Je pourrais vous dire, Stella, que, du jour où je TOUS ai vue, je vous ai ardemment aimée.... mais cela ne serait pas tout à fait vrai, et je suis vrai avant tout. Mais, à partir de ce premier moment, mon affectien pour vous est allée toujours croissant; je sens qu*à présent cette affection est toute ma vie, que je n*aurai point d'autre bonheur que celui de vous adorer.... Stella, mettez votre main dans la mienne : elle est loyale et son étreinte n'a jamais trompé personne.... voulez-vous être ma femme? >
La question était si brusque et tellement inattendue, malgré les précautions oratoires de ce petit discours, que le premier sentiment de Stella fut la surprise, et elle ne sut tout d'abord que répondre. Elle regarda sir Edmond, puis Angéla, puis encore sir Edmond. D'abord, elle avait rougi; maintenant, elle était trèspâle; il y avait un léger tremblement dans ses mains, et elle tenait ses yeux baissés.
« Je sais bien, reprit l'Écossais, effrayé de son silence, que je ne procède pas correctement : ce n'est pas à vous que je devais m'adresser tout d'abord ; mais nous sommes tous deux dans une position exceptionnelle; ma démarche, après tout, ne peut que nous honorer l'un et l'autre; c'est ce qu'a bien compris votre excellente gouvernante, quand je lui ai dit que si j'avais le bonheur de vous obtenir, je ne voulais vous recevoir que de vous-même. Maintenant, vous m'avez entendu : daignez me répondre. Que dois-je, que puis-je espérer? N'oubliez point, toutefois, que c'est tout mon avenir, toute ma vie qui dépend du mot que vouz allez prononcer I "»
Une émotion sincère est toujours communicative. Stella ne se défendit point d'un mouvement de sympathie, plus vif peut-être qu'elle ne l'eût cru, envers l'homme qui venait de lui parler avec tant de noblesse et de sincérité. Elle sentait bien que c'était vraiment une existence tout entière qui s'offrait, qui se donnait à elle. L'approbation qu'elle avait pu lire sur le visage
d'Angëla, pendant que l'Écossais parlait, lui faisait encore mieux comprendre tout ce qu'elle devait mettre de droiture, de franchise et de gravité dans sa réponse. (( Je suis, dit-elle, infinement touchée de Thonneur que vous daignez me faire, et ceci, croyez-le bien, n'est pas une vaine façon de parler : c'est l'expression d'un sentiment qui n'est pas moins vrai que le vôtre; seulement, la demande est si brusque, que je suis peu préparée à la réponse. Vous me dites cfu'il s'agit du sort de toute votre vie; mais il me semble que la mienne n'est pas non plus tout à fait désintéressée dans la question. Si flatteuse que soit votre impatience^ ne trouvez donc point mauvais que j'y résiste, et que je vous prie de m'accorder au moins le temps de réfléchir.
— A quoi bon? s'écria l'impétueux Écossais, si votre premier mouvement m'est favorable, pourquoi vous en défier ? Est-ce que nous ne nous connaissons point suffisamment l'un et l'autre ? Pour moi, dès la seconde fois que je vous ai vue, il m'a semblé que j'avais déjà vécu un siècle avec vous.
— Cependant, reprit Stella, non point sans quelque apparence de raison, vous avez mis deux mois à méditer votre demande ; vous ne pouvez point trouver mauvais que je mette au moins deux jours à méditer ma réponse.
— De vous, répondit Mac-Lean, il me serait, je crois, impossible de jamais trouver rien mauvais ! Vous êtes à mes yeux tout à la fois la grâce et la raison. Pardonnez, toutefois, à ma fiévreuse impatience : elle est si naturelle, quand on songe qu'il peut survenir dans votre vie des événements irréparables.
— Qu'appelez-vous des événements irréparables? Je crois, en vérité, que nous aurons quelque peine à nous comprendre.... aujourd'hui, du moins, ajouta-t-elle en remarquant un léger froncement des sourcils de Douglas.
— Eh mais, continua celui-ci, ne savez-vous point ce que vous faites demain soir?
— — Sans aucun doute, je chante Tmicredi !
— — Eh bien, voilà ce qu'il ne faut pas ! s'écria Mac- Leun avec une vivacité extrême; voilà ce que je vou-
drais empêcher, et par tous les moyens en luon pouvoir. >
Stella ut un geste d'étonnement; mais Angéla parut donner raison à l'Ëcossais.
«Vous savez, chère enfant, reprit le baronnet en prononçant ces mots avec un accent de tendresse profonde, vous savez à quel point je vous aime et vous respecte ; eh bien ! il me semble qu'aux yeux du monde et même aux miens vous serez moins pure, moins céleste, si vous avez passé, ne fût-ce qu'une soirée, ne fût-ce qu'une heure, sur les planches d'un théâtre.... Oh! ne m'interrompez pas; je sais bien ce que vous allez me répondre, ce que je me suis déjà répondu à moi-même : Préjugés I Soit; préjugés tant que vous voudrez ! mais la société n'est-elle point conduite par des préjugés? Les plus habiles sont encore ceux qui s'y soumettent de bonne grâce, au lieu de les froisser. Je sais bien que vous ne perdriez rien de votre vertu ni de votre honneur, rien du charme infini qui est en vous, parce que vous auriez chanté devant quinze cents personnes l'air que vous avez chanté ce soir devant quarante : mais, croyez-moi, pour la société au milieu de laquelle vous êtes destinée à vivre, vous ne seriez déjà plus la même femme.... Dieu m'est témoin que si je vous avais trouvée au théâtre, le théâtre ne m'eût point empêché de vous aimer, de vous le dire, et de chercher, comme je le fais maintenant, à lier ma destinée à la vôtre.... Mais puisque j'arrive à temps, puisque rien n'est fait, puisqu'un seul de vos pas ne vous a point entraînée loin du monde qui est, qui doit être le vôtre, permettez-moi de vous supplier de ne le point faire et de garder l'avantage que la vie, si cruelle pour d'autres, vous a laissé jusqu'ici. Maintenant, mademoiselle, vous comprenez pourquoi j'ai voulu vous parler ce soir, et pourquoi aussi j ose vous prier de me répondre.... avant demain. i>
Il était aisé de voir que les paroles de l'Écossais,
empreintes de franchise et de loyauté, faisaient une
impression profonde sur la jeune âme de Stella. Mal-
I gré son remarquable talent et les promesses de succès
dont on flattait ses débuts, elle ne se sentait pas une
vocation décidée pour le théâtre. La scène l'effrayait : elle ne l'abordait que poussée par une nécessité dont Angéia elle-même s'était rendue l'interprète. Quel que fût son calme apparent, à mesure que le moment fatal approchait, elle sentait accroître ses terreurs. D'ailleurs, les entretiens d' Angéia dans ces derniers temps l'avaient si tristement éclairée sur sa véritable position de fortune, que la demande en mariage de l'Écossais lui semblait une de ces chances inespérées qui ne se présentent pas deux fois dans la vie d'une femme. Peut-être ceux qui pensent que les convenances ne sont pas tout dans une union s'inquiéteront de savoir si Stella aimait Edmond. Il est bien certain qu'elle n'avait point d'amour pour lui; mais il y a si long-temps que l'on répète aux jeunes filles, sur tous les tons, que l'amour n'est pas nécessaire dans le mariage! Et puis elle n'aimait personne, et de tous ceux qu'elle avait vus chez elle, si l'Écossais n'était ni le plus jeune ni le plus beau, c'était lui du moins qui s'était conduit envers elle avec le plus de générosité, de dévouement chevaleresque et de loyauté. Sans doute, cela ne suffit point pour inspirer à une femme une de ces passions qui s'emparent de toutes les forces de notre âme, qui nous absorbent et nous exaltent, et qui deviennent tout à la fois le bonheur et le tourment de notre vie. Mais elle n'éprouvait pour personne ce sentiment tyrannique : à vrai dire, elle ne l'avait jamais connu; peut-être n'était-il point encore de son âge : à coup sûr, il n'est pas à la portée de toutes les femmes. Ce qu'elle ressentait déjà pour le baronnet, c'était \me affection sérieuse qui pouvait devenir profonde; c'était une reconnaissance dévouée et tendre.
La galanterie banale, légère, superficielle des jeunes hommes qui l'entouraient avait glissé sur elle comme l'eau sur le marbre, sans laisser de trace. Parmi ces élégants, fleur des pois de la société florentine, parmi ces dandys merveilleux, y en avait-il un seul C[ui lui eût témoigné un intérêt aussi sincère? Y en avait-il un seul qui eût mis ainsi une fortune et toute une existence à ses pieds? Il ne faut pas s'y tromper; une demande en mariage — la première surtout — fait tou-
jours une certaine impression sur une âme naïve. La très-grande jeunesse se laisse prendre facilement, et telle séduction qui échouera sur une femme de trente ans, maîtresse aelle-méme, en pleine possession de la vie, pouvant juger parce qu'elle peut comparer, triomphera sans peine de la candeur et de la simplicité d'un cœur qui s'épanouit dans la fraîcheur matinale de son printemps.
Ellle n'eût eu aucune raison de songer d'elle-même à sir Edmond, elle n'en avait aucune de le refuser quand c'était lui qui songeait à elle.
Les douze coups de minuit, retentissant à l'horloge de Santa-Croce, traversèrent le silence, et leurs vibrations sonores arrivèrent, malgré la distance, jusque dans le petit salon où se tenaient nos trois personnages. Sir Edmond se leva brusquement et marcha à grands pas de la fenêtre à la cheminée, et de la cheminée à la porte, n était certainement agité ; mais il n'interprétait point trop défavorablement les hésitations de Stella. Il se disait, non sans raison, que si elle eût été décidée à le refuser, elle n'eut pas voulu l'induire dans une erreur cruelle par une attente complice des espérances qu'elle allait bientôt anéantir.
Les deux femmes échangèrent quelques mots à voix basse, et Stella rentra dans sa chambre après avoir salué Mac-Lean avec un sourire qui n'avait rien de trop décourageant.
Quand elle fut sortie, ce fut Angéla qui reprit la parole.
€ Nous reconnaissons, dit-elle, la noblesse et la loyauté de votre démarche. Stella en est touchée comme elle doit l'être, et elle me charge de vous le dire. Seulement, vous comprenez qu'il y a des délicatesses qu'il faut savoir ménager; si avantageuse que puisse être une union, si honorable qu'elle soit, une jeune fille qui a le respect d'elle-même ne peut se rendre ainsi à première sommation.... Il faut se défendre un peu, ne fût-ce que pour l'honneur du drapeau I
— Eh! je le sais bien, répondit Mac-Lean; mais demain.... Non! je ne veux pas y penser, à cette journée fatale, dont la seule idée m'agite et me tourmente.... et qu'il faut éviter à tout prix.
— Pourc[uoi alors n'avoir pas parlé plus tôt? dit Ângéla, visiblement contrariée, mais inclinant déjà vers l'Ecossais.
— Croyez-vous donc que je ne me le reproche point plus amèrement que vous? mais je n'osais pas. D faut que je vous l'avoue : je luttais contre moi-même, et je n'ai consenti à mon bonheur que lorsqu'il m'a été impossible de le refuser.
— Allons! fit la gouvernante, vaincue par l'air de franchise et de loyauté de Mac-Lean, et qui semblait prendre assez bravement son parti de toutes ces aventures, nous tâcherons d'abréger les délais en votre faveur. On dit que la nuit porte conseil : soyez ici à la première heure.
— Pria cbe spunti l'auroral
répondit le baronnet, qui regretta de n'avoir point la voix de Rubini pour mettre sur ces paroles toutes les mélodies que l'amour lui chantait dans le cœur.
— Précisément, répondit Angéla; mais peut-être ferez-vous bien de commander des chevaux de poste et votre berline de voyage; si la nuit nous a conseillées contre vous, vous en serez quitte pour aller déjeuner au prochain relais; si, au contraire, Stella renonce à la gloire au profit du bonheur, je sais, sur les bords de TArno, une certaine villa où il sera facile de cacher sa vie, jusqu'au moment où l'on pourra montrer à tous un bonheur permis et un amour légitime, béni de Dieu et des hommes.
— Ah! comment pourrai-je jamais vous remercier? fit sir Edmond en serrant la main de la gouvernante.
— En la rendant heureuse! répondit Angéla.
— Vous êtes la meilleure des femmes I Demain, bientôt, un peu avant six heures, les postillons seront en selle à votre porte. »
Mac-Lean s'élança dans l'escalier, tout rempli d'espérance. Angéla alla rejoindre sa pupille.
« Eh bien ! Zia, qu'as-tu fait ?
— Ton bonheur, je crois : j'ai à peu près dit oui.
— Ne trouves-tu point que ce soit aller bien vite?
— Plus on va vite et plus tôt on arrive!
— Ainsi, lu es sérieusement d'avis c[u'il faut accepter?
— Oui, milady.
— Tais-toi, folle! Et le théâtre?
— Grâce à Dieu..., et à moi, il n'y a pas d'engagement signé : ton traité, que je voulais bon, ne devait être conclu définitivement qu'après ton troisième début. Tu es donc libre comme la dernière des figurantes payées au cachet. Seulement, écris un mot pour t'excuser; déclare que tu ne peux jouer ce soir; je crois que ce ne sera pas mentir. On va mettre une bande sur l'affiche, annonçant une indisposition de la nouvelle prima donna. Rien n'est plus simple!
— Et rien n'est plus vrai; car, en vérité, je ne suis pas très-bien. Prends ma main : n'ai-je pas la fièvre? Il me semble que depuis une demi-heure je vis dans un rêve.
— Tu verras que ce rêve finira par être une belle et bonne réalité! Mais griffonne-moi, avec les jolis doigts que voici, un billet énigmatique à l'imprésario; il sera bien attrapé, et le public aussi ; mais c'est là le moindre de mes soucis! Vraiment! je t'aurais élevée pendant dix-huit ans, comme une fille de prince, pour les beaux yeux du parterre!.... On leur en donnera, des filles comme toi ! Mais dors, mon bel ange ; je ne veux pas que tu aies les yeux battus quand ton fiancé reviendra ! »
Stella se mit au lit, et Angéla fourra des chiffons dans les malles.
Le lendemain, comme six heures allaient sonner, les postillons, le ruban au chapeau et le bouquet à la boutonnière, faisaient claquer leurs fouets à la porte de la villa, avec une verve qui proclamait bien haut la générosité de sir Edmond. Deux femmes sortirent aussitôt, enveloppées de leurs mantes. L'Ecossais sauta lestement à terre et accourut au-devant d'elles.
«Donnez la main à votre femme, d dit Angéla en poussant vers lui la jeune fille, qui s'attardait encore et regardait la maison avec un involontaire attendrissement
Deux mois plus tard, sir Edmond Douglas Mac-Lean franchissait les Alpes, effleurait la Suisse, traversait la France, sautait le Pas-de-Calais, brûlait l'Angleterre, et, le cœur tout joyeux, revoyait sa chère Ecosse, qu'il avait quittée depuis plus de vingt ans. Ah ! sans doute, il eût été difQcile de trouver un homme plus heureux que lui d'Edimbourg à Invemess, d'Aberdeen à Glasgow, le jour où, accompagné de sa jeune et jolie femme, il fit son entrée triomphale dans l'antique château de ses pères.
Son intendant avait convoqué le ban et Tarrière-ban des tenanciers; le personnel fut au grand complet. Aussi, depuis la porte de la première cour jusqu'au perron qui conduisait au vestibule, la jeune et brillante lady marcha entre deux haies de montagnards aux jambes nues, aux jupons courts, portant l'écharpe aux couleurs des Mac-Lean, qui lui souhaitèrent la bienvenue avec des hourras modulés, rhythmés, accentués d'après toutes les règles et conformément à toutes les traditions nationales. ^
Sir Edmond s'avançait au milieu d'eux, avec un sentiment de juste orgueil, tenant par la main Stella, fière et rayonnante, à laquelle il nommait en passant chacun de ceux parmi lesquels désormais elle allait vivre. Il était aisé de voir qu'il était également ravi de leur montrer combien elle était charmante, et de lui montrer à elle combien il était aimé. Il put se vanter d'avoir atteint ce double but; car l'enthousiasme semblait aussi grand pour lui que pour elle, aussi aifectueux pour elle que pour lui. »
On avait reçu les deux époux à l'entrée d'un porche couvert, assez long, précédé d'un pont-levis, armé
comme pour un siège, et dont les fortes défenses eussent arrêté l'assaut d'une troupe de reîtres. — Ce porche aidait à franchir l'enceinte des doubles murailles, et un large fossé plein d'eaux vives, qui venaient baigner l'arche unique du pont-levis. — Avant qu'il lui fût permis de le franchir, Stella dut subir l'ennui d'une harangue en anglais d'Ecosse, qu'elle n'était pas bien certaine de comprendre. Ce sont là les petits inconvénients de la grandeur.
Une fois ce porche traversé, on déboucha dans une vaste cour d'honneur, et Stella aperçut devant elle le château de Mac-Lean, — maintenant son château.
Alliés aux Mac-Lean de Duart, maîtres de l'île de Mull, qui jouèrent un si grand rôle dans la vie orageuse des Hébrides, les Mac-Lean d'Ecosse, gardiens du passage des Trossachs qui font communiquer le Firth of Forth avec le lac Lomond, c'est-à-dire Edimbourg avec Glasgov^, jouèrent un grand rôle tant que dura la féodalité. Quand vinrent les temps modernes, moins funestes aux vieilles choses dans l'immuable Angleterre que partout ailleurs, ils conservèrent tout leur prestige alors même qu'ils perdirent une partie de leur puissance.
Le château de sir Edmond donnait donc une assez juste idée de ce que devait être l'habitation seigneuriale à la fin du seizième siècle. Mélangeant plusieurs styles, comme il arrive nécessairement aux vastes constructions du passé, qui ne connurent point les puissants moyens d'exécution ni la merveilleuse célérité de notre époque, ce château réunissait autour d'un vaste corps de logis une énorme masse de constructions qui, comparées l'une à l'autre, pouvaient sembler hétérogènes, mais qui n'en concouraient pas moins, ainsi réunies, à l'effet grandiose de l'ensemble. C'était un énorme amas de bastions lourds et carrés, de tours rondes, de clochetons aigus, de tourelles en poivrière, de plates-formes à hautes balustrades, où les sentinelles se tenaient jadis pour épier la plaine et la montagne, de fenêtres aux ogives pointues et d'arceaux brodés de sculptures et de festons par les mains prodigues de la Renaissance : tout cela s'impo-
sant à la terre avec une effrayante apparence de domination et couvrant au loin le sol. Il y avait là de quoi donner une haute idée de la richesse et de la puissance d'une race 1
L'impression fut d'autant plus grande dans Pâme de la jeune femme, que ce siège des Mac-Lean, moitié burg, moitié château, à la fois superbe et menaçant, également terrible et beau, n'offrait aucune analogie avec les villas italiennes qu'elle avait pu admirer au bord de ses lacs. Le moyen âge italien joua son rôle dans les villes; il eut plus de palais que de châteaux, et le drame des princes et des communes ne ressemble point à celui qui eut pour acteurs les seigneurs et les paysans.
Ajoutez que Stella se trouvait bien seule. — Angéla, qui devait la rejoindre plus tard, était restée pour quelque temps encore en Italie. — Au milieu de cette race étrangère, peu familiarisée avec son changement si récent de position, malgré la parfaite bonté de sir Edmond et l'ardeur de son amour, elle ne voyait pas encore en lui avec une sécurité parfaite le compagnon désormais inséparable de sa vie.
Aussi éprouva-t-elle un frisson involontaire en apercevant la masse haute et sombre du château de Mac- Lean. Une illumination, pour laquelle cependant le régisseur n'avait rien négligé, ne parvenait point à l'éclairer tout entier; il en restait toujours une portion obscure et à demi cachée. C'était pour elle comme une fidèle image de sa vie.
Le ciel était pur et clair. Paraissant tout à coup au milieu d'un cortège de nuages argentés et légers, une belle lune dans son plein, mélancolique et un peu pâle, pareille à celle que chante Ossian, et que ses héros virent tant de fois se lever sur les bruyères des Hébrides ou les rochers des Orcades, fit briller toute la partie supérieure du vieil édifice, découpant nettement la silhouette des balcons à jour, pailletant d'étincelles les bouquets de plomb des toitures, et faisant chatoyer dans le vent les couleurs du drapeau de Mac-Lean, qui badinait autour de sa hampe, au-dessus de la plate-forme de la grande tour carrée.
«Avez- VOUS froid, chère âme?» lui demanda Douglas, qui la sentit trembler à son bras; et, hâtant sa marche, il la ut entrer sous le vestibule, où une nuée de serviteurs s'empressa autour d'elle.
Un de ces banquets homériques comme on n'en retrouve plus maintenant ailleurs qu'en Ecosse ou en Norvège, réunit dans la plus grande pièce du château, — ce que les Anglais appellent le hall^ — transformée pour cette circonstance solennelle en salle de festin, toute la gmiry des environs, heureuse de souhaiter la bienvenue à la nouvelle lady Mac-Lean.
£t c'était un beau coup d'œil celui que présentait cette table, — couverte de cristaux de formes antioues, mais étincelants comme s'ils sortaient des mains au ciseleur; d'argenterie lourde et massive, dont le travail n'ajoutait que peu de chose à l'énorme valeur intrinsèque du métal, — chargée de montagnes de gibiers : grousses, coqs de bruyère, tétras et gelinottes blanches, s'élevant tout autour d'un jeune daim que l'on avait rôti et servi tout entier. A chaque bout de la table, un petit tonneau cerclé d'argent permettait aux convives qui ne préféraient pas les vins d'Allemagne, d'Espagne ou de France, d'emplir leurs coupes de bière écumante et fraîche.
Tout autour du hall on apercevait, fixées le long des murailles, des armures superbes : gantelets, cuissards et hauberts; les casques, les cuirasses, les longues lances, les épées que porteraient à peine les hommes de nos jours, brillaient d'un éclat fauve et sombre. Çà et là, le long des colonnes, sur les montants de la haute cheminée, aux poutres entre-croisées du plafond, on avait peint les armoiries des nobles familles auxquelles les Mac-Lean s'étaient alliés. Tout cela avait un caractère de pompe féodale et de grandeur aristocratique à peu près inconnu à l'Italie moderne, et surtout complètement étranger au monde dans lequel Stella avait vécu jusqpi'alors.
Ajoutez, en guise de lampes ou de bougies, éclairage prosaïque de nos misérables appartements modernes, d'énormes torches de cire jaune, tenues en main par montagnards hauts de six pieds, portant le cos-
14ulle part tu ne le serais davantage. Seigneurs et paysans, maîtres et serviteurs, nous ne faisons tous qu'une seule et même race qui remonte aux premiers jours de la nation ; chez nous, plus longtemps que chei tous les autres peuples, les rapports des puissants el àes faibles ne furent qu'un échange de bons et de nobles sentiments ; la bienveillance et la protection d'un cité, et de l'autre un attadiement loyal et un ilévouement saint comme une religion ; nos familles, qui s'appellent des clans, s'étendent assez loin : le lien du sang précède et justifie le lien du pouvoir; ceux qui nous servent commencent par nous chérir, et tu lie vois en moi que le premier de tes sujets. Sois-nous une souveraine clémente 1
Je tâcherai, répondit-elle en souriant, que mon
sceptre vous soit léger à tous. »
âr Edmond prit sa femme par la main et la conduisit jusqu'i l'extrémité de la terrasse, d'où la vue s'étendait sur un paysage plein de grandeur et de majesté.
Situé à mi-cAte et bâti sur une plate-forme naturelle de rochers, le château des Mac-Lean occupe le centre d'un amphithéâtre de montagnes aux formes étranges. Çà et là, de grands blocs de gneiss et de granit surplombent des abimcs; des sapins énormes ondoient audessus comme des panaches verts ; puis ce sont des ruiss«lets qui sautillent de roche en roche avec un bruit clair et un scintillement d'ai^ent ; de vastes parcs escarpés menacent la vallée de leur chute, et ne semblent retenus que par les racines des grands chênes qui tes enlacent ae leurs robustes crampons. La vallée n'est pas moins belle : elle ondule par une ligne fuyante et serpentine d'une grâce exquise, offrant par ses saillies et ses profondeurs toutes sortes de pré- •■"'<"• "" jeux de la lumière, qui colore les objefntes variées. A l'extrémité de cette valléi tour se montrant et se cachant, sel terrain, des rochers et des arbres, — Qute une note de plus à ces harmonie n mariant ainsi ses grâces fraîches et rii beautés du paysage.
sombre et de funèbre. Ces épicéas noirs, ces laryx argentés, qui s'élèvent au milieu des grandes roches, tantôt couvertes d'une mousse jaunâtre, tantôt rouillées comme de vieilles ferrailles, ont je ne sais quelle apparence d'arbres funéraires : on regarde si l'on n'aperçoit point de tombe à leurs pieds. Les bouleaux, dont Fécorce lisse et blanche rappelle le lin des suaires; les grands saules qui semblent pleurer et dont les longs rameaux, comme des chevelures dénouées, trempent dans l'eau des sources, évoquent dans votre âme je ne sais quelles images de tristesse et de mélancolie.
La chambre de . Stella dominait une petite terrasse, suivant par un demi-cercle la courbe de la tourelle, et permettait ainsi d'embrasser du regard un assez vaste horizon. La jeune femme ouvrit la porte fenêtre qui donnait accès sur ce promenoir aérien, et voulut jouir d'une première vue de son domaine.
Mais, bien mie l'on fut encore en septembre, un mois si chaud dans sa patrie, elle sentit une bise aiguë lui piquer le visage; un frisson courut sur ses épaules, et instinctivement elle porta la main à son cou qui était nu.
« Imprudente I tu vas prendre froid! cria sir Edmond en s'élançant après elle pour l'entourer de sa pelisse ouatée d'un duvet de cygne. Ici, mon ange, ajouta-t-il en efQeurant sa joue, il ne faut jamais boire de brouillard avant d'avoir pris une tasse de thé; même en juillet, nos femmes s'habillent plutôt deux fois qu'une. Tu n'es plus à Florence, ma pauvre enfant.
— Je le vois bien, répondit Stella avec une petite toux nerveuse.
— Gomment trouves-tu notre pays? demanda Mac- Lean, qui, après avoir enveloppé sa femme dans la fourrure avec une sollicitude de jeune mère, venait de passer un bras autour de sa taille.
— Avec vous, répondit Stella, toute la terre est un paradis : vous êtes bon comme les anges I Et elle serra tendrement la main de son mari dans les siennes.
— J'espère, continua Mac-Lean, que nous t'accoutumerons ici : tu y seras tant aimée I
— Je sens que je le suis déjàl
— Nulle part tu ne le serais davantage. Seigneurs et paysans, maîtres et serviteurs, nous ne faisons tous qu'une seule et même race qui remonte aux premiers jours de la nation ; chez nous, plus longtemps que chez tous les autres peuples, les rapports des puissants et des faibles ne furent qu'un échange de bons et de nobles sentiments; la bienveillance et la protection d'un côté, et de l'autre un attachement loyal et un dévouement saint comme une religion; nos familles, qui s'appellent des clans, s'étendent assez loin : le lien du sang précède et justifie le lien du pouvoir; ceux qui nous servent commencent par nous chérir, et tu ne vois en moi que le premier de tes sujets. Sois-nous une souveraine clémente I
— Je tâcherai, répondit-elle en souriant, que mon sceptre vous soit léger à tous. »
Sir Edmond prit sa femme par la main et la conduisit jusqu'à l'extrémité de la terrasse, d'où la vue s'étendait sur un paysage plein de grandeur et de majesté.
Situé à mi-côte et bâti sur une plate-forme naturelle de rochers, le château des Mac-Lean occupe le centre d'un amphithéâtre de montagnes aux formes étranges. Çà et là, de grands blocs de gneiss et de granit surplombent des aa)îmes ; des sapins énormes ondoient audessus comme des panaches verts; puis ce sont des ruisselets qui sautillent de roche en roche avec un bruit clair et un scintillement d'argent ; de vastes parcs escarpés menacent la vallée de leur chute, et ne semblent retenus que par les racines des grands chênes qui les enlacent de leurs robustes crampons. La vallée n'est pas moins belle : elle ondule par une ligne fuyante et serpentine d'une grâce exquise, offrant par ses saillies et ses profondeurs toirtes sortes de prétextes aux jeux de la lumière, qui colore les objets de mille teintes variées. A l'extrémité de cette vallée, — tour à tour se montrant et se cachant, selon les caprices du terrain, des rochers et des arbres, — le lac Kattrine ajoute une note de plus à ces harmonies de la nature, en mariant ainsi ses grâces fraîches et riantes à toutes les beautés du paysage.
J'aime les lacs, ces coupes profondes de la nature, où viennent boire les aigles et les daims sauvages. Leurs perspectives dessinent presque toujours les lignes les plus charmantes; tantôt ils s'arrondissent comme des coupes parfaites, dont les gazons verts parent les bords de leur émeraude éclatante ; tantôt leur ovale s'allonge avec toutes sortes de capricieux détours, et, pour mieux les embellir, la Flore des eaux dénoue sa ceinture et laisse tomber ses trésors. Les cressons, les fontinales et les roseaux brodent leurs anses de mille festons, comme Tacanthe antique s'enroulait autour des amphores.
Le lac Kattrine, qui baignait les domaines de sir Edmond, n'est pas le plus grand, mais il est certes un des plus beaux de toute l'Ecosse.
Quand on a laissé à sa gauche la masse imposante du Ben- Venue, à sa droite le Ben-An, moins gigantesque, mais formidable encore, on se trouve à l'entrée du défilé des Trossachs, sombre magnificence, terreur sublime. Les Trossachs, qui seraient au besoin les Thermopyles de l'Ecosse, ressemblent assez au lit d'un torrent écoulé qui se serait frayé un passage violent à travers les montagnes, au milieu d'un chaos de rochers.
Au bout de cette déchirure béante, on aperçoit le lac Kattrine, dont la nappe frissonnante étincelle sous la lumière comme un miroir d'argent, et dont la jolie plage de sable blanc est parsemée de coquillages nacrés et de paillettes d'or.
Si l'on n'avait pas tant abusé du mot pittoresque, c'est en décrivant ce lac qu'il faudrait s'en servir. Ici, ce sont des promontoires aux mouvements brusques qui s'avancent hardiment au-dessus des flots; là, des baies arrondies qui se creusent dans le flanc des montagnes; plus loin, des rochers coupés à angle droit, et dont on aperçoit l'écueil à fleur d'eau. Pareilles à des corbeilleà de verdure et de fleurs, de petites îles sortent çà et Is du sein des eaux.
Le lac n'a pour rives que des montagnes : elles ferment l'horizon et paraissent vous emprisonner dans leur infranchissable barrière. — Ni pour la forme, ni pour l'élévation, ni pour la couleur, aucune de ces montagnes
ne ressemble aux autres; et leur variété presque infinie, en se réfléchissant dans les eaux transparentes et profondes, où tout se retrouve, — et les sommets immobiles, et les feuilles tremblantes, et le nuage léger qui passe, — donne à cette belle scène le caractère d'une féerie enchantée.
« Oui, c'est vraiment beau ! » fit Stella en se retournant vers son mari, après quelques minutes de muette contemplation.
Et cependant, tandis qpi'elle parlait ainsi, il y avait dans sa voix comme un accent de tristesse voilée. C'est que Stella venait d'un pays de soleil, et que, lorsqu'on a vécu dans la lumière chaude, blonde, sereine et dorée du sud, le nord est toujours un exil. Il faut apprendre à connaître, il faut apprendre à aimer son charme doux et mélancolique. — Mais à moins que des instincts de race, ou des affinités secrètes ne nous attirent à lui, il est rare que la première impression qu'il nous cause ne soit pas une impression douloureuse.
« Nous aurons rarement de plus jolies matinées, » reprit sir Edmond, qui trouvait son Ecosse parfaite.
Stella regarda au loin, aussi loin que ses yeux pouvaient aller. L'atmosphère n'était point complètement transparente : on eût dit que tous les arbres avaient un œil de poudre, et une brume légère, fine et bleuâtre, que la pointe d'or des rayons ne traversait pas toujours, enveloppait les objets comme d'une gaze diaphane; çà et là, dans l'air, pendaient et flottaient ces fils légers que les âmes poétiques croient tombés des fuseaux de la Vierge pour rattacher la terre au ciel.
Je ne sais ce que lady Mac-Lean allait répondre, quand une petite brise se leva du lac et monta rapidement vers elle.
« Rentrons! dit sir Edmond, on va faire du feu partout. 3>
Deux années s'écoulèrent qui n'eurent pas d'histoire, car elles n'eurent pas d'événements : ce furent des sentiments qui les remplirent, et les sentiments ne se racontent point.
Au sein de cette nature austère, dans ce grand château sombre, au milieu d'une société que ses mœurs ont défendue mieux que ses lois, et que les Stuarts ont laissée puritaine, auprès d'un mari qui eût été son père, l'existence de Stella fut ce qu'elle devait être. La rapidité un peu tumultueuse des divers événements qui avaient amené son mariage, les giands changements que ce mariage avait nécessairement entraînés avec lui, les distractions forcées du voyage, tout avait, pour ainsi dire, contribué à jeter Stella hors d'ellemême. Elle mit quelque temps à se retrouver. Peu à peu, cependant, le calme se fit en elle et autour d'elle, et elle put juger froidement sa situation et regarder l'avenir. Cet avenir serait-il celui qu'elle avait rêvé?.... La belle exilée n'osait pas se répondre encore; mais elle ne se plaignit point : elle eût été vraiment ingrate de se plaindre. Elle avait trouvé une fortune inespérée, une grande position, une alliance honorable, et, — plus que tout cela, — un homme qui l'aimait. Mac-Lean était, en effet, le mari modèle. Sa femme était entourée de soins et comblée d'attentions.
Cette disproportion d'âge, dont il s'était bien vite aperçu, n'avait point tardé à lui inspirer une juste crainte, et il comprenait d'autant mieux le prix de son trésor, qu'il se croyait à chaque instant exposé à le perdre. Quoiqu'il n'eût pas d'ennemis intimes, — car il n'avait pas d'amis, — il se tenait toujours sur ses gardes, prêt à une lutte à laquelle personne ne songeait, et préparant la défense, alors même qpi'on ne préparait pas l'attaque. Cette disposition d'esprit dou-
loureuse avait une singulière influence sur sa manière d'être. Aux vives ardeurs de la passion qui ne s'éteignaient point encore, il joignait déjà ce je ne sais quoi de tendre et d'infiniment doux qui semble le propre de l'affection paternelle. Il aimait Stella tout à la fois et comme une femme et comme ime fille chérie. Stella, beaucoup trop jeune pour étudier les autres et s'analyser soi-même, sentait vaguement cette révolution plutôt qu'elle ne s'en rendait exactement compte. Vingt fois par jour elle se disait qii'elle adorait sir Edmond, et que personne ne méritait plus que lui d'être heureux ; elle voulait qu'il le fût. Mais, si généreuse qu'elle pût être, cette préoccupation du bonheur de son mari était déjà un symptôme fâcheux. Il faut rendre les gens heureux sans y penser.
Douglas, qui voulait prévenir jusqu'à la possibilité d'un ennui, apercevant chez elle une atonie naissante, invisible pour tout autre que pour lui, mais dont il avait surpris les premiers symptômes, s'occupa de lui donner des distractions et de créer dans son existence un intérêt dont il pût rester le maître. Il l'avait présentée dans toutes les résidences du voisinage, où elle avait trouvé une société polie, un peu froide d'ailleurs, comme le sont toujours les aristocraties pour les nouveaux venus, mais qui l'avait bientôt adoptée, et qui la fêtait avec l'enthousiasme de toutes les coteries blasées pour quiconque apporte dans leur vie un élément de plaisir ou simplement de distraction.
Stella n'avait que le choix entre des parties de toutes sortes, courses, pêches ou chasses. Elle y prit goût et s'y livra avec la fougue d'une nature qui ne trouve pas chez elle l'emploi de toutes ses facultés, avec l'ardeur d'une jeunesse qui a des forces en réserve.
On admira bientôt la façon hardie dont elle savait attaquer un cheval et lui faire franchir un obstacle. Sir Edmond était, du reste, très-fier des succès de sa femme, et lorsqu'il l'avait vu proclamer la reine d'une chasse au renard, il en éprouvait un visible sentiment d'orgueil. Mais quand venait l'hiver, les bords du lac Kattrine n'étaient guère habitables que pour les loups.
La neige couvrait alors les montagnes, les sapins secouaient dans l'air glacé leurs têtes poudrées à frimas; les ruisseaux jaseurs s'endormaient dans leur prison de glace; plus de parties au grand air, plus de course à cheval sur les montagnes, plus même de voisins, car presque tous les gentilshommes des environs s'en allaient, et d'ailleurs les distances devenaient difficiles à franchir. n faillait rester au château et s'enfermer dans les grandes salles désertes.
Stella y resta deux années sans demander d'en sortir.
Mac-Lean, à la fin, éprouva quelcpie honte de condamner cette aimable jeunesse à un carcere duro qu'elle n'avait point mérité, et, le troisième hiver, il se rappela qu'il lui avait parlé de sa maison d'Edimbourg.
Edimbourg est une des plus belles villes du monde, et dispute le premier rang dans notre Europe à Naples et à Constantinople. Sans doute, il lui manquera toujours la pure lumière du ciel oriental qui baigne les coupoles de Sainte-Sophie et les flèches dorées des minarets de Soliman et de Bajazet ; il lui manquera toujours ces horizons bleus qui caressent si doucement le regard sur les bords du golfe d'Ischia : mais avec ses maisons superbes, grandes comme des palais, bâties en pierres brillantes, bordant des squares pleins de fleurs; avec ses jardins immenses, dont les allées capricieuses nouent et dénouent leurs spirales de labyrinthe sous des massifs d'acacias, de sorbiers et de cytises, et dont les gazons éternellement verts voient s'ébattre de jolis enfants mêlés à leurs chèvres et à leurs moutons; avec son vieux palais aux galeries aériennes, à demi noyées dans les nuages ; avec le majestueux ensemble de ses tours et de ses créneaux, avec les sites exquis dont il est entouré, Edimbourg peut défier toute comparaison.
Lady Mac-Lean trouva la ville selon son cœur. Après l'Italie, c'était là sans doute la cité qu'entre toutes elle eût voulu choisir pour y vivre. Assez grande pour imposer le respect, assez petite pour éviter le tumulte et la foule, n'est-elle point en eflfet la capitale privilégiée des élégances • aristocratiques, et, quoique ajssise au bord de ses flots solitaires, et presque au bout du monde, ne se méle-t-elle point aux choses les plus vivantes de la civilisation européenne? Effrayante avec Knox et charmante avec Marie Stuart; nous instruisant avec Reid, et nous amusant avec Scott, elle mérite àa s'appeler l'Athènes du Nord, non pas seulement parce que l'œil trompé croit retrouver, en la contemplant des ilôts lointains du Forth, les perspectives de la mer Egée, mais plus encore à cause de la recherche de sa vie, de ses préférences distinguées, de ses préoccupations choisies, et de tous les arts de la paix qu'elle aime et sait cultiver.
Dans cette société élégante et polie, aux mœurs raffinées, qui a le goût et l'instinct des arts, Stella reçut le plus gracieux accueil.
Le bruit de son talent et de sa beauté l'avait déjà précédée, et sa réputation, difficile à soutenir, pouvait être un danger pour elle; car le monde ne veut pas qu'on le condamne ainsi d'avance à trop admirer, et il résiste parfois à ces nouveaux venus qui veulent lui faire reconnaître tout d'abord leurs royautés éphémères. Mais Stella eut l'esprit de prévoir et le tact d'éviter ces écueils : par sa modestie et sa réserve, elle sut rassurer les susceptibilités, calmer les inquiétudes, endormir les défiances, désarmer les préventions. Aussi fut-elle d'autant mieux acceptée quelle avait moins cherché à s'imposer. Son talent fut apprécié parce qu'elle l'avait tenu dans l'ombre : on commença par le lui pardonner; bientôt on voulut en jouir.
Mais les gens du monde, alors même qu'ils sont le plus heureusement doués, ne franchissent pas aisément certaines limites; on les amène jusque-là, on ne les entraîne pas plus loin : l'art est pour eux la distraction des heures oisives; il n'est pas l'occupation de la vie. Lady Mac-Lean s'y trompa. Éblouie par l'enthousiasme
des premiers jours, elle avait cru pouvoir emporter toute une ville à sa suite : mais le mouvement avait été quelque peu factice; il s'arrêta. Stella dut comprendre et elle comprit pour la première fois que rien ne peut effacer certaines différences de races et de milieux. Ce fut pour elle une déception amère et une peine profonde.
La plus vive joie de certaines natures, c'est de se communiquer; c'est de faire aux autres, par la création artistique, comme un don généreux de soi. Cette joie, dont l'ardente Italienne avait éprouvé tout à coup l'impérieux besoin, quand l'épanouissement de la vin^ième année en eut fait une^ femme complète, rien ne devait la lui donner en Ecosse : c'était une espérance qu'il fallait désormais retrancher de sa vie. Trop fière pour se plaindre, elle se retira peu à peu en elle-même et se fit un monde à part où les autres ne vinrent plus, — et son mari était rangé parmi les autres! — C'est là un instant dangereux dans la vie des femmes; une heure de crise pleine de périls cachés, féconde en douleurs. Cruelle envers elle-même, Stella supprimait chaque jour, comme inutiles, quelques-imes de ses plus brillantes qualités, mettant ainsi à se diminuer et à s'amoindrir le soin que, dans des circonstances plus heureuses, elle eût apporté à se développer et à s'accroître. Elle ne tarda point à suliir la peine de ce crime contre soi-même, et comme tous ceux qui n'ont pas suivi la loi de leur destinée, elle souffrit. Tout lui sembla changé autour d'elle, parce que tout était changé en elle. On eût dit que l'Ecosse la couvrait de son lourd manteau de brouillard et de glace. Elle songeait tristement qu'avec tant d'éléments de bonheur elle n'était pas heureuse. Que de fois, alors, si l'on avait pu pénétrer jusqu'au fond de cette âme silencieuse et voilée, que de fois on eût surpris le regret de la patrie absente. Elle eût bien voulu la revoir, cette chère Italie ! Elle eût voulu changer d'air, elle eût voulu surtout quitter l'Ecosse. Mais c'était à quoi il eût été fort difQcile de déterminer Mac-Lean. Sir Edmond n'était plus le héros aventureux de la guerre des Indes. Ce n'était même plus le chevaleresque et enthousiaste
amoureux de Florence. Quelques années — et le mariage — l'avaient singulièrement changé. A quaranteneuf ans , on lui en donnait trente-huit ; il en eut soixante tout d'un coup.- Les hommes mûrs qui épousent de très- jeunes femmes n'y réfléchissent point assez. Ils descendent la colline en même temps que leurs compagnes la montent; mais ils sont loin de marcher tous deux du même pas, et dès qu'on n'est plus sur le même versant, la distance va s'augmentant toujours. — C'est seulement quand elle est devenue infranchissable, que Ton s'aperçoit de l'irréparable faute que l'on a commise contre son propre bonheur et celui d'une autre. La veille, on était encore ensemble; on vivait pour ainsi dire côte à côte, et la main dans la main.... tout à coup on se trouve séparé par des abîmes : au début, vous paraissiez jeunes tous deux; maintenant, la femme rayonne dans le splendide épanouissement de sa plus triomphante beauté, et l'homaie sent déjà les premières et rudes atteintes de l'âge morose.
Que d'habileté dans l'esprit, que de force de caractère, quelle inépuisable et compatissante bonté sont nécessaires alors pour adoucir à celui dont l'amour s'accroît encore de ses craintes le passage terrible entre tout et rien !
Chez sir Edmond la déchéance fut très-rapide; elle fut surtout douloureusement ressentie. Mac-Lean avait lutté avec autant de bonheur que d'habileté contre les ravages des années envahissantes; mais, comme tous ceux qui ont beaucoup vécu et demandé à la jeunesse tout ce qu'elle peut donner, et même davantage, le déclin, une fois commencé, devait se précipiter. La ruine s'était faite en dedans, un peu comme il arrive à ces édifices, chefs-d'œuvre de l'art, qui gardent encore leurs décorations extérieures alors même qu'ils sont déjà minés par dessous et qu'il suffira d'un choc pour les mettre à bas.
Telle fut précisément l'histoire de sir Edmond. Un matin, il se réveilla vieux. La chose lui sembla d'autant plus cruelle qu'il y avait plus longtemps ou'il jouissait de sa jeunesse. Il s'y était accoutumé I Son
humeur se ressentit de cette triste découverte. 11 n'avait pas ce qui console de vieillir, — les enfants, — les enfants en qui Ton se sent revivre, et qui prolongent en quelque sorte et retiennent notre jeunesse avec la leur.
Les enfants sont la joie du mariage comme ils en sont le but, et s'il est des pères assez dénaturés pour envier le sort de ceux qui n'en ont pas, c'est qu'ils sont aussi dénués d'intelligence que de sentiment.
Seuls, les enfants rapprochent ce qui peut-être, avec le temps et sans eux, se serait désuni ; seuls ils maintiennent l'un près de l'autre deux êtres que l'action dissolvante du monde aurait séparés; leur tendresse s'interpose comme une ouate délicate entre les deux époux, prévient les froissements et amortit les chocs. D faut cent fois plus de tact, plus de science de la vie, ou plus d'amour, — l'amour remplace tout ! — pour conserver la paix harmonieuse dans un ménage où il n'y a pas d'enfants, et où Thomine et la femme restent vis-à-vis l'un de l'autre dans un perpétuel téte-à-téte dont rien ne vient rompre la monotone uniformité.
Stella, avec cette prescience presque infaillible quo possèdent certaines femmes, devinait-elle ces conditions vraies de la vie conjugale, ou n'obéissait-elle qu'à la voix de la nature et à cet instinct secret de la maternité, qui est au fond de tous les cœurs de femme? c'est ce qu'il eût été difficile de dire ; mais elle se surprit plus d'une fois à regretter que sa solitude ne fût pas peuplée de chères petites créatures nées de sa vie et en qui un jour elle se sentirait revivre.
Des enfants eussent occupé ses journées et rempli ses heures vides; des enfants eussent donné un but à l'activité maintenant oisive de sir Edmond. Cette activité devenait pour lui et pour elle un véritable tourment.
Sans doute il aimait encore sa femme, et il l'aimait beaucoup; mais il n'avait déjà plus cette joie infinie et cet enivrement de la première possession qui, s'ils devaient durer toujours, nous rendraient indifférents aux promesses du ciel, tant l'amour vrai comble tous les désirs du cœur I
Souvent Stella le surprit attachant sur elle un regard empreint d'une tendresse inquiète.
« Edmond , qu'avez-vouz ? > lui demandait-elle alors.
Il prétendait qu'il n'avait rien, et elle se gardait d'insister.
Mac-Lean se reprochait alors de s'être laissé prendre en faute; il veillait attentivement sur lui-même; et si la secrète atteinte portée à la sécurité de la femme n'était point réparée, rien du moins ne troublait la paix extérieure des époux. N'est-ce point là ce qui peut encore arriver de mieux à bien des ménages*?...
A la fin de l'hiver, lady Mac-Lean et sir Edmond regagnèrent le lac Kattrine. Stella espérait que la diversion serait salutaire à son mari : il n'en fut rien. Les accès de ce spleen insulaire, que sa vaillante jeunesse n'avait pas connu, devinrent de plus en plus fréquents chez Douglas. Sa femme vit là les symptômes d'une maladie réelle et voulut consulter. Sir Edmond répondit que c'était inutile, qu'il n'avait rien et n'entendait pas ennuyer les médecins. Il mentait sans tromper personne, et ses déclarations ne rassuraient point Stella. Parfois, quand, pour le distraire, elle voulait l'envoyer courre un renard ou tirer des coqs de bruyère :
« Vous avez donc bien envie d'être seule ? » lui répondait-il d'une voix sèche et cassante. Mais bientôt, voyant une larme dans les yeux de la chère créature, il se mettait à ses genoux, baisait ses mains, et lui demandait un pardon qu'il était toujours sûr d'obtenir.
« Ah ! nous étions si heureux autrefois, lui disaitelle alors.... qui donc a changé mon Edmond?....
— Personne ne m'a changé.... mais je change I » répondait-il en jetant au miroir des regards farouches.
L'esprit, la grâce, la beauté de sa femme, plus éclatante que jamais , excitaient chez lui autant de crainte que d'amour; il l'eût souhaitée moins char-
mante. Les souvenirs de sa vie passée n'étaient pas ses moins cruels ennemis. Il se disait, comme beaucoup de mauvais sujets sur le retour, qu'il y a peutêtre une justice dans ce monde; il se rappelait les attaques plus ou moins perfides qu'il avait dirigées contre le repos et la félicité conjugale d'une foule d'honnêtes maris qui se trouvaient alors absolument dans les mêmes conditions où il se voyait aujourd'hui. Son bonheur passé devenait sa punition présente. Mais, disons-le bien vite, cette crainte de représailles, si méritées qu'elles fussent, n'avait de fondement que dans son imagination. La conduite de Stella ne justifiait point ces appréhensions soupçonneuses : cette conduite, en effet, était droite et loyale ; sa reconnaissance pour son mari n'avait point faibli un seul instant; elle l'entourait des mêmes soins délicatement affectueux qu'aux premiers jours, et elle était d'autant meilleure pour lui que, n'ayant jamais eu d'amour, ses sentiments à elle n'avaient point eu de crise à subir; elle soignait sa tristesse comme elle eût fait une maladie. Mais, hélas I c'était une maladie dont elle n'avait pas découvert le remède. Rien n'avait de prise sur cette âme ombrageuse, qui se sentait blessée dans les plus intimes et les plus secrètes de ses susceptibilités. Tout lui devenait pénible, tout lui était une occasion prochaine de souffrance.
Cette année-là se traîna lentement pour les deux époux. Stella vit arriver comme une délivrance l'hiver qui allait la ramener à Edimbourg. Il lui semblait porter sur ses épaules la grande tour de son château. A Edimbourg, elle retrouva les' mêmes personnages dans les mêmes salons; elle y obtint les mêmes succès apparents. Sir Edmond, qui s'en était d'abord montré plus heureux qu'elle, y pai-ut bientôt indifférent; un peu plus tard, il s'en irrita. L'admiration des autres pour sa femme le blessait, et il la ressentait comme une injure.
Stella ne soupçonnait pas la cause des tristesses de son mari, mais il lui suffisait de le voir malheureux pour qu'elle s'affligeât. Mac-Lean eût rougi de se plaindre ; il n'en avait point sujet d'ailleurs, et il savait
que le mot de jalousie, toujours ridicule dans la bouche d'un mari, devient odieux dès qu'il est prononcé sans raison. Les efforts qu'il faisait pour cacher son irritation Va^gTSivaiieni encore.
Cependant, vers la fin de l'hiver, à une grande réception du duc d'Argyle, où sa femme, fort en beauté, fut extrêmement remarquée, il supporta très-impatiemment les assiduités d'un jeune pair d'Irlande près de lady Mac-Lean. Il est vrai que sa seigneurie dansa peut-être un peu trop souvent avec la brillante Italienne : il n'est pas moins vrai que ce fut uniquement par amour de la danse. Stella valsait comme une Péri. Douglas en éprouva un dépit cruel; il surveilla de loin, les poursuivant à travers les groupes de son regard acéré, ceux qu'il regardait comme deux complices. Il eut encore la force de taire un soupçon dont lady Mac- Lean se fût indignée; mais le coup était porté, et ce sont les plus cruelles blessures celles dont le sang, au lieu de couler, s'épanche en dedans.
Ce fut le dernier bal auquel Stella parut. A partir de cette nuit fatale, Douglas resta chez lui, sombre, soucieux, attendant impatiemment les premières brises attiédies du printemps pour ramener sa femme dans son château, d'où il se promettait bien de ne la plus faire sortir. Mille choses, auxquelles d'abord il n'avait pas pris garde, lui devenaient peu à peu singulièrement suspectes. Telle était, par exemple, la différence de leurs religions, dont il ne s'était point occupé en l'épousant : sa religion alors était de n'en pas avoir. Stella, au contraire, en bonne Italienne qu'elle était, avait tenu à rester catholique. Douglas voyait maintenant avec regret ce qu'il appelait l'inconvenante intimité de la confession. Il s'était bien gardé cependant d'apporter la moindre entrave aux observances au culte ennemi. Mais trop parfait gentleman pour se plaindre de rien, il n'était cependant pas assez fin diplomate pour ne pas laisser voir qu'il souffrait de tout.
Stella, de son côté, avait trop d'intérêt à connaître les véritables sentiments de son mari, et, depuis qu'elle était avertie par le changement si complet de ses manières, elle apportait dans l'observation qu'elle en fai-
sait, trop d'intelligence et de perspicacité pour qu'aucune de ces nuances lui échappât. Une autre femme eût pu s'aigrir de ces injustices et s'en faire des armes contre son mari. Stella n'en voulut voir que le côté douloureux, et elle se sentit prise d'une pitié sympathique pour celui cpii l'avait tant aimée et qui souffrait tant à cause d'elle. Elle entreprit de le consoler, de le calmer, de le réconcilier avec la vie; en un mot, elle remplit avec courage et dévouement tous ses devoirs de loyale et fidèle épouse. Par malheur, l'atteinte était profonde : sir Edmond, si brave contre les autres, était contre lui-même déplorablement faible. Le mal était de ceux qui ne peuvent plus guérir. Stella fut bientôt contrainte de se l'avouer à elle-même. Le chagrin qu'elle en éprouva fut profond et se changea bientôt en un secret désespoir : elle maudit cette fortune si chèrement payée, et qui n'avait même pas assuré le bonheur de celui qui l'avait mise à ses pieds; elle regretta cet avenir qui s'ouvrait devant elle sous les plus riants auspices, et dont les premières épreuves l'avaient effrayée. Sans doute elle n'eût pas eu tout d'abord le bien-être dont Mac-Lean l'entourait; mais elle l'eût conquis plus tard et ne l'aurait dû qu'à elle-même : elle en eût joui deux fois. D'ailleurs, la femme ne se nourrit point seulement de pain. Si elle fût restée en Italie, elle eût toujours vécu au sein d'un monde sympathique aux arts et aux artistes, qui l'eût comprise, aimée, fêtée, applaudie. Les mêmes choses qu'on semblait lui reprocher ici, là, au contraire, eussent été pour elle comme de nouveaux titres à l'affection et au respect. Au lieu d'être obligée de se replier en quelque sorte sur elle-même, elle se fût épanouie sous les yeux et avec la faveur de tous : et, pour une créature intelligente, le vrai bonheur ne consiste-il pas dans le développement complet de sa nature? Ces idées que nous indiquons en passant, que nous efQeurons légèrement, étaient devenues le texte des longues et pénibles méditations de Stella : elle les retournait sous toutes leurs faces et les creusait dans toute leur profondeur. Disons du moins, à sa louange, que ses chagrins ne lui faisaient pas oublier ceux des autres, et que la tristesse
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de son mari ne lui était pas moins amère que la sienne. Elle avait espéré que le séjour à la campagne, si bienfaisant aux âmes comme aux corps malades, dans cette solitude que jadis elle avait embellie pour lui, où sa pensée ne retrouverait que des souvenirs de bonheur, et aucun des sujets d'irritation cm'il croyait avoir rencontrés dans le monde, calmerait enfin cette âme endolorie.
Il n'en fut rien. Mac-Lean se sentait frappé au cœar, et il ne voulait pas guérir ; il s'attachait à son mal avec une sorte de volupté acre. Il ne voulait plus voir dans sa vie que les sombres horizons de la désespérance; il ne voulait plus goûter que cette joie du chagrm (the joy of grief) si bien chantée par un poète de son pays. Pareil à ces chevaux de noble race qui, si on leur présente la pointe de Tépée au poitrail, s'avancent sur la mort, et d'eux-mêmes s'enferrent, il se jetait, pour ainsi parler, sur l'arme empoisonnée de la défiance et du soupçon, et la retournait dans son flanc avec une sorte d'ivresse farouche.
La vie commune entre les deux époux devenait dojfic de jour en jour plus difficile.
Si, au lieu de toucher aux premières limites de la vieillesse, sir Edmond eût été un jeune homme; si, au lieu de cette affection reconnaissante mais calme que sa femme éprouvait pour lui, il eût inspiré à Stella une de ces passions dont les troubles mêmes et les orages sont encore du bonheur, peut-être dans un de ces élans soudains d'amour, dans un de ces retours brusques et charmants qui emportent parfois deux âmes loin de la terre et leur font tout oublier — tout ce qui n'est pas elles — les deux infortunés auraient pu retrouver un de ces éclairs de leur ardeur passée, au feu desquels se rallume parfois l'amour. Mais l'honorable baronnet n'était pas de ceux que l'on aime malgié eux : il était, au contraire, de ceux par qui l'on se laisse aimer et qui doivent s'estimer trop heureux quand on leur paye par un peu de tendresse tout ce qu'ils donnent de passion. Et ceux-là ne peuvent conserver leurs positions péniblement conquises qu'à force d'affection dévouée, de soins délicats et de bonté généreuse. Sitôt qu'ils abandonnent ce terrain, ils se perdent.... ils sont perdus.
Sir Edmond et lady Mac-Lean devaient faire une expérience cruelle de cette vérité triste. Le moment arriva oïL, renfermés dans le même château, se rencontrant chaque jour et à chaque heure du jour, leurs cœurs se trouvèrent plus séparés que par les montagnes et les mers.
Cette existence fut tout d'abord extrêmement pénible pour Stella, accoutumée aux plus douces intimités de la tendresse, et qui n'avait jamais vécu que pour les autres et par les autres. Cependant, soutenue par la fierté de sa nature, elle s'accoutuma peu à peu à la nouvelle position qu'on lui faisait, et elle regarda comme son seul avenir cette solitude de l'âme, si amère à la jeunesse. L'isolement près d'un mari, cette situation anormale qui commence toujours par être un supplice, et qui finit souvent par être un danger, voilà quelle était maintenant la seule perspective de cette aimable créature, naïve encore, et dans l'âge où l'on s'ouvre à l'espérance; à laquelle personne n'eût pu reprocher le moindre tort, et qui était punie comme si elle avait péché.
Mais Dieu mesure le vent à la toison des brebis : Stella, pour ces nouvelles épreuves, trouva en elle-même des forces qu'elle ne se connaissait point. Son énergie naturelle reprit le dessus, et elle réagit contre cette pression injuste qui venait des autres.
Ce que Mac-Lean, trop heureux de quitter Edimbourg^ avait pris pour le printemps, n'était qu'une intermittence de l'hiver. La neige recommença de tomber, et de nouveau la glace emprisonna dans le silence les ruisseaux qui courent en jasant. Enfermée dans son château, Stella regardait par la fenêtre les gros nuages que semblaient laisser des flocons blancs aux angles de ses tourelles; parfois elle suivit d'un œil mélancolique les oiseaux de haut vol qui voguaient dans l'espace infini. Comme elle « souhaitait leurs ailes ! Mais en retrouvant si près les murs qui l'oppressaient, elle se demandait s'il ne valait pas mieux mourir. Cette épreuve ne dura qu'un temps.
Le souffle de mai vint enfin ranimer tous les êtres : les sources jaillirent, les buissons fleurirent et chantèrent, les forêts reverdirent, et le cœur des hommes très-
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saillit dans leur poitrine. Stella se sentit renaître avec la nature; le sang trop longtemps glacé recommença de courir dans ses veines; son sein battit; elle but à longs flots les brises parfumées qui lui venaient des ^ands bois, contempla le ciel bleu et voulut vivre. jeunesse! n*as-tu point des baumes pour toutes nos douleurs ?
Tandis que sir Edmond, toujours morose, se confinait tristement dans sa chambre, elle, au contraire, suivi du fidèle Ivan, faisait d'interminables courses dans les montagnes, tantôt à pied, tantôt à cheval, gravissant les sommets, escaladant les* pics, franchissant les torrents sur des ponts alpestres, — un tronc de sapin qui sonnait et tremblait sous ses pas. Le soir, elle rentrait chez elle, l'œil vif, le teint coloré, avec un appétit de chasseur et ce sentiment de bien-être qui suit presque toujours les exercices en plein air. Les premiers jours de cette vie extérieure, toute de mouvement et d'agitalion, l'avaient brisée; mais bientôt elle porta la fatigue comme un Highlander. C'est à peine si les longues jambes d'Ivan pouvaient la suivre. Elle acquérait ainsi des trésors de force et d'énergie pour supporter toutes les épreuves que lui réservait la destinée.
Prétextant un état de santé sur lequel personne ne s'était permis de lui demander d'explication, Mac-Lean avait peu à peu rompu avec son voisinage. Il ne voyait même plus sa famille. Stella n'avait fait aucune objection à ces projets de réclusion absolue. Elle savait qu'il vaut mieux cesser tout commerce que d'avoir avec les gens des relations difficiles et embarrassées : la coupe de l'hospitalité ne contient jamais qu'un breuvage amer, quand elle n'est point présentée par les mains unies des deux époux qui vous accueillent.
Stella se résignait donc à ne plus voir personne. Mais, pour tromper sa fiévreuse activité, elle se livrait avec plus d'ardeur encore à tous ces exercices, également îavorables au corps et à l'âme, qui sont la joie des jours heureux, et qui consolent les autres. Elle effrayait le Cosaque par son audace à monter les plus fiers chevaux : il tremblait quand il la voyait franchir le large saut-de*loup qui servait de clôture à son parc,
s'élancer et bondir à travers champs, bravant haies et fossés, déûant tous les obstacles, s'exaltant dans Tardente sensation de son courage, et s'enivrant du vertige de sa course. Elle restait parfois ainsi toute une journée hors du château, en pleine solitude, en pleine liberté, arpentant au galop les landes sauvages, coupées de larges ruisseaux et couvertes de bruyères fleuries ; d'autres fois, elle longeait au pas, la tête mollement inclinée, et belle comme le rêve d'un poète, la lisière des grands bois exposés au soleil, dont le tiède rayon la pénétrait d'une douce et bienfaisante chaleur.
Quelles étaient alors ses secrètes pensées? Tandis que son hack irlandais, dont les reins puissants ne fléchissaient pas sous ce gracieux fardeau, l'emportait à travers l'espace, où donc l'emportait, plus rapide encore, la chimère sur laouelle chevauche si souvent l'imagination des femmes 7 Personne au monde ne l'aurait su dire. Mais qu'elle était charmante au retour, quand, excitée par la course, l'œil grand ouvert et plein de feu, la poitrine soulevée et palpitante, ses cheveux à demi dénoués et retombant sur son cou, elle rentrait au galop dans la cour d'honneur, arrêtait net son cheval au pied du perron, puis, lui jetant les rênes sur le cou, et s'appuyant à peine à l'épaule du groom, sautait à terre légèrement.
