A SA MÈRE
Décembre 1836.
Ma Mère,
Tous donner un récit détaillé de mes malheurs, c'est renouveler vos peines et les miennes, et cependant c'est en même temps une <;onsolation pour vous et pour moi que de vous mettre au fait de toutes les impressions que j'ai ressenties, de toutes les émotions qui m'ont agité depuis la fin d'octobre. Vous savez quel est le prétexte que je donnai à mon départ d'Arecemberg ; mais ce que vous ne savez pas, c'est ce qui se passait alors dans mon cœur. Fort de ma conviction qui me faisait envisager la cause napoléonienne comme la seule cause civilisatrice en Europe, fier de la noblesse et de la pureté de mes intentions, j'étais bien décidé à relever l'aigle impériale ou à tomber victime de ma foi politique.
Je partis, faisant dans ma voiture le même chemin que j'avais suivi il y a trois mois, pour me rendre à Unkirch et à Baden ; tout était de même autour de moi ; mais quelle différence dans les impressions qui m'animaient ! J'étais alors gai et serein comme le jour qui m'éclairait ; aujourd'hui, triste et rêveur, mon esprit avait pris la teinte de l'air brumeux et froid qui m'entourait. On me demandera ce qui me forçait d'abandonner une entreprise hasardeuse. Je répondrai qu'une voix secrète m'entrainait, et que, pour rien au monde, je n'aurais voulu remettre à cine autre époque une tentative qui me semblait présenter tant de chances de succès.
: Et ce qu'il y adeplus pénible à penserpour moi, c'est qu'actueli'iement que la réalité est venue remplacer mes suppositions, et ■ qu'au lieu de ne faire qu'imaginer, j'ai vu ; je puis juger, et je reste dans mes croyances, d'autant plus convaincu que si j'avais pu suivre le plan que je m'étais d'abord tracé, au lieu d'être maintenant sous l'équateur, je serais dans ma patrie. Que m'importent
leà cris du vulgaire qui m'appellera insensé parce que je n'aurai pas réussi, et qui aurait exagéré mon mérite si j'avais triomphé ! Je prends sur moi toute la respoui^abilité de l'événement, car j'ai agi par conviction et non par entraînement. Hélas! si j'étais la seule victime je n'aurais rien à déplorer : j'ai trouvé dans mes amis un dévouement sans bornes, et je n'ai de reproche à faire à qui que ce soit.
Le 27, j'arrivai à Lahr, petite ville du grand-duché de Baden, où j'attendis des nouvelles ; près de cet endroit l'essieu de ma calèche s'étant cassé, me força de rester un jour dans la ville. Le 28, matin, je partis de Lhar, je retournai sur mes pas, je passai par Fribourg, Neubrisach, Colmar, et j'arrivai le soir à onze heures à Strasbourg, sans le moindre embarras. Ma voiture alla à l'hôtel de la F/eur, tandis que j'allais loger dans une petite chambre qu'on m'avait retenue, rue de la Fontaine.
Là je vis le colonel Vaudrey, et je lui soumis le plan d'opération que j'avais arrêté; mais le colonel, dont les sentiments nobles et généreux méritaient un meilleur sort, me dit . i 11 ne s'a git pas ici d'un conflit en armes ; votre cause est trop française e/ trop pure pour la souiller en répandant du sang français ; il n'y j^ qu'un seul moyen d'agir qui soit digne de vous, parce qu'il évitera toute collision. Lorsque vous serez à la tête de mon régiment, nou- marcherons ensemble chez le général Voirol ; un ancien militaire ne résistera pas à votre vue et à celle de l'aigle impériale, lorsqu'il saura que la garnison vous suit, i J'approuvai ses raisons, et tout fut décidé pour le lendemain matin ; on avait retenu une maison dans une rue voisine du quartier d'Austerlitz, oia nous devions nous retirer tous pour nous [orter de là à cette caserne dès que le régiment d'artillerie serait rassemblé.
