‹ Stirner et NietzscheChapitre 38 sur 55 · Nietzsche, lVer/;e, II · texte numérisé non relu

Nietzsche, lVer/;e, II

que les deux partis en présence concluent un traité qui serait à ses yeux une chaîne, Nietzsche prévoit que la crainte de la guerre imminente amènera un arrangement, et il y aura dès lors des droits et des devoirs réciproques. Les idées de Nietzsche, sur ce point, ressemblent moins aux idées de Sfirner qu'aux idées de Ferdinand Lassalle, par exemple, sur les constitutions. Du moment que Nietzsche invoque l'intérêt général ou supérieur [der hôchste Nutzen), il se sépare nettement de Stirner, qui ne voit dans le général qu'une abstraction, et dans le supérieur qu'une ombre tyrannique. Ce que Nietzsche dit de l'humanité : « 11 faut que l'humanité voit dans toute force, même la plus dangereuse, un outil qu'elle fait servir à ses fins », Stirner le dit du Moi; il remplace le sujet « Humanité » par le sujet « Moi », qui lui paraît seul réel. Tandis que Stirner considère que la révolte ouverte et latente est la seule attitude qui convienne à l'individu conscient de sa force, Nietzsche parle en homme de gouvernement : il se demande quelle est la force exacte du socialisme, comment on peut faire jouer ce ressort et agir ce levier ; il va, malgré la répugnance instinctive qu'il éprouve en présence des masses démocratiques, jusqu'à envisager le cas où il y aurait lieu de fortifier autant que possible le socialisme. Stirner est avec les opprimés qui se soulèvent et se redressent; son mot favori exprime un mouvement de bas en haut [Empôrung). Nietzsche, qui a l'esprit militaire, admire toute orga-

nisalion qui mène à la victoire ; il j"ge les moyens d'après la fin'.

e) VAnarrlnsme

Slirneresl Tennenii de l'Etat, parce que TÉtat est d'une part une autorité, d'autre part une organisation stable (il insiste souvent sur l'ctymologie status); l'autorité de l'Etat humilie le moi; la stabilité de l'Etat empêche le moi d'évoluer librement.

L'État est d'abord une autorité : il organise la soumission des citoyens. La forme de gouvernement ne modifie en rien le caractère de l'Etat: Supposons que le roi, qui confère une part de son autorité à tous ses mandataires, des ministres jusqu'au bourreau inclusivement, vienne à disparaître : la majorité des citoyens maintiendrait néanmoins dans la dépendance tous les adversaires de l'ordre établi. L'expérience a d'ailleurs été faite par la France, après la Révolution de 1789 ; on a supprimé les difl'érences entre les ordres, proclamé la liberté et l'égalité de tous les citoyens: a-t-on par là donné à chacun l'indépendance? Xon, on a simplement substitué à l'autorité du prince, l'autorité de la nation. La nation a maintenant les droits régaliens, elle prélève les dîmes, impose les corvées, juge et condamne, accorde

1. Ce nest pas un hasard siNietzsclie, même pendant sa seconde période, où il se rapproche le plus des idées modernes, prend la défense des jésuiles : il so demande si leurs adversaii-cs sauriiient faire preuve du même dévouemcut, de la même discipline.

ou refuse le permis de chasse, nomme les colonels des régiments, etc.

La nuit du 4 Août a supprimé la monarchie d'ancien régime pour lui substituer une monarchie moins limitée, la monarchie absolue de la nation'. La Révolution française n'a pas plus donné à chaque citoyen l'indépendance que la Réforme de Luther n'a affranchi les croyants de la religion : le citoyen est un protestant politique qui a le droit de communiquer, sans hiérarchie intermédiaire, avec son Dieu, l'Etat, et de le servir directement. Dorénavant, plus de noblesse, plus de corporation: un seul souverain, l'Etat tout-puissant, règne sur ses dévots serviteurs.

Le despotisme de l'Etat n'a pas seulement le tort de réduire chaque citoyen en esclavage ; il a encore l'inconvénient de faire peser sur nous tout le poids du passé. Le décret qui a été promulgué tel ou tel jour par le caprice du souverain nous lie à jamais. Ici encore, la forme du gouvernement est indifférente : la loi votée par la majorité n'en est pas moins une règle inébranlable. Môme en supposant qu'un texte réunisse à telle ou telle date l'unanimité des législateurs et le consentement unanime des citoyens, je n'en serais pas moins esclave ; j'aurais simplement contribué à forger mes chaînes. Ma créature M'aurait emmené en captivité, mu volition aurait dominé ma volonté. Mon progrès serait entravé par la perma-

1, Stirner, Der Einzige, p. 121,

nence de mon acte, comme le cours du fleuve s'arrèle, quand l'eau s'est figée en glace immobile et froide.

Nietzsche estime, comme Stirner, que les fondements de FÉtat sont encore aujourd'hui la croyance à l'autorité absolue et à la vérité définitive'; l;t niiiie de ces croyances fondamentales entraînera la chute de l'Etat qu'elles soutiennent, car même dans les états militaires, la contrainte ne saurait sufïire à produire les effets que produisait le respect religieux. La concc[)lion démocratique de l'Etat ne peut ([u'en accélérer la ruine. Quand Bismarck considère la forme constitutionnelle comme un compromis entre deux pouvoirs, le pouvoir du prince cl le pouvoir du peuple, il émet une théorie qui n'est peut-être pas très logique, mais qui répond du moins à des réalités historiques, et qui peut contribuer, précisément parce qu'elle n'est qu'à demi rationnelle, à prolonger la vie de l'État. Quand les démocrates, au contraire, nient qu'il y ait dans l'Etat deux sources du pouvoir, une en haut et l'autre en bas, quand ils ne voient dans le gouvernement que l'organe du pouj)le, ils mettent en question l'existence même de l'Klat : car ils modifient la nature des rapports qui s'étaient établis jusqu'ici entre le prince et ses sujets, comme entre l'instituteur et l'élève, le père et les enfants, le maître de maison et les domestiques, l'officier et le soldat,

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