Si, dans ces moments-là, un observateur eût attentivement examiné la façade du château, il eût pu voir, au-dessus de la porte d'entrée, un rideau s'entr'ouvrir discrètement, et se refermer seulement après que la jeune femme avait disparu sous la voûte du porche gothique. Apercevoir ainsi, de temps en temps, et de loin, une femme — sa femme — sans même lui parler, telles étaient les dernières et sombres joies du mari de la plus séduisante créature qui fût alors dans les trois royaumes.... et ces joies, Mac-Lean les cachait comme eût fait un amant, un voleur du bien d'autrui. Je me trompe quand je dis que c'étaient là ses seules joies. Il en avait d'autres encore.
Un soir, après une lecture de Byron qui l'avait singulièrement impressionnée, Stella ouvrit son piano, depuis longtemps fermé. Elle avait tout à coup renoncé à la musique. Elle joua avec ses nerfs, toujours tendus, et les touches insensibles s'animèrent sous ses doigts et frémirent. Elle s'était promis de ne plus chanter : elle voulut pourtant savoir au juste si elle avait pu non perdu sa voix. Les premières notes sortirent avec quelque difficulté, et il lui sembla qu'elle ne pourrait plus remonter la même échelle sonore qu'autrefois. Ce ne fut que l'illusion d'un instant, et bientôt ellemême se trouva une puissance qu'elle n'avait jamais eue. Elle s'accusa d'ingratitude envers un art auquel elle avait dû tant et de si profondes jouissances, et elle se reprit à l'aimer.
C'est là le grand, le vrai tromphe des beaux-arts, qu'ils sont nos plus efficaces consolateurs : ils emportent loin de nous nos chagrins et nos tristesses, et peu à peu, dans nos âmes calmées, font descendre la paix sereine. Mais ce n'était pas encore la paix que cherchait Stella : elle ne voulait demander à la musique que l'expression de ses douleurs ; elle ne voulait trouver en elle que la confidente de ses rêves. Elle se passionna cependant, peu à peu, et bientôt se donna tout entière à cette grande enchanteresse, avec une ardeur que sa première jeunesse n'avait jamais connue.
Celte nuit-là, il n y eut point de nuit pour elle.
Elle chanta tout ce qu'elle savait, tout ce cpi'elle se rappelait. Puis, quand elle fut au bout de son répertoire, si cruellement négligé, et qui souvent ne lui revenait que par lambeaux, au lieu de lecommencer, elle essaya de trouver elle-même des formes nouvelles qui pussent rendre d'une façon plus complète et plus saisissante les sentiments qui l'agitaient.
Le piano, cet instrument ingrat, dont la sonorité a toujours, sous les doigts d'un artiste médiocre, quelque chose de sec et de dur, devient parfois, entre des mains habiles, un instrument puissant, qui possède à lui seul toutes les ressources d*un orchestre, et qui permet ainsi de donner à la pensée tout son développement, et de rendre Fémotion dans toute sa force comme dans tout son charme. A combien d'âmes exquises, délicates, enfermées dans la solitude comme dans une tombe, n'a-t-il pas servi d'interprète, interprète souvent inutile, car personne n'était là pour comprendre son harmonieux langage? Peu à peu Stella se sentit gagnée par la magie de son propre jeu. Elle anima, elle embrasa le clavier de la passion qu'elle renfermait dans son sein ; et, sans le savoir, elle lui dit ce qu'elle se cachait à elle-même : ses espérances, ses regrets.... et peut-être ses désii^s! Elle écrivait ainsi avec des notes le poème de sa vie, que personne, croyait-elle, ne devait jamais lire.
Même en cela, lady Mac-Lean se trompait, car aucun des accords qui tombaient ainsi des mains fiévreuses de l'artiste n'échappait à l'oreille avide et jalouse du mari, et avant qu'elles n'allassent s'éteindre dans le silence de la nuit, il les recueillait plus précieusement que les perles égrenées du collier d'une reine.
Cette première épreuve, tout à fait inattendue et sans préméditation aucune, avait trop bien réussi à lady Mac-Lean pour qu'elle ne la renouvelât point. Chaque soir, quand la journée officielle était finie au château, quand Douglas, après lui avoir souhaité un bonsoir froid et cérémonieux, s'était retiré dans ses appailements, Stella descendait dans le hall, où elle avait installé son grand piano en face d'un orgue qui occupait tout un bout de la pièce.
Là elle était chez elle.
Au seuil de cette magnifique retraite expiraient tous les échos du monde. Là, elle était heureuse parce qu'elle était seule.... et qu'elle oubliait. Elle allumait vingt bougies comme pour illuminer toutes les splendeurs et toutes les magnificences du château de Mac- Lean. Les lueurs tombaient sur les casques ou les cui-
rasses, faisaient élinceler les lances ou les boucliers, et laissaient à demi dans l'ombre les grands portraits des ancêtres qui fronçaient le sourcil en voyant passer cette bru charmante, mais que peut-être ils n'auraient pas choisie. Elle, les deux bras croisés sur sa poitrine, se romenait quelque temps dans la vaste salle; — c'était a seule pièce du château qu'elle aimât — elle allait de la fenêtre au piano, du piano à la grande cheminée dans laquelle flambaient des quartiers de chêne, qu'elle frappait avec la barre de fer pour en tirer des milliei*s d'étincelles ; puis elle s'approchait du piano et l'ouvrait, sans toutefois s'y mettre encore, comme si elle eût voulu lutter jusqu'au bout contre ce démon de la musique qui s'emparait d'elle, et ne céder qu'à la dernière minute, et lorsqu'elle était déjà tout à fait vaincue.
Elle s'asseyait alors, cachait son front dans ses deux mains, rejetait en arrière les grappes blondes de ses cheveux qui tombaient sur ses joues, et s'abandonnait à sa verve créatrice. Sous ces hautes voûtes qui semblaient ouvrir à la mélodie un vaste et libre espace, dans cette solitude rassurante, dans ce silence inspirateur et ami, Stella était tout à fait elle-même. C'est alors qu'elle faisait vibrer les notes les plus émues, c'est alors que le piano docile, tour à tour pleumit, tonnait, gémissait ou chantait. Lady Mac-Lean, en effet, mettait en ce moment dans son jeu une franchise et une sincérité qu'elle ne se serait jamais permises si elle eût pu se croire entendue.
Quelqu'un pourtant l'entendait.
A peine, en effet, les premières notes du concert nocturne avaient- elles retenti dans la maison déserte et sonore, que sir Edmond quittait sa chambre, et pâle, les cheveux en désordre, les mains tremblantes, — moins semblable à un homme qu'à quelqu'une de ces visions qui hantent l'imagination des rêveurs et des illuminés. — marchant lentement, sans bruit, comme glissent les spectres et les fantômes des légendes, à l'heure de minuit, — il descendait le grand escalier, et, après avoir un instant rôdé dans les longs corridors obscurs, certain maintenant qu'il n'y avait plus personne debout, — personne que lui et elle, — il venait
s'asseoir dans le vestibule, à la porte même du salon. {
Sa place ordinaire était entre deux hautes statues sculp- j
tées dans le cœur d'un chêne et représentant des highlanders moyen âge, qui portaient le costume de 's
son clan. Us étaient moins rigides et moins immobiles 1
dans leur attitude séculaire que Tétrange personnage qui se tenait à leurs côtés. La tête penchée sur sa poitrine, une main allongée vers le salon, l'oreille tendue, Douglas semblait aspirer tous les sons qui s'échappaient de l'instrument. Mais quand la voix vibrante s'élevait tout à coup dans le silence, il se soulevait à demi sur son banc comme si cette voix enchanteresse eût eu le pouvoir de l'attirer jusqu'à elle. Ce n'était là qu'un élan, bientôt réprimé; il retombait sur son siège plus pâle encore, Tœil sombre, de grosses gouttes de sueur perlant dans ses sourcils. Peu à peu, cependant, ses nerfs se détendaient, ime expression moins farouche attendrissait son visage de marbre, et parfois de grosses larmes s'échappant de ses yeux coulaient une à une et lentement sur ses joues. Ahl si dans ce moment Stella fût sortie tout à coup du salon; si elle s'était rencontrée face à face avec son mari; si elle eût pu juger de la profondeur de l'émotion que ses chants faisaient naître en lui; si elle eût vu couler ses pleurs,... elle eût compris le drame intime qui se jouait dans cette âme hautaine et sombre; elle eût compris que s'il ne voulait pas se plaindre, il savait du moins souffrir; elle eût compris que dans un tel homme une telle douleur ne pouvait venir que d'un profond amour!... Et sans doute, comme elle n'était ni un méchant cœur ni une ingrate nature, elle eût tout fait pour lui rendre la paix et payer la dette de sa reconnaissance. Mais si la femme étaiii bonne, le mari était ûer, et Mac-Lean avait la pudeur de ses chagrins ; il eût eu honte de montrer ses larmes, et, si amères qu'elles fussent, il les dévorait.
Quand les chants avaient cessée quand il entendait Stella refermer son piano, quand les craquements légers du parquet l'avertissaient qu'elle allait sortir, qu'elle approchait, qu'elle venait à lui, il se levait avec un mouvement d'effroi, et, se jetant vivement derrière
une haute tapisserie qui faisait face à Tentrée du hall, à travers la fente des deux -lés mal rejoints, il apercevait sa femme, qui entr'ouvrait lentement la porte. Parfois elle s'arrêtait une seconde sur le seuil, promenant un long regard autour d'elle, comme si elle eût voulu s'assurer qu'elle était vraiment seule, — Mac- Lean tremblait alors qu'elle ne le découvrît comme un écolier pris en faute I... — mais elle ne voyait rien. Elle entrait dans le vestibule, marchant pas à pas, portant devant elle sa lampe, dont les vives clartés illuminaient son visage et faisaient resplendir ses traits dans leur blancheur éclatante. Son oreille inquiète semblait écouter le silence, et ses yeux avides interroger au loin les ténèbres.
Enfin, ne voyant rien, n'entendant rien, elle suivait sa route, déplaçant à chacun de ses pas le cercle d'ombre et de lumière qui marchait autour d'elle, en proie à cette impression vague, un peu craintive peut-être, dont les natures nerveuses ne se défendent jamais tout à fait dans la nuit. Puis, arrivée aux premières volées de l'escalier, elle ralentissait de nouveau sa marche, s'arrêtait de temps en temps, et, quand elle avait atteint le sommet, se retournait pour jeter un dernier regard sur la profondeur obscure.
Mac-Lean aussi la regardait : il croyait contempler une apparition, tant elle lui semblait pâle et plus grande que nature, car il la voyait d'en bas, et la façon dont elle était éclairée lui donnait un prestige fantastique dont, bien qu'averti, le triste amoureux était toujours dupe. Entom'ée d'un plaid aux couleurs vives qu'elle rejetait sur sa tête avec ce hasard heureux d'arrangement que certaines femmes savent toujours trouver, seule lumineuse au sein de l'ombre, Stella ne semblait pas appailenir au monde des réalités parmi lesquelles nous vivons. Mais la vision ne durait que quelques secondes, et bientôt sir Edmond n'apercevait plus qu'une lueur incertaine et faible, qui disparaissait à son tour, et ce n'était partout que silence et ténèbres.
Absorbée dans ses pensées, vivant en elle-même, et se détournant des autres avec un parti pris beaucoup trop absolu, lady Mac-Lean ne se douta même pas de ce qui se passait dans l'âme de son mari. Il avait eu les premiers torts; cela suffisait à sa femme pour croire qu'il dût avoir tous les torts. Pendant qu'il souffrait, elle l'accusait. Ce fut sa seule injustice, et elle fut tout à la fois involontaire et cruelle.
Mais de telles épreuves ne peuvent durer toujours.
Les longues tortures morales finissent par engendrer des souffrances physiques. C'est ainsi que le chagrin tue. Sir Edmond fut bientôt atteint d'une maladie aigué dont les médecins déclarèrent que les accès devaient lui causer d'intolérables douleurs. Il les supporta avec une résignation héroïque. On ne l'entendit jamais se plaindre.
Stella, de son côté, fit preuve en le soignant d'un dévouement que rien ne semblait lasser, et qui parut d'autant plus méritoire que le baronnet ne lui en montrait aucune reconnaissance. Mais ni ses impatiences, ni Tinjustice de son humeur ne parvinrent à lasser le zèle de la jeune femme. Elle était toujours là, présente partout, veillant à tout, humble devant son mari comme si elle eût eu quelque chose à se reprocher envers lui, et que tant de zèle n'eût été que le payement d'un pardon. Cependant, quand le médecin, dont il avait exigé cette preuve de franchise difficile, lui eut déclaré que les secours de l'art étaient désormais impuissants; ^and son espérance de, la mort se fut changée en certitude, comme s'il eût été heureux de se voir affranchi de toute inquiétude, comme s'il n'eût plus eu à redouter les surprises et les retours de la vie, il redevint tout à coup pour sa femme ce qu'il avait été jadis, — c'est-àdire plein d'affection et de tendresse; cependant, parfois
encore, comme s'il se fût reproché à lui-même d'avoir cédé à ce bon mouvement, il s'échappait en paroles incohérentes d'une âpre amertume.
<icUn peu de patience, disait-il, ce sera bientôt la fin de tout, et vous serez à jamais délivrée de moi ! :»
En entendant ces injustes paroles, Stella s'éloignait de son lit avec un mouvement de fierté indignée, et allait pleurer tout bas dans un coin de la chambre. Douglas la rappelait bientôt, et joignant ses mains décharnées, lui demandait pardon.
<c Que vous me faites de mal ! lui disait-elle alors en revenant vers lui : que vous ai-je donc fait? pourguoi m'avez-vous retiré tout à coup cette tendresse dont j'étais heureuse?
— Vous, heureuse de ma tendresse ! reprit-il un soir avec mie explosion de colère, de douleur.... et d'amour — Ah! si c'était vrai, il ne faudrait pas me l'avouer, car ce serait me prendre la force et le courage dont j'ai besoin pour mourir.
— Mais, expliquez-vous donc! s'écria Stella poussée à bout, éclatant enfin et voulant savoir la vérité; j'ai beau examiner ma conduite, interroger mes sentiments, je suis tranquille; je ne me reproche rien et vous m'accusez I....
— Je ne vous accuse pas, dit sir Edmond; vous ne m'aimez plus; voilà tout! C'est sans doute ma faute et non la vôtre : c'est toujours celui qui n'est pas aimé qui a tort.... je ne me plains point.
— Ah ! si la plainte était permise à l'un de nous, ne serait-ce point à moi que, depuis bientôt deux ans, vous semblez avoir bannie de votre cœur et chassée de votre vie ? Vos yeux ne s'arrêtent plus sur les miens qu'avec colère ou tristesse; vous me fuyez avec autant de soin que vous en aviez mis à me rechercher, et vous n'avez pas même daigné me dire pourquoi vous avez changé I
— C'est vous, milady, qui avez changé la première, et c'est parce que vous ne m'aimiez plus que j'ai eu peur de vous laisser voir mon amour.... Ah! Stella, chère et cruelle enfant, que j'ai souffert par vous I »
Sans doute, les reproches de sir Edmond étaient souverainement injustes, et sa femme avait bien le droit
STELLA. il^
de ne les point accepter : mais il y avait dans le regard et dans la voix du mourant une expression si poignante et si désespérée, que Stella, oubliant tout à coup son injustice pour ne plus voir que sa douleur, ^e pencha vers lui, et le regardant avec une affectueuse tendresse : cCher, cher Edmond, lui dit-elle, ah! nous ^vons souffert tous deux.... faute de nous entendre; mais Dieu est bon, et il nous permettra de réparer le temps perdu pour le bonheur.
— Je ne crois pas,» répondit Mac-Lean en levant au ciel des yeux chargés de prières.
Stella s'agenouilla au pied du lit et appuya son front sur la main humide et brûlante de son mari. Sir Edmond sentit qu'une rosée de larmes tombait sur celte main.
— Ah I murmura-t-il, quel bien m'eût fait une de ces larmes il y a six mois.... elle m'eût empêché de mourir.
— Ne meurs pas, puisque je t'aime ! » s'écria lady Mac-Lean.
Douglas lui répondit par un triste sourire; mais il était pourtant facile de voir que toute amertume sortait de son âme, et que sa première irritation faisait place maintenant à une sorte de calme attendri. Il eût bien voulu parler encore; mais Stella craignait sa faiblesse, et, avec cette douce autorité que les femmes aimées savent si bien prendre sur leurs malades, elle le condamna à une heure de silence. Edmond, pacifié, en quelque sorte, par ce retour de tendresse inespéré, s'endormit, et une sorte de calme descendit sur lui.
Stella ne quitta point sa chambre; elle regardait sa pâleur; elle écoutait les battements précipités ou lents, mais toujours irréguliers de sa poitrine; elle contemplait, avec une indicible expression de douleur, ce visage sur lequel la souffrance avait gravé, en caractères maintenant ineffaçables, sa rude et terrible empreinte.
Elle se rappelait alors la tendresse et la passion, le dévouement et la bonté qu'elle avait rencontrés chez lui; elle se rappelait aussi les premières joies de son mariage, et elle était bien forcée de s'avouer que si, au lieu de s'enfermer comme elle l'avait fait dans sa froide dignité d'épouse irréprochable, elle fût généreusement
4^g STELLA.
allée vers lui malgré ses torts apparents, eUe l'eût ramené à la raison, au bonheur.... Sans doute, eUe n était noint obligée à tant faire; sans doute, elle avait accompli strictement son devoir; mais, au fond de sa conscience, pouvait-elle se dire qu'elle en avait assez fait tant qu elle n'avait point tout fait? Douglas n'avait-il point droit à quelque chose de plus que le strict devoir?
Pendant qu'elle s'adressait toutes ces questions à côté d'un mari dont la vie ne se mesurait plus que Pfr Jom;s, par heures, peut-être, Stella, si peu égoïste queUe fut, ne pouvait s'empêcher de faire un involontaire et mélancolique retour sur sa destinée : elle repassait dans son souvenir son enfance errante et privée des caresses d'une mère, ses mystérieuses entrevues avec un homme, son père sans doute, — dont le nom lui était resté inconnu; sa jeunesse fuyant de ville en ville, toujoure incertaine du lendemain.... et elle se disait qu apr^ tout, celui qui était là, s'antant dans les angoisses de lagonie, sur un lit de douleurs, était peut-être de tous les êtres Qu'elle avait connus celui chez qui elle avait rencontré le plus de grandeur d'âme et de générosité; s'il avait eu des torts envers elle, ces torts étaient de ceux au'une femme doit pardonner, car ils ne venaient oue de l'excès même de son amour.... Maintenant, liu mort — car il allait mounr! — que deviendrait-elle? A oîielle incertaine destinée serait-elle en proie, par ouefs flots ballottée, jetée sur quelle rive? Toutes ces impressions confuses, complexes, se mêlant les unes ^ autres prédisposaient la jeune femme a un attendrissement 'dont elle n'était déjà plus maîtresse. Aussi, en se réveillant d'un long assoupissement, Mac-Lean nut-il lire sur son visage l'expression dune véritable douleur. Cette trop tardive entente des deux âmes eut du moins pour effet de rendre quelque sérénité aux derniers instants de sir Edmond. Sa mort même en fut consolée. Rien n'envenima le suprême et mélancolique entretien des deux époux, et ce fut à la douce ueur de leur ancienne tendresse que l'âme du baronnet passa de ce monde dans celui que nous appelons meilkur, sans doute pour calmer la crainte qu'il nous
inspire.
C'est toujours une chose grave que la mort; plus grave encore quand elle frappe tout près de nous et qu'elle nous enlève un être cher, auquel nous unissait, non pas seulement la tendresse, mais l'habitude même de fa vie. Là où, chaque jour, nous voyions un visage ami, nous n'apercevons plus qu'ime place vide : nous étions deux, nous sommes un; tout est changé autour de nous et en nous : un fil d'or s'est rompu dans la trame de notre existence. Plus tard, hélas! quand elle a redoublé ses coups, la mort, à force de malheurs, a, pour ainsi dire, émoussé son aiguillon et notre sensibilité. Ses premières atteintes sont les plus cruelles : elles retentissent douloureusement et longtemps dans l'âme humaine, qu'elles étonnent tout autant qu'elles l'affligent.
Lady Mac-Lean n'avait aimé que fort peu de gens, et de tous ceux qui lui avaient été chers, son mari était le seul qu'elle eût vu mourir. Angéla s'était éteinte loin d'elle; elle ne l'avait su que longtemps après, quand déjà il était trop tard pour la pleurer. Elle prouva, dans sa plus cruelle angoisse, cette impression de solitude et d'isolement qui suit toujours le départ des êtres auxquels la destinée nous a liés, et qui fait que tant de femmes, — natures plus nerveuses que logiques, gouvernées par lem*s impressions bien plus que par leur raison, — pleurent mort le mari qu'elles n'ont pas toujours aimé vivant.
Ce sentiment devait être d'autant plus pénible chez Stella qu'elle se trouvait au milieu d'une race étrangère, sans parents, — ces amis que la nature nous donne, — sans amis, — ces parents qu'a choisis notre cœur; — car la façon dont elle avait vécu pendant ces deux dernières années, au lieu de resserrer les liens <ÏQe forment parfois les relations hospitalières, les avait, au contraire, presque entièrement dénoués.
Ce n'était point dans la famille de sir Edmond qu'elle devait songer à chercher un appui. Les Mae-Lean, qui s'étaient accoutumés depuis longtemps à compter sur l'héritage de leur cousin, n'avaient point vu d'un œil favorable son mariage avec une jeune femme : il ne pouvait que compromettre leurs espérances ou même les anéantir complètement. Sa mort mettait tout à coup en présence des intérêts rivaux, hostiles, implacables. Aussi le baronnet n'était pas encore refroidi dans sa tombe si vite fermée, que ses héritiers avides venaient s'installer au château, sous prétexte de surveiller leurs droits; la nuée sombre des hommes d'affaires s'abattit bientôt à leurs côtes, et l'on procéda sans plus tarder à toutes ces mesures légales, nécessaires si l'on veut, mais déplorables en de tels instants, parce qu'elles troublent et profanent les plus légitimes et les plus saintes douleurs.
Le rapprochement in extremis, pour ainsi parler, qui venait d'avoir lieu entre Stella et son mari, semblait n'avoir eu d'autres résultats que de lui rendre sa perte plus douloureuse ; elle l'eût certainement moins regretté s'il fût mort un mois plus tôt. Ce retour de tendresse aux derniers instants ravivait en elle la source des larmes. Les larmes coulèrent abondamment.
Et c'était en ce moment cm' on la froissait par un rude contact! Les affaires d argent sont difQciles à traiter, même avec les gens les mieux doués, qui savent adoucir, par la grâce des manières et l'élégante politesse des formes, toutes les aspérités et tous les angles de la vie : qu'est-ce donc, si ces débats nous mettent en présence d'adversaires dont l'âme recèle un secret sentiment d'hostilité, une sourde haine, et qui, à tort ou à raison, voient en nous les spoliateurs de leur fortune et la cause de leur ruine?
Même aux jours de ses plus grandes tristesses et de ses désespérances les plus amères, Douglas n'avait pas cessé d'être animé envers Stella des intentions les plus généreuses et les plus libérales : il ne voulait point que sa femme se retrouvât jamais aux prises avec les difficultés matérielles de la vie. Ses résolutions à cet égard n'avaient point varié un seul instant : c'est une justice
qu'il fiiUaii rendre à sa mémoire. Mais sir Edmond n'avait pas fait tout ce qu'il eût voulu. Dans sa famille comme dans beaucoup de familles anglaises et écossaises, une partie notable de la fortune immobilière était substituée et formait des majorats : même par contrat de mariage, il ne pouvait assurer que des capitaux et constituer que des usufruits. Un pareil état de choses est la source féconde de conflits certains et de procès inévitables. Or, les procès sont longs en deçà comme au delà de la Tweed : il sont longs et coûteux, et sans vouloir attaquer en rien les vénérables juges
ri s'abritent sous la perruque blanche à triple marteau, n'était pas défendu de penser que, dans l'importante contestation soumise à leurs décisions, ils verraient avec plus de plaisir le bon droit du côté de leurs com-
Satriotes que du côté de l'étrangère. Stella eut assez e finesse pour s'en apercevoir aux premiers mots que lui dirent ses hommes d'affaires, et, livrée à elle-même, elle eût accepté, de guerre lasse, une transaction même désavantageuse pour éviter les ennuis et les dangers d'un procès. Mais avec une jeune et jolie femme tout n'est jamais perdu, et, même quand la position semble désespérée, elle trouve, — dans son bon droit sans doute, — des ressources inattendues.
Stella en eut bientôt la preuve.
Du groupe serré de la coalition formée contre elle, un homme se détacha, qui devint tout à coup son plus vaillant auxiliaire. C'était un cousin de sir Edmond, vivant à quelques lieues du lac Kattrine, dans un château démantelé, dont les seules parties un peu confortables étaient le chenil et les écuries : ce campagnard convaincu et renforcé, qui n'allait pas à la ville une fois en deux ans, était du reste un joyeux compagnon, montant à cheval comme un centaure, grand chasseur devant Dieu, ne comptant plus ni les renards qu'il avait forcés, ni les daims rouges qu'il avait mis aux abois; de plus, buvant après dîner et dormant après boire.
Arthur Mac^Lean avait quarante-quatre ans et l'œil gris; le buste court, l'épaule carrée, la poitiine large, et la joue vermillonnée de l'homme qui a trop préféré au elaret inoffensif le sherry spiritueux et le porto
chargé d'alcool. Cette teinte semblait du reste en parfaite harmonie avec ses cheveux presque routes et ses favoris plus que roux. Arthur Mac-Lean, qui semblait avoir renoncé à toute prétention sur le cœur du beau sexe, ne prenait nul souci de rehausser par les splendeurs du costume les avantages dont la nature Tavaii doué. Il portait d'ordinaire la botte montante en peau de bufQe qui brave également Teau des marais, la boue des chemins et la ronce des fourrés ; une culotte d'une certaine étoffe à côté, imitant le velours et d'une couleur douteuse qui flottait entre le vert et le gris ; une veste de chasse de la même étoffe, avec d'énormes boutons en bronze à têtes d'animaux; un gilet taillé dans un daim, boutonnant jusqu'au col, et dispensant ainsi son heureux propriétaire de la tyrannie du linge blanc. Ajoutez un chapeau en feutre Water-Proof, couleur amadou, orné d'une plume de héron, et dont il avait si bien apprécié les bons et fidèles services que, depuis cinq ans, il n'avait pas voulu s'en séparer, et vous aurez une idée juste de cette tenue de gentilhomme campagnard, chasseur et négligé : elle ne manquait points cependant, d'un certain cadiet, grâce à un superbe poignard écossais dont le manche de corne était enrichi des cabochons de toutes les pierres plus ou moins précieuses de son poétique pays, non moins qu'au superbe plaid, aux couleurs de son clan, tissé dans la première fabrique d'Inverness, et qu'il rejetait assez fièrement d'une épaule sur l'autre.
Arthur avait été marié quelque vingt ans auparavant, sans doute pour l'expiation aes péchés qu'il devait commettre plus tard, à une femme sans beauté, mais capricieuse comme la lune rousse, qu'il n'avait guère aimée, et qui, en revanche, lui avait rendu la vie assez dure. Il l'avait perdue (c'est le mot consacré) au bout d'une dizaine d'années, qui lui avaient largement suffi pour apprécier les agréments du mariage. Deux grandes filles, aussi longues qu'il était gras, semblaient pourtant attester les félicités d'une union qu'il n'avait pas encore trouvé le temps de regretter. Une première épreuve avait paru concluante à l'Ecossais, et, satisfait de ce que le mariage lui avait déjà donné, il ne songeait
point à lui demander davantage. Mais les deux vers gravés par une main railleuse sur le socle de la statue de rAmour :
Qui que tu sois, yoici ton maitre; 11 Test, le fut, ou le doit être I
se trouvèrent une fois de plus justifiés.
Arthur, âme loyale, vraiment honnête, sous son ap^ parente rusticité, n'avait pas même songé à se demander si la femme de son cousin était jolie, tant que son coiisin avait vécu : il voyait en elle l'obstacle possible à Taccroissement futur de sa fortune, et comme, sans être avare, il était raisonnablement intéressé, il n'avait jamais eu pour elle qu'une assez médiocre sympathie. Mais, par un revirement d'idées, ou plutôt de sensations, assez faciles à expliquer, dès que lady Mac- Lean fut veuve, il la vit avec d'autres yeux.
Stella ne ressemblait en rien aux beautés écossaises au milieu desquelles Arthur avait toujours vécu. Bien qu'elle fût blonde, on devinait tout de suite, à mille signes expressifs, le cachet de la nature méridionale. Je ne dirai point que ce fui une blonde piquante : ce mot-là emporte avec lui je ne sais quelles idées de pétulance fort ennemies de la distinction souveraine de notre héroïne. Mais, entre elle et les pâles filles des brouillards d'Ossian, il y avait la même différence qu'entre le clair de lune des Orcades et le soleil de 1 Italie. Cependant sa retenue, sa réserve, l'intacte réputation de fidélité conjugale qu'elle avait su conserver, malgré les tristesses, les bizarreries et les injustices de son mari, faisaient croire au sérieux Arthur qu'elle saïu^ait joincbre à ses qualités brillantes les mérites plus intimes et non moins réels de cette race de femmes selon le cœur des hommes du nord, et qu'ils ont si bien appelées €leê femmes de la tartine et du thé.jf II résulta de tout ceci qu'Arthur, à la fois positif et inflammable, voyant dans sa cousine une femme charmante et une affaire avantageuse, crut qu'il lui serait possible de faire en même temps un mariage d'amour et un mariage de raison.
Que peut donc souhaiter de mieux l'homme le phis diffîcile?
Mais comme Thonnéte garçon se défiait quelque peu de ses moyens de séduction, il songea tout d'abord à se rendre utile avant de se permettre de demander s'il était agréable. Il se posa donc en conseil, en défenseur, en ami de la jeune veuve. Les hommes d'affaires, auxquels Stella avait confié ses intérêts, le lui avaient très-sincèrement représenté comme son adversaire le plus tenace, le plus avide et le plus dangereux : elle ne fut donc point médiocrement surprise de le trouver, au contraire, accommodant et facile, prêt à céder sur toutes les questions, et là où ses cohéritiers se montraient le plus intraitables (ils étaient tous mariés et conduits par leurs femmes), abandonnant ses prétentions, faisant bon marché de ses droits, et par ses concessions, qu'il motivait fort habilement, compromettant, au profit de sa belle ennemie, la position des autres. C'est ainsi, par exemple, qu'il fit décider que le château où leur ])arent avait amené sa jeune femme, qu'elle avait habité depuis son séjouf en Ecosse, et qui était,
Eour ainsi dire, son seul asile, serait compris dans les iens dont on voulait lui abandonner la jouissance. Quant aux capitaux, assez considérables, laissés par sir Edmond, Arthur n'eut pas grand'peine à démontrer, par les termes mêmes du testament, corroborant les conventions matrimoniales, que l'intention du défunt avait été d'en assurer à sa veuve la toute propriété. Peut-être enlèverons-nous quelque chose au mérite du généreux Arthur, si nous avouons au lecteur que le petit manoir de notre campagnard était beaucoup moins beau que Mac-Lean-Seat, et qu'il nourrissait depuis longtemps le secret mais ardent désir d'habiter un jour la splendide résidence de son cousin, — et il espérait que si, grâce à lui, le château était attribué à la belle veuve, il aurait bien quelque chance d'y demeurer avec elle.
Le dévouement, non moins que l'habileté d'Arthur Mac-Lean, furent couronnés du plus heureux succès. Une transaction mit fin à toutes les difficultés que les héritiers du sang avaient voulu susciter à Stella : on
lui assura une existence large et une véritable indépendance, avec la possession immédiate et exclusive du château. Une fois ces arrangements pris, les parents de sir Edmond, cpii ne semblaient point disposés à entretenir désormais de trop longues relations avec sa veuve, cniittèrent définitivement les bords du lac Kattrine. Armur ne formait point de projets si farouches, et il n'eût pas demandé mieux que de rester même après le départ de sa noble famille. Mais le regard aigu d'une petite cousine, aux yeux pâles comme une faïence de Hollande, et parente de sa première femme, le déconcerta singulièrement, et il se sentit rougir sous son hâle couleur de brique. Il dut partir avec tout le monde. Mais, en prenant congé de Stella, il voulut du moins l'assurer de son dévouement : et il ajouta tout bas, avec un gros soupir, qu'il espérait la revoir bientôt.
€ J'y compte, répondit lady Mac-Lean; je tiens à vous prouver ma reconnaissance : je sais ce que je vous dois, et je ne l'oublierai jamais. »
L'honnête montagnard, plus au fait des ruses du gibier que des compromis et des sous-entendus de la conversation féminine, prit à la lettre les déclarations de Stella, et emporta des espérances.
Il revint le surlendemain. Stella, qui lisait à la fenêtre de sa chambre, le vit et ne le reconnut pas. Il est vrai qu'il n'était point dans sa tenue ordinaire. Arthur avait l'habitude de franchir les deux lieues qui séparaient son petit manoir de Mac-Lean-Seat sur un cheval de chasse irlandais d'assez commune apparence, mais d'une solidité de reins et d'une sûreté de jambes <Tui ne s'étaient jamais trouvées en défaut. C'était, pour raudace et pour le fond, le véritable cheval d'un gentilhomme campagnard. Arthur, avec lui, se faisait gloire d'aller en ligne droite d'un château à l'autre sans se laisser arrêter ou détourner par aucun obstacle. Ce jour-là, pourtant, l'intrépide hack battit en vain du pied les dalles de son box : son maître ingrat ne songea point à lui. Au moment où la grille en fer du château de Mac-Lçan, décorée des chardons d'Ecosse et des fleurs de lis de Marie Stuart, tourna sur ses gonds, Stella vit entrer dans la cour d'honneur une voiture assez
élégante, prescpe neuve, et attelée de deux doubles poneys fort bien appareillés, avec un harnachement irréprochable. Le gentleman sauta presque légèrement à terre, après avoir lancé les rênes à un groom de bon style qui s'était jeté à la tète des chevaux.
«Eh maisl se dit Stella, comme le voilà fait! je l'aime encore mieux dans son costume de BatHie-Cuir, £st-il assez singulièrement fagoté I»
Tout en faisant ces réflexions peu charitables, avec cette impitoyable cruauté de la femme qui n'aime pas« et à laquelle aucun ridicule n'échappe, Stella descendit au salon pour recevoir son parent. Ils y entrèrent presque en même temps, chacun par une porte. Arthur, en apercevant la jeune femme, se pi'écipita vers elle avec une impétuosité d'avalanche ; Stella, au contraire, s'enferma dans un calme superbe. Elle lui tendit cependant sa main blanche en signe de bienvenue; mais le cousin, au lieu de serrer et de secouer cordialement cette main, comme on fait d'ordinaire de l'autre côté de la Manche, déposa un long baiser sur le poignet mince et délicat qui s'était aventuré dans sa large pince. Lady Mac-Lean retira sa main, non point peutêtre sans quelque vivacité, et au lieu de faire asseoir le trop vif Arthur, suivant son habitude, sur le canapé où elle se tenait elle-même, elle prit un fauteuil, et, d'un geste de reine, lui en indiqua un autre, séparé du sien par toute la largeur de la cheminée. La solennité de cet accueil ne semblait point faite pour rassurer le fort chasseur, qui, malgré ses quarante-quatre ans bien sonnés, se sentait^toutes les timidités de l'amour naissant.
Il étouffait dans son gilet trop serré; sa cravate, nouée avec un soin inusité, avait l'air de lui étrangler les paroles dans la gorge. Enfin, il fit appel à son courage, et, pour s'enlever à lui-même toute possibilité de retour, il débuta par une phrase qu'il crut très-habile, et qui avait au moins le mérite d'être assez significative. Après avoir regardé par deux fois Stella avec un air malheureux qui eût attendri un rocher :
«Ma cousine, lui dit-il d'une voix qu'il essaya de rendre irrésistible, je voudrais donner une mère à mes filles.
— n me semble, riposta lady Mac-Lean avec un fin sourire, qu'elles aimeraient tout autant qu'on leur donnât des maris. >
Cette allusion malicieuse à Fàge de ses héritières déconcerta quelque peu l'orateur. Il garda pendant quelques minutes un silence embarrassé, roulant son chapeau entre ses doigts pour retrouver une contenance, tandis que Stella, pelotonnée comme une chatte au fond de son fauteuil, l'attendait dans une attitude de défense vraiment formidable.
Mais le pauvre Arthur, à qui une tentative directe avait si mal réussi, ne semblait pas disposé à recommencer de sitôt : il se tint donc cette fois dans des généralités inoffensives, content de faire des allusions détournées, mais qu'il croyait insinuantes, à leur position respective et aux profondes tristesses du veuvage.
c£h! croyez-vous, reprit Stella, que tout soit rose dans le mariage?
— Oui, quand on s'aime !i» répondit l'Écossais, auquel la jeune femme venait d'offrir imprudemment l'occasion d'une réplique facile; — et Arthur partit de là pour faire une peinture plus ou moins poétique du mariage d'amour et du bonheur de la vie à deux, qu'il compara aux tristesses de la solitude. Cette fois, il était lancé, et il n'eût pas été fort aisé de l'arrêter : il pariait d'abondance, en homme qui a le cœur trop plein et auquel il suffit de laisser couler le flot de ses pensées. Gomme tous ceux qui sont vraiment pénétrés de leur sujet, il trouva quelques mots heureux, et ne termina sa harangue que lorsqu'il crut avoir produit tout son effet.
La veuve de sir Edmond Mac-Lean lui montra ses vêtements de deuil et leva les yeux au ciel : ce fut là toute sa réponse. Elle n'était point de nature à satisfsdre la bouillante ardeur d'un amoureux très-pressé. Stella, qui avait encore présent à l'esprit le souvenir des bons offices que son cousin lui avait rendus, sentit bien qu'elle devait le ménager, et elle employa toutes les finesses de la diplomatie féminine à trouver une formule qui pût, sans le décourager, ne point cependant compromettre l'avenir. Mais Arthur avait la ténacité
naturelle à sa nation; quand il s'était mis en tête de réussir, il voulait réussir à tout prix, et il s'était dit qu'il emporterait au moins une promesse de ce premier entretien : «cil savait, dit-il, tout ce que pouvaient exiger les plus sévères convenances; il respecterait toutes les volontés, tous les scrupules de sa cousine.... Son cœur seul était impatient; mais il fallait du moins donner une certitude à ses espérances.»
C'était précisément ce que lady Mac-Lean ne voulait pas faire. A l'impétuosité de l'attaque elle opposa le calme froid de la défense et contint l'ennemi. Elle était maintenant instruite par l'expérience; elle avait trop souffert d'un premier mariage, imprudemment contracté, pour retomber aussitôt dans la même erreur, — dans la même faute, — quand elle n'avait plus les mêmes excuses. Seulement, comme elle voyait bien que les prétentions d'Arthur se changeraient en persécutions, et qu'il lui serait également difficile de s'en défendre et pénible d'y céder; comme elle ne croyait pas non plus possible de lui fermer la porte dune maison qu'elle avait conservée par ses soins, elle prit le seul parti qui pût assurer sa tranquillité et la délivrer à jamais de cet ennemi d'un nouveau genre. Sans rien dire de son projet à personne, excepté au fidèle Ivan, destiné maintenant à la suivre en tout lieu, elle fit secrètement ses préparatifs de voyage afin d'être toujours prête à partir.
Un jour qu'Arthur, encore plus pressant que de coutume, venait de tenter près d'elle un dernier et inutile effort, et qu'il l'avait forcée de lui promettre une réponse définitive et prochaine, elle quitta Mac-Lean-Seat quelques instants après lui, et gagna Stirling dans la nuit; elle prit le paquebot du matin, et débarqua sur le quai d'Edimbourg, tout juste à temps pour profiter du train express qui allait l'emporter vers le Sud.
Elle se plaça de façon à tourner le dos à la route qu'elle suivait, comme si elle eût voulu contempler jusqu'à la dernière minute cette terre d'Ecosse où s'étaient écoulées six longues années de sa grave et sérieuse jeunesse, où elle avait souffert, quoique aimée, où on l'aimait encore.... et que peut-être elle ne rêver-
rait jamais. Il semble qu'involontairement nous laissons toujours, heureux ou malheureux, quelque chose de nous et comme une part de notre âme aux lieux où nous avons vécu; c'est ce qui fait que nos départs ne sont jamais exempts d'une certaine émotion et qu'un peu de tristesse se mêle à notre joie, alors même que nous nous en allons volontairement et pour être mieux.
Ceci nous expliquera peut-être les sentiments si complexes qui se pressaient dans l'âme de lady Mac-Lean au moment où la locomotive, remplissant de bruit et de fumée le beau jardin public qu'elle traverse, l'emportait loin d'Edimbourg. Peut-être faudrait-il ajouter la profonde incertitude qui couvrait encore son avenir au moment où elle rentrait, plus seule que jamais, dans le vaste monde. Aussi attachait-elle ses regards avec une fixité en quelque sorte passionnée et douloureuse sur les tours noires d'Holy-Rood et sur les verdoyantes collines du Mid-Lothian, qui, de minute en minute, allaient s'évanouissant dans la distance.
Mais déjà le convoi s'engageait sur les courbes du rail qui longe l'Océan et lutte de souplesse avec tous les caprices de son rivage; déjà le soufâe de la brise marine, en caressant le visage de Stella, lui apportait des idées plus riantes et plus fraîches; et cette impression de bien-être physique que nous éprouvons en approchant de la mer exerçait sur elle comme une réaction morale salutaire. Toutes les énergies de sa nature renaissaient; elle se dit qu'après tout elle était riche et libre; tous les regards lui disaient qu'elle était belle, et elle se sentait jeune. L'avenir s'ouvrait devant elle : elle était la reine du monde. Il lui semblait qu'elle n'avait pas encore vécu jusque-là; qu'elle venait de naître, et que mille sensations nouvelles, inconnues, l'attendaient pour lui faire connaître enfin la vie. La rapidité même de ces machines de fer et de feu qui l'emportaient à travers l'espace, donnait comme un nouvel aliment à l'activité de ses pensées. Chez les organisations jeunes, vraiment énergiques, cette surexcitation de sang, enflammé par le voyage, se communique à l'âme et lui donne une sorte de fièvre. Cet état anormal dura jusqu'au soir. La nuit calma la
voyageuse, et, comme sa fatigue était grande, ses yeux se fermèrent, et elle oublia également le passé, le présent et l'avenir.
Lady Mac-Lean se réveilla dans les brumes de Londres.
Ce grand centre du commerce n'avait rien qui pût la charmer; d'ailleurs, en ce moment, il lui semblait qu'elle connaissait trop d'Anglais, — Anglais ou Écossais, pour elle, c'était tout un, — et elle n'en voulait plus voir. H était bien dans sa pensée de retourner en Italie. Florence aurait encore un charme pour elle; peut-être y retrouverait-elle quelques-uns de ceux qu'elle y avait autrefois connus ; puis elle voulait faire le pèlerinage de Lugano, et aller pleurer sur la tonû)e de sa chère Angéla. Ah! comme elle serait heureuse à présent de partager son opulence avec sa pauvre amie, et de rendre à sa vieillesse tout ce que son enfance avait reçu d'elle. Mais Angéla n'était plus, et deux fois déjà le printemps avait refleuri sur sa tombe. Cette mort lui gâtait son Italie. Elle ne connaissait pas Paris ; sir Edmond, en l'emmenant en Ecosse, ne s'y était arrêté que deux jours, et elle avait vu tant de chosee, qu'elle n'avait gardé le souvenir de rien.
Il ne lui restait de ces instants rapides qu'une sorte d'éblouissement dans l'esprit et dans les yeux. Mais, bien qu'autour d'elle on eût rarement parlé des enchantements de cette capitale du monde, — Paris n'en exerçait pas moins sur elle ce prestige mystérieux et puissant qui attire à lui tant d'âmes. Paris, pour des milliers d'êtres vivants d'une vie intelligente, mais enchaînée dans les entraves de la nécessité, est comme le grand inconnu.... mais l'inconnu dont on a entendu des merveilles; l'inconnu dont le nom a été cent fois répété devant vous, et s'est retrouvé au fond de toutes vos pensées vagues, de toutes vos aspirations sans nom et de tous vos rêves.
Stella ne connaissait personne à Paris. Ayant caché à tout le monde son départ, qui avait eu l'air d'une fuite, elle n'avait pu demander de lettres d'introduction à aucun des amis, d'ailleurs assez rares, qu'elle pouvait avoir en Ecosse. Il lui sembla qu'à vrai dire elle aimait autant cela, et qu'après les rudes épreuves à travers lesquelles elle venait de passer, et dont peutêtre elle n'était pas complètement remise encore, les relations du monde auraient eu pour elle quelque chose de pénible : elle était heureuse de pouvoir s'en affranchir. Elle avait beau se dire qu'elle n'avait déjà que trop vécu dans la solitude, il lui fallait la solitude encore. Elle éprouvait une sorte de bonheur à s'affirmer à elle-même sa liberté, et à jouir d'une indépendance qu'elle n'avait jamais connue. — Elle était bien forcée de s'avouer que, pour avoir depuis longtemps l'âge de raison, elle n'en ignorait pas moins absolument une foule de choses, et qu'elle était toute novice dans la science de la vraie vie. S'il ne lui était pas possible d'en commencer immédiatement et toute seule la difficile et périlleuse expérience, rien ne l'empêchait du moins de s'y préparer par ces graves et sérieuses pensées pour lesquelles le commerce du monde est plutôt un obstacle qu'un secours. Stella n'était point, elle n'avait jamais été une femme frivole.
Il y avait toujours eu quelque chose de grave, d'arrêté, de réflécht dans son caractère, dont les dispositions natui'elles n'avaient été que trop secondées par le genre de vie qu'elle avait mené jusque-là. Maintenant qu'elle se sentait souveraine maîtresse d'elle-même et n'ayant plus de compte à rendre qu'à sa conscience, il lui semblait que l'usage de cette liberté absolue avait quelque chose d'effrayant. Elle n'avait encore fait que changer de tutelle : celle de son mari n'avait pas été moins rigoureuse que l'autre; jamais sir Edmond
n'avait songé à l'émanciper. Cette sorte de contrainte morale qui eût paralysé pour toujours les énergies d'une nature moins vigoureuse, avait maintenant diverses conséquences qui semblaient s'exclure et se combattre, et qui pourtant n'en étaient pas moins réelles. C'était une sorte de défiance d'elle-même et d'incertitude pénible sur ce qu'elle devait faire : elle se croyait toujours la pupille de quelqu'un; mais, en même temps, elle éprouvait un besoin de vivre, de se mêler aux autres, et de nouer enfin ces relations de l'existence sociale dont Paris est le centre le plus actif, et qu'elle n'avait jamais connues que par le désir. Elle attendait, elle appelait l'occasion; elle savait que cette occasion ne lui manquerait pas; mais elle voulait la choisir. Puis elle se respectait trop elle-même pour ne pas respecter toutes les convenances, et elle s'était juré de porter sévèrement le deuil de son mari.
Elle vécut donc seule et cachée, n'ayant auprès d'elle, pour toute affection, que l'humble mais complet dévouement de l'unique serviteur qu'elle eût amené d'Ecosse en France, comme elle l'avait amené d'Italie en Ecosse, — Ivan, compagnon désormais inséparable de sa bonne et de sa mauvaise fortune. — Mais soutenue, animée par l'espérance, développant ses facultés précieuses, se livrant à l'étude de toute chose avec une assiduité et un zèle que l'ardente envie et l'impérieux besoin de parvenir ne dorment pas toujours aux pâles esclaves du travail forcé, elle passa sans trop d'ennui tout son hiver dans une austère retraite. Le soir, quand elle entendait rouler au loin, avec ce bruit sourd qui rappelle celui des flots de la mer, les voitures emportant aux bals, aux théâtres, aux soupers étincelants ceux que l'on appelle les heureux du monde, seule, près du foyer désert, à la lueur parfois douteuse de la lampe nocturne, elle lisait quelques livres qui fortifiaient son âme en élevant son intelligence.
Le printemps qui vit finir son année de deuil allait enfin lui permettre d'essayer d'une autre existence. Elle allait rentrer dans le monde, dans ce monde auquel sa jeunesse n'avait point dit un étemel adieu, et elle allait y rentrer avec le nom et le titre de lady Dou-
glas Mac-Lean, qu'elle saurait porter dignement. Mais elle n'ignorait point que la malignité du prochain s'attaque assez volontiers à une jeune et belle créature qui vit seule, pour peu qu'elle fournisse le moindre prétexte à son intervention. Elle n'avait pas eu besoin non plas d'un très-long séjour à Paris pour s'apercevoir que cette aimable ville est la capitale de toutes les vanités, et qu'avec les Parisiens être ne vient jamais qu'après paraître. Elle voulut donc commencer par donner à sa maison un air de respectabilité parfaite. Elle loua un joli hôtel dans le quartier des Champs- Elysées, eut un coupé de bon goût et un attelage irréprochable qui fiit bientôt remarqué. Ce luxe semblait, du reste, l'accompagnement naturel de sa beauté. Elle n'en resta pas moins assez longtemps isolée. Les premières relations sont toujours les plus difficiles; elles sont aussi les plus importantes, car c'est d'elles que dépendent les autres. Stella savait quels dangers ou plutôt quels soupçons entourent et suivent à jamais une femme, si ses premiers parrains ne sont de tout point irréprochables. Elle était donc bien résolue à ne jamais bnisquer l'occasion : elle savait que l'occasion vient toujours à qui sait l'attendre.
Un vieil Écossais qu'elle avait rencontré tout un hiver dans les salons d'Edimbourg et pour qui elle avait eu cette prévenance et cette grâce parfaites qu'elle montrait toujours aux hommes âgés, se croisa un matin avec sa voiture. Mais il était si loin de s'attendre à la rencontrer à Paris, qu'il n'en crut pas ses yeux.
«Voilà, se dit-il, une femme qui ressemble à lady Mac-Lean, mais je crois qu'elle est un peu plus jeune.... »
Le coupé de Stella qui rentrait fila rapidement et interrompit son monologue. Le lendemain, nouvelle rencontre. Cette fois, Ivan était sur le siège à côté du cocher. Il n'y avait plus moyen de douter, et lord Ashbury ne douta plus. Il fit signe au moujick de s'arrêter; mais soit que celui-ci n'eût pas compris, soit oue, dans sa haute sagesse, il n'eût pas jugé à propos de favoriser cette reconnaissance en plein bois, il fit prendre une allée de traverse assez étroite et poussa les chevaux.
Paresseusement étendue sur les coussins et tapie au fond de la voiture, Stella n'avait rien aperçu de cette petite scène, sans quoi elle eût obéi au désir du vieux lord, car elle commençait à s'ennuyer un peu, et je crois qu'en ce moment elle eût reçu Arthur Mac- Lean lui même. Mais lord Ashbury, flâneur comme un homme qui ne sait que faire des vingt-quatre heures de sa journée, n'était pas de ceux que l'on dépiste aisément; quand il était sur une trace, on ne la lui faisait point perdre; profitant des moindres avantages du terrain, il voltigea comme un cavalcadour de l'ancienne école, tantôt à une portière, tantôt à l'autre. Mais Stella avait pris un livre; elle lisait et semblait absorbée dans sa lecture. Elle releva cependant les yeux et rencontra le regard du lord. Deux exclamations s'échangèrent. Elle abaissa la glace, lui tendit joyeusement la main et fit prendre le pas.
Quand on a vécu à' l'étranger, loin des siens, privé de cet échange d'idées qui est une des plus glandes joies de la vie humaine, le premier compatriote que l'on rencontre, si indifférent qu'il soit, près duquel, chez soi, ou aurait passé dix ans sans lui adresser la parole, est accueilli tout à coup avec une sorte de faveur. Ce n'est plus un indifférent, c'est un amil On le fête, on l'entoure, on le presse de questions, on l'écoute, on trouve qu'il parle d'or! au fond, ce n'est pas lui que l'on reçoit ainsi; il ne vous est rien de plus qu'auparavant : c'est la patrie absente, ce sont les relations oubliées, mille choses enfin que l'on avait perdues, que l'on regrettait — et que l'on retrouve — c'est l'air même du pays, cet air plus respirable à nos poitrines et qu'il nous apporte avec lui.
Le vieux gentilhomme avait toujours trouvé Stella fort aimable ; mais ce jour-là, elle lui parut charmante. Il sollicita la faveur d'être admis chez elle.
«Venez, si vous n'avez pas peur d'une pauvre veuve qui vit toute seule.
— Au contraire, le veuvage vous va bien, et vous me réconcilierez avec la solitude — à deux!» répondit le galant célibataie.
Lord Ashbury, sur qui la vieillesse avait glissé légè-
rement, était ce que l'on appelle un bon vivant et un homme aimable; mais il avait beaucoup pratiqué la société des femmes, et il était devenu légèrement sceptique.... et qui donc ne le devient pas peu ou prou en vieillissant? Il était assez curieux de voir comment Stella était entourée, et de pénétrer le mystère de son existence. Ashbury soupçonnait assez volontiers des mystères partout. Il tenait à bien connaître les relations qu'elle avait nouées en France : il était de ceux qui jugent une femme, et surtout une femme restée seule, par les gens qui l'entourent. Ce qu'il vit chez lady Mac-Lean le charma.... car il n'y vit personne. La jeune femme ne l'avait point trompé; elle s'était enfermée dans la plus absolue et la plus sévère retraite, et l'œil perçant de l'Écossais ne put rien découvrir de suspect.
cOù sont donc vos amis? lui dit-il un jour; je ne vois pas un chat chez vous.
— Vous êtes le premier homme qui ait iVanchi le seuil de ce salon.
— Ainsi vous vivez seule.... à votre âge? C'est impossible !
— Impossible, mais vrai. Vous me demandez où sont mes amis : tenez, les voilai Et d'un geste elle lui montra ses livres, son piano, sa musique.
— C'est vraiment à n'y pas croire! fit le vieux lord, à demi convaincu pourtant; et vous vivrez toujours ainsi?
— Ohl non, pas toujours; c'était en attendant.
— Et qui donc attendiez-vous ?
— Vous, milord. »
Cette réponse, que Stella fit d'une voix nette et assurée, parut si étrange à lord Ashbury qu'il dressa l'oreOle.
«J'ai soixante ans et elle m'attend I pensa le compatriote de sir Edmond Mac-Lean. Ah ça î est-elle donc ruinée?»
Et il promenait un regard interrogateur sur mille objets qui semblaient attester le luxe et la fortune, aussi bien que le goût et l'élégance de la jeune femme.
cOui, reprit Stella au bout d'un instant avec une
malicieuse gaieté, après avoir joui de Tembarras qu'il éprouvait; oui, mon cher lord, je vous attendais I Gela vous étonne, ajouta-t-elle, mais écoutez donc, car enfin je ne vois pas qui m'empêcherait de parler net avec vous. Je suis libre, riche, — elle appuya à dessein sur ce mot-là, — j'aurai vingt-cinq ans après demain, et, bien que jusqu'ici le monde m'ait donné peut-être plus d'ennui que de plaisir, je ne me trouve cependant pas encore d'âge à entrer au couvent, pour lequel je ne me sens d'ailleurs qu'une médiocre vocation. Quoique Italienne, je ne suis pas mystique. Mais ma position est assez bizarre : j'ai perdu ma famille, continua-t-elle, non peut-être sans un léger tremblement dans la voix que son interlocuteur fut bien le maître d'attribuer à la douleur causée par de tels souvenirs. Il ne me restait que les Mac-Lean.... autant dire qu'il ne me restait personne! Vous voyez donc bien que je suis seule au monde. Sans doute, il n'en sera pas toujours ainsi; mais je sais ce que je dois à mon rang et à mon nom. Je voulais choisir mon introducteur dans la société parisienne : vous êtes venu; n*ai-je pas eu raison d'attendre? »
Lord Ashbury se déclara complètement satisfait de ces explications données avec une loyauté et une franchise parfaites.
<3:0ui^ ma chère pupille, dit-il à lady Mac-Lean en soulignant le mot par l'accent qu'il lui donna, oui, vous avez bien fait d'attendre, — et de m'attendre, — je reconnais là votre réserve habituelle et votre haute raison; je suis ravi de tout ce que je vois et de tout ce que j'apprends; je crois tout ce que vous me dites. Et maintenant, parlez : voulez-vous que vos amis soient les miens? Ce sera un des privilèges de mes cheveux blancs de pouvoir vous conduire pai*tout : vous m'aurez consolé de vieillir.
— Vous m'accordez, fît lady Mac-Lean, plus que je n'aurais osé demander; mais j'accepte, et c'est à votre bras que je veux rentrer dans le monde. »
Nous avons à Paris une merveilleuse société étrangère. Les Français y sont admis quelquefois; ils en ont très-rarement partie. Cette société a sa zone géo-
graphique dont elle ne sort guère; elle se cantonne de préférence dans les quartiers nouveaux; elle affectionne les Champs-Elysées et les rues qui les avoisinent, sans dédaigner l'avenue de l'Impératrice ni les abords du Bois; on la trouvera, avant un an, autour du parc Monceaux.
Ce monde de suprême élégance et de luxe étincelant qui vient dépenser à Paris, avec la main prodigue d'un fils de famille, sa fortune et sa vie, n'a pas seulement le goût du plaisir : il en a la fièvre. C'est là un de ses dangers. Mais il offre à l'observateur des types nombreux et variés, sans cesse amenés et renouvelés, paraissant et disparaissant sur la scène mobile qui a déjà usé et dévoré tant d'acteurs. Là, dans le même salon, vous pourrez voir en une seule soirée cette race anglaise dont l'aristocratie relève la correction un peu froide, et la pureté classique du Saxon, par la fleur vive du sang normand; ces Portugais jaunes comme leurs oranges; ces Espagnols qui oublient pour un instant les fiertés castillanes de la grandesse ; ces Péruviens dont les femmes s'habillent avec un rayon de soleil; ces Mexicains qui sèment l'or et les diamants. Vous y verrez surtout les Slaves, Russes et Polonais, entrés plus tard que nous dans le grand courant de la civilisation, qui ont gardé jusqu'ici un parfum de jeunesse inconnu à la vieille Europe, et dont le génie souple et cosmopolite prend si admirablement le caractère des civilisations auxq[uelles ils se mêlent et des peuples avec lesquels ils vivent, et qui apportent partout où ils vont, comme un précieux appoint, le charme de leur esprit et la grâce de leurs façons.
Ces divers groupes, qui restent d'ordinaire assez indépendants les uns des autres, savent au besoin se réunir dans l'intérêt de leurs plaisirs et pour l'éclat de leurs fêtes.
Peut-être ce mélange de types contrastants et de physionomies variées est-il nécessaire pour donner toute sa valeur, tout son relief et tout son accent à ce Décameron de la beauté humaine, que tous les poètes, tous les artistes, devraient avoir vu au moins une fois dans leur vie.
C'est dans ce inonde que lord Ashbury introduisit lady Mac-Lean.
Lord Ashbury qui étouffait dans son île, comme doit faire tout Anglais pur sang, avait voyagé une partie de sa jeunesse; il avait des relations, sinon des amis, dans toutes les parties de l'Europe, et ces relations, voyageuses comme lui, il était heureux de les retrouver là où tout le monde se retrouve — à Paris. Il n'avait jamais été marié, et comme tous les vieux garçons qui ont su garder leur vie de certaines entraves, il était très-mondain. Il sortait chaque soir, et l'on peut dire qu'il avait un pied dans tous les salons. Personne, du reste, n'était mieux posé; sa grande fortune, sa haute naissance, l'entrain de son esprit, l'inépuisable verve de sa gaieté, gaieté de tempérament, c'est-à-dire la meilleure et la plus solide de toutes, en faisaient un homme des plus recherchés. Il n'avait point seulement du crédit, il avait encore de l'autorité. On voit bien que Stella ne pouvait choisir un meilleur guide. Elle allait être acceptée à cause de lui, avant d'être recherchée }K)ur elle-même.
D'autres que le duc d'Osma avaient déjà et depuis longtemps remarqué la brillante lady. Inconnue, elle avait été la préoccupation de ce monde de l'élégance et du plaisir; présentée, elle en devait être la joie et l'orne* ment. Patronnée avec autant d'habilité que de zèle, avec autant de tact que d'empressement par lord Ash* bury, lady Mac^Lean allait mire son entrée dans les salons sous les plus favorables auspices. Elle avait pour elle tout ce qu'une femme pouvait souhaiter : un neau nom, qu'elle portait noblement; une beauté radieuse, qui avait conquis son plus complet développement, sans rien perdre encore; une fortune indépendante, et que l'on croyait plus grande qu'elle n'était; enfin un talent très-réel, d'une puissance singulière, et d'un charme auquel peu de gens échappaient.
Nous avons assisté à son brillant début chez la comtesse de Forgach.
La matinée du lendemain fut splendide. Le printemps envoyait à la terre ses premiers sourires. Les grands arbres, dont la végétation est si lente dans nos climats froids, n'avaient point encore leurs dômes d*impéné« irables feuillages, ni leurs massifs de verdure sombre, et leurs tètes chenues et dépouillées laissaient passer la pluie d'or des rayons, qui versait une chaleur bienfaisante.
Çà et là, sous bois, ou bien au bord des sentiers, les essences plus hâtées laissaient déjà voir au bout des noirs rameaux des bourgeons roses et de jeunes pousses tendres. Partout on respirait je ne sais quelle vag^e odeur de mousse et d'écorce. Les fleurs étaient rares encore, mais déjà, dans l'herbe drue, on voyait briller la tête de safran des primevères sauvages, et les petites violettes ouvraient leurs yeux bleus le long des ruisseaux. Les merles sifflaient dans les buissons, les chevreuils et les daims bramaient dans les taillis, et, au bout des allées, flottaient des jupes et des plumes. Il semblait que l'on entendît bruire, sourdre et germer la vie. C'était, en un mot, une de ces heures vraiment rares où tout dans la nature est harmonie et parfum, où tout semble nous convier à l'amour et au bonheur. Ces heures-là, Dieu nous les accorde de temps en temps pour que nous ayons la force de porter les autres.
Cédant aux douces attractions de cette journée exceptionnelle, peut-être aussi à de secrets motifs, les firincipaux personnages de notre histoire, devançant e moment habituel des rendez-vous du monde fashionable, se trouvaient dès midi dans les allées du grand parc parisien.