Le 29, à onze heures du soir, un de mes amis vint me chercher, rue de la Fontaine, pour me conduire au rendez-vous général : nous traversâmes ensemble toute la ville; un beau clair de lune éclairait les rues ; je prenais ce beau temps pour un favorable augure pour le lendemain; je regardais avec attention les endroits par où je passais ; le silence qui y régnait faisait impression sur moi; par quoi ce calme sera-t-il remplacé demain! s Cependant, dis -je à mon compagnon, il n'y aura pas de désordre si je réussis : car c'est surtout pour empêcher les troubles qui accompagnent souvent les mouvements populaires, que j'ai voulu faire la révolution par l'armée. Mais, ajoutai-je, quelle confiance, quelle profonde conviction il faut avoir de la noblesse d'une cause, pour affronter, non les dangers que nous allons courir, mais l'opinion publique qui nous déchirera, qui nous accablera de reproches si nous ne réussissons pas ! Et cependant je prends Dieu à témoin que ce n'est pas pour satisfaire à une ambition personnelle, mais parce que je crois avoir une mission à remplir, que je risque ce qui m'est plus cher que la vie, l'estime de mes concitoyens. »
Arrivé à la maison, rue des Orphelins^ je trouvai mes ami-s réu-
nis dans deux chambres au rez-de-chaussée. Je les remerciai du dévouement qu'ils montraient à ma cause, et je leur dis que dès ce moment nous partagerions la bonne comme la mauvaise fortune. Un des officiers apporta une aigle : c'était celle qui avait appartenu au 7^ régiment de ligne ; l'aigle de Labédoyère, s'écria-t-on, et chacun de nous la pressa sur son cœur avec une vive émotion.... Tous les officiers étaient en grand uniforme; j'avais mis un uniforme d'artillerie, et sur ma tête un chapeau d'état-major.
La nuit nous parut bien longue, je la passai à écrire mes proclamations que je n'avais pas voulu faire imprimer d'avance, de peur d'indiscrétion. Il était convenu que nous resterions dans cette maison jusqu'à ce que le colonel me fit prévenir de me rendre à la caserne. Nous comptions les heures, les minutes, les secondes; six heures du matin était le moment indiqué. Qu'il est difficile d'exprimer ce qu'on éprouve dans de semblables circonstances; dans une seconde on vit plus que dans dix années; car vivre c'est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-même, qui nous donnent le sentiment de noire existence ; et, dans ces moments critiques, nos facultés, nos organes, nos sens, exaltés au plus haut degré, sont concentrés sur un seul point ; c'est l'heure qui doit décider de notre destinée; on est fort quand on peut se dire : demain je serai le libérateur de ma patrie ou je serai mort ; on est bien à plaindre iorsque les circonstances ont été telles qu'on n'a pu être ni l'un ni l'autre.
Malgré mes précautions; le bruit que devait faire un certain nombre de personnes réunies, éveilla Ics propriétaires du premier étage ; nous les entendîmes se lever et ouvrir les fenêties ; il était cinq heures ; nous redoublâmes de prudence et ils se rendormirent.
Enfin six heures sonnèrent! Jamais les sons d'une horloge ne retentirent si violemment dans mon coeur ; mais un instant après la trompe'te du quartier d'Austerlitz vint encore en accélérer les battements. Le grand moment approchait; un tumulte assez fort se fit aussitôt entendre dans la me ; des soldats passaient en criant, des cavaliers couraient au grand galop devant nos fenêtres ; j'envoyai un officier s'informer de la cause de ce bruit : était-ce l'état-major de la place qui était déjà informé de nos projets ? avions-nous été découverts ? il revint bientôt m.e dire que le bruit provenait des soldats que le colonel envoyait prendre leurs chevaux qui étaient hors du quartier.
Quelques minutes s'écoulèrent encore, et l'on vint me prévenir que le colonel m'attendait; plein d'espoir, je me précipite dans la rue; M. Parquin, en uniforme de général de brigade, un chef de bataillon, portant l'aigle en main sont à mes côtés; douze officiers environ me suivent.
Le trajet est court; il fut bientôt franchi. Le régiment était
rangé en bataille devant la cour du quartier, en dedans des grilles ; sur la pelouse stationnaient quarante canonniers à cheval.
Ma mère! jugez du bonheur que j'épro avais d;ins ce momentlà ; après vingt ans d'exil, je touchais enfin le sol sacr^. de la patrie, je me trouvais avec des Français que le souvenir de l'Empereur allait encore électriser!
