‹ StendhalChapitre 35 sur 95 · ROME, NAPLES ET FLORENCE · texte numérisé non relu

ROME, NAPLES ET FLORENCE

Cette esquisse est un ouvrage naturel. Chaque soir, j'écrivais ce qui m'avait le plus frappé. J'étais souvent si fatigué que j'avais à peine le courage de prendre mon papier. Je n'ai presque rien changé à ces phrases incorrectes, mais inspirées par les objets qu'elles décrivent; sans doute beaucoup d'expressions manquent de mesure.

La musique est le seul art qui vive encore en Italie. Excepté un homme unique, il y a là des peintres et des sculpteurs, comme il y en a à Paris et à Londres. La musique, au contraire, a encore un peu de ce feu créateur qui anima successivement, en ce pays, la poésie, la peinture, et enfin les Pergolèse et les Cimarosa. Ce feu divin fut allumé jadis par la liberté et les mœurs grandioses des républiques du moyen-âge.

On verra la progression naturelle des sentiments de l'auteur. D'abord il veut s'occuper de musique : la musique est la peinture des passions. Il voit les mœurs des Italiens; de là il passe aux gouvernements qui font naître les mœurs; de là à l'influence d'un homme sur l'Italie. Telle est la malheureuse étoile de notre siècle, l'auteur ne voulait que s'amuser, et son tableau finit par être noirci des tristes scènes de la politique.

PREMIÈRE PRÉFACE (i)

Cet ouvrage n'a eu aucun succès ; on l'a trouvé inintelligible, non sans raison. Aussi, dans cette nouvelle édition, l'auteur a-t-il cherché surtout à rendre ses idées avec clarté. 11 a raconté comment elles lui étaient venues ; il a fait une préface, une introduction, tout cela pour être clair; et, mal-

(i) Pour la deuxième édition. Mai 1826.

gré tant de soins, sur cent lecteurs qui ont lu Corinne, il n'y en a pas quatre qui comprendront ce livre-ci.

Quoiqu'il traite de l'amour, ce petit volume n'est point un roman, et surtout n'est pas amusant comme un roman. C'est tout uniment une description exacte et scientifique d'une sorte de folie très rare en France. L'empire des convenances, qui s'accroît tous les jours, plus encore par l'effet de la crainte du ridicule qu'à cause de la pureté de nos mœurs, a fait du mot qui sert de titre à cet ouvrage une parole qu'on évite de prononcer toute seule, et qui peut même sembler choquante. J'ai été forcé d'en faire usage, mais l'austérité scientifique du langage me met, je pense, à l'abri de tout reproche à cet égard.

Je connais un ou deux secrétaires de légation qui, à leur retour, pourront me rendre ce service. Jusque-là que pourrais-je dire aux gens qui nient les faits que je raconte? Les prier de ne pas m'écouter.

On peut reprocher de Végotisme à la forme que j'ai adoptée. On permet à un voyageur de dire : « J'étais à New- York, de là je m'embarquai pour l'Amérique du sud, je remontai jusqu'à Santa-Fé de Bogota. Les cousins et les moustiques me désolèrent pendant la route, et je fus privé, pendant trois jours, de l'usage de l'œil droit. »

On n'accuse point ce voyageur d'aimer à parler de soi ; on lui pardonne tous ces je et tous ces moi, parce que c'est la manière la plus claire et la plus intéressante de raconter ce qu'il a vu.

C'est pour être clair et pittoresque, s'il le peut, que l'auteur du présent voyage dans les régions peu connues du cœur humain dit : « J'allai avec madame Gherardi aux mines de sel de Hallein... La princesse Crescenzi me disait à Rome... Un jour, à Berlin, je vis le beau capitaine L... 9 Toutes ces petites choses sont réellement arrivées à l'auteur, qui a passé quinze ans en Allemagne et en Italie. Mais, plus curieux que sensible , jamais il n'a rencontré la moindre

iGS STENDHAL

aventure, jamais il n'a éprouvé aucun sentiment personnel qui méritât d'êti'e raconté ; et, si on veut lui supposer l'orgueil de croire le contraire, un orgueil plus grand l'eût empêché d'imprimer son cœur et de le vendre au public pour six francs, comme ces gens qui, de leur vivant, impriment leurs Mémoires.