Fidèle à son système de dénigrement universel et de dédain superbe pour tout ce que les autres vantaient, aimaient ou recherchaient, le duc d'Osma n'avait jamais monté un cheval anglais. Il prétendait que, n'étant
nullement pressé, — ce qui est le fait des petites gens, — il allait pour aller et non pour arriver : il ne sentait pas le besoin d'abréger les distances; la distance semble courte à qui trouve la vie longue. Pour lui, l'idéal du cheval c'était celui qui marche sans avancer; il en revenait, sans le savoir peut-être, à cette ancienne école de Versailles, qui mettait une heure et demie à faire, au galop, le tour du Tapis-VerL Cet idéal, il l'avait trouvé dans un genêt d'Espagne, sorti de ses haras de l'Andalousie, et qui avait la majesté, la grâce et le brillant éclat que l'on recherchait jadis dans les chevaux j
de carrousel et de tournoi. On prétend que Téquitation est le seul art dans lequel les princes excellent, parce qu'il n'y a au monde que leurs chevaux qui ne les flattent point. Le duc montait comme un prince. Son merveilleux étalon avait, du reste, toutes les qualités requises pour faire valoir un cavalier. En le voyant venir de loin, les naseaux fumants, les crins au vent, par bonds, et sans presque toucher la terre, on se demandait par quel miracle de force, de souplesse et d'audace l'homme pouvait résister à cette bête indomptable. De temps en temps, une pointe presque perpendiculaire, ou une impétueuse lançade, qui le projetait en avant, en lui faisant décrire une parabole dans l'espace, comme s'il eût voulu franchir quelque obstacle invisible, donnait à sa course je ne sais quel caractère fantastique et désordonné....
A vrai dire, on était comme dans un fauteuil, ou tout au plus sur une escarpolette. Les muscles souples du cheval andalous, ses Jointures parfaites, ses ressorts heureusement agencés jouent si bien les uns sur les autres, qu'ils lui permettent cette exagération de mouvement, si violente en apparence, sans jamais amener chez Thomme de déplacement compromettant : on a donc ainsi, tout à la fois, et le prestige poétique du danger et la réalité la pliis rassurante.
Deux grooms en livrée suivaient leur maître, à la distance réglée par le code de la fashion, tandis qu'un piqueur en habit de ville venait par derrière à cent pas. Une calèche à quatre chevaux, conduite à la Daumont par des postillons gros comme le poing, en culotte
blanche et en veste vert-pomme, dont la perruque poudrée à frimas faisait un assez plaisant contraste avec leur mine jeune, fraîche et rose, avait amené le duc jusqu'à la porte du bois, et attendait son retour. Deux magnifiques lévriers de la Sierra-Morena, que Ton avait fait venir à grands frais de leur pays natal, folâtraient autour de leur maître : c'étaient aussi deux nobles créatures de Dieu, et qui complétaient bien l'ensemble de cette fastueuse mise en scène de toutes les promenades du duc. En cela, du moins, il fallait bien rendre justice au grand seigneur : il savait ce qu'il devait à son rang, et il se faisait honneur de sa fortune.
M. de Maldives, qui n'avait pas les millions du duc d'Osma, déployait moins de magnificence. Il n'avait, lui, ni chiens, ni grooms, ni valets. Sa jument limousine, bien qu'assez fine de formes, était de celles que Ton ne remarque point : il y en a deux cents comme elle de midi à six heures dans les allées du bois. Lucien n'était point, du reste, un cavalcadour. Il allait autour des lacs comme dans les salons, pour y revoir ceux qu'il avait vus la veille, pour y continuer sa vie mondaine. Les nouvelles à la main, les menus propos du jour, les cancans de sa coterie l'intéressaient plus que les actions et les performances de son cheval.
Quant au comme Imérieff, depuis assez peu de temps à Paris, où il ne devait faire qu'un rapide séjour, il n'avait pas d'écurie. Il était sorti ce jour-là avec le général Baratine, sous les ordres duquel il avait servi dans le Caucase. Le général, qui avait commandé une division de cavalerie, aimait des chevaux de camère aux rapides allures, à la tournure fière et superbe, mais qu'il fallait monter militairement, avec énergie, franchise et fermeté. C'était là, du reste, la méthode du général et de son compagnon. Aussi, sans avoir peut-être la finesse et l'élégance de l'Espagnol, ils ne se faisaient pas moins remarquer par leur grand air et cette façon aisée qui trahit l'habitude de la chose que l'on fait tous les jours, et que, par cela même, on fait bien.
Lady Mac-Lean, elle aussi, était au hois. Elle y montait ce cheval noir dont le duc d'Osma avait parlé chez la comtesse de Forgach. Comme à toutes les femmes
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sveltes et minces, le cheval lui allait bien. Elle avait, sur les reins souples et puissants qui la berçaient, une désinvolture d'une suprême élégance.
Peut-être, pour la douceur et le charme de la vie intime, n'est-il pas absolument nécessaire que les femmes soient d'intrépides amazones. Je ne prétends pas qu'il soit indispensable de savoir commander à un cheval pour obéir à un mari. On pourrait soutenir au contraire que cette lutte continuelle avec une force ennemie qu'il faut dompter, cette énergie, à chaque instant renouvelée, cette habileté même qu'il faut opposer à la ruse et à la malice ; enfin, que tout cet ensemble d'études très-pratiques forme pour la femme une véritable école d'attaques et de résistances, dans laquelle il lui sera toujours facile d'acquérir des talents dont l'emploi deviendra plus tard funeste à notre paix intérieure et à notre tranquillité domestique. Mais, si de tels exercices sont dangereux pour nauSy il n'en sont pas moins excellents pour elle : ils l'émancipent et la mettent hors de page; ils lui apprennent à compter sur elle-même, et lui donnent une confiance qui peut avoir sur toute sa vie l'influence la plus heureuse.
Personne ne montait mieux à cheval que lady Mac- Lean; il était impossible d'avoir tout à la fois plus de tact et plus d'intrépidité, et d'unir plus d'habileté à plus de grâce. Nous avons dit qu'elle sortait seule assez habituellement; mais ce jour-là lord Ashbury l'accompagnait.
Sans s'être donné le mot, les deux Russes, le Français et l'Espagnol étaient venus au bois tous les quatre dans la secrète intention de rencontrer l'inconnue de la veille, la belle étrangère, la mystérieuse artiste qui avait ravi la matinée de la comtesse de Forgach Tous les quatre, par des chemins divers, couraient à sa poursuite. Mais le bois n'était pas si grand que Ton ne finisse par y trouver ce que l'on cherche bien.
La fortune ou l'amour voulut que le duc d'Osma aperçut le premier notre héroïne.
Sans avoir l'air de prendre garde à elle, — le duc se
croyait un profond diplomate, — il l'effleura du galop
•'""'^^de son cheval, imperceptiblement attaqué de l'éperon
et retenu de la main, — qui traversa le rond-point où elle se trouvait, en trois nonds superbes. Il était impossible que lady Mac-Lean ne l'eût point remarque, c C'est le duc d'Osmal dit l'Écossais, ce richissime seigneur espagnol dont je vous parlais hier. Il vient au bois tous les jours; mais on n'ignore pas non plus ou'il n'y vient d'ordinaire qu'à quatre heures. Sa Granoesse a des habitudes réglées comme un chronomètre, et je me demande aujourd'hui pourquoi elle a changé tout cela. Votre perspicacité, ma chère Stella, ne pourrait-elle point m'aider à éclaircir cette question douteuse?
— Ma perspicacité ne saurait rien éclaircir du tout, répondit la jeune femme, et je ne me mettrai point en firais pour percer des mystères qui n'existent que dans le cerveau de Votre Seigneurie : les heures de promenade de votre duc m'importent peu, seulement....
— Ahl il y a une restriction.
— Oui.... en faveur de son cheval : cette béte, qu'il monte avec trop de violence, me semble vraiment magnifique; si elle est à vendre, achetez-la pour moi, n'importe à quel prix; il me faut cette robe isabelle, et cette crinière noire. Voyez donc c[uelle souplesse et quelle élasticité.... il galope comme les oiseaux volent.... je ferai des économies Tannée prochaine.
— Peuhl il ne vaut pas grand' chose, et fait plus de bruit cpie de besogne ! Ce n'est pas un cheval de chasse, c'est un cheval de manège.... comme tous les chevaux andalous : il est loin d'avoir les ressources de votre Minuity et je donnerais trois bétes comme celle-là pour un fer de celle-ci!
— Voyez pourtant quelle ardeur et quel éclat ! »
Le duc, en effet, qui venait de prendre une allée parallèle à celle que suivaient lady Mac-Lean et son compagnon, exécutait légèrement et comme en se jouant quelques-uns de ces airs de manège brillants, auxquels se prêtent si facilement les chevaux de ces belles et souples races du midi; puis, rendant la main, après deux ou trois attaques précipitées qui avaient singulièrement surexcité l'animal, il le projeta violemment en avant par un bond pour lequel il avait habilement
réservé ses forces; puis il disparut à travers le bois par une allée détournée qu'il enfila brusquement sans avoir même ralenti son galop pour un changement de pied, tant il était sûr des reins et des jambes de sa monture.
«Si je voulais quelque chose de lui, dit alors Ashbury, ce ne serait pas ce cheval de parade, malgré sa crinière ondoyante et sa robe lustrée qui vous tente, femme que vous êtes! ce seraient bien plutôt ses deux lévriers irréprochables, aux jambes fines, aux poils rudes, aux museaux de brochet, qui semblent à chaque pas rebondir sur le sol.
— Eh bieni achetons le cheval et les chiens.
— Il ne vendra rien, surtout s'il sait qu'on a trop envie d'acheter.
— Vous ne paraissez pas l'aimer beaucoup?
— Les Français ont un mot pour dire cela : «Sa figure me déplaît 1 1> Je ne peux pas supporter ces airs de Lara en frac noir, cette mine sombre et désenchantée : les héros de Byron ont fait leur temps. Celui-ci est riche et bien né; voilà tout ce que j'en puis dire. J'ajouterais bien, comme signe particulier, sachant, my dear^ que vous avez trop d'esprit pour vous en fâcher, que ce fut hier le seul homme qui eut le mauvais goût de ne pas vous applaudir.
— Il a bien fait, si je ne lui ai pas plu, répondit lady Mac-Lean, non sans quelque vivacité, et je lui sais gré d'avoir ainsi prouvé l'indépendance de ses convictions.
— Allons donc! je suis sûr qu'il était ravi, et que ce qu'il a fait là n'avait d'autre but que de le faire remarquer.
— V ous le jugez en Anglais.... et c'est un Espagnol ! » Et sans attendre de réplique, lady Mac-Lean mit son
cheval au galop.
Après une course assez lestement menée du côté de Madrid, Stella et lord Ashbury cheminaient au pas dans cette longue et belle allée, qui, par un terrain légèrement ondulé, au milieu des plus beaux arbres et à travers le plus joli canton du bois, conduit de Bagatelle à la mare d'Auteuil. Ils aperçurent bientôt, venant
au pas, tout seul, laissant flotter ses rênes avec Tinsouciance d^un homme pour lequel le cheval est une distraction, et non pas une étude, M. de Maldives, qui semblait un peu désorienté dans ces allées solitaires. Le jeune Français n'avait point été nommé à lady Mao-Lean, mais il s'était trouvé près d'elle chez Mme de Forgach; il lui avait présenté sa musique, il l'avait conduite jusqu'à l'orgue ; si ce n'était point assez pour l'aborder dans un lieu public, c'en était assez du moins pour qu'il eût le droit de la saluer; il s'inclina donc en passant devant elle.
€ Pour celui-là, fit le vieux lord en regardant le jeune homme, qui s'éloignait d'un pas tranquille et lent, non point toutefois sans avoir enveloppé lady Mac-Lean et son compagnon d'un regard légèrement inquisiteur, pour celui-là, c'est un de vos admirateurs déclarés.
— En ce cas, il y met beaucoup de discrétion, car c'est à peine s'il a daigné m'adresser la parole. Je dois pourtant vous avouer en toute franchise qu'il a fait assez attention à votre humble servante pour flatter une vanité plus robuste que la mienne; il ne me semble point, d'ailleurs, aussi impertinent que le noble duc.
— C'est une autre variété de la même espèce.
— Et cette espèce, vous l'appelez?
— Celle des nommes égoïstes et vains.... et elle est plus nombreuse que vous ne pensez.
— Je m'en rapporte à vousl
— Et vous faites bien ; je n'aime pas assez mon sexe pour vous trahir à son profit.»
Un brusque écart de sa monture, que lady Mac-Lean avait en ce moment le tort d'abandonner un peu trop à elle-même, interrompit l'entretien. Les causeries à cheval sont sujettes à ces caprices. Un chevreuil, s'élançant tout à coup d'un taillis sur la route, avait effirayé Minuit, assez irritable de sa nature.
Mais Ashbury connaissait trop le tact et la solidité de lady Mac-Lean pour s'eflrayer de quelques pointes inoffensives, et de trois ou quatre courbettes sans danger. Il savait d'ailleurs que Stella n'était point de celles à qui l'on peut porter un secours, même utile.
Sans jamais se permettre une bravade, souvent ridicule chez un homme et toujours de mauvais goût chex une femme, il ne lui déplaisait point de trouver parfois Toccasion de déployer son habileté et son sangfroid. On se trouvait d'ailleurs en plein bois, loin des allées où la foule s'assemble et fait tumulte autour d'un cavalier dans l'embarras. Elle se mit donc à réprimer vertement des défenses intempestives. Mais, soit que Minuit se sentît plus nerveux qu'à l'ordinaire, soit que, resté plusieurs jours sans sortir, il eût à dépenser une plus grande somme d'énergie, il ne se rendit pas aux premières sommations; il fallut engager une bataille en règle. Dès le premier moment, Ashbury s'était rangé d'un côté de la route, et les deux grooms, qui voulaient à tout prix conserver leur distance, se tenaient en observation dans l'immobilité la plus parfaite. On eût dit deux statues équestres.
Stella fut donc abandonnée à elle-même et livrée à toutes les péripéties d'une véritable bataille, où elle était tantôt la plus faible et tantôt la plus forte. Elle se montra, comme toujours, très-belle de calme et de froide audace.
Au moment où, de guerre lasse. Minuit faisait enfin ses soumissions, lady Mac-Lean aperçut à vingt pas d'elle le général Baratine et le comte Imérieff. Le jeune Russe était tout pâle, et Ton pouvait s'apercevoir aisément qu'il était sous l'empire d'une émotion violente, contenue à grand'peine. Il était partagé enti^e le désir de porter secours à l'amazone en péril, la crainte, très-naturelle, d'ailleurs, que lui inspirait cette lutte violente, dont l'issue était encore douteuse, et son admiration pour la belle et intrépide jeune femme. Quant au général, soit qu'il eût plus de confiance dans le talent de l'écuyère, soit que son attention fût distraite par quelque cause inconnue, il n'arrêta qu'un instant ses yeux sur lady Mac-Lean, et les reporta tout aussitôt sur les grooms qui la suivaient; mais un certain désappointement se peignit sur son visage, quand il s'aperçut qu'au lieu du cosaque à la longue moustache, dont on avait parlé la veille, milady était suivie de deux jeunes Anglais blonds et imberbes, qui ne faisaient
pas, à eux deux, la monnaie du robuste moujick. Un troncement de sourcils et un pli de la lèvre traduisirent sa contrariété; mais il réprima immédiatement cette marque d'humeur trop significative, et il reprit son visage impassible pour échanger à voix basse avec son compamon quelques observations sur la façon dont lady Mac-Lean exécutait les diverses manœuvres qui devaient l'aider à réduire le fougueux animal.
Quand enûn la victoire fut assurée à l'énergie intelligente de la jeune femme, les deux hommes s'avancèrent à la rencontre de l'héroïne. Le général connaissait lord Ashbury, et, quoique celui-ci ne parût point dispose à entrer avec lui en conversation. Baratine lui adressa la parole avec une courtoisie si naturelle, qu'à moins de vouloir passer pour un personnage mal appris, et telle n'était pas la prétention de l'Écossais, il ne lui était vraiment pas possible d'éviter les avances de l'officier russe. Il se crut toutefois fort habile en ne présentant point les nouveaux venus à lady Mac-Lean. Là encore le profond calcul du brave gentilhomme se trouva déçu, il avait décidément affaire à trop forte partie. Le général, s'autorisant sans doute de ses cheveux blancs et faisant ce qu'un Anglais n'eût jamais Eût, s'adressa directement à Stella, comme s'il l'eût connue depuis dix ans, à la grande stupéfaction du gentleman, qui ne pouvait, dans son formalisme puritain, comprendre une pareille énormité. Sans doute Stella avait des raisons pour ne pas se montrer aussi susceptible, car elle ne parut pas choquée le moins du monde, et quand le général, qui avait commencé par la complimenter sur la beauté de son cheval et sur la façon dont elle le montait, ajouta quelques conseils de vieux praticien à l'adresse de l'amazone, lady Mac-Lean l'écouta avec l'attention la plus encourageante et le remercia de l'air le plus aimable de ses excellents avis, dont elle se promettait bien, ajouta-t-elle, de profiter à l'avenir. L'honnête Ashbury ne revenait pas ae sa surprise : cette surprise fut plus grande encore quand il entendit Baratine dire à Stella, du ton le plus simple du monde :
«Je ne voudrais pas vous empêcher de continuer
votre promenade; pour moi, qui ne vais nulle part, tous les chemins me sont indifférents. :»
Et, sans attendre de réponse, faisant exécuter une pirouette à son cheval, il prit la droite de lady Mao- Lean, dont l'Écossais, visiblement contrarié, gardait toujours la gauche.
Si le noble lord, comme on dit à la Chambre haute, avait su trouver, sans trop de peine, une petite phrase tout à la fois piquante et polie, à l'aide de laquelle, sans blesser un nomme tel que le général, il eût pu cependant lui faire clairement entendre que sa présence n'était nullement réclamée, il ne se fût pas fait faute de la lui décocher à bout portant et en pleine poitrine. Par malheur, il était forcé de s'en tenir à l'intention. Notre Écossais, en effet, si homme du monde qu'il pût être, n'était pas capable, et il le sentait bien, de lutter de finesse avec un Russe possédant toutes les ressources de notre langue, que lui, au contraire, ne parlait que très-imparfaitement. D lui fallut donc se résigner, et, tout en maudissant le contre-temps, sourire au fâcheux.
Les quatre cavaliers continuèrent leur route de front Le général, sans le moindre embarras, nomma son compagnon à lady Mac-Lean. On l'eût cru chez lui.
«M. le comte Imérieff, dit-il, est fort de mes amis. C'est, de plus, un musicien passionné, auquel vous avez donné hier les plus heureuses émotions de sa vie, et qui me saura un gré infini de lui avoir ménagé l'occasion de vous en remercier. »
Stella et Sergi levèrent en même temps les yeux l'un vers l'autre; mais lady Mac-Lean haissa bientôt les siens, et le jeune homme, tout en la contemplant, trouva les mots les plus délicats et les tours les plus charmants pour lui répéter, sous une nouvelle forme, ce que Baratine venait de lui dire. L'Écossais eût volontiers envoyé les deux Russes au fond de la Sibérie; mais le général s'était emparé des positions, et il ne semblait pas disposé à les quitter de sitôt. Il faut bien dire que nos deux personnages semblaient encouragés dans leur obstination par la façon dont lady Mac-Lean les écoutait. Elle ne songeait point, en effet, à dissimuler le moins du monde l'intérêt que lui inspirait
leur conversation, beaucoup plus variée que celle du très-honorable Ashbury. L'Écossais affecta un air boudeur et chagrin, auquel lady Mac-Lean, ajoutant un nouveau tort à tous les autres, n'accorda qu'une fort médiocre attention.
Le général, de son. côté, après avoir montré tant de verve et d'entrain au début de l'entretien, était devenu tout à coup silencieux, et ce n'était plus qu'à de rares intervalles qu'il se mêlait à la causerie dont les deux jeunes gens faisaient maintenant tous les frais. Cependant, chaque fois que Stella jetait les yeux de son côté, elle était certaine de rencontrer le regard du Russe fixé sur son visage; s'il l'en détournait un moment, c'était pour y revenir bientôt. Cette obstination aurait même eu quelque chose de gênant pour la jeune femme, si une expression de bienveillance presque tendre n'eût heureusement corrigé ce qu'il y avait dans cette attention de trop obstinément persistant. L'observateur le moins perspicace pouvait s'apercevoir de la préoccupation du général. On eût dit qu'il comparait ses impressions, qu'il recueillait précieusement mille traits épars, qu'il cherchait à concilier des indices à la fois nombreux et contradictoires, et qu'il faisait dans sa tête une balance de différences et de rapports, dont le résultat définitif était de le laisser perplexe et embarrassé. Mais le général avait une science trop vraie de la vie et du monde pour vouloir, quels que fussent d'ailleurs ses motifs, faire subir à une femme une im portunité de mauvais goût, et bientôt il ne parut plus accorder à lady Mac-Lean que l'attention polie d'un homme bien élevé, et, par l'entrain et la vivacité spirituelle de ses paroles, il s'efforça de lui faire oublier un moment de contrainte pénible. La causerie reprit donc son tour vif et pétillant, et l'Écossais, bien qu'il n'en comprît pas toujours toutes les finesses, finit pourtant par se dérider quelque peu. Le général y mit beaucoup du <^ien; lady Mac-Lean lui donnait prestement la réplique. Sergi, de son côté, avec sa gaieté douce, voilée parfois d'une teinte de mélancolie beaucoup plus allemande que française, ajoutait un nouveau charme à l'entretien. Quant à lord Ashbury, il n'y
Erenait guère part qu'au moyen de ces interjections ritanniques, modulées sur un rythme qu'il a toujours {)aru bien difficile d'imiter aux gosiers qui bégayèrent eurs premiers sons de ce côté-ci du détroit. Tout à coup, dans un moment où la conversation semblait
Ï>lus vive et plus animée que jamais, Baratine adressa a parole en russe à lady Mac-Lean, qui, sans témoigner la moindre hésitation, lui répondit dans la même langue. «Ah! vous savez le russe? s'écria le vieux lord en bondissant sur sa selle.
— Mon Dieu, oui! répondit la jeune femme, non sans rougir un peu.
— Vous ne me l'aviez jamais dit, continua-t-il d'un ton de reproche.
— Gomme si je vous disais tout ! fit-elle, déjà remise, et avec un malicieux sourire; mais sachez donc, oncle susceptible, que je parle aussi allemand, suisse, italien, vénitien, illyrien, tyrolien.... mais, comme vous ne pratiquez généralement pas ces patois, c'est ainsi, je crois, que vous appelez les langues qui vous sont étrangères? je n'ai pas voulu vous donner d'inutiles regrets. »
Pendant que lady Mac-Lean et lord Ashbury échangeaient ces explications en Anglais, Sergi, au comble de l'étonnement, jetait au général un regard plein de muettes cpestions auxquelles, en ce moment, celui-ci ne pouvait pas répondre. Lui-même, du reste, n*avait pas moins de choses à demander que le jeune comte, et il imposait un sacrifice méritoire à sa curiosité. Ce fut donc sans paraître y attacher aucune importance qu'il laissa tomber ces mots dans la conversation :
«Vous avez, milady, un accent très-pur, et que nous trouvons rarement dans une bouche étrangère.
— C'est que je ne suis pas tout à fait étrangère à la Russie, répondit Stella, et autant que je puis rappeler mes souvenirs.... déjà lointains, ajouta-t-elle avec la coquetterie enjouée de la femme qui n'a pas trente ans, et qui ne craint point les indiscrétions de son acte de naissance, il me semble que le russe est la première langue que j'aie parlée.
— Il n'y a pas encore assez longtemps pour que
VOUS ayez pu l'oublier, dit galamment le général; cependant, quand on ne pratique point....
— Mais je pratique un peu! reprit lady Mac-Lean : j*ai un domestique russe, qui ne m'a pas quittée depuis mon enfance, et avec lequel je m'exerce, pour ne pas perdre mes bonnes habitudes. Dans notre siècle, la vie est un voyage, et il est toujours bon de pouvoir se passer d'interprètes. Je suis née en Italie; j'ai été élevée en Allemagne; j'ai vécu en Ecosse; me voici en France.... qui sait où j'irai mourir ?
— Pas d'idées funèbres! dit lord Ashbury, elles sont malsaines le matin.
— Nos moujicks sont d'excellents serviteurs, continua le général en s'adressant à lady Mac-Lean; êtesvous contente du vôtre?
— Enchantée! Ivan est un phénix; c'est, du reste, le plus vieux visage que je connaisse : il m'a vue naître et il ne m'a jamais quittée; je crois qu'il a été un peu ma bonne avant d'être mon groom; maintenant, entre lui et moi, c'est à la vie et à la mort. J'ai voulu le renvoyer en Russie avec ce que l'on appelle ici une récompense honnête : il a refusé. «Mon maître m'a oublié, tm'a-t-il dit, ou il est mort.i» (Ici le général remarqua comme un léger tremblement dans la voix de Stella); tje ne retrouverai peut-être pas ma famille; je n'ai plus t que milady au monde. — Je ne la quitterai jamais, » ajouta-t-il en laissant tomber une larme sur sa moustache. Depuis ce temps, je ne lui ai plus parlé de départ; les gens de cette trempe sont rares, et quand on en rencontre, on fait bien de les garder : ]'aî donc gardé Ivan.... et je n'ai pas oublié le russe.
— Tout cela est à merveille, dit le positif Ashbury; mais voilà qu'il est cinq heures, continua-t-il en tirant de son gousset un chronomètre de la grosseur d'une montre marine; vous savez que nous allons à l'Ambigu, que la pièce commence à sept heures et que nous n'avons pas dîné. Je propose un temps de galop.
-^ Accepté ! » dit Stella en rendant la main à Minuit, qui, après ce long entr'acte de repos, ne demandait pas mieux que de reprendre sa course.
Si, au lieu de se livrer à ce mouvement rapide, qui
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semblait l'absorber tout entière, lady Mac-Lean eût jeté les yeux tout à coup sur le général, pris à l'improviste, elle eût peut-être été assez étonnée de la singulière et profonde émotion que ces demi-révélations avaient fait naître en lui, et qui se trahissaient visiblement sur ce visage, dont le bronze martial était d'ordinaire impassible. Bientôt, cependant, avec cette puissance de dissimulation et cet empire sur soi-même que les Slaves possèdent peut-être à un plus haut degré qu'aucun peuple du monde. Baratine comprima les mouvements tumultueux qui l'agitaient, et, sans ajouter un mot, il prit le galop et suivit silencieusement la jeune femme. Mais avec quelle sollicitude douce et tendre il contemplait sa course! comme il regardait l'harmonieux balancement de cette taille souple, élégante et fine, dont on pouvait deviner la nerveuse élasticité, rien qu'à la façon dont elle se prêtait au mouvement de son cheval. Ah! si, en ce moment, l'irritable Nadine eût pu apercevoir son mari et surprendre, par une intuition rapide, l'expression vraie de sa physionomie, il est assez probable qu'elle lui eût fait en rentrant au logis une terrible querelle, et qu'une fois de plus l'héroïque Pologne eût été vengée I Par bonheur, l'irascible petite personne ne se trouva pas sur son chemin, et les lauriers du Caucase furent préservés de la foudre.
Les deux Russes accompagnèrent lady Mac-Lean jusqu'à l'allée tournante qui côtoie les lacs. Là, ils prirent congé.
«Pourquoi, demanda le comte Imérieff, en la voyant s'éloigner d'une si rapide allure qu'elle allait bientôt disparaître, pourquoi n'avons-nous pas demandé la permission de nous présenter chez elle?
— Parce que, pour faire son chemin auprès des femmes comme ailleurs, il ne faut pas trop de zèle, répondit le général en souriant. Lady Mac-Lean arrive à Paris; elle ne repartira pas de sitôt. Nous la retrouverons. »
Ils avaient pris l'allée étroite courant sous bois et parallèle aux lacs. De temps en temps, selon les hasards de la course, ils se rapprochaient de lady Mac-Lean,
qu'ils retrouvaient tout à coup, pour, de nouveau, la reperdre bientôt. Enfin elle quitta le Bois, où les deux hommes restèrent après elle.
c C'est vraiment une des femmes les plus séduisantes que j'aie jamais vues, dit le comte Imérieff à son com^pagnon, et jd crois, mon général, que vous n^étes pas moins que moi sous le charme de sa grâce et de sa beauté.
— J'ai passé le temps d'aimer ! :» répondit Baratine avec un sourire rêveur.
Pendant qi'ils causaient ainsi, lady Mac-Lean et lord Âshbury arr vaient à l'entrée de l'avenue de l'Impératrice, où ils apercevaient le duc d'Osma, qui remontait dans sa calèche ; quelques minutes plus tard, ils dépassaient M. de Maldive qui rentrait au pas dans Paris.
€ J'espère, dit l'Écossais, que ma chère pupille est contente; vola une journée complète, et vous avez passé en revte toutes vos troupes.
— Gommeit donc! rien n'y manquait, pas même le général ! »
Une nouvelle existence commença pour lady Mac-Lean.
Longtemps dei^orée par les ennuis de la solitude, longtemps comprimie par une société rigide, elle avait dû refouler en ellemême toutes les qualités brillantes de sa nature, qui le demandaient qu'à jaillir au dehors. Et maintenant, au sein d'une atmosphère amie, dont la faveur, qui ui était si justement acquise, prenait les formes le la flatterie la plus délicate, sa jeunesse heureuse Usait explosion : tout ce qui dormait ^ez elle se révéla; toutes ses riches et puissantes facultés, inutiles juque-là, parurent doubler dès qu'elles eurent un emplo. Le monde, au milieu duquel lord Ashbury venait e l'introduire, parut jouir avec une sorte de passion c ces beaux dons qui ne demandaient
pas mieux que de se prodiguer. Pour Stella, ce fut une joie profonde de se voir enfin comprise. Les triomphes de la vanité satisfaite lui moulèrent au cerveau comme une ivresse. Des têtes plus fortes que la sienne ne s'en gardent pas toujours. L«s soirées où elle devait chanter prenaient un air de fêU. Les salonsdevenaient trop petits quand on savait ju'elle allait jouer une Marche ou un Nocturne de Cho|in.
Lady Mac-Lean se livra donc tout entièi^ au monde^ et il lui suffit d'une saison pour faire arriver à sa complète maturité la belle moisson dont Florence avait vu l'éclosion printanière, et déjà charmante mais dont l'entier épanouissement avait été si vite a'rété par les froides brumes de la vie puritaine, comme ces pousses tendres et ces boutons hâtifs des amandies et des pé«chers que brûlent en une nuit les âpres gBlées d'avriL Maintenant, au contraire, la brise douce et tiède invitait la fleur à s'ouvrir et à donner tousses pariums^ Stella ne se montra du moins ni aveugle ni ingrate : elle comprit bien que le temps le plus heureux de sa vie commençait; elle trouva que l'heure présente était bonne, et ne songea plus qu'à la cueillir.
Mais au milieu des entraînements auxquels s'abandonnait son esprit, son cœur restait calm/. Si elle avait inspiré de l'amour, elle ne le savait j^int; car personne n'avait encore osé murmurer à son oreille 1& mot qui fait rêver les femmes. Aimerait^Ue ? cela était possible; serait-elle aimée? cela était certain; mai» peut-être devrait-elle attendre plus bngtemps que d'autres ces aveux si prompts d'ordina^e à naître sur les lèvres des hommes, mais qui hésita^nt devant elle. C'est que Stella n'était point de cell^ avec qui l'on peut se hasarder témérairement dans lAe intrigue. On le sentait. Malgré sa grâce exquise, l'y avait en elle quelque chose de grave et de sérieuxqu'elle devait à sa longue solitude. * Ce je ne sais qui d'intime et de réfléchi qui se laissait deviner en elle[malgré l'élan de sa nature d'artiste, s'il n'excluait pant une passion vraie, devait repousser bien loin jes If èretés vulgaires. Or, s'il se rencontre assez d'homn^ pour qui une liaison passagère semble clore agréalement une saison
de plaisirs, il en est aussi que la perspective d'un engagement, non moins difficile à rompre qu'à former, contient toujours dans de très-respectueuses limites. Yoflà pourquoi, cent fois plus belle et plus séduisante que tant de femmes traînant après elles des cortèges d'adorateurs, Stella s'avançait seule, froide et fière dans la vie. Ajoutez à cela qu'elle traversait les nuits de fête comme ime constellation éblouissante, en ne laissant guère à chacun que le temps de l'admirer, et en n'accordant à personne assez de loisir pour nouer avec elle ce commerce un peu suivi qui peut seul donner naissance à une intimité véritable.
Ses relations étaient devenues si nombreuses en fort u de temps, qu'elles s'annulaient, pour ainsi dire, es unes par les autres. Ceci arrive, du reste, plus souvent qu'on ne le pense : le monde guérit le mal qu'il fait, et il est à lui-môme son contre-poison. Cependant, à mesure que le tourbillon s'apaisa et lorsque peu à peu le calme se lit dans les esprits, après avoir commencé par se faire dans les salons, quelques liaisons plus étroites se formèrent çà et là. Comme il y avait moins de lieux de réunion constamment ouverts, ceux qui voulaient se voir se virent davantage. Au moment des raouts, des bals et des soirées, plus nombreux à Paris au printemps que pendant l'hiver, on n'avait guère fait que s'apercevoir; on pouvait maintenant s'étudier. C'est à quoi lady Mac-Lean était certaine de gagner. Si, en effet, elle avait le prestige éblouissant qui fait les succès du monde, elle avait aussi ce charme profond et doux qui est l'irrésistible grâce de l'intimité. Plus d'un homme parut s'en apercevoir, et Stella devint le centre d'un petit groupe où elle ne comptait guère que des admirateurs.
Si, parmi ces courtisans assidus, lady Mac-Lean avait daigné faire un choix, c'est ce que personne n'eût pu dire^ mais il était aisé de voir que trois hommes s'occupaient d'elle plus particulièrement. Ces trois homï'ttes, le hasard les avait réunis et mis en présence comme à dessein le jour même de son entrée dans la vie parisienne : elle les avait en effet rencontrés â la matinée de Mme de Forgach, et remarqués au Bois le
lendemain. Le lecteur les connaît déjà, du moins par leurs noms.
Le premier, don Ramon Gomez da Silva, duc de Torrès et d'Osma, avait trente ans depuis un mois. On peut dire que, jusqu'à vingt-huit, il avait été un des hommes les plus heureux de ce siècle. Il n'était cependant alors ni duc ni riche, et n'avait d'autre titre que celui de marquis d'Almeida, et d'autre fortune qu'une trentaine de mille livres de rente — à peine de quoi vivre. Son frère aîné, le duc d'Osma, chef du nom et des armes, était en même temps possesseur des biens immenses de la famille. Mais jamais homme ne fut meilleur frère que le duc d'Osma. Vingt fois pour une il avait dit à son cadet : a: Tu sais, Ramon, que si devant le monde je suis ton aîné, le chef de la famille, ton seigneur, presque ton maître, devant Dieu et devant mon cœur je ne suis que ton frère, ton ami.... ton caissier. A quoi bon des millions si j'étais condamné à les dépenser sans toi? J'ai toujours compté à ma manière ; je trouve que la moitié est plus que le tout, et je ne tiens à la fortune qu'à condition de la partager avec toi. Va donc, mon enfant; sois heureux, vis content, puise dans nos coffres; il y en aura toujours trop pour nous deux I »
Don Ramon avait vingt-cinq ans lorsque le duc d'Osma lui tint ce noble langage. Les deux frères venaient de perdre leur père, un homme dur, avare et fantasque, qu'ils avaient cependant pleuré, parce qu'il était leur père. Don Râmon, nature fougueuse, impatient du joug, se détendit violemment, et se précipita dans toutes les joies folles et turbulentes de la jeunesse. Il était de toutes les fêtes, de toutes les parties, de tous les plaisirs. Madrid aimait sa bonne grâce, sa gaieté, son insouciance, et jusqu'à cette tendresse aussi respectueuse que profonde pour un frère qui avait absorbé en lui toute la fortune et tous les honneurs de la famille. Au lieu de nourrir dans son âme cette jalousie haineuse et sombre qui est souvent le premier châtiment des injustices du droit d'aînesse, lui ne voulait voir dans son frère que le chef légitime de sa famille, auquel il devait une affection voisine du culte; le bien-être môme lui
était plus cher parce qu'il le tenait de ces mains aimées. On le savait : aussi sa bien-venue lui riait dans tous les yeux ; il était l'enfant gâté de toute la ville, et la faveur dont il était l'objet donnait à son bonheur comme un nouveau prix.
Un seul nuage avait passé dans son ciel bleu, et son frère ne l'avait jamais su.
Cependant un événement aussi grave qu'inattendu vint tout à coup bouleverser cette vie heureuse entre toutes. Le duc, à la veille de contracter un mariage d'amour avec une jeune et belle créature qu'il aimait passionnément, fut emporté en deux jours par une de ces maladies qui foudroient l'homme dans sa force; il n'eut que le temps de presser don Ramon sur son cœur, de le prier d'essuyer les larmes de sa chère Moïna et d'échanger les adieux suprêmes avec ce frère qu'il avait toujours tendrement chéri.
Don Ramon, qui jusque-là n'avait eu pour toute perspective d'avenir qu'une légitime assez mince, et les bontés de son aîné, très-grandes, il est vrai, mais incertaines, comme Test toujours la volonté de l'homme jusqu'à sa mort, don Ramon se vit tout à coup accablé, — je ne saurais point trouver de mot plus juste, — de toutes les faveurs d'une fortune qu'il n'avait point souhaitée. Les titres, les charges à la cour, les dignités héréditaires, auxquelles il succédait en même temps, sans y avoir jamais prétendu; ce patrimoine immense, dont il ignorait encore l'importance, tout cela fit de lui en un jour un des personnages les plus Considérables de l'aristocratie européenne. Il était cinq ou six fois comte, quatre fois marquis, et onze fois couvert (on sait que c'est l'expression consacrée en f^spagne pour exprimer les grandesses qui donnent le droit de garder le chapeau devant le souverain). De ses trois titres de duc, celui qu'il portait était emprunté à l'Espagne héroïque : un de ses ancêtres l'avait conquis dans le sang des Maures, qui fit germer la fleur de chevalerie la
{^lus brillante sur le sol des Gastilles. Quant à ses biens, a famille n'en avait jamais connu la valeur très-exactement. D nous suffît de savoir qu'il avait six intendants, et qu'ils ne parvenaient point à le ruiner. Il
possédait des terres en Italie, depuis Charles-Quint; en Hollande, depuis Philippe II; depuis Christophe Colomb, dans les colonies, et l'on pouvait dire de lui comme du plus illustre monarque de son pays, que le soleil ne se couchait jamais dans ses domaines.
On le comprendra sans peine, un tel changement de fortune avait bien de quoi troubler l'âme d'un jeune homme, et le choc fût rude pour don Ramon. Hier, il n'était rien ; aujourd'hui, le voilà tout I II y eut pendant quelque temps chez le nouveau duc une telle abondance de sensations fortes qu'elles en devenaient douloureuses; il ne jouissait pas de sa nouvelle position; il n'en connaissait encore que les tribulations et les ennuis; il n'avait pas gagné au change : il y avait perdu. Il ne s'était jamais occupé d'affaires; or, une telle fortune est déjà par elle-même une grosse affaire^ et il en porta impatiemment le poids. Ajoutons, et c'est par là que nous aurions dû commencer, qu'il avait pour son frère une affection profonde, et ce culte dévoué que, dans les anciennes familles, les natures honnêtes, façonnées en quelque sorte par les traditions puissantes et séculaires qui les prennent au berceau, rendent presque toujours au chef de leur race. La douleur de don Ramon fut donc très-grande et très-sincère, et, pendant longtemps, elle domina à peu près exclusivement sa vie. Souvent il éprouvait comme un étonnement pénible quand il regardait à ses côtés, et qu'il ne trouvait plus celui qu'il y cherchait toujours.
Parfois il en*ait tout seul dans les vastes appartements de son palais désert; il s'arrêtait à l'entrée de chaque pièce, comme s'il se fût attendu à voir paraître tout à coup celui qui n'était plus. Longtemps il n'avait pas voulu occuper à table sa place qui restait vide. Souvent lorsqu'en lui parlant on lui donnait son nouveau titre, il relevait la tête comme s'il n'eût pas compris que c'était à lui que Ton s'adressait, il n'était pas rare de l'entendre répondre : «Mon frère n'est pas là!» Puis, en voyant une sorte d'inquiétude et parfois même de pitié se peindre sur le visage de ses interlocuteurs, il comprenait sa distraction et baissait la tête
<en rougissant, ou passait une main nerveuse sur ses yeux où il y avait des larmes.
Mais Dieu n'a pas donné Téternité aux sentiments humains, et les plus passionnés, épuisés par leur violence même, sont souvent les moms durables. D'ailleurs la fortune a ses entraves qui se font sentir à toute heure : plus on est riche et moins on est libre; rindépendance est souvent en raison inverse de l'importance du personnage, et quand Louis XIV, dans l'épître de Despréaux,
Se plaint de sa grandeur qui rattache an rivage,
Boileau ne fait pas seulement un vers pompeux, il dit ime vérité vraie. Les gens qui occupent des positions élevées, exceptionnelles comme celle de don Ramon, appartiennent trop aux autres pour s'appartenir complètement à eux-mêmes. Les nouveaux devoirs de sa vie publique occupèrent assez le . jeune homme pour donner à sa douleur des distractions qui devaient remporter. Il eut aussi des soucis d'affaires : il eut des signatures à donner, des éclaircissements à recevoir, des audiences à subir. Il avait bien déclaré qu'il entendait ne rien changer à ce que son frère avait établi; mais, cela même, il devait apprendre à le connaître, ne fût-ce que pour le maintenir.
La sévérité avec laquelle il entendait porter le deuil du feu duc l'éloigna du monde assez longtemps. Il y avait cependant une démarche qu'il ne pouvait remettre davantage, et celle-là était bien pénible à son cœur, car elle allait lui rappeler les souvenirs les plus amers et renouveler en lui les émotions les plus douloureuses. Mais il avait promis, et jamais, quoi qu'il pût lui en coûter, il n'avait manqué à une parole donnée. Il se prépara donc à rendre une visite de deuil à la fiancée de son frère, à la belle dona Moïna Mendoz.
Que pouvait donc avoir de si pénible pour lui une visite à la plus aimable ûile de Madrid? Un seul mot nous l'apprendra.
Entre don Ramon et Moïna, il y avait eu, quelques mois auparavant, une de ces intrigues d'amour, si na-
tureUes aux cœurs espagnols^ et que semblait justifier leur jeunesse à tous deux.
Sans doute la jeune fille avait apporté dans ce petit roman plus de coquetterie que de passion sérieuse; mais don Ramon s'était laissé prendre : il avait cru aimer, et s'était livré. C'était son premier amour, et il l'entoura de cette discrétion et de ce mystère qui est la pudeur des jeunes âmes.
Cependant la beauté, la grâce, le charme de Moîna, qui venait de faire son entrée dans le monde, n'avait
Sas produit une impression moins vive sur le frère aîné e don Ramon. Il demanda la main de l'héritière des Mendoz et l'obtint. Le triste don Ramon apprit donc, avant même d'avoir osé révéler son amour à son frère et aux parents de Moïna, qu'il aurait pour belle>sœur celle qu'il aurait si ardemment souhaitée pour femme. Si jamais juste cause de discorde eût pu s'élever entre les deux frères, c'était bien celle-là : elle était de nature à enfanter une de ces haines qui ne s'éteignent plus que dans le sang. Elle ne troubla même pas leur bonne harmonie. Don Ramon pâlit en apprenant la nouvelle fatale.... Il voulut se jeter aux pieds de son frère et lui avouer qu'il aimait Moïna plus que la vie. Mais une juste fierté le retint : il se dit que si Moïna était capable de l'oublier, c'est qu'elle n'était pas digne d'être aimée. Il but ses larmes; il étouffa dans sa poitrine le cri de rage du lion blessé, et le duc n'eut pas même un soupçon. Dieu seul sut ce que don Ramon souifrit et dans quelles folies le jeta le caprice d'une femme.
Son frère mort, don Ramon ne pouvait se dispenser de tenir sa promesse ; mais il chercha et trouva chaque jour un nouveau prétexte pour détourner de lui ce calice amer, il se demandait comment il pourrait imposer silence à son amour — un amour qui vivait encore au fond de sa colère — et ne laisser parler que l'amour d'un autre. £t comme le chagrin n'avait pas encore étouffé en lui toute bonté, il cherchait aussi par quels mots il pourrait jamais consoler une douleur aussi légitime, aussi vive, aussi profonde, sans la troubler par la plainte de son propre cœur.
n n'avait pas vu Moïna depuis le jour où la perfide^ après avoir encouragé ses jeunes espérances, les avait détruites tout à coup. Il s'était dit qu'aussitôt qu'elle serait devenue la femme de son frère il quitterait l'Espagne et mettrait un monde entre elle et lui.... et maintenant, pour obéir aux vœux sacrés d'un mourant, il faUait qu'il bravât de nouveau la présence de celle dont un regard avait troublé sa vie.... Il fit cependant un effort, rassembla son courage, et un mois, jour pour jour, après la mort de son aîné, il se rendit en grand deuil au palais des Mendoz. On l'introduisit auprès des grands parents dans le salon de famille. Mais il n'y trouva point dona Moïna. La comtesse de Mendoz le pria d'excuser sa ûlle si elle ne paraissait point; mais depuis le douloureux événement.... qui l'avait fait duc (la duchesse trouva cette périphrase heureuse), elle avait presque toujours vécu dans la solitude.
Don Ramon s'inclina en signe de muet acquiescement, comme un homme qui comprenait la convenance d'une pareille retraite; il dit seulement qu'il savait à quel point les deux fiancés s'aimaient, et qu'il jugeait à sa douleur de frère quelle devait être la douleur de l'amante.
€ Moïna eût été pour lui une épouse dévouée, car c'est une âme tendre, dit la comtesse en essuyant une larme. Dieu nous a été sévère en nous privant d'une alliance qui eût fait l'honneur de notre maison.»
Mme de Mendoz crut que c'était parler assez du défont, et, sans aucune affectation, avec le tact et l'habileté d'ime femme qui possède toutes les ressources de la conversation mondaine, elle amena l'entretien sur don Ramon lui-même, sur le noble attachement qu'il avait toujours porté à son frère, sur la douleur qu'il avait ressentie de cette mort qui l'enrichissait, et elle termina en s'arrétant complaisamment sur les nouvelles et brillantes destinées qui l'attendaient.
cCela ne console point, madame 1 répondit froidement le duc.
— Dieu seul console.*., et des affections que l'on éprouve et que l'on inspire I:» répliqua la comtesse sans se déconcerter.
Sur un signe de don Mendoz, elle ajouta qu'elle allait faire appeler sa fille.... «mais sans lui dire que le duc était là. Moïna était d'une telle réserve I»
La comtesse donna ses ordres, et cinq minutes ne s'étaient point écoulées quand la jeune fille parut. Elle était toujours belle. Don Ramon, suivant l'usage commun à tous les amants, trouva même qu'elle était plus belle que jamais. Il regretta seulement de la trouver peut-être un peu trop bien mise; sa toilette très-élégante, très-recherchée, faisant ressortir à merveille tous les avantages de sa personne, n'était peut-être pas celle qui convient à une fiancée dans les larmes. Il ne semblait pas non plus fort probable que dona Moïna se fut parée comme une châsse, uniquement pour étudier son piano ou faire ses prières.
Il n'y avait donc qu'une hypothèse vraisemblable, c'est que Moïna, avertie de son arrivée, avait fait pour lui seul tout ce déploiement de coquetterie. Cette pensée ne laissa point que de troubler singulièrement don Ramon. Disons-le, toutefois, son trouble n'avait rien de l'émotion pleine de charme et de douceur que donne seul l'amour. C'était une sorte de malaise indéfinissable mais réel; un mécontentement inavoué mais certain; un chagrin sourd, qui ne s'expliquait pas mais cpii se laissait sentir. Ceux qui avaient connu les sentiments de don Ramon pouvaient, du reste, se méprendre sur la nature vraie de cette émotion, et Tattnbuer à une tout autre cause. Don Ramon, lui, ne s'y trompait point. Cette première impression fut très^vive et trèsprofonde — comme l'étaient toujours chez lui les premières impressions — mais il parvint à les cacher avec cet empire sur soi-même que les natures du Sud — malgré les orages qui les troublent — possèdent quelquefois à un si haut degré. Il resta donc dans une froide impassibilité d'observateur, attendant les autres et ne se livrant point lui-même. Il lui avait suffi d'im seul regard pour s'assurer que le chagrin de la belle fiancée était déjà passé, et que si elle avait pleuré son frère, il n'y avait plus de larmes dans ses yeux. Cela seul eût suffi pour jeter don Ramon dans une disposition d'esprit peu favorable à Moïna. La jeune im-
prudente ne s'en aperçut point, et au lieu de faire une de ces promptes retraites auxquelles les femmes se montrent parfois si habiles, elle se jeta au contraire fort maladroitement en avant, et dirigea toutes les batteries de ses doux regards et de son doux parler contre celui qui avait failli tour à tour devenir son mari d'abord, puis son beau-frère, et qui, maintenant, libre lui-même, la retrouvait libre encore. Moïna possédait au suprême degré cette science ou plutôt cet art du jeu de la prunelle et de l'éventail qui semblent si fort dans les moyens et dans la nature de TËspagnole, que Ton a cru devoir faire deux mots tout exprès pour l'exprimer *.
Disons toutefois que cette légère artillerie demeura impuissante et qu'elle ne put entamer le triple rempart derrière lecpiel le jeune duc gardait son cœur. La seule chance que dans les circonstances présentes une femme aurait eue de toucher don Ramon, c'eût été de lui prouver par la dignité simple de ses façons, la sincérité et l'étendue de sa douleur. C'est à quoi la jeune fille ne songea point. Elle était cependant entrée dans le salon avec un air grave et un maintien recueilli. Mais c'était là une concession péniblement arrachée par la prudence maternelle, et sur laquelle Moïna, sans trop s'en apercevoir, n'allait point tarder à revenir. Elle oublia bientôt le rôle appris, pour jouer de nouveau, et à son bénéfice — elle le croyait du moins — le rôle naturel; c'est assez dire qu'elle s'abandonna à tous les instincts de sa coquetterie, coquetterie honnête si l'on veut, toute charmante et même à demi ingénue; vrai coquetterie de fille à marier, qui vient d'un désir de plaire légitime; coquetterie permise, sinon ordonnée, qui s'exerce sans honte sous les yeux et avec l'approbation de la famille, et à laquelle son but même sert d'excuse, parce que ce but est le mariage, et qu'en faveur du mariage les femmes les plus honnêtes, les plus loyales et les plus sévères, s'accordent et accordent aux autres un bill d'indemnité parfois assez large. Oubliant donc celui qui n'était plus rien, et songeant trop
^) Qjtrar et ahamcar.
à celui qui était encore quelque chose, et qui pouvait être tout pour elle, Moïna se conduisit avec le duc comme la plus vertueuse fille du monde a le droit de se conduire avec celui dont sa mère lui a dit tout bas, en attachant la dernière agrafe de sa robe de bal : 4cJe te promets de lui plaire I^ Malheureusement le moment n'était pas bien choisi et entre lui et elle il n'y avait pas seulement l'ombre d'un frère et d'un fiancé, il y avait encore le souvenir dangereux de ce qu'ils avaient été l'un pour l'autre, et ce souvenir, comme une liqnaeur âpre qui corrompt le plus suave parfum, gâta pour don Ramon tout ce qu'il y avait encore d'aimables qualités chez la jeune fille : elle perdit jusqu'au charme douloureux qu'elle eût eu pour lui s'il l'avait vue pleurer le mort bien aimé. Qui sait alors si ces deux douleurs ne se fussent point naturellement rapprochées pour se consoler entre elles? Tout au contraire, l'abîme qui séparait déjà don Ramon de Moïna se creusa davantage encore.
Cependant les vieux parents, qui avaient vu que leur fille s'était à peu près conformée à leurs instructions, n'eurent pas même un doute, et ils crurent que les choses prenaient la tournure la plus heureuse et la plus favorable. Mais Moïna, qui, malgré un peu d'étourderie et de légèreté, ne manquait pourtant ni de tact ni de finesse, sentit bien qu'elle faisait fausse route. Peutêtre s'en affligea-t-elle assez pour qu'il y eût aussitôt une réaction dans son âme mobile; peut-être aussi ce fut le résultat d'un manège savant — avec les jeunes filles, on ne peut jamais savoir — mais, cessant tout à coup ce jeu de coquette qui lui avait si mai réussi, elle releva sur le duc un œil tout plein de grosses larmes.... des larmes qui faisaient ses yeux plus brillants et qui semblaient lui dire : «Êtes-vous fâché? est-ce que j'ai fait mal?]»
Il était trop tard, et don Ramon sortit du palais le cœur gonflé, le sein rempli d'indignation et d'amertume. Hélas I ses suppositions n'étaient que trop justes. Moïna, nature frivole et vaniteuse, n'avait jamais eu pour le feu duc que la dose assez légère d'affection qu'il faut pour consentir à un mariage de raison, et il
en faut d'autant moins que le mariage est plus raisonnable t Le deuil, dans ce cas-là, n'est jamais bien long, et quand il précède les fiançailles, il se porte d'ordinaire en rubans roses.
Nous ne voudrions point vouer les femmes aux larmes éternelles; d'ailleurs, elles ne le voudraient pas elles-mêmes : si quelquefois nous avons admiré la douleur sans fin de celles qui, après avoir donné leur âme, ne consentaient point à la reprendre et ne se laissaient point consoler parce qu'il n'était plus ! nous ne nous croyons pas en droit d'exiger le veuvage à perpétuité d'une pauvre créature qui n'a jamais été mariée.
Mais quand les paroles furent échangées entre les familles, quand déjà l'on a pu se regarder presque comme mari et femme, il y a certaines convenances morales qui vous font un devoir des apparences de la douleur. Voilà ce qu'aurait dû mieux comprendre Moïna : voilà surtout ce que sa mère aurait dû comprendre pour elle. Moîna n'était pas aussi coupable qu'elle semblait l'être. Ses parents l'avaient poussée dans cette voie mauvaise de l'oubli, de l'indifférence et de la dureté de cœur. Les parents avaient agi dans l'intérêt de leur enfant, comme font toujours les parents — et c'est là leur excuse, alors qu'ils se trompent. — Ceux-ci s'étaient trompés; ils voulaient, avant tout, assurer une noble et riche alliance à leur fille, et l'ardeur de leur désir était précisément ce qui l'avait perdue. Us n'avaient pas compris que la douleur ressentie ou du moins montrée par elle, après la mort de son fiancé, aurait été, même pour un autre, la preuve des sentiments qu'elle était capable d'éprouver : ils crurent, au contraire, qu'il valait mieux laisser supposer que l'impression avait été légère et qu'elle était maintenant effacée. Mais c'était la deuxième fois que Moma donnait à don Ramon des marques trop évidentes de la mobilité de son caractère, et ce devait être à ses yeux une circonstance singulièrement aggravante, que dans les deux cas, le cœur de la jeune fille s'était trouvé du parti de la fortune, comme si elle eût été condamnée à ne pouvoir aimer que des hommes riches.
Les événements ne vinrent du reste que trop tôt confirmer ce qui, chez le nouveau duc d'Osma, n'était encore qu'à Tétat de soupçon. Il se vit tout à coup entouré des amis du comte de Mendoz; ce fut entre eux comme une secrète^ conspiration à qui lui ferait les plus vifs éloges de la beauté, des grâces et des vertus de Moïna.
«Que n'ajoutez-vous aussi de sa constance? murmurait le jeune homme à demi-voix.
— C'était, poursuivaient les autres, la jeune fille la plus accomplie, ce serait la femme la plus aimable de tout Madrid.
— Mon frère pensait ainsi ! » répondait gravement le duc d'Osma.
Si la famille de doua Moïna ne négligeait rien pour assurer le succès de ses efforts, don Ramon ne faisait lien pour les encourager. Sa première visite au palais Mendoz fut aussi la dernière, et toutes les instances que l'on put tenter |pour l'y ramener restèrent vaines.
Elles n'eurent d'autre résultat que d'accroître son indignation. Cette indignation fut grande, plus grande peut-être qu'elle n'était juste, car, après tout, les Mendoz ne faisaient autre chose que ce qui se fait tous les jours, et, sans le moindre scrupule, si ce n'est pas de la grande nxorale, c'est de la petite, et, il faut bien en convenir, si la petite morale n'a pas cours forcé, elle est du moins assez généralement acceptée : mais don Ramon était une naturel-extrême en tout. On l'avait repoussé quand il était pauvre, ce qui se voit assez souvent; on le rappelait quand il était riche, ce qui arrive quelquefois; on lui avait préféré son frère, quand son frère avait dans ses mains tout le patrimoine, tous les titres et tous les honneurs de la famille : c'est une conduite qui eût paru sage à bien des gens. Maintenant que tous ces avantages avaient passé sur sa tête, c'était son alliance que l'on recherchait. Il en sera ainsi tant que le monde sera le monde, et il n'y avait pas là de quoi éprouver ni un étonnement si naïf, ni une colère si violente.
U faut considérer cependant que don Ramon vivait depuis quelque temps dans cet état de surexcitation
nerveuse où la force de la sensation nuit toujours à la justesse du raisonnement. Ces diverses circonstances se combinèrent tristement pour lui donner une étrange et fatale idée de la puissance de l'argent. Sans doute cette puissance est grande, beaucoup trop grande en vérité; mais don Ramon se l'exagérait encore avec l'emportement propre aux organisations passionnées.
A partir de ce moment, il crut que l'argent seul était tout et que le reste n'était rien; il crut qu'aux yeux des hommes l'argent avait un prestige que n'auront jamais ni l'autorité, ni la jeunesse, ni le génie, ni la beauté; il se fut dit volontiers, comme un des plus fiers ennemis de Rome : «Tout est à vendre : il ne s'agit plus que de trouver un acheteur!»
Cette idée ne laissait pas que d'être dangereuse dans la tête ardente du jeune millionnaire qui allait en faire des applications pratiques. Nous l'avons déjà dit, jusqu'à la mort de son frère, don Ramon n'avait pas vécu précisément comme un anachorète. Il avait, au contraire, aimé le plaisir, et il s'y était livré avec toute la fougue d'un homme dont le soleil des Espagnes enflamme le sang et la jeunesse. L'amour trèssincère qu'il avait ressenti pour Moïna l'avait un moment détourné de cette voie dangereuse. L'émotion produite par la mort du jeune duc avait contribué à l'en tenir de plus en plus éloigné. Mais tous ces freins semblaient se briser à la fois et le livrer sans défense à ses instincts déchaînés. On eût dit qu'une sorte de trêve lui avait été accordée par sa nature terrible : la trêve était expirée, et la nature reprenait ses droits. Don Ramon n'avait en lui rien de ce qu'il faut pour résister à ses entraînements contre lesquels ce n'est pas trop de conjurer toutes les forces vives, saines et pures que Dieu a mises en nous. Comme tous les désespérés du cœur, il s'abandonna d'autant plus à ces condamnables folies qu'il sentait en lui un plus grand besoin d'oublier. Chez tout autre et dans de telles circonstances, une pareille conduite n'eût pas manqué de produire une satiété rapide, et aux quelques années de dégoût et d'ennui que cette satiété eût infailliblement amenées à sa suite, on aurait vu succéder cette froideur désabu-
sée, ce flegme hautain, ce calme superbe, qui, mélangés d'assez de dédain, semblent être aujourd'hui le fond même du caractère de toutes les aristocraties européennes.
Mais chez le jeune duc ce n'était pas seulement les sentiments qui étaient altérés; les idées même étaient faussées. Alors que mille choses devaient assurer à don Ramon des succès obtenus par tant d'autres avant lui, dans la patrie de ce don Juan, qui ne s'était point arrêté avant d'avoir inscrit sur sa liste le fameux chiffre mille-e-tre — je veux dire sa naissance, son esprit, son élégance et sa bonne grâce — il s'obstinait au contraire à ne les vouloir attribuer qu'à son or, quand même il ne s'en était point servi, parce que, disait-il, on savait qu'il était riche, et que cette idée seule suffisait à son prestige; elle suffisait aussi à empoisonner la source de toutes ses joies à venir. On ne saurait estimer l'humanité quand on la croit misérable, et le mépris des autres est une mauvaise condition de bonheur. Il n'y a pas de bonheur là où il n'y a point de tendresse d'âme et de sympathie généreuse. Chez don Ramon, au bout de la première année, l'indifférence tua la passion, et par cela même que ses désirs avaient été trop facilement satisfaits, il ne désira plus. C'était, on le voit, le dernier degré du mal, et ses amis commençaient à se demander d'où viendrait le remède. Nous avons dit ses amis : il en avait encore, quoiqu'il ne méritât plus d'en avoir. Depuis sa récente fortune, il avait soigneusement évité d'en faire de nouveaux; mais il n'avait pas osé rompre avec les anciens.
Il est bien vrai qu'il les tenait tous pour suspects. Ceux qu'il trouvait coupables de prévenances et d'attentions étaient certains de lui déplaire. Quant à ceux qui le traitaient durement, qui ne lui faisaient aucune concession, qui flagellaient ses goûts ou raillaient ses habitudes, comme il ne pouvait soupçonner en eux aucune arrière-pensée de flagornerie calculée, c'était précisément envers eux qu'il se montrait le plus aimable. Il fallait être mal pour qu'il fût bien, et il vous savait plus de gré d'une impertinence que d'une politesse. On parlait beaucoup à Madrid des excentricités
du duc d'Osma, de son train fastueux et des sommes folles qu'il jetait par les fenêtres, sans prendre la peine de regarder qui passait en ce moment-là dans la rue. n ne se refusait aucune de ses fantaisies, si coûteuse Qu'elle fût; mais, comme si le ciel eût voulu le punir ae cet indigne emploi de sa fortune, il ne trouvait le bonheur nulle part, et ses folies mêmes n'avaient pas le pouvoir de le ruiner. H était dans les traditions de sa maison qu'il y eût tous les jours au palais un dîner de vingt-quatre couverts : les ordres étaient donnés une fois par an et ponctuellement suivis. Mais, par indifférence pour les convives qu'il pouvait réunir, la plupart du temps il n'invitait personne. Souvent aussi, quand il avait invité, il faisait dire qu'il ne viendrait pas, et, tandis que l'on regrettait son absence, il s'en allait dîner misérablement dans quelque locanda des quartiers perdus, devant l'appétit d'une troupe de muletiers qui mangeaient du pain noir avec des dents blanches, et faisaient chère de roi avec quelque infâme ragoût à l'ail.
