‹ StrasbourgChapitre 3 sur 42 · IV PREFACE · texte numérisé non relu

IV PREFACE

the candidacy to the Spanish throne on the part of Prince Leopold of Hohenzollem, who, although he was more closely allied to the dynasty of Napoléon than to that of the Pmssian king, was bitteriy opposed by France. Prince Leopold, however, resigned his pretensions, July 12, 1870 ; but not satisfied with this, the French govemment, through its Ambassador Benedetti, demanded of King William a public déclaration that he would never allow a Hohenzollem to become a candidate for the Spanish throne. The king — who was at Ems at this time — naturally refused to comply with this insulting request, and left Ems at once for Berlin, in order to prépare for the wàr which France was evidently determined to force upon him. On July 19 the Reichstag was called. Immediately after the king's address, Bismarck received from France, a déclaration of war, which was hailed with exultation by the members of the Reichstag, and which, on being published, sent a wave of patriotic enthusiasm over ail Germany. The French, to their own great surprise, found themselves utterly unprepared for war, and the German army made one triumphant progress, defeating their enemies at Weissenburg, Wôrth, Sedan, and capturing Metz, Strasburg, and finally Paris. The resuit of this remarkable war was the formation of the German Empire with King William of Prussia as its first emperor. ^

In preparing this text I hâve omitted some of the more detailed descriptions, which, by reason of their technical vocabulary and their interruption of the thread of the story, seemed inappropriate for an elementaiy text. For a few of the notes I am indebted to the German édition of Stra^^ bourg by Dr. Emst Wassera^i^^r,

MiDDLETOWN, CONN.

— Allons donc, criait M. Ansberque, ancien conseiller général de Strasbourg, de sa voix sonore, vous n'allez pas nous dire, Germath, que les officiers prussiens sont meilleurs que les nôtres ?

5 II plastronnait, plein d'assurance ; sur son haut crâne, ses cheveux lissés au cosmétique se ramenaient, et il portait la moustache et l'impériale cirées en pointe. Fier de l'amitié du baron Pron, le préfet, il en imitait volontiers la morgue officielle. Ancien officer, industriel

lo enrichi et bonapartiste convaincu, il soutenait ardemment l'Empire : la guerre, déclarée depuis trois semaines, le gonflait de joie et d'orgueil.

M. Germath, Alsacien de vieille souche, un libéral, bel homme à barbe blonde, un peu alourdi par la matu-

15 rite et engraissé par la bière, répondit avec tristesse :

— Oui, les officiers allemands sont supérieurs aux nôtres ; d'abord, ils sont instruits, préparés de longue date; ils ont une foi entière dans leur mission. Ils mènent leurs hommes à la baguette. Discipline, com-

20 mandement, organisation, ils l'emportent en tout. J'en parle savamment, croyez- moi !

Son amertume perça dans ces derniers mots. Quelques années auparavant, avant de se retirer des affaires,

abandonnant à un associé sa fabrique de toiles peintes de Schiltigheim, il avait consenti au mariage de sa fille Edel avec un officier badois, le lieutenant Haffner. Elle se trouvait justement auprès d'eux, avec son petit Heinrich, quand le coup de tonnerre entre les deux peuples 5 avait éclaté. Le temps de boucler sa malle et elle était partie. Le deuil de Germath était celui de beaucoup de ses compatriotes ; chaque famille comptait des parentés allemandes et françaises. Strasbourg, ville savante et studieuse, était comme un pont jeté entre les xo deux pays, un lien de civilisation, pour l'échange des idées neuves et des découvertes utiles. On y parlait allemand, on pensait en français. Malgré les dissensions religieuses et politiques, tous vivaient en intelligence, dans cette belle et bonne Alsace, et voilà que chaque 15 foyer se divisait ; Tanimosité des races se réveillait ; la guerre hideuse allait chavirer les consciences et bouleverser les âmes.

Sévère et de haut, M. Ansberque riposta : — Vous ne parlez pas en patriote. J'ai vu sur nos 20 glacis, sur le Broglie (selon l'usage, il prononçait le Breuil), le merveilleux rassemblement de nos forces militaires : nos turcos, nos cuirassiers, nos zouaves, tous ces officiers grisés d'entrain et de gaieté ; je réponds de leur bravoure chevaleresque et je dis que vous les 25 calomniez 1

M. Germath eut un geste de révolte: calomnier Parmée, lui I . . . Était-ce donc la calomnier que d'avoir été choqué par la légèreté, l'insouciance bruyante de ces officiers, dont il respectait l'uniforme ? Ne les re- 30

STRASBOURCx 3

voyait-il pas, paradant aux tables de café, riant avec des infirmières à coquets costumes, faisant de la guerre une partie de plaisir ? Que d*ignorance I Un colonel lui avait dit d'un air dégagé : «Haguenau et Wissembourg

5 sont villes allemandes, n'est-ce pas ?» Et l'organisation déplorable des troupes, cherchant leurs casernes et ne les trouvant pas, mendiant du pain dans les rues 1 N'avait-il pas hébergé des soldats par dizaines ? Étaitce donc être mauvais patriote que de voir ce qui crevait

lo les yeux ? Tout cela, il eût voulu le crier ; mais à quoi bon envenimer la discussion ? Sa femme lui jetait un coup d'oeil suppliant; il garda le silence.

Soutenu par l'air provocant de Mme Ansberque et l'approbation sournoise des Stoumpif, cousins pauvres

15 que les Germath invitaient par bonté, M. Ansberque promena autour de la table un regard de triomphe courroucé.

En ce moment, M. Ansberque se croyait meilleur Français que personne ; son chauvinisme sincère, mais

20 orgueilleux et étroit, voyait, dans la plus timide réserve, la plus légère objection, une insulte à la grandeur du pays et à la stabilité du régime. D'humeur ardente et despotique, il eût voulu bâilloner ses contradicteurs. Il éprouvait contre son vieux compagnon une irritation

25 douloureuse, presque ulcérée. Tous les petits mécomptes, toutes les imperceptibles rancunes, toutes les sévérités de jugement qui peuvent s'accumuler dans l'amitié la plus sincère, se hérissaient en lui.

Ce jour-là, c'était fête chez les Germath. Ils avaient

10 la religion de l'amitié, et pour eux le bon accueil en

était un des rites : ils aimaient r^aler leurs hôtes de plats fins et de vins rares. Et telle est la force de rhabitude que, comme les autres fois, on avait savouré ces bonnes choses, malgré l'inquiétude qui pesait dans l'air, Porage grondant de la bataille que Mac-Mahon 5 livrait, à cette heure même, du côté d'Haguenau.

Nul doute qu'O ne vengeât l'échec et la mort du général Douay, Técrasement à Wissembourg de cette division trop en flèche, surprise par un corps d'armée du Prince Royal. Hier, des paysans éplorés, réclamant 10 des médecins pour les blessés, avaient apporté la nouvelle. D'abord, on n'avait pas voulu les croire. Ce premier revers avait bouleversé Strasbourg ; l'émotion en était encore toute chaude ; elle enfiévrait les conversations. Beaucoup voyaient là un déplorable présage, 15 d'autres un malheur qui aurait pom: lendemain la revanche. On comptait sur le vainqueur de Magenta, le héros de Malakoff. Le maréchal, avec sa figure rouge et bourrue, ses cheveux blancs, inspirait confiance. Mais une telle secousse avait tendu les nerfs et surex- 20 cité les passions. A cette table où, pendant tant d'années, les discussions étaient restées courtoises, à deux reprises on s'était violemment disputé. Dans la vieille amitié des Germath et des Ansberque, quelque chose venait de craquer. Et c'était ainsi dans chaque maison 25 de Strasbourg, oh les partisans de la guerre et ceux de la paix, les protestants et les catholiques, les césariens et les libéraux, étaient à couteaux tirés.

Le pasteur Gottus, un brave homme qui ne mâchait pas ses mots, déclara : 30

— Gardons-nous de Torgueil I C'est notre grand défaut, à nous autres Français. Je vois, mon cher Ansberque, que vous ne connaissez pas T Allemagne.

— Je m'en flatte 1 dit l'autre.

5 — Dès lors, comment pouvez-vous la juger ? Le niveau moral de nos voisins est incomparablement plus élevé que le nôtre. Là vit un peuple fort, tenace ; ce n'est pas seulement par ses savants, ^es lettrés, ses érudits que l'Allemagne prédomine, mais parce que dans

lo chaque famille, même la plus humble, il règne un sentiment allemand, fait de l'amour de la patrie commune et d'un idéal religieux que nous ignorons. Notre France oisive, dissolue, avide de jouissance et de luxe, est dégénérée, et je prie le Dieu des armées de ne pas lui

15 infliger un châtiment terrible !

— Monsieur le pasteur (d'ordinaire, Ansberque disait: mon cher Gottus, ou: mon respectable ami), de tels sentmients ne sont pas français.

— Pas français I s'écria M. Gottus qui devint pour- 2o pre. Non, tenez, il vaut mieux ne pas discuter sur ce

ton.

Le jeune André Germath, qui venait de passer sa licence de droit, et que dès l'enfance on avait considéré comme le promis de Lise Ansberque, leva ses beaux

25 yeux sur la jeune fille. Il avait une impressionnabilité maladive et souffrait d'entendre parler ainsi ces êtres que tant de souvenirs de cordiale entente et d'estime unissaient. Mais, inquiète aussi dans cette atmosphère d'électricité, Lise détournait son petit visage délicat,

30 contemplait entre les volets mi-clos, le marronnier cen-

tenaire, dont les rameaux entraient presque dans la pièce. D'ordinaire, Ténorme nid de feuillage palpitait d*ailes et de cris d'oiseaux ; pas une feuille à présent ne bougeait. La terre brûlée, la pelouse et les fleurs sèches exhalaient d'âpres arômes. Instinctivement André et 5 Lise eurent peur de quelque imprévu déconcertant. I^ur tendresse était menacée. Et, dans leur sécurité si ancienne et *^i complète, cela leur semblait extraordinaire.

La vieille maison et le vieux jardin étaient en effet à 10 leurs yeux une oasis de paix, de silence et de bonheur. Depuis si longtemps ils en connaissaient tous les recoins! Que de fois ils avaient déjeuné, comme aujourd'hui, dans cette salle à manger haute et large I Chaque pièce du mobilier s'était harmonisée en vieillis- 15 sant, et, de participer à la vie quotidienne des êtres, elle s'était peu à peu imprégnée d'âme et était devenue vivante. De même, dans le cœur de Lise et d'André, l'affection avait grandi, si naturelle et si profonde qu'ils ne la sentaient même pas, car ils en étaient imprégnés 20 et elle faisait partie d'eux comme l'air qu'ils respiraient et chaque geste qu'ils ébauchaient. Jamais ils ne s'ot;uont dit quils s'aimaient, mais leur sourire, leur iYii;Uxl. rintonation de leur voix liaient entre eux, à trAXTi^ une nu-stérieuse affinité de caractère, une trame 25 «n i^iWo do sentiments purs, simples et forts.

M. Wohlfurt dit. conciliant, avec un de ces hausseiwnts dVjvjuiles contractés au prétoire :

Incidemment, un tacticien tel que Mac-Mahon, qui \de jamais que par surprises, inspire toute con- 30

fiance. Il me semble pourtant que l'on ne tient pas assez compte de la position stratégique de Strasbourg. C'est la clef de TAlsace. On Toublie. Pourquoi n'occupons-nous pas Kehl, comme nos pères en 1814 et

5 1815 ? Nous tiendrions le Rhin, nous menacerions le grand-duché. Est-ce parce que, dans leur vandalisme stupide, les Badois ont fait sauter le pont? N'avonsnous pas, pour traverser le fleuve, des pontons préparés sur les glacis ? Mais songe-t-on seulement à la possibi-

10 lité d'im blocus ? On nous laisse sans garnison. L'état de siège est proclamé ; nous avons un nouveau gouverneur, le général Uhrich. Mais des soldats, mais des canons ? . . . Nos remparts sont des jardins de verdure, la zone militaire est couverte de maisons et d'arbres.

15 Sont-ce là, je le demande, des préparatifs sérieux ?

— Vous aussi, Wohlfart, s'exclama Mme Ansberque, vous aussi vous tremblez 1

Mais Ansberque l'interrompait :

— Quel réquisitoire, cher maître I Quel procureur 90 général vous auriez fait, si vous n'étiez un des Cicérons

du barreau 1 Mais vous imaginez-vous vraiment que Strasbourg soit menacé ? C'est nous qui irons bombarder les villes fortes du Rhin. Mac-Mahon, à cette heure, foudroie l'armée allemande. Ce soir nous illuminerons 25 . . . Strasbourg menacé 1 Non, c'est impayable 1 . . . £t tant l'idée lui semblait saugrenue, inouïe, M. Ansberque éclata de rire ; sa femme fit chorus, et les Stoumpff discrètement.

— Pourquoi qu'y rient ? demanda Noëmi, tout bas, à y> Charles.

C'était la filleule de Mme Germath, une orpheline élevée au pensionnat des Petites-Sœurs. On l'invitait de temps en temps, pour lui faire faire un bon repas. Sa mère avait été la nourrice de Charles, il la protégeait de son amitié, réglait en maître les jeux. Il répondit: 5

— Ils rient parce qu'on va manger le gougloff I

Et, satisfait de son explication, il s'absorba dans la contemplation du gâteau somptueux et de la crème glacée qui l'accompagnait, sans voir sa mère qui lui interdisait du regard de mettre ses coudes sur la table, sans 10 voir davantage l'oncle Anselme qui, là-bas, lui souriait.

Le frère aîné de M, Germath, un vieux garçon, passait pour un original, à cause de son exquise candeur. En dehors des siens et de Charles qu'il gâtait outrageusement, il n'aimait que le bric-à-brac, son violon et 15 les pauvres. Au second étage de la maison, il avait amassé un véritable musée, tableaux enfumés, coffrets de bois sculpté, petits personnages en porcelaine, et de vieilles tapisseries dont Charles n'eût pas donné un kreutzer, mais qui valaient très cher, paraît-il, et sur 20 lesquelles l'oncle Anselme racontait des histoires, intarissablement. Avec sa figure ronde, ses cheveux plats séparés d'une raie au milieu, son air si drôlement absent parfois, l'oncle Anselme avait été l'initiateur de Charles au monde des choses étranges; c'est lui qui 25 avait rempli l'imagination de l'enfant de fables mystérieuses et terribles, et ouvert à sa crédulité les souterrains du rêve, de l'étonnement et de la peur. Souvent, la nuit, Charles, dans son lit, se dressait sur son séant et scrutait l'ombre avec méfiance: c'était un gnome 30

bdssu qui se glissait sous la commode, ou une Lorely qui, après s'être baignée dans le Rhin vert, filait sur le rayon de lune . . . Mais en ce moment Charles ne songeait ni aux récits de Toncle, ni à la guerre; il ne

5 songeait qu'au gougloflE et à la tranche qu'on lui couperait.

Mais que se passait-il ? On servait le gâteau avec une équité conciliante, et pourtant la discussion reprenait, plus âpre. C'est M. Humblot cette fois qui souf-

lo fiait la tempête. Charles maudit ce tapage des hommes ; les femmes au moins se tenaient à peu près tranquilles : Mme Gottus, vertueuse créature, douce comme une brebis, regardait son assiette ; la cousine Stoumpiï roulait les yeux très vite, comme si elle eût voulu épier

15 chacun à la fois; la grosse Mme. Humblot soufiiait d'asthme ; quant à Mme. Germath, elle avait assez à faire de surveiller le service, tout en suivant la conversation et en échangeant avec son mari des regards préoccupés.

20 M. Humblot, chef de bureau retraité, homme paisible malgré ses formidables moustaches, criait, très animé :

— Quand je vous répète que le grand-duché est désert ! Les usines ne fument plus, les paysans ont émigré, les troupes badoises ont évacué la frontière, tant la

25 terreur que nous inspirons est grande I Parler d'autre chose que de victoire en ce moment est une félonie ! Il faut bénir cette guerre qui va rendre la France plus grande encore I

— Il ne faut pas bénir la guerre I dit durement Mi 30 Gottus,

— Non 1 dit Germath, la guerre est une impiété, c*est un crime 1 C'est une abomination ! J'ai signé la pétition à PEmpereur contre la guerre. La bénir 1 . , . Mais comment pouvez-vous dire une chose pareille, Humblot, vous qui n'avez jamais pris un fusil, -même pour tuer 5 un lapin ! Vous ne savez donc pas ce que représente ce mot affreux : les moissons incendiées, les villages à sac, les exécutions sommaires, le pillage, le meurtre en détail et la boucherie en grand I Songez à ce qu'est un champ de bataille et à la douleur des mères 1 10

— Ce n'est plus le moment de discuter la guerre, jeta Ansberque ; le vin est tiré, il faut le boire I

— Vous l'avez tiré, vous autres, reprit Germath avec une sorte de désespoir, vous avez tiré, non pas le vin, mais le sang. C'est vous autres seuls qui avez dé- 15 chaîné nos malheurs. N'en soyez pas si fiers 1

Stoumpff, qui avait un museau de belette doucereuse, cria sur un ton de fausset:

— Mais, cousin, tu sais bien que Guillaume a insulté Benedetti, et lui a crié : ^Furth I Furth h 20

— Je ne l'ai pas entendu, dit Germath, Je ne suis pas forcé de te croire.

— En sommes-nous là ? s'écria Ansberque. Comme si ces gens-là ne nous provoquaient pas par tous les moyens ? 25

— Nous sommes bien naïfs, alors, de tomber dans le

panneau, répliqua Germath. Etes;VOus des enfants? Vous, vieux Strasbourgeois, est-ce que vous ignorez que l'Alsace est l'enjeu de cette guerre inepte ? est-ce que vous ne sentez pas que nous en payerons la rançon ? 30

STRASBOURG il

Cela ne vous fait donc rien, Tidée de devenir Prussiens par la force de la conquête ?

Ce fut un tumulte ; on ripostait avec des clameurs.

— Halte-là 1 criait Ansberque. — Taisez-vous 1 adju- 5 rait Humblot. . . Et la voix pointue de leurs femmes et

celle de Stoumpff protestaient : — Non, jamais I . . . Quelle idée 1 Prussiens? ... Il ne faut pas dire des choses pareilles I . . Oh î cousin I

Mais Germath élevait la voix, hors de lui :

lo — Ah I il ne faut pas les dire 1 La vérité vous écorche donc les oreilles ? Eh bien, vous Tentendrez. Où sont déjà vos illusions ? Vous disiez que la Prusse marcherait seule, et PAUemagne se lève. Vous disiez : «Nous aurons des alliés.» Oii sont-ils? Montrez-les-

15 moi ! A Munich, à Stuttgart, les universités, les gymnases se sont vidés en un instant : des milliers d'étudiants se sont offerts comme volontaires. C'est un mouvement national, irrésistible. Voyons, vous le savez pourtant comme moi, que la Prusse veut Strasbourg,

20 convoite Metz et le démembrement de la France. Comme moi, vous avez reçu, vous recevez chaque jour des lettres d'Allemagne qui ne vous laissent aucun doute. . .

— Pas moi I rectifia Ansberque, qui n'était venu s'établir dans le pays que depuis vingt ans. — Je ne

25 connais que des Français, Dieu merci 1

— Mais les Alsaciens de père en fils, mais le pasteur sait, et vous, Humblot, et toi, Stoumpff, vous savez que je dis vrai. On nous écrit: «Nous sacrifierons tout pour mettre fin à la perpétuelle menace des Français.

30 Nous marcherons tous, nous y mettrons le dernier de

nos thalers et le dernier de nos fils, mais nous reprendrons TAlsace et la Lorraine pour couvrir nos frontières î» Ma fille, mon Edel, Française de cœur pourtant, m'a déclaré la force des sentiments de sa nouvelle . famille, de tous ceux qu'elle a vus, entendus. Ils con- 5 sidèrent déjà Strasbourg comme revenu à «la grande patrie commune.» Les enfants mêmes . . . tenez, hier, mon petit-fils Heinrich écrivait à Charles : «Au revoir, mon petit oncle, à bientôt 1 Nous reviendrons à Strasbourg avec les soldats, et nous nous amuserons bien en- 10 semble, car tu seras Allemand comme moi.» Bénissez à présent la guerre qui engendre des monstruosités semblables !

— Eh bien, cria frénétiquement Ansberque, ce que vous dites prouve qu'il y a quelque chose de pourri en 15 Alsace. Le contact de la frontière a gâté les meilleures consciences. Voilà le résultat des compromissions, des alliances, des amitiés : l'affaiblissement du caractère et l'abaissement du cœur. En un mot comme en cent, savezvous comment cela s'appelle ? Oh 1 un mot qui n'est pas 20 français : la peur. Vous avez peur, peur de vous battre 1

— Ansberque, vous êtes mon hôte et mon plus vieil ami, dit Germath d'une voix tremblante ; vous n'avez pas le droit de me parler ainsi.

— Si I j'en ai le droit 1 Si 1 j'en ai le devoir 1 Vos 25 sentiments sont indignes d'un vrai Strasbourgeois !

— Ansberque 1

— Celui qui doute de son pays blesse en moi une fibre sacrée, celui qui croit dans l'ennemi plus que dans

la France m'outrage; Votre châtiment sera la victoire 30

de nos armées, le triomphe de PEmpire I Ne m'appelez plus votre ami, c'est fini. Votre hôte, je ne le serai jamais plus.

Il s'était levé, jetant sa serviette; Germath aussi. 5 Dans cette minute de confusion, des chaises tombèrent ; les femmes poussèrent des cris. Allaient-ils en venir aux coups ? Le pasteur Gottus s'interposa :

— Mes amis, pour l'amour de Dieu, au nom du patriotisme qui vous anime, oubliez ce malentendu. Ans-

10 berque, Germath, donnez-vous la main.

Mais Ansberque ne voulait rien entendre :

— Adieu 1 Viens, ma femme ; viens. Lise I André, debout, fit un pas ; il boitait depuis l'enfance,

et cette infirmité lui était une humiliation cruelle. L'or- 15 gueil d'Ansberque le révoltait ; l'idée de perdre Lise le bouleversa. Pâle, il balbutiait :

— Lise, ne partez pas 1 Lise, ne soyez pas fâchée 1 Mais, éperdue, elle ne semblait pas entendre : sa mère

l'entraînait ; en vain les autres, Wohlfart, Gottus, cher- 20 chaient à le retenir, Ansberque partait, suivi des Humblot, puis des Stoumpff, résolus à le ramener, dirent-ils. De stupeur, Charles avait oublié sa tranche de gougloff ; Noëmi, effrayée, semblait près de pleurer. Mme Germath s'appuyait avec une fermeté douce sur l'épaule 25 de son mari, que l'oncle Anselme considérait avec tendresse. Germath regarda Wohlfart, puis Gottus. Le pasteur lui tendit les mains d'un élan et dit :

— Mon vieil ami.

Et il ajouta :

30 — Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font 1 . . ,

Cependant la bataille durait toujours, et le bruit sourd en arrivait par bouffées. Strasbourg, plein de curieux, de journalistes, de parents et d'amis d'officiers, anxieusement attendait. Des habitants, qui s'étaient portés à 5 deux lieues en avant, rentraient le visage joyeux: la surprise de Mac-Mahon, affirmaient-ils, avaient réussi ; les Allemands, attirés dans la forêt de Haguenau, étaient assaillis de flanc par Failly, descendu de Bitche. Des douaniers en reconnaissance revinrent : le bruit du 10 canon s'éloignait du côté de Wissembourg. Un frisson de victoire courut: le Prince Royal tué, son armée prisonnière I

cPlût à Dieu!» pensait Germath. Son inquiétude l'avait jeté hors de chez lui. Accompagné de Wohlfart, 15 il passait par toutes les émotions de la ville ; bien des visages lui étaient connus, et il pouvait y lire le reflet de ses propres sentiments. Le cœur pesant, il marchait en silence. Une victoire seule eût adouci l'amertume dont il débordait. Sous son calme, oîi le sens pratique 20 s'alliait à tant de bonhomie, c'était un homme très tendre, fidèle à ses affections, enraciné dans ses habitudes. Sa brouille avec Ansberque lui faisait un chagrin affreux : Il avait mal au corps et à l'âme. Une si vieille amitié I ... En vain se répétait-il qu' Ansberque bourru, exalté, 25 l'avait souvent méconnu, mal compris ; que dans leur

affection, lui, Germath, avait donné plus que reçu : cela ne le consolait pas, mais avivait la rancune de l'injustice qui lui était faite. Que les choses en fussent venues làl . . . L'outrager à ce point, à sa propre table,

5 brisant cette douce communion du pain et du sel; le quitter avec tant d'inconvenance, sur un éclat si brutal I Non, jamais il ne pourrait pardonner à Ansberque ; il le haïssait, en cette minute, pour tant d'aveuglement et de dureté ; puis, tout à coup, il se l'imaginait repentant,

lo l'œil humide, la main tendue, comme aux bons jours, après les discussions rudes . . . Mais non, l'irréparable avait sonné dans leurs paroles, claqué au bruit de la porte. C'était fini 1 Et il avait beau se raisonner, son orgueil ne parvenait pas à étouffer une si longue ten-

15 dresse; il saignait du déchirement, plus qu'il ne se révoltait contre cette absurde fin d'une affection de vingt ans 1

Cela mettait le comble à tout ce qui, depuis des semaines, le tourmentait et le navrait: prescience de

20 l'avenir et chagrin paternel, car l'idée que ce brave Ludwig Haffner, pas un mauvais diable du tout, était devenu fatalement leur ennemi, aurait pu se rencontrer, le sabre haut, en face d'André, si le pauvre garçon, avec sa mauvaise jambe, avait pu servir dans la mobile;

25 l'idée qu'Edel ne pouvait faire de vœux ni pour son ancienne, ni pour sa nouvelle patrie, car le triomphe de l'une exigeait la ruine de l'autre, — voilà ce qui le rendait inconsolable. Il ne pouvait pourtant, en conscience, regretter le mariage de sa fille, puisqu'elle était heu-

30 reuse, avait trouvé l'amour, la fortune, et des beaux-

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parents excellents; car, il fallait Tavouer, tous ces Haffner étaient des crèmes de gens: il revoyait leur bon accueil et leurs visages épanouis. Sa raison et sa conscience se soulevaient, à se dire que maintenant il fallait se haïr, quand hier encore on s'embrassait. 5

Tout à coup, le souvenir de sa fille le ramenant à ses fils, il entrevit le nouvel écroulement ; les projets d'union entre André et Lise sombraient . . . Mais s'ils s'aimaient, voyons ? Enfants, on les appelait le petit mari et la petite femme. Eux aussi souffriraient donc, 10 par la faute d'Ansberque? Injustement, ils allaient être sacrifiés, innocents ? Comme il aimait tendrement André et chérissait Lise, cette idée lui fut odieuse. Non, c'était trop bête, cela le révoltait ... Et l'orage en suspens, la tourmente qui là-bas fauchait hommes, 15 arbres, maisons, dans ime rafale d'obus et de balles, un vent rouge d'incendies, pesait sur lui, l'accablait de tout le tragique inconnu. Mon Dieu, pourvu que Mac-Mahon gagnât la bataille I

Ses réflexions y revenaient sans cesse, aboutissaient 20 à ce doute comme au centre d'un obscur labyrinthe.

— Ahl fit-il en s'adressant à Wohlfart, qui, silencieux, marchait à ses côtés, c'est plus fort que moi, l'angoisse m'étreint.

Il embrassa du regard la rue étroite qu'ils suivaient 25 et qui les conduisait aux faubourgs, vers la porte de Pierres. Pas un trottoir, pas un pont, pas une impasse qui ne lui fussent familiers. Un beau soleil de fin de jour, chaud de toute la splendeur d'août, baignait la cime des maisons de bois sculptées, des monuments de 30

grès rouge aux arêtes noircies ; les antiques demeures rapprochaient l'étai de leurs charpentes brunes, — étages en surplomb, grands toits roses à lucarnes, pignons dentelés ; les eaux verdâtres des canaux formés par les

5 bras de TIll miroitaient, brasillantes ; des flèches de lumière perçaient les feuillages des jardins centenaires. Strasbourg, dans la ceinture de ses remparts construits par Vauban, ses bastions, ses poternes, ses portes dont certaines, armées de tours, gardaient le rude et le noir

10 du moyen âge, avec sa citadelle en pentagone et son vaste arsenal, Strasbourg et sa cathédrale, ses temples, ses musées, ses places, ses vieux hôtels des dix-septième et dix-huitième siècles, ses rues pavées, ses moulins, le charme de ses murs et la douceur fuyante de ses eaux,

15 la vie morte d'autrefois et le mouvement des rues neuves, la richesse et la gloire de son passé, la simplicité grave de son présent, Strasbourg, plus agité que de coutume, semblait aujourd'hui une cité de fête, une ruche en éveil sous le ciel bleu. Dans un attendrisse-

20 ment, le mot de la vieille chanson populaire vint aux lèvres et au cœur de Germath :

O Strassburg, Strassburg, Du wunderschône Stadt I

O Strasbourg, 25 Toi, ville admirable 1

Sa pensée franchit les portes, évoqua le fouillis des verdures, les larges avenues et les pelouses, les promenades champêtres des Contades et de la Robertsau, l'excursion à Kehl, les huîtres et la bière fraîche à 30 rhôtel du Saumon. Il revit la large vallée, l'immense

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campagne semée de villages, couverte de moissons et de houblonnières, le Rhin courbe, et au loin les croupes sombres de la Forêt noire, des Alpes et des Vosges, ici l'Allemagne, là la Suisse, et sous ses pieds la terre de France, dont Strasbourg défendait Tentrée. Des 5 martinets volaient à hauteur des maisons. Des enfants barbouillés et joufflus se promenaient en riant. Une charrette chargée de paille embauma la rue d'une odeur sucrée. Il faisait bon exister, respirer, voir, sentir, entendre, jouir par tous les pores, de la chaleur et du 10 beau temps ... Et voilà qu'il ne fallait plus penser qu'au massacre : quel cauchemar I

Comme ils passaient devant une maison rouge, la brasserie Kermer, une menotte d'enfant frappa derrière les carreaux ; et Wohlf art dit : 15

— Tiens, c'est Charles et Noëmi I

Ils étaient là avec l'oncle Anselme, attablés à la lourde table de bois ; il y avait une énorme chope à couvercle devant l'oncle, et une plus petite que Charles et Noëmi, en buvant tour à tour, se partageaient, de la mousse 20 plein les lèvres. Charles trouvait cet après-midi délicieux. Il avait supplié l'oncle de ne pas rentrer encore Noëmi au couvent, affirmé que c'était bon pour elle de se promener encore. Elle et lui étaient très gais. Anselme Germath, à travers la fumée de sa pipe, écou- 25 tait leur babil et clignait de ses gros yeux vagues. Autour de lui, on discutait, on se chamaillait; de braves bourgeois s'exaltaient, qui pour, qui contre le gouvernement ; c'étaient partout, à la brasserie ou dans la rue, les mêmes querelles oU le français et l'allemand alter- 30

STRASBOURG î9

naient. La grasse et rieuse Suzel, la servante, avec son cou à fossettes et ses énormes bras blancs, allait, preste, dans ce vacarme ; et Anselme, que la politique ennuyait, s'intéressait bien davantage au nez retroussé

5 de Charles et aux yeux brillants de Noëmi. Wohlfart,

sitôt assis, se jeta dans la conversation; on Pécouta,

parce qu'il parlait bien, et son prestige faisait autorité.

