‹ Sterne et MackenzieChapitre 14 sur 41 · LE PASSEPORT.— L'HOTEL A PARIS · texte numérisé non relu

LE PASSEPORT.— L'HOTEL A PARIS

Je me trouvais à Paris sans passeport.

Je te vois rire, Eugène, au souvenir d'un petit dialogue que nous eûmes ensemble au moment de mon départ; je vais en faire part au lecteur.

STERNE. 6or

Eugène sachant que j'étais d'ordinaire aussi peu surchargé d'argent que d'idées, me prit à part pour me demander quelle somme j'avais mise de côté. Sur ma réponse, Eugène secoua la tête, me disant que ce n'était pas assez , et il tira sa bourse pour en remplir la mienne. Assez , Eugène , lui dis -je. Non, répondit -il. Je connais mieux que toi la France et l'Italie. Mais tu ne considères pas, mon ami , lui dis-je, en refusant son offre, que je ne serai pas trois jours dans Paris sans avoir de manière ou d'autre été renfermé à la Bastille, où pendant deux mois je puis vivre aux frais du roi de France. Pardon , me répondit Eugène , j'avoue que je n'avais pas songé à cette ressource.

Maintenant ma plaisanterie était tournée au sérieux.

Cependant, soit folie, soit nonchalance, philosophie, ou opiniâtreté, mes idées sur la Bastille étaient encore les mêmes que quand je causais avec Eugène.

La Bastille ! le nom seul en est effrayant. Après tout, me disais-je, la Bastille n'est qu'une tour , et une tour n'est qu'une mai-: son dont on ne peut sortir. Le ciel protège les goutteux, car , deux fois par an b ils peuvent se trouver ainsi cloîtrés ! Mais avec neuf livres par jour, une plume, de l'encre, du papier et de la patience, l'homme qui n'en peut sortir peut s'y trouver passablement bien , au moins pendant un mois ou six semaines, après quoi, s'il est sans reproche, son innocence est reconnue, et il sort de ià, et plus sage et meilleur qu'il n'y était entré.

J'avais, je ne sais plus trop pourquoi, besoin dans la cour en faisant ces calculs ? et je me souviens que je descendais l'escalier tout fier de mon raisonnement. Je déteste, me disais- je , les pinceaux sombres, et je n'envie point l'art triste de peindre avec de tristes couleurs les maux de la vie. L'esprit se crée de noirs fantômes à lui-

même, dont il se sert ensuite quand ils sont dépouillés de tous les prestiges dont l'imagination les avait grossis. Il est vrai, continuai-je, que la Bastille est un mal qui n'est pas à dédaigner... Mais ôtez lui ses tours , comblez ses fossés , que ses portes cessent d'être barricadées , appelez-la une retraite, supposez - vous retenu dans ces murs par quelque infirmité, et non par la volonté de l'homme, alors le mal s'évanouit, et vous souffrez sans vous plaindre,

Je fus tout à coup interrompu dans ce soliloque par une voix que je crus être celle d'un enfant qui se plaignait de ne pas pouvoir sortir. Je regardai sous la porte cochère... Je ne vis personne, et je revins dans la cour sans faire la moindre attention à ce que j'avais entendu.

Mais à peine y fus-je revenu, que la même voix répéta deux fois les mêmes expressions : je levai les yeux , et je \is qu'elle venait d'un sansonnet qui était ren-

fermé dans une petite cage.... Je ne peux pas sortir.... Je ne peux pas sortir, répétait le sansonnet.

Je me mis à le contempler, et à chaque personne qui passait sous la porte, je l'entendis faire sa même doléance, en volant de leur côté dans sa cage.... Je ne peux pas sortir... Oh! je vais à ton aide, m 'écriai -je, je te ferai sortir, coûte qui coûte; la porte de la cage était du côté du mur, mais elle était si fort entrelacée avec du fil d'archal, qu'il était impossible de l'ouvrir sans mettre la cage en morceaux... J'y mis les deux mains.

L'oiseau volait à l'endroit où je tentais de lui procurer sa délivrance. Il passait sa tête à travers le treillis, et y pressait son estomac , comme s'il eût été impatient... Je crains bien , pauvre petit captif , lui disais- je, de ne pouvoir te rendre la liberté... Non, dit le sansonnet, je ne peux pas sortir, je ne peux pas sortir.,.

Jamais mes affections ne furent plus

tendrement agitées... Jamais dans ma vie aucun accident ne m'a rappelé plus promp^ ternent mes esprits dissipés par un faible raisonnement. L'oiseau ne proférait ces mots que machinalement, mais ils étaient si conformes à l'accent de la nature qu'ils renversèrent en un instant tout mon plan systématique sur la Bastille : et le cœur $ appesanti, je remontai l'escalier avec des pensées bien différentes de celles que j'avais eues en descendant.