Madrid fut bientôt las de ses bizarreries, et lui-même fut bientôt excédé de Madrid et des Espagnes. Il prit donc un passe-port diplomatique et une lettre de crédit illimité — précaution excellente en voyage, et que je recommande à tous mes lecteurs, — et il passa les Pyrénées.
Paris ne produisit pas sur ce grand désabusé l'effet ordinaire de fascination que subissent ceux qui viennent à lui. H n'avait jamais vu la grande ville, et l'on ne pourrait dire qu'il n'éprouva point tout d'abord une sorte d'étonnement. Un peu de curiosité brillait au fond de cet œil morne. Ceux qui le connaissaient purent croire qu'une certaine ardeur de vie allait se rallumer en lui.
Ils se trompaient.
C'était à peine un interrègne dans le découragement et la désespérance : il recommença contre la vie sa bataille sans merci. Paris ne s'est jamais vanté d'un désintéressement antique, et je ne prétendrai point qu'Artaxerxès s'y promènerait bien longtemps la bourse à la main sans parvenir à faire accepter ses présents. Non ; Paris, comme beaucoup d'autres villes, reconnaît la
terrible puissance de l'or, et ne se montre que trop accessible aux séductions de qui veut le payer. Le mal dont souffrait le duc ne fit donc qu'empirer sous un nouveau climat, et l'on put, désormais, le regarder comme incurable. Il faut bien dire, cependant, que les symptômes étaient moins apparents en France qu'en Espagne. Don Ramon, en effet, possédait le tact de l'homme du monde, et il sentit qu'il ne pouvait se permettre, au milieu d'une société polie, élégante et raffinée, les excentricités par lesquelles il s'était affiché à Madrid. Mais si le jeune duc avait plus de réserve dans les façons, il était toujours aussi absolu dans ses idées. Les signes du mal avaient pu changer : le mal était toujours le même.
Tel était l'état moral du duc d'Osma quand il rencontra lady Mac-Lean.
Stella, sans même s'en douter, le fit rapidement passer à travers une gamme d'impressions qu'il ne connaissait plus. Ce fut d'abord un étonnement singulier à l'aspect de cette beauté qui ressemblait si peu à tout ce qu'il avait connu jusque-là. L'Espagne a des femmes renommées pour leurs grâces : elle a même des blondes charmantes. Mais sur cette terre brûlée par un soleil implacable, jamais l'hidalgo n'avait rien vu qui se pût comparer à ce suave éclat de rose blanche, à cette transparente fraîcheur, puisée dans les belles eaux de Lugano, et qui semblait s'être encore avivée dans les neiges et dans les glaces de la froide Ecosse. Don Ramon, à son grand déplaisir, fut donc forcé de lui accorder plus d'attention que les femmes n'en obtenaient de lui. Il l'entendit chanter, et se sentit subjugué par la magie de sa voix; il est vrai qu'il se vengea de son admiration en prétendant que lady Mac- Lean avait trop de talents pour une femme du monde,
et qu'elle avait dû monter sur les planches quelque part. On voulut le présenter : il refusa, sous le prétexte assez peu sincère qu'il craignait une désillusion trop rapide, et qu'il voulait garder encore quelque temps sa flatteuse erreur. A vrai dire, il avait peur d'elle, et peut-être aussi peur de lui. Mais cette réserve, assez
S eu dans les habitudes d'un homme qui possédait tant e moyens de satisfaire ses caprices avant même qu'ils ne fussent devenus des désirs, eut un effet complètement inattendu. Lady Mac-Lean fut pour lui, en trèspeu de jours, l'objet d'une réelle et vive préoccupation. Il ne s'en affligea point : au contraire. Il y avait si longtemps que rien ni personne ne l'avait préoccupé! De là jusqu'à une passion la distance sans doute était grande : mais le duc était sur la route. Une passion! quelle étrange erreur! Un homme comme lui n'y pouvait pas songer. Une passion eût été comme une renaissance de son cœur, comme une seconde jeunesse, et il se croyait mort à jamais. Et cependant, il y avait des moments où l'image de Stella se présentait à son esprit avec une telle force, une telle vivacité, qu'il en éprouvait comme une sorte d'hallucination. Il croyait la voir ; il la voyait; elle fixait sur lui le clair regard de ses yeux — un rayon à pointe d'émeraude qui traversait sa poitrine — il revoyait ce beau front, fier et superbe, avec son diadème de cheveux d'or fauve; ce fin sourire dont la grâce voilait l'ironie.... tout cet ensemble de perfections exquises qui se résumaient en un mot, le seul qui pût exprimer l'effet produit, le mot charme ! Il se disait qu'il n'avait qu'à vouloir pour être admis dans l'intimité de cette belle créature, et qu'il ne voulait pas. Je me trompe, il le voulait déjà, et il résistait à l'attraction qui l'emportait vers elle. Et cette résistance était pour lui un raffinement très-délicat dont il avait perdu le goût, et auquel il trouvait une volupté nouvelle et infinie. Ses amis, qui ne devinaient point les motifs peu apparents d'une conduite si en désaccord avec ses habitudes, s'étonnèrent tout haut qu'il mît si peu d'empressement à se rapprocher d'une femme dont la conquête semblait le but le plus ardemment poursuivi de tous ceux qui la connaissaient.
Mais don Ramon, peu soucieux de ce que les autres pouvaient penser, n'en restait pas moins fidèle à son système, qu'il croyait le meilleur. Il espérait que sa fiière indifférence serait remarquée de lady Mac-Lean, qu'elle en voudrait connaître la cause; qu'elle demanderait son nom. .. Il était impossible que ce nom fût pour elle un nom nouveau et inconnu.... Il aurait ainsi commencé par se donner auprès d'elle Je relief d'un homme qui sent son prix et ne se prodigue point
Mais si l'Espagnol, par tous ces petits manèges, réussissait à donner le change à sa pensée, il faut bien avouer qu'ils ne semblaient pas produire sur lady Mac-Lean l'effet qu'il s'en était promis. La belle indifférente n'y prenait point garde. Plusieurs fois, en la voyant se mettre au piano, le duc d'Osma s'était involontairement approché d'elle dans l'^përance encore inavouée d'attirer son attention. Mais Stella, qui chantait pour tout le monde, ne chantait pour personne. Tantôt sans autre raison que son caprice, don Ramon donnait le signal parfois intempestif des applaudissements; d'autres fois, au milieu des transports d'un salon, il affectait la froideur d'un dilettante connaisseur et mécontent. Mais ni sa froideur injuste, ni son enthousiasme à faux n'avaient le privilège de troubler la sérénité de celle qui en était le prétexte. On eût dit que lady Mac-Lean l'avait deviné, qu'elle jouait le même jeu que lui, et qu'elle le jouait mieux.
Le duc d'Osma n'était pas accoutumé à cette indifférence superbe. Stella semblait le braver, le pousser à bout, le défier, lui jusqu'ici invulnérable et triomphant. C'était là une offense de lèse-fatuité qui criait vengeance : elle ne resterait point impunie.
A vrai dire, Stella avait pris peu de souci de l'Espagnol; on avait, cependant, eu soin de le lui faire remarquer. Elle lui avait trouvé un air noble, la mine haute et de grandes façons; elle le dit très-franchement.... puis elle n'y pensa plus.
a: Mais savez-vous, lui dit-on, que vous êtes la seule femme à laquelle il ne se soit pas fait présenter?
— C'est apparemment qu'il ne désire pas me connaître I
— Ou peut-être qu'il le désire trop?
— Voilà que vous parlez en énigmes, et je n'ai jamais su les deviner. -»
Stella n'était plus une pensionnaire, et il ne suffisait point pour lui tourner la tète d'un œil brun, d'une moustache noire, d'un teint pâle et d'un air fatal. A cdle qui avait vécu dans la retraite sévère, à celle qui avait si longtemps réfléchi sur la vie, il fallait d'autres séductions : il fallait surtout la séduction de l'intelligence et de la bonté ; il fallait que l'on parût comprendre son prix, en lui prouvant l'estime qu'on faisait d'elle, en lui montrant le bonheur que Ton aurait si elle daignait jamais payer de quelque retour les sentiments qu'elle inspirait : voilà comment on toucherait lady Mac-Lean, si elle pouvait être jamais touchée. Elle n'était point de celles qu'il est permis d'attendre dans le calme hautain et l'immobilité dédaigneuse d'une idole sur un autel. Elle se sentait faite pour être adorée, et non point pour adorer.
Don Ramon était bien forcé maintenant de reconnaître son erreur : il essaya de la réparer à sa manière. Profondément irritable, il se sentait froissé dans son amour-propre d'homme à bonnes fortunes et dans son orgueil castillan. Il n'en fallait pas davantage pour enflammer sa poursuite et lui donner une certaine ardeur d'entreprise à laquelle il n'était plus accoutumé. Il se fit donc enfin et très-cérémonieusement introduire près de lady Mac-Lean. Stella était veuve, il était libre : Tavenir leur appartenait à tous deux.
Don Ramon fut accueilli par la jeune femme avec une grâce parfaite. Lady Mac-Lean appartenait à cette classe de femmes comme il s'en rencontre peut-être un plus grand nombre dans la société italienne que partout ailleurs, nobles et loyales créatures, qui ne songent point à défendre pied à pied leurs abords, et à ne laisser emporter qu'après des sièges en règle et des assauts multipliés leurs positions avancées. Si elle jugeait que vous valiez quelque chose, si elle pensait que vous pouviez devenir un ami pour elle, franchement, loyalement, sans arrière-pensée, en honnête homme autant qu'en honnête femme, elle vous accordait le premier
jour ce que vous n'auriez reçu d'une autre qu'après une longue attente et une cour assidue; mais ensuite vous auriez pu vivre dix ans auprès d'elle sans jamais recevoir davantage.
Elle savait jusqu'où elle pouvait aller; elle allait jusque-là tout de suite; mais elle ne faisait jamais un pas de plus. C'était une nuance de son caractère qu'il fallait promptement saisir, si l'on ne voulait point s'exposer avec elle à de singuliers mécomptes. Plusieurs y avaient été pris, pour qui la cruelle n'avait point montré la moindre pitié : c'était affaire à eux ; ils s'étaient trompés volontairement, et comme elle n'y avait rien mis du sien, la chose ne la regardait point.
Le caractère et les antécédents de don Ramon ne prédisposaient que trop à mal interpréter ce qu'il eut le tort d'appeler les encouragements de lady Mac-Lean. Aussi, quand il s'aperçut de la très-ferme résolution qu'elle avait prise de lui témoigner la plus calme amitié, et de le mettre avec ses autres soupirants sur le pied de l'égalité la plus mortifiante pour ses prétentions, il en ressentit une sorte de colère sourde contre Stella, et commença de la détester franchement.
Mais cette haine ne dura pas, et cette colère lui fit du bien ; elle lui prouva que son cœur n'était pas aussi mort qu'il l'avait cru; que les feux de la jeunesse n'étaient pas si bien éteints que rien ne pût les rallumer, et que l'homme a beau faire, la passion chez lui est immortelle.
Le jour de cette découverte, don Ramon éprouva un mouvement de joie qui le fit tressaillir jusque dans les profondeurs de son être, et sa colère se changea en une sorte de reconnaissance; il eût voulu la remercier pour tout ce qu'elle lui avait rendu ; il lui sut cent fois plus de gré de ses rigueurs qui l'avaient sauvé qu'il n'avait su gré aux autres de leurs faveurs qui l'avaient perdu.
Il se mit alors à l'étudier plus sérieusement qu'il n'avait jamais fait; il put voir tout ce qu'il y avait en elle de qualités exquises et de raison solide : il put voir de quel mélange d'enjouement et de gravité cet adorable caractère était fait ; sous cette grâce qui attirait cha-
cim, sous cette beauté dont le radieux éclat l'avait éUoui lui-même, il aperçut les rares mérites du plus aimable esprit; il put aussi noter chez elle l'accent de cette sincère bonté qui, à un certain moment de la vie, est peut-être pour nous une des plus grandes séductions qui se puissent trouver dans la femme. Lady Mac-Lean avait tout ce qu'il fallait pour être aimée, et don Ramon l'aima.
Ce fut comme un renouveau inattendu qm fleurissait en lui. n n'en est pas des saisons de la vie comme de celles de Tannée : quand les glaces et les neiges se sont trompées de date, quand avril s'est écoulé sans chan-' sons, mai sans lilas, ni les brises tièdes de juin, ni les soleils de juillet ne peuvent plus lui rendre les parfums perdus ni les chansons envolées. Mais Dieu permet quelquefois qu'il revienne à l'homme un second printemps, avec tous les trésors du premier, dont l'heure est déjà passée! Et avec quelle joie alors, joie profonde, inconnue des jeunes années, qui ne savent jamais le prix de ce qu'elles possèdent, avec quelle joie on les savoure, ces bonheurs inespérés, et d'autant plus grands, — le cœur de l'homme est ainsi lait — qu'on ne les espérait plus!
Irrité par l'obstacle, don Ramon s'était cabré tout d'abord, comme ces beaux genêts de son pays, dont on contraint l'indépendante et fîère allure; mais la main calme, fine et puissante à la fois de lady Mac-Lean, était plus qu'aucune autre capable de contenir et de mater cette humeur mal disciplinée et farouche encore. •Stella semblait du reste y réussir à souhait; car, depuis quelque temps, le duc vivait près d'elle doux et soumis conmie un Chérubin amoureux de sa marraine, toujours prêt à chanter la Romance à Madame, et à se laisser conduire au bout du monde avec son ruban.
ce Si maintenant cette étrange créatiu'e n'est pas contente de moi, pensait-il, c'est que je ne sais plus le moyen de plaire aux femmes I :» Quand il put espérer que sa bonne conduite, comme il se disait à lui-même non sans quelque ironie, lui avait enfin gagné le cœur de lady Mac-Lean; quand il crut lui avoir suffisamment prouvé que son désir d'elle ne s'allumait point
174t STELLA.
seulement aux ardeurs des sens, mais à ces flammes pures de l'amour vrai qui brûlent les âmes ; en un mot, quand elle n'eut plus le droit de douter qu'il aimait en elle une femme et non la femme, il pensa qu'il pouvait laisser parler son amour et révéler à Stella des sentiments dont elle devait être fière.
Lady Mac-Lean répondit qu'il ne lui apprenait rien; qu'elle s'était depuis longtemps aperçue de ce qu'il voulait lui dire, et qu'elle était extrêmement touchée de l'honneur que lui faisait cette préférence.... qu'elle savait apprécier un homme tel que lui à sa juste valeur, mais qu'entre l'estime et l'amour il y avait des abîmes, que la volonté seule ne suffisait point à franchir.
Tout cela fut dit en termes choisis, avec un calme réfléchi et une douceur d'accent qui ne permettait aucune réplique emportée; parfois même avec une nuance de regret et d'attendrissement dans la voix qui remua le duc plus profondément peut-être qu'il ne l'avait jamais été.
«Eh bienl j'attendrai, d répondit-il.
Stella comprit, sans doute, l'effort qu'une telle réponse devait coûter à cet homme superbe; aussi l'en remercia-t-elle par un de ces sourires comme en savent toujours trouver les femmes quand elles veulent nous payer de nos dévouements ou nous demander des sacrifices.
«Croyez-vous qu'il faille attendre bien longtemps? poursuivit-il avec un sourire bon enfant.
— Je ne sais, mais je vous avertirai, fit Stella, qui lui donna sa main à baiser, en même temps qu'elle jetait un regard assez significatif sur sa pendule, dont l'aiguille allait bientôt marquer minuit.
— Voilà certainement, fit don Ramon en s'en allant, la plus séduisante créature que j'aie jamais rencontrée.... Quel charme I quel esprit I Je l'aime.... Voyons I est-ce que je l'aime ? Oui, en vérité. Eh bien, tant mieux, par le ciell:i>
Et, coup sur coup, il lança aux étoiles deux ou trois bouffées oe fumée. Il s'en revenait à pied par la grande avenue des Champs-Elysées : la nuit — une belle nuit de mai, semée d'étoiles — était pleine de rayons et de
senteurs embaumées; on entendait chanter les rossignols dans les grands jardins du voisinage/
«Je veux qu'elle m'aime! fit don Ramon en continuant son monologue : elle m'aimera! Il faut avouer que si elle ne devait pas m'aimer, sa conduite avec moi serait une monstrueuse coquetterie.... et je m'en vengerais. M'en venger! mais comment se venge-t-on d'une pareille femme.... quand elle n'aime pas? Et si elle allait ne pas m'aimer? Ah! cette Italienne froide comme une Anglaise, je sens que je la haïrais.... si je ne l'adorais point. Enfin, voilà une femme avec qui la lutte est possible : les femmes! si l'on pouvait jamais lire au fond de leurs âmes! Mais elles sont plus voilées que cette statue d'Isis, dont jamais un œil mortel ne contempla le visage!
Après avoir suffisamment déraisonné et s'être contredit lui-même cinq ou six fois, ainsi qu'il ne manque jamais d'arriver à tout homme véritanlement amoureux, le duc se trouva, sans trop s'en apercevoir, à la hauteur de l'avenue Gabriel. H fit signe à sa voiture, dans laquelle il ne montait presque jamais, car il marchait comme un Basque, mais c^ui le suivait toujours à distance, et comme en cas, et jeta au valet de pied le nom d'un club où, d'ordinaire, il passait quelques heures chaque soir avant de rentrer chez lui.
Stella n'eût peut-être pas demandé mieux que d'aimer don Ramon, si elle Peut pu; mais en ce moment elle ne pouvait pas encore aimer. Était-ce à dire que sir Edmond Mac-Lean avait épuisé toutes les sources d'affections que le ciel avait mises en elle? Non, sans doute. Mais son cœur était conmie le rocher du Sinaï dont l'eau ne jaillit point à la parole de Moïse, et qu'il fallut firapper avec la verge d'Aaron. Plus elle avait besoin d'amour, plus elle était difficile sur le choix de
celui qu'elle aimerait. C'était précisément parce qu'elle voulait se donner tout entière qu'elle hésitait si longtemps. Certes, don Ramon, à part certaines originalités, qui, après tout, ne lui déplaisaient point, don Ramon avait assez de qualités pour intéresser une femme, et il intéressait lady Mac-Lean, mais elle ne l'aimait point.
Le duc avait sur beaucoup d'autres hommes l'avantage de ne la point laisser indifférente ; elle l'observait, elle l'étudiait avec un soin particulier; elle avait pour lui les égards qu'un sentiment sincère obtiendra toujours de la part d'une femme qui sait ce qu'elle se doit à elle-même, et ce qu'elle doit aux autres. C'était déjà beaucoup, sans doute; ce n'était pas assez pour la gagner à la cause de don Ramon. Le duc avait eu d'ailleurs jusqu'ici le tort grave de ne point donner à son langage un accent assez précis. On voyait bien qu'il aimait ; on ne voyait point comment il aimait. Le grand mot de mariage n'avait jamais été prononcé par lui, et pour Stella, élevée honnêtement, et que son séjour au milieu de la société assez puritaine d'Edimbourg avait confirmée davantage encore dans ses idées régulières, mariage et amour étaient deux termes inséparables.
Mais si la passion non partagée de don Ramon ne lui offrait pas cet idéal auquel rêvent toutes les femmes, et qui, une fois rencontré, occupe et remplit leur âme, il y avait du moins en lui je ne sais quel souffle de vie qui la remuait. Cette impression forte, vraiment neuve pour elle, lui semblait comme une préparation à quelque chose de plus complet encore et de meilleur. Don Ramon était ainsi comme son initiateur à une existence qu'il ne serait peut-être donné qu'à un autre de lui faire connaître dans sa plénitude et son ivresse. Cette façon de juger les choses devait amoindrir le rôle de don Ramon, et humilier singulièrement ses prétentions; mais lady Mac-Lean ne s'arrêtait point à ces considérations ; elle continua donc avec lui son système de temporisations cruelles.
Le duc, cependant, commençait à trouver qu'on lu^ faisait faire un trop long noviciat : ces rigueurs, aux" quelles il n'était point accoutumé, après lui avoir paru
tout d*abord une nouveauté piquante, lui semblaient un ennui, et cet ennui en se prolongeant devenait intolérable. Il s'exhortait, toutefois, à la patience et s'essayait au calme, en se disant que Stella ne traitait aucun de ses prétendants mieux que lui, que personne ne lui rendait de soins plus assidus, n'en était accueilli avec plus de distinction et ne paraissait entrer plus avant dans sa faveur.
Mais cette dernière consolation, si minime qu'elle fût, devait lui être ôtée comme le reste; il fallait que, pour la première fois de sa vie, il connût les tortures de la jalousie. Pour une nature aussi violente que la sienne, elles devaient être terribles. La jalousie chez don Ramon était tout à la fois la révolte de l'orgueil et la souffrance du cœur. Une sensibilité vraie s'était en effet éveillée en lui près de la jeune femme, comme pour le rendre vulnérable par des côtés où il n'eût jamais cru être atteint. S'il avait pu imposer silence à ces voix égoïstes qui troublent trop souvent de leurs clameurs l'amour des hommes, empreint d'une personnalité si absolue, tant que l'insupportable pensée d'une Î préférence accordée à quelque rival ne venait point 'exaspérer, cette préférence, ou, pour parler plus justement, le soupçon qu'il en eut bientôt jeta hors d'ellemême cette âme implacable et hautaine.
Si lady Mac-Lean eût obéi à un calcul plus ou moins machiavélique, à une combinaison plus ou moins savante, mais, dit-on, assez dans les habitudes de certaines femmes, elle eût été complètement inexcusable à nos yeux et nous n'essayerions pas de la défendre. Il n'en était point ainsi. Stella suivait tout simplement la pente de sa nature aimable, facile, expansive, trop longtemps et trop sévèrement comprimée, et qui ne demandait qu'à se projeter au dehors et à se répandre avec toute 1 exubérance de ses forces depuis trop longtemps accumulée. Elle voulait vivre; elle vivait I
Muet, sombre, impassible en apparence, mais dévoré de soucis, le duc d'Osma observait avec une attention que rien ne mettait en défaut tout ce qui se passait chez elle et autour d'elle. Il suivait avec un charme in-
volontaire, et en même temps avec une indéfinissable crainte, cet épanouissement soudain, inattendu, de mille facultés endormies jusque-là, parce que leur emploi n'était pas trouvé. Il assistait à la transformation d'une chrysalide, qui, tout à coup, brisait ses entraves et sortait des ombres de son tombeau, enivrée de jeunesse, radieuse, éclatante, et prête à s'élancer dans l'ardent tourbillon de sa vie aérienne. C'est qu'en effet Stella venait de trouver cette atmosphère d'admiration bienveillante et sympathique qui lui était presque nécessaire, et qui devait si heureusement favoriser sa. merveilleuse éclosion.
Lady Mac-Lean ne pouvait point rester bien longtemps sans éprouver d'ennui dans le turbulent pêlemêle des salons. Aussi, dès qu'elle eut, après les premières reconnaissances qu'ufie nouvelle venue pousse nécessairement dans diverses directions, choisi les relations qu'elle voulait avoir, et entre lesquelles allait se concentrer sa vie, elle fut promptement entourée de ces hommages plus ou moins sincères, mais en apparence fort enthousiastes, que le monde ne manque jamais de rendre aux reines de ses belles nuits. Gomme les déesses de l'ancien Olympe, elle vécut au milieu d'un nuage d'encens brûlé par ses adorateurs.
Ce fut un peu la faute de don Ramon. Quand une femme, remarquable par sa beauté ou ses talents^ vraiment supérieure, je veux dire de cette supériorité mondaine qui n'est pas la gloire, mais qui peut-être vaut mieux pour le bonheur — dont lu gloire, a-t-on dit, n'est que le deuil brillant — quand une telle femme débute avec l'éclat qui avait signalé l'apparition de lady Mac-Lean, il se produit tout d'abord autour d'elle une sorte d'attente silencieuse; chacun s'observe et l'observe; il y a comme une trêve entre des rivalités qui n'osent point se déclarer encore. C'est ce qui était arrivé avec lady Mac-Lean. Mais le duc d'Osma semblait avoir rompu le cercle magique, et ouvert l'arène à toutes les prétentions ennemies.
Le comte Sergi Imérieff, un des plus fidèles habitués du salon de Mme de Forgach, et que le général Baratine avait présenté à Stella lors de cette promenade au Bois où s'étaient rencontrés tous nos personnages^ formait avec don Ramon le contraste le plus parfait. Sergi exagérait le type russe, comme le duc d'Osma exagérait le type espagnol.
Grand, mince, élégantj le comte Imérieff avait cette apparence de délicatesse nerveuse qui plaît aux femmes, à celles-là du moins qui, malgré la parole ironique du poète, préfèrent Adonis à Hercule. Je ne veux pas dire par là que Sergi fût un Adonis : le statuaire recherchant avant tout dans^ le masque humain la régularité des traits, l'harmonieux balancement des lignes et l'irréprochable pureté du galbe, aurait eu, certes, plus d'un reproche à lui faire; il avait le front trop bombé, la joue trop creuse, la lèvre trop mince et le menton trop fin. Mais pour ceux qui, par delà les traits, veulent trouver Tâme ; pour ceux qui demandent d'abord à un visage l'expression, et qui préfèrent une physionomie à une figure ; pour ceux à qui, tout d'abord, il faut la note intime et secrète, et, pour ainsi parler, l'accent même de l'âme, le comte Imériefï présentait un sujet d'étude intéressant et curieux. Une chose frappait tout d'abord ceux qui savent ou croient savoir lire darïs ce livre du visage humain, écrit parfois en caractères inconnus : c'était une tendance marquée vers ce mysticisme à la fois vague et tendre, si fréquent chez les races encore jeunes, et dont, au commencement de ce siècle, l'empereur Alexandre fut la plus haute expression sociale.
Ces sujets, pour prendre un mot à la science, ont souvent ce que les peintres appellent le regard perdu; ils semblent voir plus loin que la foule, et franchir aisément les limites du monde où nous vivons. Malgré
son air d'extrême jeunesse (il avait vingt-trois ans), Sergi, dans les plis de sa bouche, cpie le sourire détendait rarement, montrait quelque chose de grave et de sérieux qui étonnait; sa narine presque immobile n'avait pas ce frémissement que donnent les passions sensuelles ou simplement l'énergie ardente du tempérament; mais on admirait dans son œil la pureté et la limpidité d'un regard d'enfant; dans le magnifique développement de la partie supérieure de cette noble tête, les adeptes de Gall et de Spurzheim remarquaient tout d'abord la prédominance des organes qui révèlent le dévouement, l'admiration, la bienveillance, l'enthousiasme, et un besoin de croire qui ne s'arrêtait point aux bornes indiquées par l'expérience ou reconnues par les sens. Je parlais tout à l'heure de la pureté et de la limpidité de son regard; ce n'était pas assez dire, car ses yeux d'un bleu clair, d'une vivacité étrange, et que tout le monde ne supportait point aisément quand ils s'animaient, avaient cet éclat particulier, presque fiévreux des gens qui ont vécu longtemps dans les contemplations solitaires de l'idéal, et qui en ont pour ainsi dire gardé le reflet dans leurs prunelles. Ce n'étaient point là, du reste, les seuls signes particuliers que l'on pût trouver chez le comte Imérieff : son teint était d'une transparence que l'on ne rencontre point chez les hommes de nos climats, et d'une blancheur qui ne peut se comparer qu'à celle de la neige : c'était à peine si, dans son émotion la plus vive, une rougeur furtive, s'allumant tout à coup sur ses pommettes pour s'éteindre aussitôt, venait parfois le colorer un instant.
Cette pâleur étrange et ses mains aux doigts retroussés, fines et molles comme il convient à quiconque est plus fait pour penser que pour agir, c'était ce qui vous frappait d'abord dans le jeune comte Imérieff. Un second examen ne tardait pas à vous apprendre qu'il devait avoir moins d'idées que de fermeté dans ses idées; cette fermeté pouvait même dégénérer en obstination, s'il fallait en croire des sourcils fins et presque droits, mais rapprochés l'un de l'autre et formant comme une grande ligne brune, à la nais-
sance d'un front vaste aux courbes prononcées, que couronnaient superbement des cheveux abondants, de ce blond d'or pâle, extrêmement doux, particulier aux races du Nord, naturellement soulevés autour des tempes comme par un coup de vent. Toute la personne présentait un ensemble élégant, presque féminin^ qui ne laissait pas que de rendre assez surprenante une voix mâle, richement timbrée, à la sonorité expressive et pénétrante. Cet homme, un peu frêle, dont la nature en le créant ainsi avait voulu faire un rêveur, la destinée en avait fait un soldat.
Le comte ImériefT servait le czar depuis trois ans. Il avait même fait une campagne dans le Caucase avec un très-grand éclat de bravoure. Il y avait montré un froid mais indomptable courage, et, par de fréquentes mises à Tordre du jour, il avait attiré sur lui et l'admiration de l'armée et le regard de l'empereur.
Assez grièvement blessé dans une des dernières affaires de la campagne de 1850, il avait obtenu un congé, et, faible encore, il était venu en France, où il achevait lentement de se remettre.
La fortune, aussi bien que la nature, semblait avoir pris plaisir à multiplier les oppositions entre les deux hommes que la vie du monde venait de rapprocher de lady Mac-Lean. Si, en effet, don Ramon né pauvre était devenu tout à coup immensément riche, Sergi, au contraire, après avoir goûté tout d'abord les faveurs de la destinée, s'était vu ruiné en quelques mois; et quoiqu'on lui fit espérer un arrangement favorable d'une succession embrouillée par son père, il n'avait plus guère en ce moment que la cape et l'épée d'un cadet de famille. Le comte Imérieff, jusqu'à vingt ans, avait vécu dans les savantes recherches et les raffinements exquis du luxe moscovite, dont le nôtre, avec les conditions mesquines d'existence que nous fait la société moderne, n'est qu'un clair de lune assez pâle. Il ne se rappelait point être jamais sorti de chez lui autrement que dans un équipage à quatre chevaux. Aussi noble que riche, il pouvait prétendre à toutes les alliances; le plus riant avenir s'ouvrait devant lui. Mais la statue d'or avait des pieds d'argile : il avait suffi de
quelques jours pour la renverser et disperser au loin ses débris.
Son père, vrai gentilhomme, peu propre aux affaires, mais follement poussé par le désir de doubler une fortune dont un prince se fût contenté, compromit la situation la plus enviable dans des spéculations téméraires, bientôt mauvaises, et enûn désastreuses.
Il eût été possible cependant de sauver une portion notable du patrimoine par un sacrifice courageux; il n'eût fallu que faire la part du feu. C'était là ce que Sergi, tout jeune encore, mais dont le jugement était aussi juste que son coup d'œil était prompt, conseillait à son père : il ne fut pas écouté. Les pères sont trop habitués à avoir raison pour suivre jamais les conseils de leurs enfants, alors même que par hasard, leurs enfants n'auraient pas tort. Le comte Démétrius, pareil à ces joueurs maladroitement obstinés, qui s'entêtent contre la veine, et risquent à chaque coup le paroli pour réparer leurs premières pertes, hasarda ses dernières ressources dans une opération funeste, dont les chiffres habilement groupés par un faiseiu*, n'avaient pu masquer le vide qu'un moment. Cette fois, la ruine fut complète ou presque complète, car il ne resta plus au comte que des droits peu fructueux dans une mine que l'on disait inépuisable en matières précieuses, mais dont l'exploitation eût exigé l'apport d'un capital qu'il n'avait plus. Il passa désormais sa vie à courir après tous les manieurs d'argent et tous les chercheurs d'or de l'Europe, faisant miroiter devant eux les perspectives les plus séduisantes, leur montrant des trésors qui n'avaient besoin que d'un coup de pioche pour sortir des entrailles de la terre et briller à sa siurface. En un m^t, il s'efforça de séduire les capitaux, plus difficiles à persuader que les femmes! Triste et inutile emploi d'une existence dont l'intelligence et l'énergie avaient manqué de direction.
Quant à Sergi, la vérité nous oblige de déclarer que ce n'était point un philosophe stoïcien, et qu'il n'avait jamais médité ce fameux éloge de la pauvreté, écrit, dit-on, par Sénèque sur une table d'or. Non; Sergi était jeune; il avait été élevé dans un monde brillant;
il pensait comme ce monde et il sentait comme la Jeunesse; il savait que si la fortune n'est pas tout dans la vie, elle est du moins beaucoup, et que si l'argent ne donne pas le bonheur, il aide singulièrement à l'avoir; son esprit très-lucide ne se dissimulait en aucune façon l'avantage que l'on trouve à être riche dans un siècle où la richesse connaît peu d'obstacles; il comprit donc fout ce qu'il perdait en perdant sa fortune; mais il ne voulait point se laisser abattre par un revers : plaie d'argent n'est pas mortelle ! il accepta sa ruine comme un fait accompli, et il porta les yeux plus loin et plus haut : il se dit qu'il était fâcheux, sans doute, de renoncer — avant vingt ans — à toutes sortes -d'espérances aimables; de repousser bien loin toutes les belles chimères, fêtées, aimées, caressées, avec lesquelles il avait vécu jusqu'alors, avec lesquelles il avait >cru toujours vivre. Mais il se dit qu'après tout il était homme, qu'il lui restait l'honneur de son nom, son courage, des amis.... peut-être, et sa jeunesse ! C'en était assez pour remercier Dieu et ne pas désespérer de la vie.
Pour un gentilhomme ruiné, il n'y a guère qu'un métier possible : celui des armes.
Sergi le comprit, et demanda la faveur d'être attaché à l'expéditon du Caucase. Le Caucase est l'Algérie des Russes; c'est la pépinière de leurs armées, le champ de Mars de leurs soldats, Técole de leurs généraux. La demande du jeune comte fut accueillie avec faveur et aussitôt accordée. Les hommes louèrent sa décision, et la fermeté avec laquelle il avait su prendre son parti; les femmes, dont l'admiration est si douce et dont la plainte a tant de charme pour nous à certaine époque ae la vie, plaignirent et admirèrent ce noble et beau jeune homme qui, sans un murmure contre la fortune, sans une récrimination contre son père, acceptait si dignement la ruine, et tombait sans un cri, sans une plainte, de la position la plus enviée à la moins désirable.
Le premier fruit que Sergi retira de sa résignation et de sa ruine, ce fut donc la sympathie et la bienveillance de tous. Il en fut étonné, car il recevait plus du monde qu'il ne lui avait donné — chose assez rare ! — Comme toutes les natures véritablement distinguées.
il se confinait volontiers dans Tintimité discrète de quelques personnes choisies : il ne voyait pas les foules^ C'était une âme tendre mais fière ; point banale surtout^ et plus jalouse de se concentrer que de se répandre. Aussi fut-il singulièrement touché de la flatteuse sympathie dont il se vit tout à coup Tobjet. Cette secousseviolente, qui bouleversait sa vie, produisit donc en lui, grâce aux circonstances qui l'accompagnèrent, une sorte de révolution morale des plus heureuses : il sentit se fondre, sous le souffle d'universelle bienveillancedont il fut entouré, cette indifférence ^oide qu'il avait eue jusque là pour tout ce qui n'était point de son voisinage immédiat, et pour amsi dire de sa propre vie. Il lui manquait encore ce que Shakspeare a si bien appelé le lait des tendresses humaines ^, ce lait bienfaisant sans lequel on n'est jamais un homme dans la haute et complète acception du mot; la reconnaissance lui. en mit une goutte dans le cœur et sur les lèvres. A. partir de ce moment, il vit les choses sous un autre aspect et jugea moins sévèrement; ses semblables. Et. comme notre bonheur vient plutôt de nos sentiments que de notre fortune; comme le dévouement et la bonté en sont toujours les sources les plus fécondes, on peut dire que le jeune comte Imérieff ne s'était jamais senti plus heureux qu'au moment même où chacun le crut le plus à plaindre.
Telles étaient les dispositions d'esprit du nouveau soldat quand il rejoignit sa division. Il avait été devancé à l'armée par des lettres de Pétersbourg, où l'on avait fait connaître sa conduite. Des hommes jaloux d'honneur lui surent gré d'avoir bravement jeté dans le gouffre tout ce qui lui restait de son patrimoine pour racheter le nom de son père. Le prince-lieutenant l'accueillit avec une bonté parfaite :
«Les occasions de se distinguer ne manquent point, ici, lui dit-il ; j'aurai soin qu'elles passent à votre portée. 9
Il tint parole, et à la fin de la campagne, le cadet se* trouva major. Mais malgré les preuves qu'il avait plus: d'une fois données de sang-froid, de courage et de
^ The milk of human kindness.
coup d^œîl militaire, Sergi sentait bien qu'il n'était point fait pour la (çijerre. Les grandes tueries que l'on appelle des batailles lui étaient antipathiques, et le dégoût de cette boucherie humaine, qui égorge des troupeaux d'hommes innocents, lui gâtait la victoire. Il se disait que c'était là sans doute un mal nécessaire ; mais il aimait mieux que ce mal fût fait par d'autres. Aussi, lorsqu'il se trouva, à la fin de la campagne^ major et blessé, il accepta le congé que lui offrait son général, et qu'il avait si bien mérité. Nous avons dit qu'il avait depuis longtemps une certaine prédisposition aux idées rêveuses ; il tenait de sa mère, femme charmante qu'il avait eu le malheur de perdre jeune, mais^ dont le souvenir vivait toujours en lui. Ces idées s'étaient encore affermies dans son âme après la ruine de son père. Le même événement qui le détachait du monde des réalités tristes, le rejetait dans celui dea illusions consolantes. La vie des camps avec son mélange d'action et de repos, avec les spectacles changeants qu'elle déroule, avec les grandes scènes dont elle nous rend témoins, l'éternel danger dont elle nous menace, la continuelle pensée de la mort qu'elle nous rappelle, ne laisse pas que d'être assez favorable à ces^ tendances légèrement élégiaques : elle ne les donne point à ceux qui ne les avaient pas; elle les développe chez ceux qui les ont. Sergi s'en aperçut, — on tombe toi]yours du côté où l'on penche : la campagne qu'il venait de faire, les poétiques veillées des grands-gardes^ le feu des mêlées, les ennuis mêmes des longues nuits, de bivacy tout cela avait accru et favorisé chez lui une façon d'être toute particulière. Mais, dans cette atmosphère sereine et un peu raréfiée des hauts lieux,, ses mœurs étaient restées pures. N'était-ce pas la meilleure des conditions pour éprouver la passion dans toute sa force et sentir la tendresse dans toute sa douceur? Les âmes chastes ne sont-elles point celles qui savent le mieux aimer? Stella fut pour Sergi tout à la fois la révélation de la femme et la révélation de l'amour. Quand on a soigneusement veillé sur sa jeunesse et longtemps gardé son cœur, on a le droit d'être difûcile sur le choix de sa première idole, et parce que l'on
sait que Ton ne brûlera point devant elle un banal encens, on ne veut pas non plus d'une idole banale. Le comte Imérieff avait amassé des trésors pour l'heure d'aimer. Cette heure sonna quand il rencontra lady Mac-Lean. Lui-même le raconta depuis : jamais U n'avait éprouvé une émotion plus grande ; il avait moins tremblé sous la première fusillade de Schamyl. Elle «hanta. Ce fut comme un élan de tout lui vers elle. Elle répondait si bien à toutes les aspirations à la fois ardentes et vagues de sa jeunesse! elle réalisait si merveilleusement tous ses rêves! avec elle, tous ses désirs étaient si facilement comblés! Où elle n'était pas, le monde était vide. Ce n'était pas seulement la beauté de Stella qui Tavait pris; peut-être existait-il des femmes •aussi belles; c'était le charme infini qui s'exhalait d'elle; c'était le lumineux et pur éclat de son regard; c'était plus encore cette puissance de faire naître et de ^communiquer l'émotion, que peu de femmes avaient possédée au même degré, et qui, chez elle, était irré- 4sistible. Quelques créatures privilégiées ont exercé, dit-on, sur certains hommes une sorte de fascination : il n'y a point de mots plus justes pour exprimer l'empire, que, sans le vouloir, lady Mac-Lean avait conq^ sur Imérieff. Il ne respirait plus, quand elle s'asseyait à son piano; quand elle chantait, cette voix divine prenait son âme et l'emportait dans les espaces. Il ne cherchait point, du reste, à se soustraire à son empire; il s'y livrait plutôt avec je ne sais quel entraînement passionné, comme si pour lui, désormais, s'abandonner à elle, se perdre, avec la béatitude extatique de l'Hindou, dans la contemplation de sa sereine beauté, et s'anéantir à ses pieds, c'eût été le bonheur suprême. Stella avait peut-être quelques années de plus que lui, mais cette différence d'âge ne faisait que rendre plus évidente encore la supériorité que le craintif amoureux n'était que trop porté à lui reconnaître, car <^s années, en lui donnant l'expérience de la vie et la connaissance parfaite du monde, avaient aussi amené sa beauté radieuse à ce point idéal de perfection où il est difficile à la femme de se maintenir longtemps^ mais qui est comme le solstice d'été de son année, —
de sa vie! Sergi ëtait extrêmement timide vis-à-vis des femmes, — c*est le propre de ceux qui ont vécu longtemps loin d'elles, — et ce n'était ni la beauté de lady Mao-Lean, ni le cortège de perfections dont ses yeux d'amant la voyaient entourée, ni l'enthousiasme qu'il prouvait pour elle, qui devait le ramener de ce culte chevaleresque et platonique à des idées moins éthérées. Elle était sa dame, dans le sens si véritablement noble que le moyen âge héroïque attachait à cette belle et poétique expression. Il eût cru offenser l'être placé si haut dans les adorations de sa pensée par un désir n'ayant pas pour objet l'union indissoluble qui confond à jamais les destinées comme les âmes, et qui seule permet à la femme de céder sans déchoir. Mais pouvait il songer au mariage lorsque tant d'obstacles s'élevaient entre elle et lui?
Le train de maison de lady Mac-Lean annonçait une femme riche, et il était pauvre ! Ce fut la première fois qu'il porta avec quelque impatience le joug de sa pauvreté; ce fut la première fois qu'il eut un ressouvenir amer en songeant à sa fortune évanouie.
Mais si toutes ces raisons semblaient séparer ainsi à tout jamais le jeune homme de celle qu'il aimait, que pouvaient-elles donc contre son amour même? Est-ce que l'amour ne pandit pas au milieu des difficultés qui l'entourent? Est-ce qu'il ne se donne point pour tâche de réaliser l'impossible? S'il écoutait la raison, l'amour serait-il encore l'amour? Impuissantes contre sa passion, ces difficultés si réelles suffisaient du moins à empêcher toutes ses manifestations; car il y avait chez Sergi un sentiment de dignité et une hauteur de caractère qui exagéraient encore les plus légitimes susceptibilités. Sergi vivait donc, pour ainsi dire, au fond de cet amour, calme à force d'être profond, silencieux, parce qu'il était sans espoir et qu'il dédaignait la plainte ; n'ayant de bonheur que celui de rencontrer lady Mac- Lean; s'abandonnant sans trop songer au péril d'une telle ivresse, au charme de la voir, au charme de l'entendre. Il avait su, avec une habileté de diplomate, se faire introduire dans toutes les maisons où elle allait, n en était arrivé peu à peu, et sans que personne
en prit ombrage, à faire en quelque sorte partie de son intimité ; le monde, qui n'est pas toujours méchant, prenait plaisir, dans ses fêtes, à le réunir à elle. Stella, avec cet instinct particulier qui avertit la femme quand elle est aimée ou qu'elle va l'être, n'avait pas tardé à s'apercevoir que ce personnage discret, échangeant à
Seine avec elle quelques rares et insignifiantes formules e politesse, mais dont les yeux, quoi qu'il fît, semblaient ne pouvoir quitter les siens, nourrissait pour elle une de ces passions qui prennent toute une vie, ou plutôt qui sont toute la vie.
Comparé aux déclarations passionnées, impatientes et parfois même impérieuses de don Ramon, cet amour, fait de respect tout autant que de désir, et qui n'était
Eas moins un culte qu'une passion, eût peut-être semblé ien froid à une femme plus jeune que lady Mac-Lean, et moins habile à comprendre tous les langages, — et même le silence — de l'âme humaine. Mais Stella fut touchée du sentiment si profond qu'elle inspirait; elle devinait tout ce qu'il avait de sincère, de grand et d'exalté dans cette âme neuve encore; elle ne tarda pas à voir tout ce qu'il y avait de noble et de chevaleresque dans ce caractère; elle sut tout ce qu'il y avait eu de désintéressement et de générosité dans son existence passée. En attendant un sentiment plus tendre, elle débuta avec lui par l'admiration, qui a bien aussi ses dangers.
Don Ramon n'avait pas été moins clairvoyant que lady Mac-Lean, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour s'apercevoir de ce qui se passait dans l'âme du jeune Russe; il comprit tout ce qu'il pouvait avoir à redouter d'un tel rival avec une femme comme Stella.
cVous ne voyez donc pas qu'il vous aime? murmura-t-il à son oreille avec le ton d'un jaloux, un soir
<|ue Sergi l'écoutait avec une joie avide et qu'il semblait boire les mots sur ses lèvres.
— En tout cas, il ne me l'a pas dit, et c'est vous qui me l'apprenez,]» répondit-elle, non sans une pointe de malice.
Lady Mac-Lean, en ce moment, n'était pas tout à fait franche; car, si discret qu'eût été le comte Imérieff, elle n'avait pu se tromper à mille indices révélateurs d'une âme loyalement et ardemment éprise. Elle se savait adorée. 11 est vrai qu'en se prolongeant, le silence de Sergi ne laissait point que de la piéoccuper à son tour. Elle en avait d'abord été flattée comme du plus pur bonunage de son respect; mais bientôt il lui parut assez bizarre d'avoir toujours devant les yeux un homme dont il lui était impossible de douter qu'elle ne fût passionnément aimée, et qui lui parlait de tout, — excepté de son amour. La Hère Stella en ressentit, à la fin, une sorte de dépit involontaire.
cil me semble pourtant que ce n'est pas à moi de commencer,]» pensait-elle.
Le duc d'Osma, avec la maladie particulière aux amants malheureux, et surtout aux jaloux, ne laissait passer aucune occasion d'attac[uer le comte ImérielT, que lady Mac-Lean ne manquait jamais de défendre; il en résultait, chez l'Espagnol, une irritation et une sorte d|aigreur qui n'était pas de nature à lui gagner plus vite les bonnes grâces de Stella. Il était d'ailleurs trop bon juge du mérite des autres pour ne pas voir que Sergi était un de ces hommes avec lesquels il faut compter; son exquise distinction, cette mélancolie rêveuse au fond de laquelle il semblait vivre, ce grand œil, tantôt plein de feu, tantôt voilant son doux éclat; enfin ce qu'il y avait en lui d'étrange et de mystérieux, tout cela, pensait le duc, devait agir sur l'imagination romanesque de Stella; et si une fois elle s'abandonnait à ses impressions, elles pouvaient la mener assez loin. C'est à quoi il fallait s'opposer tout d'abord et vigoureusement.
Le duc résolut cette fois d'employer les grands moyens. Il se démontra victorieusement que si lady Mac-Lean ne lui avait pas encore répondu, c'était qu'il
n'avait point parlé assez clairement. Il se reprocha de n'avoir pas su lui faire entendre le seul langage que pût écouter une femme comme elle. La proposition que don Ramon, après délibération mûre et sérieuse^ allait faire à Stella, était de celles que bien peu, parmi les plus difficiles et les plus fières, auraient eu le droit de refuser sans se voir aussitôt taxées de déraison par la sagesse mondaine; car il ne voulait rien moins que lui offrir un des plus grands noms de l'Espagne et mettre à ses pieds une des plus belles fortunes de l'Europe. Il chargea l'ambassadeur de Sa Majesté Catholique, qui devait être quelque peu son cousin, de demander pour lui la main de lady Mac-Lean.
Stella ne méconnut point tout ce que la recherche du duc d'Osma avait de flatteur pour elle, aussi entourat-elle son refus de toutes les délicatesses oratoires qui devaient l'adoucir; mais elle n'en refusa pas moins.
Le coup parut d'autant plus rude à l'Espagnol qu'il était plus inattendu : il se fit répéter trois ou quatre fois la réponse de la jeune femme, comme s'il eût eu quelque peine à la comprendre; il se demandait à quelle loi secrète obéissait cette créature à part, devant laquelle échouaient toutes les séductions, et qui semblait n'avoir qu'un profond dédain pour ce que les autres recherchent avec tant d'ardeur. Pour un homme qui avait porté si haut l'orgueil du nom et l'infatuation de la fortune, la leçon était complète; elle était cruelle : don Ramon perdait à la fois toutes ses illusions. Son irritation fut profonde; il crut même un moment qu'il n'aimait plus Stella, car il la détestait. Il oubliait qu'il y a des haines voisines de l'amour, auxquelles les amants seuls peuvent se tromper.
Après les colères des premiers jours, pendant lesquelles le duc ne voulut point voir lady Mac-Lean, qu'il s'efforçait de bannir de sa pensée, la belle et souriante image lui revint avec une telle constance qu'il ne pouvait plus l'éloigner de lui, quoi qu'il fît. Peu à peu, cependant, et tout en s'accusant de faiblesse et de lâcheté, il sentit qu'il se réconciliait avec elle dans son âme; il lui pardonna de ne pas l'aimer : c'était là le premier pas et le plus difficile; bientôt même il en vint
à se dire que, puisqu'elle ne l'aimait pas, elle faisait bien de ne pas l'épouser. Il n'était pas habitué à ce fier mépris du faste, du rang, de la fortune, de tout ce que les autres recherchent si avidement et payent parfois si cher. Stella était donc une exception, une femme à part, un caractère comme on n'en rencontre plus. Ces idées n'étaient pas de nature à guérir le duc de sa passion : elles ne firent que l'enflammer davantage encore : l'amour de lady Mac-Lean lui semblait maintenant indispensable à sa vie. Ahl quelle joie pour ce ressuscité de l'amour, quelle joie ardente et profonde, s'il lui était permis de consacrer à la femme aimée cette âme qu'elle avait pour ainsi dire créée en luil Mais n'avait-elle point refusé ce don de lui-même qu'il avait offert.... Eh bien, non! se disait-il alors; celui qu'elle a repoussé, c'était un autre, un autre qu'elle ne connaissait pas! Âh! sans doute quand elle saura qu'un homme nouveau s'est animé à sa voix, et qu'il est son propre ouvrage, elle sera touchée du bien qu'elle a fait, et elle ne pourra rejeter loin d'elle celui qui a tant de droits à lui appartenir.
Ces illusions, douces et consolantes, furent, hélas ! de bien peu de durée. Pendant là boudeuse absence qui avait tenu don Ramon éloigné de lady Mac-Lean, un autre, qui ne l'avait guère quittée plus que son ombre, avait enfin pénétré dans son intimité la plus douce et la plus tendre. Sergi, une fois débarrassé de la présence de don Ramon, avait éprouvé un mouvement de joie dont il n'avait pas été le maître, et que Stella ne laissa point échapper.
« Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-elle avec un sourire assez encourageant; depuis trois joift-s vous semblez tout heureux!
— Et je le suis aussi, répondit-il en baisant sa main
ce n'est pas mon habitude, et il faut me le pardonner, continua-t-il avec sa grâce charmante.
— Non-seulement je vous pardonne, mais je me réjouis avec vous.... sans savoir de quoi, par exemple! car vous ne faites pas vos confidences; mais j'aime la joie de mes amis comme la mienne.... Vous avez sans doute reçu de bonnes nouvelles de Russie?
— Ce n'est pas de ce pays-là que j'attends mon bonheur! fit Sergi, non sans rougir un peu.
— Vraiment I reprit Stella avec une malice enjouée; ce n'est donc plus du Nord que nous vient aujoui'd'hui la lumière ? Peut-on savoir de quel côté votre soleil se lève?
— Tout près d'ici, répondit Sergi en la regardant dans les yeux avec une assurance dont, quelques heures auparavant^ lui-même ne se serait certainement pas •cru capable.
— Tant mieux I les rayons vous arriveront plus vite.... tâchez surtout qu'il n'y ait plus de nuages entre vous «t lui! Vous étiez bien triste cette dernière semaine....
— Ah! j'étais si malheureux!
— Cela se voyait.... mais pourquoi étiez-vous malheureux ? »
Sergi se leva brusquement, fit quelques pas dans le salon de lady Mac-Lean, et revenant tout à coup vers elle :
«Je n'aime pas les Espagnols! lui dit-il tout bas.
— Rien ne vous y oblige! ici les sentiments sont libres comme les opinions. »
La glace semblait rompue : la première ouverture <lu jeune Russe était assez bien accueillie pour qu'enfin il osât.... oser. Mais le comte Imérieff, qui avait tant <le qualités, manquait d'un défaut essentiel qui, dans cette circonstance, lui eût été plus utile que beaucoup de vertus; il n'avait pas la moindre présomption; la vanité masculine n'avait point trouvé d'accès chez lui, et il était si loin de penser que lady Mac-Lean pût lui vouloir quelque bien, qu'au lieu de songer à profiter de l'avantage conquis par sa première hardiesse, il s'arrêta comme s'il eût craint d'en avoir trop dit. Stella, de son côté, ne songeait guère à rompre ce silence ; soit
qu'elle prît un certain plaisir à contempler le trouble qu'elle faisait naître dans une âme jeune et pure, soit qu'elle-même, en présence dlmérieff, elle éprouvât un trouble pareil et qu'elle se recueillît pour en jouir. Quoi qu'il en fut, elle se tut comme lui, et la tête légèrement inclinée sur son épaule, elle examina avec une attention dont jusqu'ici elles ne lui avaient point encore paru dignes, les rosaces de son tapis, qu'elle frappait à petits coups, du bout de son pied mutin.
«Oui, je déteste les^ Espagnols! reprit encore une fois Sergi, comprenant bien que ce silence assez ridicule ne pouvait point toujours durer, et ne parvenant pas à trouver une rentrée plus babile.
— Et pourquoi donc les détestez-vous tant? lui demanda lady Mac-Lean, décidée enfin à venir au secours de cette timidité, qui ne se serait jamais vaincue toute seule.
— Eh bien! s'écria Sergi avec une explosion soudaine, je les déteste parce qu'ils vous aiment!
— La raison est admirablement trouvée, et je vois que mes amis n'ont pas du tout l'honneur d'être les vôtres.
— Ne m'accablez pas, madame; ce serait inutile ; je crois que je deviens fou; il y a des moments où ma raison s'égare, où j'éprouve des transports de jalousie sans cause et dont la violence m'effraye.
— Ah ! si c'est vraiment sans cause, vous êtes inexcusable, et j'aurai bien du mal à vous pardonner. ï>
La belle veuve avait prononcé cette phrase moitié riante et moitié sérieuse, avec un mélange d'ironie et de tendresse, de grâce et de coquetterie qui eût eu des dangers même pour une tête plus solide que celle du jeune officier.
«Oh non! ce n'est pas sans cause, reprit Imérieff d'une voix basse et tremblante, car je vous aime, milady!.... Stella! vous savez que je vous aime! C'est sans droit que je voulais dire.... car vous ne m'avez pas donné celui de vous aimer!
^-— Je ne l'ai donné à personne! répondit la belle veuve avec un regard qui ajoutait: Mais je ne vous empêche pas de le prendre!»
La joie mit un éclair dans les yeux de Sergi et son front rayonna. Les physionomies blondes ont plus besoin de bonheiu* que les autres; il leur faut une sorte d'expansion sympathique; elles ont besoin d'être ilhuninées en quelque sorte par la joie intérieure.
Il y a des paysages que l'on ne comprendrait pas sans un rayon de soleil.
«Si vous saviez comme le sourire vous va bien! continua-t-elle en souriant elle-même; vous n'avez pas le moyen d'être malheureux, vous, il vous faut du bonheur!
— Alors, reprit le jeune homme en se laissant glisser à ses genoux et en appuyant ses lèvres sur une main que Stella ne retira pas, daignez m'en donner; car^ par l'âme de ma mère! je n'en pourrai plus recevoir que de vous. »
Sans doute la main tremblante de la femme rendit aux lèvres enivrées du jeune homme la caresse qu'elle en avait reçue; car une émotion profonde bouleversa son visage, et une larme, larme d'amour plus précieuse à recueillir qu'une perle de Ceylan, brilla dans ses cils et coula sur sa joue.
«Sergi, qu'avez-vous? lui demanda-t-elle en se penchant vers lui et en le regardant comme elle n'avait encore jamais regardé personne.
— Ce que j'ai, ce que j'ai! Ah! Stella, chère et cruelle Stella! vous me le demandez!... Ne le voyez-vous pas, ne le sentez-vous pas! Ne savez-vous pas que, depuis lé jour où je vous ai vue, mon cœur est allé à vous^ et que je vous ai aimée avec toute l'ardeur, toute la tendresse et toute la passion d'un honune qui s'éveillait à la vie.... qui vous doit les premiers battements de sa poitrine, et dont l'unique désir est de se donner à jamais à vous? Ces aveux, qui brûlaient mes lèvres, que de fois déjà j'ai voulu les faire! mais je ne sais quelle terreur les arrêtait dans ma gorge; car, vous 1 avez bien vu, milady, mon amour est fait de respect tout autant que de passion! mais aujourd'hui pourtant, la passion lempiorte; si je vous offense, pardonnes-» moi ! Mais, dussé-je vous déplaire, dussé-je à jamais vous perdre, il faut que mon cœur s'épanche à vos
pieds; il faut (|ue vous connaissiez enûn le secret qui me tue. Stella, je vous aime de toutes les puissances de mon être, et comme jamais femme ne fut aimée ! >
Imérieff s'arrêta, épuisé par la violence de ses émo* tions qu'il n'avait pu contenir ; d'une main il essuya les larmes qui roulaient encore sur ses joues, et, de Fautre, qu'il appuyait contre sa poitrine, il essayait de comprimer ses palpitations désordonnées.
Qu'allait répondre lady Mac-Lean? Se laisserait-elle gagner à cette sympaUiîe communicative, profonde, presque irrésistible, que les passions sincères savent parfois inspirer? C'est en vérité ce que personne n'eût pu dire. Elle était visiblement émue, mais nous n'oserions prendre sur nous d'affirmer qu'elle le fût assez pour laisser échapper les mots irrévocad)les qui marient les âmes et lient à jamais les destinées. La belle Italienne avait vingt-cinq ans. C'est l'âge où la femme, qui sent tout son prix, est le plus insaisissable. Elle n'est déjà plus naïve et n'est pas encore bonne. Elle a perdu les entraînements impétueux de la première jeunesse sans les avoir remplacés par les attendrissements volontaires de la trentième année. Elle est dans la période de l'inattendu et dans l'interrègne du caprice; de la femme de vingt-cinq ans on peut tout espérer.... et tout craindre.
Un bruit de sonnette retentissant dans l'antichambre empêcha la (pestion d'être immédiatement résolue, et un valet de pied, q[ue Sergi eût charitablement envoyé à tous les diables, interrompit l'entretien dont le jeune homme eût payé chaque seconde d'une goutte de son sang, pour annoncer M. Lucien de Maldive.
Au milieu du monde étranger dans lequel il vivait^ Lucien de Maldive était resté très -Français, et il pous^ sait à l'extrême les qualités de sa nature, qui pou^
valent passer pour des défauts, et ses défauts, qui pouvaient passer pour des qualités, suivant l'humeur des gens. Esprit vif, causeur infatigable, poli comme un homme de cour, éprouvant ce besoin de plaire qui est un des principaux éléments de la vie sociale et le premier charme de la vie mondaine; faisant, selon l'expression vulgaire, des frais pour toutes les femmes, même pour celles dont il n'espérait rien ou dont il n'eût voulu rien attendre, M. de Maldive avait eu des succès : il en avait encore; mais on prétendait que ces succès intéressaient sa vanité beaucoup plus que sa tendresse. Il était, du reste, dans l'âge le plus brillant de l'homme : il venait d'entrer dans sa trentième année. Bien né, mieux allié encore, suffisamment riche, il n'avait, pour nouer ses relations, que l'embarras du choix. 11 avait naturellement débuté dans la société française, à laquelle il appartenait; mais la froideur et la correction un neu monotone qu'il y rencontra ne tardèrent point à 1 en détourner, et aussitôt qu'il eut pris pied dans ce monde étranger si facile d'accueil, si courtois de façons, si superficiellement bienveillant, où les femmes unissent à tant de grâce une si vive intelligence de toutes choses, et où elles savent prendre une part si active et si flatteuse au mouvement artistique et littéraire du peuple qui les reçoit, le vicomte Lucien, — Lucien était vicomte, — se fit comme un pays d'adoption et ne trouva point que le sel de l'exil" fût aussi amer que le çoête Ta bien voulu dire. On lui reprocha plus d'une fois d'avoir trouvé la Pologne au faubourg Saint-Honoré et la Russie aux Champs-Elysées : ses amis ] 'appelaient poliment transfuge; il répondait en riant que la patrie est où l'on est bien.