Un officier de la garnison était en train d'expliquer la

tactique du maréchal : elle consistait à attirer l'ennemi

lo sur un champ de bataille choisi, puis à l'assommer dans la souricière. L'échec de Wissembourg même en faisait preuve : Douay, chargé d'amorcer l'ennemi, en se repliant lentement, avait eu le tort de résister, dans une lutte inégale . . . Mais, malgré lui, Germath revoyait le

15 départ insouciant de Mac-Mahon, quittant Strasbourg après son déjeuner, tout comme si son lieutenant n'était pas engagé, battu à cette heure même.

— Messieurs, dit l'officier enthousiaste en levant son verre, au vieux lion de Magenta, et à la victoire 1

20 A ce moment une rumeur traversa la rue ; des buveurs impatients, d'autres inquiets, coururent aux fenêtres ; sur le seuil, la grosse Suzel agita ses bras blancs. Incertains, puis plus précis, des bruits sourds volaient de bouche en bouche ; des visages houleux, blêmes, se

25 pressaient autour d'un homme à cheval qui criait : —

Trahison, l'armée est en fuite ; les Prussiens arrivent I

D'où venaient les nouvelles, nul ne pouvait le dire.

Mais elles se propageaient et se répercutaient avec une

rapidité terrifiante. Les faubourgs s'emplissaient de

30 foule, Strasbourg se ruait aux portes. Germath et

l'oncle Anselme, anxieux, interrogeaient les passants ; Charles et Noëmi, serrés Tun contre Pautre, jouissaient de leur peur, qui était un plaisir. Qu'est-ce que les Prussiens leur feraient ? ... Ils avaient vu des compagnies badoises à Texercice, et cela les avait amusés de 5 les contempler, levant et baissant un pas mécanique, raides comme des soldats de bois.

Mais une voiture de place au galop se fit jour, roulant vers Phôtel de la division : on n'eut que le temps de reconnaître le commandant de place et le colonel 10 des pontonniers Fiévet. Ils avaient, du haut des remparts près de la porte de Pierres, fouillé l'horizon de leurs lorgnettes, et précipitamment étaient redescendus. Qu'avaient-ils pu voir ? . . . Des femmes au visage effaré retenaient à deux mains leurs hommes. Les rumeurs 15 sombres se confirmaient : Mac-Mahon battu, les Prussiens sous les murs. Là-bas, une colonne de fuyards dévalait d'Haguenau ; puis ce furent des cris : «A la gare, un convoi de blessés!» Et l'on entendit les tambours qui battaient le rappel; des mobiles couraient, 20 leurs gros souliers cognant les pavés.

Les Germath se précipitaient à la gare ; ils arrivèrent devant le quai comme le convoi, traîné par deux locomotives, s'arrêtait. Six wagons découverts étalaient leurs plates-formes oîi gisaient des blessés. 25

— Emmène les enfants, c'est horrible I dit M. Germath.

Mais, quoique épouvantés, Charles et Noëmi, béants de stupeur, se cramponnaient à l'oncle Anselme: ils voulaient voir. Des infirmiers s'approchaient, portant 30

STRASBOURG 2i

des civières neuves, d'un blanc éclatant. Les cris des femmes redoublèrent; elles invectivaient Napoléon, Guillaume, redemandaient leurs maris et leurs frères; on en voyait qui se tordaient les mains d'un air fou;

5 d'autres en pleurant soutenaient des soldats boiteux. A travers les rues pleines, le navrant cortège s'organisait.

Germath frôla Ansberque, qui évita de le regarder. Le buste haut, la tête droite, Ansberque s'approchait

10 d'un lieutenant de turcos, étendu sur un matelas :

— Etes-vous vainqueurs, au moins ? .

L'autre répondit, farouche :

— Si nous avions des généraux, nous ne serions pas ici!

15 Un vieux soldat répétait d'un ton navré :

— Ils sont trop 1 Ils avaient trop de canons I . . . L'oncle Anselme avait fini par emmener les enfants.

Germath vit Ansberque passer à côté de lui, aussi fie. que si Ton avait gagné la bataille ; mais le bout de ses

20 moustaches tremblait. Le rappel ne vibrait plus ; un autre son retentissait aux quatre coins de la ville, lugubre, — la générale, battue et sonnée en hâte, en un vent de panique. La garnison avait pris les armes, garni les remparts; on fermait les portes, on dressait

25 les ponts-levis. Strasbourg se voyait déjà livré, presque sans défenseurs, à la merci d'un assaut ; on signalait dans la campagne des coureurs ennemis, et par toutes les voix fébriles ou mornes des blessés s'exhalait et se répandait la certitude fatale de la défaite : l'armée

30 rompue, s'écoulant en déroute ; MacMahon errant sans

troupes ; les cuirassiers, toute la cavalerie, jetés au gouffre des charges pour sauver la retraite ; Strasbourg menacé, PAlsace ouverte, la France envahie.

Wissembourg avait sonné le premier glas, Frœschwiller sonnait le second. Quelques heures avait suffi 5 pour cette catastrophe.

Cependant, autour des remparts, devant les portes, s'amassait une cohue plaintive et vociférante dont on entendait, derrière les murs, le bruit d'eau grossissante : c'était le torrent des fuyards qui, en dévalant d'Hague- 10 nau, avait roulé sur les chemins et emporté comme des épaves des centaines de paysans chargés d'enfants et de hardes. Tandis que des soldats sans armes descendaient dans les revêtements et pénétraient dans l'enceinte, derrière le premier amas des fuyards se ruait la 15 débandade.

On ouvrit les portes et le flot sordide creva par les rues, submergea les faubourgs. Dans le soir et l'ombre claire, cela entra: la plupart, silencieux, avaient un regard étrange, d'une fixité hagarde ; il y en avait de 20 blesses ; beaucoup semblaient prêt à tomber d'inanition et murmuraient faiblement :

— Un morceau de pain 1 D'autres affirmaient:

— Les généraux ont crié : sauve qui peut 1 On nous 25 a trahis 1 . . .

Ceux-là n'avaient pas tiré un coup de fusil.

Dans l'après-midi, des cris furieux retentirent; c'étaient des turcos qui arrivaient, gesticulants, pareils à des épileptiques, leurs vestes bleu de ciel raides de dP

sang et noires de poudre. Ils brandissaient leurs baïonnettes ; on ne distinguait dans le noir des faces que le blanc des yeux et des dents sauvages. Ils débouchèrent sur la place oîi grouillait une foule compacte. Quand

5 on vit qu'ils rapportaient le drapeau, une loque, — un frisson courut, des milliers de voix crièrent: Vive la France 1 Du haut du balcon de l'état-major, le colonel Ducasse déployait le glorieux trophée, relevait bien haut à la face de Strasbourg et de ses habitants : tous

10 Tacclamèrent. Déjà, chacun croyait savoir comment la bataille s'était livrée ; la légende amplifiait les récits, mêlait au vrai Terreur, faisait courir dans Pimagination populaire des ombres et des reflets fantastiques d'épopée.

En face de l'oncle Anselme, le petit Charles déjeunait dans la cuisine. Charles, pour ne pas salir son habit de velours, avait souffert qu'on lui attachât au cou une serviette, dont les cornes dépassaient ; l'oncle, vêtu de noir et cravaté de blanc, était en bjas de 5 chemise. Ortrude leur avait versé elle-même le café au lait et elle leur beurrait des piles de tartines, en faisant la grimace, parce que les laitières depuis trois jours n'entraient plus dans Strasbourg bloqué, et que ce n'était plus le bon lait et le bon beurre des fermes 10 de la Robertsau. Hier les paysans de ce village s'étaient réfugiés en ville sur des bateaux et des radeaux, fuyant les Prussiens.

Bien qu'elle affectât de grommeler, Ortrude n'était pas mécontente ce matin. C'était le 15 août, fête de 15 l'Empereur, et, comme les autres années, sa cuisine resplendissait. Elle resplendissait tous les jours, mais cette fois plus que de coutume. On aurait dit un salon, tant le carreau rouge avait un brillant de miroir et les tables de bois blanc bien lavées un reflet de neuf. 20 Rien n'était beau à voir comme Tâtre énorme réservé aux rôtis, comme l'alignement de la batterie en cuivre rouge, 011 les chaudrons géants décroissaient jusqu'aux casseroles de poupée.

— Tu n'as donc pas faim ce matin ? dit Ortrude à 25 Charles, qui soufflait sur une bouchée trop grosse,

STRASBOUJRG 25

Inquiet, Toncle inclina sur le bol du petit la cafetière :

— Encore' un peu, Charles ?

— Dépêchons-nous dit Hannah à Gretchen, afin de 5 voir le défilé des troupes.

A dix heures, il y aurait à la cathédrale grand service pour les morts de Frœschwiller, puis on chanterait le Te Deum de la fête impériale. Depuis le matin, les drapeaux flottaient aux quatre tourelles. Toutes les

10 autorités assisteraient à la messe ; on verrait le général Uhrich gros, court, énergique ; le préfet en costume militaire, Tamiral Exelmans et sa petite troupe de marins, les douaniers, les pompiers, des détachements de toute la garnison et de la mobile. — Jamais, affirma

15 la rieuse Gretchen, le spectacle n'aurait été si imposant. L'oncle Anselme souriait. Il n'avait pas éprouvé l'incroyable dépression de ses concitoyens, cette panique qui au lendemain de Frœschwiller jetait à bas les courages : « — Strasbourg était perdu, à quoi bon se

20 défendre ? on n'avait ni soldats ni canons. > — Il n'avait pas ressenti non plus la réaction belliqueuse qui avait redressé les âmes: « — Comment, un parlementaire avait eu l'audace de sommer la ville de se rendre ? des partis de cavalerie osaient se montrer sous les murs? ...»

25 Paisible à son ordinaire, il continuait à se livrer à ses innocentes manies, recherches chez les marchands d'antiquités, flâneries dans les vieilles rues. La vérité est qu'il vivait toujours un peu dans un rêve, et la réalité ne lui était pas encore apparue. Sans doute,

30 l'arrivée des blessés, le lamentable déversement des

fuyards, lui avaient serré le cœur; mais le destin des soldats n*est-il pas de se battre ? Français, il les plaignait ; l'idée ne lui venait pas un instant que lui, bourgeois de Strasbourg, studieux et paisible citoyen, pût partager de pareils risques et souffrir de tels maux. 5 Strasbourg séparé du reste du monde, le dernier train parti, les voies et les fils télégraphiques coupés, les ponts sautés, Pétat de siège, les affiches officielles, l'armement de la mobile et de la garde nationale, même le premier obus ennemi tombé du côté de la porte de 10 Saveme, — un obus égaré, bien certainement I — ne le tiraient pas de sa quiétude.

Il avait, pareil en cela à bien d'autres, d'enfantines illusions. Dans l'Allemagne, il ne voulait voir qu'une amie. Il la connaissait et la chérissait. Sans doute il 15 préférait la France, mais tant de choses, de l'autre côté du Rhin, répondaient à sa nature : les yeux rêveurs des jeunes filles, la douce sentimentalité, la bonhomie familiale, les lieds qu'on chante, le Vergissmeinnicht qu'on cueille, le Liebfrauenmikh qu'on boit ; jusqu'à la 20 soupe aux boulettes et aux raves qu'il aimait; et les discussions philosophiques avec des professeurs à lunettes d'or, et les soirées de Beethoven et de Schumann. Non, cette guerre impie, ce malentendu déplorable, ne ferait saigner que les pauvres soldats. Que pouvait 25 craindre Strasbourg, fleuron de l'Alsace, cité des sciences et de la théologie, fière de son musée, de sa bibliothèque, de sa cathédrale, de ses monuments, Strasbourg qu'un long passé rendait sainte, Strasbourg, appelée par les Allemands eux-mêmes «la ville-sœur,» 30

Strasbourg Tincomparable ? On en serait quitte pour ne plus aller se promener à Kehl ; le blocus imposerait peut-être quelques privations, ce serait tout. D'ailleurs, une armée française, Mac-Mahon reformé, Bazaine 5 peut-être, viendraient les délivrer. Est-ce que la France n'était pas invincible ?

Et l'oncle Anselme, aidé par Hannah, endossa sa belle redingote, prit Charles par la main et sortit. Ils assisteraient au service religieux, au temple Saintlo Thomas, et badauderaient ensuite dans les rues.

André Germath entra, rapportant un bol de bouillon à demi-vide ; il sortait de la chambre des hôtes, celle oîi descendaient Edel et le lieutenant Haffner; un blessé l'occupait, un capitaine de tirailleurs auquel, 15 l'hôpital étant plein, les Germath avait offert l'hospitalité. Une balle lui avait traversé la cuisse : c'était un vieil homme simple, laid, taciturne, avec de beaux yeux sombres. La fièvre le dévorait; le médecin, M. Weiss, en parlant de lui hochait la tête.

20 — Et toi, dit Ortrude, tu ne déjeunes donc pas ?

Elle les avait vus naître, Edel, lui et Charles, les traitait avec une familiarité bougonne. André avait les paupières meurtries, les mains chaudes ; il ne dormait plus; ces journées agitées lui étaient un cauchemar; 25 l'atmosphère surchauffée de la ville augmentait l'indicible peine que lui causait la rupture entre son père et M. Ansberque. Jamais il n'avait tant senti la force du lien qui l'unissait à Lise, depuis que ce lien était brisé. Brisé, pourquoi ? Dans quel but ? A quoi cela répon- 30 dait-il ? Quelle absurdité i Certes, il prenait parti pour

son père : M. Ansberque avait tous les torts. Était-ce une raison pour que Lise et lui dussent en pâtir ? . . , Il releva les yeux, rencontra l'affectueux regard d'Ortrude, le bleu des yeux usé, dans la face rouge et ridée ; il surprit les coups d'oeil qu'à la dérobée Gretchen et 5 Hannah jetaient sur lui: elles trouvaient le jeune homme séduisant ; il était si doux, si gentil I et tout le monde aimait Lise. En cette humble pièce, dans la grande cuisine, ces âmes serves l'entouraient, il le devina, d'un désir de protection, d'un bon vouloir com- 10 plice.

Il répondit, ému:

— Merci, Ortrude, je n'ai pas faim.

Cette sympathie qu'il voyait bien le touchait au point le plus sensible : comment, Ortrude, Gretchen et 15 Hannah le plaignaient, et son père, sa mère, ne feraient rien pour lui ? Il en aurait le cœur net ; sa mère, sur ses instances, lui avait demandé une nuit de réflexion, promis une réponse pour ce matin. Ce qu'il implorait était grave. . . Oui, mais plus grave encore l'inconnu de 20 l'avenir. Il se jeta dans l'escalier, traversa un couloir, frappa.

Mme Germath l'embrassa silencieusement. Elle avait un visage jeune, sous l'admirable chevelure cendrée qui dressait autour de ses tempes un édifice de nattes 25 et de bandeaux; son teint coloré, ses yeux bnms lui donnaient un éclat de maturité. A la voir, on la pressentait bonne, enjouée et tendre.

— Eh bien, mon André, es-tu plus raisonnable ?

Cette question le désola. Il l'avait suppliée de tenter ya

une démarche auprès des Ansberque. Depuis trois jours elle s'y refusait: elle ne pouvait, après l'affront fait à son mari, remettre les pieds chez eux. A quel titre ? Déjà elle avait eu bien du mal à empêcher Ger-

5 math d'écrire à Ansberque que dans ces conditions ils devaient, les uns et les autres, renoncer à l'union de longue date projetée, caressée, débattue entre eux. André le savait: son père avait consenti, par bonté pour lui, à rester sur la défensive, à voir venir. Mais

10 rien ne venait. Tout espoir de réconciliation s'évanouissait. Les deux hommes s'étaient retrouvés face à face et s'étaient regardés, sinon comme des ennemis, du. moins comme des étrangers. A peine si Mme Ansberque rendait à Mme Germath son salut. André lui-

15 même, s'étant présenté chez eux sous le prétexte de leur rapporter des partitions de musique, n'avait pas été reçu, bien que Mme Ansberque et Lise fussent chez elles ; il avait reconnu leurs voix.

Et cependant, ne voulant pas croire à son malheur,

ao se cramponnant à la plus faible espérance, c'est du côté de Mme Ansberque qu'il regardait, de tout l'émoi de son âme. Elle était femme, elle était mère : pourquoi repousserait-elle une démarche d'une autre femme, d'une autre mère ? L'orgueil pouvait séparer leurs ma-

25 ris, les hommes ont des préjugés d'honneur ; mais elles deux ? . . . Pouvaient-elles penser à autre chose qu'au sort de leurs enfants ? Que leur importaient la politique, les discussions irritées, les mauvaises paroles ? £^t-ce que le sourire et la joie, les larmes et la douleur de Lise

30 et d'André n'étaient pas tout pour elles ? , . .

— Raisonnable? maman? Tu sais bien, fit-il, que je ne puis renoncer à Lise.

— Tu Palmes donc^ant, mon pauvre chéri?

— Je ne savais pas, maman, que je l'aimais avec cette force, ou plutôt je ne sais pas si je Taime, mais je sens 5 bien que je ne puis me passer d'elle ; me dire que je ne la verrai plus, que je ne lui parlerai plus, que je ne l'entendrai plus 1 . . . Oh I — reprit-il avec cette fougue juvénile et cette ardeur qui effrayaient toujours ses parents, — je ne puis plus vivre ainsi, il me semble 10 qu'elle est morte.

— Tais-toi, méchant enfant.

Et l'ayant fait asseoir près d'elle, elle lui caressa les cheveux.

— Peux-tu parler ainsi? Lise est bonne, tendre, 15 fidèle. Je suis sûre qu'elle est plus patiente et plus courageuse que toi. Nous vivons dans des circonstances exceptionnelles, les esprits sont surexcités, mais

le vent peut tourner demain. Crois-moi, André, le temps remet bien des choses en place. Vous êtes si 20 jeunes tous deux 1 Le mariage est si loin encore !

— Mais, en attendant, mère, je souffre I . . . Tu parles des événements, sais-tu quel inconnu, quels dangers ils cachent? C'est maintenant, quand Strasbourg est entouré par l'ennemi, quand nous allons être 25 bombardés peut-être, quand lés privations, quand la mort sont suspendues sur nos têtes, c'est maintenant que nous devrions nous serrer tous, coude à coude, et sentir battre nos cœurs à l'unisson. Nous séparer en un pareil moment Lise çt moi, c'est de la cruauté, c'ç3t 30

de te barbarie I

Mme Germath essaya de sourire :

— Comme tu exagères, mon chéri I Strasbourg ne court aucun péril; la guerre finie, les caractères reprendront leur niveau. Ne peux-tu donc attendre ? Je

5 guetterai, je te le promets, toutes les occasions qui poxurraient nous rapprocher ...

Le désespoir d'André grandit :

— Non, maman, n'essaie pas de me tromper. Tu connais M. Ansberque, c'est un orgueilleux. C'est

10 maintenant ou jamais que vous pouvez vous réconcilier. Plus tard, ce sera impossible.

Mme Germath secoua la tête :

— Mais, mon pauvre garçon, le moment est déplorablement choisi. Ansberque, qui a de grandes qua-

15 lités, et qui est trop vieil ami pour que je manque envers lui de justice, malgré sa rupture outrageante, Ansberque reviendra d'autant moins à de meilleurs sentiments qu'il a tort. L'amour-propre ne pardonne guère. Le sien vient d'être sévèrement humilié. Toutes

20 les prévisions de ton père se sont réalisées I Et Dieu veuille qu'elles ne se réalisent pas davantage. Ansberque a beau se démener auprès du préfet, parader en tenue de capitaine, s'agiter beaucoup, il est atteint au cœur. Il nous en veut, sois-en sûr, mortellement d'a-

25 voir été bons prophètes.

André baissa la tête; il savait combien son père avait été ulcéré de ne pouvoir faire agréer son dévouement pour la défense de Strasbourg. Suspect de libéralisme, on refusait de l'enrôler dans la garde nationale ;

30 il s'imaginait qu' Ansberque avait çxercé là une secrètQ

vengeance ; mais tout venait du préfet, et de son influence sur le général Uhrich, brave soldat, rappelé de la retraite, étranger à la ville, peu confiant dans le zèle des citoyens armés du jour au lendemain. Plus de neuf mille hommes restaient ainsi tenus à Técart, forces 5 inutiles, bonnes volontés dédaignées.

— Mère, reprit-il avec une instance fervente, sois bonne, je t'en supplie. Va voir Mme Ansberque : tu réussiras à Témouvoir, elle te dira au moins quelque chose. Je saurai si Lise m'aime encore, oh ! mon Dieu, 10 si j'en doutais, si je croyais que ... Je ne puis être soldat — il eut un regard désolé vers sa jambe boiteuse, un peu plus courte que l'autre, — mais je saurais bien me trouver aux endroits où une balle . . ,

— Ah 1 grand ingrat, méchant fils, répéta Mme Ger- 15 math les yeux pleins de larmes ; tu ne crains pas de me déchirer le cœur par des propos semblables ; et moi, pour que tu ne souffres pas, je vais mal agir envers ton père, m 'exposer à une démarche qui sera peut-être mal interprétée, nous humilier tous afin que tu ne puisses 20 dire que je n'ai pas fait tout mon possible.

— C'est cela, femme, fais-le, dit M. Germath qui poussa la porte. Il avait entendu cette dernière phrase. — Ne crois pas que je te blâme. A l'heure qu'il est, les questions de vanité sont de misérables choses, et 25 Dieu m'est témoin que si Ansberque venait me tendre

la main, je l'embrasserais de tout mon cœur. Ce n'est pas parce que nous, vieux entêtés, nous avons nos façons de voir, que ces enfants doivent être malheureux. Embrasse ta mère, André, et remercie-la ; mais quoi qu'il 30

arrive, montre-toi un homme. L'amour est une passion si noble que nous ferions tout, ta mère et moi, pour que tu réalises ton bonheur ; mais il y a, sache-le bien, un autre sentiment qui doit remplir ton cœur, mon fils:

5 c'est le culte de la patrie. Jamais, dit Germath avec un accent poignant, jamais nous n'exalterons assez ce sentiment-là. Lui seul peut nous sauver, dans de pareilles catastrophes.

Et tandis que Mme Germath mettait son chapeau,

lo cherchait ses gants, son mantelet, il confia ses tristesses.

Quelle honte, que la panique du premier jour, les

trembleurs qui entendaient les Allemands construire des

épaulements à leurs canons, enfoncer des pieux ! Hum-

blot, Stoumpfï, parlant de se rendre ... et n'étant pas

15 les seuls, encore 1 II ne parlait même pas de ses intérêts engagés et compromis dans la fabrique de Schiltigheim, occupée avec le village par l'ennemi. La chose publique, seule, le tourmentait. Puis, pourquoi ces affiches à tendance politique d'Uhrich, ces menaces à

20 une population paisible? Qu'il eût mieux valu hâter l'organisation de la résistance 1 A peine commençait-on à abattre les allées de platanes et de noyers qui entouraient la ville de promenades, à raser les villas. Un général, déguisé en ouvrier, s'était jeté hardiment

25 dans la place. Barrai; il commanderait l'artillerie: lourde tâche I La citadelle et ses défenses, Germath le tenait d'un officier supérieur, laissaient bien à désirer. Le petit nombre de soldats faisait peine : des dépôts de régiments de ligne, de chasseurs, d'artilleurs, le 87* de

30 ligne, quelques hommes du génie, quelques marins, des

douaniers; enfin des bataillons et des escadrons de marche reforma avec les débris de Frceschwiller, la mobile à peine exercée ; — douze ou quinze miUe hommes au plus.

Retiré dans sa chambre, André ne pouvait dormir, 5 allait et venait, et dans la pièce éclairée d'une bougie, son ombre se découpait fantastiquement sur le mur. Il n'y pouvait croire : c'était la nuit, l'irrévocable, les ténèbres sur la ville, les ténèbres en lui. Lise ne serait pas sa fiancée. Lise rie serait pas sa femme : les Ans- 10 berque, avec une rigueur froide, avaient éconduit sa mère.

En vain elle lui avait conseillé la patience, le courage : il n'éprouvait qu'une immense détresse soulevée par des accès de rage impuissante. De quel droit ces 15 gens-là disposaient-ils de leur fille? Lise était-elle donc, leur bien ? Faudrait-il attendre qu'elle fût majeure, libre, maîtresse d'elle-même ? Mais un tel éloignement du but, tant de mois qu'il n'osait en faire le compte, paraissaient à son désespoir impétueux une 20 éternité. Il en venait à douter de sa mère : avait-elle su plaider sa cause ? . . . S'il y allait, lui, s'il affrontait la morgue d'Ansberque, le dédain de Mme Ansberque ! Mais non, on le chasserait ! Une seule chose le consolait, en lui faisant du mal, c'est que Lise avait du 25 chagrin. Mme Germath n'avait pu qu'entrevoir la jeune fille: elle était pâle, les yeux rouges. . . «Donc elle m*aime toujours,» se disait-il ; et cette conviction, loin

de l'apaiser, ravivait sa frénésie. Une âme jnconnue de lui-même se débattait en son être ivre d'amour, de douleur et de révolte. Il revoyait, il entendait, comme s'il y avait assisté, la scène avec les Ansberque : et la

5 sécheresse orgueilleuse du père, la froideur compassée de la mère.

Sans souci de la longue affection qui les avait unis, Ansberque avait déclaré ne pouvoir donner suite aux projets: trop de dissentiments séparaient les parents

lo pour que les enfants restassent liés.

— Vous reprenez donc votre parole ? avait demandé Mme Germath.

Et Ansberque :

— Oui.

15 — Mais êtes-vous sûrs de ne pas les rendre malheureux ?

— Ma fille, déclarait-il dressé sur ses ergots, le cou raide dans son haut col blanc, n'a aucune volonté à exprimer avant trois ans.

20 — Pourquoi rompre absolument ? suppliait-t-elle. Même sans engager l'avenir, permettez à André de voir Lise quelquefois, ne le désespérez pas. Vous l'aimiez bien, le pauvre enfant I . . .

— J'ai trop vu le péril qu'entraînent les désaccords 25 d'idées et de sentiments : il faut, pour le mariage, des

esprits assortis.

— Des cœurs, avait souligné Mme Germath.

— Non ; l'amour passe, les caractères restent.

— Mais ces enfants sont faits l'un pour l'autre, Ans- 50 berque I vous le savez comme moi. . ,

Et s'adressant à son amie émue, mais s'efforçant de demeurer impassible :

— Nathalie, par toute la tendresse qui nous a unies, qui nous unit encore. . .

— Ne prononçons pas ce mot-là, avait interrompu 5 Ansberque, votre mari a lui-même. . .

— Ne parlez pas de mon mari, ripostait Mme Gerraath avec une dignité fière, il n'est question que d* André. Je vous en supplie une dernière fois, ne prenez pas de décision irrévocable. 10

— Pardonnez-moi, madame, ripostait-il blessé, mon parti est pris, votre fils ne remettra jamais les pieds ici.

— Puissiez-vous ne jamais regretter votre dureté 1

— Ce n'est que de la prévoyance ; si vous me con^ naissiez mieux, vous vous seriez épargné cette visite 15 pénible.

— Je ne la regrette pas, elle m'a appris à vous connaître. Vous sacrifiez votre fille et mon fils à votre orgueil. Je vous plains I . . .

£t le front haut, maîtrisant son émotion, Mme Ger- 20 math s'était retirée.

«Pauvre mèrel> songeait André, dans un élan de gratitude, avec le regret de l'avoir exposée à pareille démarche.

Il appuya son front brûlant à la vitre ; toutes les im- 25 pressions de ce jour l'assaillaient, défilaient en un tumulte d'images: le déjeuner assombri, les brèves paroles coupées de longs silences. Sitôt le café servi, il s'était levé, avait erré dans la ville, par le soleil et la poussière, au milieu des passants endimanchés. Il 30

avait promené son angoisse des platanes du Broglie à la place du Dôme, de la Grande-Rue aux quais de TIU, ^ avec l'espoir absurde que Lise tout à coup allait apparaître. Il avait rôdé autour de leur maison, aperçu 5 Tangle du mur de leur jardin, vu passer une de leurs servantes, avec Mum, le caniche. £t des idées folles lui étaient venues : écrire à Lise, attacher le billet sous le collier de Mum, séduire la servante. Il avait éprouvé une tentation irrésistible de sonner à la porte, de se

lo précipiter dans le couloir ; il lui semblait que Lise devinerait, accourrait : les plans les plus romanesques se succédaient dans son cerveau, car, ignorant tout de Tamour, il luttait pour la première fois avec les difficultés de la vie.

15 De retour à la maison, il se heurtait à Charles courant à lui joyeux, brandissant un petit violon rouge que l'oncle lui avait acheté.

— Tu sais, mon neveu Heinrich (il était toujours fier de dire: mon neveu) n'en a pas un pareil I Je jouerai des

20 concerts à Noëmi. Nous avons été la chercher, Noëmi ; elle a mangé des gaufres avec nous chez le pâtissier.

Et Charles, raclant son violon rouge, en avait tiré sous Parchet des sons si aigres et si rauques, qu'André s'était enfui. . . Que faisait Lise à cette heure ? Dor-

25 mait-elle? Où, comme lui. . . Le silence de la maison pesait à son insomnie, il se sentait étrangement seul. Tout à coup une détonation ébranla les vitres, un sifflement aigu traversa l'air, puis ce fut un explosion lointaine. Il tressaillit de la tête aux pieds. Un nou-

50 veau sifflement, un autre ... il comprit.

