DE L'AUTEUR DE CES MÉMOIRES
La reine aurait fort désiré d'accompagner son époux. Elle sollicita, elle négocia : les ministres et les courtisans se partagèrent. Le roi l'aimait peu, et cependant elle lui imposait, en sorte qu'il fut charmé de l'exclure d'un voyage pendant lequel il s'était proposé de se permettre toute sorte d'écarts. Cette pauvre princesse se trouva d'autant plus à plaindre dans son abandon, qu'elle était grosse, et que, par un instinct commun à presque toutes les femmes, elle avait pris du goût pour le père de son enfant. C'était le seul côté par où il eût droit à l'intéresser. Elle attribua sa dis* grâce au comte de Holck, qui pouvait bien en effet avoir affermi le roi dans sa résolution. En conséquence, elle exigea que du moins il ne le suivit pas non plus,
et ce ne fut pas sans peine qu'elle obtint une vengeance si faible et même si humiliante.
J'avais fait mes efforts pour prévenir cette brouillerie, et je fis ensuite ce qui dépendait de moi pour rétablir la paix dans le ménage. J'engageai le roi à écrire les lettres les plus tendres, et comme je les composais, je fis en sorte que la reine fût contente. Le roi prenait la peine de les copier, à condition qu'elles ne fussent pas trop longues. Dès le début de cette correspondance, il accorda aux sollicitations de la reine, de placer parmi ses filles d'honneur une sœur de Sperling, qu'il avait exclue auparavant, sans doute en haine du frère. Il insinuait qu'à ce prix il espérait aussi de n'être pas gêné dans le choix da ses serviteurs. Holck lui était presque nécessaire. Il ne s'était encore montré que gai et frivole, et je puis assurer que le rôle de favori en chef, dont son absence m'avait revêtu, me devenait de jour en jour plus pénible. Je n'étais point aussi facétieux ; le talent de contrefaire, quand même je Taurais eu, me paraissait trop déplacé ; mes ressources en fait de propos, commençaient à s'épuiser; j'imposais trop, comme ancien pédagogue, pour recevoir toutes les confidences sur « les gens durs » et sur ce qui « avance ou n'avance pas. » Il me restait pourtant un moyen de me soutenir. Le roi tenait beaucoup au projet d'affranchir les serfe, pour lequel il croyait avoir be-
soin de- moi. Il m'estimait un saint, parla seule raison que je réfutais quelquefois en particulier les arguments que le baron de Borcke, le comte de Schmettau et quelques autres lui fournissaient contre la religion; et c'est moi, en conséquence, qu'il faisait appeler pour le rassurer, quand, de nuit ou de jour, il prenait peur du diable. Au reste il ne m'en parlait pas, et c'est seulement par hasard que je me suis découvert cette vertu magique. De plus il daignait répéter et publier ce que je lui avais dit dans nos entretiens. Gomme ce qui est passable dans la bouche d'un homme fait et d'un particulier est merveilleux dans celle d'un enfant et d'un souverain, il courait sous son nom beaucoup d'apophthegmes, que je lui vais suggérés. Quoiqu'ils ne valussent pas la peine d'être relevés, ils étaient audessus des idées que son esprit toujours faible, évaporé, peu instruit, et occupé des choses les plus disparates, aurait pu produire. II le sentait sans se l'avouer. Je vivais assez retiré pour n'être point aperçu,* et le roi savait parfaitement que j'étais incapable de rien réclamer. Au reste, le plus souvent je n'aurais pas reconnu mon bien, tant il s'altérait en passant par cette filière. Il arrivait de là chez les courtisans deux effets contraires : tout ce qu'ils trouvaient à leur gré, ils le vantaient comme étant du prince; mais ils déclaraient suggéré tout ce qui leur déplaisait, et, si l'on ne me sa-
vait aucun gré de ce que j'avais dit de bon et d'utile, en revanche on m'imputait ce que je n'avais ni dit ni pensé, ou ce qui était infidèlement reproduit. Ce fut pour moi une source féconde de contrariétés. Quel* ques lettres en langue danoise avaient surtout abusé ceux des courtisans à qui il plaisait de l'être, « Au moins celles-ci, disaient-ils, le secrétaire ne les a pas faites. » Je les faisais comme les autres, laissant à mon royal disciple la satisfaction de purger mon style de quelques incorrections. Les domestiques des princes, leurs courtisans, leurs ministres, et jusqu'à un certain point les habitants de la capitale, sont accoutumés à ne voir dans leur souverain qu'un homme tel que l'un d'eux tout au plus. Les provinciaux croient que c'est une divinité. La plupart de ceux qui approchèrent le roi dans ce voyage furent bien désabusés. Il entendait si mal les affaires; les personnes lui étaient si indifférentes; la vue de ses propriétés l'intéressait si peu; ses amustments étaient si puérils ; les courtisans qu'il paraissait préférer étaient si ineptes, qu'on eut lieu de le juger très défavorablement.