L'idée du sansonnet en cage me suivit jusque dans ma chambre : je m'approchai de la table , et la tête appuyée sur ma main , toutes les peines d'une prison se retracèrentàmon esprit : j'étais disposé àréfléchir, et je donnai carrière à mon imagination.

Je voulus commencer par les millions de mes semblables, qui sont nés pour l'esclavage : mais trouvant ce tableau trop vaste, et que la multitude de ces tristes groupes prêtait trop aux distractions, je me représentai un seul captif renfermé dans un ca^

ehot : je le regardai à travers la porte grillée, pour faire son portrait à la faveur de la lueur sombre qui éclairait son triste souterrain.

Je considérai son corps à demi usé par l'ennui de l'attente et de la contrainte^ et je compris cette espèce de maladie de cœur qui provient de l'espoir différé... Je le vis , en l'examinant de plus près , presque entièrement défiguré : il était pâle et miné par la fièvre : depuis trente ans son sang n'avait point été rafraîchi par la bise, il n'avait vu pendant tout ce temps ni le soleil ni la lune. Amis ni parents ne lui avaient fait entendre les doux sons de leurs voix à travers ses grilies... Ses enfans....

Ici, mon cœur commença à saigner, et je fus forcé de jeter les yeux sur une autre partie du tableau.

Il était assis sur un peu de paille dans le coin le plus reculé du cachot, c'était alternativement son lit et sa chaise. Il avait la main sur un calendrier qu'il s'était fait

avec de petits bâtons, où il avait marqué par des tailles les tristes jours qu'il avait passés dans sa prison : il tenait un de ces petits bâtons et avec un clou rouillé, il ajoutait par une nouvelle entaille un autre jour de misère au nombre de ceux qui étaient passés. Comme j'obscurcissais le peu de lumière qu'il avait, il leva vers la porte des yeux éteints par le désespoir, puis il les baissa , secoua la tète , et continua son déplorable travail. Ses chaînes , en mettant son petit bâton sur le tas des autres, se firent entendre.... il poussa un profond soupir... Le fer qui l'entourait me semblait pénétrer dans son âme, je fondis en larmes, je ne pus soutenir la vue de cet affreux tableau que me traçait mon imagination.

Je me levai brusquement, et je dis à Lafleur d'avoir le lendemain matin un carrosse de remise à neuf heures précises.

J'irai, dis-je, me présenter directement à M. de Choiseul pour avoir un passeport.

Le chemin de Paris à Versailles ne m'offrant rien de ce que je cherche ordinairement en voyageant, je ne peux mieux en remplir le vide que par l'histoire abrégée de mon sansonnet.

Milord L... attendait un jour que le vent devînt favorable, pour passer de Douvres à Calais... Son laquais, en se promenant sur les hauteurs > attrapa le sansonnet avant qu'il pût voler , et le mit dans son sein , le nourrit, le prit en affection, et l'apporta à Paris.

Son premier soin , en arrivant , fut de lui acheter une cage, qui lui coûta vingt-quatre sous. Il n'avait pas beaucoup d'affaires, et pendant les cinq mois que son maître passa à Paris , il apprit au sansonnet, dans la langue de son pays, les quatre mots ( pas davantage ) auxquels j'ai tant d'obligation.

LorsqueMilord partit pour l'Italie, son laquais donna le sansonnet et la cage à l'hôte : mais son petit chant en faveur de la liberté étant un langage inconnu à Paris,

on ne faisait guère plus de cas de ce qu'il disait que de lui... Lafleur offrit une bouteille de vin à l'hôte, et l'hôte lui donna le sansonnet et la cage.

A mon retour d'Italie , je l'emportai avec moi , et je lui fis revoir son pays natal. Je racontai son histoire au lord A. , qui me pria de lui donner l'oiseau. Quelques semaines après , il en fit présent au lord B. Le lord B. le donna au lord C..., l'écuyer du lord C. le vendit au lord D. , pour un schelling; le lord D. le donna au lord E., et mon sansonnet fit ainsi le tour de la moitié de l'alphabet. De la chambre des Pairs , il passa dans celle des Communes , où il ne trouva pas moins de maîtres : mais comme tous ces Messieurs voulaient entrer..., et que le sansonnet, au contraire, ne demandait qu'à sortir, il fut presque aussi méprisé à Londres qu'à Paris.

Plusieurs de mes lecteurs ont assurément entendu parler de lui, et si quelqu'un par

hasard Fa jamais vu , je le prie de se souvenir qu'il m'a appartenu.

Je n'ai plus rien à ajouter à son sujet, si non que depuis lors jusqu'à présent, j'ai porté ce pauvre sansonnet pour cimier de mes armoiries; que les hérauts d'armes lui tordent le cou , s'ils l'osent.

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