Les pressentiments de son père n'e'taient que trop justifiés ... le bombardement commençait 1

Le cœur battant, il ouvrit sa fenêtre. Ce canon, tonnant par secousses dans le grand silence, le poignait d'angoisse. Ce qu'il éprouvait était moins la peur 5 qu'un indicible, un torturant malaise, un poids lourd qui à chaque coup lui retombait sur le cœur. La ville était ensevelie dans un calme profond ; on eût dit une mer de ténèbres aux vagues noires et pétrifiées. Depuis hier, les gazomètres vidés par précaution, Strasbourg 10 rentrait dans une nuit solennelle. Des détonations violentes partaient des remparts ; la ville répondait.

On frappait à la porte. André vit l'oncle Anselme, tenant son bougeoir à la main.

— Mais André, dis-moi, qu'est-ce que c'est donc que 15 ça?

— Ça, mon oncle, c'est le feu d'artifice du 15 août; seulement, ce sont les Prussiens qui le tirent I

Étendant le bras, il montra l'espace traversé d'éclairs. La cathédrale, dépassant les toits des rues voisines, 20 projetait dans le ciel sa tour octogonale et la pyramide de sa flèche à jour.

— Non, répétait l'oncle, dont la bonne figure exprimait une incrédulité sans bornes, non, ça n'est pas possible ! 25

Mais l'escalier craquait sous des pas ; des cris d'appel se répondaient d'un étage à l'autre. André, descendant au premier, trouva son père, sa mère levés. M. Germath était pâle d'indignation. Les servantes effarées passaient et repassaient comme des ombres. La cons- 30

cience du vieux Strasbourgeois se révoltait : au milieu des siens, il pensait à la fille et au petit-fils qui lui manquaient, à son gendre, Ludwig Haffner. Il était là, avec ses soldats. Du haut des collines, il assistait à ce

5 bombardement sacrilège, impie. Que pensait Ludwig ? Que pensait Edith ? Il n'était pas possible qu'ils approuvassent cette guerre entre proches, la navrante brutalité de ces obus jetés sur une ville paisible, et quelle ville, Strasbourg l'Alsacienne, parente et alliée,

lo sœur des villes allemandes I ... Le visage de sa femme reflétait une égale souffrance. . . Quant à André, sa pensée n'était pas ici, mais chez les Ansberque, dans la petite chambre oli, debout elle aussi. Lise écoutait; il eût voulu la protéger, l'entraîner, l'arracher à un péril

15 de mort, la conquérir ou mourir avec elle. . .

Des lanternes, des lampes s'allumaient aux vitres ; la rue s'emplissait d'un bourdonnement confus. Strasbourg réveillé comptait les vingt et un coups, la salve dérisoire saluant la fête de l'Empereur.

20 Là-bas, vers la porte de Saveme, grandissait une lueur rouge d'incendie.

L'oncle Anselme, secouant la tête, répétait obstinément:

— Ce n'est, Dieu ! pas possible. . .

25 Par la porte entr'ouverte de la chambre des Haffner, oîi couchait le capitaine blessé, un rais de lumière filtrait. Le vieil officier, qui entendait tout, cria :

— Ce n'est que le commencement. Vous en verrez bien d'autres!

L'appartement de Toncle Anselme occupait au troisième étage, sous le toit, une haute et vaste pièce éclairée de lucarnes et une petite chambre.

Dans cette dernière tenaient son lit, un bahut et une commode : de quoi suffire à un étudiant pauvre. Cette 5 simplicité non seulement lui plaisait, mais lui était devenue indispensable: il réservait ses goûts d'art et de luxe pour son musée. Car c'était un véritable musée que l'immense pièce encombrée de meubles précieux. Toute une vie de célibataire maniaque, toute une for- 10 tune de passionné collectionneur aboutissaient là; il savourait des jouissances incomparables, quand, assis dans un grand fauteuil gothique, et fumant sa longue pipe de porcelaine, il contemplait, les yeux mi-clos, ses richesses. 15

Assis sur un petit tabouret, au pied du fauteuil de l'oncle, Charles écoutait pour la centième fois l'histoire des treize cloches de la cathédrale : — la grosse cloche, qui a six pieds de diamètre et qui exige six hommes pour la mettre en branle ; pendant la Révolution, lors- 20 qu'on fondait ses pareilles pour en faire des monnaies, on n'avait pu la descendre, tant elle était lourde ; — la cloche des portes, que les gardes sonnaient pendant un quart d'heure, une heure avant l'ouverture et la fermeture des portes de la ville; — la cloche d^ argent, 25

dont «l'amneistre régent» seul avait la clef; elle ne tintait que pour la trahison, la grande foire, et encore pour l'arrivée ou le sacre des rois. . .

Charles réclama l'histoire du cavalier qui paria de 5 faire trois fois en courant le tour de la galerie de la plate-forme, et qui tomba dans le vide, suivi aussitôt de son chien fidèle ; puis l'histoire de la femme qui se précipita «exprès> et dont le soulier resta accroché à Tune des tourelles : histoires parfaitement vraies, que 10 perpétuent un chien de pierre et un soulier de pierre ; Charles les avait vus. . . .

Ainsi, au milieu de ces reliques et de ces souvenirs, en tisonnant la cendre du passé, l'oncle Anselme et Charles, presque aussi enfants l'un que l'autre, échap- 15 paient à la réalité sinistre du présent.

-^Peut-on entrer ? demanda une voix.

Et la figure du cousin Stoumpfif apparut. Il était suivi du brave Humblot, à qui ses énormes moustaches ne parvenaient plus à donner un air terrible, tant il 20 avait maigri et blêmi depuis dix jours.

— Grande nouvelle I cria Stoumpfï : le siège va être levé I — Pendant trois jours, l'armée de Bazaine a livré de formidables combats ; les Allemands sont en pleine déroute 1 25 — Oui, oui, répétait Humblot très surexcité, rien n'est plus sûr 1 C'est à la préfecture qu'on nous l'a dit.

Il s'arrêta, en voyant les yeux écarquillés de l'oncle Anselme ; ils se fixaient sur Stoumpfï, dont tout un côté du visage était en compote, marbré de jaune et de 30 vert, l'œil au beurre noir ;

— Bonté divine I Stoumpff , qu'est-ce que tu as là ?

— Rien, rien, un accident . . . répondait l'autre, embarrassé.

Pris pour un espion parce qu'il regardait trop attentivement couler rill, sur le pont du Corbeau, la foule 5 s^était amassée, puis ruée sur lui, des soldats l'avaient traîné au poste par les cheveux; les Strasbourgeois, depuis Frœschwiller, voyaient des espions partout, au point que le préfet avait menacé de prison les curieux qui monteraient sur les toits. De fait, les espions pul- 10 lulaient, anciens ouvriers brasseurs, anciens commis de bureau ; ils n'avaient pas attendu qu'on les expulsât comme Allemands pour aller offrir leurs services au général de Werder, qui commandait le corps d'occupation devant Strasbourg: un petit homme sec, bilieux, 15 aux terribles colères, aussi vite déchaînées qu'apaisées, impitoyable par principe, un de ces outils de fer comme la discipline prussienne en forgeait, un reître du temps des incendies, des pillages et des meurtres systématiques, ao

Ceux qui connaissaient sa réputation étaient fixés: le choix était significatif, succédant au vieux général de Beyer, goutteux, — trop humain, disait-on.

Mais n'ayant rencontré personne en bas, car Mme Germath était allée faire de la charpie dans une maison 35 voisine, et Germath s'employait à l'organisation d'ambulances, le pasteur Gottus et l'avocat Wohlfart montaient l'escalier. On les reconnut à leurs voix; ils n'étaient pas d'accord.

— Si ! je vous assure I disait le pasteur, des paysans 30

ont ramené en ville les trois canons. Je les ai vus, touchés, moi qui vous parle.

Ils parlaient de la sortie malheureuse de Tavant-veille, oïl les troupes avaient lâché pied, abandonnant trois 5 pièces aux Badois.

Charles prévit des discussions ennuyeuses et se glissa

dans l'entre-bâillement de la porte. Il se heurta à

Gretchen, qui montait un plateau chargé de chopes et

un broc où moussait la bière fraîche, et cela sans qu'on

10 le lui eût dit : c'était la coutume.

Mais Wohlfart, secouant sa tête grise hérissée, répondit avec énergie au pasteur:

— Non, malheureusement, nos canons sont restés à l'ennemi ; encore, craignant un piège, les Badois ne

15 se sont risqués à les enlever qu'au bout d'une demiheure. Les canons que vous avez pris pour ceux-là, étaient une pièce qui n'avait pu participer à la sortie, parce que son timon était brisé, et deux autres qui étaient placées en réserve derrière le rempart. Vous

20 avez été dupe du préfet, qui, pour calmer l'émotion de la foule, a affirmé, faussement, que ces canons venaient de rentrer.

— Ainsi, cette victoire prétendue de Bazaine ne reposait sur rien. . .

25 — Si 1 si I cria Stoumpfï.

— Mais puisqu'on vous l'affirme I renchérit Humblot.

— Non, sur rien. On nous berne comme des enfants. Cette sortie d'avant-hier, quelle misère I

Cette fois, ni Stoumpfï ni Humblot ne protestèrent ; yo il y eut un silence, pendant lequel on entendit le bruit

doux de la bière qu'Anselme Germath versait dans les chopes. Le pasteur secouait sa grosse face vineuse, mécontent d'avoir été attrapé. Oui, la sortie avait été pitoyable ; et cela, faite au lendemain de l'insulte des obus, pour y répondre. Par le pont d'Altkirch, au sud, 5 vers Neuhof et Neudorf , une petite colonne, commandée par le colonel Fiévet, était sortie. Elle comprenait 800 hommes d'infanterie, formés de deux bataillons des régiments de marche, et 200 cavaliers, amalgame des isolés de Frœschwiller ; des infirmiers avec des cacolets 10 suivaient. Aux premiers coups de feu, les cavaliers tournaient bride en poussant des cris, se jetaient dans l'infanterie, qui, débandée, malgré la fermeté de quelques zouaves du capitaine Gaillard, refluait précipitamment en désordre. Le colonel Fiévet avait été 15 dangereusement blessé I Strasbourg était encore vibrant de douleur. Quoi ! sans coup férir, nos soldats perdaient trois canons, n'écoutaient plus leurs chefs, s'enfuyaient ; et le général Uhrich ne sévissait pas I On ne créait pas de cour martiale ! On n'en fuisillait pas une dizaine 20 au moins !

Là-dessus, tout le monde fut d'accord, en buvant la bière fraîche.

M. Humblot, qui avait pris dans sa main un coffret de cuir ancien, une mallette rouge incrustée de filets 25 d'or usés, demanda :

— Votre musée est bien exposé, sous les toits, Anselme I Est-ce que vous ne prendrez aucune précaution?

— Pour quoi faire ? 30

— Eh bien, dit Wohlfart. Après ravertissement du 15 août...

— Parbleu, reprit Stoumpff, tu devrais, cousin, tout déménager à la cave.

5 — Mais, dit naïvement Toncle Anselme, est-ce que vous ne croyez pas que c'était une plaisanterie ?

On se récria : une plaisanterie, quand il y avait eu des blessés, des morts, plus de vingt maisons atteintes I ... Le pasteur Gottus objecta pourtant que Ton

10 était au 18, et que depuis trois jours, on était épargné ; il se refusait à croire qu'un peuple civilisé, des soldats d'esprit religieux, qui étaient entrés en campagne en chatant Ein feste Burg ist unser Gott ! (c'est une solide forteresse que notre Dieu), bombarderaient de gaieté de

15 cœur une cité de paix et des habitants innocents ! Il ne croyait ni à une intimidation ni à une plaisanterie ; mais ces boulets n'avaient-ils pu être destinés aux remparts, les dépasser, se perdre ?

— Voyons, voilà des hommes instruits, d'une culture 20 et d'une moralité supérieures, et ils trahiraient la religion et la science I Dans quel but ? Une nation protestante, célèbre par son libre examen et ses lumières, faisant profession de répandre dans le monde die Idée des Menschentums (l'idée de l'humanité), irait se désho-

25 norer, se couvrir d'opprobre dans l'univers, massacrer — au lieu de soldats — des femmes, des jeunes filles l L'Allemagne, qui a le culte et le respect de la femme, son armée composée d'hommes mariés et de chrétiens, non, non, mille fois non !

y> — Ils ont pourtant visé la cathédrale, dit Wohlfart Un de mes amis a repéré les dégâts.

— Heureusement, dit Humblot, qu'avant huit jours nous serons débloqués 1 Félix Douay va descendre de Belfort, Mac-Mahon des Vosges, et tous deux vont balayer TAlsace.

— Qui vous a dit cela ? demanda Wohlfart. 5

— C'est Ansberque, qui le tenait du préfet.

— Naturellement, du préfet, souligna Wohlfart.

— Et Ton ne put s'empêcher de rire, bien que le nom d'Ansberque eût jeté un froid : aucun des amis de la maison ne l'approuvait, et l'on estimait que Stoumpfî, 10 cousin et obligé des Germath, eût mieux fait de cesser ses rapports avec lui.

— Eh bien, dit Anselme, levant sa chope, buvons à la délivrance, et puissions-nous bientôt nous retrouver paisiblement assis devant une bonne table bien garnie. 15

— - En attendant, dit le pasteur, si le blocus dure, que le Seigneur donne leur pain quotidien à tous les pauvres gens de Strasbourg.

— Oui, oui, dit l'oncle Anselme en rougissant.

Et il baissa le nez dans sa chope. Mais l'idée ne 20 vint à personne que le pasteur eût voulu l'humilier, et le pasteur y pensait encore moins, tant on savait le vieux garçon charitable.

Charles, cependant, à la cuisine, béait d'admiration à voir la régularité automatique avec laquelle Ortrude 25 opérait (c'était bien des petites galettes 1).

Mais Ortrude, faisait choix des moins brûlées, et, les enveloppant de papier bien blanc, ficelait un paquet ; elle n'y manquait jamais :

— Tenez ! Hannah, vous les porterez à Noëmi, en 30

même temps que la bouteille de pharmacie achetée par Madame, et n'oubliez pas de me rapporter du café et du sucre.

Hannah déjà s'apprêtait, et les yeux de Charles s'anî- 5 maient d'envie et de plaisir :

— Emmenez-moi, Hannah !

Elle consentait, et Charles par les rues trottinait à côté d'elle. Il aimait bien aller voir Noëmi au pensionnat des Sœurs, rue de l'Arc-en-Ciel. La sœur Basilice

. 10 le regardait toujours d'un air triste, parce que c'était un petit protestant ; et avec un soupir, parce qu'il était bien gentil, elle lui offrait une pastille de menthe. Il lui semblait aussi, en rendant visite à Noëmi, jouer un rôle protecteur; elle avait une pauvre grâce souffreteuse,

15 dans son uniforme sombre et sous son affreux petit bonnet ; et il était libre, tandis qu'elle ne pouvait franchir la porte du parloir. Elle en aurait, un joli paquet de galettes I ... Il regardait avec satisfaction le mouvement des rues, les baquets placés devant les portes en

ao cas d'incendie; beaucoup de volets capitonnés de matelas. Mais pourquoi ce qui l'amusait tant rendait-il Hannah mélancolique ? . . . Elle et Gretchen étaient les deux contraires; Gretchen, blonde, vive et gaie, chantait toujours ; le matin, elle entrait dans sa petite chambre

25 comme le beau temps, avec son teint et ses cheveux d'aurore. Hannah, brune, et d'une douceur sérieuse, lui racontait des histoires ; elle le bordait le soir dans son lit, et la lumière qu'elle emportait, laissant l'ombre derrière elle, nimbait d'une clarté de crépuscule sa sil-

30 houette fuyante. Elle avait l'air bien triste, Hannah ; pourquoi ? S'enhardissant, il le lui demanda.

Elle le regarda avec étonnement:

— C'est des choses que vous ne pouvez pas comprendre, petit Charles.

Mais si, il pouvait très bien. . .

Elle dit avec simplicité : 5

— C'est parce que Wilhelm, mon fiancé, est avec les soldats qui se battent contre Strasbourg, avec M. Haffner, vous savez bien.

Mais voilà le pensionnat, sœur Basilice, Noëmi. La sœur, qui coule toujours ses mains dans ses grandes lo * manches, le contemple avec cet air de dire ; «Protestant, quel dommage 1 ... mais si gentil ! » Et elle s'éclipse : certainement elle va chercher les pastilles de menthe. Noëmi a sauté au cou de Charles.

— Tiens, dit-il avec majesté, voilà des galettes que je 15 t'apporte, et puis du remède que maman t'envoie.

Noëmi n'a pas l'air si ravi que Charles l'aurait supposé ; cependant, des galettes d'Ortrude ! . . . Elle a sa mine «chiffon,» ses yeux «chose» ; peut-être pense-t-elle que Charles est bien heureux d'avoir un papa, une 20 maman, un oncle, un frère, des servantes, toute une grande famille qui le gâte, tandis qu'elle, Noëmi, est seule au monde ; et la pension, c'est bien triste. . . Estce qu'elle ne va pas défaire le paquet ? Charles comptait qu'elle serait pressée de mordre aux galettes, et même 35 de lui en offrir. . .

Mais sœur Basilice revient sans pastilles; elle aussi est préoccupée. C'est curieux, comme tout le monde Test ! . . .

— Adieu, Noëmi. 30

La petite, les larmes aux yeux, bien fort embrasse son ami.

Cette nuit-là, dans leur chambre, M. et Mme Germath causaient.

5 M. Germath disait ses soucis. Une grosse part de sa fortune, placée en commandite dans son ancienne fabrique, allait tarir pour longtemps. Les métiers étaient arrêtés, les ouvriers jetés à la rue ; quelques-uns seulement, dont un contremaître, avaient pu rentrer à Stras-

lo bourg. De son ancien associé, directeur en titre à présent, aucune nouvelle ; on le croyait à Paris. Les Allemands s'étaient retranchés et barricadés dans Schiltigheim ; une reconnaissance, la veille, s'en était convaincue, sous la fusillade. Des maisons déjà avaient

15 brûlé, la fabrique aurait son tour. Heureusement qu'il avait des fonds en réserve chez les banquiers de Strasbourg ; mais combien de gens seraient ruinés I

Mme Germath, elle, s'inquiétait d'André. Il ne parlait plus, mangeait à peine. Elle savait, par Linna

30 Stoumpff, qui l'avait rencontré, qu'il rôdait autour de la maison des Ansberque: pourvu que cela ne finît pas mal I Une force de passion étrange, elle le savait, couvait dans cette âme d'une tendresse peu commune. N'avait-il pas parlé de s'engager, lui, boiteux, dans la

25 compagnie franche que le professeur Liès-Bodard organisait ?

— Non, disait Germath, il n'y entrera pas; je m'y oppose.

Ce qu'il pensait, sa femme le comprit. C'était bien

ao assez que cette guerre sacrilège eût lieu ; oui, bien assez

de la sabir coarageosement, sans la rendre fratricide. André ne pouvait tirer un coup de fusil qui risquait d'atteindre son beau-frère, ou s'exposer à être frappé d'une balle envoyée par les soldats d'Haffner. Il y avait là une monstruosité qui soulevait la raison. Et parce 5 que Haffner était Allemand, et leur ennemi, il ne pouvait cependant le haïr : Haffner respectueux pour lui comme un fils, Haffner qui rendait Edith heureuse..., et ce petit Heinrich aux cheveux bouclés ! . . . Quand il pensait à cela, ses poings se serraient, un étau étreignant 10 sa poitrine ; il répétait : c II y a de quoi devenir fou. ..» Tout à coup ils sursautèrent, une transe au cœur. Ils reconnaissaient le sifflement, le fracas sinistre de l'autre soir. L'obus n'avait pas dû s'abattre loin. Sautant à bas du lit, habillé en quelques secondes, Germath cou- 15 rait à la fenêtre, l'ouvrait, frémissant à chaque explosion.

— Allons, plus de doute I Cette fois, Gottus ne dira plus que c'est par erreur. Encore un I Encore I Un incendie . . . C'est au faubourg National ! Les sauvages, » les sauvages I . . . Laisse-moi donc, femme ; tu vois bien qu'il faut que j'y aille 1 OU en serions-nous, si nous ne nous aidions pas les uns les autres ? Quelle lueur! Vontils brûler tout le faubourg ? . . .

— Je vais avec toi, père, cria André, qui, de l'étage 25 au-dessous, également à la fenêtre, l'avait entendu.

Mais ils n'étaient pas à mi-route que le bombardement avait cessé. Ils continuèrent pourtant jusqu'à la place Saint-Pierre-le-Vieux. Par delà le canal des faux remparts, une clarté lugubre rougissait le ciel. Un 30

grenier à foin, des maisons, une ferme flambaient ; on voyait au loin gesticuler des formes noires, et Ton entendait des cris épouvantables des porcs à demi grillés ; une odeur écœurante arrivait. Ils passèrent la nuit à 5 aider de pauvres gens à charrier leurs meubles, à voir porter sur des civières des blessés. Le lendemain, en rentrant dans leur quartier, ils trouvèrent les voisins en tumulte, la consternation et Thorreur sur tous les visages. Ortrude, farouche, les attendait sur le seuil, lo M. Germath s'écria :

— Un malheur ?

— Oui, un grand malheur. — Sa voix s'étrangla de sanglots. — Un obus est tombé sur le pensionnat des sœurs : trois petites filles dans leur lit ont eu les bras

15 et les jambes coupés ; il y en a une en morceaux, et Noëmi a été écrasée. Madame a vu le corps. C'est une pitié. . .

M. Germath, avec André, revenait des remparts. Un officier de leurs amis les avait laissés passer. Ils avaient pu franchir les portes, et, pour la première fois depuis vingt jours, contempler le paysage familier, si différent avec la campagne couverte d'eau, d'où émergeaient 5 seules les tiges des peupliers. Longuement, les deux Strasbourgeois s'étaient rafraîchi les yeux de ce vaste horizon de paix ; ils avaient respiré à pleins poumons l'air pur qu'un vent léger apportait des Vosges. Une pause s'était faite entre les détonations. La canonnade 10 furieuse qui avait incendié Kehl quatre jours auparavant n'ébranlait plus le ciel bleu. Il s'établissait ainsi, entre la vie et la mort, de courtes trêves.

Avec un vif et triste plaisir, M. Germath et André foulaient la terre brune, les chaumes ras. Ils les cou- 15 valent d'un regard attendri, se sentaient rivés, par mille attaches profondes, à ce sol qui était celui de leur Alsace, de la France. Ces lignes d'arbres, ces routes, la forme des collines, la teinte de l'eau, tout cela leur était connu depuis leur plus petite enfance, faisait partie d'eux- 20 mêmes et de leur façon de sentir, agrandissait, complétait leur être. Pour eux, cette ville et cette campagne étaient les plus belles du monde, et, de les voir livrées au fléau de la guerre, ils les en aimaient plus encore, s'il était possible. La reprise des hostilités, un siffle- 25

ment de balles au-dessus de leur tête, un grondement de bombes les forcèrent à se jeter dans un sillon. Ils se relevèrent, émus, mais non de peur ; ils s'étaient presque avec joie prosternés, êtreignant la terre à pleins 5 bras, respirant la bonne odeur des mottes et du vert. M. Germath sourit et dit, montrant le champ qu'ils parcouraient.

— Mais, c'est des carottes I Un joli plat de carottes fraîches. Ta mère et l'oncle qui les aiment tant I 10 Et avec bonhomie, aidé d'André, il en avait arraché toute une provision, bourré ses poches, fait du surplus un bouquet, dont les tiges étaient les feuilles, et les longs cônes roux les fleurs. Jusque dans les plaisirs gourmands, qui tenaient une si large place dans leur bonne 15 vie de province, jusque dans la viridité de ces tiges dentelées, la raideur poudreuse de ces humbles légumes, ils savouraient le charme de la féconde nature strasbourgeoise, sa richesse et sa beauté. Plus loin, des houblons enroulaient à des perches leur vrilles et s'enao chevêtraient en fouillis : ils faisaient penser à la bière claire ou sombre qui coulait en fleuve par toute la contrée, remplissait des centaines de tonneaux dans les caves des brasseries, moussait aux grandes chopes, au milieu de la fumée des pipes et du brouhaha des couveras sations.

Rentrés en ville, ils apprenaient l'excellente nouvelle : la victoire définitive de Bazaine, l'armée de Frédéric- Charles exterminée de fond en comble par les mitrailleuses. Les rues étaient pleines de monde ; on s'abor- 30 dait, on se félicitait.

— C'est certain, affirma Wohlfart, rencontré à la brasserie Kermer, où, joyeuse, la grasse Suzel leur apportait prestement des chopes.

Sceptiques, réconfortés pourtant, — l'illusion était si douce 1 — les Germath traversaient le Broglie. La 5 mélancolie que venaient de leur inspirer les décombres du quartier National, et, debout encore avec leurs aiguilles roussies, les deux magnifiques sapins datant de la Réforme, s'atténuait. Ils oubliaient le spectacle d'un enterrement se dirigeant vers le Jardin botanique, trans- 10 formé en cimetière depuis que les corbillards ne pouvaient plus sortir de la ville ; cela leur avait cruellement rappelé la mort de la petite Noëmi. Ils ne s'arrêtaient même pas devant les affiches oli le général Uhrich annonçait aux habitants l'imminence du bombardement, 15 promettait des armes aux citoyens désignés par le maire.

De même que tout à l'heure les champs, les talus, la grande nappe d'eau tendue au pied des remparts, les avaient pénétrés de l'amour du sol natal, de même 20 Strasbourg les saisissait, les subjuguait dans leur cœur par la gravité de ses monuments rougeâtres, de ses maisons à hauts toits de tuiles, de ses rues étroites, de ses carrefours si imprégnés de l'âme d'autrefois que les rues et les magasins neufs, l'animation des beaux quar- 25 tiers ne pouvaient détruire cette survie dés contours, de la couleur, de l'odeur du passé.

M. Germath et André passaient devant l'hôtel de ville; que de fois ils en avaient admiré les grandes lignes sévères, que de fois ils étaient entrés dans les 30

STRASBOURG Si

salles du rez-de-chaussée I Le Musée de peinture et de sculpture y alignait des toiles du Guide, du Tintoret, du Corrège, du Pérugin, une Passion et un Christ couronné de Martin Schœn. André se représentait le por-

5 trait de femme de Rigault, une tête charmante, et deux statues d'Ohnmacht, Flore et Vénus ; il préférait pourtant les moulages d'après l'antique de la première salle. M. Germath, moins doué pour les arts, songeait au précieux dépôt des archives municipales; là étaient conservés

10 les privilèges accordés à Strasbourg par les Empereurs, les actes des Diètes, quelques chartes impériales de la fin du treizième siècle, les protocoles des collèges et les documents des monnaies.

Ils redescendaient par la rue des Étudiants, vers la

15 place du Temple-neuf. La vaste église, dans sa majesté séculaire, présentait, partagée en deux par une allée, la masse de ses monuments sombres : ici, la nef ; là, le chœur.

La première était consacrée au culte protestant, et

20 les Germath, bien que fidèles au temple Saint-Thomas, connaissaient bien les quatre rangs d'arceaux et de piliers séparant à l'intérieur les voûtes en ogive ; ils revoyaient les orgues de Silbermann et cette fresque à demi effacée de la Danse des morts : papes, cardinaux,

25 évèques, que la Camarde entraîne.

La rue des Orfèvres les conduisait à la cathédrale. Elle déployait, en face de vieilles maisons à poutres sculptées, son triple portail couronné du vitrail de la rose, son corps de grès rouge, étayé de contreforts puis-

30 sants, et flanqué de deux tours dont les hautes fenêtres

superposées s'allongeaient encore derrière leurs minces piliers. La tour de gauche s'arrêtait à la plate-forme ; la tour de droite filait en plein ciel, dardait au-dessus d'une tourelle octogonale l'ascension audacieuse de sa flèche, une pyramide taillée en marches d'escalier du 5 ciel, avec la croix au faite.

Le Munster, monument de la foi des siècles et de la gloire des rois, apparaissait, vieux d'une éternité d'années et jeune de l'effort magnifique qui l'avait sans trêve édifié et réédifié, depuis l'église de bois et de terre 10 de Clovis, jusqu'à l'église de Charlemagne, depuis la première pierre des tours posée par l'évêque Conrad, jusqu'à l'achèvement de la flèche par Jean Hûltz ; en vain le tremblement de terre, l'incendie avaient passé, la foudre avait brisé la flèche, brûlé la toiture de plomb, — l'édifice, 15 soulevé par l'élan ardent des siècles, s'était dressé peu à peu tel qu'ils le contemplaient aujourd'hui, un des plus hauts du globe, orgueil de Strasbourg et son plus noble joyau. Écrasant dans son ensemble, fascinant dans ses détails, ce Léviathan de blocs sculptés était 20 un et multiple, divers à l'infini et simple comme la beauté. Un peuple de statues vivait entre ses portails, ses colonnettes, sur le piédestal des corniches.

Des existences et des existences de savants, de constructeurs, des générations obscures d'ouvriers s'étaient 2^ succédé à l'ombre de la crypte, de la nef, du chœur, au flanc ensoleillé des galeries, grimpant et descendant comme des fourmis le long des échafaudages ; ça et là, le sang des chutes et des effondrements avait cimenté le grès ; des foules avaient prié dans le jour mystérieux 30

tombé des vitraux, murmuré les cantiques de l'amour et les répons de la mort sous les armes de feu des cierges, au son des orgues tumultueuses.

Une émotion saisit les Germath, car la cathédrale ne 5 leur était pas moins amie que le Temple-neuf. André avait fréquemment erré dans la paix harmonieuse de la nef, le regard perdu à travers la clarté des vitraux de rubis, de béryl et de topaze, ou amusé par le jeu des statuettes de Thorloge astronomique ; il en avait souvent

lo expliqué à Charles le mécanisme : l'ange qui sonne les quarts d'heure ; au-dessus, l'enfant, l'adolescent, l'homme mûr et le vieillard, les quatre âges évoluant autour du Temps, tandis qu'un génie renverse le sablier et que la Mort frappe l'heure ; plus haut encore, les douze apôtres

15 à midi tournent autour du Christ qui lève la main pour

les bénir, et par trois fois le coq bat des ailes et chante.