En 1822, lorsqu'il corrigeait les épreuves de cette espèce de voyage moral en Italie et en Allemagne, Tauteur, qui avait décrit les objets le jour où il les avait vus, traita le manuscrit, qui contenait la description circonstanciée de toutes les phases de la maladie de l'âme nommée amour, avec ce respect aveugle que montrait un savant du quatorzième siècle pour un manuscrit de Lactance ou de Ouinte-Gurce qu'on venait de déterrer. Quand l'auteur rencontrait quelque passage obscur, et, à vrai dire, souvent cela lui arrivait, il croyait toujours que c'était le moi d'aujourd'hui qui avait tort. 11 avoue que son respect pour l'ancien manuscrit est allé jusqu'à imprimer plusieurs passages qu'il ne comprenait plus lui-même. Rien de plus fou pour qui eût songé aux suffrages du public ; mais l'auteur, revoyant Paris après de loii2;s voyages, croyait impossible d'obtenir un succès sans faire des bassesses après des journaux. Or, quand on fait tant que de faire des bassesses, il faut les réserver pour le premier ministre. Ce qu'on appelle un succès étant hors de la question, l'auteur s'amusa à publier ses pensées exactement telles qu'elles lui étaient venues. C'est ainsi qu'en agissaient jadis ces philosophes de la Grèce, dont la sagesse pratique le ravit en admiration.

Il faut des années pour pénétrer dans l'intimité de la société italienne. Peut-être aurai-je été le dernier voyageur en ce pays. Depuis le carbonarisme et l'invasion des Autrichiens, jamais étranger ne sera reçu en ami dans les salons où régnait une joie si folle. On verra les monuments, les rues, les places publiques d'une ville, jamais la société, l'étranger fera toujours peur ; les habitants soupçonneront qu'il est un espion, ou craindront qu'il ne se moque de la

bataille d'Anîrodoco et des bassesses indispensables en ce pays pour n'être pas persécuté par les huit ou dix ministres ou favoris qui entourent le prince. J'aimais réellement les habitants, et j'ai pu voir la vérité. Quelquefois, pendant dix mois de suite, je n'ai pas prononcé un seul mot de français, et sans les troubles et le carbonarisme, je ne serais jamais rentréen France. La bonhomie est ce que je prise avant tout.

Malgré beaucoup de soins pour être clair et lucide, je ne puis faire des miracles; je ne puis pas donner des oreilles aux sourds ni des yeux aux aveugles. Ainsi les sens à argent et à grosse joie, qui ont g'ag-né cent mille francs dans l'année qui a précédé le moment où ils ouvrent ce livre, doivent bien vite le fermer, surtout s'ils sont banquiers, manufacturiers, respectables industriels, c'est-à-dire gens à idées éminemment positives. Ce livre serait moins inintelligible pour qui aurait g"agné beaucoup d'argent à la Bourse ou à la loterie. Un tel gain peut se rencontrer à côté de l'habitude de passer des heures entières dans la rêverie, et à jouir de l'émotion que vient de donner un tableau de Prud'hon,une phrase de Mozart, ou enfin un certain regard singulier d'une femme à laquelle vous pensez souvent. Ce n'est point ainsi que perdent leur temps les gens qui payent deux mille ouvriers à la fin de chaque semaine; leur esprit est toujours tendu à l'utile et au positif. Le rêveur dont je parle est l'homme qu'ils haïraient s'ils en avaient le loisir ; c'est celui qu'ils prendraient volontiers pour plastron de leurs bonnes plaisanteries. L'industriel millionnaire sent confusément qu'un tel homme place dans son estime une pensée avant un sac de mille francs.

Je récuse ce jeune homme studieux qui. dans la même année où l'industriel gagnait cent mille francs, s'est donné la connaissance du grec moderne, ce dont il est si fier que déjà il aspire à l'arabe. Je prie de ne pas ouvrir ce livre tout homme qui n'a pas été malheureux pour des causes imaginaires étrangères à la vanité, et qu'il aurait grande honte de voir divulguer dans les salons.

