‹ Sterne et MackenzieChapitre 27 sur 41 · QUELQUES MOTS · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS

Les fragments de Sterne, que nous venons de citer sont tous extraits du Voyage sentimental, ou de Tristram Shandy , ouvrages infiniment remarquables, l'un par une sensibilité délicieuse, une imagination exquise., l'autre par un laissez-aller , un abandon extrêmement piquant. En Angleterre, on ne parle jamais du Voyage sentimental sans admiration , et même sans une espèce d'attendrissement.

Il faut entendre Sterne , lui-même , parler de son Tristram Shandy, dont le passage suivant, d'une originalité sans égale, peut donner une idée parfaite.

« Tristram Shandy, mon ami, est fait )> et construit de manière à braver toute

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» critique : je ne l'ai façonné sur aucune » règle. J'ai laissé à mon imagination , » mon génie , ou ma sensibilité ( nommez- » les comme il vous plaira ), je leur ai, dis- » je, laissé carte blanche, sans m'informer » le moins du monde s'il avait jamais existé » d'homme qu'on appelât Aristote, Quand »j'ai monté mon dada, il ne m'est ja- » mais venu dans l'idée de savoir si j'allais , » ni si je reviendrais dîner ou souper à » la maison le lendemain, ou la semaine » d'après. Je l'ai laissé prendre sa course , » aller l'amble, caracoler, trotter ou mar- » cher d'un pas triste et languissant, selon » ce qui lui plaisait le mieux. C'était pour » moi la même chose; car mon caractère » était toujours à l'unisson de son allure, » quelle qu'elle fut; jamais je ne l'ai touché » du fouet ou de l'éperon, mais je lui met- » tais la bride sur le cou, et il était dans » l'usage de faire son chemin sans blesser » personne.

» Quelques-uns riaient en nous voyant

» passer ; d'autres nous regardaient d'un œil » de pitié ; de temps en temps quelques pas- » sants, sensibles, mélancoliques, jetaient les » yeux sur nous , et poussaient un soupir. » C'est ainsi que nous avons voyagé; mais » mon pauvre Rossinante ne faisait point » comme l'âne de Balaam ; il ne s'arrêtait » pas toutes les fois qu'il voyait une forme » augélique sur sa route; au contraire, il » poussait droit à elle ; et ne fût-ce qu'une » jeune fille , assise à côté d'une fontaine , » qui me laissât me désaltérer dans sa cru- » che, c'était sûrement un ange pour moi.

» La grande erreur de la vie; c'est que » nous portons nos regards trop loin : nous » escaladons le ciel; nous creusons jusqu'au » centre de la terre , pour y chercher des » systèmes , et nous nous oublions nous- » mêmes. La vérité repose devant nous ; » elle est sur le grand chemin; le labou- » reur marche dessus avec ses souliers » ferrés.

» La nature brave la règle et le cordeau;

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» l'art en a besoin pour élever ses édifices , » et terminer ses ouvrages; mais la nature » a ses propres lois , qui sont au-dessus de » l'art et de la critique. » [Lettre à... écuyer de Coxwould. )

Comme on le voit par ce passage , Tristram est le jeu d'une imagination facile et féconde, c'est l'œuvre d'une plume infiniment spirituelle. Les lettres de Sterne , la plupart relatives à des affaires de famille , sont remplies d'aperçus fins et délicats : dans plusieurs , il se montre l'émule de La Bruyère , quand il traite des usages de la société, et des considérations morales; dans sa correspondance avec Élisa, son style plein de verve et de chaleur, le rajeunit presque d'un demi-siècle.

Sterne sut encore extraire , avec finesse , de l'Écriture sainte une doctrine pure, amie de la religion et de l'humanité. Dans les sermons qu'il a laissés sur divers sujets, tout respire la paix, la piété et la charité. Il a dit plaisamment de ce genre de corn-

STERNE. ï$7

positions : « Mes sermons sont des hou- » sards qui frappent lestement un coup à » droite et à gauche, mais on les verra » toujours être les auxiliaires de la vertu. » Ce seul mot peint l'homme : esprit , originalité, verve, enjouement, sensibilité, voilà les principaux caractères des ouvrages de Sterne. Dépouillez-les de quelques passages trop libres , de quelques écarts de son imagination , ou de son dada, et ils ne doivent plus effaroucher l'esprit chaste qui, pour me servir d'une pensée de cet auteur, comme une glace pure, est terni par le moindre souffle.