Tout Strasbourg les emplissait, le père et le fils,

d'une émotion délicieuse. . . Non, il n'était pas possible

qu'une telle ville souffrît plus longtemps, pérît dans une

ao partie d'elle-même, sous les obus. Ce bombardement inutile, ces brutaux avertissements resteraient une menace. D'ailleurs la délivrance était proche. . . Bazaine vainqueur ! ... La France allait venir ! . . .

Mais André devint très rouge, puis pâle. Au détour

25 d'une rue, Mum venait de les apercevoir, et, jappant joyeusement, le caniche des Ansberque s'élançait à leur rencontre. Un ami, lui, au moins ; il ne partageait pas la brouille de ses maîtres 1 ... Et voici qu'escortée d'une servante. Lise parut. Son visage exprima une doulou-

30 reuse incertitude, oh se combattaient la joie et la crainte.

Enfin, elle revoyait André I . . . André changé, maigri l Comme il avait dû souffrir 1 Elle voulut courir à lui ; mais les ordres formels de son père : défense de reconnaître celui qui depuis quinze ans était un compagnon de jeux, un ami, un frère, un promis ! . . . Elle voulut 5 fuir . , . ses jambes étaient de plomb ; une force inconnue la faisait s'avancer vers eux, sur le trottoir opposé, malgré les objurgations de la servante, femme vieille et laide, qui répétait: c Mademoiselle ne devrait pas. Si Ton savait, je serais grondée.» Et la faute, oîi le 10 mérite, de cette inévitable rencontre était à Mum qui ne voulait plus lâcher André, se retournait d'un air impérieux et malin, semblait dire : «Tu ne la vois donc pas ? Et vite 1 Pourquoi tardes-tu ?»

André n'hésitait guère, et avant que son père eût pu 15 le retenir, — mais M. Germath n'y songeait pas, — il traversa la rue, marcha droit sur Lise. Elle le regardait venir avec un visage de souffrance, qu'éclairait un bonheur ingénu; elle aussi avait maigri, changé. Dans cette robe bleu marin, sous le léger mantelet qu'il con- 20 naissait si bien, coiffée d'un chapeau de paille à nœud de velours noir, elle paraissait plus délicate, plus frêle que de coutume, mais nerveuse et raidie. Certainement elle n'acceptait pas la fatalité, elle luttait. Il lui vit aux yeux cette flamme tendre et subtile qui lui embrasait 25 l'âme aux grandes émotions ; en même temps son visage avait quelque chose de fermé, de contraint : — son obéissance filiale et sa pudeur aux prises avec un sentiment obscur et puissant.

S'était-elle avoué, durant cette séparation, qu'elle aimait ^

André? Non, elle avait prié, elle avait pleuré, seule dans sa chambre. Quelque chose, le meilleur d'ellemême, soudain lui manquait. Et elle avait cependant, petite âme fière, continué *d'aller et de venir par la 5 maison, vaquant à ses, habitudes, comme si de rien n'était. Elle n'avait pas voulu se révolter ni se plaindre ; ce n'était pas dans son caractère : entre l'autorité bruyante de son père, vétilleuse de sa mère, elle vivait comprimée, les vénérant pourtant l'un et l'autre, mais sans

lo effusion, sans abandon. Ils la jugeaient très calme, et, comme elle était docile, ils s'en accommodaient. Ils virent bien qu'elle avait beaucoup de chagrin, mais elle se taisait, et ils s'étaient dit : «Elle oubliera.»

André et Lise s'étaient rejoints, et ce qu'ils auraient

15 voulu s'avouer, ce qui leur gonflait le cœur de mots haletants, leur restait dans la gorge. Présence gênante des tiers ? Oui, et surtout présence d'eux-mêmes : ce mortel embarras à prononcer ce qu'ils sentait si bien, à trouver les phrases qui tout à l'heure, sitôt séparés, les

ao poursuivraient du regret de n'avoir su parler, de la mauvaise honte d'avoir été si gauches.

— Je suis heureux de vous voir !

Ce fut tout ce qu'André put dire.

— Je suis très contente aussi 1 fit entendre le regard 25 de Lise, mais ses lèvres n'allèrent plus loin que le sourire.

Et ils restait là, embarrassés, tandis que Mum, comme pour les rapprocher, debout entre eux, appuyait ses pattes tantôt sur le genou d'André, tantôt sur la jupe 30 de Lise.

6o STRASBOURG

— C'est lui qui nous a vus, dit André.

Et il caressait le caniche avec autant de douceur que s'il avait pressé la main de Lise.

M. Germath était près d'eux. Il salua paternellement la jeune fille, la tutoyant comme autrefois ; elle s'em- 5 pourpra et, très émue :

— Dites bien, bien des choses à ma ctante» — elle donnait ce nom d'affection à Mme Germath. — Diteslui que je l'aime de toute mon âme.

Aux côtés de son chaperon, déjà elle s'éloignait sans 10 avoir regardé André. Mum galopait pour les rejoindre.

— La pauvre enfant ! dit M. Germath.

Les deux hommes rentraient silencieux.

André se désolait, il lui montait des bouffées de rage. Ne se doutant pas que son apparition subite, son trouble, 15 l'imploration de son visage eussent bouleversé Lise, il se reprochait son silence, s'injuriait de sa maladresse : que penserait-elle de lui ? Comment aurait-elle deviné ce qu'il lui criait maintenant avec tant de facilité, de conviction, de ferveur : ao

— Lise, ma chérie, enfin, vous voilà ! Je vous cherchais, je vous attendais ; la nuit dernière, j'ai été rôder sous vos fenêtres, je ne pense qu'à vous, je n'aime que vous. N'est-ce pas que c'est un mauvais rêve ? Ils ne nous sépareront pas. . . C'est impossible 1 Est-ce que vous as vivriez sans moi ? Est-ce que je puis me passer de vous ? Nos parents ont leurs idées, nous, nous n'avons que notre amour. Est-ce qu'il y a deux façons, d'abord, d'aimer Strasbourg, d'aimer la France ? Pourquoi se sont-ils fâchés, le savez-vous seulement ? Je ne com- 30

STRASBOURG 6l

prends pas. . . Il plane sur nous un orage de mort, une atmosphère de catastrophe. Pourquoi vous éloignezvous?. Pourquoi vais-je rentrer chez moi? Nous reverrons-nous seulement ? . . . C'est folie, en si grand 5 péril, de nous quitter. Venez avec moi ; terrons-nous dans quelque coin, comme des oiseaux sous la grêle : laissons passer la foudre, et, si elle doit nous anéantir, qu'elle nous frappe l'un près de l'autre la main dans la main. . . Viens, Lise, viens ; tu seras ma femme devant

10 Dieu et devant les hommes, et ce que nous éprouvons là, ce qui nous inonde le cœur d'amertume et d'ivresse, est plus fort que la volonté des tiens, plus fort que le respect de l'opinion, plus fort que ces événements terribles. Partons, fuyons, mourons même, si tu le préfères.

15 Tout, plutôt que ce martyre de ne plus nous voir, Lise, mon cher bien, mon espoir, ma vie . . .

Et loin, bien loin de lui, à quelques rues seulement de distance, Lise, entendant se refermer sur elle la porte de la maison, répondait, à plein cœur et bouche

20 close :

— André, surtout n'allez pas tomber malade. Comme vous étiez pâle I Et moi, il me semblait que je chancelais. Qu'est-ce que j'éprouve donc de si étrange ? Figurez-vous que je ne pense plus qu'à vous, je ne vois

25 plus que vous, je ne rêve que de vous. On ne nous a pas séparés du tout ; vous êtes là, près de moi. Hier, j'ai commencé à jouer cette sonate de Beethoven que vous aimez, et je vous €sentais> derrière moi, sur cvotre» chaise basse. Pourquoi donc ai-je tout à coup fondu

30 en larmes ? . . . Vous avez dû me trouver bien sotte ?

Je ne vous ai pas même, tout à l'heure, dit une pauvre parole. J'étais saisie. . . Comme je vais vivre du bonheur de cette rencontre! J*en revois les plus petits détails. . . J'ai embrassé Mum qui vous a aperçu le premier. André, André, mon cœur me fait mal et pourtant 5 l'angoisse que je ressens est délicieuse. André, que se passe-t-il en moi ?... Est-ce l'amour? Quel mystère doux et terrible ! . . Mon père a dit ce matin, en revenant de sa nuit de garde aux remparts : cNous pouvons être bombardés ce soir ; ib sont capables de ne pas laisser 10 une pierre debout dans Strasbourg.» Et lui, qui est si brave, l'air si martial dans son vieil uniforme de capitaine d'artillerie qui va encore à sa taille, il nous a regardées, mère et moi, et deux larmes ont coulé sur ses joues. Je ne crains pas les obus, André, ni la mort. Je ne crain- 15 drais qu'une chose, c'est que vous cessiez de m'aimer. . .»

Ainsi André et Lise, à travers l'espace, se parlaient sans s'entendre et se répondaient sans se voir, quand le cyclone de feu, suspendu sur la ville, s'abattit dans im tournoyant fracas. Chez les Ansberque, la maison d'en 20 face fit explosion, de toutes ses vitres cassées et ses volets arrachés ; une bombe trouant le toit avait éclaté dans la cave. Chez les Germath, Tangle du pignon écorné chut en cascade de tuiles.

L'oncle Anselme, à sa fenêtre, contemplait le ciel noir 25 traversé d'éclairs et d'obus ; ils décrivaient leur parabole, s'abattaient, rejaillissaient en gerbes rouges. C'était une tempête de voix glapissantes et des écroulements de tonnerre, des grincements de plâtras, le han sourd du bob enfoncé, le fer qui tinte, le pavé qui résonne, 30

des clameurs humaines, des gémissements de bêtes, et déjà partout des cris d'angoisse, au milieu de la lueur des incendies roulant leurs volutes de fumée rougeâtre :

5 — Au feu 1 au feu 1...

Puis:

— Le feu, au Musée ! Le feu, à la citadelle 1

Une odeur de roussi, une chaleur d'étuve se répandaient; des lueurs bleues se mirent à courir en feux

10 follets sur les toits d'un entrepôt ; puis des greniers de paille crevèrent, en torrents de flammes blanches, avec un grondement sourd ; des brasiers, vers Touest, flamboyaient, sous une pluie de flammèches, en un crépitement d'étincelles.

15 L'oncle Anselme, comprenant enfin, hagard, poussa un grand cri :

— Strasbourg brûle !

— Oui, dit M. Germath à sa femme, c'est ainsi. Maintenant, du courage. Notre espoir est dans TÉternel qui voit cela et qui juge.

Mais Mme Germath, quoique très pâle, ne tremblait pas. Et cependant elle avait devant les yeux, depuis 5 cinq jours, Pabomination du petit corps de Noëmi. Accourue des premières, elle avait vu un autre cadavre de fillette coupée en deux ; elle avait entendu les cris atroces des enfants blessées : Tune avait la cuisse tranchée, à une auto-e les deux mains manquaient. Verte 10 comme une morte, le visage entouré de bandeaux sanglants, sœur Basilice lui avait dit, d'une voix qui tremblait si fort que les mots claquaient entre les dents :

— Voilà qu'ils massacrent les enfants, à cette heure I Et en disant cela, ses yeux si doux devenaient ter- 15

ribles.

Mme Germath avait touché le fond de Thorreur. Ces images affreuses l'obsédaient; les deux premières nuits, le regard fixe, elle les écartait, d'un geste machinal d'épouvante. Noëmi était un peu sa fille, elle Pavait ao vue naître, elle l'avait vue partager avec Charles le lait de la nourrice, elle avait souri aux premiers jeux des enfants dans le même berceau ; mais son chagrin fut faible à côté du dégoût et de la haine qui la soulevèrent. Cette femme calme et bonne eût tué avec 25

ivresse des Prussiens. Tué ? Elle les eût torturés à petit feu 1 . » .

Ainsi ces troupes qui étaient entrées en guerre — proclamaient leur généraux — pour respecter partout

5 et faire respecter sur leur passage «la religion, l'humanité, la civilisation», voilà comment elles agissaient I Mais, quel homme était donc leur chef, ce Werder? Avait-il une femme, des enfants, une mère ? Non, sans, doute, puisqu'il poursuivait sa glorieuse mission, brû-

10 lait une ville et ses monuments, sa pensée, son labeur, ses richesses, ses arts, ses sciences, écrasait dans leurs lits les enfants, les vieillards, les femmes I ... Il ne manquait plus maintenant que Charles et André fussent tuésl

15 Sa rage concentrée était telle qu'elle l'enfiévrait plus que le plus intrépide élan. Elle était stoïque à force de révolte, superbe de mépris, et de tous c'était elle qui montrait le plus de sang-froid.

Une détonation terrible ébranla les vitres et les plan-

20 chers ; on put croire qu'un obus avait traversé la maison.

— Il faut descendre, cria M. Germath dans l'escalier. Vitel descendez tous avec vos matelas sur la tête. Anselme, viens m'aider à transporter le capitaine 1

25 Mais le blessé, de sa chambre, cria d'un ton irrité :

— Ne vous occupez pas de moi. Occupez-vous des femmes !

Mais Germath, André, Ortrude l'emportaient de force

dans la remise aux voitures, construite en gros murs

30 sous la terrasse du jardin, et revêtue d'une épaisseur de

terre considérable. Puis Germath tira dehors la calëche et la bourra de sacs vides et de couvertures ; elle les abriterait du côté de la porte.

Mme Germath, pendant ce temps, habillait Charles. L'enfant, tout endormi encore, pleurnichait. Tout à 5 coup, réveillé par un sifflement strident qui rasait la maison, il poussa un cri terrifié, il appela :

— Noëmi, Noëmi 1

Mme Germath tressaillit. On avait déguisé à Charles la vérité, mais il savait certainement quelque chose. 10

— Je veux voir Noëmi, maman ; je veux qu'elle vienne près de moi. J'ai peur, j'ai peur ! ... Ils vont lui faire encore du mal 1

— Pourquoi as-tu peur, mon chéri ?

Mais l'enfant, avec un calme soudain, réfléchissait : 15

— Non, je sais qu'elle ne peut pas venir, Noëmi : elle est au ciel avec les anges; c'est Hannah qui me l'a dit.

Mme Germath l'enveloppait dans un édredon; elle traversait en courant la pelouse, poursuivie par des ricochets ao de fonte; une branchette de marronnier, coupée net, tomba dans ses cheveux et la coiffa de feuilles. Gretchen et Hannah apportaient des matelas ; elles étaient blêmes, la blonde secouée d'un rire nerveux, la brune les lèvres serrées, le blanc des yeux agrandi. 25

Charles ne pleurait plus. Blotti dans les bras de sa mère, qui lui arrangeait une couchette dans un coin de la remise, il demanda :

— Est-ce que Haffner est avec les Prussiens ?

— Oui, mon chéri. 30

— Et Wilhelm ?

Il avait une grande amitié pour Tordonnance du lieutenant. On ne lui répondait pas. Hannah, entendant le nom de son fiancé, détournait les yeux. Il 5 reprit:

— Est-ce Haffner et Wilhelm qui tirent le canon sur nous ?

— Dors, mon petit ; le canon ne te fera pas de mal.

— Pourtant, il en a fait à Noëmi. C'est vrai, que 10 nous ne la verrons plus ? Dis-moi oîi elle est ?

— Elle est là oli on ne souffre plus. Dors, mon enfant. . .

Et de songer à Edel, à Heinrich, et à la bonne figure de cet Haffner qu'en ce moment elle haïssait, son cœur

15 maternai creva.

M. Germath s'inquiétait d'Ortrude, disparue. Et Anselme ? Oîi était-il donc ? ... Il ressortit dans le jardin ; Pair trépidait, on sentait comme des secousses de tremblement de terre ; sous les souffles d'ouragan, tous les

20 oiseaux du marronnier centenaire s'étaient envolés : ils tournoyaient, perdus, dans la nuit pourpre. Les cris d'alarme des guetteurs s'élevaient de nouveau :

— Le feu, à l'Arsenal ! ... Le feu, place Saint-Nicolas!

25 M. Germath leva les bras au ciel, des bras robustes qui en retombant eussent assommé un Prussien. Oh ! comme lui aussi aurait tué, tué, tué ! . . . Être un homme et ne pouvoir se défendre, défendre les siens 1 Être là des milliers de citoyens, réclamer des armes, être prêts

30 à sortir et à se ruer sur les canons, et attendre, quoi,

que Strasbourg fût en cendres ? . . . cQu'est-ce que je fais ici ? se demandait-il. Il faut que je me rende utile, il faut que nous organisions des secours I » Mais d'abord, il héla Ortrude. La vieille, ses lunettes sur le nez, tranquille au milieu de sa cuisine en ordre, s'était rassise 5 à la grande table de bois blanc ; elle additionnait ses comptes sur un livret. Germath se fâcha. Et Anselme ? . . . Sourd aux appels, au milieu de son musée, il essuyait avec un linge la poussière tombée du toit sur ses émaux et ses coffrets. 10

— Voyons, frère, gronda Germath le tirant de ce rêve, à quoi penses-tu ? Il s'agit bien de cela à présent.

L'oncle Anselme, comme un enfant pris en faute, bégaya :

— Tu as raison, frère, la poussière est peu de chose 15 à côté de ce qui. . . L'habitude, vois-tu ! Je descends,

je vais avec toi ; attends seulement que je prenne mon violon.

Il le confiait à Gretchen avec toutes sortes de recommandations, puis, attendri, il admirait Charles couché 20 derrière la caisse aux harnais; Germath, s'arrêtant à son cabinet de travail, verrouillait ses papiers les plus précieux dans le coffre-fort de fer scellé dans la muraille. Comme André voulait le suivre :

— Non, reste avec ta mère et ton frère. Il faut un 25 homme ici.

Suivi d'Anselme, il poussa la grille et disparut dans l'ombre, à travers les palpitantes lueurs qui éclairaient l'arête des toits luisants, la dégringolade des cheminées.

— Le feu, à la Bibliothèque ! ... Le feu, au Templeneuf 1 ... Le feu, au tribunal I Le feu, rue de la Mésange, rue du Dôme, rue de la Nuée-Bleue !

Ces cris, Ansberque, la nuit suivante, dans le bastion 5 du front d'attaque où il servait, les entendait avec une désolation inexprimable : rue de la Mésange, c'était là qu'étaient sa maison, sa femme, sa fille. Allaient-elles périr ainsi ? . . . Retenu par son devoir, il contemplait, farouche, les bras croisés, la lueur croissante des incen-

10 dies. Qu'avait été la nuit d'hier, à côté de celle-ci ? . . . Le terrible était d'être là, à son poste, près des canons muets; d'attendre derrière le parapet les obus, qui partis de tous les coins de l'horizon, s'élevaient pardessus le mur d'enceinte, s'acharnaient sur la cité seule

15 et la foudroyaient méthodiquement, éclatant coup sur coup aux mêmes places, alternant l'obus à pétrole qui incendie et l'obus à shrapnells qui s'écarte en balles et foudroie dans tous les sens.

La même fureur impuissante, Wohlfart, enrôlé main-

20 tenant dans la compagnie franche de Liès-Bodard, l'éprouvait, en serrant entre ses doigts son fusil inutile, et le pasteur Gottus l'éprouvait aussi. Quand les premiers obus étaient tombés, il allait, sous la lampe familiale, oîi ses trois fils et leur mère étaient groupés

25 ce soir du 24, anniversaire de la Saint-Barthélémy, leur raconter le massacre de 1572. Chaque année il reprenait le sinistre récit, afin de leur apprendre à détester le fanatisme religieux. . . Il n'avait eu que le temps de faire descendre les siens à la cave, puis il avait aidé à

30 transporter les blessés de l'ambulance voisine; mais

déjà le feu envahissait le presbytère, le gymnase s'enflammait. . . Chassés de leur cave oh Tasphyxie les menaçait, Gottus, sa femme et ses fils avaient dû s'enfuir le long d'une voie ardente, poursuivis par la chaleur du brasier. Réfugiés dans les caves d'un hôtel, ils res- 5 piraient. Qu'elles étaient amères les réflexions du pasteur!

«Quoi! se disait-il, voilà de quoi est capable ce peuple religieux et instruit, qui prétend avoir Dieu pour auxiliaire ! Non, ce n'est pas là ce que Dieu inspire ; 10 non, ce ne sont pas là les fruits du christianisme ! Si Dieu dictait de pareils ordres, il faudrait le renier sur l'heure ! Si le christianisme autorisait de pareilles atrocités, il faudrait l'abjurer immédiatement! Non, ces hommes ne connaissent ni Dieu ni la religion de 15 Jésus 1»

Chez les Germath, de pareilles angoisses agitaient la famille ; ni Anselme ni M. Germath n'étaient rentrés ; mais les Stpumpfï, chassés de leur demeure éventrée, étaient venus demander asile, rasant les murs, la femme 20 sanglotant, un bébé dans ses bras ; l'homme livide, un pan de sa redingote carbonisé. Son premier mot fut :

— Nous mourrons tous cette nuit. La citadelle brûle, l'Arsenal brûle, des milliers de fusées ont sauté, le Temple-neuf brûle, la Bibliothèque brûle. Tout 25 brûle !

André, qui n'y tenait plus, profita de la diversion, et se glissant entre les battants de la porte, s'élança dans la rue.

Lise 1 . . . Pourvu qu'il ne lui fût rien arrivé ! 30

STRASBOURG 7 ï

Le vacarme e'tait assourdissant; un feu d*artificc inouï, une apothéose de cataclysme remplissaient le firmament. Les bombes en sillons lumineux grossissaient par-dessus les maisons, arrivaient, s'abîmaient au

5 milieu d'un torrent de feu.

Accouru par la rue des Grandes-Arcades, trébuchant aux pierres écroulées, il entendit des craquements sinistres; le Temple-neuf n'était plus qu'un immense cratère. Il faisait clair comme en plein soleil et chaud

lo comme dans une forge : tous les visages, illuminés d'un éclat rutilant, avaient quelque chose de fou; pas un geste qui n'exprimât le désespoir intense ou l'abattement morne. Certains riaient, d'autres pleuraient; presque tous, les poings brandis, prononçaient des

15 malédictions. . . La Bibliothèque brûlait sans qu'on pût lui porter secours ; le jet des eaux, impuissant contre cette fournaise, se volatilisait en vapeurs blanches. Il flottait en l'air, déjà, une sorte de dais noir, fait de la cendre des livres, des charbons impalpables des pages ;

20 parfois un jet de flammes trouait ce nuage, et, sous une bouffée torride, on voyait retomber par milliers ces papillons noirs. Ce qui s'éparpillait là, c'était la pensée des siècles et le savoir des hommes, le trésor du passé, la semence de l'avenir : tout cela détruit, lancé au vent,

as suie funèbre, poussière stérile.

— Les lâches ! les lâches 1 répétait une femme, belle comme une furie.

Un vieillard à longue barbe blanche se lamentait :

— J'ai vécu si vieux pour voir cela I y> Des hommes criaient :

— Aux armes ! C'est abominable 1 Et d'autres voix :

— Le Broglie prend feu I Les obus tombent sur l'hôtel de ville 1 Sur la cathédrale 1 . . . Quelle nuit ! c'est la fin du monde I 5

Mais les plus impressionnants à voir étaient ceux que l'angoisse et la révolte étranglaient, muets. Il y avait là des hommes de toutes les castes, riches, pauvres, bourgeois, ouvriers: personne qui en sa conscience bouleversée n'exécrât ce Werder, déjà surnommé par lo la vindicte publique : Morder, assassin, et avec lui, son armée de bourreaux.

Quel était ce nouvel Omar, allumant, sous les yeux des campagnes épouvantées, à la face de l'Europe civilisée et du monde, cette autre bibliothèque d'Ale- 15 xandrîe ? Était-ce là une guerre entre nations chrétiennes ? . . . Depuis quand les soldats, au lieu de combattre des soldats, s'en prennent-ils à la foule innocente, détruisent-ils, au lieu des remparts, maisons et monuments, — et quels monuments, ceux que des siècles de ao cruauté et de terreur avaient respectés, ceux qu'eussent épargnés des barbares eux-mêmes 1 . . . La cathédrale, qui avait traversé intacte toutes les grandes guerres, voyait tomber fracassées ses colonnades et ses statues. Un seul boulet l'avait frappée en 1678, et la chose avait 25 paru si monstrueuse alors, qu'une inscription, à l'endroit touché, signalait aux races futures cet outrage fait à la maison divine ! . . . Mais l'inexpiable, le forfait le plus médité et le plus scélérat, c'était ce brasier colossal, entretenu à coups d'obus, de la Bibliothèque. En une 30

cataracte de formidables écroulements, son toit s'abattait, et Ton eût cru voir une mêlée de serpents et d'hydres, une curée de bêtes flamboyantes qui s'entre-dévoraient, sous la pluie de cendres noires.

5 Éperdu, André courait vers la maison des Ansberque. Elle avait toutes ses vitres ouvertes, et le jour pourpre qui y plongeait était si vif qu'il éclairait jusqu'aux plus petits objets. Elle ne brûlait pas encore, mais de la fumée s'échappait du premier étage, et la maison

lo voisine, toute en poutrelles desséchées, s'enflammait avec la rapidité d'un fagot. Tout, chez les Ansberque, semblait mort, abandonné. Oîi Lise pouvait-elle être ? Partie . . . sauvée ? . . .

Mais des cris perçants jaillirent du rez-de-chaussée,

15 séparé de la rue par un jardinet et une grille pointant ses piques entre deux murs hérissés de tessons de bouteille. Mme Ansberque apparut, échevelée et meurtrie d'une chute qu'elle venait de faire en s'échappant de la cave, oli, avec Lise et Mum, elle s'était blottie.

20 Dans son émoi, elle ne pouvait retrouver la clef et se meurtrissait les mains aux barreaux. Derrière elle, une femme âgée qu'André reconnut, — la servante, — faisait des signes extravagants, se prosternant, le bonnet de travers. Des hommes se précipitèrent, et André,

25 sans étonnement, — était-il éveillé ? rêvait-il ? . . . — se trouva à côté de son père, accouru un des premiers. Ils secouaient la grille ; elle résista. Le visage de Mme Ansberque était ravagé d'effroi :

— Sauvez-nous, sauvez ma fille 1 Si vous ne la se-

30 courez pas, elle va mourir 1

Un ouvrier apportait un pic ; Germath, l'introduisant entre les deux barreaux, d'une pesée arrachait la serrure ; trop impatient pour attendre, André, se hissant péniblement sur un dos et des épaules, s'ensanglantant au mur, se laissait couler dans le jardin. Il était temps, le feu 5 gagnait. . .

Mme Ansberque reconnut Germath, André, et d'une voix aiguë, d'une voix de nerfs malades, leur cria :

— Une lampe a pris feu dans la cave. Lise s'est évanouie. Je ne suis pas assez forte pour l'emporter à 10 moi seule.

Derrière eux, la servante continuait ses génuflexions bizarres : la terreur venait de la rendre folle. . . André se jeta dans l'escalier, suivi de son père et de l'ouvrier qui avait offert le pic. 15

Mme Ansberque les accompagnait, criant :

— Mon Dieu, elle est peut-être morte 1

La cave n'était que fumée ; la lampe en feu s'était éteinte, mais, par le soupirail, l'incendie proche éclairait les ténèbres où aboyait un caniche noir. André se ao heurta à une forme gisante . . . des mains douces, un visage délicat :

— Lise ! Lise I

Il la soulevait. M. Germath la prenait sous la tête, l'ouvrier aux pieds ; ils la remontaient ainsi, suffoqués, 25 le cœur battant à se rompre, dans l'escalier glissant. Une clameur des assistants salua leur retour, et, si cruelle avait été l'angoisse, si douce fut la détente, que lorsqu'on sut la jeune fille hors de danger, revenue à elle sous les larmes et les baisers de Mme Ansberque, des 39

applaudissements et des rires saluèrent les gambades de délivrance de Mum.

André connaissait Tivresse, l'extase la plus absolue ; le miracle si ardemment souhaité venait de se réaliser : 5 Lise sauvée par lui !

Mais il fallut reculer en hâte: le feu attaquait la maison des Ansberque ; en vain avait-on essayé, à la hache, de faire la part du ravage ; les flammes avançaient, crépitantes; la radiation était si forte qu'elle 10 cuisait les visages et aveuglait. André, qui ne s'écarta pas assez vite, reçut une planche sur la tête : un éblouissement noir ... il tomba.

— Le feu, à la cathédrale !

Quand ces cris, grossis dans le porte-voix des gardiens

15 de la plate-forme, tombèrent sur Strasbourg, la vieille cité fut prise d'un tremblement; cela dépassait l'incroyable, cela reculait les bornes du possible. La cathédrale en feu, Dieu chassé par les hommes de son temple, les vases sacrés voués aux flammes, le pain de

ao vie qui est la chair, le sang du Christ, consumé par le plus effroyable sacrilège ; c'était surhumain, c'était plus qu'impie, plus qu'abominable, plus qu'imbécile ; c'était stupéfiant. Non! des Vandales n'eussent pas fait cela I . . . Et hors d'eux, trépidants de fièvre et d'insom-

25 nie, par cette troisième nuit du grand bombardement, les Strasbourgeois accoururent au secours de l'énorme monument ; sa lueur éclairait toute la ville..

L'oncle Anselme était là, perdu dans la foule, épave

ballottée. Depuis quarante-huit heures il errait, passif ; il avait les mains noires et le pouce brûlé, parce qu'on lui avait dit de remplacer un pompier blessé. Il avait obéi, machinalement. Il avait donné tout ce qu'il avait sur lui d'argent à de pauvres familles sans gîte ; il 5 n'avait mangé qu'un morceau de pain et bu une chope dans la brasserie Kermer, blindée de la cave au grenier d'un entassement de sacs d'orge ; par endroits le grain coulait des sacs crevés, et les pigeons descendant des toits venaient le picorer. ic

Anselme toute la matinée avait parcouru la ville, pendant l'accalmie laissée par une nouvelle sommation de Werder. Sous une fumée épaisse qui voilait le ciel, c'étaient, partout, des carcasses noirâtres, des débris de charpentes chauds encore, la braise couvant sous la 15 poussière noire de ce qui avait été des demeures vivantes, des meubles familiers.