Présenté depuis quelques semaines à lady Mac-Lean, il ne lui avait pas fallu bien longtemps pour rendre à la belle veuve toute la justice qu'elle méritait : il s'en était déclaré un des tenants les plus fermes, et comme s'il eût compris qu'en sa qualité de dernier arrivant il lui fallait regagner l'avance que ses rivaux avaient prise, il l'entoura de soins sur lesquels il n'était point permis de se méprendre Lady Mac-Lean s'étonna bien tout d'abord de cette impétuosité, à laquelle ses ado-
rateurs ne Tavaient point accoutumée jusqu'ici, et qu'elle appelait en riant la furia francese, et qui est un mélange de politesse et d'ardeur, de courtoisie et de témérité, de passion apparente et de légèreté trop réelle. Stella ne connaissait point encore cette tactique, qui n'est guère usitée qu'en France dans les guérillas amoureuses. Ni sir Edmond, de triste mais digne mémoire, ni le sombre et magnifique don Ramon, ni Sergi, sentimental et timide, ne lui avaient donné ridée de cette manière nouvelle. La veuve du baronnet écossais, qui avait repoussé les séductions conjugales et champêtres de sir Arthur ; la femme du monde accomplie qui avait maté le superbe et présomptueux duc d'Osma, la poétique créature résistant encore à l'attraction qui l'emportait vers la suave tendresse du comte ImériefF, tomberait-elle dans les pièges d'un fat présomptueux? Non, sans doute. Peut-être, cependant, tout en étant parfaitement décidée à la défense, lady Mac-Lean ne se sentait pas suffisamment courroucée de l'attaque. Elle avait toute la curiosité d'une fille d'Eve, et elle ne se gardait pas assez d'un certain plaisir en voyant l'habileté infatigable et les prodigieuses ressources d'esprit que M. de Maldive déployait pour lui plaire. Spirituelle, elle aimait l'esprit, et sous ce rapport on ne Favait point gâtée : les jardins parlent peu, le lac Kattrine parle moins encore, et les Trossachs sont d'une* discrétion à toute épreuve. Il y avait donc chez le vicomte un côté très-séduisant pour Stella, et elle s'abandonnait à son goût pour lui, — ce n'était pas autre chose, — parce qu'elle le savait sans danger : si loin qu'on aille, en effet, sur cette route de l'esprit, on est certain de n'arriver jamais au cœur. Lady Mac- Lean jouissait sans contrainte de ce rare et très-vif plaisir de la causerie piquante, légère, variée, effleurant toute chose et n'appuyant sur aucune; de cette causerie dans laquelle un des plus caustiques railleurs de Paris déployait pour elle, et pour elle seule, les trésors d'une inépuisable verve, et où, par un raffinement de délicatesse, les grâces les plus exquises de cet esprit ne servaient qu'à rehausser les nuances délicates et voilées du sentiment, que Lucien savait à pro-
pos faire reparaître au fond de ses discours; il n'ignorait point que c'est toujours en leur parlant d'amour ou sur l'amour que l'on intéresse les femmes. Dans ces limites, qui étaient peut-être celles de ses moyens, ce dilettante de la conversation était vraiment incomparable, et, comme il ne causait guère qu'avec les femmes, il avait acquis dans ce genre une véritable supériorité. L'intérêt très-naturel que lady Mac-Lean devait prendre, et qu'elle prenait à ces entretiens; le désir qu'elle éprouvait parfois de retenir l'aimable causeur plus longtemps près d'elle; une certaine envie de plaire fort naturelle, et qui la portait peut-être à mettre un peu plus de coquetterie qu'il n'était nécessaire dans la façon dont elle voulait remercier les gens quand ils lui avaient été agréables, tout faisait que lady Mac-Lean, sans l'avoir cherché et sans même l'avoir su, avait donné à M. de Maldive des espérances sur lesquelles sa pensée fort innocente ne s'était jamais arrêtée. Complètement maître de ses actions, parfaitement libre, car il était trop indépendant par caractère pour ne point s'être affranchi depuis longtemps de ces prétendues obligations du monde qui font de nous autant d'esclaves, M., de Maldive allait où le poussaient ses caprices, dont il ne devait compte à personne. Depuis qu'il avait été présenté à lady Mac-Lean, il s'était arrangé de façon à la voir à peu près tous les jours : comme Imérieff, il savait la veille ce qu'elle devait faire le lendemain. Aussi, quand elle entrait dans un salon, elle ne s'étonnait pas de voir deux yeux vifs, spirituels et perçants qui, avant tout le monde, lui souhaitaient de loin une bienvenue sans paroles.
n ne se passait jamais bien longtemps sans que, par de savantes manœuvres, il ne parvînt à se placer à côté d'elle ; et souvent, comme un général qui intercepte, habile stratégiste, toute communication compromettante entre la place assiégée et les troupes tenant la campagne alentour, il réussissait à l'isoler plus ou moins complètement. Il arrivait même parfois jusqu'au blocus parfait : Stella se trouvait investie. Pour défendre ses approches, M. de Maldive avait à son ser-
^ce quelque chose qui valait les canons rayés : un esprit armé à la légère, toujours prêt aux sorties, prompt à la riposte et ne craignant pas de prendre Voffensive quand il le fallait. Parfois Stella se demandait si elle n'accordait point trop à un seul; mais c'était pour ces moments-là que le séducteur tenait en réserve ses tirades les mieux réussies; c'est alors qu'il lui tirait devant les yeux ses feux d'artiûce les plus éblouissants. D aimait la musique, mais pas autant qu'a était parvenu à le lui persuader; à l'en croire, il ne vivait que pour s'abreuver aux sources pures de la mélodie. Quand il parlait ainsi, il était le premier à ne pas se prendre au mot : l'effet n'en était pas moins produit, et Stella était heureuse d'avoir va juge de plus, et un juge si compétent de ses plus chers mérites.
A vrai dire, il avait un goût assez fin, beaucoup de sentiment et peu de science; mais il suppléait à ce (rai lui manquait par cette expression pittoresque, colorée, vivante, assez capable de faire illusion à ceux qui veulent bien se payer de mots.... et ceux-là ne forment-ils pas toujours la majorité? Quoi qu'il en fût, M. de Malaiye consolidait son influence de toutes les façons à la fois; il avait su inspirer à Stella une confiance extrême dans ses appréciations; elle le prenait pour arbitre dans les cas douteux. Quand elle avait joué ou chanté, c|était son approbation ou'elle recherchait tout d'abord; ii'était sa critique qu'elle redoutait par-dessus toutes choses. Cependant, malgré tant d'avantages que lady Ma&-Lean accordait à cet aimable Français, et idont la présomption de celui-ci ne demandait pas mieux que d'exagérer l'importance, il n'avait jamais troublé la paix ^e son coeur.
En voyant entrer M. de Maldive, qu'il n'aimait point, et précisément quand il désirait le plus être «eul, Sergi éprouva un mouvement d'impatience et de contrariété qu'il n'était point assez habile pour dissiïûuler aux yeux clairvoyants de Stella. Aussi, quand on annonça le Français, elle eut pour le Russe un sou- ^1% qui lui disait : cFou que vous êtes! ce n'est pas de
ma faute s'il vient ici. Que vous importe! Ne savezvous point que vous n'avez rien à craindre?»
Mais Sergi avait une trop mince opinion de son mérite pour ne pas s'exagérer un peu celui des autres. Il se défiait trop de lui-même pour ne pas craindre jusqu'à l'ombre d'un rival. M. de Maldive lui était particulièrement antipathique. Il souffrait de ses railleries amères, bien qu'elles ne l'eussent jamais personnellement atteint; puis il craignait pour Stella, qu'il aimait d'une façon si complète et si absolue, l'influence dissolvante de cet esprit sarcastique, près duquel un sentiment généreux et enthousiaste semblait ne devoir jamais trouver grâce, et dont le sourire, alors même qu'il se taisait, semblait railler encore.
Sergi souffrait donc des assiduités de M. de Maldive auprès de lady Mac-Lean : il était également malheureux, et de le savoir seul près d'elle, et de s'y trouver avec lui. Cependant, comme il était depuis assez longtemps déjà chez Stella, et qu'il se sentait incapable en ce moment de causer à trois, il comprit quil fallait céder la place. M. de Maldive avait trop d'expérience de la vie pour ne pas savoir reconnaître, à la façon dont un homme abordait une femme, et plus encore à la façon dont il la (quittait, à quel point il en était avec elle. Il devina qu'il gênait singulièrement Imériefif; mais c'était de quoi son égoïsme se souciait assez peu^ et son clair regard, allant du jeune homme à la jeune femme avec une expression légèrement ironique, semblait dire à chacun d'eux qu'il était compris.
Imériefif sortit.
Resté seule avec Lucien, lady Mac-Lean céda bientôt à un désir que nous condamnons. Elle aussi avait lu sur le visage de M. de Maldive, et elle se promit qu'il emporterait de chez elle une impression toute différente de celle qu'il avait reçue en entrant.
Lady Mac-Lean n'aimait pas encore assez lé comte Imériefif, à qui pourtant elle avait donné le droit d'espérer beaucoup, pour lui faire déjà le sacrifice de ses triomphes mondains : elle ne voulait renoncer aux hommages d'aucun de ceux qu'elle avait une fois comptés au nombre de ses attentifs. C'était là, disons-
le tout de suite, le tort le plus sérieux de lady Mac^ Lean. Il ne se justifiait point sans doute, mais il s'expliquait peut-être par la façon dont elle avait vécu, par les longs ennuis de sa jeunesse; par ce besoin d'être louée, admirée, courtisée, qui est parfois comme la seconde nature des femmes, et qui devient, quand il n'a pas été satisfait, une véritable maladie. On ne s'étonnera donc point si elle fit à M. de Maldive un accueil dont la flatterie aimable le surprit lui-même.
Quoiqu'il eût sa bonne part de vanité masculine, il était cependant assez fin pour s'apercevoir qu'on le recevait un peu mieux qu'il ne le méritait. 11 avait vécu longtemps au milieu des élégances exquises et des incomparables séductions des Slaves, et, tout en continuant de goûter ce qu'elles ont d'irrésistiblement attrayant, il ne s'y livrait plus cependant avec une candeur d'enfant. Mais il faut que la défiance de l'homme soit bien enracinée dans son âme pour ne point céder aux avances d'une aimable et jolie femme qui s'est mis en tête de lui prouver qu'il est charmant en paraissant charmée.
Stella n'avait pas besoin, du reste, de feindre tout à fait : la conversation de M. de Maldive exerçait sur elle une sorte de fascination. Elle n'était pas insensible à la réputation de supériorité intellectuelle que l'on avait faite à Lucien, et qu'il méritait; il lui semblait que, par ses assiduités, il en ferait rejaillir quelque chose sur ceUe qu'il entourait ainsi des soins les plus constants. Stella, comme on le voit, était accessible à des séductions de plus d'une sorte : tout ce qui brillait l'attirait, et elle eût voulu retenir auprès d'elle tous ceux qui pouvaient exciter l'admiration ou l'envie du monde. Les sentiments de lady Mac-Lean étaient, du reste, aussi sincères qu'ils étaient complexes. Si elle eût aimé un de ses trois poursuivants, sa conduite eût été blâmable, et nous la livrerions sans pitié à la sévère justice de toutes les femmes qui eussent agi mieux qu'elle. Mais, malgré l'émotion passagère qu'avaient produite sur elle les brûlants aveux de Sergi, elle n'aimait point encore; elle jouissait de la vie heureuse et facile succédant à la longue contrainte à laquelle on
l'avait condamnée; elle savourait la liberté comme font toujours celles qui ne l'ont connue que par le dé- ^iVy et elle n'avait garde d'abréger ce règne éphémère de la femme, dont tant de choses peuvent retarda l'avènement ou interrompre le cours. Nous avons vu comment elle avait accueilli don Ramon ; quant à M. de Maldive, beaucoup moins capable que l'Espagnol de oe -que l'on appelle une passion^ — la chose qui fait souffrir, pâtir, — il était de cette espèce légère, généralement peu dangereuse, qui n'a point en elle de quoi alimenter un sentiment sérieux, mais qui fournit an monde sa monnaie courante de galanteries, d'amabilités •et de relations sociales aussi agréables que faciles — et utiles. — La sympathie que de tels hommes peuvent éprouver pour une femme, composée surtout de caprice et de vanité satisfaite, ne remue jamais les fibres profondes du cœur : c'est une affaire de nerfe et d'esprit : tout se passe dans le cerveau.
Mais pour tes livrer à ce scalpel de la firoide analyse, qui les réduit si vite à leur juste expression, etq«i donne si nettement le chif&e exact de leur valeur, il faut, par d'assez nombreuses comparaisons, avoir acquis déjà une certaine science, et cette science-là, c'est la vie du monde qui la donne, et non point le recueillement de la solitude. Dans la solitude, les sentiments gagnent en profondeur, mais l'esprit ne s'y développe jamais complètement; le cœur peut y devenir plus tendre : il y devient à coup sûr plus passionné; mais nos facultés d'appréciation et de discernement n'y atteignent jamais ce degré de finesse et ce tact qui semblent le privilège exclusif de celles qui les ont fréquemment exercées dans le monde. Les femmes qui ont longtemps vécu seules sont les plus faciles de toutes à tromper, ou plutôt elles se trompent elles-mêmes. Elles prennent avec une facilité dangereuse les apparences pour la réalité : n'ayant pas eu l'occasion de mentir, elles croient naturellement ce qu'on leur dit, et se font très-facilement illusion sur l'acteur qui joue devant elles, mais à son bénéfice, les jeunes premiers rôles dans la comédie amoureuse. M. de Maldive remplissait toutes les conditions que l'on peut exiger d'un artiste
amateur. Il mettait même à son débit un entraînement et une chaleur d'âme bien capables de donner le change à une personne comme lady Mac-Lean, aussi sincère avec les autres qu'avec elle-même. Personne mieux que lui ne savait s'identiûer avec son rôle.... n en faisait toujours une création.
Ce jour-là, il se sentait en verve, aussi déçloya-t-il tous ses moyens, il fut ce qu'il pouvait être, et il mérita véritablement le succès qu'il obtint. S'il ne fut pas rappelé, il fut du moins applaudi. Quand il quitta lady Mac-Lean, il s'imagina qu'il l'aimait réellement, car on finit par se tromper soi-même, et Stella ifut forcée de convenir qu'elle avait inspiré ime nouvelle passion. Elle Técoutait, comme Eve à quinze ans écouta le serpent, et lorsqu'après l'exorde le plus insinuant, l'exposition la plus habile, la démonstration la plus couinante, il termina par la péroriaison la plus pathétique, Stella eut besoin de toute sa prudence pour ne pas compromettre les droits égaux jusque-là de ses divers prétendants. Mais l'image de Sergi, naguère encore si touchante, pâlit un peu devant ses yeux; quand M. de Maldive et Stella se quittèrent, ils étaient tous deux assez contents l'un de l'autre, peut-être parce que chacun d'eux était content de soi-même.
Lucien se croyait sincèrement épris et s'en réjouissait : il ne craignait point la passion, il la cherchait lAitôt, et il l'appelait comme un homme qui n'avait pas souffert par elle. Il était de ceux qui aiment à aimer. Quant à Stella, toutes les fauvettes du mois de mai, tous les rossignols de l'amour lui chantaient dans le coeur. Mais ils ne disaient pas tous le même nom; qui donc aimait-elle? Était-ce don Ramon, qu'elle avait refusé? Etait-ce le comte Imérieff, dont les douces paroles murmuraient encore à son oreille? Était-ce Lucien, qui venait de l'éblouir? Elle-même n'en savait rien : elle aimait l'amour, qu'elle ne connaissait pas encore.
Quand elle fut seule, elle se regarda dans la glace et se trouva belle, mais d'une beauté qui n'était pas la sienne. Sa joue, qui avait trop blanchi loin du soleil, dans la brume écossaise, venait de reprendre le ton ar-
dent de la vie, et cette pâleur mate et chaude, près de laquelle le teint de lis et de roses de certaines femmes paraît fade et maladif.
Son œil, qui était devenu rêveur à force de contempler les horizons mélancoliques de Stirling et du lac Kattrine, avait retrouvé tout à coup l'éclat du ciel italien; un moment courbée sous le poids de ses ennuis, sa noble tête se relevait avec une fierté de reine, et il en était peu vraiment qui fussent plus dignes de porter une couronne; ses cheveux, pleins d'un fluide vivant, frissonnaient autour de son front et le caressaient de leurs ondulations souples. Elle sentait maintenant en elle une fièvre de vie qu'elle n'avait jamais connue, et comme un réveil de jeunesse qui ne se pouvait comparer qu'à ces explosions d'avril dans les régions du Nord, quand la nature longtemps captive sous des chaînes de glace, longtemps éteinte sous le blanc linceul des neiges, éclate tout à coup en fleurs et en feuillages, en parfums et en chansons. Stella avait voulu vivre : elle vivait! mais assez pareille à la statue animée que rêva je ne sais quel philosophe, ou plutôt à cette poétique Galatée que le baiser de Pygmalion éveilla tout à coup de son sommeil de marbre, elle ne savait que faire de cette vie nouvelle et abondante qui la charmait et en même temps la troublait. Il lui fallait contenir, régler, diriger toutes ses forces soudainement écloses en elle; elle trouvait déjà que la fortune lui donnait trop vite une revanche trop grande, et qu'elle recevait en ce moment beaucoup plus qu'elle n'avait jamais osé demander, espérer ou même désirer. Elle était aimée de trois hommes dont un seul eût suffi à la destinée d'une femme : elle sentait bien qu'elle était, ou qu'elle serait bientôt la maîtresse absolue de leur sort à tous les trois, et qu'elle ne pourrait faire le bonheur que d'im seul... Que deviendraient alors les deux autres? Lady Mac-Lean, avec une simplicité digne des premiers âges du monde, s'imaginait que toutes les atteintes de l'amour sont fatales, et que le cœur ne reçoit que des blessures mortelles.
La position se dessina bientôt. Les trois rivaux s'étaient devinés : ils se connurent. La certitude succédait au doute. Ils étaient de trop bonne compagnie pour qu'on eût à craindre un éclat : les hommes du monde n'éclatent pas. Chacun se contint en surveillant les autres, et tous trois entourèrent lady Mac-Lean des mêmes soins.... et de la même défiance. Ni elle ni le monde ne s'y trompèrent, et tous comprirent qu'elle n'avait plus qu'à faire un choix. Lady Mac-Lean qui voulait, pour quelque temps du moins, les maintenir sans se prononcer, en leur donnant assez d'espérance pour les conserver, et pas assez d'encouragement pour les rendre audacieux; lady Mac- Lean dut faire preuve d'une diplomatie consommée et se conduire avec la froide prudence d'un Machiavel en jupon. Disons-le toutefois, cette habileté dont elle ne se fut pas crue capable, lui fit perdre quelque chose de sa propre estime, et elle commença d'en rougir comme d'une faute.
Ne la faisons point cependant plus coupable qu'elle n'était. Elle agissait ainsi tout naturellement. Les trois jeunes honmies lui plaisaient, et bien qu'une secrète préférence l'inclinât déjà vers Sergi, elle n'en aimait encore aucun, et elle ne cherchait aies conserver tous jue pour arriver à mieux choisir en connaissant mieux. D est vrai qu'elle ne se hâtait point; et, comme si l'étude lui eût plu, elle s'y attardait, en femme qui trouve la science agréable à conquérir. Et puis, s'il faut tout dire, la première épreuve que Stella avait faite du nœud conjugal, ne lui avait point été assez favorable pour <ïu*elle fût très-désireuse de tenter immédiatement la seconde. Elle n'était pas de celles qui prennent le mariage malgré le man : c'était, au contraire, le mari <|a'elle eût pris, malgré le mariage. Une résolution aussi grave méritait au moins quelques réflexions et Von ne devait point lui en vouloir de les faire.
Un quatrième personnage, sans prendre part à cette lutte animée, en suivait les diverses péripéties, non pas avec le sang-froid d'un témoin; mais, au contraire, avec l'intérêt le plus sincère, quoiqu'il fût caché, et l'émotion la plus vraie, bien qu'il s'efforçât de ne la point laisser voir. Le général Baratine, avons-nous besoin de le nommer, s'était peu à peu rapproché de lady Mac-Lean, et une véritable affection les avait bientôt unis l'un à l'autre. L'âge du général, non moins que la passion malheureuse qu'on lui connaissait pour sa femme, avait tout d'abord imposé silence aux suppositions plus ou moins malignes que le monde ne manque jamais de faire, — alors même qu'il n'en ignore pas la fausseté, — en voyant naître et grandir l'intimité d'un homme et d'une femme.
Entre iady Mac-Lean et le général, cette intimité était, du reste, devenue rapidement assez grande pour que l'irritable Nadine y trouvât de fréquents prétextes à ces petites scènes conjugales dont elle n'avait pas le privilège exclusif, mais que personne ne réussissait mieux qu'elle. Cependant, chose étrange, symptôme des plus significatifs! ces insupportables tracasseries auxquelles précédemment le général accordait tant d'importance, lui devenaient maintenant à peu près indifférentes. Sa sensibilité s'était sans doute émoussée à la longue; peut-être aussi, pour en avoir abusé, Nadine avait-elle perdu quelque peu de son pouvoir, fiaratine, en tout cas, semblait cuirassé contre ses attaques. Quoi qu'il en fût, hâtant un peu cette intimité,, qui d'ordinaire n'est que le fruit de relations déjà longues, le général montrait à la jeune femme l'anection la plus tendre et la sollicitude la plus délicate. Cependant, il ne l'avait point encore reçue chez lui. Au premier mot qu'il en avait dit, Nadine avait menaoéd'une opposition terrible. Le général avait temporisé :
il aimait mieux tourner la difficulté que de l'emporter de front; pour être parfois moins prompte, cette tactique n'en est peut-être que plus sûre. Il n'avait garde de parler à la fière lady de toutes ces petites misères de sa vie intime : elle n'eussent point flatté Stella, qui n^entendait point aller chez les gens malgré eux, et pénétrer dans les ménages pour y porter le trouble.
n continuait donc, en attendant mieux, à être un de ses plus assidus visiteurs.
La première fois qu'il était allé chez elle, le vieil I^an, qui lui avait ouvert, était resté devant lui bouche béante; puis il avait laissé tomber ses deux bras le long de son grand corps; puis il s'était reculé de trois pas, et avait voulu parler.... mais aucun son n'était sorti de son gosier, car le général lui avait mis une main sur l'épaule et le doigt sur les lèvres, en lui disant :
€ Silence I Voici ma carte; sois chez moi demain matin, à sept heures.
— Oui, monsieur, oui, mon général.»
La rencontre d'Ivan rappelait sans doute à Baratine de grands et vifs souvenirs, car en entrant dans le salon de lady Mac-Lean, où, par bonheur, Stella ne se trouvait pas, il se regarda machinalement dans une glace, et il eut peur de son visage. H marcha de long en large à grands pas, puis il alla appuyer son front brûlant contre la vitre d'une fenêtre : cette fenêtre, qui donnait sur le jardin, il l'ouvrit pour aspirer une bouffée d'air. Puis, quand il eut repris un peu de calme, il examina attentivement tous les objets qui l'entouraient et dans lesquels il lui semblait que se concentrait la vie intime de leur maîtresse. C'était, en effet, comme un petit musée cosmopolite qui lui rendait tous les pays entre lesquels s'était partagée son existence errante. L'Allemagne, l'Ecosse et l'Italie y étaient également représentées. Le général apportait à son examen
jeune
il y avait, dans un vieux cadre, une Vierge byzantine, sèdiement dessinée sur un fond d'or. Le général, qui la voyait dans la glace, se retourna vivement, souleva
le cadre et lut par derrière une date écrite au crayon sur le panneau de bois. Sur la table à ouvrage, il y avait une boîte en argent avec des émaux noirs. Il la saisit d'une main tremblante, l'ouvrit et toucha l'un après l'autre les petits instruments destinés au travail élégant des femmes : les ciseaux fins pour la broderie, le dé à coudre et l'étui aux aiguilles, en argent mat, doublé d'or, travaillé à Tiflis, avec ce goût étrange et même un peu barbare, recherché si curieusement aujourd'hui. Une petite croix grecque et un flacon à odeur en cristal de roche complétaient la garniture de ce coffret. Le général examina chaque chose Tune après l'autre avec une attention émue, la tournant et la retournant vingt fois. Puis, il replaça le tout dans la boîte, remit la boîte sur la table, et se jetant dans un fauteuil, il attendit, une main sur ses yeux. La rêverie dans laquelle il était plongé était bien grande, sans doute, puisqu'il n'entendit point le bruit de la porte qui s'ouvrait, et que Stella, surprise de son immobilité, fut obligée de remuer deux chaises avant de pouvoir lui faire relever la tête. Elle était à trois pas de lui qu'il ne l'avait pas encore aperçue.
Enfin leurs yeux se rencontrèrent.
C'était la première fois que le général voyait lady Mac-Lean seule, et l'on eût pu croire aussi que c'était la première fois qu'il la voyait, tant il la regardait avec une attention avide. Stella n'en parut ni choquée, ni surprise ; tout au contraire, elle se prêta à l'examen avec ime sorte de complaisance, comme si elle y eût trouvé elle-même du bonheur.
Autant ses toilettes mondaines étaient recherchées et brillantes, autant, chez elle, sa mise était simple. Elle portait ce jour-là une rone gi'ise montant jusqu'au menton, et elle était coiffée en bandeaux presque plats, qui lui donnaient un grand air de jeunesse. Le général, comme s'il n'eût pas su de quelle façon aborder l'entretien, la contempla quelques instants en silence. On eût dit que par delà les traits qu'il voyait, il cherchait un autre visage, une autre physionomie. Sans doute il la retrouvait peu à peu, car la sienne s'éclairait lentement et s'animait comme par degrés. Sans
l'expression de bienveillance et de sympathie afFectueuse, non moins que de loyauté parfaite qui brillait sur le visage noble et ouvert de Baratine, Stella eût peut-être éprouvé quelque trouble sous ce regard perçant. Mais une impression de cette nature était vraiment impossible avec lui : c'était la tête militaire dans toute la franchise et dans toute la loyauté de son plus l>eau type.
Le voyant si obstiné dans un silence qui commençait à devenir gênant, Stella lui adressa la parole la première.
«Bonjour, général! voilà une aimable surprise,» lui dit-elle en lui tendant la main, selon Tusage anglais, qui s'est assez bien acclimaté sur le continent.
Même quand elle parlait, lady Mac-Lean laissait deviner qu'elle devait chanter; on eût dit qu'elle mettait tout en musique; sa voix charmante savait prendre des inflexions suaves et caressantes. C'était un de ces timbres d'or dont la résonnance flatte l'oreille, en même temps que leur sonorité pénétrante vous remue quelque chose au fond de l'âme. Le général eût volontiers passé sa vie à écouter cette voix enchanteresse.
«Je vous remercie, milady, dit-il à Stella en s'asseyant auprès d'elle, d'avoir bien voulu me recevoir chez vous; je désirais depuis longtemps y venir : nos causeries du monde ne me suffisaient plus. Pardonnezmoi d'avoir désiré davantage. Vous êtes entourée, comme vous devez l'être, de beaux jeunes gens qui ont le temps d'attendie; mes jours à moi sont comptés; c'est pour cela, je ne m'y trompe point, que vous avez bien voulu m'accorder un tour de faveur.
— Pas du tout! fit Stella en riant, je ne vous ai point demandé votre acte de naissance, et, si je vous ai reçu, c'est, croyez-le bien, parce qu'il me plaisait de vous voir chez moi.»
Tout cela fut dit très-gaiement. La glace était rompue; la conversation devint ce qu'elle est d'ordinaire entre gens du monde, vive, animée, légère, effleurant mille choses, glissant sur toutes, n'appuyant sur aucune. Cependant le général, sans même que Stella s'en aperçut, tant il y mit de réserve et d'habileté, dirigea la
conversation comme il l'entendait, et se fit donner par la jeune femme, qui ne parut même pas se douter de cette rouerie innocente, tous les renseignements qu'il désirait. Il prenait plaisir à lui faire raconter les diverses particularités de son enfance, il interrogeait ses plus lointains souvenirs et ne lui faisait grâce d*aucun détail, même des plus insignifiants. Il voulait tout savoir. Mais Stella se voyait écoutée avec un intérêt si profond et une si affectueuse sympathie qu'elle éprouvait un véritable charme à se raconter ainsi.
Baratine, de son côté, ne cherchait point à dissimuler le plaisir mêlé d'émotion qii'il ressentait en la voyant dérouler ainsi la trame entière de sa vie.
Tout ce qu'elle lui révélait avec tant de sincérité de ses impressions naissantes, il lui semblait, à force d'y prendre part, qu'il l'avait éprouvé lui-même. Il aimait la suivre de ville en ville; il la conduisait en Allemagne, il la ramenait en Italie; il s'attendrissait sur l'isolement de son enfance; il frémissait des périls de sa jeunesse.... Il eut im serrement de cœur en la voyant partir pour l'Ecosse avec un mari qui eût été son père; il aurait voulu la consoler dans la solitude de son vieux château des Trossachs.... et maintenant qu'il la trouvait à Paris, au milieu des séductions d'un monde qui allait semer des pièges autour de sa jeunesse et de sa beauté, il n'était pas plus heureux ; — car, sans oser encore le lui dire, il tremblait déjà pour elle.
Stella ne lui avait point caché qu'elle avait été élevée par les soins d'une vieille gouvernante très-dévouée, mais qu'elle était orpheline et n'avait jamais connu sa mère.
q: C'est le plus grand des malheurs ! dit le général ; mais.... votre père.... vous ne m'en avez point parlé?
— Je n'ai jamais donné ce nom-là à personne, répondit lady Mac-Lean avec un accent douloureux, et non point sans rougir un peu. Mon père — il y fut contraint sans doute — mon père m'a abandonnée.»
Le général sentit un frisson passer sur ses membres; il mordit sa moustache pour que l'on ne vît point trembler ses lèvres qui blanchissaient.
«Pauvre créature I si jeune et déjà si éprouvée I Mais
lui — votre père — si vraiment il vous a abandonnée, il a dû bien souffrir! murmura-t-il en prenant les deux mains de Stella dans les siennes, tandis que son autre bras, passé autour des épaules de la jeune femme, amenait son front vers lui. Il y déposa un baiser si tendre, (ju'elle se sentit émue, — mais si chaste, — qu'elle ne songea point à s'y dérober.
«C'est ainsi, continua-t-elle, tandis que les lèvres du général touchaient encore son front, c'est ainsi que m'embrassait quelquefois, quand j'étais toute petite, un homme de haute taille, à la tournure militaire, aux grands yeux bruns, fiers et doux....
— Et vous l'appeliez?
— On m'avait dit de l'appeler mon ami : et je ne lui donnais pas d'autre nom. Il se montrait bon et affectueux : quand il était là, je me souviens que j'étais heureuse. Souvent, me prenant dans ses bras, il m'enlevait de terre, me berçait sur sa large poitrine, me regardait dans les yeux bien longtemps, et caressait mes cheveux bouclés en me disant : «Tu me coûtes bien cher! car une autre vie a payé la tienne; mais tu ne sauras jamais combien je t'aime. » Souvent aussi, il contemplait le portrait de ma mère.... Tenez, ce médaillon (jue lui-même attacha à mon cou.... Trouvez-vous que je lui ressemble?
— Un peu I dit le général, dont les yeux qui se mouillaient allaient du visage au portrait; mais, de grâce, continuez !
— La dernière fois que je vis.... cet ami, c'était à Breslau, où dame Angola (ainsi s'appelait ma gouvernante), m'avait conduite, je n'ai jamais trop su pourquoi ; il passa quinze jours avec nous.... Quand il m'embrassa, au moment de partir, je sentis qu'une larme tombait sur mon front.... Depuis, je ne l'ai jamais revu.
— Et qu'avez-vous pensé de.... de cet homme? N'avez-vous pas soupçonné qu'il pût être votre père?...
— On ne me l'a jamais dit.... et quand je venais à songer qu'il m'avait abandonnée....
— Vous êtes jeune, milady; vous ne connaissez pas encore la vie.... Prenez garde de juger trop sévèrement ceux qui ont souffert plus que vous de ses rudes atteintes.
— Oh! je ne l'accuse pas! répondit Stella, et lorsqu'il mourut....
— Ah! il est mort?» fit le général en regardant attentivement la jeune femme.
Lady Mac-Lean fit un signe de tête affîrmatif.
«Lorsqu'il mourut, coutinua-t-elle, j'en éprouvai un tel chagrin, que je reconnus à ma douleur qu'il devait être mon père.... C'est seulement quand ils se sont rompus que j ai deviné les liens qui nous unissaient....
— Ainsi, malgré ses torts apparents, vous l'aimiez?
— Comment! si j'aimais mon père! Oh! de toute mon âme!.... Bien qu'on Tait souvent accusé autour de moi, grâce à Dieu, je n'ai jamais douté de lui.... Je l'ai plaint.... je ne l'ai pas jugé!»
Baratine se leva brusquement et fit deux pas vers Stella. Puis il mit une main sur ses yeux comme s'il eût voulu cacher des larmes, et il se rassit.
«Continuez, dit-il au bout d'im instant.... je ne veux plus vous interrompre.
— Mon père mort, — car, n'est-ce pas, c'était bien mon père? — ma vie, exempte jusque-là de soucis et d'embarras, devint tout à coup précaire et agitée. J'étais trop jeune alors pour me rendre compte de bien des choses, que j'ai comprises plus tard en me les rappelant : il ne fallut pas moins que le dévouement d'Ivan et d'Angela — des amis plutôt que des serviteurs, — pour achever de m'élever et de m'instruire.... Sans eux, j'eusse été livrée aux chances les plus cruelles. »
Le général fronça le sourcil et fit un geste énergique, — mais il ne prononça pas une parole.
«Je me mariai, poursuivit Stella, et ma vie fut changée. Puis, je perdis mon mari; tout fut, une fois encore, remis en question. Je suis venue en France, — n'est-ce pas là qu'on vient de tous les bouts du monde? — complètement libre, jeune encore, — je n'ai que vingt-cinq ans — presque riche, et après tout ne gardant pas rancune à la destinée.... Si elle m'a fait passer de mauvais quarts d'heure, elle semble aujourd'hui assez bien disposée à réparer ses torts.
— Il ne faut pas croire que toutes vos épreuves
soient finies, dit Baratine en se levant. Que voulezvous? la vie est un combat, où il n'y a jamais de victoire décisive : c'est toujours à recommencer.... Je voudrais que notre amitié fût plus vieille, ajouta-t-il avec une certaine grâce mélancolique, pour avoir le droit de vous donner quelques conseils : vous ne les suivriez peut-être pas....
— Donnez toujours.... cela n'engage à rien! répondit Stella avec une pointe de malicieuse gaieté.
— Eh bien ! vous devriez vous marier. »
Elle secoua sa tête mutine.
«Oui, il faut vous marier, reprit le général avec plus d'insistance; vous êtes trop jeune pour vivre seule, trop belle pour voir le monde sans danger....
— Sans danger pour qui?
— Pour lui, certainement! mais pour vous aussi, peut-être! Vous avez tout ce qu'il faut pour choisir : choisissez.... mais bien et vite!
— Ah! dit Stella, vous ne sortez pas, comme moi, de la prison conjugale....
— C'est vrai, pensa Baratine, car j'y suis encore.
— Laissez-moi le temps de respirer. Je n'ai pas demandé ma liberté.... J'ose dire que je ne l'ai pas souhaitée; mais, puisqu'elle m'arrive, j'en veux jouir.
— Je vous surveille, fit le général en levant l'index à la hauteur de son front. Mais en attendant, mettezmoi à la porte. Vous voyez bien que je ne m'en irai jannais tout seul!:»
Baratine ne fut pas plutôt hors de l'appartement, que iady Mac-Lean, qui s'était merveilleusement contenue, se jeta sur le cordon de la sonneKe et l'agita avec une violence fébrile. Une femme de chambre parut.
«fPas vous. Constance, pas vous! c'est Ivan que j'appelle.... envoyez-moi Ivan.
— Ivan est sorti, madame.
— A-t-il vu la personne qui était ici tout à l'heure?
— Je ne sais pas, madame.
— C'est bien.... laissez-moi.... Ah! aussitôt qu'il rentrera, je veux lui parler.»
Restée seule, Iady Mac-Lean parut s'absorber dans une réflexion profonde; elle interrogeait les moindres
indices; elle groupait ses impressions; elle coordonnait mille petites circonstances, insignifiantes en ellesmêmes, mais qui, par le rapprochement, prenaient tout à coup une importance sinofulière; elle tâchait de ressaisir jusqu'au son de voix du général; elle se répétait ses gestes, cherchait à donner un peu de fixité à ses pensées vagues et à faire le jour dans les ténèbres de son âme. Il faut bien convenir qu'elle y réussissait fort mal. Après un éclair, elle se retrouvait dans une obscurité plus grande; le fil qu'elle avait renoué avec tant de peine se brisait de nouveau, et ses souvenirs, tour à tour perdus et retrouvés, s'égrenaient comme les perles d'un collier dont le fil est rompu.
Tout à coup, elle entendit un bruit de chevaux dans la cour : c'était le moujick et un groom qui rentraient. Elle ouvrit brusquement la fenêtre, et d'une voix impérieuse :
«Ivan, j'ai à te parler I» s'écria-t-elle.
Le Russe jeta à son camarade les rênes de Minuit et se rendit à l'ordre de sa maîtresse, non point peut-être sans éprouver une secrète inquiétude.
Aussi, comme s'il eût monté trop vite, il s'arrêta quelques secondes avant de frapper à la porte du salon, en s'adressa nt à lui-même une sorte de monologue pour s'exciter à la prudence dans ses réponses. «Madame n'a jamais besoin de moi à cette heure; elle ne m'appelle jamais elle-même; elle a d'ordinaire la voix la plus douce du monde.... surtout quand elle me parle.... Il y a du nouveau ici.... Est-ce que ce serait pour le général?... Grâce à Dieu, Ivan n'est pas plus bête qu'un autre.... Mais c'est égal ! sentinelles, prenez garde à vous!»
Quand il se crut suffisamment raffermi, Ivan comparut devant sa maîtresse en faisant le salut militaire, habitude dont il n'avait pu se défaire encore, bien qu'il fût passé, selon son expression, depuis bientôt trente ans, du militaire dans le civil.
Lady Mac-Lean s'était reculée jusqu'à l'extrémité du salon et s'était placée le dos au jour, faisant par instinct ce que les juges d'instruction font par tactic[ue, de manière à rester dans l'ombre, tandis que la lumière tombe en plein sur le visage du prévenu.
« A-pproche ! » dit elle au mQujick d'une voix qui n'avait plus rien de sa rudesse impérieuse, et avec un de ses regards par lesquels lord Ashbury prétendait qu'elle tirénait les gens.
Ashbury, qui n'était pas un puriste, n'hésitait point devant la nécessité de créer un mot quand il n'en trouvait point qui rendît sa pensée, et il avait forgé celui-là par une allusion transparente à ces créatures charmeuses, moitié femme, moitié poisson, qui avaient le privilège de séduire tous ceux qui les entendaient ou les voyaient.
Le vieux groom, qui se sentait encore mal à l'aise, approcha avec une bonne grâce douteuse.
« Ivan, lui dit sa maîtresse, tu connais le général qui -est venu ici ce matin?
— Oui, milady, je sais que c'est un général, répondit-il en balbutiant.
— C'est là tout ce que tu sais?
— Un général russe, je crois.
— Est-ce qu'il t'a fallu longtemps pour être si bien renseigné? poursuivit lady Mac-Lean avec une ironie <îui ne pouvait échapper à son serviteur.
— Mon Dieu, lion, milady; j'ai causé un peu dans la cour avec son cocher, qi;ii tient très-bien sa calèche à huit ressorts et ses deux chevaux du Mecklembourg.
— Ehl je ne t'en demande pas si long sur ses chevaux ni sur sa voiture I Sais-tu comment s'appelle le général ?
— Non, milady, fit Ivan qui peu à peu s'affermissait dans le crime.
— Eh bien! c'est le général Baratine!»
Ivan haussa légèrement les épaules, laissa tomber ses bras et ouvrit ses deux mains, pantomime expressive qui veut dire, dans toutes les langues : Ce n'est pas ma faute, et cela m'est bien égal.
«Ce nom ne te rappelle rien?
— Non, milady, absolument rien.
— Prends garde, Ivan! tu es un bon serviteur.... tu es même plus que cela pour moi : mais si j'apprenais que tu m'as trompée.... eh bien, non! je ne te pardonnerais de ma vie!
— • Je ne connais pas le général, répondit Ivan pour la seconde fois.
— C'est bien; je n'ai plus besoin de toi.»
Stella le vit partir sans avoir pu rien surprendre sur sa physionomie impénétrable; et elle se sentit plus incertaine et plus tourmentée qu'auparavant. Cette petite lumière, un moment allumée dans les ténèbres de sa vie, en s'éteignant si subitement les avait rendues plu^
Ï profondes. Le mystère de sa destinée, auquel depuis ongtemps elle ne prenait plus garde, parce qu'ellen'avait pas même l'espérance de le pénétrer, lui était, devenu insupportable du moment où elle avait cru possible qu'il cessât.
Les paroles du général, la multiplicité de ses questions, 1 insistance avec laquelle il s'était informé de ses premières années, tout semblait se conjurer pour ramener sa pensée vers des préoccupations qui ne lui étaient plus habituelles et dont elle se détournait quand elles lui venaient, parce qu'elles étaient douloureuses.... Mais elles se présentaient maintenant à elle avec uneobstination dont elle n'était point la maîtresse. Aussi,, grâce à la vivacité nerveuse de sa nature, elle en arriva bientôt à se persuader que ses parents vivaient toujours et que le général les connaissait.... Ses suppositions ne s'arrêtaient pas là! Mais rien en ce moment ne semblait devoir les éclaircir.
Cette préoccupation nouvelle ou plutôt renaissante projeta une ombre sur la vie de lady Mac-Lean. Aussi tout à coup, après avoir joui quelque temps de ses succès avec la vivacité d'impression qu'elle apportait à toute chose, et que n'avait point émoussée sa jeunesse toujours contenue; quand le monde, qui n'était pas encore blasé sur sa nouvelle idole, n'avait pour elle que des admirations et des flatteries; un soir
qu'elle avait reçu des ovations capables de la rendre indifférente à la louange pour le reste de sa vie, fatiguée de ses triomphes mêmes, qui avaient toujours un certain air d'exhibition publique de sa personne, elle déclara qu'elle ne chanterait plus que chez elle et devant ses amis les plus intimes.
Si elle eût été inspirée par la délicate réserve de l'amour, on n'eût pu donner trop d'éloges à une telle résolution. Quoi qu'il en fût, Stella sut la tenir; elle rapporta dans ce petit cercle, qui lui était si complètement dévoué, et qui ne fit que se resserrer davantage autour d'elle, cette assurance que donne le succès, et ce je ne sais quoi de dominateur qui force les fronts à se courber. Le charme était plus grand que jamais; mais, au lieu de s'y soustraire, ceux qui en étaient atteints, si j'ose me servir d'un tel mot, allaient au contraire au-devant. Elle se livra à la musique, pour elle, mais devant eux, comme elle s'y était livrée jadis^ seule, dans le recueillement de son château des Trossachs.
Mais elle n'avait point alors, comme à présent, cet enthousiasme ardent que lui avait donné son contact avec la vie.
A mesure qu'elle s'était plus intimement mêlée aux fiévreuses émotions de la vie parisienne, son talent en avait pour ainsi dire ressenti le contre-coup. H avait gagné dans le choc ce je ne sais quoi de vibrant et de passionné qui lui manquait encore et qui l'avait singulièrement achevé.
Les arts d'expression n'arrivent jamais â leur dernier degré de perfection entre des mains glacées : il faut avoir en soi, pour le communiquer, le frémissement de la vie. Cet^e vibration, ce frémissement, Stella les possédait maintenant, ou plutôt elle en était ellemême possédée, et il ne fallait point chercher ailleurs la cause véritable de l'irrésistible empire qu'elle exerçait autour d'elle; son art, merveilleux déjà, s'était épuré, agrandi, transformé dans la fréquentation et par l'influence de cette élite intelligente qui ne se rencontre qu'à Paris, dont elle fait la joie et l'orgueil. Comme si elle eût dû avoir tous les dons à la fois, sa beauté parut
se développer en même temps que son talent. Son visa jçe n'avait pas seulement cette régularité de traits qui est pour ainsi dire l'éternité humaine de la beauté, parce que les années passent sur elle en la respectant ; mais il avait encore ce charme changeant de la physionomie, et cette grâce de l'expression qui se renouvelle à chaque instant. La passion qu'elle voulait rendre sculptait, pour ainsi dire, un masque idéal dans sa chair comme dans un marbre vivant, et faisait briller tout à coup les splendeurs de l'âme visible.
Dans ces moments-là, quand, à la magie de sa voix, elle joignait le prestige de ce visage transfiguré, presque céleste, ce n'était plus seulement trois adorateurs qu'elle avait, mais tous ceux qui se trouvaient dans son salon, pouvaient se regarder comme rivaux les uns des autres, d'accord sur un seul point : leur admiration pour elle.
Cependant le printemps avançait rapidement : déjà -des désertions nombreuses avaient éclairci partout les groupes mondains. Les élégants se hâtaient de fuir Paris ; ceux qui restaient encore allaient bientôt se cachev, par respect pour la mode. Il est convenu que pendant six mois au moins la ville est impossible. C'est un préjugé que nous combattrons quand nous en aurons le temps, car Paris n'est jamais plus charmant que l'été. Quoi qu'il en soit, lady Mac-Lean ne sentait pas le besoin de partir ; où serait-elle allée ? Elle savait trop bien ce qu'elle devait à son^nom, à sa jeunesse et à son rang pour se risquer seule dans le tumulte compromettant des villes d'eaux. Elle déclara donc qu'elle ne quitterait point sa fraîche et délicieuse retraite du quartier Beaujon.
Le duc d'Osma, M. de Maldive et le comte Imériefif acceptèrent avec joie l'ultimatum de leur belle souveraine, tant ils avaient craint qu'elle ne voulût aller là
OÙ ils ne pourraient la suivre. Elle restant, ils déclarèrent nettement qu'eux aussi voulaient rester. Il se forma donc entre eux quatre certaines habitudes de vie dont rien ne semblait devoir troubler désormais la régularité. Les trois hommes lui laissaient d'ordinaire la liberté de sa journée, à moins qu'elle ne les eût commandés pour lui servir d'escorte au Bois — mais c'était là un cas assez rare, — elle aimait mieux se promener seule, suivie du fidèle Ivan, qu'elle avait peu à peu réintégré dans ses bonnes grâces.
Ils se présentaient invariablement chez elle chaque soir vers les neuf heures; s'établissaient solidement dans leurs positions respectives et restaient là, se surveillant les uns les autres, jusqu'à ce que, au premier coup de minuit, un léger signe de Stella les avertît qu'il était déjà demain. Cette fréquentation quotidienne, pleine d'espérances, — renaissantes et déçues, — pleine de désirs irrités et combattus, qui les mettait en présence les uns des autres, sous les yeux d'une femme aimée, les avait forcément amenés à des concessions mutuelles. Don Ramon était moins superbe; Il avait adouci, et, pour ainsi dire, humanisé sa fierté castillane. Sergi, de son côté, montrait une humeur moins sauvage, et ne dédaignait plus, comme autrefois, ces conversations mondaines, dont l'apparente futilité peut très-bien cacher des pensées sérieuses ou des sentiments profonds. Il suffît de savoir s'en servir. Quant à M. de Maldive, qui se tenait naturellement dans le juste-milieu de la vie parisienne, c'était lui qui avait eu le moins de chemin à faire. 11 était du moins devenu bon enfant; il avait renoncé à cette perpétuelle raillerie qui faisait de sa conversation une sorte d'escrime, un véritable assaut, où, pour n'être pas touché, il fallait toujours être prêt à la riposte et prompt à la parade. Maintenant, il était désarmé, et l'on pouvait vivre, à côté de lui, sans craindre ces coups d'estoc et de taille, naguère encore si lestement portés. Il n'avait gardé du passé que son vif esprit et son inépuisable entrain, sans lequel plus d'une fois les soirées de lady Mac-Lean eussent été difficiles à passer. Quant à Stella, pareille à ces conquérants qui veu-
lent, à tout prix, voir régner la paix dans les provinces qu'ils ont soiunises, elle était heureuse de songer qu'elle domptait avec un regard ces natures ennemies. Elle se disait qu'elle avait attaché au même char un lion, un renard et un agneau, et qu'au lieu de se dévorer, cet étrange attelage ne songeait qu'à la traîner au Capitole. Tout en faisant ces réflexions, elle ajoutait que les hommes s'appellent le sexe fort, et elle ne pouvait réprimer un sourire assez ironique.
La musique faisait, bien entendu, les principaux frais de ces soirées. Un des plus grands mérites de cette femme, que le monde avait pris cependant tant de plaisir à gâter, c'était de savoir réserver ses plus grandes séductions et son plus grand charme pour la vie intime. Quand ils étaient seuls tous quatre, ce qui arrivait presque tous les soirs, elle chantait pour eux tant que les heures étaient longues. Un observateur eût même pu juger par le choix de son répertoire, de ses dispositions du moment, et de la faveur dont jouissait chacun de ses amis. Les airs de bravoure et les morceaux à effet plaisaient surtout à l'Espagnol; le Français avait naturellement des préférences pour la musique vive, spirituelle et légère des compositeurs de sa nation; le jeune Russe se complaisait dans les lieders des bords du Rhin et les échos d'Allemagne. Aussi rien qu'à voir Stella prendre le cahier jaune, vert ou lilas, on pouvait savoir quelle était la nuance du sentiment dominant, ou la coquetterie, ou la tendresse, ou la passion, — car il y avait de tout cela chez elle tour à tour.... parfois en même temps! — souvent, après le thé, quand elle avait épuisé son répertoire, elle allait au piano, disait qu'elle se sentait en verve, qu'elle allait les mettre à la porte, et jouer pour elle seule.
Ils réclamaient, resserraient encore le petit cercle, et elle commençait.
On peut faire son procès au piano, cet instrument toujours faux, sans passion, et dont la sonorité, par cela même qu'elle est privée d'une justesse absolue, et qu'il faut se contenter avec lui de l'à-peu-près, ne répond à aucune des fibres sensibles et sympathiques de
notre système nerveux. Tout cela est vrai. Mais il n'en faut pas moins reconnaître que le piano est un orchestre complet, et, qu'entre des mains habiles il a des ressources presque infinies : par l'accent que savent lui donner des doigts d'artiste, faisant eux-mêmes le son dont ils ont besoin, et lui communiquant une âme pour émouvoir et attendrir, il arrive à des effets puissants.
Stella avait un vrai talent d'exécutant : elle jouait comme elle chantait; elle n'était point de celles qui aiment mieux frapper fort que frapper juste; mais il était impossible d'unir plus de grâce à plus d'élégance, plus de finesse à plus de suavité.
Un soir, elle avait laissé don Ramon et M. de Maldive feuilleter dans ses cahiers, et elle avait joué tout ce qu'ils avaient voulu.
«n n'y a que vous qui ne m'ayez rien demandé,» dit-elle d'un ton d'affectueux reproche à Sergi, un peu triste, et qui s'était assis loin d'elle à une table où il feuilletait des albums.
Sergi répondit par un vers du Tasse qui a dû servir plus d'une fois aux amants malheureux et timides :
« Abba chiedo ; poco spero ; bramo assai. >
«Eh bien, puisque vous désirez assez, écoutez ce que je vais jouer.
— Et cela s'appelle?....
— VOUS,» lui répondit-elle en russe, assez brusquement.
Elle s^approcha du piano, sans lui donner le temps de réponare. Ses doigts se posèrent sur les touches sonores et voltigèrent avec une légèreté d'oiseau. Puis elle suspendit son jeu, et jeta au jeune homme un regard profond, en arrêtant quelques secondes ses grands yeux sur son front rêveur; mais bientôt, s'absorbant
tout entière dans sa pensée, elle débuta par un prélude bizarre comme ces chants des zingari, que le voyageur écoute parfois avec une sorte de ravissement aux bords des grandes plaines ou sur la lisière des forêts hongroises. Il y avait sans doute de la passion dans ce chant; mais il y avait encore plus d'étrangeté; la mélodie commencée ne s'achevait presque jamais. On eût dit des fuites, des détours et des retours de la pensée sur elle-même. C'était quelque chose de souffrant, de maladif, de timide : on devinait un charme et l'on n'osait pas s'y livrer. Çà et là, pourtant, il s'échappait comme un accent de sensibilité voilée, intime et pénétrante.
Sergi écoutait avec une attention que rien au monde n'eût été capable de distraire : les deux autres jeunes hommes relevèrent tout à coup la tête et se regardèrent, comme pour se demander d'où venait ce chant qui ne ressemblait à rien de ce qu'ils avaient entendu jusque-là. L'intensité d'expression que Stella donnait à son jeu avait une surexcitation fiévreuse. — Le piano n'a pas ordinairement ces accès. — L'inspiration impérieuse, sauvage d*allures, se développait sur un rhythme martelé, ^qui vous saisissait, ou, pour parler plus juste, qui vous frappait.
La mesure qu'elle avait choisie, souple et entrecoupée, abrupte et languissante à la fois, vacillante comme la flamme sous un souffle, toujours prête à se dérober sous ses doigts, qui la ressaisissaient toujours, n'était pas moins originale que la pensée même, et rehaussait encore sa singularité. Peu à peu, cependant, après un prélude orageux et troublé, le calme se fit dans son jeu soudainement apaisé, et les dernières notes expirantes de cette longue introduction, véritable poème musical, se lièrent par une transition habilement ménagée à un chant large, grave, calme, d'une douceur infinie et d'une ineffable suavité.
Lucien et don Ramon se levèrent, et s'approchant sur la pointe du pied entourèrent le piano. Quant à Sergi, à qui lad^ Mac-Lean avait dit en un seul mot: «Ce que je vais jouer, c'est vous qui me l'avez inspiré I » Il flottait pour ainsi dire dans un monde d'émotions qui prenaient son âme, la ballottaient comme
un esquif sur la vague agitée, et l'emportaient avec elles. Jamais Stella ne s'était révélée plus grande artiste que ce soir-là! Enfin, après avoir mis dans sa musique ce que jamais elle n'avait osé mettre dans son chant; après avoir troublé par des sanglots désespéras des élégies rêveuses; après avoir attristé, par de soudaines explosions de douleur, des mélodies empreintes d'une douceur sereine, elle termina tout à coup, trop brusquement peut-être, par une explosion de joie, de tendresse et d'amour, qui rappelait cet admirable rondo final de la Cenerentoldj où éclatent toutes les chansons du printemps, du bonheur, de la jeunesse et de l'amour.
Puis, elle referma brusquement le piano et passa ses longues mains blanches sur son front, comme si elle voulait chasser loin d'elle les effluves trop abondants du magnétisme qui l'inondait.
«Milady, fit le duc d'Osma, vous avez été pathéti-
2ue comme Chopin, et jamais je n'ai été plus profonément ému.
— Alors, vous allez bien m'en vouloir? lui dit-elle avec son plus aimable sourire.
— Ah! milady, ce temps-là est passé, et vous le savez bien! répondit don Ramon, en s'inclinant sur sa main qu'il baisa.
— De qui est cet admirable morceau? demanda M. de Maldive.
— Eh! pourquoi ne voulez-vous pas qu'il soit de moi ?
— Je sais, répondit-il, que rien ne vous est impossible. »
Sergi, qui ne paraissait point avoir conscience de ce qui se passait autour de lui, était resté immobile sur son fauteuil. Stella, en s'approchant de lui, remarqua qu'il était très-pâle.
«Eh bien! lui demanda-t-elle tout bas, comment trouvez-vous que je vous aie traduit?
— Si bien que je ne me reconnais pas!
— Je ne connais personne, fit M. de Maldive, qui sache ainsi remuer les cœurs et si bien marier la sensibilité à l'ironie, continua-t-il en regardant tour à tour, et avec une expression singulière, lady Mac-Lean et le comte Imérieif.
— Vous ne m'avez pas comprise, fît aussitôt Stelia, non sans quelque vivacité ; il n'y a point dans ce morceau la moindre ironie. Si peu que ce soit, c'est du moins une œuvre sérieuse et sincère. J'ai voulu exprimer les soutTrances et les joies d'une âme loyale et tendre, mais faible et tourmentée, doutant des autres parce qu'elle se défie d'elle-même; qui mérite d'être heureuse, et qui pourtant ne l'est point.... parce qu'elle n'ose point l'être. — Si vous comprenez bien ce langage, où les mots ne sont plus que des sons, où la mélodie remplace les phrases, et qui s'adresse au cœur sans avoir besoin de l'intermédiaire de l'esprit, vous avez pu voir que je fais passer mon héros à travers toutes les épreuves, et que je ne lui épargne ni les découragements ni les tortures.
— Qu'importe, reprit le jeune homme, si vous finissez par le couronner!
— Qui voudrait l'être à ce piîx? il a tant souffert! fit lady Mac-Lean en baissant la voix.
— Et vous avez la prétention de représenter la justice sur la terre? continua le comte, en essayant de lire jusqu'au fond de son âme.
— Je tâche, monsieur, de n'avoir aucune prétention, répondit Stella, en supportant ce regard avec l'assurance et la fermeté d'une femme qui n'a rien à craindre, parce qu'elle n'a rien à cacher.
— Je savais depuis longtemps, fit don Ramon, en s'approchant d'eux, que vous jouez comme vous chantez; mais j'ignorais tout à fait que vous eussiez ce talent de composition ou d'improvisation.
— Oh ! répondit Stella, très-négligemment, c'est bien peu de chose ; une fantaisie, le caprice d'une nuit d'été, moins que rien!.... Le piano serait tout à fait insup-
f portable, si l'on ne pouvait s'en servir que pour jouer a musique des autres.]»
Sergi, dont un plus long silence eût semblé une affectation compromettante, balbutia lui-même quelques phrases de félicitations banales. *
<icEt comment appelez-vous ce morceau? demanda don Ramon.
— Chopin, dont vous parliez tout à l'heure, se con-
tentait souvent de donner à ses compositions un nom propre; j'ai fait comme lui.
— n est vrai, reprit le duc, mais c'était presque toujours un nom de héros!
— Eh I qui nous dit qu'il n'en est pas de même ici, dit Stella, en arrêtant sur lui son clair regard.
— Nous n'en serons que plus curieux de connaître ce nom, si c'est vraiment celui de votre héros, répliqua vivement don Ramon, en soulignant les mots de la voix.
— Je suis aussi discrète que vous êtes curieux,» répondit Stella, avec un enjouement qui cachait peutêtre une émotion sincère, car une rougeur furtive teinta sa joue pâle.
Don Ramon et M. de Maldive se regardèrent l'un et l'autre, puis regardèrent Sergi; mais celui-ci était habile à cacher sa joie ; il avait repris son masq[ue indifférent, et le plus perspicace n'eut pu. rien lire sur ce front de marbre.
Une fois seule, lady Mac-Lean fut bien forcée de reconnaître qu'elle s'était peut-être avancée ce soir-là avec Sergi plus qu'elle n'avait jamais fait avec personne. Elle ne s'en repentit point, car elle sentait qu'elle avait été sincère. Ses incertitudes se dissipaient, et elle était bien résolue, cette fois, à ne pas tromper les espérances qu'elle avait fait naître. Ceci ne veut point dire que tous ses embarras eussent cessé déjà. L'étrange créature, après avoir gardé son indépendance si longtemps et avec un soin si jaloux, se demandait maintenant comment le monde accueillerait son abdication : elle avait la faiblesse de se préoccuper des autres I Puis, s'il faut tout dire, en même temps que son amour pour Sergi naissait et se développait, elle s'était attachée à Lucien et à don Ramon; elle avait pour eux ce sentiment d'affectueuse et très-naturelle bienveillance dont une femme ne se défend pas, — dont elle aurait tort de se défendre, — vis-à-vis de ceux dont elle se sent aimée : elle aurait voulu faire le bonheur de Sergi sans causer le malheur de personne.
Si grande qu'eût été la loyauté de sa conduite envers l'Espagnol et le Français, au moment où elle allait se séparer d'eux et leur enlever une dernière illusion, il
lui semblait qu'elle n'était pas tout à fait libre, et qu'elle leur devait au moins des ménagements et des égards, comme si elle disposait de quelque chose qui leur appartint. — Son premier mariage s'était fait, d'ailleurs, dans des conditions si particulières; il avait été si rapidement conclu et accompli, et elle était alors dans une si parfaite ignorance de toute chose qu'elle n'avait éprouvé aucune des inquiétudes mystérieuses, des appréhensions vagues et charmantes qui attendent trop^ souvent les jeimes ûUes à cette phase si périlleuse de leur vie qui les rapproche du grand inconnu. L'émotion qu'elle n avait pas eue alors, elle l'avait maintenant. Elle comptait bien quitter Paris et le monde aussitôt après son mariage : elle aurait voulu les fuir auparavant. — Son mariage! Jamais ce mot n'avait été prononcé entre elle et Sergi; mais les amants ont-ils besoin de parler pour se comprendre? Elle épouserai Sergi : c'était là un point bien décidé. Mais, du moment qu'elle lui eut accordé dans sa pensée cette préférencet irrévocable et qu'elle ftit bien résolue à lui sacrifier ses deux autres prétendants, ceux-ci lui parurent dignes d'une sympathie d'autant plus tendre qu'elle avait moins de temps à la leur témoigner.
Peut-être Sergi n'aurait pas jugé comme elle ces divers cas de conscience : mais de quoi donc se serait-il plaint? Si elle lui faisait quelqpie tort, n'avait-elle pas toute sa vie pour l'indemniser? Elle songeait cependant au meilleur moyen d'arranger ces difficultés et de les arranger vite, car elle sentait bien qu'elle ne pouvait rester longtemps dans cette position fausse et mal définie, quand un surcroit d'embarras vint la compliquer encore.
Arthur Mac-Lean, ce cousin de son premier mari, ce voisin des Trossachs, que nous avons peut-être trop négligé depuis quelque temps, arriva tout à coup à
Paris, où on ne l'attendait guère, où on le désirait moins encore. Il éclata comme une bombe dans le salon de Stella. A l'exception du kilt des Highlanders, qu'il avait daigné allonger en pantalon, le digne Écossais ne semblait point disposé à faire beaucoup de concessions au pays qu'il visitait. Renchérissant encore sur l'exemple des Anglais ses voisins, qui, partout où ils vont, emportent avec eux six pieds cubes d'atmosphère britannique,! ni traînait toute l'Ecosse à sa suite : rien n'était beau, rien n'était bon que l'Ecosse et les Écossais ; le reste du monde ne valait pas une pièce de six pences. Et le trop sincère Arthur ne prenait pas de détours pour dire leur fait aux gens. C'était plaisir de l'entendre faire le procès de Paris comparé à Edimbourg. ^
c Pourquoi donc, lui dit un jour M. de Maldive, avezvous quitté cet adorable pays?
— Pour y revenir, monsieur! répondit fièrement le gentilhomme campagnard.
— Il eût été plus simple d'y rester.... Mais tous les étrangers sont ainsi faits; ils vantent leur pays outre roesure.... et ils ne se plaisent que dans le nôtre.
— Pour ce qui me regarde, reprit Mac-Lean avec assez de gaieté, rayez, je vous prie, cela de vos papiers; car je vous déclare que si je suis venu ici, ce n'est pas ma faute. 9
Un coup d'œil expressif jeté sur sa cousine expliqua très-suffisamment sa pensée.
M. de Maldive promena son regard malicieux d'Arthur à lady Mac-Lean et de lady Mac-Lean à Sergi, qui eût volontiers renvoyé le nouveau venu à ses lacs et à ses montagnes.
cVous ne m'avez pas dit, cousin, comment se portent vos charmantes filles, demanda Stella, dont cette conversation irritait singulièrement les nerfs; la cadette est-elle enfin mariée? Êtes-vous déjà plusieurs fois grand'père?