Le colonel Vaudrey était seul au milieu de la cour. Je me dirigeai vers lui ; aussitôt le colonel, dont la belle figure et la taille avaient, dans le mom -nt, quelque chose de sublime, tira son sabre et s'écria : « Soldats du 4" régiment d'artillerie ! une grande révolution s'accomplit en ce moment ; vous voyez ici, devant vous, le neveu de l'empereur Napoléon, il vient pour reconquérir les droits du peuple, le peuple et l'armée peuvent compter sur lui. C'est autour de lui que doit venir s ■ grouper tout ce qui aime la gloire et la liberté de la France. Soldats! vous sentirez, comme votre chef, toute la grandeur de l'entreprise que vous allez tenter, toute la sainteté de la cause que vous allez défendre : Soldats ! le neveu de l'empereur Napoléon peut-il compter sur vous?» Sa voix fut couverte à l'instant par des cris unanimes de : « Vive Napoléon! vive l'Empereur! » Je pris alors la parole en ces termes : « Résolu à vaincre ou à mourir pour la cause du peuple français, c'est à vous les premiers que j'ai voulu me présenter, parce qu'entre vous et moi il existe de grands souvenirs ; c'est dans votre régiment que l'empereur Napoléon, mon oncle, servit comme capitaine; c'est avec vous qu'il s'e-.t illustré au s;ége de Toulon : et c'est encore votre brave régiment qui lui ouvrit les portes de Grenoble au retour de l'île d'Elbe ! Soldais ! de nouvelles destinées vous sont réservées. A vous la gloire de commencer une grande entreprise ; à vous l'honneur de saluer les premiers l'aigle d'Austeriitz et de Wagram. '> Je saisis alors l'aigle que portait un de mes officiers, M. de Querelles, et, la leur présentant. « Soldats ! coatinuai-je, voici le symbole de la gloire française, destiné à devenir aussi Temblème de la liberté! Pendant quinze ans, il a conduit nos pères à la victoire; il a brillé sur tous les champs de bataille, il a traversé toutes les capitales de l'Europe. Soldats ! ne vous rallierez-vous pas à ce noble étendard, que je confie à votre honneur et à votre courage? Ne marcherez-vous pas avec moi contre les traîtres et les oppresseurs de la patrie, au cri de : Vive la France ! vive la liberté! B Mille cris affirmatifs me répondirent : nous nous mimes alors en marche, musique en tète ; la joie et l'espérance brillai-nt sur tous les visages. Le plan était de couiir chez le général, de lui mettre, non le pistolet sur la gorge, mais l'aigle devant les yeux, pour l'entraîner. Il fallait, pour se rendre chez lui, traverser toute la ville. Chemin faisant, je dus envoyer un officier, avec un peloton, pour publier mes proclamations, un autre chez le préfet, pour l'arrêter; enfin, six reçurent des missions particulières, de sorte que, arrivé chez le général, je m'étais ainsi défait volontairement d'une partie de mes forces. ]\Iais avais-je donc
besoin de m'entourer de tant de soldats ! Ne comptais-je pas sur la participation du peuple? Et en effet, quoi qu'on en dit, sur toute la route que j'ai parcourue, je reçus les témoignages les moina équivoques de la sympathie de la population; je n'avais qu'à me débattre contre la véhémence des marques d'intérêt qui m'étaient prodiguées, et la variété des cris qui m'accueillaient me montrait qu'il n'y avait pas un parti qui ne sympathisât avec mon cœur!
Arrivé à la cour de l'hôtel du général, je monte suivi de MM. Vaudrey, Parquin, et de deux officiers. Le général n'était pas encore habillé ; je lui dis : a Général, je viens vers vous en ami ; je serais désolé de relever notre vieux drapeau tricolore sans un brave militaire comme vous : la garnison est pour moi, décidez-vous, et suivez-moi. » On lui montra l'aigle : il la repoussa en disant : « Prince, on vous a trompé ; l'armée connaît ses devoirs, et je vais à l'instant vous le prouver. » Alors je m'éloignai, et donnai l'ordre de laisser un piquet pour le garder. Le général se présenta plus tard à ses soldats, pour les faire rentrer dans l'obéissance ; les artilleurs, sous les ordres de M. Parquin, méconnurent son autorité, et ne lui répondirent que par les cris réitérés de : t Vive l'Empereur! » Plus tard, le général parvint à s'échapper de son hôtel par une porte dérobée.