Par instants, il se baissait, examinait curieusement un fragment informe. Des gens de mauvaise mine s'étaient fait les chiffonniers de cette misère, espérant 20 trouver de l'argent, de l'or, des bijoux. L'oncle Anselme ramassa un petit chausson d'enfant dont le bout du pied avait seul brûlé ; il le mit dans sa poche.

Sur le Broglie, devant l'hôtel de ville, il s'était trouvé pris dans un remous de foule. Une colonne de mani- 25 festants l'avait emporté. On criait :

— Pas de capitulation 1 Qu'on ouvre les casemates aux femmes et aux enfants ! Des armes 1 Marchons à l'ennemi 1

Trois délégués et une fraction du conseil municipal 30

accompagnaient M. Humann, le maire, chez le général Uhrich. Là, le maire, interprète de ses concitoyens, proposait de se rendre auprès du général de Werder pour le supplier d'épargner la ville. Refus d'Uhrich : 5 une telle démarche ferait supposer une connivence de Tautorité militaire avec la municipalité pour rendre prochainement la place. Sur le reste : à quoi bon délivrer des armes ? La défense n'exigeait ni surcroît de combattants, ni gaspillage du sang des soldats dans les 10 sorties. Et Uhrich ajoutait :

— Quand on annonça le bombardement, j'écrivis à M. de Werder, pour le prier de laisser sortir les femmes et les enfants. Voici sa réponse :

cLes fortifications des grandes places ont leur faits blesse dans les souffrances de la population, qui est exposée sans abri aux boulets ennemis, surtout si, comme à Strasbourg, elles sont sans casemates. La sortie que vous souhaitez d'une partie de la population augmenterait donc la force de la défense ; c'est pourao quoi je ne puis, si douloureux que ce soit pour moi, donner à votre désir la suite que, dans l'intérêt de l'humanité, je voudrais lui donner.»

Cette inflexible hypocrisie, ces mots d'humanité en un pareil moment, indignaient les assistants. 25 Bientôt après survenait Mgr Rœss, évêque de Strasbourg. Il venait demander un sauf-conduit et un parlementaire pour se rendre au quartier général ennemi, et, au nom de la religion, adjurçr le grand-duc de Bade de ménager la ville. Uhrich répondait au prélat : 50 — Monseigneur, je consens à ce que vous alliez, en

bon pasteur, trouver l'ennemi. Dites-lui de concentrer son feu sur les défenseurs, en dirigeant ses attaques contre nos remparts.

Mais l'évêque n'avait rien pu obtenir, et il venait de rentrer désespéré. Tout le jour, le bombardement avait 5 tonné, et, pour peu qu'il continuât, certainement, cette nuit, la plus horrible de toutes, Strasbourg, entre ses remparts intacts, serait réduit en cendre I

Anselme approchait de la cathédrale. La Bibliothèque anéantie, il lui semblait qu'il ne restait plus rien à 10 détruire, mais il n'avait pas songé à la cathédrale ; non, en vérité, il n'aurait osé, il n'aurait pu concevoir pareille chose I ... Il la vit pourtant. . .

A l'effrayante clarté, Strasbourg s'illuminait tout entier. Les eaux, les canaux étaient rouges, et rouges les 15 nuages, rouge le ciel, sur lequel la pyramide géante se découpait, non plus rigide, mais ondulante d'un va«^tvient d'ombres et de reflets rapides. Des lueurs sanglantes ondoyaient sur les carapaces noires des maisons ; on voyait se démener sur la plate-forme les gardiens ; ao ils lançaient en vain des jets de pompe sur le tourbillon incandescent : en vain les élèves de l'Ecole de santé, les pompiers se multipliaient, en vain mille bras se tendaient vers l'édifice : la toiture massive flambait. Des flammes énormes bleuies, verdies par le cuivre des pla- 25 ques du toit, s'enroulaient autour de la flèche ; avec un mugissement furieux, les poutres s'effondraient, les plaques de cuivre se tordaient, les vitraux volaient en éclats et, dans cet abtme fulgurant, des obus éclataient encore, en jets de feu. La façade avec son ornementation in- y>

nombrable de clochetons, d'arcades, de colonnettes, ses •trois portails orne's de statues de vierges à diadème, de vierges folles et de vierges sages, de prophètes et d'apôtres, semblait s'animer d'une étrange et f antômale vie,

5 comme si la pierre s'agitait, et comme si toutes ces sombres figures, réveillées de leur sommeil, ressuscitaient dans cet enfer.

Tout à coup des cris retentirent :

— Le feu, à l'hôpital civil I

10 Là-bas, à l'extrémité de la ville, l'incendie enveloppait les blessés, achevait les mourants ; à l'est, la citadelle brûlait toujours, et vers l'ouest, entre le faubourg National et le faubourg de Pierres, saccagés, renversés, rasés moellons par moellons, une autre grande clarté

15 s'élevait : la gare, de longues files de wagons s'étaient embrasées. . .

André, dans un cauchemar de fièvre, rêvait ceci : il se promenait avec Lise à la Robertsau ; ils avaient longé nu ; ils erraient dans les allées dessinées par Lenôtre, le long des pelouses et des corbeilles de fleurs. Derrière eux leurs parents marchaient en causant; il faisait 5 chaud et orageux. Une vapeur grise tamisait l'azur du ciel et estompait Tardeur du soleil. Lise, joyeuse, lui souriait. Tout à coup on entendait des grondements sourds ; elle disait : «Voilà Torage I» Et ils marchaient parmi les brusques éclats de foudre qui sillonnaient le 10 ciel de zigzags d'argent ; ils n'avaient pas peur, exaltés d'une allégresse infinie ; ils allaient, par la digue et le canal de l'Ill, gagner, au bord* du Rhin, la cabane de douaniers aux bancs rustiques d'oii l'on découvre le merveilleux paysage, le fleuve vert et l'horizon de la 15 Forêt noire.

«Quel orage !» répétait Lise en riant.

Et il répondait :

«Oui, un fameux orage !»

Il s'éveilla. Son rêve était vrai, un infernal tonnerre 20 roulait : le bombardement qui depuis six jours grêlait sans trêve ; et, près du matelas 011 il reposait, assise sur une chaise basse et le regardant avec angoisse et tendresse, qui voyait-il ? . . . Lise !

Il n'y put croire. OU était il donc ? Pourquoi habi- aç

STRASBOURG 8i

tait-il cette pièce aux murs nus ? Il la reconnut, à Tôdeur presque évaporée des cuirs ; elle servait de sellerie, avant qu'on eût mis en réquisition les deux chevaux. Pourquoi y faisait-il si sombre, malgré le rais de

5 soleil qui perçait les trèfles à jour de la porte et se prolongeait en une traînée dansante d'atomes ? Que faisait là Lise, en pareil moment? Était-ce une apparition? Allait-elle disparaître, s'il la frôlait? Mais non, une petite main brûlante saisissait la sienne, de beaux yeux

lo cernés s'éclairaient; une voix très douce, la voix de son rêve, lui disait :

— Ne bougez pas, restez tranquille !

Il sentait alors le poids de sa tête tuméfiée, l'étreinte

des bandages, et son cœur défaillait. Il repassait par

15 l'horrible nuit, les flammes, le sauvetage, il trouvait tout

naturel qu'elle fût là, mais en même temps il ne pouvait

s'expliquer comment elle y était; il y avait, dans sa

compréhension des choses, une lacune, un trou d'ombre.

Lise lut en ses yeux ce trouble et répondit à son in-

20 quiétude:

— Soufïrez-vous beaucoup ? Non ? Quel bonheur ! Le docteur Weiss sort d'ici ; vous serez bientôt remis.

Et les larmes jaillirent ; elle lui serrait la main :

— André, c'est vous qui m'avez sauvée I

25 II se rappelait l'instinct, la divination qui l'avaient jeté par les rues, précipité à son secours ; il répondit :

— Sans mon père, sans ce brave ouvrier, je n'aurais jamais pu . . . mes forces m'auraient trahi. Mais j'aurais fait l'impossible, oui, ou je serais mort.

30 Bouleversée maintenant, elle répétait :

il STRASBOURG

— André, André, vous avez fait le miracle ; mon përe. . .

Mais par la porte entre-bâillée soudain, un visage bien connu se profilait, un visage énergique et triste dont les pointes des moustaches, Timpériale cirée n'é- 5 taient plus si fières : Ansberque 1 Et derrière lui, Mme Ansberque, les yeux rouges, M. Germath, heureux sous son air de fatigue extrême, et Mme Germath; tous portaient sur leurs traits défaits l'émotion haute de leur réconciliation, la douceur du baiser de paix qu'ils ve- 10 naient d'échanger. Mme Ansberque s'agenouilla près d'André et lui caressa le front.

— Cher enfant, cher enfant 1 . . . Merci I merci 1 Ansberque, se raidissant, mordait ses lèvres; pas

d'attendrissement inutile 1 Mais, quand il eut réuni dans 15 ses mains les mains d'André, cet homme fort fut pris d'un frisson, et il ne put rien dire, car il revivait toutes ses terreurs d'un coup, et l'atroce désespoir qui l'avait saisi quand, accouru vers sa maison, il n'avait trouvé que des ruines. Sa femme I Sa fille I . . . Quoi, mortes I 20 Dans le désarroi, l'incertain de la minute au milieu de ces décombres, — personne pour le renseigner, — il avait savouré toute l'amertume de son malheur, et ensuite, toutes les affres du doute. Les retrouverait-il vivantes, dans la cave où elles s'étaient réfugiées ? En 25 les pressant sur son cœur, il avait éclaté en sanglots. Et quand il avait su le péril couru, comment s'appelaient celui, ceux qui avaient arraché Lise à une mort certaine, son âme orgueilleuse, despotique, mais honnêtCi avait été retournée. 30

Tous ses regrets étouffés par la mauvaise honte, tous ses remords d'avoir outragé sans excuse son plus vieil ami, et cette voix impitoyable qui le harcelait, cette voix de la vérité méconnue, cette certitude, si doulou-

5 reuse à son amour-propre, que Germath avait eu trop raison, cent fois raison, et que lui Ansberque s'était aveuglé comme im enfant, le bourrèlement de sa loyauté qui lui reprochait son endurcissement, son entêtement farouche : «est-ce que vingt fois déjà il n'aurait pas dû

10 s'excuser, tendre la main à Germath ?» — ces reproches de sa conscience, comme autant de clous, le déchiraient. Et voilà qu'il devait ce qu'il avait de plus cher au monde, sa femme, sa fille, à qui ? A ces gens qu'une seconde auparavant il considérait comme des ennemis,

15 leur en voulant d'autant plus qu'il n'avait aucun droit

de leur en vouloir, et que maintenant il était tenu d'aimer

et de vénérer, sous peine de la plus odieuse ingratitude.

Mais avait-il donc cessé jamais de les aimer ? Qui

peut dire où se fait la séparation de l'affection et de la

20 haine, parfois si inextricablement liées ? Quelle confusion il éprouvait I . . . Les sauveurs de Lise ! Ce Germath dont il avait répudié l'hospitalité, dont il avait franchi le seuil sans se retourner ; cet André dont certainement il avait brisé le cœur ; cette mère qu'il avait

25 éconduite avec une politesse si dure, lorsqu'elle était venue l'implorer pour son fils I Généreux et chevaleresque au fond sous sa raideur, Ansberque souffrit en quelques instants un véritable martyre.

— Viens, ma femme ! Viens, Lise 1

30 Ils s'étaient mis en route, rasant les murs, forcés

d'escalader des amoncellements de pierres, tant la rue du Dôme était une longue ruine, avec des excavations noires. A la vue des bâtiments du Temple-neuf, rocs de suie, tisons morts, en foulant Timpalpable cendre des manuscrits et des livres, leur cœur s'était cruellement 5 serré. Place de la Cathédrale, ils avaient senti leurs paupières se gonfler de larmes : quelle sombre chose ! Le parvis jonché de débris : colonnettes rompues, statues décapitées. A travers les lézardes des voûtes, on voyait le ciel ; à l'intérieur, les dalles n'étaient qu'un amas 10 de décombres, l'orgue pendaiti les vitraux des fenêtres s'ouvraient dans le vide. Ces désastres publics, ajoutés à leurs propres misères, ravivaient leur tristesse, l'exaltaient d'une pitié profonde pour la ville, pour tous ceux qui avaient souffert. Dire que deux jours auparavant 15 ils poss^-daicnt, eux aussi, l'intimité de la petite maison heureuse, le chez-soi, la douceur et la force des habitudes 1 Du cabinet de travail d'Ansberque, de la collection du fusils, dont, grand chasseur, il tirait vanité, du salon de famille avec le piano, l'armoire sculptée, le 20 coin familier d'André, de la chambre blanche de Lise, de l'étroit lit, des mille riens qu'elle aimait, de ce qu'ils aimaient tous, plus rien ne subsistait. Ils étaient à la rue, eux, riches, enviés, tout comme ces malheureux qui erraient le long des quais, se blottissaient sous la 25 voûte des portes, se creusaient une tanière dans les talus des remparts. Sensation si pénible qu'Ansberque en sentait davantage le froid de la solitude, l'humiliation de la défaite, et qu'il avait hâte de serrer contre sa poitrine im cœur ami. . . 30

— Germath 1

— Ansberque I

Ah I quelle étreinte 1 Que de joie profonde en cette amitié reconquise, amitié plus chère et plus précieuse

5 encore qu'autrefois, — un bien si rare, si noble, et on avait failli le perdre 1 — Que de douleur aussi 1 . . . Les Germath avaient fait les honneurs de leur logement, les trois pièces sous l'épaisseur de terre de la terrasse : la remise oii Germath, quand il a un moment de repos,

10 dort près du capitaine blessé et de Toncle Anselme ; la sellerie réservée à Mme Germath, à André et à Charles ; récurie où se sont installées Ortrude et les servantes. Un sourire a passé sur leurs lèvres quand elles ont vu entrer dans leur pièce les Ansberque : c'était triste de

15 penser que de si braves gens étaient brouillés par la politique ; et bien sûr, cela allait guérir André mieux que les pansements du docteur Weiss. Mais que de souvenirs pour Ortrude, combien de visites pareilles, en des temps plus heureux, de l'autre côté de la pelouse

20 semée de branches, dans la vieille maison oU chaque chose depuis tant d'années était à sa place, où les meubles, à la longue, étaient devenus vivants, où tout portait l'empreinte des traditions de famille et du confort durable !

25 Alors Germath dit :

— Écoutez, Ansberque, il ne sera pas dit que samedi prochain, notre samedi, nous ne romprons pas le pain ensemble. Dites que vous viendrez, comme les autres fois, s'il ne nous arrive pas malheur. Ne pouvant nous

30 unir dans la joie, nous nous unirons dans la résignation et l'espoir.

Très ému, Ansberque acceptait ; mais Ortrude exclamait:

— Vous ferez un triste déjeuner, monsieur Ansberque ! Oîi est le temps oîi on avait de tout, et du poisson, et des légumes frais, et du bon beurre 1 Est-ce seu- 5 lement du bœuf qu'on mange encore 1 Est-ce qu'/Zr n'ont pas fait de ma belle cuisine une bauge à porcs, sauf votre respect I

— C'est vrai ; venez voir nos dégâts, Ansberque. Quand Germath avait su que ses amis avaient tout lo

perdu dans l'incendie, il leur avait offert de partager l'hospitalité précaire de leurs abris ; sur leur refus, il leur avait fait accepter, puisqu'ils n'étaient point trop mal dans leur cave, — pas mal du tout 1 je vous assure ! affirmait Ansberque, — l'essentiel en vêtements, en 15 linge, en couvertures. Comment refuser ce qu'il offrait de si bon cœur ? . . . C'était même une pensée délicate qui le poussait à montrer à Ansberque la maison, telle que le bombardement l'avait ravagée ; un mélancolique orgueil à indiquer qu'eux aussi avaient souffert : n'était- 20 ce pas la seule consolation qu'il pût lui offrir ?

On vit une face blême émerger de l'escalier du soussol ; c'était Stoumpff. Il vivait, avec sa femme et son bébé, terré dans la cave, qui lui semblait plus sûre, bien qu'elle fût terriblement humide. Germath hébergeait 25 aussi quelques ouvriers de son ancienne usine, pauvres gens sans pain ni gîte. Ils campaient dans ces ténèbres de la façon la plus hétéroclite, avec des paillasses, des meubles échappés à la destruction. Lina Stoumpff couchant sur un canapé, Stoumpff vêtu d'une pelisse de 30

fourrure du cousin en cette chaude fin d'août ; il gémissait du matin au soir, prédisant leur mort à chaque détonation. La présence d'Ansberque le stupéfia. Dans la chambre des Germath, Touragan avait passé : 5 c'était le second obus. — De Parmoire à glace en morceaux, des loques de linge s'étaient répandues ; le grand lit s'était effondré, le papier de tenture pendait : une telle intimité ainsi saccagée, tant d'habitudes, les causeries à deux, les choses qui gardent l'empreinte des

10 êtres, le lit oîi l'on a dormi côte à côte, tout cela brutalement fracassé, souillé, faisait mal à voir. Ansberque, dont le tic nerveux au coin des lèvres, le tremblement des moustaches, était revenu, dit alors :

— Mon pauvre ami, comme vous aviez raison I Cet

15 Empire, auquel j'avais tant cru, qui était ma foi, mon orgueil, le voilà qui n'est pas seulement fichu de nous défendre 1 Ah 1 mes illusions ! ... Y croyez-vous encore, à ces bruits de victoire ? Moi non I Tout craque, tout s'en va. Quand je pense aux badauds qui, avant-hier,

ao couraient vers la porte d' Austerlitz, au-devant d'un corps de trente mille hommes, s'approchant musique en tête I Des blagues, voyez-vous, des blagues, comme le reste 1 . . .

Il y avait une telle douleur dans cet aveu, un tel

25 bouleversement d'idées chères, que Germath garda le silence. D'abord, l'embrassement d' Ansberque lui avait fait un bien immense, son cœur s'était allégé de cent kilos; maintenant une sourde mélancolie lui venait à songer que ce qui avait été eût pu être : reprendraient-

30 elles aussi vivaces, les racines de leur affection ? leur

confiance renaîtrait-elle entière ? Et, sans savoir pourquoi, il redoutait quelque chose d'obscur dans l'avenir si vague. . .

Ils montaient Tescalier branlant; au-dessus de leur tête, un trou énorme montrait des hérissements de lattes, 5 le noir du' grenier, une fissure dentelée de ciel. Une porte, arrachée de ses gonds, ouvrait sur une immense pièce à demi calcinée, oîi Ton voyait des lambeaux de riches tapisseries, des faïences précieuses, des potiches rares qui n'étaient plus que tessons ; à peine, çà et là, i<» quelques fragments du cabinet d'ébène et d'ivoire pareil à de la dentelle ; quelques médailles, une lourde épée à deux mains, deux dagues, balayées comme un rebut et jetées dans un coin. C'est tout ce qui restait du musée de l'oncle Anselme. 15

Mais, ses gros bons yeux écarquillés, il parut sur le seuil de sa petite chambre d'étudiant. Il tendit la main, sans surprise, à Ansberque ; et comme s'il se parlait à lui-même :

— J'ai trop aimé tout cela, j'ai trop vécu avec ces 20 vieilleries : j'en suis puni. Cependant il y avait là de belles choses; pourquoi les ont-ils anéanties? cela ne peut être agréable au Seigneur. Mais qu'est ma perte à côté de celle qu'a faite Strasbourg! Et pourquoi tout cela, je vous le demande, pourquoi ? . . . Quelle 25 nécessité de brûler tant de merveilles, de tuer tant de gens?

Il pressa vainement son front entre ses mains, d'un geste naïf et désolé: il ne pouvait pas comprendre. Depuis son retour à la maison, depuis qu'il avait trouvé 30

son musée détruit, il vivait dans une sorte de stupeur, n'entendant pas bien ce qu'on disait, répondant de travers, ne reprenant sa lucidité qu'auprès de Charles, comme si leurs deux enfances se comprenaient. 5 Ansberque partait, et sa femme et Lise ; la longue, la bonne pression de mains entre la jeune fille et André . . . et leur regard qui ne pouvait se séparer 1 . . . Mais pourquoi, de cette entrevue si douce, de ce revoir si ardemment souhaité, conservaient-ils Tun et l'autre ime inex- 10 plicable tristesse, l'impression d'un étrange avertissement?

Le bombardement foudroyait la ville avec une froide précision, une inflexible régularité. Des chevaux tués gisaient dans les rues. Pas d'instant oli on ne vît

15 s'élancer les pompiers, tomber des passants, oh des civières ne transportassent des blessés. Au Jardin botanique, les morts s'entassaient dans une salle. Cadavres pêle-mêle, soldats, civils, femmes, enfants, confondus dans une navrante promiscuité. La citadelle achevait de

ao flamber. Le faubourg de Pierres et le faubourg National n'étaient plus qu'une carrière de gravats. On coupait, on inclinait les arbres contre le talus des remparts pour faire des blindages, derrière lesquels couchaient les misérables. Les figures sinistres se multipliaient. Des hommes dégue-

25 nillés mendiaient, menaçants. On criait à la trahison d'Uhrich, si ferme pourtant dans sa résistance, si loyal dans son patriotisme; mais on sentait qu'il eût pu faire davantage, et l'amitié protectrice, la surveillance du préfet, le compromettaient. Des âmes fléchissaient. Une

3P partie du conseil municipal, Humann en tête, venait ré-

clamer Tautorisation de s'aboucher avec Werder, afin de le prier de suspendre le feu pendant quatre ou cinq jours ; en échange on lui verserait une somme importante pour chaque jour de grâce. Uhrich s'y refusait : la démarche était peu digne, et Tennemi, prêtant à la ville l'espoir 5 d'être secourue, redoublerait son feu pour l'accabler plus vite.

— «J'ai ma mission, déclara-t-il ; je l'accomplirai jusqu'au bout.»

La révolte couvait, on s'attroupait place Gutenberg, 10 des menaces de mort s'exhalaient contre Uhrich; il armait la garde nationale. Les pompiers étaient sur les dents, les habitants, organisés en veilleurs, à tour de rôle faisaient des rondes de nuit et couraient aux incendies. Les denrées devenaient chères, la misère croissait. 15 Les journaux, le Courrier du Bas-Rhin et V Impartial du Rhin^ réduits aux détails locaux, enregistraient de longues listes de décès et les rares naissances. Cependant Uhrich lançait dépêches sur dépêches, appels désespérés au ministre : Palikao lui répondait, par la voie de 20 Schlestadt, de franchir le Rhin avec son armée et de se jeter dans le pays de Bade. Uhrich haussait les épaules.

Les rumeurs de délivrance couraient toujours ; et la foule, avide, se laissait prendre à cet étemel mirage. 25 Un jour, les bonnes nouvelles, disait-on, avaient été transmises par un agent, dans un tube de cigarette ; une autre fois, on remarquait dans les rues un soldat dont les boutons de tunique portaient le numéro d'un régiment inconnu. La fièvre battait aux cerveaux; les 30

inventions bizarres pullulaient. Des gens étaient devenus fous. La peur noire des ensevelis, des emmurés des caves s'opposait au stoïcisme morne des plus braves. Une résignation farouche soutenait le plus grand

5 nombre. On continuait d'aller sous les obus, parfois se couchant à plat, parfois s'abritant derrière un coin de porte, parfois marchant droit; l'héroïsme journalier avait ses heures ; mais Strasbourg mutilé, brûlé, écrasé, derrière ses remparts intacts, ses bastions debout, rai-

10 dissait son âme et disait :

— Je ne me rendrai pas.

La table était mise dans la sellerie, une table sur tréteaux entourée de chaises disparates. Les pêches des espaliers, les prunes du verger sur leur lit de feuilles vertes, faisaient pyramide dans les assiettes de Chine.

Aidée de Gretchen et d'Hannah, Ortrude avait trouvé 5 le moyen de rallumer le feu dans la cuisine ; elle mettait son honneur à ce que ses hôtes déjeunassent, non certes ainsi que les autres samedis, mais aussi bien que le permettaient les circonstances.

Onze heures sonnaient, et la porte de la grille s'ou- lo vrait.

— Bonté du ciel I exclama Gretchen aux aguets, ils y sont tous 1 Derrière les Ansberque, voici M. Wohlfart, voici le pasteur Gottus, et le croiriez-vous? voici M. Humblotl 15

— Soyez les bienvenus, dit Germath; remercions Dieu qui nous rassemble vivants.

— Oui, dit M. Gottus, PÉtemel nous a épargnés, et, dans une telle épreuve, ce ne sont pas seulement nos corps, mais bien nos âmes qui se rapprochent ici, liées ao en un seul faisceau, tendues dans une volonté commune. Le pain que nous allons rompre sera, je puis le dire, une communion dans la tristesse, mais aussi dans le devoir, car une seule idée nous anime: le salut de Strasbourg I 35

Alors, on s'assit chacun à sa place, et, comme les autres fois, on se regarda en souriant ; mais ce sourire était plein d'émotion : que de chemin parcouru en un mois, que de revers, que de catastrophes I En vain,

5 Mme Germath, son mari tâchaient de ramener un peu d'entrain : la gêne ne se dissipait pas tout de suite ; et il n'y avait qu'André et Lise, assis l'un près de l'autre, de parfaitement heureux.

Chacun songeait aux grands événements qui avaient

lo modifié leur vie, et chacun se sentait changé en soimême : il ne restait plus rien de la bonne sécurité d'autrefois, une alarme assombrissait toutes les âmes, et le petit Charles, à côté de l'oncle Anselme, ne se sentait pas rassuré quand il pensait à la pauvre petite Noëmi.

15 II semblait d'abord que l'on n'eût pas faim ; l'on éprouvait une pudeur à faire bonne chère en un pareil moment ; mais ce scrupule, tous l'éprouvaient assez dignement pour rassurer leur conscience : non, ce n'était pas un plaisir égoïste qui les réunissait, dans cette sorte de

20 casemate, près de la remise oîi gisait le blessé, le capitaine de tirailleurs, que son état n'avait pas permis de transporter au milieu d'eux et que Mme Germath servait elle-même.

Peu à peu les paroles vinrent d'abondance aux lè-

25 vres, quand, à l'apparition du filet de bœuf au madère, on eut versé un vieux bourgogne que Germath ne sortait qu'une fois l'an. L'espoir invincible revenait, au tournant de tous les propos, l'espoir déçu, renaissant quand même, de la délivrance.

30 — Je vous assure, dit Humblot, que le corps d'armée n'est pas à plus de vingt kilomètres ; je le sais I

— Oui, oui 1 dit Stoumpff crédule, qui venait de porter à sa femme une copieuse part de ragoût de pigeons et une autre de choucroute.

— Nous le saurons, en tout cas, — dit Wohlfart, dont le frère faisait partie de la commission municipale, — 5 car Louis et quelques autres sont résolus à demander au préfet communication de ses dépêches.

C^était le grand événement, cette création de la commission municipale. Elle remplaçait Tancien conseil dont les insignifiantes séances, sans vitalité, gardaient 10 l'écrasement du choc ressenti par la cité ; à peine si le maire le convoquait encore. Les instances de quelques conseillers avaient décidé le préfet à nommer la commission: condescendance significative; certainement l'Empire allait mal, l'édifice se lézardait. Le préfet ne couron- 15 nait déjà plus les proclamations de l'aigle et ne mentionnait plus les mots sacramentels : V Empire français. La commission, ensemble disparate, bonapartistes, orléanistes et libéraux, contenait une majorité jeune et républicaine groupée autour d'un homme de grand 20 mérite, en qui le calme et la perspicacité s'alliaient au dévouement le plus entier à la chose publique, à une bonhomie simple, à une bonté parfaite, le docteur Kiiss. L'opinion soutenait ces hommes nouveaux: leur premier soin avait été d'organiser des 25 secours aux bombardés. Déjà la mairie avait fait annoncer à son de cloche que les familles sans asile seraient recueillies au théâtre, dans les écoles communales, au château impérial. Il fallait nourrir ces mal- ^ heureux. Avec Taide de M. Zopff , la commission ve- 30

nait d'ouvrir des restaurants populaires à l'école de la rue des Tanneurs, à la halle couverte, en d'autres endroits.

Wohlf ahrt dépeignait les séances à l'hôtel de ville. A 5 la première réunion dans la grande salle du rez-dechaussée, des obus avaient éclaté contre la fenêtre. Quelques membres proposant un refuge plus sûr, le maire Humann s'était écrié, dans un patriotique désespoir, qu'il serait beau de mourir à ce poste d'honneur.

lo La séance à peine levée, un obus fracassait tout. On s'était installé alors dans le réduit des archives de la mairie.

— Vous la connaissez ? dit Wohlfart, une petite pièce sombre et voûtée ; les fenêtres sont blindées de sacs

15 de son et de matelas, des bougies éclairent la table ; on y entre par les caves, quand le bombardement l'exige. Au quartier général, constamment visé, le général Uhrich et son état-major ont dû se caser aussi sous un abri blindé.

20 — Bah I dit Humblot, à qui le bourgogne rougissait

les joues et ranimait le cœur, on peut être tué partout.

Pour lui, il avait moins peur, faisant son service aux

ambulances, encadré de voisins, s'efforçant à se rendre

utile, que seul avec sa femme dans les caves suintantes.

25 Par exemple, son rôle était parfois pénible ; la veille, il était — après le petit combat livré par le colonel Blot — sorti, avec des soldats de santé, pour enterrer les morts, mais sous le feu de l'ennemi on avait dû se retirer.

30 Wohlfart, qui faisait intrépidement le coup de feu, et

qui avait pris part à la sortie avec les deux bataillons du 87«, dit :

— Le courage, pour nous autres civils, dépend du jour, de Theure, de Tétat physique et moral. Il faut un entraînement de tous les instants, une force morale peu 5 commune pour arriver à Pimpassibilité d'un Dupetit- Thouars, d'un Exelmans. Hier, m'a-t-on conté, l'amiral marchait à la tête de ses marins, sous une pluie de bombes. Ils hésitaient. «Oh je passerai, s'écrie-t-il, vous pouvez me suivre sans danger!» A l'instant, un 10 éclat lui enlève son sabre et le fait rouler par terre. Il

se relève et poursuit son chemin ; un matelot a la tête emportée : «C'est qu'il ne marchait pas juste derrière moi,> dit l'amiral ; et il continue d'avancer.

