Sterne inédit Le Koran traduit
J’ai prouvé ailleurs (1) que le Koran élail inédit en France. Ce ne sont pas, en effet , les quelques lambeaux ressoudés ensemble qu’en a donnés l’édition des Œuvres de Sterne de 1818, sous le titre de Mémoires et Pensées (2), ni les Pensées diverses placées a la suite du Voyage sentimental, publié en 1841, chez Ch. Gosselin (Bibliothèque d’élite), qui ont pu faire connaître cet ouvrage, dans lequel on retrouve à chaque page le savoir profond , l’esprit fin, la bienveillance et la charité divine, qui font d<*
(1) Revue Je Parie, révripr tSSS.
(2) TiMdiiclioii de MM. f'rMini-:, Bunniy, Sahivilli', 4 vol. iii-8'’
Sterne, non pas un simple écrivain humoristique ou railleur, comme on s’est plu longtemps a le représenter, mais un moraliste, dans l’acception la plus vraie et la plus heureuse du mot ; car chez lui la morale n’implique pas l’ennui, bien au contraire. Et l’amour de l’humanité, du beau, du grand, s’y trouve prêché sous une forme si originale et si charmante, qu’on ne peut se lasser de lire ses écrits, ni manquer, en les lisant, de devenir meilleur.
Sterne a laissé sur sa famille et sur lui-même des détails destinés a sa tille Lydia « dans le cas où, plus tard , elle aurait la curiosité ou un désir plus tendre de les connaître. » Ces notes biographiques ont été insérées, par Walter Scott, dans la Vie de Sterne, qui, traduite en français par M. Defauconpret , se trouve placée en tête de l’édition du Voyage sentimental dont j’ai parlé plus haut. Je ne crois donc pas devoir les reproduire ici, et je me bornerai a tracer, d’après elles, une esquisse sommaire de l’existence de l’auteur du Koran.
Laurence Sterne naquit a Clonmel , dans le sud de l’Irlande, le 24 septembre 1713. 11 était fils de Roger Sterne, lieutenant au régiment d’Handaside, et d’Agnès Herbert , veuve d’un capitaine de bonne famille. Ses premières années se passèrent en voyages continuels, nécessités par les changements de garnison du régiment de son père. En 1721. il
apprit a écrire, et fut placé quelque temps après, h Halifax, chez un maître d’école. Après la mort de son père (1751), un de ses cousins le prit sous sa protection et l’envoya a l’Université. Admis au collège de Jésus, a Cambridge, le 6 juillet 1733, immatriculé le 29 mars 1735, reçu bachelier ès arts en janvier 1736, maître ès arts au commencement de 1740, Sterne s’établit ’a York, s’v maria en 1741, et obtint d’abord, par son oncle Jacques Sterne, le bénéfice de Sutton; puis, par un ami de sa femme, celui de Stillington, dont il remplit les devoirs pendant vingt ans. Les livres, la peinture, la musique et la chasse étaient ses amusements favoris. Venu a Londres en 1760. pour surveiller l’impression des deux premiers volumes de Tristram Shumhj, publiés l’année précédente à York, il fui alors nommé à la cure de Coxwould, par l’influence de Lord Falconbridge. En 1762, il se rendit en France avec sa femme et sa fille, el fit, deux ans après, un voyage en Italie, dans l’intérêt de sa santé. De retour en Angleterre, il quitta York, à la fin d(‘ 1767, pour publier a Londres le Voyage sentimental, et mourut, dans Bond-streel, le 18 mars 1768 (1).
(1) Le lecteur trouvera, à la suite de cet Bssai sur Sterne et le Koran, la liste complète de ses ouvrages dans leur ordre de piiLli» (.atioi).
STERNi: ET LE KORAN.
Los écrits de Sterne, sa conduite elle-méine, ont été violemment attaqués de son vivant et après sa mort.