Je suis bien assuré de déplaire à ces femmes qui, dans ces mêmes salons, emportent d'assaut la considération par une affectation de tous les instants. J'en ai surpris de bonne foi pour un moment, et tellement étonnées, qu'en s'interrogeanl elles-mêmes elles ne pouvaient plus savoir si un tel sentiment qu'elles venaient d'exprimer avait été naturel ou aftecté. Comment ces femmes pourraient-elles juger de la peinture de sentiments vrais? Aussi cet ouvrage à-t-il été leur bête noire; elles ont dit que l'auteur devait être un bomme infâme.

Rougir tout à coup, lorsqu'on vient à songer à certaines actions de sa jeunesse; avoir fait des sottises par tendresse d'âme et s'en affliger, non pas parce qu'on fut ridicule aux veux du salon, mais bien aux yeux d'une certaine personne dans ce salon ; à vingt-six ans, être amoureux de bonne foi d'une femme qui en aime un autre, ou bien encore (mais la chose est si rare, que j'ose à peine l'écrire de peur de retomber dans les inintelligibles, comme lors de la première édition), ou bien encore, en entrant dans le salon où est la femme que l'on croit aimer, ne songer qu'à lire dans ses yeux ce qu'elle pense de nous en cet instant, et n'avoir nulle idée de mettre de l'amour dans nos propres regards : voilà les antécédents que je demanderai à mon lecteur. C'est la description de beaucoup de ces sentiments fins et rares qui a semblé obscure aux hommes à idées positives. Comment faire pour être clair à leurs yeux? Leur annoncer une hausse de cinquante centimes, ou un changement dans le tarif des douanes de la Colombie (1).

Le livre qui suit explique simplement, raisonnablement, mathématiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se succèdent les uns aux autres, et dont l'ensemble s'appelle la passion de l'amour.

(1) On me dit : « Otez ce morceau, rien de plus vrai; mais gare les industriels ; ils vont crier à l'aristocrale. » — • En 1817, je n'ai pas craiDt les procureurs généraux ; pourquoi aurais-je peur des millionnaires en 1826? Les vaisseaux fournis au pacha d'Egypte m'ont ouvert les yeux sur leur compte, et je ne crains que ce que j'estime. (N. de Beyle.)

Imaginez une fig-ure de géométrie assez compliquée, tracée avec du crayon blanc sur une grande ardoise : eh bien ! je vais expliquer cette fig-ure de géométrie: mais une condition nécessaire, c'est qu'il faut qu'elle existe déjà sur l'ardoise; je ne puis la tracer moi-même. Cette impossibilité est ce qui rend si difficile de faire sur l'amour un livre qui ne soit pas un roman. Il faut, pour suivre avec intérêt un examen philosophique de ce sentiment, autre chose que de l'esprit chez le lecteur; il est de toute nécessité qu'il ait vu l'amour. Or où peut-on voir une passion?

Voilà une cause d'obscurité que je ne pourrai jamais éloigner.

L'amour est comme ce qu'on appelle au ciel la voie lactée, un amas brillant formé par des milliers de petites étoiles, dont chacune est souvent une nébuleuse. Les livres ont noté quatre ou cinq cents des petits sentiments successifs et si difficiles à reconnaître qui composent cette passion, et les plus grossiers, et encore en se trompant souvent et prenant l'accessoire pour le principal. Les meilleurs de ces livres, tels que la Nouvelle Héloïse, les romans de madame Cottin, les Lettres de mademoiselle de Lespinasse, J/a/?on Lescaut. ont été écrits en France, pays où la plante nommée amour a toujours peur du ridicule, est étouffée par les exigences de la passion nationale, la vanité, et n'arrive presque jamais à toute sa hauteur.