Lorsque je sortis de chez le général, je fus accueilli par les même acclamations de : a 'Vive l'Empereur! » mais déjà ce premier échec m'avait vivement aff-cté : je n'y étais pas préparé, convaincu que la seule vue de l'aigle devait réveiller chez le général de vieux souvenirs de gloire, et l'entraîner.
Nous nous remimes en marche : nous quittâmes la grande rue et entrâmes dans la caserne Finkematt, par la petite ruelle qui y conduit du faubourg de Pierre. Cette caserne est un grand bâtiment, construit dans une espèce d'impasse; le terrain en avant est trop étroit pour qu'un régiment puisse s'y ranger en bataille. En me voyant ainsi reserré entre le rempart et le quartier, je m'aperçus que le plan convenu n'avait pas été suivi. A notre arrivée, les soldats s'empressent autour de nous, je les harangue: la plupart vont chercher leurs armes et reviennent se rallier à moi, en me témoignant leurs sympathies par leurs acclamations. Cependant, voyant se manifester parmi eux une hésitation soudaine, causée par les bruits répandus parmi eux par quelques officiers qui s'efforçaient de leur inspirer des doutes sur mon identité ; et comme d'ailleurs nous perdions un temps précieux dans une position défavorable au lieu de courir sur-le-champ aux autres régiments, qui nous attendaient, je dis au colonel de partir: il m'engage à rester encore: je me range à son avis; quelques minutes plus tard il n'était plus temps. Des officiers d'infanterie arrivent, font fermer les grilles, et tancent fortement leurs soldats ; ceux-ci hésitent encore ; je veux faire arrêter les officiers : leurs soldats les délivrent. Alors la confusion se met partout;
l'espace était tellement resserré que chacun de nous fut perdu dans la foule. Le peuple, qui était monté sur le mur, lançait des pierres sur l'infanterie ; les canonniers voulaient faire usage de leurs armes, mais nous les en enîpêchâmes ; nous vîmes tout de suite que nous aurions fait tuer beaucoup de monde. Je vis le colonel tour à tour arrêté par l'infanterie et délivré par ses soldats; moi-mêmej'aliais succomber au milieu d'une multitude d'hommes qui, me reconnaissant, croisaient sur moi leurs baïonnettes. Je parais leurs coups avec mon sabre, en tâchant de les apaiser, lorsque les canonniers vinrent rae tirer d'entre leurs fusils, et me placer au milieu d'eux. Je m'élançai alors, avec quelques sousofficiers, vers les canonniers montés, pour me saisir d'un cheval ; toute l'infanterie me suivit ; je me trouvai acculé entre les chevaux et le mur, sans pouvoir bouger. Alors les soldats arrivèrent de toutes parts, S3 saisirent de moi et me conduisirent dans le corps de garde. En entrant, j'y trouvai M. P?--"quin ; je lui tendis la main ; il me dit, en m'abordant d'un air calme et résigné : a Prince, nous serons fusillés, mais nous mourrons bien. — Oui, lui répondis-je ; nous avons échoué dans une belle et noble entreprise. »
Bientôt après le général Voirol arrive. Il me dit, en entrant : « Prince, vous n'avez trouvé qu'un traître dans l'armée française.
— Dites plutôt, général, que j'avais trouvé un Labédoyère. j Des voitures furent amenées et nous transportèrent dans la prison neuve. Me voilà donc entre quatre murs, avec des fenêtres à barreaux, dans le séjour des criminels ! Ah ! ceux qui savent ce que c'est que de passer tout à coup de l'excès du bonheur, que procurent les plus nobles illusions, à l'excès de la misère qui ne laisse plus d'espoir, et de franchir cet immense intervalle sans avoir un moment pour s'y préparer, comprendront ce qui se passait dans mon cœur.