Le comte de Rantzau-Ascheberg, père de celui dont j'ai parlé ci-dessus, en fut surtout frappé. C'était un vieillard perclus, qui vivait depuis quarante ans dans ses terres, où il s'occupait de l'affranchissement de ses paysans. Il avait dans la province, soit comme bien-
feiteur de ses vassaux, soit comme frondeur du gouvernement, soit comme philosophe, et à cause de son grand âge, la réputation d'une sagesse rare. Le roi ayant accepté un dîner chez lui, le vieillard le considéra comme un nouveau Salomon qui venait écouter les oracles de la sagesse, et il prépara sa harangue en conséquence. Le roi se fit conduire dans la chambre de son hôte, entra d'un pas dégagé, lui tint d'un air distrait quelques propos frivoles, lui marqua une profonde indifférence, et se retira, bien content d'avoir ainsi joué le merveilleux. Je vis ensuite le comte en particulier : il était navré, désolé, et ne jugea que trop bien, dès cet instant, tout ce qu'on pouvait craindre de la suite. Il me parut sage et grand. Je le trouvai plus admirable encore, lorsqu'il m'eut expliqué par quelle longue suite de dépenses et de soins il avait rendu heureux ses vassaux. Mais comme il faut toujours se montrer homme par quelque endroit, le comte de Rantzau me remit pour mon usage le discours d'apparat qu'il avait composé, et qui était devenu inutile. C'était une rapsodie, un amas de lieux communs assaisonnés d'insipides flatteries, un vrai radotage.
Le docteur Struensée, qui côtoyait alors la troupe dorée, se trouvait à Ascheberg. Nous l'avions déjà vu àAltona. Quoiqu'il souhaitât avec passion de suivre la cour, il ne se montra point solliciteur importun. Je lui
parlai de son ami le comte de Rantzau : il ne se plaignit point de la froideur avec laquelle il en avait été servi, et ne fit aucune mention des droits qu'il s'était acquis à ses bons offices. Il était, dans ce temps-là , heureux et intéressant.
D'Ascheberg, la cour se rendit à Fravendahl, maison de plaisance très agréable des ducs de Holstein-Ploen, dont la couronne avait hérité depuis six ans. Le dernier prince de cette maison avait donné, dans les environs, l'exemple de l'affranchissement des serfs, en sorte que nous avions une occasion favorable pour juger tout le succès de cette mesure, dont je m'occupais uniquement pendant le voyage. Le3 ministres avaient pris ce moment pour passer quelques jours dans leurs terres ; la suite était restée peu nombreuse, et ce ne fut qu'une raison de plus pour que le roi se livrât, faute d'occupation, à ses puérils amusements, à l'intrigue, à la tracasserie. Ses valets de chambre lui persuadèrent de renvoyer Sperling. Il lui était devenu insupportable, en affectant des airs de favori et en lui arrachant des grâces par des moyens extravagants. Lorsque le roi refusait, Sperling lui faisait une scène de désespoir, se frappait la tète contre les murs et menaçait de se jeter par la fenêtre. C'est ainsi qu'il avait obtenu le cordon blanc, avant de quitter Copenhague. Le roi en avait été si honteux que, dès le même jour,
— saii exigea que les chevaliers de l'un et de l'autre ordre portassent leurs cordons sous le justaucorps, et il en donna l'exemple» Un même semblant de désespoir, et peut-être la promesse de le servir dans ses projets galants, placèrent Sperling dans le carrosse de son maître lorsqu'il entra en pompe, avec toute sa suite, dans la ville de Hambourg. Obtenir une grâce du roi, l'obtenir par importunité, s'afficher comme son favori, c'étaient trois péchés irrémissibles. Les valets de chambre, plus honnêtes que Sperling, voyaient en lui leur rival et le corrupteur de leur maître. Ils avaient trop de sujets d'entreprendre sa ruine et trop de moyens d'y réussir; cependant je crus qu'il était d'une dangereuse conséquence qu'ils prissent l'habitude d'expulser les écuyers et les gens en place . J'avertis Sperling qu'il se formait un orage contre lui, et qu'il n'avait qu'un moment pour le conjurer. Il trouva le moyen de parler au roi, fit sa paix avec lui, et vint tout de suite m'en rendre compte. Dans T effusion de sa reconnaissance, il m'embrassa les larmes aux yeux, en me disant que s'il me manquait jamais, il serait le dernier des coquins.