MACRENZIE.

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Ce n'est déjà plus Sterne. L'imitation affaiblit tout, et c'est bonheur de sortir vivant d'une lutte entreprise avec la grâce et le naturel. Ainsi a fait Mackenzie , homme d'un beau talent, d'un style simple et sévère; il s'est trouvé tellement dominé par la bonne et féconde nature de V oncle Tobie, qu'il a voulu, lui aussi, faire son voyage à travers les passions innocentes de l'homme moral, et les détours inaperçus de la société. De là , V Homme du sentiment. Au titre seul du livre de Mackenzie , vous comprenez que le genre se dénature. Voilà notre monde à la Sterne qui s'en va pour faire place au voyageur; adieu la grande route, et Paris, et la petite boutique de

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mercière ; il ne s'agit plus de ces rues tortueuses , mais bien des replis et des détours du cœur humain. Plus de romans ou de ces mille aventures si amusantes et si vraies; vous avez, à la place des faits, des réflexions; de la philosophie, à la place du drame; un homme tout seul, comme dans un traité de morale : adieu le charme , adieu tout.

C'est que non seulement le docteur Mackenzie écrivait après Sterne , et sous le poids de ce souvenir ineffaçable, mais encore à cette influence de compatriote se joignait l'influence française, dont la littérature , toute puissante à cette époque , modifiait singulièrement les belles-lettres et la philosophie de nos voisins. C'est ainsi que Hume l'historien , tout ébloui de l'histoire de Voltaire, portait dans la sienne la même légèreté sceptique et souvent ignorante; il fallut donc que Mackenzie, qui vint au monde vers le milieu du dixhuitième siècle, obéît aux besoins métaphysiques de son époque, et se livrât à

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ces recherches sans fin de la connaissance de l'homme qu'on croyait terminées depuis que Locke et Pascal avaient complété les découvertes de Platon. Ce dix-huitième siècle , auquel l'auteur de l'Homme sensible appartient tout entier par la manière de penser et d'écrire , avait rendu si facile cette étude de l'homme moral , elle l'avait abaissée à un si triste niveau, que c'était pitié de voir combien c'était chose facile qu'un moraliste. Il y a^ait alors dans le monde un imbé cille nommé d'Arnaud, qui passait pour connaître le cœur humain.

Sous le règne de ces mêmes idées , Diderot, l'auteur de YHéloïse, Crébillon le fils même, et beaucoup d'autres faiseurs de romans , se croyaient de grands maîtres en fait de morale; aussi de tous ces traités de métaphysique couleur de rose , à l'usage des petites maîtresses de l'époque , il ne nous est resté qu'un affligeant et amer souvenir de bouleversement et de corruption.

Il faut rendre justice au génie anglais , il

s'est montré plus chaste que le nôtre. Ces saturnales littéraires ont plutôt donné lieu à des causes politiques qu'à des vices. À peu près à des époques semblables , le grave génie de Milton faisait des pamphlets régicides, et Voltaire, des poèmes graveleux. A quelle cause attribuer ces différences ? Pourquoi n'avons-nous pas eu de Sterne, ou pourquoi les Anglais n'ontils pas eu de Diderot! Comment se fait-il que Mackenzie , au plus fort de la passion anglaise pour nos écrivains, ait échappé? non pas à l'imitation de leur métaphysique, mais à l'imitation de leur manière de l'embellir à force de bas et d'ignoble comique ? On pourrait à cela trouver plusieurs raisons : en voici une qui n'est pas la plus mauvaise de toutes, selon nous.

Les mœurs sont filles du toit domestique. Donnez à un homme un abri, une famille, un foyer, le repas hâté du matin, le repas prolongé de la soirée , la flamme pétillante de l'hiver, le repos frais et doux de l'été, sur

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le banc de verdure, à la porte , le soir; qu'il y ait pour protéger cet abri quelque puissance à l'entour, une aristocratie sévère, vieille et respectée; les mœurs publiques sentiront soudain cette influence» A un tel peuple , on parlera beaucoup de ses plaisirs de famille , de ses plus intimes rapports , de tout ce bonheur intérieur , de sa vie privée , de ses détails de ménage , des légumes qui le nourrissent , du porter qui l'abreuve , de son magistrat , de sa femme, de son chien fidèle, du dernier hôte de sa basse-cour ; car , dans un pays heureux et recueilli, tout cela c'est la vie, c'est le droit, c'est même le devoir, puisqu'à tout cela est attaché la considération, le bonheur et le repos.

