‹ Sterne et MackenzieChapitre 39 sur 41 · HISTOIRE DU PÈRE NICOLAS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU PÈRE NICOLAS

Quelques hommes graves et respectables ont fait sonner fort haut les effets de l'instruction et des préceptes de la morale sur rame, tandis que leur inefficacité, prouvée par mille faits divers , a été citée par d'autres comme une raison incontestable de leur impuissance à régler la conduite des hommes. Parmi les personnes , dit-on, sur qui l'éloquence morale s'est le plus exercée , qui ont reçu les leçons des plus sages et des plus \ertueux instituteurs, les avis et la direction des guides les plus capables et les plus persuasifs,

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combien s'en trouve-t-il peu dont la conduite ait par la suite répondu aux instructions qu'on leur avait données , aux maximes qui leur avaient été si souvent répétées ! La disposition naturelle ou les habitudes acquises font la règle de notre vie ; et ni Je discours qui persuade, ni le récit qui touche, n'ont un effet permanent sur les actions de celui qui écoute ou qui pleure. Toutefois de la rareté des cas où les préceptes moraux portent leurs fruits, il ne faut nullement conclure que les leçons de l'histoire soient vaines et superflues. Redoublez les coups , on finira par les sentir, et tel qui aura résisté à un raisonnement simple et sans art , sera ébranlé par une raison plus forte et plus convaincante. La passion pourra bien être quelquefois obéie, et la raison délaissée, la société corrompue pourra bien triompher des meilleures dispositions; mais et la raison et les impressions nobles et généreuses ont des effets que nous ne sommes

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pas toujours en état de bien apprécier. On ne connaît que trop aisément, on n'observe qu'avec trop de sûreté les circonstances de leur défaite, tandis qu'il est difficile de représenter, et de créer un intérêt durable en représentant les exemples de ceux qui, grâces aux leçons qu'ils v aient reçues, ont été préservés et se sont conservés au sein même de la contagion. On a le tort trop fréquent d'offrir à la jeunesse et à l'inexpérience des préceptes formels et des leçons hypothétiques d'une manière trop peu gracieuse, pour fixer son attention et capter son intérêt. Celui qui dit : Je veux instruire et donner des conseils, et qui ne déguise pas le conseil ou l'instruction , manquera rarement de mal disposer son auditoire , si porté à trouver la morale ennuyeuse et les leçons désagréables. Une observation faite sans qu'on s'y attende, qui n'arrive à l'intelligence que par la voie du sentiment , laissera une bien plus profonde impression,

C'est là ce qui m'a frappé dans V Histoire du père Nicolas. Jamais je n'ai mieux senti qu'en la lisant les malheurs qu'entraîne une vie dissipée et une mauvaise honte de la vertu.

Par suite de circonstances particulières, je restai quelques semaines dans une petite ville de Bretagne, où se trouvait un couvent de bénédictins. Comme ils avaient chez eux quelques tableaux assez curieux que les étrangers avaient l'habitude d'aller visiter, je me rendis avec quelques personnes au couvent : mais ce sont plutôt les hommes que les choses que je vais voir, et auxquels je m'attache partout. Dans le monde les scènes varient continuellement sous nos yeux; ces retraites au contraire nous offrent Paspect d'une vie paisible, où la solitude nourrit la pensée, entretient la méditation. On est cependant quelquefois trompé dans son attente, et je dois avouer que sous le capuchon j'ai remarqué souvent des figures et des yeux plus faits

pour le monde que pour le cloître. Pariai les moines que nous visitions , il y en avait un qui se distinguait par un air de supériorité frappant : agenouillé devant l'autel, près d'une fenêtre gothique , dont les vitraux peints laissaient passer les rayons du soleil j son front recevait en plein la lumière, et l'ombre projetée sur son œil , grand, noir et mélancolique, complétait un portrait digne du pinceau de Rembrandt. Son regard était attaché sur un tableau du Christ portant sa croix ; la conformité de l'attitude , et la résignation peinte sur les deux figures formaient une ressemblance qui frappa tous les spectateurs.

