‹ Struensée et la cour de Copenhague, 1760-1772; mémoires de Reverdil ... précédes d'une courte notice sur l'auteur et suivis de lettres inéditesChapitre 22 sur 37 · LE' PRINCE CHARLES DE HESSE A REVERDIL, A NION · texte numérisé non relu

LE' PRINCE CHARLES DE HESSE A REVERDIL, A NION

Gottorff, le 9 janvier 1779.

Monsieur, j'ai reçu dans les derniers jours de Tan passé votre lettre du 10 décembre avec un vrai plaisir et une recon-

naissance bien vive de toute l'amitié que vous m'y témoigne» et de l'intérêt que vous voulez bien prendre à moi. J'y sais on ne peut plus sensible, mon cher ami, et je vous prie d'être persuadé de la réciprocité des sentiments affectueux que je conserve à jamais pour vous.

Vous me demandez de mes nouvelles, vous désirez apprendre par moi-même les détails de ce qui me concerne.

Vous voulez bien me dire là-dessus des choses fort obligeantes et trop flatteuses. Voici le vrai : le bon Dieu m'a comblé de bienfaits et de bénédictions pendant toute cette année, mais principalement pendant la campagne.

Je me suis constamment bien porté et j'ai retrouvé tels et heureux et contents ceux dont je m'étais séparé avec peine et que j'ai revus avec des transports de joie.

C'est pour moi un bonheur inestimable d'avoir pu apprendre à connaître de près le roi de Prusse, d'avoir pu profiter des leçons de ce grand homme, de me voir honoré de ses bonnes grâces, dont il a daigné me donner journellement des preuves, surtout durant les derniers mois que j'ai eu l'honneur de passer auprès de sa personne.

Je lui suis tendrement et respectueusement attaché et dévoué, tion-seulement par reconnaissance, mais aussi à cause des admirables qualités de cœur que j'ai trouvées avec joie dans ce grand roi, qui excite l'admiration de l'Europe, surtout dans le moment et la conjoncture présente et auquel, cependant, on ne rend pas justice à l'égard de son cœur, qui est foncièrement tendre et sensible à l'amitié au possible.

Pour le prince de Prusse, je ne saurais assez vous dire combien je l'aime et le respecte. Cest un excellent prince et qui sera un roi accompli, si je ne me trompe fort.

Nous sommes intimement liés, et le roi parait le voir avec plaisir.

Je suis ici, au sein de ma famille, depuis le 19 décembre. Peut-être ferai-je un petit tour à Copenhague vers le mois de mars, avant de retourner à l'armée, si la guerre cootinue,

pour faire ma cour au roi et à la famille royale. Bi la paix se fait, je me rendrai sans doute au printemps, à Potsdam. Tels sont mes plans, mais homo proponit et Deus disponit.

J'ai sujet de me louer plus que jamais des procédés de notre cour à mon égard. On m'y témoigne encore plus de confiance et d'amitié qu'on ne l'a jamais fait.

Les lettres que le roi de Prusse a écrites à la reine Julie *, avec laquelle il est en intime correspondance, celle surtout dont j'ai été porteur, partaient de cette bonté infinie que ce monarque daigne me témoigner en toutes occasions. Peut-être s'y est-il trouvé quelques expressions trop flatteuses à mon égard, qui ont produit un effet très heureux, seulement beaucoup trop avantageux pour moi à Copenhague.

En Danemark, tout va conformément aux plans arrêtés, et nous avons sujet de louer Dieu de ce qu'aucun pays, la Suisse exceptée, ne peut se flatter de jouir d'autant de prospérité réelle que le nôtre.

J'ai eu le plaisir de faire la connaissance d'un de vos compatriotes, que j'aime beaucoup. C'est M. de Cat , lecteur du roi, homme de beaucoup d'esprit et de sens, vertueux, droit, honnête, rempli de talents et de connaissances.

Nous avons été beaucoup ensemble pendant la campagne, et, s'il a des correspondances dans vos contrées, je serais bien aise qu'il apprît, par ce moyen, combien je fais cas de lui.

Si mon ancien ami de Sévery vit heureux et en éanté, j'aurai du plaisir à l'apprendre, quoiqu'il paraisse m'avoir entièrement oublié. Dites-le-lui, si vous le voyez, en l'assurant de toute mon amitié. Adieu.

LE BARON DE FALCKENSKIOLD A REVERDIL, A MON. I Lausanne, 14 avril 1789.

M. de Glayre ne sera vraisemblablement d'aucune ressource ' de société pour moi ; mais j'admire sa manière sensée de s'ar-

' * La reine Julie, mère de Chrétien VII, roi actuel. $

ranger dans ce pays. Il n'y met ni faste ni prétention, mais beaucoup de solidité.

Madame de Helfried ira sûrement vous voir avant de quitter ce pays; elle me l'a dit. J'aime beaucoup Madame de Helfried; elle est gentille; c'est la plus aimable Danoise que j'aie connue. Je n'irai cependant point avec elle à Nion.