Qu'est-ce donc que connaître l'amour parles romans? que serait-ce après l'avoir vu décrit dans des centaines de volumes à réputation, mais ne l'avoir jamais senti, que chercher dans celui-ci l'explication de cette folie? je répondrai comme un écho : « C'est folie. »

Pauvre jeune femme désabusée, voulez-vous jouir encore de ce qui vous occupa tant il y a quelques années, dont vous n'osâtes parler à personne, et qui faillit vous perdre d'honneur? C'est pour vous que j'ai refait ce livre et cherché à le rendre plus clair. Après l'avoir lu, n'en parlez jamais qu'avec une petite phrase de mépris, et jetez-le dans

votre bibliothèque de citronnier, derrière les autres livres; j'y laisserais même quelques pages non coupées.

Ce n'est pas seulement quelques pages non coupées qu'y laissera l'être imparfait, qui se croit philosophe parce qu'il resta toujours étranger à ces émotions folles qui font dépendre d'un regard tout notre bonheur d'une semaine. D'autres, arrivant à l'âge mûr, mettent toute leur vanité à oublier qu'un jour ils purent s'abaisser au point de faire la cour à une femme et de s'exposer à l'humiliation d'un refus; ce livre aura leur haine. Parmi tant de gens d'esprit que j'ai vus condamner cet ouvrage par diverses raisons, mais toujours avec colère, les seuls qui m'aient semblé ridicules sont ces hommes qui ont la double vanité de prétendre avoir toujours été au-dessus des faiblesses du cœur, et toutefois posséder assez de pénétration pour juger a priori du degré d'exactitude d'un traité philosophique, qui n'est qu'une description suivie de toutes ces faiblesses.

Les personnages graves, qui jouissent clans le monde du renom d'hommes sages et nullement romanesques, sont bien plus près de comprendre un roman, quelque passionné qu'il soit, qu'un livre philosophique, où l'auteur décrit froidement les diverses phases de la maladie de l'âme nommée amour. Le roman les émeut un peu ; mais à l'ég-ard du traité philosophique, ces hommes sages sont comme des aveugles qui se feraient lire une description des tableaux du Musée, et qui diraient à l'auteur : « Avouez, monsieur, que votre ouvrage est horriblement obscur. » Et qu'arrivera-t-il si ces aveugles se trouvent des g*ens d'esprit, depuis longtemps en possession de cette dignité, et ayant souverainement la prétention d'être clairvoyants? Le pauvre auteur sera joliment traité. C'est aussi ce qui lui est arrivé lors de la première édition. Plusieurs exemplaires ont été actuellement brûlés par la vanité furibonde de gens de beaucoup d'esprit. Je ne parle pas des injures, non moins flatteuses par leur fureur : l'auteur a été déclaré grossier, immoral, écrivant pour le peuple, homme dangereux, etc. Dans les pays usés par

la monarchie, ces titres sont la récompense la plus assurée de qui s'avise d'écrire sur la morale et ne dédie pas son livre à la madame Dubarry du jour. Heureuse la littérature si elle n'était pas à la mode, et si les seules personnes pour qui elle est faite voulaient bien s'en occuper! Du temps du Gid, Corneille n'était qu'un bon homme pour M. le marquis de Dangeau. Aujourd'hui, tout le monde se croit fait pour lire M. de Lamartine; tant mieux pour son libraire; mais tant pis et cent fois tant pis pour ce grand poète. De nos jours, le génie a des ménagements pour des êtres auxquels il ne devrait jamais songer sous peine de déroger.

La vie laborieuse, active, tout estimable, toute positive, d'un conseiller d'Etat, d'un manufacturier de tissus de coton ou d'un banquier fort alerte pour les emprunts, est récompensée par des millions, et non par des sensations tendres. Peu à peu le cœur de ces messieui^s s'ossifie; le positif et l'utile sont tout pour eux, et leur âme se ferme à celui de tous les sentiments qui a le plus grand besoin de loisir, et qui rend le plus incapable de toute occupation raisonnable et suivie.

Toute cette préface n'est faite que pour crier que ce livreci a le malheur de ne pouvoir être compris que par des gens qui se sont trouvé le loisir de faire des folies. Beaucoup de personnes se tiendront pour offensées, et j'espère qu'elles n'iront pas plus loin.