Dans ce même séjour de Fravendhal , le roi était fort occupé du projet de voyager, qu'il a exécuté depuis, bien autrement qu'il ne l'avait conçu. Il aurait voulu oublier toute affaire, toute étiquette, rentrer dans la classe des particuliers, et tenter quel succès ses
qualités personnelles pourraient lui valoir dans le monde. De ce beau projet il ne me disait alors qu'une partie. Nous étions près de la frontière ; il me pressa fort de la franchir avec lui et un valet de chambre pour toute suite. A mesure que je lui montrais l'impossibilité d'un incognito complet, et les autres difficultés de son dessein, il y répondait tant bien que mal, et ne se rendit enfin qu'au refus absolu que je fis de le suivre.
À son retour, il fut convenu que la reine viendrait au-devant de lui jusqu'à sept ou huit lieues de Copenhague. Il la reçut avec tout l'air d'empressement dont il était capable ; elle monta dans son carrosse, et tous ceux qui ne connaissaient qu'imparfaitement l'état des choses purent croire qu'elle reprenait sa véritable place.
Quand Sperling obtint, à Fravendahl, de rester à la cour, ce fut sous condition qu'il ne se présenterait plus dans le cabinet sans y être appelé, et, afin d'en rendre les occasions plus rares, le roi exigea qu'il ne lui apportât plus, comme il avait coutume de le faire depuis quelque temps, le portefeuille de la guerre. Le comte de Saint-Germain avait imaginé de l'envoyer par une personne quelconque, au lieu de le porter lui-même. Voulait-il faire croire que le roi travaillait seul, et qu'il était assez éclairé pour juger des motifs et du mérite des expéditions? Ou bien le regardait-il comme l'instrument
mécanique qui mettait ses conceptions en activité, en accomplissant la vaine formalité de la signature ? Quoi qu'il en soit, j'eus l'imprudence de consentir à recevoir et à rendre le portefeuille. Ce n'était pas une fonction, c'était un simple message. Je ne m'ingérai à cette occasion dans aucune affaire, et tout au plus répandais-je quelquefois du sable sur les signatures. Il est vrai que par là j'avais connaissance de ce qui se passait, et que je pouvais même lire les expéditions à loisir, car, par une autre imprudence, j'acceptai une clef du portefeuille, que M. de Saint-Germain me donna. Cela fit croire, ou plutôt cela fit dire que j'étais son partisan et son soutien à la cour, quoique au fond je ne fusse pas plus sa créature qu'auparavant; que j'eusse assisté tout aussi souvent à la signature avant d'être dépositaire du portefeuille ; que même, dès ce moment, je me fusse abstenu plus soigneusement encore de toute réflexion sur les expéditions qui me passaient sous les yeux. Les ennemis du comte de Saint-Germain, les miens et lui-même furent bien aises qu'on nous crût plus liés ensemble que nous ne l'étions en effet.
Ces bruits s'accréditèrent encore davantage, quand, M. de Saint-Germain ayant remarqué combien le roi tenait au projet de libérer les paysans de la servitude, il s'y joignit, avec son esprit audacieux, ses méthodes tranchantes, son goût de détruire sans jamais prévoir
l'effet de ce qu'il mettrait à la place des anciennes institutions. Ici encore nous n'étions d'accord qu'en apparence ; nous différions et pour les principes et pour le mode d'exécution.
Loin d avoir essayé de précipiter une opération aussi périlleuse qu'elle était utile, j'avais au contraire ralenti l'impétuosité du roi. Il s'était imaginé qu'il lui suffisait, pour se couvrir de gloire, et (à ce que j'ai su depuis) pour « avancer » d'un pas, de signer un édit qui ordonnerait à tous les seigneurs de terres d'affranchir leurs paysans. Je m'étais formé de cette entreprise une idée bien différente. Je pensais que, pour qu'elle fût faite utilement et solidement, il fallait la fonder sur la justice, par conséquent éclairer d'abord les propriétaires des terres, et leur persuader que le changement projeté ne porterait aucune atteinte à leurs revenus, et qu'au contraire il les augmenterait. À cet égard, on avait déjà fait un grand progrès. Des écrivains nationaux avaient osé parler ouvertement et de ce projet et de celui de cantonner les paysans, et du partage des communes, trois réformes qui auraient dû marcher de front, parce qu'elles se facilitaient réciproquement. Ces écrivains n'avaient point été repris, et une telle indulgence, dans un gouvernement absolu, indiquait, chez les censeurs et les magistrats, une prévention favorable. Les personnes désintéressées étaient déjà convaincues.