Quand je vais chez vous je veux avoir les coudées (ou la langue) franches. J'ai été sur le point d'aller à Nion, et de là à Genève.

Voulez-vous savoir ma façon de penser sur Y Histoire de Frédéric II? Je trouve que la relation des deux premières guerres du roi de Prusse est écrite avec une naïveté charmante : elle est fort instructive.

Depuis plusieurs années, je me suis occupé de la guerre de Sept ans. Pour trouver la cause pourquoi le roi de Prusse a été plus malheureux en combattant contre les Russes qu'en combattant contre les Autrichiens, il m'a fallu beaucoup lire. J'ai comparé ensemble les diverses relations. J'ai calculé les probabilités. De cette masse de faits, j'ai tiré un résultat selon ma manière de voir.

Je trouve que l'Histoire de la Guerre de Sept ans, par le roi, est sèche, peu instructive. Le roi a-t-il écrit ainsi , parce que l'objet ne l'amusait plus ou par jalousie ?

Sur la bataille de Hochkirch, sur la prise de Dresde, etc., je connais plusieurs mémoires imprimés du vivant du roi, qui prouvent clairement que les fautes de Frédéric ont produit ces événements désastreux : on n'en saurait douter.

Il faut considérer toutefois qu'on ne saurait faire la guerre sans commettre de fautes. Or, Frédéric en a moins fait que quel capitaine que ce soit : il sera donc longtemps le plus habile militaire parmi les modernes.

A mon avis, il l'emporte même sur Annibal, César, Sertorius, etc. Il devient plus remarquable, si l'on considère que ce roi était en même temps son propre ministre des finances, des affaires étrangères, etc. Quel grand caractère que ce roi !

11 parait que le caractère et la persévérance contribuent plus que le génie à faire jouer un grand rôle.

Je devrais vbus parler de la dame en question , mais j'ai déjà trop écrit, je suis fatigué. Adieu.

P. S. — Vous savez apparemment que Rantzau d'Aschberg est mort à Avignon.

US BAEON DE PALCKJENSKIOLD À REVERDIL, A NION.

Lausanne, 3 mai 1794.

Je vous assure que je pense souvent à vous, de manière que votre lettre m'a fait grand plaisir.

Je serais venu vous faire une visite, si je n'étais pas si souvent malade. Vous étiez ici dans le mois d'avril 1792. Depuis ce temps, j'ai presque toujours été malade. La goutte m'a abandonné; mais, en revanche, j'ai pris des maux plus violents. Dans le mois de février, il a fallu me saigner au milieu de la nuit.

Dans l'intervalle de seize mois, j'ai été saigné trois fois. Depuis deux mois je suis bien, mais je demeure sur les épines, ayant raison de craindre un retour du même mal. Je suis convaincu que la situation malheureuse des affaires exerce une grande influence sur ma santé. Tout m'affecte. Les Français sont sanguinaires au delà de l'expression, et ils me font horreur.

Mais ils sont dans ce moment très forts.

La coalition est comme frappée d'imbécillité. Il paraît que Frédéric II a emporté avec lui tout le bon sens, si nécessaire dans la conduite des affaires.

Que deviendra l'Angleterre, si elle continue cette dépense effrayante? Pitt croit que la campagne de 4794 ne lui coûtera

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que vingt millions? Je suis persuadé qu'il se trompe. Les Iles françaises pourront-elles indemniser l'Angleterre de cette dépense? Les frais de la guerre actuelle entraînant une augmentation d'impôts, désorganiseront tôt ou tard plusieurs gouvernements de l'Europe.

Ce ne sont pas les défauts de l'ancienne constitution française, quelle gothique qu'elle fût, qui ont culbuté le trône des Bourbons, mais l'abus du pouvoir de la part des personnes qui tenaient les rênes du gouvernement.

Le bonheur d'un peuple ne dépend pas du plus ou moins de perfection dans la machine politique.

Un peuple qui n'est point foulé, ne pense pas à changer le gouvernement sous lequel il vit.

Le sceptre des Bourbons laissait aux Français une plus grande liberté que n'en ont ceux qui vivent sous celui de la maison d'Autriche ou de Brandebourg; mais les derniers n'ont pas commis les fautes qui ont bouleversé la monarchie des premiers. C'est la manière de lever et d'employer les impôts qui est l'écueil des gouvernements.

On ne saurait trop les avertir d'éviter les excès qui ont occasionné la perte de l'ancien gouvernement français.

Toute autorité, fût-elle même absolue, se soutiendra, pourvu qu'on n'en abuse pas. Il faut chercher les causes de la révolution française dans la conduite que le gouvernement a tenue depuis longtemps jusqu'à l'année 4789.