— Oui, dit Germath, je sais combien de bravoure l'on 15 dépense dans les reconnaissances quotidiennes, dans les petites sorties ; mais le résultat, néant. L'héroïsme passif d'Uhrich ne me satisfait pas. Strasbourg n'avait pas que des murs et des canons, Strasbourg avait des hommes. 20

C'était sa plaie, ce refus d'employer neuf mille Strasbourgeois comme lui ; la garde nationale restreinte occupée seulement à intimider l'émeute. Ansberque ne protesta pas, cette fois. Il écoutait, hautain toujours, mais triste. Germath, inemployé, donnait son temps 25 aux ambulances, à la création des restaurants populaires, à tout ce qui était œuvre utile. Mme Germath, dans le cercle de ses relations et de ses connaissances, visitait les pauvres, donnait à pleines mains.

Les tartes aux quetsches apparaissaient, et Charles 50

sembla se réveiller ; la gaieté ressuscita sur son petit visage un peu maigri, pâlot, depuis cette réclusion de trois semaines. L*oncle Anselme, muet, semblait absent. Tout à coup, M. Gottus dit, et on sentit que sa pensée 5 venait de très loin :

— La Bibliothèque a été brûlée le 24 août. C'est à la même date correspondante. Tan 70 après Jésus-Christ, que le temple de Jérusalem a été incendié, et le 6 septembre Jérusalem a été prise.

10 On se regarda. L'on était le 3 ; dans trois jours ? . . . Non, certainement Tennemi n'oserait risquer l'assaut; il s'était bien résigné à entamer les travaux du siège, voyant que les habitants ne forceraient pas Uhrich à capituler. Et cependant, si proche était le souvenir des

15 horribles nuits de flammes et de la pluie de fonte que le malaise se prolongea, dans un anxieux silence. M. Germath leva son verre :

— A notre vieux et bon Strasbourg, mes amis, à notre chère Alsace, à notre France I

20 Tout le monde se leva le cœur gros, et l'on trinquait, quand Ansberque dit, d'une voix altérée :

— Oui, à la France, car elle est bien loin de nous ; Strasbourg peut sombrer, personne ne viendra le secourir. A la France ! Puissions-nous la retrouver bien-

25 tôt 1 Puisse-t-elle nous garder sur son cœur, comme une mère son enfant. A la France 1 . . . Mon Dieu, mais serons-nous seulement encore Français dans trois semaines ? . . •

Il y eut un nouveau silence ; Ansberque avait crié ce

jo que chacun n'osait s'avouer, l'obsession abominable de

tous ; mais Tentendre dire cela, à lui si croyant ! . . . Cette fois il pesa comme un froid de mort. André et Lise se regardèrent soudain, glacés ; un noir présage, une douleur aiguë, les traversaient : il leur sembla qu'un abîme allait s'ouvrir entre eux. Vertige d'une se- 5 conde 1 ... ils se souriaient maintenant, les larmes aux yeux, tandis que, silencieusement, graves comme s'ils accomplissaient un rite pieux, tous allaient choquer leur verre contre celui que Mme Germath venait de porter au capitaine blessé, et que celui-ci, avec un regard inou- 10 bliable, pâle de fièvre, élevait en un tintement de cristal contre les autres verres, tant sa main tremblait.

Les jours passèrent Sous les obus, les monuments publics, les bâtiments militaires flambaient. On avait dû évacuer la citadelle. Deux cent quatre-vingt-dix-sept 15 maisons étaient rasées ; en deux jours, plus de soixante personnes blessées. Le feu de l'ennemi, sans épargner la ville, croissait maintenant contre les ouvrages et les remparts ; et Strasbourg manquait de canonniers. Le 8, en l'honneur de la fête du grand-duc de Bade, le bom- 20 bardement fut terrible. Les tranchées de l'assaillant se prolongeaient avec rapidité, il essayait de faire brèche au bastion 1 2. Un parlementaire vint pour la quatrième fois sommer Uhrich. La viande manquant, on mangeait les chevaux. 25

Passant par des alternatives d'espoir et de désespoir selon que le mirage des fausses nouvelles avançait ou reculait, Strasbourg, de son exaltation fébrile, tombait à \m abattement morne. Une seule idée : ne pas se

rendre. Et un seul espoir : être délivré. Pas de jour qui n'enfantât sa chimère. S'il fallait en croire les réticences d'un agent du préfet, le commissaire central de police, étonnamment renseigné, l'armée de Rome

5 franchissait le Rhin à Huningue, le Prince Royal était battu à Meaux, la division Dumont arrivait à étapes forcées ; et les rumeurs de courir : rien de plus sûr ; on avait vu la dépêche, on avait parlé au messager ! Puis, de nouveau, l'horizon se rétrécissait ; on ne voyait plus

lo que le bombardement tonnant, la mort suspendue, cette mort que chacun attendait d'un moment à l'autre, avec la résignation que donnait, déjà, l'habitude d'une pareille vie.

— Oncle, disait Charles, qu'est-ce qui est brûlé dans 15 la Bibliothèque ?

C'est avec une stupéfaction immense qu'il avait appris

qu'il ne reverrait jamais tant d'objets curieux, dont la

mystérieuse provenance l'intriguait, et qui, à travers les

récits de l'oncle, avaient pris à ses yeux une existence

20 particulière, à demi réelle; à demi fantomatique.

— Tout, bien sût, petit Charles, tout est brûlé.

— Même le sabre de Kléber ? même le petit drapeau de Strasbourg, oU il y a la Vierge et l'enfant Jésus?

25 — Oui, Charles. . . Veux-tu jouer aux cartes, veux-tu que je te lise les contes du chanoine Schmid, tu sais, l'histoire du petit soldat de plomb ?

Mais Charles, dont la tête travaillait, méprisait ces distractions : il voulait savoir. Tant d'idées étranges,

50 tant de visions nouvelles le poursuivaient.

loo STRASBOURG

— C'est vrai qu'on va manger les chevaux ?

— Oui, mon petit, c'est presque aussi bon que du bœuf.

— Et quand on les aura mangés ? fit Charles inquiet, se demandant oli Ton s'arrêterait. 5

— Eh bien, dit l'oncle en essayant de rire, alors nous nous régalerons avec les terrines de foie gras ; voilà une chose que tu aimes bien I Et pense que tu es heureux, Charles, car beaucoup de gens n'ont que du pain sec, quand ils en ont 1 . . . lo

Maintenant qu'il tentait de se faire à cet effondrement de ce qui lui était si cher, à la perte de ce musée qui lui avait coûté tant d'années de patientes recherches, procuré des joies si vives de collectionneur, Anselme Germath se donnait aux malheureux : penser que des 15 êtres humains étaient forcés de se réfugier dans le grand égout, heureusement à sec, qui, passant sous le Broglie, se jette dans le canal près du théâtre 1 . . . Avec une charité naïve, il alla par la ville, détournant les yeux de ces visions qui lui faisaient trop de mal, les monu- 20 ments abîmés, les rues croulantes, Strasbourg meurtri, blessé dans toutes ses pierres. Il distribuait de l'argent, achetait des provisions, assurait un abri, tout cela furtivement, se cachant pour faire le bien, en solitaire. Chaque jour, il découvrait de nouveaux sinistres et de 25 nouvelles misères ; et il souffrait dans les êtres autant que dans les choses inertes qu'il eût voulu ne pas voir, mais qui violaient son regard et obsédaient son souvenir : ces quartiers, ces rues, ces visages, ces regards, tout cela, c'était son cher Strasbourg en détresse, et il se 30

demandait, quand éclatait sur son chemin un obus, si cet enfer cesserait jamais. Vingt fois il faillit être tué.

Un jour, revenant à la maison, il regardait marcher 5 devant lui une femme, cheveux bruns, petit panier au bras ; sa taille, sa démarche ne lui étaient pas inconnues. Passant devant la brasserie Kermer, elle saluait d'un signe de tête la grosse servante aux bras blancs, Suzel.

lo — Tiens, se dit-il, mais c'est Hannah !

Il Padmirait, pour son simple courage ; aussi brave qu'Ortrude, tandis que Gretchen préférait rester à couvert, Hannah sortait, rentrait, vaquait à son service ou à ses affaires, comme si de rien n'était. Tout à coup une

15 bombe tomba au bout de la rue. Anselme voulut crier à Hannah de se garer, soit en se couchant à terre, soit en s'effaçant dans une encoignure. La bombe éclata, et il vit la pauvre fille agiter son poignet gauche oîi ballottait, retenu par un lambeau de chair, sa main san-

20 glante. Il accourut. Hannah était très pâle, perdant le sang à pleine artère ; il lui ligota le poignet de son mouchoir serré de toutes ses forces ; à l'annulaire de cette pauvre main pendante, une main rougie par les travaux serviles et cependant soignée, une bague d'argent

25 brillait, sous le flot rouge : la bague donnée par Wilhelm le jour oli ils s'étaient fiancés. . .

Anselme soutenait Hannah, et devant cette chair mutilée, cette belle fille rendue infirme en pleine jeunesse, il se sentait triste à mourir ; une nausée lui mon-

30 tait du cœur pour tant de sauvagerie inutile.

A la maison, on s'empressait, douloureusement. Mme Germath, Gretchen, Ortrude multipliaient les soins touchants ; une révolte se crispait dans les yeux usés de la vieille.

M. Germath revenait de conduire M. Weiss, — un 5 triste bonheur voulait que le docteur fût arrivé à point : quelle chose affreuse à voir que cette amputation achevée en hâte. M. Weiss, avec un branlement désolé de sa vieille tête, s'en allait ; Germath vit accourir, aussi vite que son âge le lui permettait, M. Gottus. Il semblait 10 hors de lui :

— Mon cher ami, dit le pasteur d'une voix entrecoupée, de grandes nouvelles I . . . Voilà huit jours qu'une grande bataille a été perdue à Sedan. Le général et le préfet le savaient et le cachaient. Toute l'armée 15 est prisonnière avec l'Empereur ; l'Empire est renversé ; Paris a proclamé la République.

Ces mots accablaient Germath de leur poids formidable, le roulaient sous une avalanche. L'Empire à bas, la République debout I En d'autres temps, son cœur de 20 libéral eût battu d'une joie folle ; mais trop de désastres accompagnaient cette surprise, trop de lugubre inconnu, pour qu'il éprouvât plus qu'un allégement farouche à voir s'écrouler le régime qui avait engendré de tels revers. Et cette idée même ne le consolait pas, ne le 25 rassurait pas.

La République? Oh était l'élan de 92? Sauveraitelle Strasbourg?

— Quoi 1 dit Gottus, vous n'êtes pas plus joyeux ? Ne souhaitiez-vous pas ce qui arrive? Vous si con- 30

vaincu. . . je croyais vous réjouir en me dépêchant si fort

M. Germath secoua tristement les épaules, et, au

milieu du sourd vacarme, dans l'ébranlement acharné

5 des détonations, sous le ciel fermé, entre ces murs sans

espoir, il répondit, songeant à l'inconnu de demain, les

larmes aux yeux :

— Pardonnez-moi, voyez-vous ; mais je ne puis penser qu'à la France.

Mais qui donc avait énervé, amoindri, corrompu la France, sinon l'Empire? Il s'écroulait, tardive expiation. La République pouvait, devait régénérer la patrie. Pourquoi faillirait-elle à sa tâche ? Et Germath revécut à l'espoir: ce beau mot de République repré- 5 sentait toutes ses croyances à la liberté, à l'égalité, à la justice.

Le nouveau gouvernement n'était pas solidaire des fautes de l'ancien ; s'il était vrai que le roi Guillaume fît la guerre à Napoléon, et non au peuple français, 10 pourquoi ne traiterait-on pas? La France était assez riche pour payer les frais de la défaite. Quant à l'Alsace et la Lorraine, elles se rachèteraient par une contribution ruineuse, dussent-elles draguer tout Tor des riches et jusqu'au dernier sou des pauvres I 15

Non ! des rêves 1 . . . des rêves I Germath le savait trop I l'Alsace en chair et en os serait la rançon, quoi qu'il arrivât, de cette horrible guerre. Après cent quatre-vingt-neuf ans d'annexion française, elle retournerait à ce grand peuple allemand qui, pour l'attirer 20 plus tendrement, la souffletait et la piétinait. Alors toute sa révolte revint ; il se mura dans son idée fixe, ne pas se rendre, mourir s'il le fallait. Et il allait et venait, ce matin du 10, dans la ville, oU couraient les pompiers exténués, à travers les étemels cris : 25

— Le feu 1 ... Le feu, au théâtre ! ... Le feu, à Ta mairie I

C'est alors qu'il apprit une chose surprenante, qui le bouleversa.

5 Dans le silence des peuples, les uns ravis de nous voir infliger une si dure leçon, les autres indifférents, ceux-là apitoyés, mais se gardant de protester trop haut, une voix venait de s'élever : celle du libre petit peuple suisse. Ému des souffrances de Strasbourg, il voulait

10 les soulager. Ce qu'Uhrich n'avait pu obtenir de la dureté de l'ennemi, le départ des femmes, des enfants et des vieillards, la Suisse l'arrachait à cet impitoyable Werder. C'était l'humanité qui se dressait, qui assignait la Prusse devant le tribunal de l'histoire. Wer-

15 der cédait: demain, trois délégués des cantons de Zurich, de Bâle et de Berne, pénétreraient dans Strasbourg.

Une affiche officielle l'annonçait.

Germath apprit du frère de Wohlfart l'indicible émoi

20 de la commission municipale quand le maire, Humann, d'une voix tremblante, les mains agitées de tressaillements nerveux, avait déplié et commencé à lire la lettre par laquelle le Président de la République Helvétique annonçait l'arrivée des délégués sauveurs. Incapable

25 de poursuivre, Humann passait le pli à son secrétaire, qui reprenait . . . mais des sanglots étranglaient sa voix, à peine pouvait-il achever. Quand il eut fini, les auditeurs, blasés sur l'horreur de quinze jours de bombardement et par le spectacle de tant d'incroyables misères,

50 pleuraient : une douloureuse joie emplissait les cœurs ;

Io6 STRASBOURG

quelque chose de grand passait dans le silence attendri* Ce quç les Strasbourgeois possédaient de plus précieux, les seuls biens auxquels ils pussent encore tenir, leurs femmes, leurs mères, leurs malades, leurs enfants, leurs vieillards, tous ces faibles, tous ces innocents que la 5 mort fauchait, la République de Suisse venait les prendre sous sa garde, les abriter, les nourrir 1 . . . Ce fut, dans la ville, ime commotion profonde. Le salut entrait: pour beaucoup, c'était la délivrance ; pour tous, un réconfort. 10

Le II septembre se leva comme un jour de fête, de piété, d'espoir. Toutes les âmes frémissaient. Des affiches avaient convié la population à saluer l'entrée des délégués. Il n'en était pas besoin. Précédée du maire et des adjoints, la commission municipale se porta 15 vers la porte Nationale ; une foule énorme la suivait. Germath et ses fils, l'oncle Anselme étaient là.

Charles tenait la main de l'oncle qui, dans ses plus beaux habits, rayonnait. Non qu'il attendît rien pour lui-même ou les siens de l'intervention des Suisses, mais 20 il s'épanouissait à ce beau spectacle ; son cœur ingénu s'ouvrait à l'admiration et à la reconnabsance ; il avait répété pendant toute la soirée d'hier :

— C'est bien ! Ah I c'est bien !

Et comme réveillé de sa torpeur, pour la première 25 fois depuis longtemps, il avait rappelé à Charles les vieilles légendes, les liens d'amitié qui avaient uni Strasbourg, ville libre, aux villes suisses :

— Tu te rappelles, Charles, pour la fête de l'arquebuse, les Zurichois et leur bateau, le chaudron de riz 30

bouillant, et ce que dirent les Suisses à T Amneistre : — cEt de même que nous pouvons aujourd'hui vous porter du riz chaud encore, de même, au jour du danger, comptez que notre secours sera rapide. > 5 Oui, Charles revoyait la marmite géante conservée à la Bibliothèque et aussi, au musée de peinture, le tableau, également détruit par l'incendie, qui représentait l'arrivée du Hirsebrei à Strasbourg.

— Quand Bâle fut renversé par un tremblement de 10 terre, reprenait Anselme, c'est chez nous que se réfugièrent les familles ruinées, et Strasbourg et la République rhénane aidèrent avec leur argent les Bâlois à reconstruire leur ville. Nous avons de tout temps été de bons amis, les Suisses et nous. . .

15 — Est-ce qu'ils apportent encore du riz chaud ? demanda Charles, qui aimait beaucoup le riz au lait et qui s'inquiétait de plus en plus d'entendre dire à Ortrude que les provisions diminuaient, qu'un œuf coûtait cinq sous et soixante francs le sac de pommes de

20 terre.

— Ils apportent mieux que cela, dit l'oncle ; car déjà il voyait son petit Charles, André et sa belle-sœur sortant de leur casemates, de ces pièces oU l'on couchait tout habillé sur des matelas ; il les voyait avec Ortrude,

25 Gretchen et la pauvre Hannah, gagnant une ville paisible de Suisse, oîi ils oublieraient leurs angoisses et oli Charles reprendrait vite de bonnes joues. Mais dès que son mari avait posé la question, Mme Germath avait répondu, avec une douce fermeté :

30 — Non, je ne te quitterai pas, n'insiste pas, mon

io8 STRASBOURG

parti est arrêté. Ensemble nous avons traversé ces épreuves; ensemble, s'il plaît à Dieu, nous les achèverons. Je ne pourrais supporter Tangoisse de te savoir ici, et vous aussi, Anselme, tandis qu*à Bâle ou à Zurich je vivrais grassement. Nos enfants ont été jusqu'à ce 5 jour préservés ; il ne convient pas qu'une famille comme la nôtre se sépare.

Les instances les plus pressantes se heurtaient contre sa volonté. Mais les démarches qu'elle refusait pour elle, bien vite, il fallait les faire pour Lina Stoumpff, ic dont le bébé, privé de lait, dépérissait, pour Hannah et les autres servantes; mais Gretchen seule acceptait, ayant des cousins à Lucerne. Ortrude s'était fâchée tout rouge : — «Hé bien I donc, est-ce qu'elle s'en irait ainsi, laissant ses maîtres, une maison ob elle était en- 15 trée depuis tantôt trente ans?> Hannah non plus n'avait voulu rien entendre : — «Où est-ce que j'irais, maintenant, avec la main qui me reste ? . . .» Elle avait changé au point qu'on ne pouvait plus la reconnaître ; elle ne se résignait pas, et pleurait longuement son 20 infirmité, ou bien, farouche, restait absorbée, les yeux fixes.

André regardait de tous côtés si, dans cette foule impatiente, il ne rencontrerait pas Lise. Il souhaitait à la fois qu'elle partît et qu'elle restât. La savoir désormais 25 sauve, ne plus la voir I . . . ces deux sentiments se disputaient en lui, selon que l'égoïsme ou l'abnégation de son amour l'emportaient. Mais, — quelque parti que prissent les Ansberque, — devant la certitude de l'issue fatale, reculée de jour en jour, d'heure en heure, mais 30

inéluctable, il sentait croître cette souffrance dont rétreinte poignante Pavait déjà averti. Il devinait, il savait, bien que personne ne le lui eût dit, que la chute de Strasbourg ouvririait un drame dans leur vie. 5 Autour de lui, des murmures, des imprécations ... ; c'était la première fois que la foule entrait dans les faubourgs: on ne voyait que murs calcinés, maisons effondrées ; là oli s'était élevé le quartier le plus pauvre, le plus populeux, un désert de pierres s'étendait. La

10 porte Nationale, avec ses deux tours sombres, s'ouvrait au loin, percée à jour, criblée de brèches. Les batteries les plus proches se taisaient, mais à droite, sur tout le front d'attaque, le tonnerre du bombardement grondait.

15 La commission municipale franchissait seule le pontlevis de la première enceinte, une sonnerie de clairon retentissait dans la campagne, la seconde porte se déployait: les délégués de la Suisse étaient là. C'étaient le secrétaire d'État Bischoff, le colonel de Biiren,

20 le docteur Rœmer. Des mains se tendaient vers eux, des larmes coulaient sur les visages. Ils allaient passer outre. Humann les retint et leur parla. Il leur dit la reconnaissance de la cité :

— Oui, soyez les bienvenus, vous qui venez sauver

25 des femmes, des enfants, des vieillards. . . Rapportez à l'Europe le spectacle dont vous allez être témoins dans nos murs; dites ce qu'est la guerre au dix-neuvième siècle.

Sa voix frémit, s'éleva :

30 — Ce n'est plus contre les remparts, contre les sol-

IIO STRASBOURG

dats que le feu est dirigé, c'est contre les populations . . . ce sont des femmes et des enfants qui sont les premières victimes. Nos remparts, vous Pavez vu, sont intacts, mais nos demeures sont incendiées. Nos églises, nos monuments séculaires et historiques sont indignement 5 mutilés et détruits, et notre admirable Bibliothèque est à jamais anéantie. . . Vous pouvez dire tout cela à TËurope, mais dites également que ces cruautés, ces dévastations, ces actes renouvelés des musulmans et des barbares sont inutiles, qu'ils n'ont point dompté nos 10 courages, et que nous avons toujours été ce que nous voulons rester toujours, de courageux et fermes Français!

Le docteur Bischoff, de Bâle, répondait quelques mots : 15

— Je ne suis pas éloquent, mais les actes parleront pour nous. . .

Et le cortège reprit le chemin de la ville.

Quand il déboucha dans le faubourg, une onde électrique parcourut la foule, une acclamation partit : — Vwe 20 la Suisse/ Des mouchoirs s'agitaient, les têtes se découvraient: ce fut un élan irrésistible; les Germath, à cette âme collective, fondaient la leur. Tout à coup André, qui protégeait de son mieux, contre une poussée, Charles juché sur les épaules de l'oncle, sentit 25 une petite main saisir, serrer nerveusement la sienne. C'était Lise. Elle avait, prise à la contagion, obéi à un mouvement plus fort que sa volonté: dans ses yeux bleus brûlait la flamme subtile des grandes émotions. Mais bien vite elle s'était ressaisie. Ansberque, à côté 30

STRASBOURG m

d'elle, regardait s'avancer lentement, entre les rangs pressés, ces trois hommes qui incarnaient la pitié d'un peuple, l'humanité du monde civilisé. Il avait l'air vieilli, dégonflé de son orgueil. Il n'avait même plus

5 de colère contre cette succession de désastres, il ne voyait qu'une chose : l'Empire à bas, toutes ses croyances par terre ; il se sentait vaincu avec ce qui s'écroulait là ; la République, il n'y croyait pas ; funèbre, il contemplait l'horizon noir.

lo Avec les délégués suisses, entrait, dans la cité close, la vérité. La vérité proscrite, étouffée, déguisée. Strasbourg du coup apprenait les grands événements, les commentait avec véhémence.

Pendant que le général Uhrich recevait les délégués,

15 que la commission examinait les demandes de sortie et préparait les listes que devait ratifier le général Werder, la préfecture, menacée, faisant agir la police, essayait de ramener à elle l'opinion. Soudain se répandirent des rumeurs ; . . . ces Suisses étaient des émissaires

ao prussiens chargés, par de fausses nouvelles, de décourager la population : MM. de Bûren, Rœmer, Bischoff, des imposteurs I Ils n'étaient pas même Suisses I . . . Une fraction des habitants, crédules, s'irritait, attendait dans la cour de l'hôtel de ville le retour des délégués,

25 en ce moment chez Uhrich. Des scènes pénibles eurent lieu, des discussions violentes entre bourgeois et militaires, fonctionnaires bonapartistes et citoyens libéraux. Le préfet pérorait dans les groupes, démentant Sedan, le renversement de l'Empire, la République.

30 Quand les délégués, à quatre heures, montèrent en

voiture rue Brûlée et reprirent le chemin du camp prussien, peu de personnes les accompagnèrent ; quelques heures de plus à Strasbourg, et ces hommes, en récompense de leur dévouement, recevaient de cruelles avanies. Même le bruit courut dans la soirée qu'on les 5 avait retenus et emprisonnés comme espions.

Le lendemain, la vérité vengeresse balayait ces rumeurs. Strasbourg apprenait la révolution pacifique du 4 septembre. Quantité de maisons pavoisaient. La Marseillaise- retentissait dans les intervalles du canon. 10 De nouveaux espoirs renaissaient : mieux qu'une victoire, mieux qu'une délivrance, la République semblait promettre un avenir, sauveur, un armistice, la paix prochaine. Le pouvoir impérial, préfet, commissaire central, disparaissaient. Le baron Pron, sa démission donnée, 15 recevait un successeur provisoire, délégué par la commission municipale. Le maire, Humann, se retirait avec ses adjoints. Le docteur Kiiss assumait la lourde responsabilité de représenter la cité, entouré d'adjoints nouveaux. Sitôt reconstituée, la commission municipale ao flétr-issait, par une protestation, les individus valides qui, sans raison majeure, avaient quitté Strasbourg depuis l'ouverture de la guerre ; elle les déclarait indignes de remplir désormais aucune fonction publique.

Cette affiche recouvrit celle par laquelle le préfet, en 25 prenant congé de la population, s'était décidé à annoncer les grands événements, et celle oli Uhrich, reconnaissant le gouvernement de la Défense nationale, faisait appel au patriotisme de tous, soldats et habitants. . .

Cependant, on s'inscrivait, pour quitter Strasbourg, 30

au bureau de l'hôtel du Commerce ; dès la matinée du 1 2, quinze cents personnes réclamaient des sauf-conduits. Des négociations se poursuivaient entre les délégués suisses, le général de Werder et les magistrats munici- 5 paux. Le premier convoi devait être composé de gens ayant des ressources suffisantes pour vivre en Suisse ; puis viendraient les malades de toutes catégories. Des soldats prussiens escorteraient les voitures d'émigrants jusqu'à Rhinau ; cinquante charrettes découvertes, avec

10 de la paille au fond, transportant ceux qui n'auraient pu trouver de place.

Le 15, l'oncle Anselme et Hannah accompagnèrent Gretchen vers la porte d' Austerlitz. La servante blonde, désolée maintenant de partir, pleurait à chaudes larmes.

15 Elle devait accompagner dans la même voiture Lina Stoimipfï et son bébé, Mme Gottus et ses trois fils. Les mêmes raisons qui avaient retenu Mme Germath auprès de son mari avaient fait rester Mme Ansberque et Lise. Obstinément, elles s'étaient refusées à quitter, celle-ci

20 son père, celle-là son mari. André tour à tour s'en réjouissait et s'en désolait.

— Voyons, Gretchen, disait bonnement Anselme, n'abîme pas tes jolis yeux. Sapristi, tu devrais être contente de nous quitter I

25 — Oh 1 non, monsieur Anselme 1 ... Et les pleurs de la servante redoublaient.

Ils voyaient arriver le break qui contenait les Gottus et les Stoumpfî. Le pasteur et Stoumpff en descendirent ; ils avaient voulu rester le plus longtemps possible 30 avec les leurs. Escortée par une interminable colonne

ÎI4 STRASBOURG

de piétons, la longue file des voitures se formait, dans un encombrement hâtif. C'était un spectacle lamentable que celui de cette foule effarée se pressant, ces enfants cramponnés au cou de leur père, ces femmes sanglotant, les malades aux yeux de fièvre qui jetaient 5 autour d'eux des regards épouvantés.

Longtemps Gottus, Stoumpff, Toncle Anselme, Hannah virent s'éloigner le break chargé de femmes, d'enfants et de malles. Les têtes blondes des fils du pasteur se pressaient entre les rideaux de cuir, la robe blanchâtre 10 du bébé de Stoumpff faisait une tache claire, et Gretchen envoyait des adieux à Hannah qui, de sa main valide, agitait un mouchoir.

Quand le break eut disparu dans le flot des émigrants, ceux qui restaient là, retenus par la"nécessité ou le de- 15 voir, se regardèrent, soulagés de penser que tant de chères vies seraient sauves, navrés de rester seuls. . . Ils se séparèrent sans pouvoir rien se dire, le pasteur tirant de son côté, les trois autres revenant ensemble, le cœur si gros qu'ils étouffaient. 20

Chacun avait conscience que Strasbourg touchait à un moment suprême. Ces exodes de femmes, d'enfants, de vieillards, de malades, ressemblaient à la fuite de passagers, dans les canots lancés à la mer, du pont d'un vaisseau qui coule. Et chacun le sentait 25 aussi, il fallait rester sur le pont : c'était le devoir des hommes. Mais déjà l'ennemi se repentait de son humanité tardive. Deux jours après la première sortie des émigrants, Werder élevait des difficultés, se refusait au départ en masse. La porte une heure ouverte ne 30

fut plus qu*entre-bâillée, puis se referma. A peine, sur une cité de 80,000 âmes, si trois ou quatre mille personnes purent s^éloigner. Le bombardement reprenait plus furieux. Un parlementaire venait sommer derechef 5 Uhrich : si Ton ne capitulait pas, la destruction n'épargnerait rien, il ne resterait debout que la cathédrale : «L'attaque était entrée dans une période telle que le bombardement de la ville s'y rattachait.» Werder priait Uhrich «de préparer de nouveau les citoyens à

10 cet acteit^ résolu qu'il était à prendre Strasbourg mort ou vif.

Les grands jours du fléau étaient revenus. L'ennemi battait en brèche les remparts et démolbsait les maisons ; plus de quatre cents déjà étaient en ruine. En trois

15 coups, les artilleurs allemands tordaient la croix de la cathédrale. Les victimes augmentaient, soixante à quatre-vingts chaque jour. Six mille habitants étaient sans abri. Sous le feu formidable des batteries, les ouvrages avancés croulèrent. Aidés des campagnards qu'ils for-

20 çaient à travailler, les pionniers allemands, cheminant de parallèle en parallèle, couronnaient déjà les glacis. L'ouvrage 53 avait au saillant une brèche de trente mètres. On l'évacua et on le fit sauter. Le bastion 52 était écrasé. Pendant la nuit, l'assiégeant vint planter

25 un drapeau au saillant du glacis 44, comme pour en prendre possession ; le lieutenant d'artillerie Daarboussier sortit de l'ouvrage et Parracha.