A ce progrès de l'opinion s'était joint le bruit, assez répandu par les discours mêmes du roi, qu'il favorisait les nouvelles idées, qu'il les avait adoptées, et même qu'il projetait de les mettre à exécution. Les juges, entraînés par le mouvement, par l'inclination du public et par celle du prince, commençaient à favoriser la liberté. Autrefois les avocats leur imposaient, et même au mépris des ordonnances royales, en faisant retentir les mots de « droits du seigneur »; actuellement, ceux des « droits de l'individu » étaient déjà mieux écoutés. Il ne fallait plus qu'un argument, mais le plus fort de tous, l'expérience ; il fallait que des terres affranchies, dans plusieurs parties du royaume, montrassent la possibilité et l'utilité du nouveau régime pour les trois ordres de la nation.
Pour parvenir à cette démonstration, il s'était offert une occasion unique à la fin du dernier règne. Le besoin d'éteindre la dette publique avait suggéré l'idée de vendre les domaines du roi, qui faisaient alors la cinquième partie du royaume. Il aurait été facile d'engager les paysans à se racheter. Gomme ils étaient mieux traités que ceux des seigneurs particuliers, ils avaient presque tous en réserve un pécule, qu'ils auraient abandonné volontiers pour acquérir, avec l'indépendance, un moyen de plus de thésauriser et d'améliorer leur nouvelle propriété. Supposé qu'on eût
préféré ne pas démembrer les terres et qu on voulût créer de nouveaux seigneurs, il était facile de limiter leur pouvoir et de ne leur vendre des terres que dans la mesure du droit naturel et du bien public.
Au lieu de choisir Tune ou l'autre de ces deux alternatives, on vendit les domaines aux enchères. Le paysan y fut admis, et, pour faciliter la vente, soit à lui, soit à ceux qui voulaient le dominer, on annonça que le roi se contenterait de la moitié du prix comptant et d'une hypothèque sur les fonds pour le reste. Il en résulta une lutte très vive entre le paysan et le gentilhomme ou le roturier opulent. Les commissaires préposés à la vente s'applaudirent fort de leur habileté, parce que ces dispositions firent pousser les adjudications au delà de la valeur. Le paysan, lorsqu'il l'emporta, dut livrer d'ordinaire tout son pécule au moment de l'achat, et il eut en outre à payer, à titres d'intérêts, une redevance annuelle : il fut écrasé. Loin de pouvoir faire de nouvelles épargnes, il ne put subvenir aux frais ordinaires de culture, ni parer aux inégalités des récoltes. Le fonds sur lequel le roi avait réservé ses sûretés, se trouvant détérioré et dépourvu de tout, valait moins que rien, et il aurait fallu payer une autre personne pour qu'elle se chargeât de cette prétendue hypothèque. Quand le plus offrant fut un nouveau seigneur, comme il avait enchéri sur un paysan qui
voulait lui échapper, il se trouva qu'il avait aussi trop payé. Il chercha à s'indemniser, soit en épuisant les forêts, soit en foulant ses vassaux ; mais l'un et l'autre moyen ont un terme, et les terres seigneuriales ne furent bientôt plus de meilleures" hypothèques que les censés particulières. Par cette opération, une' partie du royaume fut dévastée, et, loin de payer la surcharge dont on avait fait une des conditions du marché, elle ne put supporter les impôts ordinaires et extraordinaires.
Cependant tout n'était pas encore vendu à la mort de Frédéric V, et je ne tardai pas de représenter à mou nouveau maître qu'il paraissait y avoir deux hommes en lui : l'un qui parlait à tout le monde de l'affranchissement des serfs, qui se promettait d'en venir à bout et qui en espérait beaucoup de gloire ; l'autre qui vendait ses domaines, créait de nouveaux seigneurs, et qui, ayant une précieuse occasion de donner l'exemple de l'affranchissement, aggravait au contraire le sort dune partie de ses sujets. Dans ce temps-là, je n'avais pas encore pris sur lui beaucoup d'ascendant, et il en avait encore moins sur ses ministres. Il y avait en effet, chez lui, deux hommes différents.
