Stendhal et ses amis; notes d'un curieux
Éditions de hixe, études critiques, publications de documents inédits, rien ne manque à sa gloire. On parle de lui, plus peut-être qu'on ne lit ses œuvres. Il est de bon ton d'être rougiste ou chartreux et de ne point parler d'amour sans débattre la théorie de la cristallisation; Beyie a ses admirateurs et ses détracteurs, les uns aussi excessifs dans leur adoration que les autres dans leur dénigrement ; et , comme l'on dit dans le style du jour, il est discuté : c'est le commencement de la popularité pour un écrivain qui ne sera jamais populaire. D'ailleurs Stendhal prévoyait lui-même qu'une justice un peu tardive lui serait rendue et il marquait même l'époque de sa résurrection littéraire :
« La cuisine de la littérature m'aurait dégoûté du plaisir d'écrire. J'ai renvoyé les jouissances sur l'imprimé à vingt ou trente ans d'ici. Je vous avouerai que je place mon orgueil à avoir un peu de renom en 1880. Un revendeur littéraire, me disais-je, fixe la
découverte des ouvrai;es dont vous exagérez si étrangement le njérite '. >»
C'est la phrase qui, relue, recopiée, raturée, mise au net, envoyée à l^alzac dans une lettre fameuse à la date du )0 octobre i84o, puis imprimée dans la Correspondance inédite de Beyle, en i855, est devenue la célèbre prophétie :
« Je pensais n'être pas lu avant 1880; j'avais renvoyé à cette épor[ue les jouissances de Viuiprinié. Quelque revendeur littéraire... »
Stendhal n'a jamais connu la satisfaction de voir s'enlever rapidement les tirages de ses œuvres ^. L'édition de l'un de ses ouvrages les plus connus, De l'amour, publié en 1822 à Paris, à la « librairie universelle de P. Mongie l'aîné », ne s'épuisa que onze ans plus tard, avec l'addition d'une couverture nouvelle : « Paris, de Bohaire, acquéreur du fonds de Mongie, i833. » Il écrivait en 1826, dans une préface à V Amour : « Cet ouvrage n'a eu aucun succès; on l'a trouvé inintelligible, non san» raison , » et plus tard, en mai i8'3j : « Je n'écris que pour cent lecteurs, et
* Papiers (le Grenoble, A. Hayon supérieur, R. 5896, vol. I.
^ « Aussi, le plus grand obstacle au renom mérite de M. Beyle vient-il de ce que La Chartreuse de Parme ne peuttrouver de lecteurs habiles à la goûter que parmi les diplomates, les ministres, les observateurs, les gens du monde les plus émineiits, les artistes les [)lus distingués, enfin parmi les douze ou quinze cents personnes qui sont à la tète de l'Europe. » (Balzac, Revue Parisienne, pp. 279-280.)
de ces êtres niallieiireux , aimables, cliarniants, point hypocrites, point moraux, auxquels je voudrais plaire, j'en connais un ou deux. »
Dans une autre note, il avoue plus ingénument encore son insuccès : « En 1822, JM. Darlincourt (luimême) toujours étranger à la camaraderie, eut grand'peine à trouver un libraire qui voulût gratuitement du manuscrit de l'Amour. » Ce libraire lui dit au bout d'un mois : « Votre livre, Monsieur, est comme les Psaumes de M. de Pompignan, de qui on disait : Sacrés ils sont, car personne n'y touche*. »
Les critiques dont Beyle fiit l'objet de la part de certaines coteries littéraires l'avaient profondément froissé; consul à Civita-Vecchia , il avait besoin de sa place pour vivre et il craignait de s'attirer l'inimitié des puissants du jour, aussi eut-il souvent des moments de découragement; il en appelait du public de i83o au public de 1880, il voulait même cesser d'écrire; une lettre dans laquelle il répond aux offres bienveillantes d'un imprimeur parisien montre bien l'inquiétude de son esprit aigri, peut-être jaloux :
« Civita-Vecchia, le 23 juin 1832 2.
(( Je suis extrêmement sensible, Monsieur, à votre
* Note publiée par Paulin Limayrac dans son étude sur Stendhal placée en tête de l'Amour. Paris, Eugène Didier, 18o3, in-12.
^ Lettre autog., signée, exposée dans une vitrine de la Bibliothèque de Grenoble. N. 623, pièce in-i".