Vous voyez , dit à voix basse notre conducteur, vous voyez le père Nicolas :

c'est de tous les frères du couvent le plus sévère pour lui-même et le plus doux pour les autres. Les affligés, les malades, les mourants sont toujours sûrs de trouver près de lui secours et consolation. Jamais

il n'a appris le malheur de quelqu'un sans pleurer avec lui, jamais il n'a refusé un service; son austérité et ses mortifications vont au-delà des règles de l'ordre, et ce n'est que pour les autres qu'il réserve toute sa sensibilité.

Le sujet paraissait inspirer notre conducteur. J'étais jeune, curieux, plein d'enthousiasme; je n'avais pu entendre le gardien du couvent sans émotion , je voulus à toute force nouer connaissance avec le père Nicolas. Mes démarches empressées, ou sa bienveillance même , m'en donnèrent l'occasion. Il n'est pas ordinaire , mon fils, me dit le bon père, qu'un jeune homme de votre âge recherche une connaissance comme la mienne. Le monde se présente à vous maintenant dans tout son éclat; voudriez-vous par anticipation arriver à son déclin? La joie, les ris, la gaîté se pressent autour de vous , pourquoi chercher le séjour de la tristesse et de la mélancolie ? Cependant, quoique j'aie renoncé

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au monde, je ne suis pas insensible à ses attentions; je sens tout le prix de vos bontés, et je veux les reconnaître.

Gomme il avait aperçu mon goût pour la littérature, il me montra quelques manuscrits curieux, et mit à ma disposition une partie de la bibliothèque du couvent, Ce n'était pas là ce que je cherchais: le hasard vint à mon secours , et me procura l'occasion de connaître ( ce que j'estimais plus que tous les livres) Y Histoire du père Nicolas, la source de ses douleurs, la cause de ses austérités.

Un soir, après avoir inutilement frappé à sa cellule, je poussai ia porte et j'entrai: je le vis à genoux, tenant à la main un crucifix, auquel pendait une petite image que je pris pour celle de la sainte Vierge. Je m'arrêtai derrière lui , indécis si je le laisserais achever son oraison, ou si je me retirerais sans être aperçu comme j'étais entré. Il cachait sa figure dans ses mains, et poussait des sanglots étouffés. La corn-

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passion et la curiosité me retinrent immobile à ma place. Il retira, comme par un mouvement convulsif , sa main de dessus ses yeux, baisa deux fois ce portrait, le serra sur son cœur , et le regardant avec attention, il fondit en pleurs. Quelques moments après je le vis joindre les mains, lever les yeux au ciel , et murmurant quel-* ques mots que je ne pus entendre, il poussa un profond soupir qui semblait être la dernière expression de ses douleurs pour l'instant. Il se releva et m'aperçut. Je bégayai, dans ma honte d'être surpris aux écoutes, quelques excuses. Je lui demandai pardon de l'avoir involontairement interrompu dans ses exercices de piété. Hélas ! me répondit-il , ne vous y trompez pas : ce ne sont les larmes ni de la dévotion , ni de la piété que vous m'avez vu répan-^ dre, ce sont celles du remords. Peut-être, jeune homme, il vous sera utile d'apprendre l'histoire de mes fautes et de mes douleurs; avec le caractère simple et pur que

vous avez reçu de la nature , vous pouvez comme moi vous trouver exposé à des tentations : votre cœur comme le mien peut devenir la victime des sentiments louables pervertis , de la vertu trahie , ou du faux honneur et de la mauvaise honte. Je me nomme Saint-Hubert, j'appartiens à une famille ancienne et respectable, dont le patrimoine s'est trouvé diminué par divers événements malheureux. Je perdis mon père avant d'être à même de sentir toute l'énormité de cette perte, et l'indulgence de ma mère , qui resta veuve , remplaça , au gré de mon inexpérience, la protection et l'appui que j'eusse rencontrés chez un père. Après que j'eus terminé avec succès mes études dans la capitale de notre province, ma mère m'envoya à Paris avec un jeune homme d une famille du voisinage, qui nous le cédait peut-être en naissance, mais qui en revanche était plus riche que la nôtre. De la Serre (c'était le nom de mon jeune compagnon ) se destinait à la carrière militaire ;

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