DEUXIÈME PRÉFACE (i)

Je n'écris que pour cent lecteurs, et de ces êtres malheureux, aimables, charmants, point hypocrites, point moraux, auxquels je voudrais plaire ; j'en connais à peine un ou deux. De tout ce qui ment pour avoir de la considération comme écrivain, je n'en fais aucun cas. Ces belles dameslà doivent lire le compte de leur cuisinière et le sermonnaire

(1) Mai i834.

ii la mode, qui s'appelle Massillon ou madame Necker, pour pouvoir en parler avec les femmes graves qui dispensent la considération. Et qu'on le remarque bien, ce beau grade s'obtient toujours, en France, en se faisant le grand prêtre de quelque sottise.

Avez- vous été dans votre vie six mois malheureux par amour ? dirais-je à quelqu'un qui voudrait lire ce livre.

Ou, si votre âme n'a senti dans la vie d'autre malheur que celui de penser à un procès, ou de n'être pas nommé député à la dernière élection, ou de passer pour avoir moins d'esprit qu'à l'ordinaire à la dernière saison des eaux d'Aix, — je continuerai mes questions indiscrètes, et vous demande rai si vous avez lu dans l'année quelqu'un de ces ouvrainsolents qui forcent le lecteur à penser ? Par exemple, Y Emile de J.-J. Rousseau, ou les six volumes de Montaigne? Que si vous n'avez jamais été malheureux par cette faiblesse des âmes fortes, que si vous n'avez pas l'habitude, contre nature, de penser en lisant, ce livre-ci vous donnera de l'humeur contre l'auteur ; car il vous fera soupçonner qu'il existe un certain bonheur que vous ne connaissez pas, et que connaissait MIIe de Lespinasse.

TROISIÈME PRÉFACE (i)

Je viens solliciter l'indulgence du lecteur pour la forme singulière de cette Physiologie de l'Amour.

Il y a vingt-huit ans (en 1842) que les bouleversements qui suivirent la chute de Napoléon me privèrent de mon état. Deux ans auparavant, le hasard me jeta, immédiatement après les horreurs de la retraite de Russie, au milieu d'une ville aimable où je comptais bien passer le reste de mes jours, ce qui m'enchantait. Dans l'heureuse Lombardie, à Milan, à Venise, la grande, ou, pour mieux dire, l'unique a (faire de la vie, c'est le plaisir. Là, aucune attention pour

(1) Terminée le i5 mars 1842 ; Beyle est mort le 23 du même mois c'est donc très probablement son dernier écrit.

les faits et gestes du voisin ; on ne s'y préoccupe de ce qui nous arrive qu'à peine. Si Ton aperçoit l'existence du voisin, on ne songe pas à le haïr. Otez l'envie des occupations d'une ville de province, en France, que reste-t-il ? L'absence, l'impossibilité de la cruelle envie, forme la partie la plus certaine de ce bonheur, qui attire tous les provinciaux à Paris.

A la suite des bals masqués du carnaval de 1820, qui furent plus brillants que de coutume, la société de Milan vit éclater cinq ou six démarches complètement folles ; bien que l'on soit accoutumé, dans ce pays-là, à des choses qui passeraient pour incroyables en France, l'on s'en occupa un mois entier. Le ridicule ferait peur dans ce pays-ci à des actions tellement baroques ; j'ai besoin de beaucoup cf audace seulement pour oser en parler.

Un soir, qu'on raisonnait profondément sur les effets et les causes de ces extravagances, chez l'aimable madame Pietra Grua, qui, par extraordinaire, ne se trouvait mêlée à aucune de ces folies, je vins à penser qu'avant un an, peut-être, il ne me resterait qu'un souvenir bien incertain de ces faits étranges et des causes qu'on leur attribuait. Je me saisis d'un programme de concert, sur lequel j'écrivis quelques mots au crayon. On voulut faire un p/iaraon ; nous étions trente assis autour d'une table verte ; mais la conversation était tellement animée qu'on oubliait déjouer. Vers la fin de la soirée survint le colonel Scotti, un des hommes les plus aimables de l'armée italienne ; on lui demanda son contingent de circonstances relatives aux faits bizarres qui nous occupaient ; il nous raconta, en effet, des choses dont le hasard l'avait rendu le confident, et qui leur donnaient un aspect tout nouveau. Je repris mon programme de concert, et j'ajoutai ces nouvelles circonstances-

Ce recueil de particularités sur l'amour a été continué de la même manière, au crayon et sur des chiffons de papier, pris dans les salons où j'entendais raconter les anecdotes. Bientôt je cherchai une loi commune pour reconnaître les

divers degrés. Deux mois après, la peur d'être pris pour un carbonaro me fit revenir à Paris, seulement pour quelques mois, à ce que je croyais ; mais jamais je n'ai revu Milan, où j'avais passé sept années.