— Vous avez, milady, bien vile oublié votre famille, répondit Arthur en rougissant quelque peu, — autant du moins qu'il pouvait rougir sous la couche jaunebrique qui couvrait ses joues et s'étendait depuis ses
yeux jusqu'à ses favoris : mes deux filles sont encore en pension, et aucune d'elles n'est d'âge à se marier.
— Je compterai les coups I:» pensa M. de Maldive.
Mais si cette querelle de famille assez intempestive pouvait réjouir une galerie de témoins ne demandant qu'à se divertir des petits malheurs et des grands ennuis du prochain, l'arrivée d'Arthur n'en fut pas moins désagréable à lady Mac-Lean, devant laquelle l'Écossais, fort d'une demi-promesse, beaucoup plus imprudente que sincère, se présentait avec l'assurance d'un créancier réclamant ses droits.
Une première fois déjà, Stella n'avait pu échapper à sa poursuite qu'en mettant un royaume et la mer entre eux. Mais elle ne pouvait recommencer cette course à travers le monde, et elle ne savait plus comment débarrasser sa vie de ce malencontreux personnage : elle allait, grâce à lui, se voir condamnée à une contrainte dont elle avait perdu l'habitude. Sergi, le duc d'Osma, M. de Maldive, avaient toujours fait preuve envers elle d'un tact, d'une réserve et d'une discrétion qui devaient lui rendre plus insupportables encore les procédés sans façon du gentilhomme campagnard. Elle ne se fit pas faute de le lui laisser entendre. Mais Arthur répondit très-nettement qu'il n'était plus jeune, et qu'il n'avait
Î)as le temps d'attendre, comme tous ces beaux (ce fut 'expression dont il se servit) qui acclimataient la fiirtatim^ en France, en l'essayant auprès de Stella; lady Mac-Lean en s'enfuyant lui avait peut-être donné le droit de montrer quelque défiance; sa belle cousine, après s'être engagée à ne lui préférer personne, semblait maintenant accueillir trois prétendants au lieu d'un : il n'était pas homme à le permettre. Ajoutez que les privilèges de la parenté lui donnaient des droits que ses rivaux n'avaient point.... et qu'il en usait. H venait souvent chez Stella : il y restait longtemps. Il fallait que lady Mac-Lean subît, quoi qu'elle en eût, ses
^ On sait qae la langue française n*a point de mot pour rendre cette expression — je n'ose dire cette idée — anglaise, et sortont américaine, d*nne coquetterie vire, à laquelle les paroles ne suffisent point toujours, et allant très-loin — si on ne Tarrête pas — sans croire aller trop loin.
plaintes, ses colères et ses désespoirs ; il lui peignit ses transports en apprenant tout à coup la fuite de l'infidèle; il avait cru que sa tête éclaterait; à coup sûr, il en avait fait une maladie; il ne s'étonnait que d'une chose, c'était de n'en être pas mort :
c S'il était mort, j'en serais débarrassée 1 1> pensait la belle dédaigneuse.
Stella regrettait amèrement d'avoir accepté jadis les bons offîces de cet importun personnage; cette chaîne de la reconnaissance, forgée si vite, lui semblait lourde à porter. Quant à payer sa dette du prix qu'Arthur eût voulu, elle n'y pouvait point songer. Elle n'avait plus qu'une pensée dans l'âme, c'était de s'affranchir de cette persécution et de reconquérir son indépendance; elle en cherchait les moyens et ne les trouvait point, car elle ne voulait ni bruit ni éclat; elle connaissait assez la délicatesse de Sergi, et elle devinait trop sa suscep* tibilité pour n'être point certaine du déplaisir qu'il éprouverait en apprenant que quelque chose comme un lien, — si faible et si léger qu'il pût être, — avait jamais existé entre Arthur et elle. Elle voulait en finir d'un coup, et elle sentait que la chose était difficile. Les Écossais sont renommés pour leur opiniâtreté, et le cousin avait déclaré à sa cousine un de ces amours qui semblent n'obtenir de trêve que dans le mariage; mais à cette triste paix du sacrement elle eût préféré cent fois les horreurs de la guerre : elle était donc dans une position fausse, elle le savait; elle voulait en sortir et n en trouvait pas les moyens.
Stella ne savait plus souffrir : elle avait été trop heureuse; ces derniers mois l'avaient gâtée; peu à peu eDe perdit cette sérénité d'humeur qui rendait son commerce si agréable à ses amis. Elle devint brusque, capricieuse, facilement irritable, injuste même ; et, chose qui paraîtra peut-être assez bizarre, celui qui l'aimait — et qu'elle aimait, — le triste Sergi fut la victime choisie de cette fatale métamorphose. Elle s'imaginait que son amour pour lui la désarmait, et que si elle se fut senti le cœur libre, elle eût été plus forte contre Arthur. C'était là sans doute une complète erreur; mais la logique des passions, qui est souvent celle des femmes.
n'est pas toujours celle de la raison. C'est dans l'amour qu'elle inspirait; c'est surtout dans celui qu'elle ressentait que Stella devait trouver sa véritable force. Elle n'avait qu'une chose à faire : donner au comte Imérieff une explication franche et complète. Cela eût sufQ pour ëclaircir les malentendus que l'obstination de l'Écossais prolongeait malgré tout le monde. Elle ne voulut point le faire. Elle se croyait assez habile — comme si la droiture n'était pas la meilleure des habiletés, — pour se tirer toute seule de cette difficulté : n'avait-elle point déjà franchi plus d'un pas dangereux? Elle se disait que si elle avait pu contenir et pacifier les rivalités de trois hommes comme Sergi, M. de Maldive et le duc d'Osma, elle viendrait bien à bout de ce campagnard mal dégrossi. Stella ne savait pas que leur rusticité même, accompagnée d'une certaine finesse, donne à ces gens-là des avantages dont ils ne manquent pas de se prévaloir : où d'autres craindraient d'user, ils abusent. Une femme comme elle, en pareil cas, devait faire d'Imérieff son premier confident : il était, au contraire, le dernier de ses amis auxquels Stella eût voulu s'ouvrir. Cette réserve excessive avait peutêtre son excuse. Lady Mac-Lean avait bien deviné, à travers sa réserve, les ardeurs passionnées du jeune Russe. Bien qu'il ne fût jamais sorti devant elle de son rôle d'amant soumis, elle soupçonnait cependant tout ce qu'il pouvait y avoir de violent dans cette nature douce, et d'ombrageux dans cette nature timide. Elle ne se trompait pas tout à fait. Sergi n'était pas né défiant; mais il le devenait. Stella en lui donnant quelques gages sérieux eût pu le conduire au bout du monde ; mais jusqu'ici elle n'avait rien fait pour lui inspirer cette foi robuste que rien ne saurait plus ébranler, et sans laquelle cependant l'amour — si pur et si profond qu'il soit — n'est jamais qu'un orageux tourment. Par cela même qu'il plaçait très-haut son idole et qu'il jugeait plus grande la distance entre elle et lui, Sergi avait plus besoin qu'on l'aidât à croire. On ne l'aidait point. Il doutait tellement de lui-même, qu'il était prêt à douter de l'autre. Peut-être aussi, après ces récentes espérances, après ces soudaines et charmantes
échappées de vue vers un avenir désiré, éprouvait-il enfin l'impatience du bonheur. Il avait été le dernier à comprendre le rôle d'Arthur auprès de lady Mac- Lean. Cette fantaisie de poursuivant à outrance était si peu dans ses idées, qu'il ne pouvait la soupçonner chez personne. Mais quand l'Écossais eût posé si clairement et si nettement ses prétentions, qu'il ne fût plus possible de s'y tromper, Sergi, qui n'avait pas voulu tout d'abord faire à lady Mac-Lean l'injure de prendre au sérieux ce grotesque personnage, le trouva fort importun; il avait besoin de solitude à deux, et il trouvait toujoui's entre elle et lui ce tiers désagréable, et il ne voyait pas de terme probable à cet ennui! H se plaignit, lui, qui ne s'était encore jamais plaint. Gomme toutes les natures réservées et contenues, il lui fallait un grand effort pour sortir, de lui-même. Mais, précisément parce qu'il était plus violent, cet effort l'emportait parfois plus loin. Il en était de lui comme des hommes doux quand ils se mettent en colère. Ce sont les plus terribles.
Disons, toutefois, que lady Mac-Lean n'était pas moins contrariée que lui : elle n'avait qu'un tort, c^était de ne pas vouloir lui faire comprendre qu'elle souffrait aussi. Elle regardait cette contrainte qu'elle lui imposait comme une dernière épreuve dont elle voulait le voir sortir triomphant.
Elle fixait dans sa pensée le moment où elle déclarerait son futur mariage avec le comte Imérieff. Il faudrait bien alors qu'Arthur rentrât dans le devoir I Elle avait préparé par des allusions et des demi-confidences ses deux autres amis à l'aveu solennel. Sergi, seul, n'en était point informé : elle lui réservait la surprise complète du bonheur. C'était au moins imprudent. Sergi, en effet, après ce premier et radieux épanouissement de l'amour, qui fait fleurir tout un printemps dans l'âme de la jeunesse, se sentait peu à peu sombrer dans le découragement; il se disait qu'il avait fait un beau rêve, et qu'il se réveillait... trop tôt, hélas I... Il se disait que ces joies ardentes et pures — un moment entrevues, un moment goûtées — étaient sans doute trop grandes pour lui, et il se raillait lui-même de les
avoir espérées : le malheur était dans sa destinée; J lui serait fidèle. Mais une voix secrète lui suggérait contre lady Mac-Lean mille insinuations accusatrice» qui ne /paraissaient que trop justifiées : ellç avait déployé envers lui une coquetterie perfide ; elle avait pris plaisir à briser son cœur, comme un enfant méchant brise le jouet qui ne l'amuse plus; mais il ne se résignerait
Eoint au rôle qu'on voulait lui imposer; après avoir eu eaucoup, il n'accepterait point d'avoir moins : il n'aurait rien ! Il voulut partir, mais non pas sans avoir une dernière fois revu celle qu'il avait tant aimée, et par laquelle il avait tant souffert.
Il alla chez elle assez matin pour la trouver seule, après une de ces nuits que l'on appelle, je ne sais pourquoi, des nuits blanches, et que l'on nommerait bien plus justement des nuits noires, tant elles sont hantées de fantômes et peuplées de cauchemars. D avait sur le front la pâleur des grandes émotions; son œil s'était creusé, et une ligne de bistre cernait sa large paupière; on devait être frappé de l'expression à la fois triste et amère de sa lèvre contractée.
Ce n'était plus le Sergi calme et doux que lady Mac- Lean avait vu tant de fois à ses pieds, tremblant sous son regard, et n'ayant plus d'autre volonté que celle de sa belle souveraine. On devinait, au contraire, en lui je ne sais quoi d'énergique et de hautain. En un mot, c'était un autre homme; un homme que Stella ne connaissait pas, et qui ne lui déplaisait point. Lea femmes aiment parfois à sentir im maitre. Leur faiblesse veut pouvoir compter sur la force de celui à qui elles confient leur vie, et ce n'est cas un crime impardonnable à leurs yeux que d'avoir usé de cette force, même contre elles.... pourvu que l'épreuve ne dure pas trop longtemps. Stella, du reste, se sentait assez vaillante pour supporter celle-ci. Sergi se plaignit
avec quelque vivacité des obstacles sans cesse renaissants qui s*élevaient entre eux, et qu'elle eût pu si aisément renverser; la plainte était injuste, car depuis deux jours lady Mac^Lean ne pensait qu'aux moyens d'écarter son ennuyeux cousin; elle la repoussa donc avec une certaine vivacité. Sergi, battu sur ce point, se rejeta sur la coquetterie de Stella : jamais il n'avait prononcé un aussi gros mot devant elle.
cSeriez-vous jaloux? demanda la fière lady.
— Vous ne me croyez donc pas capable de l'être?
— Je ne vous en ai pas donné le droit!:»
L'entretien ne pouvait pas durer bien longtemps sur
ce ton. Il y eut peu de mots échangés; mais tous ces mots furent des coups, et, comme il arrive trop souvent entre gens qui s aiment, tous les coups portèrent. Sergi se leva brusquement pour partir. Stella ne le retint point; elle éprouva, toutefois, un moment de dépit en le voyant mettre la main sur le bouton de la porte.
€ Je le recevrai mal demain 1 1> pensa-t-elle.
Lui, s'en allait, en se disant avec un secret désespoir :
«Je ne la reverrai jamais! j>
Cinq ou six jours après cette petite scène, le générât Baratine se trouvait chez Stella : c'était le soir. Les visites du générai étaient assez irrégulières et il ne venait presque jamais que le matin. Nadine, depuis l'arrivée à JParis de celle qu'elle regardait comme sa rivale, sentait diminuer son empire; son dépit lui donnait de dangereux conseils : elle affectait de ne jamais aller chez lady Mac-Lean. Son mari, faisant pour la première fois acte d'autorité conjugale, avait
Su la contraindre à une visite; elle n'en avait pas fait eux. Il n'avait pas os^ exiger davantage, et elle restait toujours sur sa défensive hautaine et dans son observation menaçante. Baratine se connaissait trop bien en pronostics, pour ne pas prévoir un orage très-prochain.
Plus d'une fois il avait fui les troubles du toit conjugal et les bourrasques de Nadine en se réfugiant dans la calme et sereine affection de Stella : ils avaient passé ensemble des heures qu'il trouvait charmantes, et qu'elle ne trouvait point longues.
Ce soir-là ils étaient restés seuls.
Entre eux la conversation ne tardait jamais à prendre un tour assez intime, auquel Baratine semblait se plaire.
«Mettez-moi donc à la porte! lui disait-il; vous voyez bien que je ne m'en irai jamais tout seul!
— Il n'est que minuit, et vous n'avez encore pris que six tasses de thé! s»
Le général absorbait des quantités indiscrètes de ce breuvage excitant.
«Eh bieni répondit-il en avançant la main, encore une, et ce sera la dernière.»
Il parlait encore, lorsqu'ils entendirent un bruit de pas et des voix confuses dans l'antichambre : on eût dit une personne qui voulait entrer, tandis que d'autres s'efiforçaient de l'arrêter.
«Qu'est-ce donc? demanda lady Mac-Lean, en regardant le général, avec un peu d'étonnement.
— Ehl mais, fit celui-ci, non point peut-être sans un certain trouble, qu'il parvint, du reste, à dominer sur-le-champ, on dirait que c'est ma femme : je distingue certaines notes aiguës que je ne connais qu'à elle. »
C'était Nadine, en effet, qui forçant la consigne et triomphant des résistances du valet de pied, un peu craintives devant une femme, poussa la porte du salon, et fit une entrée dramatique.
La générale avait préparé un exorde foudroyant : mais, en présence de la dignité de Stella et de la mine haute et froide de son mari, son assurance, si grande qu'elle fût, se trouva singulièrement ébranlée. Baratine, debout près de la cheminée, attachait sur elle le regard interrogateur et perçant d'un juge; mais on sentait que sous ce sourcil froncé pouvait s'allumer un courroux terrible. Nadine ne se rappelait point lui avoir jamais vu ces yeux-là : de petites fibrilles d'or, qui avaient l'éclat de la flamme, semblaient s'agiter et
\ibrer sur l'iris large et gris, et lui donnaient une expression farouche.
Le général tint pendant quelques secondes ce regard implacable fixé sur sa femme.
Nadine y crut lire Tarrét de mort de sa longue domination, car c'était le regard de l'homme qui n'aime plus, et celui que l'amour avait fait si faible devait, l'amour passé, reprendre une singulière énergie.
Mais Nadine était femme, et elle trouvait des ressources inépuisables dans son génie de femme; jamais créature n'avait uni plus de souplesse à plus d'audace, et si, vis-à-vis d'elle-même, elle était bien forcée de reconnaître qu'elle avait tort, rien ne pouvait l'obliger d'en convenir vis-à-vis des autres.
La position était cependant très-difficile : elle croyait surprendre deux coupables qu'elle allait écraser de la supériorité de son droit ; elle se trouvait, au contraire, en face de deux juges, qui pouvaient lui demander compte du mauvais goût et de i'étourderie de sa conduite. Ses soupçons n'avaient plus même l'ombre de la vraisemblance; elle s'était complètement fourvoyée; elle le sentait; elle eût voulu tenter une retraite, et elle voyait cette retraite impossible.
Lady Mac-Lean, immobile, une main appuyée sur son piano, à demi détournée, la regardait assez dédaigneusement par-dessus l'épaule. On eût dit que les deux femmes se mesuraient de l'œil avant de s'attaouer, chacune épiant l'autre, et cherchant, pour ainsi dire, l'endroit vulnérable où porter ses premiers coups. Mais tout l'avantage était pour lady Mac-Lean, d'abord parce qu'elle était chez elle, ensuite parce qu'elle avait de son côté le bon droit qui rend fort les plus faibles. Nadine se dit qu'elle était perdue aux yeux de son mari, et plus tard aux yeux du monde, si elle n'emportait pas la position à force d'audace et d'habileté. Elle était de taille à tenter ces coups de partie.
Aussi, après quelques instants d'un mortel silence, pendant lequel mille pensées diverses, mille sentiments confîut et tumultueux, s'étaient pressés dans ces trois âmes, Nadine fit deux pas en avant, releva la tête, et d'une voix ferme :
«Je pense, madame, dit-elle à Stella, que vous n'êtes point étonnée de ma présence ici....
— Tout au contraire, madame, répondit sèchement lady Mac-Lean, et je me sens incapable de deviner ce qui me vaut un pareil honneur.
— Eh bien ! madame, je viens vous redemander mon mari, mon mari que j'aime, et que vous m'avez pris. Depuis le jour où il vous a rencontrée, il a quitté ma maison pour la vôtre.... C'est parce qu'il n'est plus chez moi que je suis chez vous I y>
Stella ouvrait la bouche pour répondre, quand le général s'avançant vers elle, lui fit un signe de la main, puis, se retournant vers sa femme, il lui dit avec un calme plus effrayant que la colère même :
«Vous savez bien, madame, que vous ne croyez pas un mot de ce que vous dites-là.
— Monsieur, fit Nadine, en levant les yeux au ciel. Dieu m'est témoin....
— Épargnez-vous ces frais d'éloquence : ils seraient complètement inutiles; celle que vous insultez....
— Comme vous la défendez I reprit Nadine avec une ironie poignante...., et devant moi! H faut qu'elle ait bien besoin....
— Taisez-vous, malheureuse ! cessez vos odieux mensonges...., vous n'avez pas même l'excuse d'un sentiment sincère...., car vous êtes aussi fausse que méchante. Faire du mal aux autres...., et surtout à moi, voilà tout ce que vous souhaitez...., mais le temps est passé où je souffirais pour toi...., tu peux siffler, serpent, tu ne peux pas mordre! car j'ai le talon sur ta tête....»
Toute autre femme que Nadine eût ployé sous ce choc violent. Mais Nadine avait l'ondoyante souplesse du terrible animal auquel on venait la comparer, et prompte à la riposte, comme la panthère africaine, qui rend au lion même blessure pour blessure, elle s'élança, pour ainsi dire, contre son mari avec une sorte d'impétuosité sauvage :
«Ahî lui dit-elle, vous l'aimez donc bien!
— Oui, répondit Baratine, dont le sang- froid acheva d'exaspérer l'irascible créature, elle est tout ce que j'ai de plus cher au monde.
— Enfin, vous l'avouez! s'écria Nadine, avec un accent impossible à rendre, tout à lafois heureuse d'avoir une arme contre sa rivale, et terrifiée d'une parole qui attestait chez son mari la profondeur et la violence d'une passion irrésistible.... Vous l'avouez I» reprit-elle encore, incapable de contenir plus longtemps la violence des sentiments qui l'agitaient. Tout semblait se mêler dans cette âme confuse : l'effroi, la colère, l'indignation et le triomphe ; le triomphe, parce cpi'elle croyait prendre son mari en faute et l'écraser; la colère, parce qu'elle
tion qu'elle lui devait dans le monde; l'indignation, car elle était de celles qui croient que tout leur est dû, et qu'elles ne doivent rien à personne.
«Ah! vous avouez! reprit-elle pour la troisième fois, en suivant une sorte de crescendo dans la gamme de sa voix de tête.
^ — Non, je n'avoue pas, répondit Baratine, car on n avoue que ses crimes ou ses fautes.... Non, je n'avoue pas I mais je déclare hautement devant vous, et je proclamerai demain devant tous, que j'aime Stella Mac- Lean de toute mon âme ! »
Stella, en entendant ces mots, ne put s'empêcher de penser que son ami, dans l'exaltation d'un sentliment d'ailleurs généreux, allait peut-être un peu trop oin, et, comme au fond elle n'était ni cruelle, ni méchante, elle ressentait déjà quelque pitié en face de la douleur de Nadine.
v?^ ^ois, la terrible créature semblait véritablement accablée : elle resta un moment comme affaissée sous le poids des plus pénibles émotions. Stella détourna délie un regard déjà plein de compassion qu'elle reporta sur le général. Dans sa silencieuse éloquence, ce regard doux et clément semblait dire :
«Epargnez-la; vous voyez comme elle souffre!»
Baratine se contenta de lever dédaigneusement les épules en faisant un geste qui, fidèlement traduit, signifiait :
« Laissez donc ! je la connais mieux que vous, et je sais comment il faut la traiter. »
Cependant Nadine n'était pas femme à rester bien longtemps sous une impression pénible, sans essayer de réagir; elle ût un suprême effort, et cacbant ses angoisses sous une apparence de fermeté :
«Mais, pour parler ainsi devant moi, dit-elle en jetant à son man un coup d'oeil aigu comme une lame d'épée, vous êtes donc un homme sans conscience et sans honneur, un être dénaturé?
— Dénaturé ! le mot est heureusement choisi, reprit le général, car je le serais vraiment si je vous laissais odieusement attaquer celle à qui je dois^ entendez-vous, ma protection la plus dévouée et la plus efQcace.... parce qu'elle est ma fille!»
Stella pâlit et chancela, comme si la vie l'eût tout à coup abandonnée.
«Ah! murmura-t-elle d'une voix entrecoupée, je comprends à présent pourquoi je vous aimais tant!»
Le général la vit chanceler; il s'élança, l'attira sur sa poitrine, et la tenant embrassée, baisa longuement son front et ses yeux, en murmurant :
«Ma fille, ma fille!»
Stella lui rendit ses caresses avec une chaste confiance, et tous deux eurent le bonheur d'oublier un instant le reste du monde
Quant à Nadine, elle avait été frappée d'une sorte de stupeur; elle était sans regard et sans parole.
Par un mouvement instinctif, elle avait involontairement reculé de quelques pas, et la bouche entr'ouverte, les yeux fixes, elle se tenait debout, pareille à la statue de l'étonnement et de l'envie, contemplant le beau groupe que formaient devant elle le père et la fille, tendrement enlacés, qui lui apparaissaient comme la vive et charmante image de la sérénité dans l'affection et de la paix dans le bonheur.
Cependant sa nature résistante et son invincible obstination reprirent enfin le dessus, et pareille à ces démons que les anges fidèles purent vaincre, mais non pas abattre, elle reprit avec une ironie amère:
«Voilà une fable assez bien inventée, mais dont.
grâce à Dieu, je ne suis pas la dupe ; vous essayez d'abriter une faute derrière un mensonge; peine inutile! votre ruse est grossière, et je vois Tartifice. »
Fort de Tamour de sa fille, l'heureux père et le malheureux mari semblait vouloir reprendre en un jour une complète revanche des mille persécutions que Nadine lui avait infligées alors qu'ill'aimait si follement.
cMais tu ne comprends donc pas, lui dit-il en la foudroyant du regard, tu ne comprends donc pas qu'il ne te reste plus à présent qu'une chance de salut, c'est de courber ton front, c'est de t'humilier, c'est de solliciter ton pardon!
— Et vous croyez me connaître! reprit fièrement Nadine; je romps et ne plie pas. Mais vous ferez peutêtre mq^ns de dupes que vous ne le croyez! Entre nous trois le monde jugera.
— Qu'il commence donc ! » fit Baratine, qui semblait prendre, vis-à-vis de sa femme, une autorité nouvelle, et devenir tout à coup implacable comme le magistrat, quand il est convaincu du crime de l'accusé, et qu'il le sait commipu et pervers.
Tout en parlant, le général qui agissait maintenant chez Stella comme un père chez sa fille, tira vivement le cordon de la sonnette.
Ivan parut.
— Ah ! mon général, s'écria le moujik en apercevant son ancien maître qui tenait dans sa main la main de lad y Mac-Lean, voilà bien le plus beau jour de ma vie ! Cette pauvre madame, depuis quelque temps elle était si triste oue cela me fendait le cœur! Elle me parlait souvent de mon général, et parce que je ne voulais pas.... parce que je ne pouvais pas lui répondre, Dieu ! comme elle pleurait! J'avais promis : j'ai tenu ma parole; mais il m'en a bien coûté d'obéir, quand je la voyais si malheureuse, enviant les enfants des pauvres, qui ont du moins un père et une mère.... tout ce qu'il feut pour aimer.... pour être aimés! vingt fois — m'auriez-vous pardonné, mon général? — vingt fois j'ai failli vous trahir!
— U ne faut jamais trahir ! i> répondit Baratine, reprenant sa mine sévère, tandis que ses yeux suivaient
attentivement la trace des émotions qui se peignaient tomr à tour sur le visage de sa femme.
Nadine, cette fois, ne cherchait plus à prolonger la lutte; l'évidence des faits était trop accablante, et le témoignage d'Ivan ajoutait une autorité nouvelle aux affirmations si nettes et si précises de son mari. Mais Baratine, aussi impitoyable qu'il avait été faible, parut prendre plaisir à voir s'accumuler les preuves; il ne voulait pas lui laisser la consolation d'un doute.
«Du moins, continua-t-il en s'adressant toujours à Ivan, j'espère qne tu as suivi scrupuleusement mes ordres et que tu n'as jamais quitté ma fille?
— Jamais, mon général; milady peut parler pour moi. Quand elle est partie d'Allemagne, je suis parti avec elle; je l'ai suivie en Italie, en Ecosse ; elle^ voulu venir en France; m'y voici!
— Je suis content, fit le général de cette voix grave, émue, un peu solennelle, dont une seule parole récompensait les braves qu'il avait jetés dans les mêlées. Mais voilà vraiment longtemps que tu es avecmafille^ — Baratine, en prononçant ce nom, trouvait toujours des inflexions douces et caressantes — et je t'ai promis de compter double tes années de service!
— En voilà dix-huit que je vous attendais de mois en mois!
— £h! mon pauvre vieux, à la guerre comme à la guerre ! on ne revient pas du Caucase comme on veut. Va! de nous deux tu n'étais pas le plus à plaindre.... tu gardais ma fille ! moi je gardais Schamyl et les Gircassiens.... quand je n'étais pas gardé par eux. Ta part valait mieux que la mienne. ]s>
Le général affectait de demander et de donner tous ces détails devant sa femme, sans paraître s'occuper le moins du monde de l'effet que pourraient produire sur elle ces révélations d'une nature si délicate; on eût dit vraiment qu'il ne lui devait plus aucun ménagement. Il la réduisait ainsi, et du premier coup, au rang de ces infériorités sociales dont on ne tient nul compte, et devant lesquelles on traite de ses affaires sans souci de ce qu'elles en pourront penser, parce que leur opinion n'importe pas!
Quel étrange contraste avec sa conduite habituelle pleine d'attentions délicates et de procédés exquis I
Cependant, en agissant ainsi, baratine témoignait d'une véritable habileté, et montrait qu'il connaissait sa femme. Cette masse de preuves, en effet, n'avait d'autre but oue de convaincre Nadine, et de bien établir pour elle la véritable position de celle que ses soupçons, sincères ou menteurs, avaient si cruellement outragée. H fallait qu'elle fût certaine que son mari était bien le père de Stella, et que Stella avait pour le moins autant qu'elle le droit d'entrer dans cette famille, dont son impertinente résistance avait voulu lui refuser l'accès.
Cette fois, du reste, le coup était si vigoureusement porté qu'il n'était possible ni de le parer m de l'amortir.
Nadine fut vaincue.
Rendons du moins à sa perspicacité la justice de reconnaître qu'elle comprit toute la gravité de la situation et qu'elle n'essaya point de continuer une lutte inutile. Les déclarations au moiyick concordaient trop bien avec ses propres suppositions, avec les allusions discrètes et voilées qu'elle avait parfois surprises dans les conversations des amis du général. £t puis, la vérité a un accent 1 Nadine ne pouvait plus douter. Elle s'expliquait maintenant les préoccupations de son mari, ses tristesses sans cause apparente; elle comprenait pourcpoi il recherchait avec tant de soin les journaux d'Itahe : pourquoi, en venant à Paris, il avait, malgré la longueur du détour, voulu passer par Milan et par Lugano.
Toutes les circonstances, même les plus insignifiantes, prenaient ainsi tout à coup un tel caractère de concordance et de vérité, qu'il n'était pas possible de résister à la liunière qu'elles apportaient avec elles. Cette lumière fut pour Nadine comme une lueur sinistre éclairant des abîmes sans fond. Elle tomba dans un sombre désespoir. Elle entrevoyait les conséquences plus ou moins prochaines — mais toutes fatales — de ce nouvel état de choses. Elle ne se faisait aucune illusion favorable : elle se serait plutôt trompée en mal, car
elle jugeait les autres d'après elle-même. Comme, elle
avait été méchante pour eux, elle s'imaginait, — trop justes représailles I — que les autres seraient, à leur tour, méchants pour elle : elle ne savait pas qu'il y a des natures auxquelles le mal est impossible; elle nesavait pas que le bonheur désarme.
Ah! comme elle se repentait maintenant de ses duretés! Comme elle eût voulu pouvoir faire oublier à son^ mari toutes ses petites tracasseries de mauvais goût, ses persécutions mesquines, ses coups d'épingles irritants et le malin plaisir qu'elle avait pris tant de foi? à le tourmenter ! Comme elle se disait nien qu'elle avait eu tort de ne point enchaîner à elle, par les invincibles liens de la reconnaissance et de la tendresse, un homme qui l'avait passionnément aimée, et dont elle eût pu se faire un esclave à jamais! Elle avait pu, et elle n avait pas voulu.... Quelle faute! Maintenant elle voudrait et elle ne pourrait plus.... il était trop tard!.... telle était l'évidente mais cruelle logique des choses.
Elle avait pu observer dans ces derniers temps, mais sans y prendre assez garde, une sorte de lutte dans l'âme de son mari, entre une affection qui persistait en quelque sorte malgré lui et le sentiment de sa dignité froissée. Le général était faible; il avait toujours été dominé : il comprenait bien d'ailleurs que l'âge venait, que le temps des triomphes était passé, et que sa femme serait sa aernière conquête.... Puis il avait une horreur profonde, insurmontable de la solitude : il lui fallait quelqu'un auprès de lui; s'il n'avait plus Nadine^ il n'aurait personne!
C'en était assez pour le soumettre et le dompter. Il n'en avait pas fallu davantage à une créature habile pour la rendre bientôt maîtrespe absolue de la situation. Mais si elle connaissait la faiblesse de son mari, elle connaissait aussi les retours soudains et brusc[ues dont il était capable, elle comprenait toute Faflfection qu'il devait porter à une femme comme lady Mac-Lean, quand cette femme était sa fille, et elle devinait tout l'empire qu'à son tour elle prendrait sur lui. Stella voudrait se venger : elle consommerait sa ruine ! Nadine n'avait apporté qu'une dot insignifiante, et la validité de son mariage pouvait un jour soulever de
grosses questions, qui, résolues contre elle, auraient de terribles conséquences. Elle était catholique, tandis que son mari appartenait à la religion que les Russes appellent orthodoxe. Je ne vais pas jusqu'à prétendre, ainsi que quelques-uns l'ont affirmé, que, dans ces mariages, vus quelquefois d'assez mauvais œil par l'autocrate, empereur et pape, qui gouverne avec le même pouvoir à peu près absolu les corps et les âmes, on laisse à dessein glisser à travers les formules des actes officiels d'imperceptibles nullités, découvertes à propos par l'œil perçant des docteurs et des casuistes, et au moyen desquelles les hommes dénouent, quand ils le veulent, ce que Dieu avait lié pour toujours. Mais cela s'est vu, et les exemples ne manquaient pas au souvenir de Nadine : ils suffisaient à l'effrayer ; elle connaissait les façons d'agir de ses maîtres. Elle eut du moins assez d'empire sur elle-même pour ne pas laisser voir ses craintes : elle prit une contenance calme et attendit.
Cependant le général, après avoir congédié le moujick, expliquait à sa fille comment, rappelé tout à coup dans le Caucase, il avait été obligé de partir au milieu d'un voyage qu'il faisait en Russie, sans même avoir eu le temps de revenir l'embrasser. Il avait bien écrit à dame Angéla une ou deux fois — autant qu'il avait pu; mais la guerre du Caucase n'était pas précisément une promenade militaire; elle avait ses nobles dangers; elle avait surtout ses lenteurs.
Les Russes opt depuis longtemps emprunté à Dieu un de ses plus majestueux attributs : ils sont patients comme s'ils étaient éternels. Ils ne comptent le temps pour rien. Le malheureux père devait bientôt l'apprendre à ses dépens. Parti pour deux ans, il en était resté dix sur les frontières de l'Europe et de l'Asie. Une blessure et une longue captivité, en l'empêchant de communiquer avec les siens, avaient ajouté une douleur de plus à ses douleurs. Rendu à lui-même, il s'était jeté avec une folle, mais, hélas I trop inutile ardeur sur les traces de sa fille : il retrouvait bien parfois quelques indices d'elle; mais il avait le malheur d'arriver partout trop tard. A Lugano, il avait appris la mort d' Angéla.
Mais Angëla, sans doute, n'avait pas senti le besoin de faire de confidences, car aucun de ceux à qui le général s'était adressé n'avait pu lui donner de renseignements suffisants. On lui avait dit seulement que dame Angéla était un jour partie pour le midi, avec sa pupille, et qu'elle était revenue sans elle. L'Italie est grande, et le signalement des deux femmes était bien vaguement donné. Naples et Rome inutilement fouillés n'avaient rien révélé. Quelques détails, avidement recueillis à Florence, pouvaient se rapporter à celle qu'il cherchait. Mais qu'ils étaient loin d'être rassurants pour un père!
On parlait d'un engagement au théâtre; d'un certain bruit qui s'était fait autour d'un jeime nom, d'un jeune talent, d'une jeune beauté; puis d'un enlèvement, la veille même du jour fixé pour les débuts, dans des circonstances tout à fait mystérieuses. Cette nouvelle avait été pour le pauvre père un véritable coup de foudre, et à partir de ce moment, il avait toujours tremblé pour sa fille. Mais le secret désir de son cœur n'en avait pas été moins vif, ni sa blessure moins saignante, ni son regret moins amer. Où retrouver dans ce vaste monde celle qui, peut-être, avait changé de nom? où et comment? Àhl pour un homme qui avait comme lui le sentiment de l'honneur, pour \m homme qui voulait adorer sa fille tout autant que l'aimer, quelle perspective désolante! A partir de ce moment, il était tombé dans une sorte de mélancolie dont rien ne l'avait pu distraire.
Nadine, à ces derniers mots, ne réprima point un léger mouvement de surprise, et un imperceptible pli sur sa lèvre mince sembla protester contre l'affirmation de son mari; cette ombre de sourire laissait deviner que Baratine n'avait pas demandé mieux que d'oublier sa fille.... au moins pendant quelque temps.
Le général aperçut-il ce jeu de physionomie? Je ne sais, mais on eût dit qu'il voulait y répondre, car il ajouta aussitôt:
« J'essayai de me consoler par le mariage ; mais Dieu n'a pas béni cette union qui devint sans amour et resta sans enfants.]»
Ici Nadine ne put s'empêcher de relever la tête et de regarder son mari.
cPlns que jamais, continua le général, plus que jamais je te retrouvais dans ma pensée: toi seule habitais mon âme, mais sans me donner la force dont j'avais besoin, puisque tu n'étais pas là, et qu'à mes autres chagrins, j'ajoutais encore celui de te pleurer.
— Que vous avez donc soufifert I fit Stella en prenant sa main, qu'elle porta brusquement à ses lèvres.
— Te dirai-je maintenant, continua Baratine, tout ce que je ressentis en te voyant? Ohl je te reconnus bien vite : tout en moi me (usait que tu étais ma fille; je n'eus pas même un instant de doute. Ne ressembles-tu point à la pauvre femme qui fut ta mère? Tu as sa taille élégante, le vif éclat de son teint et le timbre charmant de sa voix. Pourquoi ne t'ai-je pas tout d'abord et devant tous appelée ma fille ? Tu le comprendras, toi qui as toutes les délicatesses : c'est à cause d'elle! — et il montra Nadine, — à cause d'elle qui vient de nous ofifenser tous deux; ah! je savais déjà qu'elle ne m'aimait point; mais moi je l'avais aimée, et je respectais le souvenir de mon amour. Elle ne pouvait prendre ombrage de ta naissance : tu avais vingt ans quand je l'ai connue! mais je voulais l'accoutumer à toi, la préparer doucement et avec toutes les précautions de i'afifection vraie à te recevoir et à te traiter comme ma fille.... Tu vois comment je suis récompensé d'une sollicitude dont le premier résultat devait être de me priver du plaisir de t'embrasser plus tôt! Puis, s'il faut tout dire, je voulais aussi, tu me le pardonneras, chère fille que je retrouvais inconnue après de si longues années passées loin de toi, je voulais savoir....
— Si j'étais digne de vous, fit Stella, achevant la pensée de son père.
— Eh! sans doute : il pouvait y avoir pour moi un plus grand malheiu» que celui de t'avoir perdue!... Savais-je ce que la vie avait fait de toi? Si tu avais été une de ces femmes légères et méchantes comme il y en a, si tu avais été une de ces créatures froides et sans cœur comme il s'en rencontre.... je serais reparti, la mort dans l'âme, sans Savoir seulement adressé lapa-
rôle. Mais Dieu a jugé que mes épreuves avaient duré assez longtemps , et la fille qu'il m'a rendue est celle que j'eusse choisie entre toutes. »
En achevant ces mots, le général prit la tête de Stella et appuya ses lèvres sur le front de sa fille avec la pure ivresse de l'amour paternel, le plus pur de tous les amours, parce qu*il est le moins égoïste.
«Voyons, père (c'était la première fois que Stella donnait ce nom au général, et elle le lui donna en italien, ajoutant ainsi la caresse de l'idiome à la caresse du mot), voyons, père, il ne faut pas qu'il y ait aujourd'hui des malheureux près de nous et par nous.... vous voyez comme elle souffre; c'est votre femme; il faut lui dire une bonne parole.... allons, tout de suite!»
Comme tous les hommes faibles, le général avait parfois de terribles colères; cette fois l'accès avait été fort, et les orageux frémissements de la passion n'étaient pas encore complètement apaisés.... Les derniers grondements de son courroux faisaient entendre en lui comme ces lointains éclats de la foudre qui, avant de s'éteindre dans le silence, troublent encore le ciel. Mais ces emportements avaient moins de durée que de violence.
Cependant Nadine, comme si elle se fût peu à peu laissée aller à l'affaissement d'une douleur vraie ou feinte, s'était jetée sur un divan dans une pose pleine de grâce et d'abandon : on l'apercevait de trois quarts, bien éclairée par la lampe qui tombait d'aplomb sur ce visage de camée, au profil pur et fin, et illuminait sa joue pâle, sur laquelle un sillon de larmes — de ces larmes complaisantes et faciles que les femmes ont toujours à leur service — scintillait comme im ruisseau d'argent sous un doux clair de lune ; sa tête inclinée reposait sur une de ses mains; l'autre bras pendait languissamment au long de son corps.
Nadine était-elle belle ? Si nous ne l'avons point encore dit, c'est que nous nous sentons véritablement incapable de décider la question par nous-méme. Elle était grande, un peu maigre, mais d'une structure si élégante qu'aucune maigreur ne pouvait la faire paraître disgracieuse. Ses lèvres étaient beaucoup trop
tninces pour qu'un observateur se déclarât complètement rassuré sur sa bonté; mais elles étaient teintées 4'un carmin si vif qu'on les regardait tout d'abord; il y avait plus que de la ûnesse, il y avait de la ruse, peut-être de l'astuce dans les plis de sa bouche, qui ne semblait pas faite pour épancher un cœur en d'intimes -confidences.
Son visage avait cette blancheur particulière à laquelle les rousses ont permis qu'on donnât leur nom : -elle rappelait ce beau grain du marbre de Paros, qui se laisse pénétrer par la lumière, qui l'absorbe, et paraît ensuite intérieurement éclairé. Son nez aux ailes mobiles, un peu long, presque droit, effilé et mince; son front proéminent sur le devant, mais, sur les tempes, plutôt aplati que bombé, tout cela révélait chez elle en même temps l'énergie de la volonté et la sécheresse du sentiment.
Des cheveux d'un blond trop ardent, ramenés en avant par une tresse à la Gérés, très-artistement nouée, achevaient cet ensemble qu'il était impossible de ne point remarquer. On comprenait bien que cette femme pouvait être aimée et qu'elle devait l'être; mais quelque chose vous avertissait aussi qu'il ne fallait pas souhaiter de l'aimer. Elle n'avait point ces grâces anectueuses et cette tendresse d'âme, sans lesquelles l'intimité reste à jamais sans charme; tout révélait chez elle la raison froide et le calcul. De pareilles femmes n'ont Jamais fait le bonheur de personne. Parfois cependant elles inspirent des passions violentes, car elles ont tout 'Ce qu'il faut pour troubler le cœur des hommes et allumer en eux des flammes qui ne s'éteignent plus. Le général était dominé par elle, et il subissait son empire avec une docilité d'enfant. Ceci, du reste, est une remarque que chacun a pu faire : le plus cruel châtiment des hommes qui ont trop aimé les femmes, c'est d'être <ïondamnés à les aimer trop longtemps. Ils ne peuvent pas finir ce qu'ils n'auraient pas dû commencer.
Aux séductions de sa beauté, Nadine ajoutait celle de l'intelligence, qui n'est pas la même chose que l'esprit, et une habileté suprême dans la pratique de la ^e. Personne ne savait verser comme elle, d'une main
Iilus savante et à des doses plus habilement calculées^ e philtre enivrant de la flatterie et des louanges.
Elle-même avouait souvent en riant que c'était surtout par là qu'elle prenait les hommes, et elle en rencontrait peu qui fussent assez forts pour résister au doux poison qu'elle leur offrait. La tête de Baratine avait dû promptement tourner. Nadine, qui n'était pa» riche et qui l'avait su de bonne heure, de bonne heure aussi sentit le besoin d'être habile en l'art de plaire : elle avait fait l'étude raisonnée de la séduction, et elle eût pu joindre la théorie à la pratique. Dans l'une comme dans l'autre, il est certain que peu de femmes l'eussent égalée. Elle n'eût été surpassée par aucune. Que l'on ne s'y trompe point : cet art dangereux n'est point à la portée de tout le monde. H exige un mérite simple et varié : tous ne boiraient pas au même verre. Naaine présentait aux délicats des coupes d'or ciselé. Il est vrai qu'elle avait rarement besoin de tant de précautions; car, hélas I en fait d'adulation, l'on ne se montre pas généralement bien difficile, et ce n'est pa» à la qualité que semblent tenir la plupart des hommes.
Mais Nadine avait un don précieux. C'était une pénétration remarquable : elle vous devinait, pour ainsi dire; avec elle, vous n'aviez pas besoin de parler; avant que vous n'eussiez pris la peine d'exprimer vosidées, elle les connaissait déjà mieux que vous, et ellesavait vous les rendre à vous-même comme siennesavec une habileté rare. Vous étiez naturellement enchanté de vous rencontrer dans un si touchant accord avec une aimable jeune femme.
oc C'est la sympathie!» répondait Nadine, tantôt en riant, tantôt en baissant modestement ses beaux yeux,, selon qu'elle avait affaire à un cœur simple ou bien à un esprit défiant.
. C'est précisément par cette sympathie charmante, si habilement amenée dans le discours, mais absente de son cœur, qu'elle avait induit le général en tentation de mariage, cmq ou six ans auparavant, quand, hélas I il était déjà plus fait pour les rôles de père que pour ceux de mari ou d'amant. Une fois en possession de cette piquante créature, dont la loi le déclarait, avec
sa naïveté officielle, le seigneur et maître, Baratine ne tarda point à s'apercevoir de la faute qu'il avait commise, et l'humeur altière, non moins que la sécheresse de sa femme, lui firent regretter plus d'une fois de ravoir tant aimée.... et pourtant il ne pouvait se guérir de son amour.
c Pauvre pèret» pensait Stella en suivant à leurs traces sur son visage les émotions changeantes qui bouleversaient l'âme du général.
€ Madame, nous partons!:» dit celui-ci à sa femme. n ne voulut point la regarder; mais il n'y avait déjà plus de colère dans sa voix.
Puis, se tournant vers lady Mac-Lean :
cJe reviendrai demain, ma fille, te demander à déjeuner; nous aurons à causer longuement de notre avenir. Je t'ai bien longtemps négligée, pauvre-enfant; tu verras si je sais réparer mes torts.»
Les deux époux sortirent, et lady Mac-Lean resta seule.
Stella, depuis longtemps tourmentée de mille soucis, avait besoin de bonheur. Cette soirée lui en donnait : aussi son cœur s'attendrit involontairement, et, sous sa paupière depuis longtemps sèche, une larme brilla et mouilla ses cils. Oh I dans ce moment, elle n'eût voulu faire de peine à personne : elle avait le bonheur bon. Elle devinait tout ce qu'il y avait d'affectueux et de dévoué dans l'âme de son père : avec un tel père, sa vie allait prendre une face toute nouvelle, cet isolement, dont elle avait tant souffert, allait cesser; elle rentrait dans la famille; elle n'était plus une enfant du hasard; elle aussi pouvait nommer son pèrel
Ce mot de famille devait, par une association d'idées toute naturelle, reporter sa pensée sur celui par lequel, un jour, la famille se compléterait pour elle.... Il y avait par le monde un cœur bon, noble et dévoué, qui
s'ofiî'ait à son cœur, dont le plus ardent désir était de lui consacrer sa vie; longtemps la crainte avait imposé silence à son amour.... Encouragé par elle, il avait parlé, et, après lui avoir donné tous les droits à l'espéran^, eUe s'était montrée envers lui fantasque, injuste et cruelle. Elle ne se rendait plus exactement compte à elle-même de ce qu'elle avait fait.... de ce qu'elle avait voulu faire.... elle sentait seulement qu'elle avait eu tort; mais elle se disait qu'elle aimait assez pour réparer ses torts!
Après cette petite capitulation de conscience, lady Mac-Lean se coucha dans sa joie.
Je n'ai jamais compris que l'on osât s'endormir quand on est heureux : sait-on comment on se réveillera? Le bonheur est aussi inconstant qu'il est rare. Il est pareil à cet oiseau de paradis, qui, dit-on, ne se pose jamais, vivant, chantant, aimant dans l'air, cette patrie des oiseaux. Tout semble dit sur les fragilités de la vie; mais elles sont si grandes et nous apportent des revers si soudains, que tout reste à dire encore. cSi j'aimais, s'écrie un poète persan, je ne rouvrirais point les bras dans lesquels j'aurais une fois enfermé ma bien-aimée I è
Ces idées vinrent-elles dans un rêve à l'âme de lady Mac-Lean? Je ne sais, mais elle se réveilla bientôt; un sang brûlant coulait dans ses veines agitées; des émotions toutes nouvelles soulevaient sa poitrine, et elle se sentait envahie par im vague sentiment de crainte qu'elle n'avait jamais connu. Une fois chassé de ses yeux, le sommeil ne revint plus. Elle se releva, se mit à son piano, et chanta pour elle, pour le silence et la solitude. Tout son répertoire y passa, depuis le fameux air de Stradella^ qui, chez Mme de Forgach, avait commencé son succès dans le monde parisien, jusqu'à la romance apportée la veille par M. de Maldive. Elle entendit le coup de deux heures à l'horloge de quelque église du voisinage, dont l'air sonore de la nuit promenait les vibrations par-dessus les arbres du jardin. Elle referma brusquement ses cahiers : elle allait refermer son piano; ses doigts se posèrent une fois encore sur les touches, au hasard, presque machinalement.
Les vagues accords qu'elle en tira lui rappelèrent tout à coup cette fantaisie, née de son cerveau et de son cœur quelques jours auparavant, et dont Sergi avait été le prétexte.
Elle ne l'avait point écrite, mais elle s'en souvenait assez pour la jouer. La musique a cela de tout particulier, qu'elle donne à nos sensations une intensité et une puissance que nous demanderions en vain aux autres arts. Celui-là est le maître des cœurs.
Ce fut, pour ainsi dire, une évocation de Sergi : il lui sembla qu'il reparaissait devant elle. Elle le revit tel qu'il était, avec sa timidité, sa mélancolie, sa tendresse et sa passion. Elle se rappela en même temps les joies profondes, mais trop rares, que ses bontés avaient parfois données à son jeune amoureux, et les trop réels chagrins qui les avaient presque toijgours suivies. Un peu de remords vint se mêler à ses souvenirs : si le comte Imériefif se fût tout à coup présenté à ses regards, un mouvement généreux l'eût emportée vers lui, et elle n'aurait pas rougi d'implorer son pardon.
Cependant, le froid prit ses pieds nus, et des frissons coururent sur ses épaules, que le peignoir léger ne défendait guère* Elle se remit au lit, mais elle dormit peu et dormit mal.
Le lendemain, vers dix heures, sa camériste, une Française élevée à l'école des soubrettes futées de la comédie de Marivaux, et qui regardait comme un devoir de sa profession de connaître les secrets de sa maîtresse, vint lui présenter, sur un plateau d'argent, une lettre qu'elle avait tournée et retournée dans tous les sens, en l'apportant de l'antichambre au salon. L'enveloppe mince était maculée de timbres de cinq ou six postes étrangères.
SteUa frémit en reconnaissant l'écriture du comte Imérieff.
«De lui! s'écria-t-elle, mon Dieul où donc est-il?» Elle déchira l'enveloppe et dévora les premières lignes d'un seul regard, puis elle s'arrêta pour essuyer ses yeux.
< Je vous ai obëie, madame, disait la lettre, datée de Varsovie. J'ai obéi, sinon à vos paroles, qui avaient encore quelque pitié de moi, du moins à vos pensées crueUes.... Vous devez être contente : j'ai déjà mis la moitié de l'Europe entre vous et moi. J'y mettrai la moitié du monde. Mais qu'importe, si je change de cid et non pas d'âme; si partout je dois être suivi de votre fatal souvenir.... An I ne me croyez pas, madame, je veux vous tromper.... Je voudrais me tromper moimême.... Ce souvenir maudit et adoré sera le dernier.... il est déjà le seul bonheur de ma triste vie.... A la distance où nous sommes, j'ai le droit de vous dire la vérité. Je suis parti parce que je devais partir.... Mais je ne sais comment j'ai pu vous quitter sans mourir de douleur.... Vous quitter! ce fut là le suprême effort de mon courage.... Je me sentais incapable de vivre plus longtemps près de vous.... Je ne vous accuse pas : soyez heureuse, brillante, fêtée, adorée.... mais oue je ne le voie point. Vos triomphes n'ont pas besoin ae traîner des vaincus à leur suite, et j'ai moins de force que je ne l'avais cru.... Je ne me plains point : vous m'avez accordé plus que je n'avais espéré.... plus que je n'aurais osé vous demander jamais.... et ce qui d'abord avait dépassé mes vœux, bientôt n'a plus suffî à mes désirs. Ainsi sont faits les cœurs d'homme ! Je ne suis ni fou ni injuste. Je sais que rien ne vous attachait à moi; que rien ne nous engageait l'un à l'autre.... Et pourtant, n'était-ce point des liens, tant de douces paroles échangées, tant d'aveux brûlants que vous n'avez point repoussés! Vous ne saurez donc jamais tout le mal que peuvent faire un regard et un sourire?... Ah! si au moins j'avais pu emporter avec moi, pour les entendre encore, pour les entendre toujours, les enchantements de votre voix, qui m'ont tant de fois ravi! Pourquoi avez-vous mêlé mon nom à l'inspiration la plus charmante de votre âme? Vous preniez
donc un plaisir cruel à troubler ma jeunesse? C'était peine inutile, et mon cœur vous eût bien aimée tout seul! Vous souvenez-vous, Stella, de notre dernière causerie heureuse? C'était le soir, soirée bénie! nous étions seuls, dans votre petit salon bleu; vous au piano, chantant à demi-voix ces mélodies russes, qui me remuaient rame; moi à vos pieds, vous écoutant, vous regardant.... Souvent une main vous suffisait.... je tenais l'autre, je la couvrais de mes baisers; elle semblait les rendre à mes lèvres.... vous ne me repoussiez pas, ce jour-là. Depuis.... Ah! pourquoi avez-vous changé, quand je suis resté le même? Vous voyez bien que je devais partir!
«Encore un mot, pourtant! Si je vous ai offensée^ nardonne:&'moi ; si mon souvenir vous est pénible, oubliez-moi. Je n'aurais voulu apporter que des joies dans votre vie ; et maintenant, adieu ! un long, un éternel adieu! — J'ai franchi d'un trait les cinq cents lieues qui séparent Paris de Varsovie.... Les roues qui m'emportaient broyaient mon cœur, et je trouvais que ces roues fatales ne tournaient pas encore assez vite.... et maintenant, au moment d'entrer dans cette Russie déserte, immense et silencieuse, d'où l'on n'est jamais sûr de revenir, je frissonne, j'hésite, je m'arrête.... et une fois encore je me retourne vers vous.... Ne craignez rien. Vous ne me reverrez point. Tout est fini: ceci n'est qu'une halte suprême dans la vie que je vais abandonner pour toujours.... Et je m'étais plaint de ma destinée.... et m'étais imaginé que j'avais souffert.... Ah! je sais maintenant qu'un homme ne peut être heureux ou malheureux que par une femme : moi que par vous !.... Adieu! Cette lettre vient de rouvrir toutes les blessures de mon cœur. Que vais-je devenir? Dieu le sait: je ne le sais point, et ne m'en inquiète guère! Je pourrais
S rendre à présent la devise de cette àme inconsolée, ont un jour nous lûmes tous deux l'histoire avec des larmes dans les yeux :
«Bien ne m'est plus; plus ne m'est rien!:»
Stella lut cette lettre d'un coup d'œil, comme on avale d'un trait et sans reprendre haleine une coupe empoi-
sonnée. Elle ne la comprit pas bien tout d'abord; elle voulut la relire : il lui sembla qu'elle avait un voile devant les yeux; les lignes fatales s'entrecroisaient et se confondaient les unes avec les autres; il y avait de& mots qui lui paraissaient vides de sens; d'autres brillaient comme s'ils eussent été écrits avec du feu. Jamais peut-être lady Mac-Lean n'avait éprouvé une émotion plus violente. Après être restée quelques minutes les deux mains jointes sur ses genoux, dans une immobilité marmoréenne, elle reprit la lettre tombée à ses pieds, dompta, à force de volonté, le tressaillement nerveux qui l'agitait, et recommença de lire, ligne par ligne,, mot par mot, s'arrêtant après chaque phrase, qu'elle entrecoupait d'interpellations douloureuses. « Ainsi, tout est bien fini, dit-elle en achevant sa lecture ; il est parti pour un de ces voyages dont on ne revient pas.... Il s'agit maintenant d'une séparation étemelle.... Je ne le reverrai plus.... et c'est ma faute I»
Dans 1 égoïsme naturel à toutes les grandes douleurs,, Stella n'avait vu tout d'abord que son malheur à ellemême : je veux dire l'absence de celui qu'elle aimait. Peu à peu, cependant, quand le calme se fit en elle et que ce premier apaisement qui suit toujours les crises violentes eut rendu quelque liberté à son esprit, ce ne fut plus d'elle seulement qu'elle s'occupa, mais de lui; de lui, c'est-à-dire de ce cœur tendre, affectueux et bon, qu'elle avait pris un cruel plaisir à déchirer de ses propres mains; elle comprit, ou plutôt elle ressentit les tortures secrètes de son amour méconnu; elle se demanda où il était maintenant, ce qu'il allait devenir, à quelles épreuves serait condamnée cette existence qui n'avait guère compté ses jours que par ses malheurs. Il ne lui était plus permis maintenant de se faire illusion : la vérité lui apparaissait tout entière, et elle voyait partout des abîmes sans fond. Elle ne se disait plus : Je suis malheureuse I Elle se disait : Je suis méchante 1 Et pour elle, ce mot-là était cent fois plus terrible que l'autre. Elle se disait encore : J'ai rencontré celui que j'aurais dû choisir; d'un mot, je pouvais faire de lui le plus heureux des hommes et de moi la plus heiu^euse des femmes, et sans raison, sans
motif, sans excuse, uniquement parce qu'il était bon et que je suis mauvaise, j'ai désolé sa vie. Affliger qui nous aime, n'est-ce pas là pour une fenmie le plus grand des crimes?
Lady Mac-Lean s'abandonna longtemps à ces réflexions poignantes dont rien n'adoucissait l'amertume. Après une heure de cette atonie accablée dans laquelle les grandes douleurs nous jettent et nous emprisonnent, elle se leva du divan; elle essaya de marcher et voulut descendre au jardin. Elle espérait que le mouvement et Tagitation physique donneraient quelque trêve à ses soucis dévorants. Cette espérance fut trompée. Pareille à ces flammes que l'on active en les agitant, la douleur de Stella s'aviva dans la lutte qu'elle essayait contre elle. Une des premières conséquences du choc qu'elle venait de subir, ce fut de la rendre beaucoup moins sensible à la joie si grande qu'elle avait d'abord éprouvée en retrouvant son père. Elle était maintenant incapable de goûter aucune espèce de bonheur.
Cependant le général, qui sans doute avait fait la
£aix avec sa femme, arriva dans la matinée chez lady [ac-Lean. Son œil de père fiit frappé tout d'abord de la pâleur que l'insomnie avait laissée sur le visage de Stella; il vit ses yeux gonflés et sur ses joues la trace brûlante des larmes :
«Stella, mon enfant, qu'as-tu donc? Tu as pleuré I Qui t'a fait pleurer? Il ne faut rien me cacher, maintenant que je suis ton père....
— Où est le comte Imérieff?» lui demanda Stella d'un ton bref et en le regardant dans les yeux.
Le général reconnut son sang:
€ÂhI c'est donc pour Sergi cpe tu pleures?:»
Stella ne répondit rien; mais elle fit un signe de tête, pendant qu'un soupir soulevait sa poitrine.
cQue n'as-tu parlé plus tôt? Imérieff est parti; il a quitté la France pour longtemps — pour toujours, peut-être.
— Ahl mon père, que je suis malheureuse!
— Gomme tu l'aimes!
— De toute mon âme, répondit-elle, en cachant sa tète sur l'épaule du général.
— Et tu ne le disais pas! et, jusqu'au dernier moment, tu as manqué de confiance!
— Et à qui donc l'eussé-je dit? Vous parlez de confiance; mais, hier encore, n'étais-je pas abandonnée du monde entier?
— Tu as raison, ma fille!»
Et, comme s'il eût été accablé par les reproches qu'on ne lui faisait point, — mais qu'il se faisait, — le général courba le front.
c Oh ! mon père, mon cher i>ère, je ne veux pas q\ie le chagrin me rende injuste; je ne vous accuserai jamais, je ne me plaindrai jamais; si je ne puis pas vous cacher que je souffre, c'est que ma souffrance' est plus forte que ma volonté : pardonnez-moi !
— Eh! ma pauvre fiUe, que veux-tu donc que je te pardonne? J'ai eu tort, puisque tu es malheureuse; ce n'est pas toi qui m'accuses, ce sont tes larmes ! :»
£t le général, avec la bonté la plus touchante, — la bonté de la force, — avec une tendresse et des caresses de mère, essuya les pleurs qui ruisselaient encore sur les joues de Stella.
Bientôt, avec cette obstination douce qui nous invite aux confidences et qui finit par nous ravir les secrets que nous voulions tenir cachés au plus profond de nos cœurs. Baratine recommença ses questions. Lady Mac- Lean lui raconta la vérité, toute la vérité. — Elle lui dit comment était né son amour, quel charme elle avait trouvé à cette lointaine et silencieuse adoration d'une jeune âme; elle avoua les épreuves auxquelles elle l'avait soumise, elle ne dissimula point ses torts; elle ne nia point qu'elle ne lui eût donné le droit de montrer quelque exigence, et elle esquissa assez fidèlement la dernière scène qui avait amené leur séparation. Puis, après s'être loyalement accusée, elle essaya de se jus-
tifier : une femme ne veut pas paraître trop longtemps avoir tort.
En admettant que Sergi eût le droit de se plaindre, devait-il donc lui tenir si longtemps rigueur? Peut-on, quand on aime, se montrer si difficile? Une querelle d'amoureux n'est pas un procès à faire juger par devant arbitres; l'important est de se réconcilier, et non pas de chercher qui a tort ou raison. L'explication entre eux avait été assez vive; Stella avait l'âme fière, et elle n'était point habituée à voir un homme, même celui qu'elle aimait, lui faire des conditions : elle en dictait et n'en recevait pas. La disparition de Sergi, qu'elle n'avait pas revu le lendemain de leur querelle, lui avait causé plus de dépit que de crainte; elle ne pouvait croire qu'il tardât à revenir.... il était impossible qu'il ne fît point les premiers pas : il l'aimait tanti Elle avait donc attendu; mais elle avait attendu vainement : elle s'était enfin décidée à écrire ; elle avait fait porter son billet chez lui. Mais, au lieu de la réponse espérée, elle avait reçu le lendemain, quand vingt-quatre heures avaient encore aiguisé son impatience et irrité son attente, cette fatale lettre de Varsovie qui l'avait plongée dans le profond chagrin où son père venait de la surprendre.
Maintenant il savait tout.
Baratine ne pouvait douter ni de la profondeur, ni de la vivacité de l'amour de sa fille, arrivée à l'état de crise que fait la passion; mais il prévoyait les difficultés et les obstacles de toutes sortes qui allaient se dresser entre les deux amants, et il ne savait comment les vaincre. U se promenait donc à grands pas sans rien dire dans le salon de lady Mac-Lean.
«Eh bien! père, fit Stella au bout de quelques instants, est-ce que vous désapprouvez mes sentiments pour le comte ? C'est cependant une loyale et noble nature. Il m'aime. On prétend qu'il n'est pas riche; mais je le suis assez pour deux.