Sa conduite! De quoi, grand Dieu! était-il donc coupable? Ah! d’un grand crime, c’est vrai : il haïssait le mal et l’hypocrisie, et les flagellait partout où il les rencontrait. — Il adorait la charité *‘t la tolérance, et les pratiquait dans toutes les circonstances de .sa vie.
Ses ouvrages! Leur but était de prêcher ces principes « non d’un ecclésiastique, mais d’un saint, » qui font a mes yeux la gloire de .Sterne. Ne sout-ils pas cependant entachés de libertés un peu vives, de licence même dont les esprits chastes peuvent s’effaroucher a bon droit? Pour ma part, je ne le pen.S(' pas. Jamais Sterne n’éveille chez le lecteur une idée, une pensée lascive ou provoquante. 11 appelle (pielquefois, et c’est un dt‘ ses dons, le sourire .sur nos lèvres; mais le mal, si c’en est un, .s’arrête lii. El encore ne le fait-il que « dans l’intérêt d(î sa santé et (h* celle de ses lecteurs. »
Admettons [)ourtant que hœ mujœ, comme les appelle .Sterne, constituent de sa part de véritables pêches; eh bien, la charité, qui fait la hase et le fond de tous ses écrits, sullira et au delà, je le crois, pour qu’au jour du jugement dernier Tristram, le Voyage seathnental et le Korau ne portent pas le-
niüij^nagc contre lui. Las libertés de Sterne, si elles sont coupables, ont eu, je n’en doute pas. le nicMiic sort que le juron de l’oncle Toby.
« Par Dieu! il ne mourra pas, cria mon oncle
Toby.
« L’ange accusateur, qui s’envola vers la chancellerie du ciel avec le juron, rougit en le prononçant, et Vange instructeur, en transcrivant cette parole, laissa tomber une larme sur elle et l’elVaca pour jamais (1) ».
La pensée de Sterne, en écrivant le Koran, avait ■ été de donner au public ses mémoires « d’une ma- . nière plus i'igénieuse et plus systématique » qu'il * m* l’avait fait dans Tristrmn Shantlg. Le livre renferme en elfet des indications précieuses sur sa vie. mais surtout sur ses sentiments, et comme* .Montaigne , dans ses Essais, Sterne y laisse courir sa plume au gré de sa fantaisie. Mallieiireiiseinent la mort l’empêcha de compléter son œuvre. T«‘lle ipi’elle existe, cependant. Sterne y a déposé une grande partie de son âme, et. ii ce titre. e*llé m’a paru de nature ’a intéresser les nondni'iix admirateurs de son génie, en France. l*ui.sse ma traduction trouver grâce devant eux! A défaut de tout autre
(I) l.u vie et tes opinioits de Tristram Shandy, gciitilliomniCi cli tpitre cLxix.
mérite, je me suis fait un devoir de rester esclave «lu texte original et de n’y rien ajouter ni retrancher.
l’n mot encore sur Sterne et ses ouvrages. Leur lecture attentive, et principalement celle du Koran, / démontre clairement qu’il appartient au grand mou- 1 vement ]>hilosoplnque du dix-huitième siècle. Lui aussi apporte sa pierre a l’édillce et bat en brèche les iniquités sociales. Seulement, ce qui le caractérise et lui donne une place a part au milieu des hardis penseurs de l’Angleterre à cette époque, / c’est son sentiment religieux. Plein d’admiration pour l’antupiité. Sterne s’est imbu de la philosophie de Platon, de Socrate, de Sénèque, de la sagesse grecipie et latine ; mais son cœur et son intelligence se sont pénétrés aussi de l’influence divine de l’Évangile. Dans ses écrits, pas une attaque, même détournée, contre ce code de morale, qui a si puissamment poussé l’Europe dans sa marche progressive à travers les siècles. Sterne se demande, et avec quelque raison, ce me semble, comment des préceptes de paix, d'amour, de fraternité, d’égalité et de liberté du Christ, on a pu faire sortir la guerre, la haine, l’intolérance, la tyrannie, l’inquisition cl tous les maux qu’elles enlrainent a leur suite. (Convaincu (]ue le christianisme a été détourné de sa voie, il attaque avec vigueur ceux qui
STERNE ET LE ROUAN. 15
travestissent et interprètent pour leur plus grande gloire et dans leur intérêt personnel la parole du Maître. 11 se mêle ainsi a la guerre entreprise en France par Voltaire, Diderot, Jean-Jacques et les philosophes qui se groupent autour d’eux. Sterne applaudissait, sans nul doute, — tout en regrettant d’ailleurs les attaques injustes dirigées par les encyclopédistes, souvent aveuglés par la passion, contre l’essence et le fondateur du christianisme, — ’a leurs luttes brillantes et hardies contre les préju- , gés, le mensonge et l’hypocrisie.