A Paris je mourais d'ennui ; j'eus l'idée de m'occuper encore de l'aimable pays d'où la peur m'avait chassé; je réunis en liasse mes morceaux de papier, et je fis cadeau du cahier à un libraire ; mais bientôt une difficulté survint ; l'imprimeur déclara qu'il lui était impossible de travailler sur des notes écrites au crayon. Je vis bien qu'il trouvait cette sorte de copie au-dessous de sa dignité. Le jeune apprenti d'imprimerie qui me rapportait mes notes paraissait tout honteux du mauvais compliment dont on l'avait chargé; il savait écrire : je lui dictai les notes au crayon.

Je compris aussi que la discrétion me faisait un devoir de changer les noms propres et surtout d'écourter les anecdotes. Quoiqu'on ne lise guère à Milan, ce livre, si on l'y portait, eût pu sembler une atroce méchanceté.

Je publiai donc un livre malheureux. J'aurai la hardiesse d'avouer qu'à cette époque j'avais l'audace de mépriser le style élégant. Je voyais le jeune apprenti tout occupé d'éviter les terminaisons de phrases peu sonores et les suites de mots formant des sons baroques. En revanche, il ne se faisait faute de changer à tout bout de champ les circonstances des faits difficiles à exprimer : Voltaire, lui-même, a peur des choses difficiles à dire.

h' Essai sur V amour ne pouvait valoir que par le nombre de petites nuances de sentiment que je priais le lecteur de vérifier dans ses souvenirs, s'il était assez heureux pour en avoir. Mais il y avait bien pis; j'étais alors, comme toujours, fort peu expérimenté en choses littéraires ; le libraire auquel j'avais fait cadeau du manuscrit l'imprima sur mauvais papier et dans un format ridicule. Aussi, me ditil au bout d'un mois, commejelui demandais des nouvelles du livre : « On peut dire qu'il est sacré, car personne n'y touche. »

PKEl'ACES 17 7

Je n'avais pas même eu l'idée de solliciter des articles dans les journaux; une telle chose m'eût semblé une ignominie. Aucun ouvrage, cependant, n'avait un plus pressant besoin d'être recommandé à la patience du lecteur. Sous peine de paraître inintelligible dès les premières pages, il fallait porter le public à accepter le mot nouveau de cristallisation, proposé pour exprimer vivement cet ensemble de folies étranges que Ton se figure comme vraies et même comme indubitables à propos de la personne aimée.

En ce temps-là, tout pénétré, tout amoureux des moindres circonstances que je venais d'observer dans cette Italie que j'adorais, j'évitais soigneusement toutes les concessions, toutes les aménités de style qui eussent pu rendre Y Essai sur l'Amour moins singulièrement baroque aux yeux des gens de lettres.

D'ailleurs, je ne flattais point le public; c'était l'époque où, toute froissée de nos malheurs, si grands et si récents, la littérature semblait n'avoir d'autre occupation que de consoler notre vanité malheureuse ; elle faisait rimer gloire avec victoire, guerriers avec lauriers, etc. L'ennuyeuse littérature de cette époque semble ne chercher jamais les circonstances vraies des sujets qu'elle a l'air de traiter; elle ne veut qu'une occasion de compliments pour ce peuple esclave de la mode, qu'un grand homme avait appelé la grande nation, oubliant qu'elle n'était grande qu'avec la condition de l'avoir pour chef.

