INTRODUCTION HISTORIQUE
Le cerveau de l'homme diffère beaucoup du cerveau des animaux : on peut donc prévoir que l'expérimenta-
tion sur les animaux ne donnera pas de résultats exactement applicables à l'homme* En commençant, il convient d'insister sur ce fait qui est très-important et qui domine toute la question.
Comparez du sang humain, du sang de mouton et du sang de poisson : comme ces différentes sortes de sang ont les mêmes fonctions (absorption d'oxygène et nutrition des tissus), une composition chimique presque identique, une constitution anatomique très-analogue, il suffira d'examiner la fonction du sang de mouton, ou même du sang de poisson, pour connaître la fonction du sang de l'homme.
De même pour les autres tissus et les autres organes: le rein par exemple, ou le tissu musculaire ; de même aussi pour certaines fonctions nerveuses, l'innervation du cœur, ou l'innervation des vaisseaux : ce qu'on a vu sur les animaux peut servir à la physiologie humaine*
Mais pour l'encéphale, et spécialement les circonvolutions cérébrales, cette identité n'existe plus.
Si l'on compare le cerveau de Cuvier, par exemple, et le cerveau d'un chien, on verra que d'une part la constitution anatomique, d'autre part la fonction physiologique sont très-différentes : aussi les conclusions des physiologistes qui expérimentent sur le cerveau du chien ne peuvent s'appliquer exactement et absolument au cerveau de l'homme.
11 faut toutefois faire une réserve très-importante ; c'est que ces différences ne sont qu'en quantité et non en qualité. Je m'explique. La réaction de l'écorce grise cérébrale aux excitants doit être et est eu réalité identique chez l'homme et chez le chien : elle sera plus ou moins marquée, plus ou moins étendue chez Tun
OU l'autre de ces êtres ; mais Tessence de la fonction restera identique, comme elle est identique pour le sang, la moelle épinicre, les nerfs et le cœur.
Si nous constatons que Técorce grise est motrice et sensible chez le chien, cela nous suffira pour affirmer qu'elle est motrice et sensible chez l'homme.
On peut poser la question d'une manière plus nette encore. Nous constatons dans le gyrus sigmoîde l'existence d'un centre moteur pour le membre antérieur chez le chien, cela nous permet d'affirmer qu'il en existe un chez l'homme. Mais oserions-nous dire que ce centre moteur chez l'homme est près de la scissure de Rolando, et que la frontale ascendante répond au gyrus sigmoîde? Oserions-nous affirmer qu'il existe pour le membre antérieur un centre moteur, et non pas deux, ou trois, bu quatre? Ce serait dépasser les domaines d'une induction légitime. Du fait qu'il y a des centres moteurs chez le chien , nous pouvons conclure qu'il y a des centres moteurs chez l'homme ; du fait que rintelligcnce du chien est dans les circonvolutions, nous pouvons conclure que rintelligence de l'homme est dans les circonvolutions. Mais nous ne pouvons aller au delà.
Aussi les applications à la physiologie humaine seraientelles assez promptement restreintes, si nous n'avions une autre source précieuse de connaissances, c'està-dire l'anatomie et la physiologie pathologiques.
La pathologie et la physiologie ne se combattent pas : ce sont deux branches d'une même science, labiolc^ie, et elles doivent s'éclairer mutuellement. Quoique lés médecins soient trop[souvent ingrats envers les physiologistes, les physiologistes ne doivent pas être ingrats envers les médecins ni dédaigner ces documents innombrables, épars dans les recueils médicaux, au sujet de la fonc-
tîon des circonvolutions cérébrales. Une bonne observation fait foi autant qu'une bonne expérience, et nous sommes résolus à profiter largement des précieuses données que fournit Fanatomie pathologique à l'étude de Técorce grise du cerveau.
D'ailleurs il est certain que; pour l'étude des circonvolutions cérébrales, les deux sciences ont des avantages et des inconvénients différents^ Les deux avantages de la physiologie sont les suivants :
V L'expérience peut être répétée autant de fois qu'on le désire ;
2"* On peut déterminer les conditions de l'expérience, ce qui revient à déterminer le phénomène.
Les avantages de la pathologie sont aussi très-considérables. .
1** Les lésions sont sur Thomme dont l'encéphale diffère beaucoup de l'encéphale des animaux;
2° Les lésions sont toujours mieux limitées que dans une expérience physiologique;
3° Les symptômes sont étudiés pendant beaucoup plus longtemps (et probablement avec plus de soin) ;
4** Le malade peut rendre compte des sensations qu'il éprouve.
Ainsi nous pensons que le physiologiste doit profiter des résultats de la pathologie, et, dans toute cette étude physiologique, nous tiendrons grand compte des observations médicales faites sur l'homme.
Les anciens auteurs, et Galien^ en particulier, n'avaient que des notions bien insuffisantes. Galien appelle Fécorce grise du cerveau épencranis (èuéYxpavtç) , d'après
1. De usu parlium^ Vtll, 13. Édit. de Daremberg, t. I, p. 563.
Erasistrate, et les replis du cerveau èXixEç. Il pardt qu'Érasistrate regardait Tépencrâne de Thomme comme plus complexe que celui des animaux, parce que ces derniers n'ont pas une intelligence comme rhiomme. À cela Galien oppose un argument de bien mince valeur. «Les ânes, dil-il, ont un encéphale très-compliqué, tandis que leur caractère imbécile exigerait un encéphialé tout à fait simple et sans variété». Quoi qu'il soit de cette idée étrange sur rimbécillité des ânes et la complexité de leurs circonvolutions, on voit que déjà, dans Tantiquité^ on regardait le cerveau et même Té cor ce cérébrale comme le siège de Tintelligence. Galien ajoute à ce que nous venons de citer cette phrase bien curieuse, qui montre la sagacité et la prudence admirables de cet homme de génie. «Se garder de parler de la substance de Tâme quand on explique la structure du corps qui le renferme est chose impossible, mais, si cela est impossible, il est possible aussi de se détourner prompt^ment d'un sujet sur lequel on ne doit pas insister. » C'est ce programme que nous tâcherons de suivre.
Galien avait constaté aussi que le cerveau est insen-: sible\ Ce fait important a été constaté depuis par d'autres auteurs, et il semble aujourd'hui bien avéré.
De Galien au commencement de ce siècle, c'est à peine si l'on peut citer quelques faits épars.
Les chirurgiens des xvn® et xvni® siècles pensaient que Técorce du cerveau étant lésée, il peut se produire des paralysies, et ils avaient recours au trépan pour y remédier; mais leurs opinions sont fort confuses. La commotion et surtout la compression jouent le principal rôle dans leurs théories. Il faut reniiarquer