La résistance n'était plus qu'une question de jours, bientôt d'heures. DU matin au soir, un voile de fumée

30 roulait au-dessus de Strasbourg; la nuit, de Mun-

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dolsheim, on voyait la masse noire des maisons et des monuments s'éclairer de rouge, en une transfiguration sinistre. Cependant, assurait-on, dans l'artillerie assiégeante, des soldats eux-mêmes, des officiers émus, n'avaient obéi qu'à regret. Quant au grand-duc de 5 Bade, philanthrope impuissant, il répondait à des pasteurs l'implorant au nom du Dieu de paix et de miséricorde : — €Es ist das Kriegsrecht^ es kônnU noch ûbler zugehen. C'est la loi de la guerre ; les choses " pourraient se passer plus mal encore. > 10

Par un soir humide et froid, trempé de pluie, c'était, chez les Germath, une sombre causerie entre vieux amis : Humblot, le pasteur Gottus, Stoumpff ; Wohlfart aussi était là ; il ne faisait plus partie des francs-tireurs, menacés par Werder des lois de la guerre; avec un 15 grand nombre de ses camarades des compagnies Liès- Bodard et Geissen, il avait signé son engagement dans la mobile ; une légère blessure le dispensait de service ce soir-là. Les nouvelles étaient mauvaises ; mal nourris, les soldats se plaignaient. Dans les ambulances et 20 les hôpitaux, déclara Humblot, on ne réprimait pas l'indiscipline. En vain les médecins, les élèves de l'École militaire de médecine se multipliaient, l'infection putride et la petite vérole faisaient d'effrayants ravages ; à l'hôpital militaire, la chapelle restait tendue 25 de noire, les messes de mort s'y succédaient.

— Le pire, dit M. Gottus, est l'état d'âme des basfonds : on sent s'agiter cette tourbe obscure iqui se lève aux moments de grande crise. Dans les faubourgs, des bandes sans aveu se précipitent, enfoncent les portes 30

STRASBOURG ii?

des maisons, enlèvent tout. Hier soir, j'entendais, au coin de ma rue, des gens à mine patibulaire ricaner : «Ce n'est pas trop tôt, on va piller les riches.> Stoumpff émit :

5 — Strasbourg ne pourra plus tenir longtemps.

— Qu'importe, dit Germath, s'il- tient jusqu'au bout de ses forces 1 Nous nous dévouons, nous retenons sous nos murs un corps d'armée. Nous restons le bouclier de la France.

lo Wohlfart hochait tristement la tête. On pensait déjà à capituler. . .

Et baissant la voix, il dit:

— Sans le Conseil de Défense, ce serait fait On était incrédule, il affirma :

15 — Oui, après un long entretien avec la commission municipale, Uhrich, influencé par la situation sans espoir, ému par les souffrances de la population, a rédigé une lettre pour le général de Werder, et devant son Conseil de Défense, après l'exposé des faits, il a conclu

20 que la résistance était à bout et il a remis la lettre au colonel Ducasse en lui enjoignant d'aller traiter de la reddition au quartier général ennemi. Le Conseil s'émeut, protestations violentes. Uhrich dit : — «La séance est levée. > Les membres du Conseil sortent,

25 et s'arrêtant dans la pièce voisine, discutent avec une telle violence qu'Uhrich apparaît. Les protestations, les supplications redoublent. L'amiral Exelmans déclare : — «Cette décision est prématurée, je proteste et je me retire.» Le général Barrai s'emporte: —

50 € C'est la capitulation de Baylen I . . .> Le lieutenant-

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colonel du génie Maritz éclate en sanglots, implore Uhrich. Le colonel Blot refuse de s'associer à la décision prise : — cSon régiment a bien souffert, mais est prêt à se battre encore.» Le colonel Ducasse, en vrai soldat, «se déclare prêt à exécuter les ordres, mais ce 5 sera la mort dans Tâme : on peut encore lutter, on le doit ; le règlement exige qu'il y ait au corps de place une brèche praticable. . . La résistance immobilise plus de 60,000 Allemands. Il demande le registre des délibérations pour y inscrire son vote : la défense à 10 outrance I» Uhrich ébranlé répond : — «Les larmes du lieutenant-colonel Maritz et la protestation correcte du colonel Ducasse me touchent plus que toutes les violences que je viens d'entendre. Alors, messieurs, vous pensez que nous pouvons encore lutter ?» — «Oui I 15 Oui I» Uhrich : — «Cela suffit. Colonel Ducasse, rendez-moi ma lettre, la défense continuera et nous ne mettrons bas les armes que lorsque vous me direz tous que tout est fini I»

A travers la voix incisive, les gestes sobres de 20 Wohlfart, chacun entendait, voyait la scène. Il était trop certain que la commission municipale, par pitié des misères de la ville, souhaitait en finir. La veille, tous ses membres, quarante-cinq, moins deux protestataires, Mallarmé et Lipp, avaient exprimé au gouverneur 25 le vœu qu'on négociât avec l'ennemi.

Uhrich, mieux inspiré cette fois, répondait : certes, il était cruel de voir souffrir à ce point les habitants ; mais l'exemple donné ne serait pas stérile : Toul, Verdun, Montmédy résistaient encore. Paris, qui couvrait 2P

STRASBOURG ti9

de fleurs la statue de Strasbourg sur la place de la Concorde, s'inspirerait de ce grand exemple pour vaincre. . . Il ajoutait: c Strasbourg, c'est l'Alsace; tant que notre drapeau flottera sur ses murs, l'Alsace sera française ;

5 mais Strasbourg tombé, l'Alsace deviendra fatalement prussienne.> — Il demandait encore un peu de patience, de noble et courageuse résignation.

— Il a raison 1 cria Germath.

Mais, si tout le monde le pensait, il fut seul à le dire ;

lo un morne silence régnait.

Le lendemain, on ne s'entretenait que de l'arrivée du nouveau préfet, Valentin, et de son odyssée héroïque.

On savait bien que le gouvernement de la Défense nationale l'avait désigné pour remplacer le préfet de l'Empire ; mais le moyen de croire qu'il pourrait percer 5 les lignes, pénétrer dans la ville ?

— Je ne l'aurais jamais cru, disait M. Germath,

La famille était groupée autour du déjeuner, une daube de cheval entourée de pommes de terre.

Il reprit: 10

— Et je savais pourtant Valentin un homme énergique. C'est un enfant de l'Alsace; te rappelles-tu, Anselme ? en 49, le Bas-Rhin, à la presque unanimité, l'a élu représentant du peuple à l'Assemblée nationale. 15

— Oui, dit l'oncle ; mais mange donc, Charles ; tu n'as donc plus jamais faim ?

Le petit, plus pâlot, ses bonnes joues complètement fondues, fit la moue. Il avait retrouvé son appétit quand, selon la prédiction de l'oncle, on avait mangé 20 les terrines de foie gras ; mais ce cheval, était-ce un cheval de bois, pour être si dur ?

André passionnément écoutait son père conter les tentatives, la réussite de Valentin. Elles tenaient du roman, et resteraient dans l'histoire. 25

STRASBOURG 12 î

— Ecoute, Charles, dit Mme Germath, c'est beau et c'est vrai.

Elle portait sur ses traits paisibles l'animation de cette lutte contre tant d'obstacles : l'habileté, l'audace 5 de cet homme traversant seul une armée.

— Il a risqué vingt fois sa vie, dit Germath. Muni d'un passeport américain, il essaie de gagner Strasbourg par le côté sud. Une patrouille l'arrête, au bout de quinze heures le relâche. Il veut entrer par l'IU dans

10 la forteresse ; on l'arrête, on l'expulse encore. Il se décide à se rendre à Wissembourg. Tout le monde se fait son complice ; les femmes, les enfants le guident ; déguisé en paysan, il passe au milieu des lignes ennemies, couche dans la maison oh Werder et son état-major

15 prennent leur café, parlent devant lui du «fameux Valentin> et de leur bonne garde. Il s'installe dans une des dernières maisons de Schiltigheim,tout près de notre pauvre usine. Pendant plusieurs jours, il observe les tranchées et les manœuvres des soldats, saisit son mo-

ao ment, s'élance; un cri, des coups de fusil I A plat ventre dans des champs de pommes de terre et de maïs, il rampe sous les balles, atteint les bords de l'Aar, en avant de la lunette 57, et se jette à la nage. Il s'embarrasse dans des herbes, rebrousse chemin, se rejette à

25 l'eau, et après avoir inutilement appelé la sentinelle au bord du fossé, il atteint l'autre bord, il s'élève péniblement au sommet du parapet et se dresse en criant : — France I Des coups de fusil lui partent dans la figure, un vieux zouave le couche en joue ; un caporal rabaisse

30 l'arme: — c Ne tirez plus, vous voyez bien qu'il est seuil»

— Voilà un homme I dit Ortrude, qui écoutait en desservant.

Germath reprit :

— On Ta enfermé dans un des pavillons du jardin Lipps ; il était trop tard pour l'introduire dans la ville. 5 Ce matin, à six heures, on le conduit au quartier général ; Valentin dit : — «Annoncez le préfet du Bas- Rhin. > Il tire de sa manche déchirée le décret qui le nomme, et le tend à Uh'rich.

— Quel malheur qu'il arrive si tard, dit Mme Ger- 10 math. Une énergie pareille, plus tôt employée, eût pu faire de grandes choses.

Mais que pouvaient des hommes de cœur, à présent, sous cette grêle de feu et de mort qui ensevelissait tout ? En vain, dans les quatre arondissements de la défense, 15 sous les ordres du lieutenant-colonel Rallet, du colonel Petitpied, du colonel Blot, du contre-amiral Exelmans, fantassins du 87^, mobiles, douaniers, marins, s'étaient battus intrépidement; en vain les canonniers se faisaient tuer sur leurs pièces démontées, en vain les em- 20 brasures ruinées, les parapets à bas, passait-on les nuits à relever les sacs de terre autour des canons, l'ennemi, d'heure en heure, approchait. Ses gros mortiers de siège faisaient d'affreux ravages. Des trains spéciaux, vingt wagons par jour, apportaient, du fond des forteresses, 25 l'énorme quantité d'obus, de shrapnells et de bombes. Plus de 180,000 projectiles avaient déjà accablé la ville et les remparts; les bastions 11 et 12 étaient battus en brèche; cinq ouvrages, successivement abandonnées, s'égrenaient comme les perles d'un collier dont le fil est 30 rompu.

La commission municipale avait fait, au nom des souffrances de la population, encore une tentative auprès d'Uhrich. Il avait répondu :

«La loi militaire me domine et il est de mon honneur 5 de lui obéir fidèlement.»

Il ajoutait :

«Les événements marchent. . .>

Et chacun se sentait emporté par leur courant terrible.

10 Les heures, les minutes étaient interminables. Les âmes les plus vibrantes se blasaient. La vie devenait Texception, la mort la règle; on s'y faisait. Chose navrante, on s'habituait. L'ami auquel on avait serré la main disparaissait, qu'y faire ? on ne s'affligeait même 15 plus : oli aurait-on trouvé encore des larmes ? Dans les caves humides, d'innombrables emmurés attendaient passivement leur dernière heure. Les faibles mouraient, veillards et petits enfants.

Ceux qui gardèrent leur âme intacte jusqu'au bout 20 furent grands. Ils allaient, ceux-là, dans les rues éboulées, s 'arrêtant, se garant de l'obus, souvent pâles, le cœur battant, la chair en révolte contre l'esprit qui la menait, d'autant plus braves. Et ce n'étaient pas seulement des militaires endurcis à l'épreuve, mais de 25 simples bourgeois, des femmes, des gamins. Humblot s'était raffermi, Stoumpff osait s'aventurer, Charles avait oublié Noëmi et le vacarme lui semblait maintenant tout naturel ; il disait, aux explosions soudains :

Boum I N'est-ce pas, maman, nous ne nous rendrons 30 pas?

Anselme, certains soirs, reprenait son violon, et pendant des heures jouait du Beethoven ; quand la rumeur de l'ouragan était trop forte et étouffait la plainte de Parchet, Mme Germath et son mari se penchaient et tendaient l'oreille. Cette voix ardente s'exhalait comme 5 une âme, et rien qu'à l'entendre, une atmosphère meilleure s'établissait : on oubliait le présent, on vivait dans le passé ; les tristes murs de ces casemates disparaissaient, faisaient place aux boiseries du vieux salon. On revoyait tant de bonnes soirées familiales, sous la 10 lampe; alors la paix régnait; on s'était tout le jour promené dans la campagne, le ciel était transparent, les verdures décolorées par septembre palpitaient, baignées de lumière, au-dessus des eaux vertes ; les hirondelles s'assemblaient, les brouillards du matin et du soir pré- 15 sageaient l'automne ; il s'exalait de la splendeur des champs et des bois un rayonnement d'une joie et d'une mélancolie infinies. . . Voilà ce qu'évoquait le violon d'Anselme, le bonheur évanoui, les beaux jours disparus ; car l'avenir, qui eût osé y songer ! . . . 20

André, sombre, écoutait sans se lasser la voix gémir, chanter, prier. Elle était l'écho de son cœur malade, et il éprouvait une singulière angoisse à suivre sur le bois sonore le dessin fugace de l'archet montant,, descendant en houle de sons tendres ou graves. Certains 25 soirs, au lieu de se hasarder dans les rues de ténèbres et d'aller passer une heure auprès de Lise, dans la cave oli, avec sa mère, elle était blottie, il lui arriva de rester là, les coudes sur la table et le menton entre ses mains, rêvant profondément. Cependant, ce n'était ni la pa- 30

resse ni la prudence qui le retenaient ; ce n'était pas non plus Tennui de ne pouvoir entretenir Lise en particulier.

Lise! Dieu, s'il Taimait pourtant 1 Quel désespoir 5 quand il avait cessé de la voir, quelle exaltation quand il l'avait sauvée, quelle extase à se retrouver ensuite, à se dire que le mauvais cauchemar s'^effaçait, qu'il renaissait à la vie, à l'avenir !

L'avenir ? . . . Mais quel avenir ? En serait-il un pour

10 eux . . . est-ce que ce terrible présent n'absorbait pas tout? Si égoïste, si passionné, si fervent que fût son amour, quelque chose de plus grand s'imposait à lui en ce moment, l'écrasait : le malheur de sa patrie. Il y a quinze jours, son amour pour Lise l'occupait plus

15 que le deuil public ; il se révoltait parce que Lise pouvait être tuée; il s'indignait de ce qu'ils ne pussent librement, paisiblement jouir de leur belle jeunesse : il maudissait cette guerre qui lui était étrangère. . . Que se passait-il donc en lui, pour qu'à présent les catas-

20 trophes nationales l'atteignissent au plus intime de ses nerfs et de sa moelle, pour qu'il souffrît à plein cœur de toutes ces souffrances, non plus parce qu'elles menaçaient Lise et lui seul, mais parce qu'elles frappaient tant d'êtres innocents ? Identifié au péril de la cité, il se

25 sentait lié par mille fibres saignantes à Strasbourg, à l'Alsace, à la France ; déjà, il avait éprouvé cela, le jour oîi il s'était promené avec son père hors des murs, ce jour oîi toutes les traditions, les coutumes, le passé de Strasbourg et de ses rues étaient remontés en lui, ce

comme il Réprouvait davantage aujourd'hui! Enfant hier, homme à présent, il avait en quelques jours mûri, dans cette serre de feu. Oui, il aimait autant Lise, plus complètement, plus sérieusement peut-être, mais non de la même manière. Tout le romanesque qui auréolait 5 sa tendresse s* était dissipé, il voyait en face la réalité : et il lui semblait que leur amour, si beau, si sincère, si grand fût-il, était peu de chose, un pauvre sentiment individuel, à côté de tous les violents remous d'âme qui bouillonnaient en eux par ces heures cruelles. L^autre 10 soir, près de Lise, il Pavait ressenti de façon douloureuse. Ils n'avaient pu parler d'eux, ils se sentaient absents d'eux-mêmes; leurs pensées s'élevaient vers cette immense affliction qui les enveloppait, vers tous ceux qui souffraient dans leur chair et dans leur pensée ; 15 ces silences inexprimables, ces courts propos de détresse les avaient pénétrés alors d'une rêverie poignante, au bout de laquelle ils s'étaient réveillés, regardés comme deux êtres chers que sépare un large fossé, et qui se tendent les bras, et ne peuvent se rejoindre. . . 20

Puis, il chassait ces idées: Dépression? abattement? . . . Oui, ils ennoblissaient leur passion de la douleur de tant d'êtres ressentie, partagée par eux; mais est-ce que vraiment ces grands désastres pouvaient prévaloir contre leur amour, et en quoi leur amour fai- 25 sait-il tort à ce qu'ils devaient à la patrie ? Pourquoi eussent-ils eu honte de s'aimer ? N'était-ce pas le moment au contraire de se serrer cœur à cœur, sous la mort suspendue ?

Le violon d'Anselme chantait toujours. . . 30

Le 24 vint. Strasbourg était investi depuis sept semaines et s'écroulait d'heure en heure. Aux deux côtés de la porte de Pierres, le mur du corps de place s'ouvrait. Des lunettes 52 et 53, les mortiers et les 5 canons faisaient brèche à l'enceinte : on pouvait distinguer, dans la ville, le tonnerre sourd du projectile éclatant contre la maçonnerie et la pulvérisant. L'assaut s'apprêtait. L'assiégeant préparait des radeaux de tonneaux, des fascines chargées de pavés. La ville serait

10 bombardée avec des obus incendiaires (mit Brandgranaten), par toutes les batteries à la fois ; les Poméraniens, que Werder appelait les turcos de Prusse^ précéderaient les colonnes d'attaque. Une fois lâchés, on ne pourrait plus les retenir. Toutes les horreurs d'une

15 ville à sac se verraient alors.

Le grand-duc de Bade intervenait. «Comme bon voisin de l'Alsace et surtout de Strasbourg,» il écrivait . à Uhrich d'écouter «la voix d'un prince allemand qui combattait pour la gloire de sa patrie, mais, néan-

ao moins, connaissait son devoir envers Dieu, devant lequel il n'y a qu'une vraie gloire : l'amour des frères.» Le général avait fait son devoir ; pourquoi attendre la prise certaine de Strasbourg, sachant qu'elle «coûterait cher à sa garnison et que les suites pour cette pauvre ville

25 seraient bien plus funestes encore» ?

Uhrich répondait en «citoyen de Strasbourg», titre d'honneur que lui avait conféré la ville. Malgré sa pitié «pour les ruines qui l'environnaient, pour ces hommes inoffensifs, ces femmes, ces pauvres enfants qui

30 tombaient frappés par les boulets et la mitraille», il ferait jusqu'au bout son devoir.

Notre artillerie succombait, démontée, éteinte. Le rempart n'était plus tenable que pour des hommes isolés. Les parapets des derniers ouvrages avancés, ceux du corps de place, étaient rasés. Il n'y avait plus sur le front d'attaque une pièce en état de faire feu. Il 5 ne restait pas un abri pour masquer les troupes qui repousseraient l'attaque des brèches. La garnison surexcitée, dispersée, n'était plus dans la main des officiers. Le colonel Blot était blessé, Dupetit-Thouars blessé. Le 27, le directeur des fortifications et le chef du génie 10 vinrent prévenir Uhrich que la brèche du bastion 11 était praticable : l'assaut pouvait être donné le lendemain, le soir même ou dans deux heures ; on était à la merci de l'ennemi.

Il était cinq heures du soir. Germath et André en- 15 tendirent des rumeurs dans la rue ; ils sortirent. Tout le monde courait, gesticulant. Arrivés devant la cathédrale, ils virent flotter le drapeau blanc.

— La capitulation 1 disaient les uns. — Non, répondait-on, c'est un drapeau de la convention de Genève ! 20

— Mais il n'a pas la croix rouge ! . . . — Si, si, c'est la capitulation ! . . .

Des gens l'affirmaient, on interrogeait les officiers. Toute la population dégorgeait des rues, s'amassait aux places publiques. Les Germath, dans un flot d'hommes, 25 se ruèrent à l'hôtel du Commerce. Un officier avait annoncé une suspension d'armes. Un silence solennel pesait sur cette fourmilière humaine : la grêle de feu s'était ^.rr^t^Q^ Le silence subit était impr^jon-

— Ah I fit Germath, étreignant le bras de son fils, je donnerais tout pour entendre encore le canon !

Dans les groupes, des imprécations éclataient. Le maire avait été vu, les larmes aux yeux, déclarant que 5 la ville venait d'être rendue. Des officiers étaient partis au galop, on attendait leur retour avec une impatience exaspérée ; on maudissait Uhrich ; des jeunes gens voulaient enfoncer la porte de la cathédrale et arracher le drapeau flottant au-dessus de ces têtes hurlantes.

10 Des coups de fusil partirent vers la flèche. Le rappel battait. Les francs-tireurs parlaient de sortir ensemble et de se faire tuer. Quand le maire traversa la place Gutenberg pour se rendre au quartier général, des clameurs retentirent: «Mort au maire 1 mort au gouver-

15 neur 1 mort aux traîtres h Le général, les membres de la commission furent entourés, menacés. A la préfecture, Valentin réussit à grand'peine à calmer Témeute. Parmi les plus exaltés, beaucoup, pâles de l'obscurité des caves, étaient de ceux qui la veille consentaient à

ao se rendre : les timides devenaient enragés. Les femmes , surtout, qui avaient tant souffert, étaient les plus indignées. Et tous ces désespoirs sincères et ces fureurs tardives faisaient la base du formidable concert de gémissements et de malédictions qui s'élevaient de

25 Strasbourg en ruine. Vaines convulsions de l'agonie 1 . . . Les baïonnettes de la garde nationale apparurent, des bataillons se massèrent. La foule reflua.

Germath et André retrouvèrent Stoumpff et Humblot frénétiques, Gottus et Wohlfart navrés ; aucun d'eux ne

30 put parler et leurs regards mêmes se détournèrent;

Ansberque les aperçut de loin, mais il évita de se mêler à eux : il souffrait trop et s'écarta.

L'agitation populaire se calmait. La nuit tombait.

Les rues bourdonnantes peu à peu devenaient désertes. Les factionnaires se promenaient de distance 5 en distance; seul, l'affreux silence pesait plus lourd d'heure en heure.

Strasbourg avait vécu.

Cette nuit-là, la dernière pendant laquelle Strasbourg fut français, Germath, sa femme, son frère et ses fils firent le pèlerinage de ces rues et de ces ruines auxquelles tenait leur vie entière: souvenirs d'enfance,

5 émotions graves. C'est à Strasbourg qu'ils étaient nés, à Strasbourg qu'ils avaient enterré leurs vieux parents, à Strasbourg qu'André et Charles étaient venus au monde. Ils ne connaissaient rien d'aussi beau que cette noble ville oîi l'existence était si simple et si douce.

lo Elle était pour eux le meilleur de la patrie.

Il leur semblait qu'on leur arrachait le cœur, en les arrachant à la nation dont le sang depuis bientôt deux siècles coulait dans leurs veines, dont la pensée vivifiait la leur. Car maintenant enfin, maintenant seule-

15 ment, l'irréparable, l'irrévocable, écartés de toute leur épouvante, de leur incrédulité, de leurs illusions désespérées, de leur stoïque énergie, s'imposaient, avec une cruauté d'évidence. Demain le drapeau allemand flotterait sur les remparts, des soldats allemands rem-

20 placeraient les soldats français, la langue qu'ils entendraient ne serait plus qu'allemande. Cette liberté dont ils jouissaient, et qu'ils trouvaient incomplète sous l'Empire, il ne l'auraient plus. La République chère à leur foi régnait, mais non pour eux. La France, ils la

25 perdaient au moment oîi elle devenait libre, et eux escla-

ves. Cette pensée amère leur noyait l'âme d'une détresse telle, qu'elle semblait dépasser toutes les souffrances humaines. Ils pleuraient Strasbourg germanisé plus qu'ils n'eussent pleuré im mort aimé ; leur deuil était accru de celui de la cité entière, et cette douleur 5 collective faisait de leur désespoir individuel quelque chose de si noir et de si poignant qu'ils sentaient les affres de ceux qu'on enterre vivants.

Des membres de la commission municipale faisaient des rondes dans les différents quartiers. Les Germath 10 se joignirent à Wohlfart, qui accompagnait son frère Louis. Ils portaient, les uns et les autres, de tristes falots, de pâles lanternes, et silencieux, buttant dans les ténèbres, ils allaient comme en un trajet de funérailles; et c'est bien la dernière image de Strasbourg 15 français qu'ils convoyaient ainsi. Demain ils ne verraient plus ces monuments, ces rues avec les mêmes yeux. Entre le passé et l'avenir, le présent s'abîmait en cette minute vacillante.

Ce qu'ils voyaient rendait leur angoisse plus cuisante ; 20 ces rues désertes, ces places où stationnaient des groupes de gardes nationaux, le drapeau blanc de la cathédrale que le vent agitait dans le ciel, les faubourgs sinistres, une mer de ruines sous la lune. Les arbres des remparts levaient des branches de gibet, déchiquetées, 25 spectrales. L'horizon était rougi par les feux de victoire de l'ennemi : l'écho lointain de ses musiques, de ses lieds, avait longtemps retenti. Cela seul était affreux, il y avait pire : c'était les plaintes étouffées, les lamentations de femmes et d'enfants s'élevant des berges 30

du canal, le murmure nocturne de toute cette popidace désespérée qui avait cherché un refuge derrière le mur du quai et sous des poutres amoncelées : dix mille malheureux sans lit ni toit campaient ainsi çà et là, dans

5 une promiscuité de troupeaux. Et par-dessus tout, le silence des remparts, canons, fusils, clairons muets, le silence de la ville, l'insomnie, l'agonie sourde de ces quatre-vingt mille âmes, — ce silence inouï, stupéfiant, de cimetière, cette paix lugubre, après quarante jours

10 de tonnerre. . .

Quand les Germath, harassés de fatigue, ivres de désolation, étaient rentrés chez eux, — Anselme portait sur son dos Charles engourdi de sommeil, — ils avaient trouvé, au coin d*un feu allumé par Ortrude

15 dans la chambre des Haffner, Ansberque, sa femme et Lise.

Eux aussi succombaient d'horrible détresse. Eux aussi n'en pouvaient plus de souffrir. Fuyant leur cave malsaine, sans abri, avides de respirer l'air glacé de la

ao nuit, ils étaient venus d'instinct chez leurs plus vieux amis, ils étaient venus pour être moins seuls, pour pouvoir, près de cœurs fraternels, pleurer à leur aise. Mornes, ils regardaient flamber, dans la cheminée, des débris de meubles et de poutres.

25 Stoumpff aidait Ortrude à réinstaller sommairement la maison; Hannah tenait compagnie au capitaine blessé, une bougie sur une table, entre eux, éclairant leur navrant silence d'infirmes.

Funèbre veillée, prolongée jusqu'à deux heures du

30 matin, paroles rares, silence oppressés. Mme Germath

avait couché Charles, écoutait avec inquiétude le souffle agité du petit. Elle contemplait le cerne bleu de ses paupières, son visage creusé, elle formait le vœu, dans son cœur de Française, qu'il se souvînt 1 . . . Oui, que toute sa vie le poursuivît le^souvenir de Noëmi écrasée, 5 de Strasbourg rouge d'incendie et retentissant d'explosions, que les privations, les larmes de ces heures sombres ; que cette dernière promenade dans le froid de tombe de Strasbourg vers les ruines éclairées de lune, restassent gravées en lui à jamais I 10

Elle entendit des sanglots rudes, et, pénétrant dans le salon, vit, étendu sur une chaise longue, l'officier blessé. Il pleurait comme un enfant, à l'idée que demain les Prussiens verraient son impuissance et sa misère. Sa vieille poitrine suffoquait, et les larmes qui 15 coulaient sur ses joues faisaient mal à voir. . . Hannah à l'écart pleurait silencieusement

Que dire, que faire ? Mme Germath eut un geste découragé : elle ne pouvait consoler personne et personne ne pouvait la consoler. Elle passa. 20

Ansberque parlait :

— Vous rappelez-vous, Germath, mes illusions? Dans quel abandon nous a-t-on laissés. Seuls, comment ne pas succomber? Ceux qui crient à la trahison, les patriotes de la dernière heure, iront voir demain les 25 remparts, ils ne trouveront plus ni batteries, ni parapets, ni chemins couverts, rien que des canons démontés dans un chaos de terre, et la brèche qui croule sous les pieds. . . Du moins nous avons fait notre devoir jusqu'au bout, tous. 30

Germath hochait la tête : plus courageux, non, on n'avait pu l'être, mais plus audacieux, plus inventifs, plus actifs, oui, cent fois oui I Strasbourg s'était défendu comme au vieux temps. Point d'occupation pré- 5 alable des positions défendables; point de grandes sorties ; que n^ avait-on armé les citoyens ? Voilà par quoi Uhrich, si chevaleresque et si brave, avait méconnu la grandeiur de son rôle, n'avait pas tiré parti de toutes les ressources.

10 A cette heure même s'élaborait, à Kœnigshofïen, la convention fatale. La commission municipale attendait avec anxiété de connaître les clauses débattues entre les fondés de pouvoirs de Werder et les émissaires français, le colonel Ducasse et le lieutenant-colonel

15 Mengin. A deux heures et demie, ces deux vaillants officiers apposaient, le cœur brisé, leurs signatures sur l'acte suprême qui remettait Strasbourg à l'ennemi. A huit heures du matin, la garnison évacuerait la citadelle, la porte d'Austerlitz, là porte Nationale, et ces points

20 seraient occupés en même temps par les troupes allemandes. A onze heures, soldats français et mobiles sortiraient avec les honneurs de la guerre et déposeraient leurs armes, prisonniers de guerre. Les gardes nationaux et francs-tireurs resteraient libres en signant le re-

25 vers ; même latitude, en désignant une résidence, était laissée aux officiers et assimilés. Le colonel Ducasse avait demandé que Strasbourg ne fût frappé d'aucune contribution, qu'on respectât la Banque de France, la caisse municipale et les caisses d'épargne. Uhrich

30 avait réclamé de Werder, pour les habitants, la vie et les biens saufs, avec le droit de s'éloigner.

Werder s'était engagé à «guérir les plaies de la ville.»