(^es vaillants athlètes, nos pères, ne l’oublions jamais, Sterne les a aimés, les a connus peut-être.
« J’en causais un jour avec Voltaire, » dit-il dans le Koran. Ah! ce dut être une entrevue pleine d’intérêt que celle d’Yorik avec le docteur Païujioss. .Malheureusement il ne nous en reste, je crois, (|u’une trace fugitive, les quelques mots que je viens de citer. Quels cpi’aicnt été d’ailleurs les rapports qui ont existé entre ces deux hommes remarquables, il n’est pas diflicile de deviner que, d’accord sur bien des points, ils ont dû diverger d’opinion sur beaucoup d’autres. Leur nature était toute différente. La sécheresse de cœur, le rire sai’castique de Voltaire étaient en o|)position directe avec ] la tendresse d’àme et le sourire mélancolique de I
Sterne. Par ses sentiments, ses tendances religieu-
STERNE ET LE KO R AN
s<“s, Yurik se rapproche bien plus de l’école de Hoiisseaii (|iie de celle du Patriarche »le Kerney. 11 existe plus d’uu point de ressemblance, plus d’un lien do rainillc entre les Sermons de Sterne et la Profession de foi <lu Vicain* savoyard; et le Koraii, dans son chapitre nous montre Sterne
attaquant, comme Rousseau dans Émile, la mo(U* funeste, si généralement répandue alors chez les dames anglaises et françaises, d’ahandopner ’a des nourrices le soin d’allaiter leurs enfants. Les sympathies de Sterne s’adressaient de droit d’ailleurs a Jean-Jacques. « Mon affinité est plus forte avec les infortunés qu’avec les heureux. » — (le seul mot me.sullit. et h*s malheurs du Promeneur solitaire ont dû trouve*!’ un écho puissant dans h* cieur ele l’auteur du Koran.
(l’e'st à juste titre (pie l’Angleterre place Sterne an nombre* de ses écrivains les plus illustres. Par ;'ieni originalité, son style, ses franches allure's, sa nie'laucolie, sa naïve et inolVensive gaie*té. il se* ele'*lache*. en effet, fortem(*nt au milie*u du groiqu* dece*s lionunes d'élite, dans la littérature, epii n’appartieunent pas en propre a une nation, mais 'a riuimanite* tout enti(*re. Il est de la race de ces maîtres sii}:rémes dont (lhateauhriaud a dit ; Leurs œuvres sont des mines inéimisubles ou les entrailles mêmes de l'es'^ jn'it humain.
STERNK ET LE KOllAN.
Le sentiment, — le côté le plus saillant de son génie, — rend même Sterne plus Français qu’Anglais. L’affection, la passion, l’amour, ont surtout inspiré ses écrits. Il a vécu avec et dans les hommes. L’Anglais, au contraire, vit en soi et de soi. La France meurt d’ égoïsme, l’ Angleterre en vit . Si cette appréciation des prc'dominances diverses de ces deux nations, empruntée a Henri Martin, est vraie, la France a quelque droit de revendiquer Sterne comme un des siens. L’Angleterre, tout en se glorifiant d(‘ lui avoir donné le jour, semble d’ailleurs avoir justilié cette prétention en le classant jusipi’ici au rang de sesf'crivains excentrujues .
AI.FKEn HÉnoüix.