4 S Ti: NOUAI.
oftVe ol)lip,t'anto. .l'ai pris la résolution de no rien j)iil)lit'r tant que je serai employé par le gouvernement. Mon stile est malheureusement arrangé de faeon à blesser les balivernes, que plusieurs eoteries veulent faire passer pour des vérités. Dans le tems, j'ai eu le malheur de l)lesser la coterie du Globe. Les coteries actuelles, dont j'ignore jusqu'au nom, mais qui sans doute veulent faire fortune, comme le Globe , nuiraient par leurs articles à la petite portion de tranquille considération qui doit environner un agent du gouvernement.
« Si nous devions entrer en arrangement, je ne vous dissimulerais pas un obstacle terrible : je ne suis pas un charlatan, je ne puis pas promettre à un éditeur, un seul article de journal.
« Si jamais je change de dessein j'aurai l'honneur, Monsieur, de vous en prévenir. L'action du roman est à Dresde en i8i3. Avant de traiter avec toute autre personne, j'aurai l'honneur de vous prévenir, mais je compte me taire huit ou dix ans.
« Agréez, Monsieur, les assurances de la parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être
« Votre très humble et très obéissant serviteur,
« H. Beyle.
« P. S. Si vous rencontrez cet homme de tant d'esprit, M***, je vous prie de lui dire que bien souvent je regrette sa piquante conversation.
i-:t ses amis. 5
« Monsieur « Monsieur Henri Dupiiy
<c Imprimeur libraire « /V° II, rue (le la Monnaie
(( Paris. »
j^jme Ancelot* affirme le peu de popularité des ouvrages de Stendhal :
(( An reste, à cette épocjne, Beyle faisait des livres que personne ne lisait. Ses amis Ini disaient qu'ils étaient mauvais, et parfois il le croyait lui-même. J'eus pourtant toutes les peines du monde à me procurer un exemplaire de son livre sur VAmour; il était introuvable. Quand j'en eus un, le seul qui existât, et que je lui en parlai, il prétendit que toute l'édition avait été mise à l)ord d'un vaisseau pour servir de lest, le libraire se trouvant trop heureux de se débarrasser ainsi d'un ouvrage qui depuis cinq ans encombrait ses magasins, sans qu'il en vendît un seul exemplaire. 11 disait cela gaiement, en ajoutant comme une plaisanterie :
« Que voulez-vous? on est trop bête à présent en France pour me comprendre. »
Je retrouve d'autre part la trace des inimitiés de Beyle; il indique le mode d'expédition de l'un de ses ouvrages à Paris, à Londres, en Italie :
' Les Salons de Paris... 2»= éd. Paris, Jules Tardieu, 1858, p. GO.
« N'envoyer aux journaux (|ue quinze jours après avoir adressé des exemplaires aux personnes nommées ci-après.
« Ne pas envoyer d'exemplaires
K A la Quotidienne ,
c( Aux Débats,
« \u Don Français,
« A la Quinzaine^ . »
Dans une lettre datée de Hannover-Square, i*""" janvier 1817, adressée à son éditeur Didot, Beyle déclarait qu'il était responsable devant la loi des deux volumes imprimés sous le nom à' Histoire de la peinture.
« J'ai, disait-il, la répugnance que doit éprouver tout homme bien né à voir mon nom descendre dans la boue avec celui des critiques actuels... Pourquoi les délits de la presse ne sont-ils pas jugés par un jury et les membres désignés par le sort loyalement?
« H. Beyle ^. »
Il n'était cependant pas complètement indifférent à la réclame, témoin cette lettre :
'.( Hue Lepelletier, n° fi.
« Ce mardi, 20 mars 1827.
(c Monsieur, (( Vous souvient-il que vous avez bien voulu me pro-
* Grenoble, rayon supérieur, série de 28 vol., U. oSOfi. — Je ne retrouve pas cette note dans le Journal de Stendhal. - Collection Auguste Petit, vendue ù Grenoble, 1886, n" 41-4.
ET SES AiMlS. 7
mettre, dans le tenis , une annonce pour mon voyage en Italie?
a L'imprimeur de la Forest s'est trouvé le très humble serviteur de la Congrégation, il a mis 5o cartons. « Les Chambres vont être bien plates pendant un mois jusqu'à la discussion de la loi ci' Amour l\ la Chambre des Pairs. Ne pourrait-on pas profiter du moment? « Je prie M' Châtelain, ]\P Mignet ou celui devons, Messieurs, qui fera l'annonce, de me traiter avec
« sévérité, « impartialité, « justice.