Le résultat de mon ignorance des conditions du plus humble succès fut de ne trouver que dix-sept lecteurs de 1822 à 1 833 ; c'est à peine si, après-vingt ans d'existence, l' Essai sur V Amour a été compris d'une centaine de curieux. Quelques-uns ont eu la patience d'observer les diverses phases de cette maladie chez les personnes atteintes autour d'eux ; car, pour comprendre cette passion, que depuis trente ans la peur du ridicule cache avec tant de soin parmi nous, il faut en parler comme d'une maladie; c'est par ce chemin-là que l'on peut arriver quelquefois à la guérir.

Ce n'est, en effet, qu'après un demi-siècle de révolutions qui tour à tour se sont emparées de toute notre attention ; ce n'est, en effet, qu'après cinq changements complets clans la l'orme et dans les tendances de nos gouvernements, que la révolution commence seulement à entrer dans nos mœurs. L'amour, ou ce qui le remplace le plus communément en lui volant son nom, l'amour pouvait tout en France sous Louis XV : les femmes de la cour faisaient des colonels ; cette place n'était rien moins que la plus belle du pays. Après cinquante ans, il n'y a plus de cour, et les femmes les plus accréditées dans la bourgeoisie régnante, ou dans l'aristocratie boudante, ne parviendraient pas à faire donner un débit de tabac dans le moindre bourg.

Il faut bien l'avouer, les femmes ne sont plus à la mode; dans nos salons si brillants, les jeunes gens de vingt ans affectent de ne point leur adresser la parole; ils aiment bien mieux entourer le parleur grossier qui, avec son accent de province, traite de la question des capacités, et tâcher d'y glisser leur mot. Les jeunes gens riches qui se piquent de paraître frivoles, afin d'avoir l'air de continuer la bonne compagnie d'autrefois, aiment bien mieux parler chevaux et jouer gros jeu clans des cercles où les femmes ne sont point admises. Le sang-froid mortel qui semble présider aux relations des jeunes gens avec les femmes de vingt-cinq ans, que l'ennui^du mariage rend à la société, fera peutêtre accueillir, par quelques esprits sages, cette description scrupuleusement exacte des phases successives de la maladie que l'on appelle amour.

L'effroyable changement qui nous a précipités dans l'ennui actuel et qui rend inintelligible la société de 1778, telle que nous la trouvons dans les lettres de Diderot à mademoiselle Voland, sa maîtresse, ou dans les Mémoires de Mmo d'Epinay, peut faire rechercher lequel de nos gouvernements successifs a tué parmi nous la faculté de s'amuser, et nous a rapprochés du peuple le plus triste de la terre. Nous ne savons pas même copier leur parlement et l'hon-

nêteté de leurs partis, la seule chose passable qu'ils aient inventée. En revanche, la plus stupide de leurs tristes conceptions, l'esprit de dignité, est venue remplacer parmi nous la gaieté française, qui ne se rencontre plus guère que dans les cinq cents bals de la banlieue de Paris, ou dans le midi de la France, passé Bordeaux.

Mais lequel de nos gouvernements successifs nous a valu l'affreux malheur de nous angliser? Faut-il accuser ce gouvernement énergique de 1793, qui empêcha les étrangers de venir camper sur Montmartre? Ce gouvernement qui, dans peu d'années, nous semblera héroïque, et forme le digne prélude de celui qui, sous Napoléon, alla porter notre nom dans toutes les capitales de l'Europe.

Nous oublierons la bêtise bien intentionnée du Directoire, illustré par les talents de Carnot et par l'immortelle campagne de 1 796-1 797, en Italie.

La corruption de la cour de Barras rappelait encore la gaieté de l'ancien régime; les grâces de Mme Bonaparte montraient que nous n'avions dès lors aucune prédilection pour la maussaderie et la morgue des Anglais.

La profonde estime dont, malgré l'esprit d'envie du faubourg Saint-Germain, nous ne pûmes nous défendre pour la façon de gouverner du premier consul, et les hommes du premier mérite qui illustrèrent la société de Paris, tels que les Gretet, les Daru, etc., ne permettent pas de faire peser sur l'Empire la responsabilité du changement notable qui s'est opéré dans le caractère français pendant cette première moitié du dix-neuvième siècle.

Inutile de pousser plus loin mon examen : le lecteur réfléchira et saura bien conclure...

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