Au greffe, nous nous revîmes tous. M. de Querelles, en me serrant la main, me dit à haute voix : « Prince, malgré notre défaite, je suis encore fier de ce que j'ai fait. » On me fit subir un interogatoire ; j'étais calme et résigné; mon parti était pris. On me fit les questions suivantes : « Qu'est-ce qui vous a poussé à agir comme vous l'avez fait? — Mes opinions politiques, répondis-je, et mon désir de revoir ma patrie, dont l'invasion étrangère m'avait privé. En 1830, j'ai demandé à être traité en simple citoyen: on m'a traité en prétendant, eh bien ! je me suis conduit en prétendant ! — Vous vouliez établir un gouvernement militaire?
— Je voulais établir un gouvernement fondé sur l'élection populaire. — Qu'auriez- vous fait, vainqueur? — J'aurais assemblé un congrès national. »
Je déflarai ensuite que moi seul ayant tout organisé, moi seul ayant entraîné les autres, moi seul aussi je devais assumer sur ma tète toute la responsabilité. Reconduit en prison, je me jetai sur un lit qu'on m'avait préparé, et malgré mes tourments, le
sommeil, qui adoucit les peines en donnant du relAche aux douleurs de l'âme, vint calmer mes sens; 1p repos ne fuit pas le malheur, il n'y a que le remoros qui n'en laisse pas. Mais comme le réveil fut affreux I Je croyais avoir eu un horrible cauchemar : le sort des personnes compromises était ce qui me donnait le plus lie douleur et d'inquiéiude. J'écrivis au général Voirol pour lui dire que sou honneur l'obligeait à s'intéresser au colonel Vaudrey, car c'était peut-être l'attachement du colonel pour lui, et l:s égards avec lesquels il l'avait traité qui étaient cause de la non réussite de mon entreprise ; je terminais en priant que toute la rigueur des lois s'appesnntît sur moi, disant que j'étais le plus coupable et le seul à craindre.
Le général vint me voir et fut très-affectueux. Il me dit en entrant : » Prince, quand j'étais votre prisonnier, je n'ai trouvé que des paroles dures à vous dire, maintenant que vous êtes le mien, je n'ai plus que des paroles de consolation à vous adresser. » Le colonel Vaudrey et moi nous fûmes conduits à la citadelle, où (moi, du moins) j'étais beaucoup mieux qu'en prison; mais le pouvoir civil nous réclama, et au bout de vingt-quatre heures on nous réintégra dans notre première demeure.
Le geôlier et le directeur de la prison de Strasbourg faisaient leur devoir, mais tâchaient d'adoucir autant que possible ma situation, tandis qu'un certain M. Lebel, qu'on envoya de Paris, voulant montrer son autorité, m'empêcha d'ouvrir mes fenêtres pour respirer l'air, me retira ma montre quïl ne me rendit qu'à mon départ, et enfin avait même commandé des abat-jour pour intercepter la lumière.
Le 9 au soir, on vint me prévenir que j'allais être tranféré dans une autre prison; je sors et je trouve le général et le préfet qui m'emmènent dans leur voiture sans me dire où on me conduisait. J'insiste pour qu'on me laisse avec mes compagnons d'infortune ; mais le gouvernement en avait décidé autrement. Arrivé dans l'hôtel de la préfecture, je trouvai deux chaises de poste ; on me fit monter dans l'une avec M. Guynat, commandant de la gendarmerie de la Seine, et le lieutenant Thiboutot; dans l'autre il y avait quatre sous-officiers.
Lorsque je vis qu'il fallait quitter Strasbourg, et que mon sort allait être séparé de celui des autres accusés, j'éprouvai une douleur difficile à peindre. Me voilà donc forcé d'abandonner des hommes qui se sont dévoués pour moi; me voilà donc privé des moyens de faire connaître, dans ma défense, mes idées et mes intentions ; me voilà donc recevant un soi-disant bienfait de celui auquel je voulais faire le plus de mail je m'exhalai en plaintes et en regrets, je ne pouvais que protester....
Les deux officiers qui me conduisaient étaient deux officiers de l'Empire, amis intimes de M. Parquin ; aussi eurent-ils pour moi toutes sortes d'égards ; j'aurais pu me croire voyageant avec des amis, Le 11, à deux heures du matin, j'arrivai à Paris, à l'hôtel de
la préfecture de police. M. Delessertfut très-convenable pour moi il m'apprit q'ie vous étiez venue en France réclamer en ma faveur la clémence du roi, que j'allais repartir dans deux heures pour Lorient, et que de là je repasserais aux États-Unis, sur une frégate française.
