RUE AUBER
L'homme a ces aspirations sublimes : aimer, savoir, pouvoir. Cependant, de ces vertus, la foi ancienne avait fait des crimes : elle appelait l'amour péché, la science impiété, l'ambition orgueil. Ces forces de vie, pour elle, étaient perverses et maudites; et, à sa suite, la poésie les a vues sous ce faux jour et les a représentées comme funestes et pénétrées de l'esprit du mal. Dans ces trois chefsd'œuvre : Macbeth, Faust, Don Juan, le monde infernal a un grand rôle, et intervient, soit pour perdre, soit pour châtier l'ambition, la science et Tamour. Les Sorcières soufflent le crime à Macbeth; Méphistophélès mène Faust comme un enfant; la statue du Commandeur pose sa main de marbre sur l'épaule de don Juan pour le précipiter dans l'enfer.
Il m'a toujours paru qu'après le xviii*' siècle, après la Révolution française, il était bien l'heure que le
théâtre réhabilitât les puissances de l'âme humaine qu'il avait calomniées et donnât hautement raison à l'ambition, à la science, à l'amour. Et j'eus cette audace de porter longtemps dans mon esprit trois drames : Struensée, Galilée, Don Juan. L'âge est venu et, bien que le travail de Don Juan soit assez avancé, il est douteux que je l'achève. J'aurai donc pu seulement essayer de montrer, dans Struensée, que l'ambition peut être de l'héroïsme, et je sens bien que cette seule tentative a déjà dépassé mes forces. Mais l'art est le jeu magnifique où l'on peut, où l'on doit, caver au plus haut. Le but lointain, inaccessible peut-être, que l'artiste se pose à luimême, s'il n'a pas la gloire de l'atteindre, il aura toujours l'honneur de l'avoir visé.