Ce qui s'est passé depuis cette époque est une suite naturelle de cette conduite précédente. Le temps d'alors était gros des événements qui arrivent aujourd'hui, et le moment présent, à son tour, est gros de l'avenir.

Vous savez ce que je pense sur les armements maritimes pour protéger la navigation 1

LE BARON DE PÀLQLENSKIOLD A REVERDIL, A NIOH.

Lausanne, 12 janvier 1800.

Vous faîtes des voyages. Je vous admire. Aller à Genève serait pour moi à peu près comme aller au bout du monde. Vous êtes jeune (4), bien portant, je vous en fais mon compliment. Je n'ai aucune confiance dans la nouvelle constitution française. Je suis convaincu qu'on mettra Bonaparte de côté aussitôt qu'on le pourra. Mais il parait qu'on est d'avis actuellement qu'une nation de trente millions d'âmes a besoin d'un chef. Si ce chef a assez de pouvoir (je ne le crois pas), tout ira bien. Je n'aime pas le gouvernement absolu, je le préfère cependant à une constitution anarchique.

La constitution de l'an 1791 n'accordait pas assez de pouvoir à Louis XVI; selon celle de 1795, le Directoire n'en avait que par usurpation. Les armes seules peuvent consolider la république française, et non les discours, les drames en fait de gouvernement , les adages du bel esprit , les abstractions, etc.

A Berne, on a changé les personnes, mais a-t-on changé les circonstances ? La Suisse regrettera son ancienne neutralité. Pourra-t-elle la regagner et redevenir spectatrice paisible des querelles des puissances de l'Europe, comme elle Ta été pendant plusieurs siècles?

Un traité offensif existe entre la république française et la république helvétique. On croit que ce traité entraîne la Suisse dans la guerre. Il est établi entre les puissances de l'Europe que si, en temps de guerre, une troupe étrangère entre dans un pays neutre, la puissance ennemie peut en faire de mémo.

L'armée autrichienne et celle de Russie, que l'Angleterre

* Reverdi! était Agé de 68 ans et Falckenskiold de 6t.

soudoie, ont donc le droit d'entrer en Suisse, parce que les troupes delà république française s'y trouvent. Le traité offensif n'y fait rien : aussi l'empereur n'a-t-il pas déclaré la guerre à la Suisse.

C'est dans l'histoire qu'il faut chercher la solution des problèmes politiques. Si, au début de la guerre de Sept ans, la Saxe eût proposé au roi de Prusse d'évacuer cet électorat, y aurait-il consenti ? La république helvétique doit s'attendre au même refus de la part de la cour de Vienne et de la part de la cour de Saint-James.

Une puissance de second ordre, chez laquelle les armées des grandes puissances ont établi le théâtre de la guerre, peutelle se flatter d'obtenir la neutralité? L'histoire fait-elle mention d'un pareil exemple ?

Il est nécessairement de l'intérêt d'une des grandes puissances belligérantes d'établir le théâtre de la guerre chez la petite puissance ; elle refusera donc la neutralité. Dans le cas actuel, trois grandes puissances sont intéressées à traverser la Suisse pour attaquer le côté vulnérable de la France. L'issue de la guerre décidera du sort de la Suisse. Elle dépendra de la France, si cette puissance fait une guerre heureuse j dans le cas contraire, elle dépendra du cabinet de Vienne.

Mais quelle que soit la fortune des armes de ces deux puissances, la Suisse se trouve pour toujours entraînée dans les guerres qui auront lieu entre la maison d'Autriche et la France. Elle sera forcée de faire cause commune avec l'une ou avec l'autre de ces deux puissances, comme la Saxe est obligée de se décider pour la maison de Brandebourg ou pour la maison d'Autriche.

Mais la Saxe est pour le roi de Prusse un allié utile, nonseulement parce qu'elle jette dans la balance prussienne 27,000 hommes, mais encore par le cours de l'Elbe, dont la possession est d'une grande utilité à la maison de Brandebourg, de manière que le théâtre de la guerre se trouve de suite transporté en Bohême, ainsi qu'on Ta vu en 4778. Au

Ken que la Suisse n'est à son allié d'aucun avantage, elle est dénuée de défense naturelle comme de ressources pécuniaires.

Le roi de Sardaîgne, dont le domaine en Lombardie est entouré de forteresses, et qui a une armée de trente mille hommes, n'a pas pu conserver la neutralité, lorsque les grandes puissances ont trouvé bon de bouleverser l'Italie. Gomment l'Helvétie, qui n'a aucune défense passive , et qui est bien éloignée de pouvoir entretenir trente mille hommes, pourrat-elle échapper?

On citera sans doute la corruption de l'argent.

On dira sans doute que les subsides de l'Angleterre ont entraîné le roi de Sardaigne ; mais ne peut-on pas employer les mêmes moyens pour entraîner un Etat populaire dans la guerre?

Tout ceci est tiré de la campagne de l'année 1799.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

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