Je dis au préfet que j'étais au désespoir de ne pas partager le sort de mes compagnons d'jnfortune ; que, retiré ainsi de prison avant d'avoir subi un interrogatoire général (le premier n'avait été que sommaire), on m'ôtait les moyens de déposer de plusieurs faits qui étaient en faveur des accusés; mais mes protestations étant restées infructueuses, je pris 1^ parti d'écrire au roi, et je lui dis que, jeté en prison après avoir pris les armes contre son gouvernement, je ne redoutais qu'une chos% sa générosité, puisqu'elle devait me priver de la plus douce consolation, la possibilité de partager le sort de mes compagnons d'infortune. J'ajoutai que la vie était peu de chose pour moi, mais que ma reconnai>)Sance envers lui serait grande s'il épargnait la vie d'anciens soldats, débris de notre vieille armée, entraînés par moi et séduits par de glorieux souvenirs.
En même temps j'écrivis à à M. Odilon Barrot la lettre que je joins ici, en le priant de se charger de la défense du colonel Vaudrey. A quatre heures je me remis en route avec la même escorte, et, le 14. nous arrivâmes à la citadelle de Port-Louis près Lorient. J'y restai jusqu'au 2I novembre, jour oij la frégate appareilla.
Après avoir prié M. Odilon Barrot de prendre la défense des accusés, et en particulier du colonel Vaudrey, j'ajoutai : « Monsieur, malgré mon désir de rester avec mes compagnons d'infortune et de partager leur sort, malgré mes réclamations à ce sujet, le roi. dans sa clémence, a ordonné que je fusse conduit à Lorient, pour de là passer en Amérique. Touché, comme je le dois, de la générosité du roi, je suis profondément affligé de quitter mes coaccusés, dans l'idée que, moi présent à la barre, mes dépositions eu leur faveur auraient pu influer sur le jury et l'éclairer sur leur compte. 1 rivé de la consolation d'être utile a des hommes que j'ai entraînés à leur perte, je suis obligé de confier à un avocat ce que je ne puis pas dire moi-même devant le jury.
a De la part de n.es coaccusés, il n'y a pas eu complot: il n'y a eu que l'entraînement du moment ; moi seul ai tout combiné ; moi seul ai fait les préparatifs nécessaires. J'avais déjà vu le colonel Vaudrey, avant le 30 octoLre, mais il n'avait pas conspiré avec moi. Le 29, à huit heures du !-oir, personne, excepté moi, ne savait que le mouvement aurait lieu le lendemain; je ne vis le colonel 'Vaudrey que plus tard. M. Parquin était venu à Strasbc'urg pour ses affaires ; le 19 au soir, seulement, je le fis appeler; les auti es personaes connaissaient ma présence en France, niais eu ignoraient le motif. Je ne réunis que le 29 au soir, les personnes actuellement accusées, et ne leur fis part de mes in-
tentions que dans ce moment. Le colonel Vaudrey n'y était pas ; les officiers de pontonniers sont venus se joindre à nous, ignorant d'abord de quoi il s'agissait. Certes, nous sommes tous coupables, aux yeux du gouvernement établi, d'avoir pris les armes contre lui; mais le plus coupable c'est moi; c'est celui qui, méditant depuis longtemps une révolution, est venu tout à coup arracber ces hommes à une position sociale honorable, pour les livrer à tous les hasards d'un mouvement populaire. Devant les lois, mes compagnons d infortune sont coupables de s'être laissé entraîner; mais jamais, plus qu'en leur laveur, il n'y eut des circonstances atténuantes aux yeux du pays. Je tins au colonel Vaudrey, lorsque je le vis, et aux autres personnes, le 29 au soir, le langage suivant: c Messieurs vous connaissez tous les griefs de la nation envers le t gouvernement du 9 août; mais vous savez aussi qu'aucun parti, « existant aujourd'hui n'est assez fort pour le renverser, aucun « assez puissant pour réunir tous les Français, si l'un d'eux parc venait à s'emparer du pouvoir. Cette faiblesse du gouvernet ment, comme celte faiblesse des partis, vient de ce que chacun « ne représente que les intérêts d'une seule classe de la société, c Les uns s'appuient sur le clergé et la noblesse, les autres sur 6 l'aristocratie bourgeoise, d'autres enfin sur les prolétaires « seuls.