(( L'auteur a passé lo ans en Italie; au lieu de décrire des tableaux ou des statues, il décrit des mœurs, des habitudes morales , lart d'aller à la chasse du bonheur en Italie.
(( Je vous souhaite. Monsieur, bien des succès dans cette chasse, et suis votre
ce Très humble et très obéissant serviteur,
« PI. Beyle. »
a Monsieur « Monsieur V. de la Pelouze,
« rue Saint- Honoré n'^ 34o ou 4 i « vis-à-vis la rue de la Soui^dière,
(( Paris. »
* * J'ai remarqué que lorsqu'on se livrait à des études
STENOHAI,
littéraires, particulièrement à des recherches biographiques sur les hoiiiiues célèbres, l'ou était souvent tenté d'attribuer une importance exagérée, non pas aux recherches mêmes, non pas à soi-même, mais au sujet de ses propres travaux. Tel écrivain qui s'occupera de la vie du sous-vétérinaire qui pansait le cheval de Napoléon, passera à côté de documents jjrécieux concernant l'Empereur et les négligera pour une lettre relative à son grand petit homme. Ceci me rappelle Carcel; cet inventeur, obligé de trouver un moyen de purifier l'Iiuile de la lampe portant son nom, prit un brevet pour son système d'éclairage, qui le laissa mourir dans la misère, et abandonna dans le domaine public sa manière d'épurer l'huile, qui l'eût enrichi.
Je ne crois pas être tombé, à propos de Beyle, dans le défaut que je signale.
11 faut, poiu' parler de Stendhal, avoir un peu du scepticisme qui était la caractéristique de son esprit : celui qui veut faire de lui un grand homme ne le comprend pas : l^eyle eût été désolé d'être grand homme, à moins que l'état de grand homme ne lui ait procuré un bel uniforme et une grosse fortune. Jamais il n'eût consenti à accepter l'échoppe du savetier de Pierre Corneille.
Mérimée, qui avait presque tous les défauts comme toutes les qualités de son ami, le comprenait fort bien.
Beyle me paraît n'avoir eu qu'une grande passion et cpi'un grand défaut : l'amour excessif de la femme, et le désir immodéré du galon; il ne me semble pas avoir
ëtë joueur ni buveur. Jl ne fut pas parfait dans son raffinement, car il ne fut pas gourmet : le type complet du raffiné sera l'homme unissant au physique de Lamartine jeune l'esprit de Stendlial, la gourmandise de Brillat-Savarin, l'estomac d'Alexandre Dumas, le père, s'entend.
Il avait certainement la conception de grandes entreprises, mais il dut vite s'apercevoir qu'il ne trouvait pas en lui les moyens de mener à bonne fin la tâche qu'il aurait voulu accomplir; malgré son grand talent, il put parfois se dire : « Je suis un raté. »
11 a eu un grand besoin, impératif ce besoin : celui de l'argent. Il en souffrit toute sa vie; il désira d'être académicien, à la fin de ses jours, beaucoup plus pour le traitement, quelque minime qu'il fut, que pour l'honneur; il aurait voulu se marier, par lassitude; mais aussi pour toucher la forte somme; il cherchait l'impossible : allier l'inclination à la convenance.
Beyle fut à la fois trop méticuleux dans ses goûts et trop instruit; il en est de l'instruction comme du goût, qui se modifie, je ne dis pas qui s'améliore, avec l'entraînement. Donnez le vin le plus fin à un paysan : il lui préférera son gros bleu ou son cidre; donnez à un illettré une histoire grasse, il la comprendra mieux qu'une dissertation en trois points sur le mérite ou le démérite des femmes. Le développement du goût et de l'instruction arrive à un poiut de perfection, qui, dépassé, devient delà j)réciosité. Beyle, qui dans la pratique de l'amour fut éclectique, dans la théorie, devient
très délicat. Le rustique ne comprendra pas la recherche d'un plat composé de lan<;iies d'oiseaux, mais l'habitué du café Anii;lais se délectera parfois du vuli^aire parfum d'un haricot de mouton, et une princesse aimera cpielquefois mieux les brutalités d'un cocher que les caresses d'un amant de soPi monde. Beyle, homme, a de ces défaillances; Beyle, écrivain, reste toujours avec son beau costume.