— Ehl mon Dieu, la question n'est pas là; je suis riche aussi, moi, et je suis ton père. Mais Imérieff est fier comme tous les grands cœurs qui ont été malheureux. Il faut le lui pardonner : la fierté, ma fille, est la
dernière vertu du pauvre. J'ai su, hier, à l'ambassade, que Sergi voulait rejoindre l'armée du Caucase.
— Alors, il est perdu pour moi?
— Perdu, non; mais risqué.
— Et c'est moi qui l'ai voulu I Mais étes-vousbien sûr ?...
— La femme du premier secrétaire vient de lui envoyer une lettre pour le prince-lieutenant qui commande à Tiflis. »
Stella ne répliqua rien : elle se rassit avec un calme qui effraya son père, et, les paupières baissées, elle parut s'absorber dans une contemplation douloureuse. Baratine s'approcha d'elle et posa le doigt sur son front. Le père et la fille échangèrent un seul regard. Lady Mac-Lean était extrêmement pâle; un léger frémissement agitait ses lèvres; ses yeux étaient secs et brûlants. Baratine comprit tout ce qu'il y avait de p<Hgnant dans ce désespoir farouche, et il en eut peur. Il s'assit à côté de Stella, et, passant un bras autour de ses épaules :
«Ne peux-tu point pleurer? lui demanda-t-il d'une voix émue et douce; les larmes te feraient du bien.
— Rien à présent ne saurait plus me faire du bien !
— Allons! du courage : il ne faut pas se laisser abattre; il reviendra, nous le retrouverons.... cette fois, tu ne le laisseras plus partir ?....
— Oh! non!» dit-elle, en joignant ses deux mains sur les bras de son père.
Elle eut, à cette seule pensée du revoir, un éclair dans les yeux; un souffle de vie passa sur elle, et un rayon de bonheur la transfigura.
«Comme elle l'aime!» pensa le général.
Sans doute, en ce moment, son souvenir se reporta sur une époque de sa vie, où lui-même avait connu ces émotions de l'amour, si ardentes et si profondes qu'auprès d'elles tout le reste n'est rien, car une sorte d'attendrissement se peignit sur son fier et mâle visage. Cette exaltation de lady Mac-Lean fut aussi fugitive qu'elle avait été soudaine, et, secouant mélancoliquement sa belle tête :
«Oh! mon père, vous êtes bon, dit-elle, vous cherchez à me tromper!»
Baratine entrevit d'un coup d'œil tous les périls et toutes les épreuves qui attendaient sa fille, et il trembla. Même avec la prudence la plus consommée, même alors que l'on s'efforce de conduire loin des orages la barque fragile qui porte un grand amour, le naufrage est toujours possible; il est souvent probable.... Qu'est-ce donc, lorsque soi-même on a pris plaisir à la précipiter au milieu des écueils?
Le général était loin de partager les illusions à l'aide desquelles il essayait de consoler les chagrins de Stella. 11 avait compris l'irritation secrète du jeune comte. Il le connaissait mieux qu'elle, et il était plus capable de saisir les nuances délicates et fines de cette organisation dont la sensibilité était un peu maladive, qui réunissait en lui tous les extrêmes, et qui pouvait tomber tout à coup de la confiance la plus complète dans le découragement le plus absolu. Avec ces êtres nerveux, difficiles à manier, la main d'une femme n'est jamais ni trop souple ni trop délicate.... et la main de lady Mac-Lean avait été bnisque et violente I
La guerre du Caucase était en ce moment dans sa période la plus criticjue. Le czar voulait frapper un coup décisif : la lutte allait prendre des proportions formidables. Quand même il l'aurait voulu, Sergi n'eût pu songer à quitter l'armée, où, sur sa demande, il venait de rentrer. Il n'y avait pas moyen de songer à le faire rappeler. Les impressions du général se trahirent malgré lui sur son visage.
«N'essayez pas de feindre, dit-elle à son père, avec un accent où perçait un reproche timide; vous ne pourriez pas, et cela me ferait plus de mal encore.
— Eh bien, soitî tu as raison; je te crois capable
d'entendre la vérité : tu Tas laissé partir; c'est tant mieux. Tu n'as rien tenté pour lui faire oublier, quand tu le pouvais, la patrie et la gloire : je m'en réjouis; à la place de cette destinée âpre, pleine de dangers, mais noble et virile, tu pouvais mettre le bonheur, et tu ne l'as pas fait, c'est bien I Puisque tu ne l'as pas détourné de sa route, qu'il marche droit et jusqu'au bout. C'est ainsi qu'on devient homme I
— Mon père! vous voulez donc achever de me décourager?
— Dieu m'en garde! Tout à l'heure tu m'accusais de vouloir te tromper; peut-être n'avais-tu pas tout à fait tort? A présent, je te parle comme à une femme capable de regarder la vie en face et de porter ses épreuves. Oui, il faut te résigner à une absence qui sera longue, mais que j'essayerai du moins d'adoucir pour toi.
— Ah! il n'y a qu'un seul remède à l'absence.... c'est le retour.
— Le retour est impossible maintenant; mais j'ai là-bas des frères d'armes, des amis; je veillerai de loin sur Sergi; je l'entourerai d'invisibles protections : il va faire un chemin rapide.
— Je le connais, ce chemin-là : c'est le chemin du danger !
— Le danger est la poésie de la guerre.»
Toutes ces raisons ne parvenaient point à convaincre lady Mac-Lean, qui eût volontiers contraint Imérieff à sacrifier toute la gloire d'Achille pour le voir revenir une heure plus tôt auprès d'elle.
«Allons! dit-elle en courbant la tête, je comprends bien à présent que tout est perdu.
— Non, chère ingrate, puisque je te reste.
— Oh! mon père, dans quel moment je vous retrouve !
— Au bon moment, puisque tu as besoin de moi. Mais, mon enfant, c'est assez nous occuper du passé.... pour aujourd'hui du moins. Il faut maintenant que nous causions à cœur ouvert de nos projets d'avenir.»
Pour toute réponse, Stella fît un mouvement d'épaules. « Le mal est plus grand que je ne l'aurais cru, pensa
le général; mais, après tout, elle est jeune, et à son âge, ce n'est pas comme au mien, il n'y a point de cha^ grins inconsolables, s»
Comme il voulait à tout prix distraire sa fille de ses pensées d'amour, il lui parla de sa belle-mère. Le moyen était bien choisi.
«Nadine n'est pas aussi méchante qu'elle en a Tair, fit-il d'un ton qu'il essaya de rendre indifférent. Elle a regretté la scène un peu sotte qu'elle est venue te faire chez toi. Mais, que veux-tu? elle était jalouse!.... elle est souvent jalouse; c'est un défaut bien désagréable, mais qu'un mari doit savoir pardonner.
— Sans doute! répondit Stella, très-attristée de l'aveuglement de son père, mais ne voulant point pourtant le détromper, parce que la vérité lui eût été plus cruelle que l'erreur.
— Elle ne te connaissait pas, continua le général; elle ne savait pas tous les droits que j'avais à t'aimer : elle savait seulement que je t'aimais.... Ses emportements, sa colère n'étaient autre chose qu'un involontaire hommage rendu à ta beauté, à ta grâce.... et tu ne saurais lui en vouloir.
— Mais je ne lui en veux pas le moins du monde, :» reprit Stella, qui ne put s'empêcher de sourire de la façon à la fois ingénieuse et naïve dont le général essayait de justifier sa femme.
Baratine ne s'en tint pas moins pour un grand politique en voyant les choses prendre une tournure si favorable à ses secrets désirs, et il se regarda comme le plus fin des diplomates quand Stella lui eut promis de voir sa belle-mère et d'oublier généreusement son algarade de la veille.
«Je n'ai pas d'autre enfant que toi, reprit-il, après quelques instants de silence; ma fortune t'appartiendra. Malheureusement, je ne puis pas te reconnaître légalement, puisque je suis marié. Ce serait d'ailleurs trop pénible pour Nadine, qui est presque aussi jeune que toi. Ainsi, pour le monde — tu sais s'il est méchant — nous laisserons les choses comme elles sont.
— C'est ce qui me semble le plus sage» répondit lady Mac-Lean, très-disposée à faire toutes les conces-
sions possibles à son père, et •d'ailleurs peu désireuse d'aller se mettre sous la tutelle acariâtre d'une bellemère, après avoir goûté les douceurs d'une liberté absolue.
n n'y eut donc rien d'officiellement déclaré : et les relations du père et de la fille, tout en devenant plus frécpientes, ne changèrent point de caractère.
Baratine, ainsi qu'on Ta pu remarquer souvent chez les plus héroïques sabreurs, était, dans tous les détails de la vie intime, d'une insigne faiblesse.
Nadine avait repris sur lui tout son empire, mais elle ne luttait plus maintenant contre Stella; elle sentait trop bien où s'arrêtait son pouvoir. Le général adorait sa fille, qui lui rappelait les plus chers et les meilleurs souvenirs de sa vie. Il eût voulu lui faire oublier ses chagrins; mais la tristesse était maintenant comme le fond même de son âme, qu'elle pouvait bien cacher de temps en temps sous les fleurs d'une gaieté factice, mais qui devait toigours reparaître. Le temps n'y fit rien : au contraire I à mesure que les jours se succédant Téloignaient du fatal événement qui semblait avoir brisé sa vie, sa douleur devenait tout à la fois plus calme et plus profonde. Elle était trop femme pour ne pas deviner que, sous une feinte bienveillance, Nadine, qui avait tant de raisons pour ne pas l'aimer, cachait une hostilité habilement contenue, prête à éclater à la moindre occasion; mais Nadine était nécessaire au bonheur du général, dont les accès d'énergie n'étaient jamais de bien longue durée; aussi mit-elle toute sa prudence et toute son habileté à éviter jusqu'au prétexte d'un désaccord dont son père eût été la première victime. Nadine triomphait donc avec une orgueilleuse modestie, s'imaginant que sa rivale reconnaissait enfin sa supériorité, et s'inclinait devant elle.
Les trompeuses concessions de lady Mac-Lean ne venaient que de sa profonde indifférence pour les infiniment petits auxquels Nadine attachait l'importance d'une affaire d'État, et qui ne pouvaient inspirer cru'un suprême dédain à ime âme remplie d'amour et aévorée de regrets. Baratine, tout joyeux d'avoir retrouvé ^Ue sans perdre sa femme, eût goûté un bonheur
parfait si, trop souvent, la mélancolie de Stella n'eût projeté son ombre jusqu'à lui. Il essaya pour la guérir de tous les remèdes de Phomœopathie morale : ils restèrent sans effet. Même avec son père, elle évitait de prononcer le nom de l'absent; mais le général, qui ne craignait rien tant que ce silence farouche, lui en parlait souvent : il fallait bien qu'elle écoutât ! Imérien ne lui avait point écrit, et Baratine, en songeant à leur intimité, ne laissait point que de s'étonner de son oubli. Il ne savait comment l'expliquer à sa fille.
Stella désespérée eût voulu fuir le monde et s'enfermer dans une solitude absolue. Mais son père lui fit comprendre que si elle disparaissait ainsi en même temps que le comte, elle s'exposerait de gaieté de cœur à des commentaires malveillants. Il fallait les éviter dans l'intérêt de l'avenir. Lady Mac-Lean, que le malheur avait rendue timide, sentait qu'elle avait fait un mauvais usage de sa liberté; elle ne demandait pas mieux que d'abdiquer et de se laisser conduire. Elle revit donc celles de ses anciennes relations qui étaient restées à Paris.
Mais il était aisé de deviner que ce monde, jadis tant aimé, avait désormais perdu tout attrait pour elle. Elle y apportait autrefois toute la fougue de son ardente jeunesse; il semblait qu'elle entraînât tout avec elle; rien ne pouvait languir en sa présence; partout où elle allait, le plaisir marchait à sa suite. Ce besoin de charmer, au service duquel sa coquetterie mettait toutes les ressources d'une nature admirablement douée, donnait alors à son commerce un attrait singulier.
Après le départ de Sergi tout changea.
Seule, au milieu de la foule, elle semblait promener sa mélancolie dans un désert. Il eût mieux valu rester chez soi. Les femmes qui, d'ordinaire, ne sont pas précisément des modèles d'indulgence les unes pour les autres, ne se défendirent point, tout d'abord, de quelques railleries à mots couverts sur ce beau deuil que l'on portait d*un vivant. Si personne ne le nommait, c'est que tout le monde le connaissait. On croyait, du reste, que ce chagrin passerait vite.
H n'en fut rien.
Cette douleur s'imposa par sa constance, et sa durée la fit respecter. Il y eut bientôt une réaction en faveur de la belle désolée, et celles-là mêmes qui auraient été les premières à contester les mérites d'une rivale, s'empressèrent de les proclamer dès qu'elles crurent n'avoir plus à les craindre. Elles donnaient ainsi une preuve de générosité oui ne leur coûtait rien, et se montraient justes sans danger.
Deux hommes avaient suivi avec un intérêt singulier cette nouvelle manifestation du caractère de Stella. C'étaient M. de Maldive et don Ramon. M. de Maldive avait pris la chose assez légèrement, ainsi qu'il convenait à sa nature sceptique; il n'avait jamais eu qu'un amour de tête : ce sont les plus faciles à guérir. Lady Mac-Léan n'avait pas fait une impression bien profonde sur cette âme mobile, où tout passait, où tout glissait; il avait réussi des mots sur ses chagrins : il ne pouvait donc plus lui en vouloir; après avoir lancé un certain nombre de traits plus ou moins acérés sur Stella et le comte Imérieff, il ne se sentit plus la moindre rancune, ni contre l'une ni contre l'autre. Quand il s'examinait, il ne trouvait plus en lui que ce sentiment de curiosité qui, chez certaines intelligences, survit à tout le reste.
Don Ramon^ au contraire, avait été touché des secrètes souffrances de la jeune femme, bien qu'elles lui vinssent d'un autre, et il avait éprouvé pour elle une sympathie dévouée. Le duc prouvait ainsi que l'orgueil est au-dessus de la vanité, que les grandes âmes ne sont jamais implacables, et qu'elles seules savent s'oublier pour les autres. Six mois plus tôt il se fût indigné, comme d'une révoltante injustice, de cette
préférence accordée à un rival. La façon dont il supportait maintenant son malheur était la meilleure preuve de l'influence que la jeune femme avait eue sur lui. En peu de temps, lady Mac-Lean lui avait fait faire un assez long chemin. Au déhut de leurs relations, fier et superbe, parce qu'il n'avait encore jamais éprouvé d'échec, et que toutes les femmes semblaient courir d'elles-mêmes au-devant des fers au'il daignait leur offrir, il avait posé à Stella une sorte a'ultimatum : gâté par des succès funestes, il ne comprenait aucune résistance à ses désirs, et, accoutumé à tout emporter de haute lutte, il n'admettait pas même que l'on pût songer à lui faire des conditions.... et non-seulement elle avait repoussé son amour, mais elle ne craignait pas de lui laisser voir celui qu'elle ressentait pour un autre.... et lui, après avoir prétendu toute sa vie que l'amitié des femmes était trop ou trop peu, il s'estimait heureux que Stella voulût bien lui accorder la sienne. Don Ramon avait passé par une suite de transitions habilement amenées, presque insensibles. Il avait cru d'abord qu'elle n'aimait personne, et il avait ainsi conservé longtemps les illusions de l'espérance. Plus tard, quand il avait dû descendre cette pente sur laquelle il s'était attardé avec un douloureux plaisir, elle avait si bien adouci le dernier coup, qu'il s'était surpris à lui pardonner en faveur de sa franchise et de sa loyauté. Le désintéressement dont elle avait fait preuve en choisissant le moins riche de tous ceux qui l'entouraient, lui donnait aux yeux du millionnaire un prestige nouveau. Il l'adorait maintenant autant qu'il l'aimait. Il était lésolu à rester près d'elle jusqu'au moment où le mariage s'accomplirait.
Le départ de Sergi vint modifier toutes ses idées : il n'y comprit rien et ne put se l'expliquer que par une querelle survenue entre les deux amants. Il savait que Stella était fière : il compta sur cette fierté; il espéra qu'elle écouterait les conseils de son orgueil — l'orgueil parlerait pour le duc. Ce n'était pas le moment de la quitter. Il croyait la connaître; il savait bien que si jamais il obtenait d'elle une parole d'amour, ce serait une parole sincère. Au lieu de diminuer, en face de
ces dernières épreuves, sa passion ne fit donc que s'accroître, et elle conquit les deux seules choses qui manquaient encore à sa perfection, je veux dire la douceur et la tendresse. Il ajourna donc son bonheur sans décourager ses espérances, et il continua d'entourer lady Mac-Lean de ses attentions et de ses soins.
Plus clairvoyant que don Ramon, M. de Maidive avait tout d'abord reconnu chez Stella les symptômes des passions inexorables; avec cette netteté de jugement que rien ne troublait jamais, il comprit qu'une telle âme, quand elle s'était une fois donnée, ne devait plus se reprendre. Pour lui, le départ du comte Imériefif n'était pas une chance favorable ; au contraire, il savait que la douleur et l'absence ne font qu'enraciner plus profondément en nous les sentiments vrais. Il ne se faisait plus la moindre illusion, et il ne restait auprès de la jeune femme que dans le dessein bien arrêté de faire une étude psychologique approfondie, et de suivre de plus près la solution de ce qu'il appelait la question espagnole et la question russe. Stella, s'il faut tout dire, était moins bienveillante envers lui qu'envers tout autre; elle croyait venger ainsi les griefs de Sergi contre lequel le lion parisien avait parfois essayé ses griffes. M. de Maidive s'apercevait nien de cette petite injustice de lady Mac-Lean; mais il mettait une grâce parfaite à la lui pardonner.
«Ce n'est pas sa faute, disait-il; il paraît que je ne saurais lui être indiflférent, et ne voulant pas m'aimer, la chère créature se croit obligée de me haïr : elle fait ce qu'elle peut!:»
Lord Ashbury, qpi s'était déclaré le chaperon de lady Mac-Lean, qui l'avait présentée dans plusieurs maisons, qui l'accompagnait dans les autres, et sur qui rejaillissait, il le croyait du moins, une partie de sa gloire de femme à la mode, voyait avec une peine extrême cette nouvelle disposition d'esprit.
«Votre gaieté me manque, lui disait-il parfois; je veux être jeune, et je ne puis l'être que par vous; vous ne chantez plus : on dit cpe c'est ma faute; tous vos amis m'en veulent : c'est bien désagréable.
— Consolez-vous, répondait Stella avec un sourire
pâle; ils verront bientôt que vous n'y êtes pour rien. »
Une explication courte, mais nette, et qui n'avait d'autre tort que celui d'être venue trop tard, avait fait rentrer dans le devoir le gentilhomme campagnard : Stella était enfin débarrassée de ses obsessions importunes et qui lui avaient été si fatales.
La position n'en était pas moins triste; la jeune femme attendait toujours une lettre qui ne venait jamais. Elle ne pensait qu'à Sergi, et personne ne prononçait le nom de Sergi devant elle. On eût dit la conspiration du silence. Sans doute l'affection de son père était grande ; mais entre elle et lui ne retrouvaitelle pas sans cesse cette Nadine ombrageuse, dont la seule présence suffisait pour empêcher tout épanchement intime. Elle se retirait donc souvent en ellemême. Sergi, absent, l'occupait plus qu'il n'avait fait quand il vivait près d'elle. Ne plaignons pas trop, cependant, notre belle héroïne. Peut-être pour une femme un amour malheureux vaut-il encore mieux que l'absence d'amour. Dans tous les chagrins qui viennent du cœur, la douceur et l'amertume se mêlent et se pénètrent si bien que les larmes mêmes ont leurs secrètes voluptés. Stella se mit donc à revivre silencieusement le passé. Elle n'avait pas besoin, comme tant de créatures oisives et inoccupées, de lire les romans des autres, — le sien, fait de souvenirs, lui suffisait.
Elle en reprenait une à une toutes les péripéties, et déroulait de nouveau la trame des événements qui vevaient de se succéder avec une si effrayante rapidité. Elle voyait ses torts, elle les avouait; mais elle ne se dissimulait pas non plus ceux de Sergi, et si elle s'accusait, elle l'accusait également. Quand on s'est vraiment aimé, on ne doit pas se quitter si brusquement, sans au moins s'accorder l'un à l'autre un dernier revoir, sans échanger une explication suprême, sans se convaincre que l'un des deux est sans excuse, et qu'il n'y a vraiment ni réconciliation possible, ni retour permis.
Baratine, après avoir longtemps respecté la douleur de sa fille, commença d'essayer quelques consolations; il tenta d'ouvrir quelques échappées de vue sur l'ave-
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nir, — un autre avenir qu'il n'avait garde de désigner d'une façon plus précise ; il savait avec quelle prudence et quelle réserve il faut traiter ces âmes endolories et fières. La vérité, c'est que le duc d'Osma s'était adressé directement au général, et qu'il lui avait confié la dernière chance de rapprochement qui lui restât. Il était parvenu assez aisément à le mettre du parti de son amour; mais au premier mot que son père hasarda, la réponse de Stella fut si nette qu'il comprit que tout effort serait inutile et que la partie était perdue pour don Ramon. Il se le tint pour dit et n'insista pas.
Cependant de graves événements, accomplis sur les hauteurs du Caucase, devaient avoir leur contre-coup lointain.
Les Circassiens, après quelques avantages dont ils s'exagéraient singulièrement l'importance, avaient voulu, par un énergique et suprême effort, rejeter les Russes loin du sol sacré de leur pays, et de leurs ennemis ne garder que les morts. Les Russes, de leur côté, aussi tenaces que leurs adversaires se montraient audacieux, semblaient disposés à ne point reculer d'un pas. La guerre prit donc tout à coup des proportions formidables. Baratine crut que c'était le moment de se rappeler qu'il n'avait qu'un congé temporaire, qu'il n'était point encore hors des cadres, et qu'il avait le droit de reprendre du service ; il sentit son vieux sang de soldat bouillonner dans ses veines avec toute l'ardeur de la jeunesse : il n'avait plus soixante ans, il en avait vingt.
<3C Adieu, ma fille, dit-il assez brusquement à lady Mac-Lean, sans l'avoir préparée le moins du monde à cette séparation, il faut que je te quitte : je reprends mon grand sabre, et je m'en vais à l'armée.
— Oh! père, emmenez-moi! s'écria la jeune femme en lui jetant les bras autour du cou.
— Soit! nous partirons demain.»
Le général voyait bien que s'il y avait un moyen de guérir sa fille, c'était celui-là. Stella avait besoin d'être arrachée à sa torpeur; elle avait besoin d'être secouée, remuée, tourmentée même. Il fallait qu'un rayon d'espérance, fût-ce un rayon menteur, vînt dorer sa vie. Voilà pourquoi il consentit si aisément. Nadine, prétextant des raisons de santé plus ou moins plausibles, avait demandé qu'on la laissât à Paris. Cet arrangement simplifiait les choses. Pour éviter l'ennui des adieux et l'importunité des questions et des comment taires, lady Mac-Lean résolut de faire comme Sergi et de partir sans prendre congé de personne. La veille de son départ, elle réunissait à sa table lord Ashbury, M. de Maldive, don Ramon et Arthur. Le dîner fut assez gai. On la vit sourire : depuis quelque temps elle ne souriait plus. Chacun interpréta à sa façon. Le vieux lord, ami de la joie, crut que c'était un retour à ce qu'il appelait philosophiquement la raison, et il s'en félicita bien sincèrement; le duc d'Osma pensa que l'amour seul illuminait ce beau visage, et il espéra. Sir Arthur fêta le claret et le Champagne de sa cousine comme si l'on eût dû signer son contrat le lendemain. Mais M. de Maldive qui connaissait le visage des Slaves, toujours si habiles à cacher leurs véritables impressions, et qui avait très-attentivement étudié Stella, n'était pas dupe des mêmes illusions.
«Ce bonheur lui doit venir de Russie, se dit-il en regardant la jeune femme; il faut s'attendre à quelque grand événement. »
Le judicieux observateur ne fut donc pas surpris d'apprendre le lendemain que Stella était partie avec le général.
«Il n'est pas venu à elle : elle va à lui.... c'est dans l'ordre!.... Eh bieni c'était une femme charmante et j'aurais pu l'aimer I....»
Le conditionnel était une consolation que M. de Maldive s'accordait à lui-même. Lady Mac-Lean était du reste sî bien convaincue de sa parfaite et facile résignation qu'elle ne sentit pas le besoin de lui venir en aide. Lucien était un de ces hommes qui savent toujours se suffire à eux-mêmes.
Elle voulut, au contraire, prévenir le duc par quelques lignes où elle laissait parler son âme. € Ce serait, lui disait-elle dans sa lettre, un des chagrins de sa vie de n'avoir pu répondre à une affection dont elle était fière. Elle en sentait tout le prix; elle en était touchée cent fois plus qu'elle ne l'avait laissé voir, et elle en garderait un souvenir reconnaissant. Il oublierait un jour ce qu'il y avait eu de pénible dans leurs relations pour se rappeler seulement ce qu'elle lui gardait de loyale et sincère affection. Elle ne comptait guère être heureuse; mais si jamais elle devait l'être, son bonheur ne serait point parfait tant qu'elle ne pourrait pas croire à celui d'un aussi noble cœur. Elle savait bien qu'elle l'avait affligé; mais, en l'affligeant, elle l'avait guéri ; elle l'avait réconcilié avec le monde, en lui rappelant qu'il y avait encore quelque part des sentiments généreux et désintéressés; elle lui avait fait du mal pour lui faire du bien : le mal passerait; le bien resterait.
«Si, disait-elle en finissant, si elle l'avait ramené à l'estime des autres et à la confiance en lui-même, ce serait l'honneur de toute sa vie, et la plus noble tâche qu'elle aurait accomplie en ce monde. »
Don Ramon, en recevant cette lettre, comprit que Stella était plus digne encore d'être aimée; mais il n'était pas de ceux qui nourrissent éternellement des passions sans espoir. Ses flammes étaient trop ardentes pour toujours durer sans avoir d'autre aliment qu'ellesmêmes : elles s'apaisèrent peu à peu, quand elles ne furent plus irritées par une continuelle présence. Nous savons cependant qu'à travers toutes les péripéties d'une vie qui ne cessa pas d'être aventureuse, il garda toujours à la belle lady un culte chevaleresque.
Lord Ashbury reçut un aimable présent d'adieu, une cravache à pommeau ciselé, et l'injonction fonnelle de penser à sa pupille chaque fois qu'il ferait une promenade au bois.
Arthur ne reçut rien : aussi déclara-t-il hautement que lady Mac-Lean était une ingrate; mais il eut soin d'ajouter qu'elle était femme, et qu'à ses yeux c'était une circonstance atténuante. Arthur savait bien que
ringratitude est l'indépendance du cœur — et que les femmes veulent être indépendantes. Gomme il n'était venu à Paris que pour elle, il reprit le soir même le train express pour l'Angleterre, et alla marier sa fille aînée, la blonde Adda, que le fils d'un de ses amis lui demandait depuis deux ans, mais qu'il s'était toujours obstiné à lui refuser pour que sa femme ne fut pas grand'mère dès le lendemain de son mariage.
M. de Maldive ne se permit qu'une ou deux épigrammes sur ce goût de voyage auquel, de temps en temps, Stella était obligée de céder, — mais tous les rieurs, cette fois, ne furent pas de son côté. — Parmi les relations habituelles de Stella, les jugements furent assez partagés. Quelques dilettantes passionnés qui prenaient plaisir à l'entendre, exprimèrent une plainte sincère et sympathique; tandis que certaines femmes, dont son éclatante beauté avait troublé les pâles amours, heureuses d'un départ qui leur faisait des règnes assurés, lui décochèrent ces flèches du Parthe, à la pointe acérée, que les femmes du monde excellent à lancer à leurs amies, — quand leurs amies s'avisent d'être leurs rivales.
Ces petites méchancetés n'atteignirent point la fuite de Stella, qui roulait avec son père vers les steppes lointaines.
cTu vois ma confiance, lui dit le général, quand ils iiirent seuls dans un coupé de chemin de fer ; tu désirais venir, et je t'emmène! je ne t'ai pas même demandé ce que tu prétends faire.
— Eh ! je n'aurais pas pu vous le dire, car je ne le sais pas moi-même.»
Avouons-le, toutefois, à mesure qu'elle s'éloignait de Paris, Stella se sentait plus dégagée, plus libre et déjà plus heureuse. Si incertain que fût le terme du voyage, si éloigné que fût le but, ne se rapprochait-elle point
sans cesse de celui qu'elle aimait? Sa pensée se détournait du passé et s'élançait vers Tavenir. Avec quelle joie elle voyait fuir, de chaque côté de la route, forêts profondes, hautes montagnes, fleuves impétueux, et l'espace dévoré par les roues ardentes s'effacer et disparaître. Elle s'enivrait de cette rapidité, elle en aimait follement le vertige.
Mais quand on fut arrivé aux frontières russes, quand il fallut quitter les voies rapides, changer le wagon contre la chaise de poste et se soumettre aux lenteurs des relais, une sorte d'impatience nerveuse la prit; malgré le fouet des postillons, elle se dit qu'on n'avançait plus; la plaine égale, monotone, déroulait devant elle ses infranchissables immensités.
En touchant barre à Saint-Pétersbourg, elle fut cependant bien obligée de convenir que l'on avait marché.
Le général, qui avait à prendre l'air des bureaux, dut passer trois ou quatre jours dans la capitale de toutes les Russies : ce retard fut cruel à Stella; elle n'en profita point pour voir les merveilles de la ville des czars : elle déclara au contraire qu'elle ne sortirait point de sa chambre; elle espérait que son père prendrait pitié de sa douloureuse inquiétude, et qu'il voudrait à tout prix la faire cesser. Elle ne se trompait pas. Le général gburmanda si bien les lenteurs Bureaucratiques qu'il fit expédier promptemeut ses affaires, et reprit aussitôt la route du sud.
Stella, qui avait regardé Saint-Pétersbourg comme sa dernière étape, ne fut pas plutôt repartie qu'elle se crut arrivée. Elle ne savait cas encore ce cfue c'est qu'un voyage en Russie : l'infini par la distance, l'infini par la lenteur.
Ses yeux, qui voulaient percer l'espace et voir toujours plus loin, ne rencontraient rien qui pût leur servir à mesurer le chemin parcouru : il lui semblait dans la vaste étendue rencontrer toujours le même arbre, toujours la même église, toujours le même bois, toujours le même village, répétés sans cesse et multipliés les uns par les autres. Elle ne vivait plus que dans l'avenir, et ce qu'elle appelait l'avenir, elle n'en était
plus séparée que par quelques jours.... Mais ces jours ne finissaient point. Qui donc ne l'a pas remarqué'? Après une longue attente, ce sont les dernières minutes qui sont les plus cruelles; elles durent comme des siècles.
Un chemin de fer joint Pétersbourg à Moscou par un trait d'union de trois cents lieues. Ces trois cents lieues sont assez vite franchies.
Une fois à Moscou, Stella se crut en Orient.
Si Pétersbourg est encore l'Europe, Moscou c'est déjà l'Asie. Ahl si son cœur n'eût pas été dévoré par mille anxiétés terribles, quel intérêt elle eût pris à tous les grands et nobles spectacles qui s'offrirent aloi's à ses regards! mais son âme n'était plus avec elle : son âme allait où était son amour.
Cependant, à partir de Moscou, elle reçut du monde nouveau qui l'entourait des impressions si vives qu'elles apportèrent, quoi qu'elle en eût, des distractions forcées à sa pensée trop constante. Là, en effet, plus de chemins de fer, plus même de chaises de poste; il faut se servir de l'équipage russe et monter dans le tarantasse, voiture sans ressorts, composée d'une caisse et d'un train de quatre roues, réunies par de longues pièces de bois, grossièrement équarries, sur lesquelles la caisse est posée.
On y attèle trois chevaux en troïka, c'est-à-dire de front tous les trois; celui du milieu, le plus fort et le plus grand, est emprisonné dans le brancard; les deux autres, de chaque côté, semblent, au contraire, à peine retenus par de longs traits, presque flottants, qui ne gênent ni l'indépendance de leurs allures, ni la liberté de leurs mouvements; aussi, tandis que le limonier
Sloie son cou robuste pour faire entrer sa grosse tête ans l'ogive en bois de son joug, — le douga, — qui la soutient et en même temps l'encadre, les deux autres secouent follement leur cnnière en bondissant. On eût choisi à dessein le premier troïka qui emportait vers la steppe le tarantasse du général, qae Pon n'eût pas mieux réussi à lui donner cette physionomie originale qui frappe tout d'abord un étranger. Un des deux chovaux de trait était blanc comme la neige, l'autre, noir
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comme l'ébène; tandis que le timonâer, à Talhire rapide, mais régulière, et dont les fantaisies de ses deux compagnons ne pouvaient trooMer le rhylhme correct, était un alezan brûlé de la plus riche nuance : tous trois donnaient ainsi comme un accord parfait de eotLleurs à la fois éclatantes et harmonieuses. Le général le fit remarquer à sa fille :
cVois comme ils sont beaux! lui dit-il.
— Le plus beau cheval dn monde, répondit Stella, c'est celui qui arrive le plus vite.»
Le postillon comprit sans doute l'impatience de la jeune femme, car, à peine sorti des faubourgs de Moscou, et engagé sur la longue chaussée qui conduit de cette ville à Toula, il mit son équipage au galop de chasse. En même temps, les clochettes de la douga, débarrassées de la courroie qui enchaînait leur battant, commencèrent de faire entendre leur carillon sonove. Stella ne put s'empêcher d'y prêter l'oreille. Pas de douga sans clochettes! ces clochettes dont le tintement gai, qui ne se tait jamais, accompagne sans cesse votre course, jouent un véritable rôle dans le drame du voyage. Si vous allez doucement, elles semblent se plaindre et murmurer tout bas de la lenteur des chevaux on des cahots du chemin. Si, au contraire, sur la steppe unie et ferme vous lancez l'attdage à fond de train, la clochette joyeuse entame sa ronde folle, çà et là entrecoupée par des éclats métalliques, vifs et saccadés. Les chevaux comprennent ce langage aérien. Pleine et vibrante, la voix de la clochette les soutient et les anime : ils dressent les pointes de leurs fines oreilles pour mieux l'entendre; vient^elle à se taire, ils n'avancent plus que lentement, l'œil morne et la tête baissée.
Mais, après quelques minutes de ce galop modéré, qui semblait n'avoir d'autre but que de mettre ses francs coureurs en haleine, le postillon, stimulé par les arguments p^suasifs de Stella, se pencha en avant, jeta, comme un avertissement et un signal, une interjection rauque, puis il fit entendre une roulade de gammes plus ou moins chromatiq[nes qui se terminèrent par un grand cri et une modulation sauvage. Les
chevaux s'enlevèrent en bondissant : leur épaisse crinière s'éparpilla sur leur tête et flotta sur leur cou, tandis que leur longue queue fouettait leurs flancs. Déjà leurs rapides élans dévoraient l'espace.
C'était un dimanche matin : graves et solennelles les innombrables cloches de Moscou, appelant dans ses mille temples les fidèles orthodoxes, remplissaienl l'air de leurs poétiques mélodies. Un sentiment religieux involontaire et profond s'empara de la jeune femme. Tous les amours sont frères : on ne s'exalte point sur un seul objet, et quand on aime ardemment une créature, une reconnaissance pieuse emporte aussi l'âme éprise vers le Créateur : ce fut avec des larmes dans les yeux que Stella se retourna pour contempler la grande silhouette de cette noble métropole.
Cependant les chevaux allaient vite ; les relais se succédaient rapidement; de temps en temps de petites villes et de grands villages se penchaient sur la route pour regarder passer nos voyageurs. La campagne était magnifique; on voyait bien qu'elle avait bu largement les ondées chaudes de l'été; les prairies étalaient leur livrée d'un vert éclatant, et les sillons étaient jaunes comme l'or. Parfois de longues chaînes de coteaux onduleux accidentaient les plaines : aussi loin que l'œil pouvait les suivre, la route montait et descendait sur leurs croupes fuyantes. Enfin, au matin du troisième jour, nos voyageurs, après avoir franchi Voronèje, se trouvèrent à l'entrée de la steppe.
Une émotion nouvelle, inconnue, toute puissante, agitait Tâme de Stella; des sensations qu'elle n'avait point encore éprouvées gonflaient sa poitrine et lui donnaient une palpitation plus vive.
Devant elle, la steppe s'étendait, la steppe immense. Jamais elle n'avait mieux compris la nature, cette
poésie vivante. Brillante comme Témeraude, diaprée çà et là d'éclatantes . végétations, la plaine déroulait ses richesses infinies. Très-basse, sillonnée d'ornières noires mais peu profondes, la route n'était, à vrai dire, qu'une large bande de terre au milieu des prairies, qui les mettait de plain pied avec le spectacle qu'ils admiraient. Au moment où le tarantasse s'élança de toute l'ardeur de ses chevaux dans l'espace largement ouvert devant lui, une petite brise, soufflant du sud, rasa la vaste étendue, et agitant par millions les têtes caressées des fleurs, promena dans l'air des senteurs embaumées qui pénétrèrent dans la voiture ouverte. Stella avait toujours aimé les parfums : elle aspira avec une sorte de passion ces effluves ardents, et, sous l'influence des sensations qui l'envahissaient, contemplant tantôt pendant le jour les jeux de la lumière qui tombait du ciel serein, tantôt les constellations étincelantes qui montaient dans l'azur profond de la nuit, elle abandonnait son âme tour à tour au roulis de l'espérance et de la crainte.
Cette poésie de la nature, si puissante sur les âmes qui portent déjà en elles la poésie de l'amour, s'empara violemment de lady Mac-Lean, et elle regardait vaguement, et sans presque les voir, les champs de blés dont les épis mûrs ployaient devant elle, comme pour la saluer, leurs lourdes têtes blondes; les églises qui élevaient au milieu des massife d'arbres leurs dômes miroitants; les fraîches oasis des jardins et les grands moulins dont les ailes tournaient lentement.
Le général n'était guère moins pressé que sa fille, bien que ce fût pour d'autres raisons; il avait donc consenti à voyager h toute vitesse et sans trop s'arrêter. Dans cette saison de Tannée, les nuits sont presque aussi belles que les jours. Il faut les avoir contemplées
pour s'en faire une idée juste, ces nuits splendides de rOrient, où il y a tant d'étoiles au ciel, qu'au lieu de voir, comme chez nous, des points d'or semés sur la voûte bleue, c'est au contraire la voûte qui est d'or et qui laisse apercevoir, à travers ses rayonnantes clartés, l'azur çà et là comme de petites taches sombres. Après quelques heures de halte qu'ils ne s'accordaient pas même toutes les nuits, nos voyageurs repartaient avec l'aube, courant ainsi au-devant de l'aurore qu'ils voyaient surgir de la steppe, comme les matelots la voient sortir du sein des mers. La steppe n'est-elle point immense comme l'Océan, et les Orientaux n'ont-ils pas eu raison de l'appeler l'Océan sec?
Pour Stella, ces nuits avaient un charme qu'aucune parole ne saurait rendre. Le général dormait ou feignait de dormir. Elle pouvait ainsi s'abandonner librement à ses pensées; les grands spectacles au milieu desquels l'emportait sa course rapide favorisaient l'essor de sa rêverie : loin des hommes et près de Dieu, son amour était plus à l'aise; il lui semblait qu'il avait fui les chances mauvaises et cruelles de la vie et du monde, et que si la fortune amie l'avait amenée au milieu de ces admirables spectacles, cadre naturel du bonheur, c'était pour qu'elle y fût heureuse. Aussi avec quelle ivresse elle aspirait à longues gorgées cette brise fraîche, toute parfumée des suaves arômes des fleurs! comme son regard perçait les abîmes transparents de ces nuits constellées! Il y avait des moments où pour elle la distance n'existait plus : loin, bien loin, dans quelque repli du Caucase, elle apercevait Sergi. Son cœur bondissait alors dans sa poitrine et voulait s'élancer vers la chère image : tantôt elle le voyait blessé
— oh! de quels soins alors elle eût voulu l'entourer!
— parfois, assis tout seul sur quelque hauteur escarpée, il tournait les yeux vers la route, comme s'il eût dû la voir venir.
Quelquefois aussi, elle le soupçonnait oublieux, ou le craignait infidèle. Alors, toute pâle, elle se soulevait de la voiture, se penchait en avant, et touchant du doigt l'épaule du postillon :
< Plus vite I plus vite I lui disait-elle, plus vite encore I »
Alors le long fouet effleurait en sifflant les oreilles des chevaux, qui secouaient la tête; il cinglait leur poitrail avec un craquement sonore ; il s'entourait comme un serpent autour de leurs reins, et Taltelage, surexcité, reprenait sa course avec une vitesse folle. De temps en temps, le tarantasse se croisait avec des patrouilles de cosaques à la noble prestance, à Tair fier, mélancolique et doux, qui saluaient militairement l'uniforme du général endormi. C'était Stella qui leur rendait leur bienvenue. Parfois aussi ils rencontraient des convois de Tatares, coiffés de leurs grands bonnets d'agneau, qui passaient gravement en conduisant leurs longues voitures. «Peut-être, se disait Stella, peut-être ces gens qui viennent d'où je vais ont-ils vu mon Sergi. » Ainsi, tout le rappelait à sa pensée, tout jusqu'à la chanson des cailles monotones, qui s'élevait par intervalles dans le silence du ciel. Après une des dernières fêtes données par Mme de Forgach, et qui avait fini si tard que l'on en était sorti de bonne heure, Sergi, en la reconduisant chez elle, lui avait fait écouter cette note perçante de l'oiseau captif dans quelque volière des Champs-Elysées, et, par une association d'idées toute naturelle, le même chant qui frappait maintenant son oreille dans la grande plaine russe, reportait sa pensée vers ce doux et cher souvenir.
Par une de ces nuits étoilées qui sont comme un reflet adouci de la splendeur de Dieu sur la terre, ils atteignirent les bords du Don aux belles eaux roulant silencieusement : en Russie, ce pays du calme par ordre, les fleuves mêmes n'osent pas faire de bruit. ' Le Don, c'est la limite naturelle entre l'Europe et l'Asie, entre la civilisation froide et correcte et les magnificences de ce qu'on appelle encore la barbarie.
Aux clartés du jour naissant, Stella put apercevoir les chaînes occidentales du Caucase, terme désiré de son voyage. Cette première vue la remplit d'une indicible émotion : sa poitrine se serra, et, malgré elle, ses yeux se fermèrent comme dans unéblouissement soudain. Quand elle les rouvrit, elle ne vit plus rien, et elle se demanda si elle avait été le jouet de quelque illusion de ses sens. Entre elle et le soleil, il passait en
ce moment comme une nuée de poussière vivante, qui s'avançait rapidement à sa rencontre. D'un peu plus près, on eût dît un tourbillon de feuilles chatoyantes, vertes et jaunes, tour à tour s'afoattant et se relevant, mais suivant toujours la direction du nord. C'était un vol de sauterelles dont les flocons, un moment dispersés par le choc de l'écpiipage, glissèrent sur les flancs des chevaux et tombèrent,, quelques-unes du moins, jusque sur les genoux des voyageurs, d'où ils rebondirent avec la sèche et nerveuse élasticité d'un ressort d'acier. Quand ce nuage se fut enfin dissipé, la montagne apparut de nouveau, dans toute sa majestueuse grandeur, encadrant la steppe dans la bordure de ses nobles lignes, aussi loin que la vue pouvait s'étendre.
Ce premier aspect du Caucase a quelque chose de saisissant : c'est bien ainsi que l'on se représente la région poétique, la terre primitive, berceau des vieilles races, où, parmi des régiments de cosaques et des colonies de travailleurs, se retrouvent les débris de cent peuples divers, défendant encore leur indépendance avec un fier courage et une énergie qui fait reculer depuis des siècles les forces organisées et les troupes régulières de la Russie.
XLvm
' Le Caucase est pour la Russie ce que TAlgérie est pour la France : une école d'héroïsme, une pépinière de soldats; c'est le but d'un pèlerinage guerrier. Mais, soldats et officiers, tous y vont pour en revenir, et ils n'y sont pas plutôt arrivés qu'ils tournent déjà les yeux vers ce qu'ils appellent, avec une croyance touchante et naïve, la Grande-Hussie; ils comprennent que leur souverain, qui est aussi leur père, les a envoyés là pour accomplir une noble tâche, et qu'ils ne seront dignes du retour désiré qu'après une succession d'actes de bravoure et d'abnégation. Le secret de la force de
résistance et de Timmuable patience du soldat russe à supporter le mal vient de sa foi profonde dans les immortelles destinées de sa patrie. L*œuvre de civilisation que la I^ussie accomplit chaque jour au Caucase à travers mille obstacles et mille dangers donne à son armée un caractère particulier. Cette armée, qui se bat tous les jours et C[ui se compose d'hommes d'une trempe éprouvée, a une physionomie à elle, et que l'on ne rencontre point ailleurs; il y a dans son organisation quelque chose qui n'est plus positivement de ce siècle, et j'en suis fâché pour le siècle. C'est une armée chevaleresque, aimant et respectant son chef, et toujours prête à mourir pour lui.
Quand on vit sans cesse au milieu des dangers et en face de la mort, on apprend vite à mépriser la mort et à braver les dangers.
Pour un homme, pour un soldat, une telle vie au milieu de ces luttes sans fin, dans une atmosphère de poésie et d'héroïsme, doit être une hygiène morale excellente. C'est de quoi Stella avait, pour ainsi dire, une vague conscience: elle le sentait mieux encore qu'elle ne le comprenait. Il y avait dans la nature de Sergi c[uelque chose de délicat, d'un peu trop féminin peut-être, qui, sans doute* le rendait charmant, mais qui devait s'opposer au complet développement de ses qualités viriles; le séjour du Caucase, la vie au milieu d'une armée, cette vie robuste et saine, la lutte sans fin, les épreuves sans cesse renaissantes, n'était-ce point là ce qu'il pouvait y avoir de plus heureux, de plus salutaire et de plus profitable pour le comte Imériefl? «Sans doute, se disait-elle, il eût mieux valu qu'il ne m'eût point quittée; mais puisqu'il devait partir, c'est là que je veux qu'il soit.»
Baratine, qui s'occupait beaucoup de ses cartes et de ses plans, la laissait presque toujours livrée à ses réflexions : peut-être jugeait-il que cela valait mieux pour elle.
Cependant, quand ils eurent franchi le cours du Téreck, le général lui montrant l'amphithéâtre des montagnes au milieu desquelles s'enfonce un étroit défilé :
^ Voilà, lui dit*il, la porte du Caucase,
Au lieu de s*élever du sol graduellement, et pour ainsi dire par une série d'échelons superposés en retraite, la célèbre barrière de deux continents semble jaillir du sol, soudaine, brusque et violente; d'un peu loin on ? dirait une fusée de pierre s'élançant de la steppe égale.
C'était le matin, à l'heure blanche et fraîche qui verse sur le monde la plus poétique et la plus douce de toutes les lumières. On ne voyait encore les objets qu'imparfaitement, et comme estompés dans une ouate incertaine et vague ; des vapeurs légères, voilant à demi le paysage, donnaient aux formes indécises et mal arrêtées des sommets les aspects les plus étranges. A la limite de l'horizon, et derrière la chaîne richement boisée qui fermait les premiers plans, apparaissaient deux monts immenses. Dans cette pénombre du jour naissant, ils ressemblaient à deux géants, couchés l'un en face de l'autre, pied contre pied ; celui-ci tout couvert de ses armes brisées, celui-là dressant encore vers le ciel sa lame dentelée et terrible. Plus loin, et à la limite extrême de l'étendue que le regard pouvait parcourir, un troisième mont dressait dans l'azur pâle sa tête neigeuse.
Par un geste d'une naïveté enfantine, Stella étendit les mains vers la montagne comme si elle eût voulu en prendre possession et la faire sienne; elle ouvrit ses bras pour Tenserrer et l'étreindre.
Déjà l'aurore succédait à l'aube et versait sur toutes les cimes sa pluie de rayons roses. Le soleil, à son tour, monta dans le ciel, illuminant tout à coup les plus lointaines perspectives et faisant resplendir les sommets étincelants, tandis que les vallées étaient encore noyées dans l'ombre. Comme enlacées dans un tissu aux mille couleurs, toutes les fleurs, toutes les plantes, toutes les essences d'arbres, mêlées dans un sublime désordre, paraient les épaules et les flancs des montagnes des teintes harmonieusement fondues de la végétation la plus opulente. Le cocher s'était arrêté de lui-même comme pour laisser aux voyageurs le temps de contempler ce spectacle magique! Mais au bout de quelques instants:
«C'est assez; en avant I» dit Stella,
Aussitôt la voiture commença de gravir la v^vûpe âpre, au milieu des plus magnifiques paysages^ dont la langue balbutiante Me Tbomme ait jamais essayé de révéler les merveilles.
Cette célèbre ceinture du Caucase, qui porte encore la trace des longs déchirements opérés tour à tour par l'eau des déluges et le feu des volcans, développait devant eux la longue succession de ses vallées changeantes, dominées par les entassements des masses schisteuses, auxquelles les grands bassins de basalte et de porphyre mariaient leur éclat sombre. De distance en distance, de vieilles tours, appartenant à l'architecture primitive des temps qui n'eurent pas d'histoire, se dressaient sur des rochers à pic, et fièrement pyramidaient dans l'air.
Cette route du Caucase n'est pas bonna, et l'on circule plus sûrement sur nos chemins vicinaux. Vingt fois les rochers la détournent; vingt fois les éboulements la coupent et la rompent : il faut monter, il faut descendre, il faut escalader les cimes, il faut s'aventurer sur des sentiers étroits qui surplombent des abîmes.... mais qu'importe, si chaque tour de roue vous amène devant quelques merveilles nouvelles, et si vous voyagez à travers le sublime? Cependant, Stella était trop pressée d'arriver pour voir dans toutes ces beautés pittoresques autre chose qu'un obstacle ou un retard; si parfois la grandeur on l'étrangeté des scènes qui s'ofraient à elle lui arrachaient un cri involontaire d'admiration, d'étonnement ou d'enthousiasme, elle revenait bientôt à l'unique pensée qui remplissait son âme.
Quarante jours après son départ de Paris, elle aperçut enfin, de l'autre côté du fleuve Koura, la ville aux eaux chaudes, le but de son voyage, Tiflis.
C'est une sensation vraiment étrange pour le voya-
geur, quand, après avoir longtemps poursuivi un but, qui semble toujours fuir devant lui, il va enfin l'atteindre ; quand il en est si près, qu'il ne semble plus avoir besoin que d'étendre la main pour le toucher. On s'en était fait mille images à l'avance; on veut voir comment la réalité aura répondu à l'idéal ; on veut comparer ce qui est avec ce que l'on avait cru ; c'est là un moment d'émotion heureuse et qui récompense de toutes les fatigues de la route. Il en est même qui trouvent cet instant si doux qu'il leur plaît de le prolonger. Ceux-là n'ont pas la fiévreuse impatience de Stella. Au lieu de s'arrêter à contempler l'ensemble pittoresque de cette ville tout à la fois asiatique et européenne, les anciennes églises avec leurs dômes à toit aigu, le bazar aux longues arcades, les hautes maisons, entourées de grands jardins^ comme elle eût voulu, au contraire, percer toutes ces murailles, faire disparaître d'un coup de baguette ces toits inégaux qui moutonnaient à ses pieds comme les vagues d'un océan soudain pétrifié.... pour voir plus vite où il était.
Pendant toute la durée du voyage, elle avait été soutenue par la pensée de revoir bientôt Sergi; elle se croyait sûre de le rejoindre à Tiflis.... et maintenant qu'elle y était arrivée, elle tremblait d'y entrer; elle se disait qu'elle n'aurait jamais la force de demander : «Est-il ici?» Ce qu'il y avait de chevaleresque et de généreux dans sa démarche s'effaçait à ses yeux; elle songeait seulement à ce que les autres pourraient y trouver de hardi, d'irrégulier et d'immodeste. De çpiel droit venait-elle chercher jusque-là un homme qui ne lui était rien, et dont elle n'avait pas voulu quand il s'offrait à elle? Des pressentiments cruels l'agitaient.
Tiflis, on le sait, est le quartier général de l'armée d'occupation du Caucase; c'est le siège de l'état-major et la résidence du Prince-Lieutenant; c'est de là que l'on fait rayonner les troupes dans toutes les directions. Le comte Imérieif était alors en expédition : son corps tenait la campagne. Stella ne pouvait se mettre à courir api'ès lui dans la montagne, alors qu'elle n'était pas même sa fiancée; il fallut donc se résigner à dévorer son impatience; il falut vivre à Tiflis.
Son arrivée y causa, du reste, une sensation profonde. La société féminine européenne n'est jamais très-nombreuse dans la capitale du Caucase, et, d'ailleurs, les femmes comme lady Mac-Lean sont rares partout. On savait le général Baratine marié depuis quelques années seulement : Stella ne pouvait donc point être sa fille; on connaissait Nadine : elle ne pouvait donc pas être sa femme; le champ restait libre aux suppositions. Mais une visite au Prince-Lieutenant, auquel le général avait parlé franchement; un diner officiel où lady Mac-Lean occupa sa droite, imposèrent silence aux plus malveillants. Tout cela ne rendait point à Stella celui pour qui elle était venue. Cette attente fiévreuse, ces espérances déçues, cette passion contenue, mais d'autant plus ardente qu'on la contenait davantage, tout cela donnait à lady Mac-Lean un éclat de beauté qui ne laissait point que d'agfir assez vivement sur les jeunes officiers dont le cœur infiammable se trouvait alors en disponibilité. Le général avait gardé le secret de sa fille avec tout le monde, excepté avec le Prince-Lieutenant.
En Russie, il faut toujours que le souverain ou celui qui le représente sache ou croie savoir tout! Mais si personne ne pouvait lire dans l'âme de Stella, l'ignorance où l'on était de sa véritable position devait lui créer des dangers, ou du moins des ennuis. Les hommes qui n'auraient point osé élever leurs pensées et leurs désirs jusqu'à elle, s'ils l'avaient vue occupée d'un autre, quand ils la croyaient libre, ne pensaient point l'offenser en laissant parler leur amour devant elle. Il n'eût donc tenu qu'à lady Mac-Lean de retrouver bientôt à Tiflis la même cour empressée qu'elle avait eue à Paris. Mais elle était maintenant corrigée; elle avait reçu les leçons de l'expérience et elle en avait profité; elle savait ce qu'une femme qui aime doit à son amour, et elle n'était point disposée à l'oublier. Elle avait résolu de se confiner dans une retraite sévère, concentrant tout l'intérêt de sa vie dansl'altente des nouvelles qui arrivaient des divers corps expéditionnaires. Malheureusement, ces nouvelles étaient rares; les courriers étaient souvent interceptés; seule-
ment on apprenait de temps en temps que Ton s'était battu; que l'armée russe avait obtenu dans la montagne un nouvel avantage.... mais qu'il avait coûté cher aux vaillants soldats du czar.... et c'était bien moins la victoire que le prix même de la victoire qui préoccupait lady Mac-Lean.
n faut bien le dire, cependant, malgré ces événements qui ne laissaient point que d'avoir leur gravité, l'existence que l'on menait à Tiflis était assez brillante . Les hommes qui jouent leur vie tous les jours n'y attachent plus qu'un assez faible prix, et l'attente de la mort, prochaine ou du moins possible, ne fait qu'ajouter un attrait plus piquant au plaisir qui peut toujours être le dernier. Il y a un théâtre à Tiflis : on chante l'opéra italien dans le Caucase; et même on ne l'y chante pas plus mal qu'ailleurs. Mais Stella, malgré son goût pour la musique, se priva du plaisir d'entendre Korma ou le Trovatore^ à la porte de Schamyl. Le prince, qui a des galanteries d'ancien régime, l'avait priée de faire les honneurs de son salon; elle s'excusa avec beaucoup de grâce en prétextant sa santé mauvaise. Il comprit et n'insista pas.
C'était dans la ville un va-et-vient de troupes continuel : toute l'armée y passait. Les divers détachements arrivaient, repartaient, revenaient sans relâche. Stella attendait avec une anxiété véritable chacun de ces déplacements, espérant toujours qu'à la fin il s'en trouve rait un pour lui ramener celui qu'elle attendait depuis si longtemps. Mais son attente était vaine. Le corps d'armée du comte Imérieff était précisément le plus éloigné de tous dans la montagne, et il ne devait point rentrer de sitôt. Baratine se repentait maintenant d'avoir cédé aux instances de sa fille. Il avait peur que l'épreuve ne fût plus forte qu'elle.
«Ne craignez rien, lui disait Stella, avec une douceur navrante; je suis mieux ici, près de vous, que partout ailleurs.»
Baratine loua pour elle une maison bâtie à l'orientale, mélange habile du style turc et du persan, appartenant à un riche Arménien qui ne l'hanitait point. Percée de quelques hautes fenêtres, laissant passer à
peine un jour avare à travers le grillage d'un moucharaby jaloux, cette maison, qui possédait des jardins d'hiver et d'été, des terrasses parées des plus belles et des plus brillantes fleurs du Caucase, com- ' prenait tout un monde de kiosques, de galeries, de chambres d'apparat aux murailles sculptées, aux plafonds couverts de lacis d'or, d'outre-mer et de vermillon, et revêtus de glaces, où l'on se voyait la tête en bas. Effrayé de l'espèce de torpeur morale à laquelle il voyait sa fille s'abandonner, le général l'avait amenée dans cette maison, qui était la plus belle de Tiflis : il comptait l'entourer d'amis. Stella, en le remerciant tendrement, le supplia de permettre qu'elle ne changeât absolument rien à son genre de vie. Négligeant donc toutes les splendeurs de ce palais des I^ille et une JSuits^ elle choisit pour son usage une toute petite pièce, située à l'extrémité la plus reculée, au bord des jardins, et, depuis la voûte jusqu'au pavé, tendue de cachemires comme le tombeau d'une sultane. C'est là que lady Mac-Lean passait sa journée solitaire, livrée à ses pensées qui la dévoraient comme une proie. Elle eût bien voulu pouvoir goûter, comme quelques-uns de ceux qui l'entouraient, le charme somnolent de ce kief oriental C[ui assoupit toutes les émotions, émousse également l'aiguillon de nos joies et celui de nos douleurs, et suspend la vie : elle eût voulu, comme deux belles Géorgiennes habitantes de la maison voisine, chasser loin d'elle ses ennuis avec la blanche fumée du narghileh. Mais l'implacable activité de son esprit, la vivacité d'une imagination toujours en travail ne lui permettaient point ces faciles distractions : il lui fallait vivre, et vivre toujours en face d'elle-même. C'était là son supplice : ceux à qui jadis elle avait fait du mal n'étaient-ils pas vengés par ces retours amers de Ja destinée.
Pendant que lâdy MâoLean, arrivée aux extrémités du monde pour retrouver celui auquel, trois mois plus tôt, il lui eût été si facile de s'unir, consumait dans une inaction cruelle les forces vives de sa nature, que faisait donc le comte Imérieff?
Toujours inconsolé, immortellement triste, Sergi ne s'était pas contenté de mettre l'Europe et la Russie entre lady MacLean et lui; en arrivant à Tiflis, où il apportait les lettres de recommandations les plus pressantes, il avait supplié le général en chef de le placer au poste de la gloire et du danger.
cVous n'êtes pas difQcile! lui répondit-il en riant; mais je vous prie de croire qu'il n'y a pas un cadet dans mon armée qui n'en demande autant; cependant, je vais vous accorder un tour de faveur. Vous partirez demain avec la colonne qui va relever nos postes avancés.»
Imérieif en était alors à cette période désespérée où il semble, tant on est malheureux, que tout changement doit être un bien, parce qu'il est impossible que rien soit plus mal que ce qui est. Pour qu'un homme jeune, accueilli, fêté dans le monde, à qui la vie sourit, et qui voit se dérouler devant lui le long avenir, en soit arrivé là, il faut qu'il ait passé à travers de rudes épreuves : mais nous connaissons la vie du comte Imérieif. Les chagrins que venait de lui causer lady Mac-Lean avaient réveillé en lui toutes les douleurs de sa jeunesse, et il lui semblait souffirir de nouveau et par elle tout ce qu'il avait déjà souffert. Il avait fait appel à ce qui lui restait de forces morales pour écrire à Stella cette dernière lettre, datée de Varsovie, dans laquelle il lui envoyait le suprême adieu. Mais obéissant encore à cet instinct de pudeur qui se trouve toujours au fond des nobles âmes, il n'avait pas voulu lui révéler toute l'étendue de son désespoir. Une fois entré
en Russie, il se sentit encore plus invinciblement séparé d'elle. Il se comparait au plongeur qui pénètre^ dans des abîmes de plus en plus profonds, et que chaque seconde enfonce plus avant dans l'Océan insondable.
Mais, sur le terrain de la guerre, il éprouva ce qu'on appelle en médecine un mieux sensible. L'héroïsme est encore le meilleur remède de Tamour. Quand on offre généreusement sa vie pour une noble cause, pour son pays, pour une idée; quand on trouve tout à coup l'emploi de ses facultés généreuses; quand on se voit chaque jour et pour ainsi dire à chaque heure au milieu d'hommes qui vous donnent, sans même y prendre garde, l'exemple de la plus sublime abnégation d'euxmêmes, on sent un impérieux besoin de réagir contre ces découragements, ces tristesses sans nom, ces faiblesses sans dignité, qui ne sont après tout que des formes déguisées de Tégoïsme, — l'égoïsme, ce père de toutes les lâchetés !
Au milieu de ses anciens compagnons de fatigues et de périls, en face de dangers sans cesse renaissants, l'activité trop longtemps engourdie de Sergi sembla renaître; il n'oubliait point son amour, mais il avait moins de temps à lui donner. Quand il entendait le boute-selle, il fallait bien remettre les soupirs au lendemain; quand il voyait devant lui les fusils de Schamyl, il comprenait que ce n'était pas le moment de regarder le portrait de Stella, quoiqu'il fût fort ressemblant; quand il avait bataillé tout un jour, couru la montagne dix heures de suite, et qu'il tombait d'épuisement et de fatigue sur son dur matelas, il n'avait pas le loisir de s'abandonner à des rêves absorbants. Je ne veux point faire entendre par là qu'il eût cessé d'aimer lady Mac-Leaii; mais son amour pour elle était plus viril et moins tyrannique; il se disait bien toujours qu'il ne lui serait pas possible de vivre heureux sans Stella; mais il ne se disait plus que sans elle il lui serait impossible de vivre. Il n'espérait plus la revoir; il la reléguait parmi les souvenirs à jamais perdus de sa jeunesse, comme nous faisons tous un jour de la dernière femme aimée, quand nous la ren-
voyons avec ces belles chimères qui furent un instant l'enchantement de nos belles années, et qui disparaissent pour ne plus revenir.