« Dans cet état des choses, il n'y a qu'un seul drapeau qui a puisse rallier tous les partis, parce qu'il est le drapeau de « la France et non celui d'une faction : c'est l'aigle de l'Em-
< pire. Sous cette bannière, qui rappelle tant de souvenirs glo- « rieux, il n'y a aucune classe expulsée: elle repiésente les « intérêts et les droits de tous. L'empereur Napoléon tenait son
< pouvoir du peuple français; quatre fois son autorité reçut la « sanction populaire: en 1804, l'hé' édité danslafamille de l'Em- « pereur fut reconnue par quatre millions de votes ; depuis, le « peuple n'a plus été consulté.... Gomme l'ainé des neveux de « Napoléon, je puis donc me considérer comme le représentant « de l'élection populaire, je ne dirai pas de l'Empire, parce que, « depuis vingt ans, les idées et les besoins de la France ont dû « changer. Mais un principe ne peut être annulé par des faits ; il
V ne peut l'être que par un autre principe ; or, ce ne sont pas les « douze cent mille étrangers de 1815, ce n'est pas la Chambre « des 221 de 1830 qui peuvent rendre nul le principe de l'élec- « tion de 180^*. Le système napoléonien consiste à faire marcher « la civilisation sans discorde et sans excès, à donner l'élan aux
V idées, tout en développant les intérêts matériels, à raffermir « le pouvoir en le rendant respectable, à discipliner les masses « d'après leurs facultés intellectuelles, enfin à réunir, autour de « l'autel de la patrie, les Français de tous les partis en leur don- « nant pour mobiles l'honneur et la gloire. Remettons, leur dis- « je, le peuple dans ses droits, l'aigle sur nos drapeaux, et la <t stabilité dans nos institutions. Eh quoi ! m'écriai-je enfin, les
«f princes de droit divin trouvent bien des hommes qui meurent « pour eux dans le but de rétablir les abus et les privilèges ; et c moi, dont le nom représente la gloire, l'honneur et les droits « du peuple, mourrai-je donc seul dans l'exil; — Non ! i m'ont répondu mes braves compagnons d'infortune, «vous ne mourrez a pas seul ; nous mourrons avec vous, ou nous vaincrons ensemble I pour la cause du peuple français! »
« Vous voyez donc, monsieur, que c'est moi qui les ai entraînés, en leur parlant de tout ce qui pouvait le plus émouvoir des cœurs français. Ils me parlèrent de leurs serments : mais je leur rappelai, qu'en 1815, ils avaient prêté serment à Napoléon II et à sa dynastie. « L'invasion seule, leur dis-je, vous a déliés de ce 0 serment. Eh bien ! la force peut rétablir ce que la force seule « a pu détruire. » J'allai même jusqu'à leur dire qu'on parlait de la mort du roi (j'ai mis cela, ma mère comme vous le comprendrez, pour leur être utile), vous voyez combien j'étais coupable aux yeux du gouvernement. Eh bien ! le gouvernement a été généreux envers moi; il a compris que ma position d'exilé, que mon amour pour mon pays, que ma parenté avec le grand nomme étaient des causes atténuantes; le jury restera-t-il en arrière de la marche indiquée par le gouvernement? Ne trouvera-t-il pas des causes atténuantes bien plus fortes en faveur de mes complices, dans les souvenirs de l'Empire, dans les relations intimes de plusieurs d'entre eux à mon égard ; dans Tentrainement du moment, dans l'exemple de Labédoyère, enfin dans ce sentiment de générosité qui fit que, soldats de l'Empire ils n'ont pu voir l'aigle sans émotion, que, soldats de l'Empire, ils ont préféré sacrifier leur existence plutôt que d'abandonner le neveu de l'emfiereur Napoléon, que de le livrer à ses bourreaux, car nous étions oin de penser à une grâce en cas do non réussite ? >