Stendhal, avec sa recherche et d'artiste et d'amoureux, avait cependant quelque chose d'essentiellement bourgeois. Il était proche parent de Poirier, et je me le représente volontiers dans la pose choisie par Ingres pour immortaliser ce bourgeois des bourgeois : Bertin l'aîné, — assis largement dans un fauteuil connue un homme qui se sent sûr dans son assiette, appuyé par des bras solides, de grosses mains, sur de larges cuisses, bases formidables sur lesquelles se répand une large bedaine que maintient une forte carrure ; sur ce torse commun, habillé d'une redingote massive, une énorme tête, éclairée de deux yeux vifs, égayée par le sourire d'une bouche ironique.
Aussi bien n'ai-je pas l'intention de donner ici une vie de Stendhal ; d'autres, comme M. Romain Colomb ^ ou AI. Paton (en anglais)^, l'ont écrite avec un luxe de détails et une conscience dans les recherches, auxquels
' En tète û'Armance.
* HenrijBcylc (olhenvise de Stendahl ) {sic>. A Criticaland Biographical Stiidy aided by original documents... By Andrew Archibald Paton. London, Trûbncr, 1874, pet. in-S".
ET SKS AMIS. a
je ne saurais prétendre \ Je jette sur le papier les impressions diverses, — favorables on défavorables — cpie m'ont causées la lecture des œuvres de Beyle et un commerce intime de pensées avec lui pendant plusieurs années, — et les renseii^nementsque j'ai réunis d'après les sources indiquées plus loin. Je livre le tout au lecteur, pour ce que cela vaut, c'est-à-dire pour une étude faite sans souci des préjugés du monde et de la critique.
En dehors des ouvrages connus, j'ai eu recours à trois sources pour rédiger ces notes, d'abord à ma collection particulière, puis aux papiers conservés à la J3ibliotlièque publique de Grenoble, et enfin à un exemplaire curieux de Molière dont je parlerai tout à l'heure. J'ai réuni en effet, depuis plusieurs années, lettres, gravures, documents de toute sorte concernant Stendhal.
Je crois devoir donner ici une idée succincte des
' M. Stryienski dit dans l'avant-propos du Journal de Stendkùl, §2 : « La seule biographie que nous avons de Beyle n'est exempte ni de lacunes ni d'erreurs. M. Colomb, dont la Notice a servi à tous les compilateurs de dictionnaires et d'encyclopédies, s'est acquitté de sa tàcbe fort honorablement, mais il est évident qu'il n'avait pas eu à sa disposition tous les documents que nous publions aujourd'hui. » Il y a, en oulri^ des biographies de Colomb et de Paton, d'autres travaux intéressants faits d'après des documents originaux, comme la biographie écrite par Alfred de Bougy dans le Dimphiné, du tO mai au 13 août 1808, — Henri Beyle, by IVIrs. Dalkeilh Holmes {Dublin University Magazine, vol.XXII, cet. 1843, pp. 403-420); — aussi Edinbiinj h Review, c. m, 18ùC, janv. pp. 203—234. Colomba eu entre les mains les papiers de Grenoble, dont un grand nombre porte de ses notes.
12 SI K Mm AL
papiers conservés à la Bibllothèipie de Grenoble. Ils ont été examinés avant moi par Romain Colomb et revns par Prosper IMérimée; ils ont t'onrni depnis les éléments du Journal de Stendhal (1801-1814), un des dossiers les plus importants relatifs à ce célèbre écrivain que nous ont donné récemment MM. Strvienski etdeXion^ J'avoue sans honte que l'examen de ces documents, pendant l'été de i885, a retardé pendant longtemps les excursions que je devais faire, et que j'ai faites d'ailleurs depuis, dans le merveilleux massif du Pelvoux, qui rivalise en pittoresque et en grandeur avec les sites les plus renommés de la Suisse. Ces papiers sont rangés sur deux des rayons inférieurs de la Bibliothèque, dans deux salles différentes. Je désigne le j'ayon supérieur par A et le rayon inférieur par 1> :
HAYON' S L l» É K 1 E U H .
I. — 11. 589(). — 'aH volumes dans une reliure uniforme demi-veau vert ; tous les formats depuis l'infolio jusqu'à rin-i2.
Cette série renferme des fragments de journal, des notes, etc. ; dans les vol. 3 et 9, f ie de iMichely^nge, etc.