André et Lise, à Técart, causaient bas. Lise avait son regard de flamme bleue, et maigrie, pâlie, semblait devenue presque une autre Lise. André recherchait 5 sur ses traits délicats le charme flou, la grâce frêle d'autrefois ; ils avaient fait place à un air de volonté douloureuse et d'angoisse révoltée. Ses paupières étaient rouges, et par moments des larmes lui jaillissaient. Elle ressentait à fond l'horreur de cet instant ; en elle 10 aussi, cette série de catastrophes avait déchiré l'âme enfantine qui l'animait; de cette épreuve elle sortait femme. A sa tendresse pour André, toujours pure, toujours intacte, s'ajoutait une immense passion pour Strasbourg vaincu, pour la France mutilée. Autrefois 15 elle les aimait si naturellement que l'idée de leur vouer un culte ne lui venait même pas ; elle respirait, joyeuse, l'air du pays, goûtait son soleil, son ciel, ses moissons heureuses, mais le glas de la patrie n'avait pas sonné à ses oreilles ; elle ne soupçonnait pas le bouleverse- 20 ment qu'apportait en elle, déjà, cette alternative affreuse : perdre Strasbourg, ou bien perdre la France I L'inconnu redoutable l'enveloppait, autrement sombre, autrement cruel que ce jour de Frœschwiller oîi ils avaient perçu, dans l'atmosphère d'orage, la menace d'un invi- 25 sible péril.

Oui, quel sort leur serait fait ?

N'allaient-ils pas déjà se séparer ? Sans doute M. Ansberque, ayant pris part avec le grade d'officier à la défense, serait considéré comme prisonnier de guerre ? 30

En ce cas, sa femme et sa fille l'accompagneraient en Allemagne. Pour des semaines, pour des mois ? . . . Quelle obscurité ! . . .

— Lise, murmurait passionnément André, je vous 5 aime plus encore ; vous êtes tout pour moi, à présent.

Ditesrmoi que vous ne m'oublierez pas, dites-moi que, moi aussi, je vous suis nécessaire. . .

Elle répondait :

— Oui. . .

10 — Lise, vous rappelez-vous comme l'avenir s'ouvrait facile et beau pour nous? Nous n'avions qu'à nous laisser vivre et qu'à attendre notre bonheur. Mais nous reconstruirons notre nid, et peut-être, d'avoir souffert, notre tendresse sera-t-elle plus sûre, plus grave et meil-

15 leure.

Elle répondait:

— Oui. . .

Et sa voix faible semblait lointaine.

Il y avait entre eux quelque chose dont ils ne par-

» laient pas, dont ils n'osaient, dont ils ne pouvaient parler: c'était comment, oîi, ils rebâtiraient sur les ruines. Alsaciens toujours, mais de quel côté de la frontière ? . . . C'était là une porte d'ombre qu'ils évitaient de pousser, de peur qu'elle n'ouvrît sur une fosse

25 béante ; et de là venaient, ils le savaient bien, l'étrange avertissement, le sourd malaise qui les avaient élancés, dans la joie de se retrouver. Chaque famille allait se diviser, Strasbourg allait se vider de la moitié de son sang, l'Alsace, retranchée vive de la mère patrie, verrait

raient sur le sol natal, prisonniers volontaires ou par la force des circonstances, des intérêts; les autres, émigrants, s'en iraient vers la France, ou plus loin encore, vers des contrées par delà des mers, sous des cieux inconnus. . . 5

Séparés par tant d'idées, réunis par le malheur, qui sait ce que leurs parents décideraient, comment ils envisageraient leur mission de chefs de famille, leur devoir patriotique ? Qui sait si des obstacles plus redoutables que ceux qu'ils avaient rencontrés n'allaient 10 pas se dresser entre eux ?

Leur amour 1 . . . Sans doute I leur amour était grand, fidèle, ardent ; mais ils étaient l'un et l'autre sous le coup de fatalités plus puissantes que l'amour ; un fléau s'abattait, qui ravageait tout. La vie d'un peuple, la 15 durée de sa race était en suspens, des milliers et des milliers de morts pourrissaient en terre ; combien de mères, de veuves, de fiancés désolés ? Ils étaient des brins d'herbe dans la tourmente.

Cependant la nuit avançait. Mme Ansberque s'était » assoupie dans un fauteuil ; Germath consulta l'heure : ils ne pouvaient s'en retourner, ils n'avaient qu'à reposer ici quelques heures, en attendant le réveil. André apportait un châle, retendait sur les genoux de Lise. Longtemps, retiré avec les hommes dans la pièce voi- 25 sine, il contempla le visage de la jeune fille à demi éclairé par une bougie et à demi noyé d'ombre. Elle ne s'endormait pas, regardait fixement devant elle. Et André souffrait de la voir ainsi, perdue dans une pensée unique. Peu à peu il sentit que sa vue se brouillait, sa 30

tête pencha contre le dossier dû fauteuil : il apercevait encore Lise, mais moins nettement, comme si la clarté répandue sur son visage faiblissait et qu'elle appartînt de plus en plus à l'ombre. . .

5 Dès sept heures du matin, Strasbourg, en habits de deuil, était debout. Les Germath et les Ansberque se serrèrent la main, et se quittèrent ; ils en étaient au point où la douleur ne se partage plus et veut s'isoler, farouche.

lo Deux affiches couvraient les murs. Uhrich disait adieu à Strasbourg, remerciait les habitants et les soldats, mobiles, marins, douaniers, pompiers, médecins, élèves de l'école militaire de médecine, tous ceux qui s'étaient dévoués, tous ceux qui avaient souffert. Le

15 maire, Kiiss, invitait la population à la résignation ; tout acte agressif entraînerait de terribles représailles, les maisons rasées, les habitants passés au fil de l'épée . . . Le grand citoyen qui avait écrit en pleurant ces lignes, lui aussi allait poursuivre son calvaire. Accompagné

20 de deux membres de la commission municipale, il se rendait à Mundolsheim, afin de recevoir les instructions du vainqueur. Mais le général de Mertens, le nouveau commandant de Strasbourg, était déjà parti avec son état-major à la rencontre des troupes françaises : un de

25 ses aides de camp remettait les ordres à M. Kiiss. Quand il rentrait, Strasbourg était à l'ennemi.

Dès huit heures, les portes s'étaient ouvertes aux détachements allemands. Ils occupaient en force la citadelle et son amas de décombres, les remparts de l'hô-

30 pital, d'Austerlitz et du faubourg National. La foule,

de loin, les contemplait, le désespoir et la rage au cœur.

Les détachements français étaient venus, tambours et clairons en tête, se réunir sur la place Kléber. La garde nationale et les francs-tireurs, convoqués par le 5 rappel, avaient déposé leurs armes. Déjà les rues et les places étaient pleines de débris de sabres et de fusils jetés par la garnison ; des gamins se promenaient chargés de cartouches, des gens avaient, pour canne, des baguettes de fusil. A l'exception des douaniers, 10 des gendarmes, des pontonniers, des marins et des artilleurs qui défilèrent, dignes et tristes, les soldats, vociférant, certains ivres, brisant, lançant leurs armes du haut des ponts dans les eaux vertes, roulèrent en cohue désordonnée vers la porte Nationale. 15

L'ennemi qui présentait les armes, les reposa. Et le général de Werder, qui venait d'embrasser Uhrich, en le complimentant de sa défense, déguisa mal son dégoût. Ce défilé honteux ajouta une tristesse de plus à la reddition de Strasbourg. Uhrich, en rentrant en ville 20 fut insulté par des soldats. Mais déjà, sans cris, sans rires, d'un pas raide, au son des fifres aigres, les Prussiens se répandaient dans les rues ; leur musique, au pied de la statue de Kléber, jouait rh3anne national allemand. 25

Alors les Strasbourgeois, parents, amis, qui voyaient ces choses, se serrèrent la main et, rentrant chez eux, fermèrent leur porte.

Des canons roulaient sur les pavés, des troupes, des troupes encorç s'^pR^^sç^wt dans U vUle, 4ç^ cl^no^ 3^

de ravitaillement et des troupeaux de bœufs se pressaient dans les faubourgs. Sous les yeux des sentinelles gardant les ponts, des troupes à uniforme sombre occupant les places, l'invasion entrait, entrait sans trêve dans

5 Strasbourg abandonné, rues vides et maisons mortes. On n'entendait que le pas rythmé des escouades et le heurt des crosses de fusil aux portes ; il fallait loger le vainqueur. A trois heures, la cathédrale sonna. Ce son, qu'on entendait tinter pour la première fois depuis

10 de longues semaines, tomba fatidique, solennel sur la cité, se répercuta longtemps dans les âmes.

Les Germath avaient dit adieu aux Ansberque, ils avaient dit adieu à Wohlfart, au pasteur Gottus et à Stoumpfï qui n'avait qu'une idée : déguerpir au plus

15 vite et rejoindre sa femme. Ils retrouvaient leur chez eux plus vide encore. Leur blessé n'était plus là ; par les soins d'Anselme et d'André, on venait de le transporter dans une ambulance; si cordiale qu'eût été l'hospitalité, si affectueux les soins de ses hôtes, il vou-

20 lait être avec des soldats quand l'ennemi entrerait. Voir, dans son pauvre état, envahir cette maison, lui eût paru trop cruel.

Charles, auprès d'Ortrude, la regardait éplucher des pommes de terre. Il avait envie de distendre, comme

25 du caoutchouc, les pelures, mais il n'osait pas, et il ne se risquait pas davantage à parler, tant le silence morose de la vieille femme l'intimidait

Assis en face l'un de l'autre, la main dans la main, Germath et sa femme songeaient au présent, à l'avenir.

30 Ils attendaient les vingt hommes qu'on leur assignait-

Sous la conduite d'un vice-feldwebd ils virent arriver un détachement, comptèrent quinze gros corps barbus, au mufle placide : des Badois.

Germath les installait dans la remise, la sellerie et récurie, quand un officier s'approchant lui dit : 5

— Bonjour, père.

Tout pâle, pris d'un tremblement, Germath se retourna, reconnut Haffner. Il n'avait pas changé : sa bonne figure, ses fines moustaches en croc, ses yeux calmes. Sanglé dans Puniforme, il écartait les bras pour 10 étreindre son beau-père ; un geste, et il l'eût embrassé. Visiblement, il était très ému, mais ne paraissait éprouver aucune gêne et aucune regret. Ce qui était, était. . . C'était malheureux, c'était ainsi. . . Il eût dit, comme le grand-duc : <Es ist das Krkgsrecht: C'est la loi de la 15 guerre. . .» L'essentiel était que l'Allemagne triomphât et que Strasbourg, la «ville sœur,> la «perle de l'Empire», «la reine du Rhin» fût, de gré ou de force, revenue à la mère commune.

Quand il rencontra le regard de douleur et de re- 20 proche de Germath, il dit, très étonné :

— Eh bien, donnons-nous la main, au moins.

Mais comme les soldats le regardaient, il attendit que son beau-père lui offrît la sienne. Germath le contemplait toujours en face, sans ime parole. 25

— Ah! je comprends, je comprends, dit Haffner après un silence, vous nous en voulez I oui, le bombardement ! . . . Mais pourquoi vous êtes-vous défendus ? Vous savez bien que vous devez nous appartenir. La France vous a abadonnnés. Tournez-vous vers la gran- 30

deur de la patrie allemande ! . . . Vous réfléchirez. . . Edel sera là demain avec Heinrich. Dites-moi, père, si vous voulez qu'elle repose sous votre toit.

Il y avait de la dignité dans son attitude ; lui deman-

5 der de la délicatesse et du raffinement eût été trop. Germath lui fij signe de le suivre vers la maison dévastée, rintroduisit dans la chambre oh, avec Edel, il descendait d'ordinaire. Mme Germath les avait vus ; elle entra, imposante dans ses vêtements noirs. Hafïner

10 s'inclina très bas et lui prit les mains :

— Mère, ne me direz-vous pas une bonne parole ?

— Quelle parole veux-tu que je te dise ? Veux-tu que je te souhaite la bienvenue ? Veux-tu que je te complimente pour la guerre que vous autres vous faites aux

15 enfants, aux femmes ? Je te dirai alors que vous êtes des sauvages, des bandits 1

Elle lui cria ces mots dans une explosion d'ironie si foudroyante qu'il blêmit.

— Vos paroles sont amères ; mais elles ne s'adresao sent pas à moi; mon cœur a souffert, mon cœur a

saigné quand j'ai vu les flammes s'élever au-dessus de Strasbourg. Mais je ne suis qu'un soldat, j'ai dû faire mon devoir.

Il ajouta :

25 — Je le ferais encore. Un soldat obéit, quand ses chefs ordonnent.

Ils ne trouvaient plus maintenant une parole. Ils se regardaient avec des expressions indicibles. Un grand cri perça cet étreignant silence. C'était Hannah que

30 Wilhelm, entré sur la pointe du pied, avait surprise par

derrière et embrassée. Elle lui tendait, avec défi, son poing coupé et le toisait, les yeux étincelants. Déconfit, l'ordonnance balbutiait ricanant :

— Mein Herz, mein Vogel ! Mon cœur, mon oiseau 1 Et il avançait, sentant le vin. 5 Un coup de poing sur la nuque le fit s'immobiliser,

comme dans le rang. Haffner, déchargeant sur lui sa colère, lui cria :

— Dehors 1

Lançant sa jambe en avant, mécaniquement, comme 10 un automate, Wilhelm franchit le seuil de la cuisine, atteignit la rue sans se retourner, disparut.

Haffner porta la main à sa casquette plate : et avec un sérieux qui ne manquait ni de fermeté ni de bonhomie : 15

— Je reviendrai, mon père et ma mère, quand ma présence vous sera moins pénible. Songez qu'en tout ceci, Edel et Heinrich sont innocents et qu'ils n'ont qu'une pensée, vous embrasser le plus promptement possible. Je suis votre fils respectueux, et je vous 20 salue.

Raide, il s'éloigna, après avoir fait au vice-feldwebel des recommandations sévères : qu'on eût pour les habitants de cette maison tous les égards possibles !

Le lendemain, Edel et Heinrich entraient dans la 25 foule de citadins et de villageois qui inondait Strasbourg.

Edel, qui avait les yeux, les cheveux, le teint clair, l'expression de bonté de sa mère, arriva, tenant Heinrich, blond et joufflu, par la main. Elle poussa la grille 90

avec une vivacité toute française. Elle aperçut Mme Germath, et lui sautant au cou ;

— Ah I maman ! . . .

Elles s'embrassèrent en pleurant.

Sept mois plus tard, par une tiède journée d'avril, les Germath et les Ansberque étaient réunis dans un petit salon d'un hôtel de Bâle. On entendait, par la fenêtre ouverte, monter les cris de plaisir de Charles et d'Heinrich, jouant dans les allées du jardin au cheval et au 5 postillon. De bons Suisses paisibles, sous la véranda vitrée, buvaient de la bière blonde et fumaient leurs pipes. Le salon d'hôtel était bien le cadre banal qui convenait à ce rendez-vous de passage, à ce terrain neutre de conversation, entre l'Alsace ou les Germath 10 allaient retourner, et la France qu'Ansberque, revenant de captivité, brûlait de revoir.

Ils s'étaient rencontrés là, à heure et jour dits, et une profonde tristesse assombrissait leurs traits, car ils sentaient renaître en eux l'affreux déchirement de la nuit '5 noire, de la dernière nuit française de 'Strasbourg.

L'avenir de Lise et d'André se décidait.

Graves tous deux, très pâles, une lueur de sacrifice dans les yeux, les jeunes gens se contemplaient jusqu'à l'âme. Ils n'étaient plus assis côte à côte, ils ne se ao tenaient plus les mains, et s'ils se souriaient encore de toute leur tendresse vivace, plus forte que la douleur et plus poignante que la mort, c'était avec un sourire triste comme les larmes. Ils écoutaient parler leurs pères, et ces voix graves, ces voix mâles venaient, ils 25

STRASBOURG t47

en avaient conscience, d'un lointain passé de conscience et d'honneur ; elles exprimaient, avec la persistance des traditions et des idées, le devoir tel que Tun et Tautre le comprenaient: devoir opposé, inconciliable. Les 5 mères, elles, tête basse, le cœur gros de sanglots, écoutaient aussi la voix des hommes. L'oncle Anselme n'avait pas eu le courage d'assister â l'explication ; il errait, désemparé, sur les quais du Rhin.

Ansberque disait :

lo — La patrie, c'est la terre libre, c'est l'air qu'on respire et qui vous appartient ; je vois des champs, des maisons, des soldats, des hommes pareils à moi ; ils parlent ma langue ; ils sont mes frères. Le drapeau tricolore flotte au vent. Je suis chez moi, je suis en

15 France. Je ne puis hésiter. Là, — il étendit la main vers la frontière et les Vosges, — là est mon devoir !

Il aurait pu, Strasbourg rendu, être libre et rentrer en France, mais il fallait signer le revers, s'engager à ne plus se battre. C'était impossible : il avait préféré

30 la captivité. Il venait de passer six mois à Rastadt avec sa femme et sa fille. Il n'en désirait que plus âprement revoir la France. Les Allemands lui faisaient horreur. Il sentait qu'il ne pourrait plus remettre les pieds à Strasbourg. Il préférait s'en exiler pour tou-

25 jours, refaire sa vie ; et cependant, quel déchirement ! On ne demeure pas impunément vingt ans dans un pays, il l'éprouvait. Strasbourg lui manquait, ses rues, son ciel, sa vie facile, ses mœurs calmes : des coins de vie familière, l'aspect de certaines places, la forme des

3P maisons, la couleur des eaux revenaient l'assaillir d'une

nostalgie étrange. Ses rêves tumultueux et fébriles étaient hantés de voix connues, de visages amis. Il connaissait la souffrance de ceux qui s'expatrient. Germath répondit gravement :

— La patrie . . . êtes-vous sûr que ce n'est pas la 5 terre malheureuse, opprimée de notre Alsace ? La patrie ? . . . Mais est-ce qu'elle n'est pas, pour chaque homme, les toits de son village, la flèche de son clocher ? Je vois ces champs que les yeux de mon père, de mon grand-père ont contemplés; cette vieille maison oh 10 ils ont vécu, oU ils sont morts. Je sens frémir en moi des racines profondes, des liens résistants qui m'attachent au passé, aux coutumes, à la vie de Strasbourg ; je ne pourrai, j'en suis sûr, les briser qu'en mourant. Cela ne trompe pas, et je dis : «C'est là que je dois rester ; 15 voilà ma patrie et mon devoir.»

Austère, Ansberque répliqua, avec une conviction haute, car la guerre l'avait refait par la souffrance et rendu meilleur :

— Germath, la France est abaissée ; elle n'a jamais 20 été aussi bas depuis Charles VII, quand les Anglais étaient à Bordeaux et à Paris. Le traité de paix qui cède l'Alsace et la Lorraine «à perpétuité» est le .plus honteux qu'ait enregistré l'histoire. La France saigne par tous les bouts, elle est ruinée, elle est piétinée: 25 croyez-moi, tous ses fils doivent courir à elle I

Germath fît quelques pas dans la pièce, une sueur d'angoisse aux tempes. A lui aussi, cette pensée était une torture : perdre la France ; se dire qu'elle était là, ici, partout autour de lui, et qu'elle n'y serait plus. La 30

voir s'éloigner, reculer, amoindrie ; se dire : «Ce sol que je foule, hier français, le voilà allemand. Et moi aussi me voilà Allemand, ou du moins on m'inflige ce nom. J'avais une patrie, on me l'enlève ; on me dit : — * En

5 voilà une autre.' Et cette autre, gonflée de sang et d'or, orgueilleuse de sa puissance, n'est grande que parce qu'elle a écrasé celle que j'aimais, ma mère d'adoption, la France si bonne, si belle et si chevaleresque, la reine des idées généreuses. Pavant-garde du progrès h

lo S'il n'eût écouté que son humiliation, que sa douleur, certes ! il eût quitté Strasbourg depuis longtemps. Tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait espéré I . . . Il n'avait pu, malgré la certitude aveuglante, se résigner à croire au désastre définitif de la France. Après la

15 capitulation de Strasbourg, il avait espéré en Metz ; après la chute de Metz, il avait espéré en Paris, il avait espéré en Chanzy, en Bourbaki, en Garibaldi même ; il avait espéré dans l'Assemblée de Bordeaux ! Hélas ! De quelle âme il s'était associé à la sublime manifesta-

20 tion de l'Alsace élisant ses députés, protestant de toutes ses forces contre l'annexion 1 Quand il avait tout perdu, il s'était raccroché à cette chimère : la neutralisation. Puis, à cette folie : l'Allemagne assez intelligente pour laisser à l'Alsace ses codes, ses coutumes, la langue

25 française, pour lui donner franchises complètes, liberté provinciale, communale, municipale, liberté de presse et de réunion. Que Strasbourg démantelé, sans armée permanente ni liste civile, vécût comme un canton de la République Helvétique. . . Mais demander cela à la

y> Prusse de Sadowa et de Sedan I . . . Quelle dérision !

îSô STRASBOURG

Enfin, il voyait clair : TAlsace, pour un temps, subirait le joug allemand, et ni Dieu ni puissance humaine n'interviendraient contre cet attentat à la justice des nations, contre cette chose monstrueuse, un pays violé, volé, gardé de force par le vainqueur, cédé, livré — dérision 5 rare 1 — par le vaincu, le couteau sur la gorge.

Déjà, après les spoliations de Tentrée des vainqueurs, après leurs vengeances mesquines, Valentin, pour prix de son héroïsme, enfermé cinq mois dans une forteresse, les persécutions commençaient. Le comte de Bismarck- 10 Bohlen, gouverneur général de TAlsace, imposait à une population surexcitée les tracasseries de sa police, les visites domiciliaires : enlèvement des armes de luxe, des couteaux de chasse, des drapeaux et des sabres d'enfants; mise en prison des gamins qui criaient: 15 Vive la France / . . . Ah I si, en fuyant Strasbourg, Germath eût pu oublier tout cela, emporter la patrie aux semelles de ses souliers, il n'eût pas attendu une seconde ; seulement, en vérité, c'était trop simple.

Il demanda : 20

— Et ne croyez-vous pas que Strasbourg, lui aussi, ait besoin de ses enfants ? Laisserons-nous des Prussiens défricher l'Alsace et repeupler Strasbourg ? N'avons-nous pas des obligations envers la cité ? Qui défendra notre belle province si vous l'abandonnez ? Oui, 25 qui ? sinon nous autres qui restons ? . . . Êtes-vous sûr de ne pas déserter un poste d'honneur, une mission sacrée ? Un peuple peut résister autrement que par la violence. Si nous restons Français, envers et contre tous, qui nous contraindra à devenir Allemands? Per- 30

STRASBOURG 15 î

sonne. Les Alsaciens ont un grand rôle à remplir devant l'histoire : ofiErir à la germanisation autant d'opposition sourde et tenace, qu'ils ont déployé de courage lorsqu'on les foudroyait d'obus.

5 — Non, dit Ansberque, vous vous leurrez. Vous êtes désintéressé, vous êtes pur. Vous n'obéissez, je le sais, à aucune intérêt égoïste. Mais vous vous trompez. Strasbourg subira peu à peu l'infiltration étrangère; il la subira d'autant plus facilement que langue, mœurs, 10 coutumes sont analogues, étaient autrefois fraternelles.

— Il y a maintenant im fossé de sang ; la haine nous sépare.

Ansberque dit :

— La haine s'émoussera. Tout s'use. C'est une 15 question de temps. Vous resterez, je l'admets, irréductible ; André aussi, soit ; mais ce petit garçon, qui joue dans le jardin avec Heinrich, le sera moins. Ses fils seront-ils encore réfractaires ? . . . Mais songez donc, Germath, n'est-ce pas affreux, votre Charles sol-

ao dat, un jour, soldat de l'Allemagne, contre la France ?

— Ne dites pas cela, cria Germath avec désespoir. Dieu merci, dans un an, dans trois ans, vous aurez repris la revanche. Nous la préparerons. Il faut qu'elle trouve des Alsaciens à Strasbourg pour pavoiser, pour

25 tendre les bras à nos soldats I

— Mon pauvre ami ! ... dit Ansberque.

Et, dans le silence d'apitoiement qui pesait sur lui,

Germath s'interrogeait avec épouvante. Certes, il ne

croyait obéir à aucun motif égoïste : ce n'était pas une

30 vie de confort et seulement le charme des habitudes

qui le retenaient : son usine était brûlée, son ex-associé était mort ruiné; tout l'argent de la commandite engouffré sans retour. La plus stricte indépendance matérielle, avec beaucoup d'ordre et d'économie, lui restait en lot. C'était la demi-pauvreté, après le luxe. 5 Sans doute, il obéissait à la répulsion invincible de voir ses enfants et ses petits-enfants séparés en races ennemies, vouées à des guerres sacrilèges; mais qui l'en eût blâmé ? N'était-ce pas naturel ? N'était-ce pas humain ? Edel, d'ailleurs, avait été si tendre, si filialement 10 dévouée ; Haffner s'était montré si brave homme en sa fausse situation, qu'il n'avait pu leur tenir longtemps rigueur ; et comment, lui, le grand-père, eût-il repoussé les caresses de ce petit Heinrich qui n'en pouvait mais, vraiment! ... Il avait aussi pensé à Anselme, Stras- 15 bourgeois dans les moelles, qu'il n'eût pu dépayser sans remords, car c'eût été le tuer. Tout cela lui criait im-r périeusement :

— Reste 1 . . .

Et le bien à faire, les charités à répandre, les peines 20 à consoler, les ruines à relever I . . . Oui, le cœur crevé, il se reconnaissait des devoirs à remplir. Et ces devoirs, seuls des Alsaciens s'en aquitteraient. S'en aller, c'était abandonner la revanche, avancer les progrès de la colonisation allemande ; c'était livrer deux fois Strasbourg. 25

Et il cria sa foi, il dit combien il se sentait Français; et c'est parce qu'il était Français et voulait le rester à jamais, qu'il acceptait cette tâche pénible, se vouait à ce rôle ingrat. Mais le pays entier, un jour, en saurait gré à ses enfants d'Alsace. 30

— Ah I dit Ansberque, que vos illusions me font de mal 1 . . . Vous croyez vous dévouer, je le vois ; et vous attendez comme récompense. . . Dieu veuille que je me trompe: mais je me demande avec terreur si notre

5 France — qu'elle me pardonne de la blasphémer ! — saura remplir votre espoir : je ne crois ni à sa légèreté de cœur ni à son oubli, mais une loi fatale et trop humaine veut que Ton se détourne de ce qui vous rappelle une humiliation et une amertume. Ah I si elle pou-

10 vait 1 . . . comme elle vous reprendait sur son cœur I Mais elle ne le peut pas, elle ne le pourra avant longtemps ; dès lors, je crains que votre souvenir si cher, si profond soit-il, Topprime parfois comme un regret stérile, ou un remords I . . .

15 Germath se révolta :

— Non ! Ansberque ! Non, je ne le crois pas 1 C'est vous qui calomniez ce noble pays auquel vous retournez. Non, non, dans tous les cœurs français éternellement, r Alsace et la Lorraine vivront I

20 Ansberque dit :

— Oui, oui I II se peut que mes paroles aient dépassé ma conviction ; pardonnez-moi, tout cela est si cruel 1 . . . Nous voir, tous deux de braves gens, comprendre notre devoir d'une façon radicalement contraire I

25 S'il ne s'agissait que de nous 1 mais ces enfants, ces pauvres enfants. . .

Germath revint au calme et dit :

— Prononcez donc, puisqu'il le faut

— Prononcez vous-mêm^e 1

30 — Je ne le puis ; je ne me reconnais pas le droit de

forcer la conscience, la volonté de ces êtres qui s'aiment. Il nous écoutent, qu'ils décident !

— Soit, dit Ansberque.

Alors les pères se retournèrent vers Lise et André :

— Mon fils, dit Germath, tu sais combien ta mère et 5 moi te chérissons. Tu sais pourquoi nous resterons à Strasbourg. Ce qu'il en coûte à ta mère, à moi, tu le sais aussi, mais nous estimons que c'est le devoir.

— Ma Lise, dit Ansberque, tu connais mes principes;

tu sais que je les défendrais de ma vie et de mon sang. 10 Nous allons partir pour la France : nous estimons que là est le devoir.

Lise et André s'étaient dressés, blancs comme des linges, chancelants; ils sentaient s'écrouler leur bonheur, leur avenir, mourir leur jeunesse; leur cœur 15 s'arrêtait, c'était une minute pire que toute agonie. Les pères eurent pitié :

— Lise, tu es libre.

— Tu es libre, André.

— Tu peux choisir entre tes vieux parents et ton 20

fiancé, dit Ansberque. Il a été dit : «Tu quitteras ton

père et ta mère pour suivre ton mari.> Si tu crois

pouvoir faire ton bonheur en Alsace, loin de nous et

chez l'ennemi, va oîi ton cœur te pousse. Seulement,

réfléchis ; après, ce sera l'irréparable. ^

Germath prit les mains de son fils, et, la voix étranglée:

— Je t'ai dit, mon enfant, que nous ferions tout pour que tu sois heureux. Tu peuf donc nous dire adieu et partir pour la France. Tu retrouveras une nouvelle 50

STRASBOURG ISS

famille, une fiancée digne de toi, et nous prierons Dieu pour ton bonheur.

On entendait les sanglots étouffés des mères. Alors Lise, les yeux brûlants, dit à André :

5 — Je vous aime plus que tout au monde, mais je ne puis vivre qu'en France avec les miens. C'est plus fort que moi : ma conscience le veut.

André répondit:

— Je vous aime, Lise, depuis le jour oli j'ai eu une lo lueur de raison ; j'étais enfant encore, et vous étiez

déjà pour moi le souffle de la vie ; mais je ne puis abandonner l'Alsace et mon père et ma mère. Je ne serais pas digne de vous si je devais me mésestimer : le devoir parle.

15 Elle le regarda, transfigurée d'une beauté qui venait du rayonnement de l'âme, et lui dit :

— Adieu, André. Je vous rends votre parole.

— Adieu, Lise. Vous êtes libre.

Et à travers le sacrifice sans égal qu'ils faisaient tous ao deux en s'immolant à la fatalité souveraine du devoir, frémit, en cette banale chambre d'hôtel, l'immense frisson désolé de la mutilation d'un peuple, toutes les douleurs de la race qu'ils incarnaient, — Alsaciens de France, Alsaciens d'Alsace, Alsaciens toujours et quand 25 même ; — et dans la crucifiante, l'interminable étreinte qui les lia une dernière fois, visage contre visage et poitrine contre poitrine, se tendit l'horrible déchirement des provinces désolées et de la mère-patrie vaincue.

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