Parîois, cependant, quand il songeait à la liaison assez intime qu'elle avait maintenant avec le général Baratine et toute la société russe de Paris, il se disait que s'il avait le bonheur de faire une action d'éclat, elle le saurait; elle verrait alors qu'il était un homme de cœur et digne de l'amour qu'il avait rêvé; peut-être alors elle aurait, ne fût-ce qu'une minute, le remords de ses injustes duretés et le regret de l'avoir perdu, n avait commencé par lui en vouloir infînement d'avoir laissé sa lettre sans réponse; mais il se rappela qu'il ne lui avait point donné d'adresse, et qu'ainsi, quand bien même elle eût voulu lui écrire, elle ne l'aurait pu. Il pensa donc, n'était-ce point là un de ces subterfuges de la passion, toujours habile à se tromper elle-même, qu'il devait effacer, par une nouvelle lettre, calme, froide et digne, l'impression mauvaise des violences de la première. Il ne voulait point qu'elle eût jamais le droit de faire un seul reproche à son souvenir. S'autorisant de ce qu'il y avait eu de cruel et d'injuste dans sa conduite, il voulait reprendre les choses de haut avec elle, et, après lui avoir bien démontré tous ses torts, lui envoyer une sorte d'amnistie du passé. Il s'était promis à lui-même de s'élever jusqu'à l'impassible sérénité de l'homme qui est maintenant de l'autre côté de la passion, et qui la juge avec l'impartialité d'un témoin désintéressé.
C'est, en effet, sur ce ton que la lettre débuta; mais, peu à peu il se laissa gagner par des souvenirs qui étaient des émotions; peu à peu, le vieil homme se retrouva, et aussi le vieil amour 1 Rien ne ressembla donc moins au commencement que la fin de cette lettre, qui débutait par l'indifférence pour arriver à des protestations passionnées.
Quand, après deux ou trois éditions revues, augmentées et corrigées, il se trouva à peu près satisfait, il cacheta sa lettre et l'enferma dans une double enveloppe, mais sans y mettre aucune suscription, car il ne savait point encore où il l'adresserait et par
quel moyen il la ferait parvenir. Le service de la poste dans le Caucase n'a pas positivement la méaie régularité que sur le chemm de fer de Saint-Pétersbourg à Moscou : les courriers pouvaieut veiûr d'un moment à l'autre, mais ce moment n'étajA jamais connu.
Cependant, Tordre fut donné au petit corps dont Sergi faisait paiiie, d'attaquer un des villages fortifiés de Schamyl. Le combat fut long, sanglant, meurtrier. Cependant le lendemain du deuxième jour, l'aigle à deux tètes déploya sa fière envergure sur les remparts démantelés au maître de la montagne. Mais si cet exploit fut glorieux, il fut aussi chèrement ps^yé. Ce fut sur une route semée de cadavres que Ion s'avança jusqu'au cœur de la citadelle. Sergi, cmi tenait à justifier la bienveillance dont il avait été Fobjet, combattit au premier rang : quand on entra dans la foiîteresse vaincue, on le laissa sur la brèche parmi les morts.
Ce mouvement se rattachait à un pl^n général d'opérations. Le gros des troupes russes suivait à une certaine distance, prêt à rejoindre et à soutenir son avant-garde.
Baratine avait un commandement d^s cette seconde division.
A force d'instances, de prières, de calineries et de promesses, Stella avait obtenu la permission de suivre son père, à la condition expresse qu'elle ne quititerait point la gauche de la colonne, où se trQuvajent aussi deux ou trois femmes d'officiers, qui voulaient accompagner leur maris jusque sous le canori.
Baratine arriva au pied de la fprteresse le lendemain du jour où nos héros y étaient entrés. Le premier soin du général, quand on lui communiqua les raj^oris, ce fut de chercher le nom de Sergi. U le trouva parmi ceux q;ui nianqu fuient, U essaya de préparer sa fillci à la fatale nouvelle.
Elle l'interrompit- dès les premiejrs mots.
a Je le savais! lui dit-elle, non sans pâlir, mais avec un calme <jui efifraya son père : hier, quelque chose me Ta dit; il a dû tomber à trois heures : j^ai senti le coup qui l'a frappé !>
Il y avait un peu d'égarement dans ses yeux : le général ne sut trop que lui répondre.
c Enfin, que vas-tu taire? lui demanda-t-il.
— Le chercher aujourd'hui.... et le pleurer demain ! :» En effet, sous la protection d'un aide de camp du
général, elle commença de parcourir les ambulances et de jouer ainsi, au profit de son amour, ce rôle de scBur de charité qui sied si bien aux femmes. Mais elle ne retrouva point Sergi. «Ainsi, pensait-elle, je n'ajurai pas même la joie de pleurer sur son cadavre, et dfavoir mort celui que j'ai repoussé vivant!»
Découragée par l'inutilité de ses recherches, Stella revenait près de son père, quand un soldat s'approcha de^ l'aide de camp et lui dit à voix basse quelques mots que celui-ci parut écouter avec une attention extrême; Stella, qui avait continué de marcher, était en avant de vingt pas quand l'officier s'élança vers elle :
cMilady, lui dit-il en touchant légèrement son coude, car elle ne semblait pas l'entendre, je ne voudrais point vous donner de fausses espérances; mais cet homme me dit des choses si étranges.... il parle d'un officier russe blessé, porté mourant dans une maison où il a reçu les soins très-empressés des gens du pays.... il ne serait pas impossible....
— Allons! allons vite! s'écria Stella; nous devrions être déjà près de lui, — et n^ettant sa bourse dans la main du soldat, — conduis-nous!:»
Gelui-'Ci marcha rapidement devant elle, et après deux ou t]!ois détours dans des ruelles étroites et tortueuses, il s'arrêta brusquement devant la porte basse d'une maiaon dont la façade avait été labourée par les balles.
«C'est ici!» dit- il en faisant le salut militaire.
Stella poussa la porte, et, suivie de l'aide de camp, elle entra dans une pièce basse et sombre, dont les volets intérieurs, à demi fermés, ne laissaient passer
qu'une lumière âvare; quand elle se fut peu à peu accoutumée à cette demi-obscurité, elle découvrit une seconde porte en face de celle qui venait de lui donner entrée. Elle marcha résolument et Touvrit. Ses regards furent alors frappés d'un étrange et douloureux spectacle.
Couché sur un divan, si bas qu'il était presque à fleur de sol, blanc comme un marbre, la tête entourée de bandelettes sanglantes, Sergi offrait par sa pâleur et son immobilité une effrayante image de la mort. Stella voulut s'élancer vers lui; mais il lui sembla que ses jambes se dérobaient sous elle, et qu'elle était clouée au sol par le geste impérieux et le sombre regard d'une femme qui venait de se lever brusquement devant elle. Cette femme, qui n'était plus jeune, semblait n'avoir jamais été belle; mais des colliers et des chaînettes d'argent portant suspendues des pièces de monnaie et des médailles d'or, indiquaient au moins qu'elle avait été riche. Ses grands traits, son œil noir, légèrement enfoncé sous une arcade sourcilière brusquement coupée; son nez, dont la courbe aquiline indiquait une race faite pour le commandement, tout semblait révéler à lady Mac-Lean qu'elle se trouvait en face d'une personne appartenant à une famille considérable du pays. Le sentiment qui dominait sur sa physionomie était celui d'une dignité austère et même un peu farouche, que le malheur, au lieu de l'abattre, devait exalter encore. Sans trop se rendre compte de ce qu'elle faisait, et comme dominée par l'ascendant de cette nature puissante, Stella s'arrêta machinalement à son ordre. La vieille femme mit alors un doigt sur ses lèvres comme pour commander le silence, et de son autre main lui montra le blessé. En ce moment, un faible soupir souleva la poitrine de Sergi, et Stella put entendre comme une plainte inarticulée qui s'en exhalait. Elle fit deux pas vers lui; mais ^étrange créature se jetant à sa rencontre :
«C'est donc sa mort que tu veux?» lui dit-elle en russe, d'une voix très-basse et avec un accent étranger.
Lady Mac-Lean resta immobile à la même place. Ses yeux, en parcourant la chambre, découvrirent bientôt
une seconde femme, qu'elle n'avait pas encore vue. Celle-ci se tenait assise au pied du lit, sur un de ces grands sièges à haut dossier, de forme byzantine, incrustés d'ébène, de nacre et d'ivoire, qui semblent faits pour servir de trône à des impératrices et à des reines. Elle était jeune et d'une beauté si éclatante que Stella, malgré elle, se sentit troublée et pleine de crainte. Son teint était de ce ton brun, à la fois mat et doré par les caresses du soleil, dont nos races septentrionales n'offrent point l'analogie, tandis que son front, sans doute, plus soigneusement préservé, était d'une remarquable blancheur. Ses deux sourcils, fms et arqués, avaient une telle régularité, que l'on eût cru volontiers qu'ils étaient l'œuvre de l'art plus que de la nature; sous ses beaux cils, longs et recourbés, le regard avait l'air de venir de loin, et rien n'était plus charmant, plus profond ni plus doux que ce regard. Ces cils, en s'entrecroisant par le bout, ajoutaient encore quelque chose de piquant et de vif à ce charme déjà si grand. Dans le coin sombre où se tenait la jeune Circassienne, ces grands yeux, lorsqu'ils voulaient voir, semblaient dilater tout à coup leur pupille, et Ton eût dit qu'il en jaillissait un fauve éclair. Souvent aussi les larges paupières, rayées de veines bleuâtres, voilaient le feu trop ardent de ce regard, et l'on eût dit alors que l'ombre des cils palpitait sur ses joues comme une aile d'oiseau : tels sont les yeux d'Asie. Des cheveux bruns, presque noirs, échappés à la coiflure, frissonnaient autour du front, et, par ondes molles, descendaient le long de ses joues, dont la ferme rondeur accusait encore l'extrême jeunesse. Il n'était pas possible de lui donner plus de seize ans.
Sergi poussa un nouveau soupir, et, pour la seconde fois, Stella voulut s'avancer vers lui : pour la seconde fois aussi elle en fut empêchée par la vieille Circassienne, qui s'était constituée la garde-malade du comte Imérieff, et oui remplissait ses fonctions avec une incorruptible fidélité.
En entendant le soupir du blessé, la charmante enfant assise à ses pieds se leva, et après avoir échangé avec l'autre femme un regard d'intelligence, elle alla
prendre un flacon sur une làble thur^é^ de boissons et d'onguents; elle en ^vei^a une on detix gouttes sur les lèvres de Sergi, à l'oreille duquel elle mtutnura quelques mots.
En voyant tant de soins délicats prodigués par une antre à celui qu'elle croyait avoir seule le droit de guérir, comme elle voulait avoir seule le droit de l'aimer, Stella souffirait de toute son âme : eh ce mam^ent sa nature àsset violente reprenait le dessus, elle voulait courir à cette belle enfant, lui saisir le flacon dans les mains, lui dire : «C'est moi qu'il aime I laisse£-nt>us; ne suis-je pas venue pour vivre ou pour momrfr avec lui?:» Mais la crainte de porter un coup terrible au patient suffit à l'arrêter; elle lui avait déjà fait tant de mal! elle aima mieux endurer tous les tourments d'une jalousie poignante que d'exposer encore une fois sa vie. Elle se résigna donc et baissa silencieusement la tête.
Quand Sergi eut retrouvé quelque calme, la vieille femme se rassit brusquement à sa place, sans même daigner jeter un regard à la fille d'une nation ennemie; mais l'autre, phis accessible aux émotions douces et tendres, plus intelUgente des mouvements du cœur, crut qu'il fallait au moins souhaiter la bienvenue à celle qui arrivait, et elle sut le faire par un mot, — rien qu'en prononçant son nom.
«Stella? lui dit-elle avec une muette interrogation dans ses beaux yeux, Stella?»
Que de choses dans ce seul mot! que de révélations ne faisait-il point à celle qui le portait ? Il semblait lui dire : «Vous n'êtes pas une étrangère, une inconnue parmi nous : celui qui est là, votre ami, nous a parlé de vous. »
Oui, ce mot, avec l'inflexion que sa voix lui donna, avait, pour ainsi dire, déchiré un voile etttre le» deux femmes; elles allaient maintenant unir, confondre leurs efforts pour sauver celui qui était devant elles ; à elles deux elles sauraient bien l'arracher à la mort.
La Cîrcassienne, avec cet instinct qui trompe si rarement les femmes, quand elles n^ veulent point ellesmêmes être trompées, comprit tout de suite qu'elle ne
p6ut»&it teniir que pôtir lui. Êtàît-elle femme ou amante? c'est ce que la jeuAe fille ne pouvait savoir : mais elle aimait, et Ciela suffisait. Sahs doute elle était aimée!.... A miUe îadices, sur la valeur desquels il est facile de ne se point tromper, la gardienne de Sergî avait deviné que le blessé, objet dé- ses soins pieux, devait être sous l'empiré d'une passion profonde : elle l'avait reconnu à ses regards révemv, à cette mélancolie un peu sauvage que rien ne seïAblàit pouvoir guérir; enfin, à sa fkçon d'être avec elle-même. Si peu coquette qu'elle fût, et l'on pieut dire qu'elle ne Tétait point, la fille de la montagne était bien obligée de s'avouer cju'elle était belle, et que, pour ne point l'aimer, il fallait en aimer une autre. Cette autre, c'était sans doute celle qui venait le cbercbér si loin.
«Tant mieux! mulrmiira-t-elle; peut-être retrouver at-il ainsi la paix et un peu de i3onbeur. »
Quand elle se sentît appeler par son nom, un flot de .sang rose teinta la joue pâle de lady Mac-Lean, qui respira plus librement.
La GircassieYine, qui semblait aussi aimable, aussi bienveillante, aussi bonne enfin (pi'elle était belle, s'écarta du lit, et par un geste elle fit signé à la nouvelle venue qu'elle pouvait approcher; tandis qu'un doigt mignon et fin, posé sur ses lèvres, coihYnandait le silence.
Stella, dans un seul regard, tout humide des larmes qu'elle avait peine à contenir, lui exprima plus de reconnaissance que n'en eusisent témoigné de longs discours; puis, retenant son souffle, et glissant silencieusement, comme une ombre, sur les nattes brillantes qui ^Ouvraient le plancher, elle s'approcha de Sergi et s'assit tout près, à la façon orientale, sur une pile de carreaux. Elle put alors contempler tout à son aise cdiit que ses yeux avides cherchaient en vain depuis si longtemps. Combien il était changé! Les fatigUes de la guerre l'avaient singulièrement aifiaigri, et le sang de sa blessure avait décoloré son visage, que le petit souffle échappé de ses lèvres empêchait seul de prendre pour un visage de mort. Dans un mouveme"
brusque qu*il fit, l'appareil posé sur la blessure se dérangea, et la pauvre femme frémit en apercevant la longue déchirure béante qui sillonnait une de ses tempes, la moitié de son front, et allait se perdre sous ses cheveux; elle eût voulu pouvoir prendre la main de Sergi, qui pendait hors du divan et traînait presque jusqu'à terre, pour la porter à ses lèvres.... elle n'osa pas, et cacha ses yeux d'où tombaient de grosses larmes, qui roulèrent sur ses joues, toutes brûlantes.
La Circassienne se rapprocha de lady Mac-Lean et s'assit sur un carreau moins haut, de sorte qu'elle avait l'air de s'être mise à ses pieds, avec cette grâce humble que l'on trouve assez souvent chez les femmes d'Orient, mais qui pourtant n'est jamais sans dignité : à elles deux, elles faisaient ainsi le tableau le plus charmant qu'un peintre ait jamais pu rêver : lady Mac- Lean, grande, élancée, pâle comme un lis, avec ses tresses blondes encadrant l'ovale un peu allongé de son visage, et de toutes parts s'échappant de son chapeau de feutre, dont la plume retombait sur son cou et flottait sur ses épaules, droite et fi ère dans son corsage d'amazone, emprisonnant sa taille et fermant sur le cou; l'autre, au contraire, rehaussant par toutes les magnificences du costume oriental sa beauté splendide : elle n'avait pour coiffure qu'une simple pièce de soie rouge, nouée autour de sa tête avec une grâce négligente, et redescendant sur la nuque, où elle cachait mad la lourde masse de ses cheveux d'un noir lustré; une tunique de soie bleue ouverte sur le devant, laissant voir un col délicat entouré d'un fil de perles, et la naissance d'une gorge parfaite.
Deux rangées de petites agrafes, dont on ne se servait point, eussent pu, au besoin, fermer cette tunique sous laquelle on apercevait une robe de soie blanche, aux manches larges et bouffantes. Ces deux femmes s'examinaient avec une égale attention, et se rendaient mutuellement cette justice de s'admirer Tune l'autre. Stella comprit que si c'était là une rivale, elle devait être bien dangereuse; il lui sembla impossible que Sergi, alors qu'il avait tant de raisons de ne se plus croire aimé, eût pu voir cette charmante enfant sans
s'attacher à elle aussitôt; elle crut donc ne Tavoir retrouvé que pour le perdre; elle se vit renversée du haut de ses espérances, et elle en éprouva une douleur si vive qu'elle en ressentit subitement comme un contre-coup physique ; elle porta la main sur son cœur qui cessait de battre, et devint si pâle que l'on put croire qu'elle allait mourir.
La belle Circassienne comprit-elle ces sentiments? devina-t-elle ce qui se passait en ce moment dans l'âme de l'étrangère? c'est ce qu'il serait peut-être assez difficile d'assurer; tout ce que l'on peut dire, c'est que, bien différente de la vieille femme qui, en voyant lady Mac-Lean, avait pris tout à coup un air de dédain superbe, la jeune fille, au contraire, qui avait encore toute la fraîcheur et toute la générosité de sentiments naturelle à son âge, attacha sur elle un regard dans lequel la curiosité n'était déjà plus que de la bienveillance : on eût dit qu'elle comprenait ses souffrances, et qu'elle y compatissait doucement.
Cependant Stella, dont le courage devait être maintenant à la hauteur de toutes ses épreuves, s'était promptement raffermie : elle était prête à siibir tous les outrages de la fortune ennemie. Elle était arrivée à l'extrême limite du malheur, et comme toutes les âmes vraiment grandes, et qui retrouvent une soudaine énergie dans l'excès même de leurs maux, elle fit appel à cette fierté, qui est une des vertus sociales de la femme; elle se jura à elle-même que, si douloureux que fût son secret, elle saurait lui donner son cœur pour tombe, — et que cette tombe serait muette. Quand elle eut pris vii^-à-vis d'elle-même cette résolution difficile, mais nécessaire, et qu'elle se savait bien la force de tenir, Stella fut tout à coup plus calme, et avec la force que donne toujours un sacrifice noblement accompli, ce fut un regard presque serein qu'elle leva sur la jeune fille. On eût dit qu'en interrogeant ce beau visage, elle voulait seulement savoir si elle serait capable de rendre heureux celui qu'elle-même eût entouré de tant d'amour.
La charmante créature à qui ce regard s'adressait comprit-elle tout ce qu'il y avait d'ardent et de passionné
dans sa silencieuse éloquence t )e ne sais; maî«^ s'itielinant avec une grâce enchanteresse devant lady MaC'^Leiin, elle prit une de ses mains, la porta à sa poitrine et à son fronty et inondant, pour ainsi dire, Stella tout étoïinée des effluves magnétiqiies de ses grands yeux de gaîellé, dont Thumide lumière semblait pénétrer jusqu'au fond des âmes, le visage rapproché de son visage, Une Infiin appuyée sur son épaule, avec ce mélange de dignité et de fkmiliarité que Pon ne trouve guère ailleurs qti^ daite ces races encore voisines de la nature, et que la civilisa* tion n'a pas eu le temps d'amoindrir, d*une voix douce mais pleine, harmonieuse, sôno!re et vibrante :
c Stella Ii> répéta-t*elle encore.
Cependant Sergi fit un second mouvement dans son lit. Les deux femmes crurent qu'il allait parler : elles accoururent.
Sergi, en effet, après un ou deux soubresauts inqtdets, murmura faiblement par deux fois :
a:Tcherka! Tcherka!
— Il m'appelle! dit la jeune fille; c'est qu'il ne vous a pas vue! venons.»
Et prenant lady Mac-Lean par la main, toutes deux ensemble s'approchèrent du lit.
Sergi vit- il celle qu'il avait tant ainïée? Je ne sais; mfâis il *e prononça qu*un nom, et ce fut encore le nom de Tcherka.
«Toujours vous!» fît lady Mac-Lean, non point peutêtre sans un peu de décourageiàrient ni de secret ctépit.
La jeune fille ne trouva rien à répondre.
« A boire ! continua le malaide en ouvrant leâ yeux.
— Donnez-lui à boire,» dit celle que désormais nous nommerons Tcherka.
Et elle présenta à lady Mac-Lean le vase qui contenait la potion calmante.
€ Buvez, mon cher Sergi,» dit-eHe au jeune homme en français.
Sergi étendit la main, prit le vase et but; mais rien ne put faire croire à la pauvre femme qu'elle èAt été reconnue. Les accents de cette voix, qui tant de fois l'avaient fait tressaillir, laissaient maintenant Sergi ésitiB la plus comjylète indifférence. La main de Stem
feTELLA. 299
tremblait en le faisant boire. Les yeux dû comte filant le tour de la chambre, passèrent sur lady Mac-Lean comme sur le reste des objets qui se trouvaient autour de lui, et ne s'arrêtèrent que sur le doux visage delà Circassienne.
4(0hl mon IHeu! il ne me reconnaît donc plus? murmura lady Mac-Lean avec une expression dont l'angoisse remuai la jeune fille.
— H est encore si faible! dît-efle à diemi-voit.
— * Morte, je le reconnaîtrais, moi!> répondit Stella avec une sombre énergie.
Puis, d'une voix qui pfriaît :
«Voulez- vous bien me laisser avec lui?» demandat^lle.
La jeune fille se leva et fit signe à l'autre femme, qui la suivit dans la pièce voisine.
Restée seule, Stella revint près de la couche de Sergi et le contempla avec une avidité passionnée. On eût dit qu'elle ne pouvait rassasier ses yeux de le voir. L'état où il se trouvait ne laissait point que de lui inspirer une vive inquiétude et une douleur plus vive encore : elle songeait que c'était elle qui l'avait réduit là; qu'elle était la cause de tout ce quil avait soufiert, de tout ce qu'H souffrait. Que de choses elle eût voulu lui dire!.... et il ne semblait pas capable de l'entendre ! Aussi, elle se taisait; mais sa poitrine émue, seslèvrds tremblantes, ses yeux pleins de larmes parlaient pour elle. Elle se pencha sur le blessé, l'appela tout bas, et prit une dé ses mains, qui lui sembla glacée et qu'elle essaya de réchauffer dans les siennes. Cefte impression fut-elle désagréable au malade, irritable et nerveux, comme sont trop souvent les blessés? Personne ne l'eût pu dire; mais il retira sa main avec une sorte de brusquerie. À cette marque de répulsion instinctive que •:>ergi lui donnait sans en avoir conscience, Stella sentit son cœur se serrer. Elle se rassit tristement au pied du lit, décidée à tout attendre et à neplus rien tenter; mais cela même était difficile; à tout prix elle voulait connaître son sort; elle ne se sentit pas capable de rester longtemps (hins cette incertitude, plus cruelle que le malheur même.
300 STKLLA.
Elle se releva et appela Sergi par deux fois. En en-* tendant la voix qui prononçait son nom, Sergi parut enfin sortir de sa longue torpeur; il iSt un effort et se souleva sur son coude, puis il regarda Ijady Mac-Lean fixement, comme il eût fait d'une vision apparaissant tout à coup dans un rêve à demi éveillé. Il était facile de voir qu'il cherchait à la reconnaître et qu'il n'y réussissait pas.
ocMon Dieu, c'est affreux! murmura lady Mao-Lean en étreignant son front dans ses deux mains. Sergi! Sergi! répéta-t-elle encore avec un accent déchirant, c'est moi! c'est Stella!... Tu ne veux donc pas me reconnaître? Tu ne veux pas m'entendre?... Sergi! mon cher Sergi!»
Le comte releva une seconde fois la tête et la regarda; puis il ferma aussitôt les yeux, pâlit encore, — ce que l'on n'eût pas cru possible, tant les couleurs de la vie avaient abandonné sa face marmoréenne, — et retomba lourdement sur l'oreiller. Lady Mac-Lean, éperdue, se jeta sur lui, prit sa tête entre ses deux bras, l'appuya contre sa poitrine, sans s'apercevoir qu'elle était toute trempée du sang de sa blessure rouverte, et le couvrant de caresses et de larmes :
«0 Sergi! répétait-elle au milieu de ses sanglots, pardonne-moi! Dis-moi seulement que tu me pardonnes ! »
La tête insensible roulait d'une épaule sur l'autre; mais aucune parole ne sortait des lèvres muettes. Imérieff était toujours évanoui. Désespérée de l'inutilité de ses efforts, Stella crut qu'il était mort, et elle se laissa retomber sur te divan en poussant un cri de terreur.
Au même instant la porte se rouvrit et Tcherka reparut.
Elle jeta les yeux tour à tour sur Imérieff et sur lady Mac-Lean. L'une paraissait avoir autant besoin que l'autre de secours.
«Venez, venez de gi'âce, lit lady Mac-Lean en Tapercevant; il vient de s'évanouir encore une fois, et je n'ai pas pu le rappeler à lui : Dieu ! suis-je assez malheureuse I
— Ce ne sera rien, rassurez-vous! dit la jeune ûUe, qui souleva la tête du blessé en lui faisant respirer je ne sais quelle essence énergique. Imérieff rouvrit bientôt les yeux, et se réveillant pour ainsi dire dans les bras de la Circassienne :
— C'était donc toi, Tcherka, ma bonne Tcherka? lui dit-il à voix basse et en cherchant ses yeux... Mais oui, c'est toi... c'est toujours toi!
— Oh! murmura lady Mac-Lean, affaissée au pied du divan, pousserait-il la cruauté jusqu'à ne plus vouloir m'adresser une parole?:»
Tcherka, trop jeune pour n'être point encore bonne, eut pitié d'une douleur si profonde et si vraie.
«Voyons, dit-elle à Sergi, reconnaissez donc votre amie, celle qui est venue de si loin pour vous chercher.... celle que vous avez tant de fois appelée la nuit dernière. C'est Stella, votre chère Stella ! La voici ; parlez-lui, regardez-la...»
Et comme Imérieil' se taisait toujours : <c Je le veux ! ajouta-t-elle avec un ton de douce autorité.»
Sergi demeura silencieux.
«^Oh! c'est fini; tout est fini, il ne m'aime plus! s'écria lady Mac-Lean avec un sanglot déchirant.
— Il \ous aime toujours, mais, en ce moment, il ne vous reconnaît pas.
— Il n'a cependant plus le délire; il vous reconnaît bien, vous... et il vous aime! » répliqua lady Mac-Lean, dont une rougeur furtive envahit tout à coup les joues.
Tcherka tourna vers elle son beau regard calme et limpide, et, pour toute réponse, inclina deux fois sa tête d'une épaule vers l'autre.
«Mais alors, continua lady Mac-Lean qui ne demandait qu'à être convaincue et consolée, comment ne me reconnaît-il point?
— Qui peut savoir? répliqua la Circassienne en portant le doigt à son front; avec ces blessures à la tête on ne peut répondre de rien. Un de mes frères, frappé comme votre ami par la lance d'un cosaque, a été, pendant près de deux mois, incapable de reconnaître notre mère; il avait oublié jusqu'à son nom.
— Et maintenant? demanda Stella.
30B STBU*A.
— Oh! maintenant ik noiu coHnaiL.. et il nous aime. »
Lady MaoLean courba la tête : elle était désormais résignoMfe à tout; la vie l'avait vainciie; elle renonçait à la lutte; elle voulait désarmer la tarfoine par sa douceur. Disons-le cependant, de toutes ses épreuves, celle-ci lui semblait la plus cinielle. Etre près de celui qu'elle aimait, le voir à chaque minuté, et se dire qu'il ne la reconnaissait ftoint, qu'il était insensible à sa voix, et qu'il en serait longtemps ainsi, toujours peut-être; c'était vraiment, plus qu'elle ne pouvait supporter.
Stella ne savait à quoi se résoudre; si les paroles de Tcherka la rassuraient quelque peu pour l'avenir, elles étaient loin de consoler le présent. Elle envoya chercheir son père, qui vint aussitôt avec un chirurgien. Sergi n'hésita point à reconnaître le général, auquel il tendit la main avec un faible sourire. Celui-ci prononça le nom de lady Mac-Lean. Mais pas plus qu'auparavant ce nom ne parut exciter chez le malade la fibre engourdie du souvenir. Le fait parut surprendre Baratine ; mais le chirurgien l'assura qu'il avait eu sous les yeux plusieurs exemples de la même singularité; il ajouta que toutes les blessuites qui intéressaient le cerveau avaient des règles si particulières et des caractères si bizarres que rien ne devait étonner, mais que tout, au contraire, était possible, et l'invraisemblable naturel^ à ce point que la personne qui avait été l'objet de la préoccupation à la fois la plus vive et la plus constante d'un mjet, pouvait tout à coup, et pour un temps plus ou moins long, lui devenir complètement étrangère.
Baratine, sur un regard de Stella, demanda au chirurgien s'il n'était pas possible de faire transporter le comte Imérieif dans son propre logis, où il serait entouré de tous les soins que réclamait son état. L'homme de l'art hocha la tête en assurant que la chose était maintenant impraticable, parce que la moindre commotion pourrait être fatale au blessé.
«Quant aux soins à lui donner, ajouta-t-il en se tournant vers Tcherka, je ne crois pas qu'il en trouve jamais ailleurs de plus intdligents et de plus dévoués qu'ici. >
Lady ^^^l^&jin bais)S9i U tête ^m& rien répliquer. Il h^ senahla que c'était sa condaïupation qu'on pro* nonç^it.
«Les gens du pays, ajouta le chirurgien en s' adressant plus directe^ient au général, ont des remèdes particuliers poi^ les blessures reçues à la guerre, et Dieu sait s'ils pnt assez souvent l'occasion de les appliquer. Personne n'eût pu faire suivre au comte Iméneff un traite^]i^nt à la fois plus salutaire que ces deux femmes; je pense donc, mon général, qu'il faut le laisser encore quelque temps entre leurs rn^ns : eUes sont délicates et puissantes.
— Mais cette espèce de dérangement moral danp ses facultés? demanda Baratine avec une anxiété visible.
— Pour cela, je crois qu'elles n'y peuvent rien, et nous pas davantage. Quand on arrive aux faits pychol^|qu^s, la médecine de bonne foi — il y ea a une autre qui s'appelle le charlatanisme -— la médecine de bonne foi doit s'arrêter net : le corps nous appartient; mais ses rapports avec l'âme, leurs réactions mutuelles. Leurs influences réciproques, ce sont là des mystères que nous pouvons bi^ soupçonner, mais qu'il ne nous sera jamais donné d'approSoN^idir, d'expliquer ou de diriger. J'ai été plus d'une fois témoin de phénomènes pareils à ceux qui se manifestent en ce moment chez le comte : j'ai vu des guérisqns; jfidâs, je dois l'avouer, ce n'était presque jamais à nous qu'on, les devait.
— Vojlài qui est aflreuxli^ fit le général en se promens^X^i de long en large dans la chambre, les mains derrière le dos et la tête inclinée sur sa poitrii^e, tandis que lady Mac-Leam, assise au pied du lit, contemplait son cher mAl4de dans upe sorte d'extase, et l'enveloppait pour ainsi d|ire du magnétisme de spn reg^d*
 l'autre bout de la chambre, T^herka et sa compagne, immobiles comme des statues, insensibles en apparence à tout ce qui se passait autour d'elles, attendaient en silence qu'il eût plu aux nouveaux venus de décider quelque chose sur le sort du malade.
«Allons, ma fille, puisqu'il en est ainsi, fit le général en touchant l^èrement l'épaule de !Stella, nous sommes inutiles, allons-nous-en b
30i STELLA.
Stella, pour toute réponse, lui montra Sergi des yeux et ne bougea point. Le général comprit qu'u fallait la laisser aller jusqu'au bout. Sergi était désormais toute sa vie, et il n'y avait point pour elle un avenir où il ne fût point. Il ne fit donc aucune objection.
«Je viendrai souvent te voir, lui dit-il; si tu as besoin de moi, tout le monde te dira où tu peux me trouver ! »
Et, comme il avait à remplir les devoirs du service, il partit.
Demeurée seule avec les deux femmes, lady Mac- Lean expliqua à Tcherka (la seule qui parlât russe), qu'elle voulait rester près d'elles pour l'aider à soigner son compatriote.
«cDieu est grand, tu sauveras ton ami! répondit la jeune fille, car on guérit en aimant.
— Alors, il guérira,» pensa lady Mac-Lean, dont un faible sourire éclaira un moment le visage, mais, hélas ! pour s'éteindre aussitôt.
Les deux jeunes femmes s'établirent donc au chevet du blessé, se disputant en quelque sorte le privilège de le servir, et jamais malade n'avait reçu de soins ni plus intelligents ni plus dévoués.
Cependant, les progrès du, bien étaient d'une lenteur extrême, et cette raison ébranlée, dont les lacunes avaient causé une si profonde douleur et un tel effroi à la pauvre Stella, n'était pas encore raffermie. Pas une parole, pas un regard, pas un signe n'était venu lui apprendre qu'elle était reconnue et pardonnée. Au contraire, elle pouvait voir (et c'était là pour elle une véritable torture) que les nons offices de Tcherka étaient mieux accueillis que les siens. Il était un peu comme ces enfants dont la timide sauvagerie s'accommode mal des prévenances d'une étrangère, et, si bienveillantes qu'elles soient, ne les supporte qu'impatiemment; tandis qu'il témoigne clairement sa joie quand il peut revenir aux mains connues et familières. Mais l'étrangère ici, c'était l'ancienne amie.... et l'amie, c'était l'étrangère! On comprend tout ce qu'il y avait d'amer et de poignant pour Stella dans cette apparente ingratitude, et pourtant comme elle eût aimé sa
peine et les soins qu'elle prenait de lui si elle en eût été récompensée par un mot, par un regard, par quelcrue chose enfin <|ui lui eût laissé voir que Sergi l'avait devinée et comprise. Mais rien ne faisait encore présager ce dënoûment si ardemment désiré par elle. Cependant elle continuait sa tâche avec un zèle infatigable, épiant avec une anxiété avide ce retour de la raison, si longtemps et si vainement espéré. Rien ne la rebutait, rien ne la décourageait. Il est vrai que Tcherka faisait tout pour soutenir son courage et lui rendre quelque espoir. Rien n'était charmant comme de les voir ainsi toutes deux en présence, belles toutes deux, mais d'une beauté si différente, pareilles seulement par la grâce, la tendresse et la bonté. La jeune Circassienne, avec cette intelligence des choses du cœur qui est un des €harmes de la femme, avait vite compris le sentiment de jalousie inavouée, mais réelle, que Stella ne pouvait s'empêcher d'éprouver chaque fois que sergi lui exprimait sa reconnaissance. Elle eût voulu pouvoir lui dire : «Mais ce n'est pas à moi qu'il faut parler ainsi; c'est à ellel :» Le blessé n'aurait pu la comprendre, et d'ailleurs lady Mac-Lean était toujours là, et sa présence rendait toute explication impossible.
Tcherka se contentait donc de baisser la tête avec un léger mouvement d'épaules qu'on eût pu traduire ainsi : Pardonnez-lui; vous voyez nien qu'il ne sait pas ce ou'il fait! Stella pardonnait en effet; mais il n'était pas oiffîcile de voir que c'était là pour elle une rude épreuve et qu'elle la ressentait cruellement. A force de la voir souffrir, Tcherka prit une résolution sur laquelle jusaue-là elle avait longtemps hésité. Elle avait trouvé dans l'habit d'Imérieff la lettre sans adresse que celui-ci, deux ou trois jours avant l'assaut de la forteresse, avait écrite à lady Mac-Lean, et qu'il ne lui avait pas encore envoyée. La jeune fille avait d'abord eu 1 intention de remettre cette lettre à lady Mac-Lean; puis, ne voyant pas d'adresse, elle s'était demandé si c'était à elle qu'elle était écrite, et s'il n'y aurait point quelque imprudence à la lui faire lire.
Mais quand elle vit sa compagne si malheureuse qu'elle semblait ne point pouvoir l'être davantage, elle
se dit que c'était le cas de tout risquer, et que si la lettre contenait quelque nouvelle fâcheuse, elle aurait peut-être pour effet, par l'excès même du mal, de guérir Stella, ou tout au moins d'abréger cette lente agonie.
Si au contraire elle était affectueuse et bonne, elle consolerait la pauvre femme et lui rendrait le courage dont elle avait tant besoin.
Un soir donc que les deux aimables créatures étaient restées seules auprès de leur cher malade, après quelques instants d'un silence pénible interrompu de temps en temps par un soupir, s'exhalant péniblement de la poitrine de Ser^, Tcherka, qui contemplait avec un attendrissement mvolontaire le visage pensif et douloureux de lady Mac-Lean, prit tout à coup sa main, et la regardant dans les yeux, de sa voix la plus suave, une voix qui flattait comme une caresse :
«Je crois, lui dit-elle, que j'ai quelque chose pour toi.
— Pour moil et quoi donc?
— Une lettre....
— Et de qui?
— De lui! et elle montra le blessé.
— Oh I donne, alors, donne vite ! » s'écria lady Mac- Lean en tendant la main.
Tcherka lui remit l'enveloppe que, depuis trois jours, elle portait dans sa poitrine.
Lady Mac-Lean s'en empara et l'ouvrit d'une main fiévreuse. Elle en parcourut rapidement les premières lignes, et en voyant ce début si froid et si amer, elle éprouva une sorte de défaillance, car elle crut que c'était un adieu suprême q\xe Sergi avait voulu lui envoyer.
Honteuse de cette faiblesse, qu'elle se reprochait de n'avoir pas su dominer, lady Mac-Lean essaya de sourire à la belle enfant toujours à ses pieds, et reprit sa lecture. Tout à coup son front s'éclaircit, la lettre trembla dans ses mains et ses yeux lancèrent des éclairs :
«D m'aimel Tcherka, il m'aime! s'écria-t-elle avec une sorte de ravissement, en achevant sa lecture, qu'elle recommença lentement, comme pour savourer l'une après l'autre toutes les protestations d'amour et toutes les paroles brûlantes que lui adressait son amant. Oui,
reprit-elle encore au bout d'un instant, il m'aime, il m'a toujours aimée, il m'aimera toujours!
— Et comment pourrait-il ne pas t'aimer? reprit Tcherka en laissant voir sur son visage sa naïve admiration.
— N'est-ce pas, reprit-elle bientôt avec ime douce confiance, n'est-ce pas que nous le sauverons? Oh! je ne veux pas qu'il meure!
— Comme si l'on pouvait mourir quand on est aimé ! » reprit Tcherka avec la sublime confiance de la jeunesse.
Pour la première fois depuis qu'elle était près d'Imérieff, lady Mac-Lean sentit ses nerfs se détendre, et une émotion heureuse adoucit l'expression si profondément mélancolique de son visage.
«Comme vous êtes belle, quand vous êtes heureuse! reprit Tcherka toujours à ses pieds.
— Alors il y a longtemps que je n'ai été belle !:» répondit Stella en secouant la tête.
En ce moment, pourtant, elle éprouvait une joie immense; elle semblait renaître à la vie. Elle se leva, et appuyée à l'épaule de Tcherka, marchant sur la pointe du pied, elle s'approcha de la couche de Sergi :
«Maintenant que je sais qu'il m'aime, je veux le revoir!»
Elle se pencha sur le divan. Il dormait paisiblement ; la fièvre était apaisée, et il ne lui en restait plus que juste ce qu'il fallait pour colorer d'une faible teinte la pâleur de ses joues. Un attendrissement dont elle ne fut pas maîtresse s'empara de lady Mac-Lean en contemplant ce beau visage qui portait, à côté des traces sanglantes de la guerre, les marques non moins visibles des tortures de son âme. Une larme s'échappa de ses yeux et tomba toute brûlante sur le front d'Imérieff. Un imperceptible frémissement fit tressaillir les muscles de son visage, et lady Mac-Lean put du moins voir qu'il avait senti cette marque de sa douleur : les lèvres au malade s'agitèrent comme pour prononcer un nom; mais si elles Tachevèrent, ce rat si bas qu'on ne l'entendit point.
Lady Mac-Lean se rassit; elle était déjà plus calme :
la lettre du comte Imérieff avait rasséréné son âme, et maintenant une douce lueur d'espérance brillait à ses yeux et illuminait Tavenir. Sergi Vaimait : voilà la seule chose qu'elle voulait savoir; le reste viendrait à son tour. Il était impossible qu'il ne guérît point.... £Ue le soignerait si bien! Maintenant il lui semblait qu'elle avait du bonheur plein l'âme, et que cette âme aébordait et voulait se répandre sur les autres; elle se reprocha cruellement ses soupçons et sa jalousie égoïste envers Tcherka : elle se dit que depuis trois jours, exclusivement occupée de ses chagrins et d'ellemême, elle n'avait pas encore songé à lui parler d'elle; c'est à peine si elle l'avait remerciée du dévouement qu'elle prodiguait au comte Imérieff; mais elle ne lui avait point demandé comment elle l'avait connu, comment il se trouvait chez elle, comment elle-même était ainsi loin des siens. Elle voulait maintenant réparer tous ses torts. La haute position que son père occupait dans l'armée ne lui rendrait- elle point facile d'obliger à son tour celle à qui elle devait tout? S'asseyant auprès d'elle, prenant ses deux mains et lissant ses beaux cheveux, comme elle eût fait à une enfant chérie, elle se mit à l'interroger doucement.
Confiante comme la jeunesse, et facilement attendrie par ces marques d'intérêt, Tcherka raconta tout de suite à lady Mac-Lean qu'elle était la fille d'un chef allié de Schamyl, que ses frères — et son fiancé, ajouta-t-elle plus bas — avaient porté.... et portaient encore les armes contre la Russie; la femme qui vivait avec elle était la mère du jeune homme. Quand le village avait été surpris par le détachement dont Sergi faisait partie, elles s'étaient mises sous la protection de Sergi, dont la jeunesse et l'air de bonté les avaient rassurées.... la jeune fille surtout.. Est-ce que la jeunesse n'attire point la jeunesse? Imérieff avait confié les deux femmes à quelques hommes de son régiment, qui devaient en répondre sur leurs têtes. Cependant l'action n'était pas encore terminée par la prise du village, et le général, qui voulait la Vendre décisive, avait ordonné l'assaut d'une forteresse où tenait encore une poignée de héros. Une heure après, on leur rap-
portait le comte Imérieif grièvement blessé et perdant tout son sang. Tcherka s'était souvenue de ce qu'il avait fait pour elle et pour la mère de son fiancé. Elle prit l'offîcier chez elle et paya la dette de sa reconnaissance. Si le blessé et sa garde-malade eussent été tous deux libres, il est assez probable que ces deux belles jeunesses se fussent éprises l'une de l'autre; mais Tcherka avait un fiancé, auquel son âme s'était donnée, et Sergi avait au cœur celui de tous les amours auquel, peut-être, on est le plus fidèle.... un amour malheureux.
Ahl si cette passion qui dévorait sa vie avait eu des racines moins profondes, si un nouvel amour eût pu refleurir sur les débris du premier, la beauté, la grâce et le charme profond de Tcherka eussent opéré le miracle moral d'une guérison complète. Mais il avait trop aimé lady Mac-Lean pour qu'il lui fûlt possible d'aimer une autre femme. Quant à Tcherka, elle était d'un pays où les femmes ne reprennent jamais leur cœur.... et elle avait donné lésion. Jusoue-là d'ailleurs, s'il faut tout dire, ils n'avaient guère eu l'un et l'autre le temps de faire l'épreuve bien complète de leur constance. Mais il s'était formé, entre ces deux âmes pures, une liaison à part et toute charmante, dont la douceur et la tendresse pouvaient les consoler tous deux de l'amour absent : sans s'être parlé, ils s'étaient déjà compris. Les soins que le jeune homme recevait de la jeune fille témoignaient de la sollicitude profonde d'une sœur pour son frère; la reconnaissance du blessé montrait une délicatesse et une courtoisie à laquelle les femmes sont peu habituées dans un pays où les hommes se croient plus encore des maîtres que des maris et des amants, et où, d'ordinaire, les parents d'une jeune fille l'accordent comme prix de l'audace à celui qui l'enlève. L'affection profonde et chaste qui unissait Imériefif et Tcherka tenait donc de tous les sentiments honnêtes et généreux qui peuvent éclore dans deux jeunes âmes. Si le mot d'amour eût eu quelque chose de trop passionné pour l'exprimer, peut-être celui d'amitié eût-il semblé nien froid. Il est pour le moins inutile d'ajouter que ces nuances trop complexes, non-seulement
Tcherka n'eût pu les rendre par la parole, mais qu'elle n'en avait pas ta conscience. Rassurée par ce mot de fiancé que la belle Gircassienne avait prononcé, non moins que par la lettre de Sergi, dont tous les mots étaient en queloue sorte écrits en lettres de feu dans sa pensée, Stella s'abandonna complètement à une confiance qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps. Elle exigea que sa jeune amie, dont elle n'avait pu s*empécher de remarquer la fatigue, prît enfin quelque repos; elle lui dit qu'elle était certaine que le comte se trouvait déjà mieux et qu'elle sufQrait à le soigner.
Ce fut la première veillée qu'elle fit seule. Jamais jeune mère ne fut plus attentive au léger sommeil de son nouveau-né. Un soupir, un mouvement de Sergi l'avaient bientôt amenée près de sa couche : elle arrivait sur la pointe du pied, retenant son souffle; puis, immobile, penchée sur lui, elle épiait jusqu'au plus furtif changement de cette physionomie, que la souffrance avait rendue plus expressive encore. Parfois elle s'endormait, accablée de fatigues et après avoir vainement lutté contre ce besoin de sommeil auquel les plus énergiques et les plus puissantes natures sont parfois obligées de céder. Des rêves étranges s'emparaient alors de son cerveau surexcité. Tantôt il lui semblait que Sergi, sauvé enfin et complètement rétabli, la prenait par la main, et qu'ensemble ils s'en allaient, dans quelque repli de la montagne, pour y cacher leur amour, et être heureux loin des hommes, sous l'œil de Dieu; d'autres fois, au contraire, il lui semblait que Ser^i n'était point apaisé, que la colère grondait encore dans son âme, qu'il lui montrait un front implacable, et qu'au lieu de venir à elle, il la repoussait loin de lui. Lady Mac-Lean se réveillait alors en sursaut, la tête en feu, le sein palpitant; elle s'élançait vers le divan, et voyant le doux et calme sommeil de son malade, elle revenait s'asseoir, en murmurant :
«Je crois vraiment que je deviens folle!»
Cependant, vers le matin, Imérieff éprouva une sorte d'accès que, du reste, le chirurgien avait prédit; sa tête s'embarrassa et il eut le délire : Stella fit
<îourir chez le général, qui arriva aussitôt avec le chirurgien.
«C'est une crise prévue.... et décisive, fit celui-ci.... Malheureusement Part n'y peut rien; il doit laisser agir la nature. :d
Muette, et pour ainsi dire suspendue à ses lèvres, Stella l'écoutait sans oser l'interrompre.
«Mais, si l'on ne peut pas guérir, demanda le général, ne peut-on pas du moins seconder cet effort de la nature, et lui venir en aide dans ce rude travail?
— On le pourrait, dit le chirurgien, mais tout ce qui tient à la physiologie du cerveau est mystérieux; tout ce qui a rapport aux organes de la pensée est incertain ou n'a que des indices douteux. Vingt fois, dans ma pratique, j'ai été témoin des faits les plus invraisemblables : j'ai vu telle ou telle partie de la mémoire subitement enlevée, sans cause apparente, et, sans plus de raison, subitement rendue. Dans le deuxième corps des cosaques, j'ai soigné un soldat qui, pendant deux mois, n'a pu se rappeler son nom. D'après l'examen que j'ai pu faire de la blessure du comte, s'il y a eu lésion au cerveau, cette lésion a été légère : je croirais plutôt à un ébranlement général, à une commotion violente; le calme lui sera peutêtre favorable; peut-être aussi une autre émotion, un choc en sens contraire, pour ainsi parler, remettraient les choses dans leur premier état. Que se passe-t-il dans les régions secrètes où l'âme habite? Je l'ignore, et j'ose dire (ju'aucun praticien, s'il était de bonne foi, ne se vanterait de le savoir. Ce qui est certain, c'est qu'en ce moment toutes les puissances nerveuses de son être sont surexcitées à un très^-haut degré, et que si quelque chose doit être tenté, c'est maintenant, i^
Lady Mac-Lean, dévote comme une Italienne, tomba sur ses genoux, et pria.
Imérieff souffrait beaucoup.
S'agitant sur sa couche, et menaçant à chaque instant d'arracher l'appareil de sa blessure, il était en proie aux divagations du délire : les noms de sir Arthur, de lady Mac-Lean, de M. de Maldive et du duc d'Osma passaient tour à tour dans ses discours in-
cohérents et sans suite. Tcherka, arrachée à son sommeil, était venue dans ce négligé que la beauté seule et la vraie jeunesse peuvent braver, et avec ces belles émotions, sa terreur et sa pitié, tour à tour empreintes sur son charmant visage, ses longs cheveux dénoués et couvrant à demi son cou, ses épaules et sa poitrine, elle était là comme une image de la Compassion pleurant sur une tombe! La vieille Gircassienne, au front superbe, aux grands traits, au nez recourbé, à la prunelle enfoncée sous l'orbite, rappelait assez la Parque oui s'apprête, inexorable et cruelle, à trancher le fil a'une destinée. Le chirurgien et Baratine, avec leurs mines graves et sévères, rehaussaient le caractère de la scène, à laquelle Stella, toujours à genoux et abîmée dans sa douleur, donnait un accent pathétique incomparable.
cA quoi était-il particulièrement sensible? demanda le chirurgien au général; aimait-il la musique?
*— Passionnément I répondit Baratine; lavoixdelady Mac-Lean, par exemple, avait le privilège de le charmer; il était rare qu'il Técoutât sans éprouver un véritable transport.
— Le fait est bon à constater,]» répondit le chirurgien en prenant le pouls du malade.
A la suite de cette crise, dont la violence avait été grande, Imérieff était retombé dans une sorte de calme apathique qu'il interrompit par ces seuls mots :
«Tcherka, où suis-je? où es-tu?»
Sans doute la jeune Gircassienne allait lui répondre, quand le chirurgien mit im doigt sur ses lèvres pour lui faire signe de ne point parler, en même temps qu'il lui montrait la porte des yeux pour la prier de sortir.
«Elle! toujours elle! murmurait Stella en la regardant s'éloigner.
— G'est maintenant, lui dit le chirurgien qui semblait deviner toutes ses pensées, c'est maintenant qu'il faut tenter un grand coup. Voyons, milady, aurez-vous le courage de chanter (|uelque chose?
— Pour le sauver, j'aurais le courage d'aller à la mort.»
Le chirurgien la prit par la main et la fit passer
dans la pièce voisine, où le général la suivit. Lui-même se tint sur le seuil, à demi caché par la draperie flottante, pouvant voir et n'être pas vu.
Lady Mac-Lean fit appel à toute son énergie, essuya ses larmes et commença de chanter le psaume de Stradélia :
Pieta di me, sigDore!
Jamais elle n'avait mis plus de tendresse dans sa voix; jamais son grand art n'avait su trouver d'expression plus déchirante; jamais une âme émue ne s'était exhalée en accents plus douloureux. Tcherka, qui ne connaissait guère d'autre musique que des fragments de ces mélodies de la montagne, que le musicien semble n'avoir jamais pu finir, et que l'on chante en s'efforçant de pousser les notes jusqu'aux modes suraigus, Tcherka, disons-nous, attirée par l'harmonie victorieuse, comme ces rochers et ces arbres auxcpels jadis le divin Orphée donnait des oreilles, était sortie de sa retraite, et, glissant sur les nattes qui couvraient le plancher, silencieusement, comme une ombre, elle était ▼enue s'asseoir aux pieds de lady Mac-Lean.
Sergi, dès les premières notes, avait éprouvé comme une émotion vague, presque insaisissable, et dont luimême ne se rendit pas compte. On eût dit qu'il faisait un rêve en effet, et qu'il tâchait de s'en dénarrasser; car, après avoir un moment soulevé sa tête de l'oreiller^ il la laissa lourdement retomber, et même retourna sa face vers les coussins, avec le geste boudeur et contrarié de l'enfant qui ne veut pas entendre. Le chirurgien qui suivait attentivement ces symptômes, et qui neût rien craint autant que Pindifférence du malade, fit à lady Mac-Lean un signe d'encouragement, et, en même temps, il souleva la tapisserie qui séparait les deux pièces.
Les notes, comme un essaim sonore qui se précipite à tire-d'aile, remplirent la chambre de cette grande mélodie de Straoella, l'inspiration la plus pathétique peut-être qui ait jamais prêté une expression digne d'elles à la crainte et à la douleur. Profondément émue, comme une grande artiste qui jouerait, pour
ainsi parler, la tragédie de son propre cœur, lady Mac- Lean se surpassa elle-même : jamais sa voix, qu'aucun instrument n'accompagnait, n'avait eu plus d'éclat ni plus de passion; tantôt ce timbre énergique avait des vibrations si puissantes que les nerfs de ceux qui l'écoutaient frémissaient pour prendre en quelque sorte l'accord avec elle; tantôt, au contraire, elle se fondait en de si suaves tendresses que jamais plus pénétrante douceur n'avait charmé l'oreille ni l'âme dune créature humaine : on eût dit un écho du concert des anges. Lady Mac-Lean, placée de façon à ne pas apercevoir Sergi, contemplait le visage du médecin qui smvait attentivement les expressions diverses de la physionomie du malade, et qui les lui rendait ainsi comme un miroir. Elle pouvait donc apprécier l'effet de la musique et modifier ses chants. Mais l'effet semblait bon, car le visage du chirurgien exprimait une satisfaction visible.
Sergi, après avoir un moment lutté contre des sensations douteuses, parfois contradictoires, s'était enfin livré à ce grand courant de mélodie qui, peu à peu, l'entraînait. H s'était soulevé sur son coude comme pour mieux entendre : l'œil fixe, l'oreille tendue, on eût dit qu'il ne voulait pas perdre une seule note; à l'étonnement qu'il avait montré d'abord avait succédé bientôt une attention profonde. A l'expression de plus en plus intelligente de sa physionomie, il était aisé de voir que la chaîne des souvenirs se renouait en lui; tous les sentiments exprimés par l'artiste se peignaient sur son visage : les mouvements mêmes de son corps trahissaient ceux de son âme; non content de s'être appuyé sur son coude, il semblait, avançant toujours, vouloir quitter le divan et aller rejoindre la voix : sa faiblesse seule l'en empêchait. Cependant lady Mac- Lean, qui avait tout d'abord chanté de l'extrémité la plus éloignée de l'appartement, s'était rapprochée peu a peu; elle était maintenant, quoique Imerieff, à cause de la disposition des lieux, ne la pût voir, tout à côté de la porte de sa chambre.
A un passage plus ému, sa voix éclata : ce fut le dernier effort de l'art pathétique, un art si exquis, si
vrai, ou'il n'était plus que l'accent même de la nature. A ce cri de l'ftme, Sergi fut vaincu, et tendant les bras, il y répondit lui-même par une explosion de joie et d'amour :
«Stella! Stella! Stella!
— Vous l'avez sauvé, dit le chirurgien. Allez, maintenant, continua-t-il en lui montrant du doigt le lit du malade, allez et achevez votre œuvre!»
Stella se tint un moment immobile sur le seuil, comme chancelant sous le poids des sensations qui l'accablaient; puis elle bondit vers le divan, et reçut dans sa poitrine le tête défaillante de Sergi. Sergi s'était évanoui en la voyant.
LU
Quand il revint à lui, sa tête reposait doucement sur l'épaule de lad y Mac-Lean qui tenait une de ses mains dans les siennes.
cO Stella! dit-il en effleurant cette chère main de ses lèvres, est-ce bien vrai?... Vous ici! vous m'aimiez donc?
— Si je t'aime! pauvre fou? Mais je t'ai adoré du jour où je t'ai vu.
— Eh bien! alors, pourquoi?... je ne comprends pas....
— Puisque je t'aime, tu n'as pas besoin de comprendre! répondit-elle en souriant. Puis, mettant une main sur sa bouche :
«Le docteur vous défend de parler!»
Sergi se tut, mais il plongea ses regards ardents dans les yeux de lady Mac-Lean, où déjà il pouvait lire l'extase du plus grand bonheur auquel une femme puisse atteindre en ce monde.
Mais le chirurgien, qui craignait que ces émotions, bienfaisantes d'abord, parce qu'elles seules avaient pu déterminer la crise, ne devinssent ensuite dangereuses en se prolongeant, jugea à propos de les calmer en leur donnant un autre cours.
Il envoya Tcherka près des deux amants.
«Viens, belle et bonne I]» fit le comte en l'apercevant; et l'attirant à lui, il prit sa main qu'il réunit à celle de lady Map-Lean, en murmurant ces seuls mots : «: Toutes deux 1 1> et il laissa retomber sa tête sur l'oreiller.
€ Oui, toutes deux I répondit la jeune Gircassienne, en voyant que lady Mac-Lean avait pâli à cette idée de communisme oriental ; oui, toutes deux ! reprit-elle encore, car toutes deux il nous aime, et toutes deux nous l'aimons; mais, moi, comme une sœur, et toi....
— Toi, comme une femme I acheva Sergi, à qui aucun détail de cette petite scène muette n'avait échappé. Si vous saviez comme elle m'a soigné I ajouta-t-il en se tournant vers lady Mac-Lean.
— Ohl je l'ai bien vu, répondit Stella avec des larmes dans les yeux.... ces grandes balafres sur ton front, cela fait frémir!... Mon pauvre Sergi, tu reviens de bien loin.... et c'est moi!
— C'est toi qui me ramènes! répondit-il, en lui serrant tendrement la main.
— n serait peut-être mort en Russie! dit Tcherka; mais nous avons des remèdes souverains contre les blessures, et personne ne sait mieux les panser que nous. .. Il le faut bien! ajouta-t-elle, non point peutêtre sans quelque orgueil, nous en recevons tant dans la poitrine de nos frères et de nos maris!
— Sais-tu qu'elle est adorable? ût Stella en souriant. Mais comment as-tu fait pour ne pas l'aimer?
— Il vous avait vue avant moi, )e> répondit la graciese enfant en s'asseyant aux pieds de lady Mac-Lean.
Baratine rentra avec le chirurgien.
«Ah! mon général, que je suis heureux! fit Sergi en lui tendant les mains.
— Et moi aussi, répondit Baratine en regardant sa fille.
— En a-t-il encore pour longtemps? continua-t-il en s'adressant au major.
— Non, répondit celui-ci, car il a les deux meilleurs médecins de toutes les Russies : le Bonheur et l'Amour. >
Que dire de plus? Le rétablissement du comte Imé-
rieff fut prompt, et la convalescence entre ces deux charmantes fem^ies qui ^entouraient des soins les plus affectueux (Tcherka l'avait bien dit : On sauve en aimant) fut certainement le meilleur temps de sa vie. Quant à Stella, elle avait dans l'âme autant de bonheur qu'elle en pouvait porter. Mais elle triomphait modestement, en se demandant tout bas si elle avait déjà le droit d'être heureuse. Elle était cependant l'objet des plus touchantes sympathies et des plus respectueux hommages. Les jeunes officiers, qui avaient admiré son courage au milieu de tant d'épreuves, eussent volontiers prié le général en chefde la mettre à l'ordre du Jour de l'armée comme un exemple de dévouement, d'héroïsme et de fidélité. Stella n'en demandait pas tant, et tout ce qu'elle réclamait de la faveur visible du Prince-Lieutenant ce fut de rendre la liberté aux deux femmes à qui elle devait la vie du comte Imérieff.
cJe ne pourrais pas être heureuse, lui dit-elle, si cette pauvre Tcherka ne l'était point. 3>
La grâce sollicitée avec tant d'ardeur fut accordée, avec une courtoisie parfaite.
«Vous avez trop soufTert pour être égoïste, lui dit le prince; tout ce que je vous souhaite maintenant, c'est de porter le bonheur aussi bien que l'infortune.»
A quelque temps de là, le soleil oriental éclairait une de ces cérémonies pleines de poésie et de grandeur, qui laissent toujours un ineffaçable et profond souvenir aans l'âme de ceux qui en ont été les témoins.
Sur un des versants du Caucase, au milieu des plus sublimes paysages que puisse contempler l'œil de l'homme, l'armée russe assistait à une messe militaire célébrée avec une pompe et un éclat dignes du dieu que l'on appelle quelquefois le Dieu des armées. Les drapeaux flottaient au vent, les tambours battaient aux champs, et les trompettes jetaient des fanfares à tous les échos de la montagne. La lumière sereine qui s'avivait encore et se purifiait, pour ainsi dire, en effleurant sur les hautes cimes la blancheur immaculée des neiges, répandait dans les âmes je ne sais quelle joie radieuse.
Tout à coup, un jeune couple parut âu pied de l'autel décoré de trophées guerriers. L'homme s'avançait seul, grave et digne; la femme était conduite par un général portant tous ses ordres, comme s'il allait paraître devant l'empereur.... ou devant l'ennemi.
Au nom du Dieu d'Abraham, dlsaac et de Jacob; au nom du Dieu qui protège toutes les unions saintes, le pope bénit les deux fiancés que l'amour, à travers mille obstacles, avait amenés jusqu'à lui.
Le matin même, un chef circassien, muni d'un saufconduit, s'était présenté aux grand's-gardes du camp russe.
Pendant la cérémonie, à laquelle Imérieff l'avait convié, on put admirer son air martial, sa tournure hardie, son aspect calme et ûer, son costume superbe et ses armes magnifiques.
Auprès de lui se tenait unejeune femme dont le voile jaloux ne pouvait cacher complètement la grâce et l'élégance :
«Ils sont heureux I murmura-t-elle tout bas avec un soupir à l'oreille de son compagnon, au moment où les deux époux, sur l'ordre du prêtre, échangeaient les mots qui confondent les âmes :
— Ce sera notre tour demain! ma belle Tcherka, ma chère âmel)s>