Au contraire, jetez un écrivain chez un peuple qui vit au hasard, au jour le jour, sans se soucier du lendemain ; que cet homme qui veut plaire à so-n siècle , se trouve jeté dans une société tout en dehors , vaine , frivole , oisive , avide de dis-

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traction et de plaisir; que la mère exile la fille , que l'époux méconnaisse l'épouse; que la cour, séparée de la ville, force le courtisan à de perpétuels voyages; que le pouvoir divisé entre plusieurs mains devienne l'ambition de tous ; que cette société , par oisiveté , se mette à douter de tout , à tout nier , à tout refaire , à tout détruire , à se perdre avec joie, et sans remords ; qu'il y ait à côté de chaque vertu une calomnie pour la souiller ; à chaque mensonge un avocat pour le défendre ; à chaque vérité un sophisme pour la flétrir; que l'éducation soit toute matérielle, toute dégagée des principes qui font l'âme d'un homme : alors vous aurez à la place d'un livre de mœurs, de frivoles et licencieuses peintures, des héros sans âmes, des héroïnes sans pudeur; vous aurez de jolis riens, de légers paradoxes, des contes , des romans , des bouts-rimés , des chefs-d'œuvre en carton , et en plâtre , de petits vers, Dorât, Boucher, Champfort,

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Marmontel. Les Anglais avaient eu Sterne, Scwift , le docteur Blair ; Mackenzie même , comme littérateur affublé, était bien supérieur à Helvétius.

En effet, Mackenzie est un homme plein de naïveté et de bonhomie; il est facilement la dupe de son émotion , et quelquefois il pleure si bien, qu'il fait pleurer, ce qui est bien rare. Son Histoire du Père Nicolas, et surtout Y Histoire de Laroche, sont deux morceaux pleins de charme et d'intérêt. U Histoire de Laroche rentre encore dans cette espèce de force morale que [les Anglais aiment tant. Un bon pasteur malade dans|une vieille hôtellerie , ayant à ses côtés sa jeune fille aux yeux bleus et à la belle chevelure si blonde [et si anglaise , est encore une espèce de stoïque comme la création de Goldsmith; singulière affection d'un peuple pour un caractère de leur choix ! Il suffit de sonder un peu la littérature d'un pays pour en connaître les habitudes. A l'Italien

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efféminé, frondeur, sans courage, mais non sans verve , donnez le paillasse en habits blancs , et défendu par un masque trompeur; au Français, léger, élégant et dissipateur effréné, offrez sans relâche quelque beau Léandre , joueur, brave et débauché, escorté de Fron tin pour jouer ses débiteurs; vous verrez que la sombre et inquiète philosophie des Allemands s'attachera vivement à quelque puissance infernale et visible dont le rire acharné sentira la science et l'enfer comme celui de Méphistophélès, à l'Espagnol ardent et rêveur, la sérénade et les sons de la guitare et la scène du balcon, au clair de lune, dans une nuit brûlante, feront passer de délicieuses extases; il faut à l'Angleterre les émotions plus morales et plus fortes ; lui faut le Richard ou le Timon de akespeare ; il lui faut le justus et tenax lorace ; il lui faut le docteur Laroche lignant à son sort, au mieux encore on vicaire de Wakefield, aimable et

doux optimiste, qui, devant sa maison en flammes , sourit encore à sa femme et aux enfants qu'il a sauvés.

Ainsi, faite avec soin et avec une attention minutieuse des diverses analogies par lesquelles un chef-d'œuvre tient à un autre chef-d'œuvre, un homme à unhomme, une littérature à une autre littérature, cette étude des lettres vous fera voir à la longue combien c'est même chose que le beau et le vrai dans les arts, quelle que soit leur patrie, quel que soit leur But, quel que soit leur siècle.

J. Janin.

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