Cependant il parla si souvent de cette affaire que les ministres lui donnèrent enfin une sorte de satisfaction. On suspendit l'aliénation des domaines les plus voisins de la capitale, et l'on entreprit de vendre quelques por-
tions de la manse domaniale, libérant ainsi les paysans, moyennant une redevance annuelle, des corvées qui y étaient attachées.
La reine Sophie, grand* mère du roi, avait donné un exemple pareil dans le domaine de Hirsch-Holm, dont elle jouissait. Le comte de Stolberg, qui avait fait la même chose dans ses propres terres, et qui était alors grand maître de sa maison, avait sollicité et conduit cette opération. La reine concédait à son paysan censitaire, pour lui et les siens, à perpétuité, la censé avec le terrain qui la devait ; elle lui abandonnait les arrérages, une légère redevance était imposée en cas de mutation, et l'approbation réservée en cas de partage. Les corvées étaient presque supprimées, et il eût été désirable qu'on n'en eût point réservé. Elles étaient évaluées en argent à proportion de la censé, et celle-ci était réglée sur l'étendue du terrain d'après le cadastre.
J'ai vu cette terre plusieurs fois, et à plusieurs années d'intervalle; le changement en mieux était déjà extrêmement sensible. Le laboureur, maître d'appliquer son travail à un terrain qui lui appartient, au lieu de trouver qu'il lui en fallait davantage, a désiré en avoir moins et subdiviser les fermes trop étendues. N'étant plus détourné par un travail éloigné et sans profit, il est devenu moins ivrogne et moins paresseux. Quoique
chargé d'une redevance nouvelle, d'un impôt extraordinaire qui fut établi à cette époque ; quoiqu'il ait perdu beaucoup de bestiaux par l'épizootie, il ne s'est plus arriéré. Ayant commencé à calculer non plus le nombre de chevaux qu'il devait fournir pour la corvée, mais leur travail , il a senti qu'il valait mieux en avoir moins et de plus forts. La race des chevaux de charrue s'est perfectionnée de jour en jour ; le fourrage que ces chevaux chétifs et superflus consommaient a été employé à nourrir des vaches, en sorte que l'on a eu plus de denrées et d'engrais. Des villages entiers ouvrirent les yeux sur l'utilité des clôtures et des propriétés distinctes; ils demandèrent que l'on cantonnât les héritages, afin que chacun pût exploiter son terrain séparément et placer sa maison au milieu. Comme on a l'habitude de creuser des puits, que l'eau n'est pas à une grande profondeur et que les maisons sont en torchis, ce transport fut aisé à exécuter.- Ainsi le vœu même des paysans commençait à opérer un changement pareil à celui de Ploen. Le baron de Bernstorff, n'osant s'ingérer comme ministre dans une réforme qui n'était pas de son département et qui d'ailleurs déplaisait à ses collègues, n'avait pas laissé de donner un nouvel exemple, à une lieue ou deux de Copenhague, dans une terre que le roi lui avait cédée sous une redevance fixe, et à laquelle il avait donné son nom. Il
avait fait marcher de front les trois réformes : affranchi le paysan en transformant la manse, précairement possédée, en une ferme héréditaire avec exemption de
corvée ; cantonné chaque censitaire dans un terrain environnant sa maison; enfin réparti les pâturages communaux.
Lé voisinage d'une grande ville avait sans doute beaucoup accéléré les effets de ce changement; ils dépassèrent tout ce qu'on en avait attendu. Dans l'espace de quatre ans, le bétail avait quadruplé, et le produit peut-être décuplé.
Le plan que je suggérais au roi, dans le temps même ou Ton travaillait à Bernstorff, était d'encourager d'autres propriétaires, par des récompenses, à suivre l'exemple qu'on avait sous les yeux et qu'il allait donner lui-même dans quelques-uns de ses domaines. J'y engageai deux particuliers, dont l'un demandait une patente de conseiller d'Etat et l'autre une clef de chambellan. Ils étaient satisfaits à bon marché : il y avait déjà environ cent cinquante titulaires de chacune des dignités qu'ils sollicitaient. Sans demander ni attendre aucune espèce de récompense, un gentilhomme, nommé de Plessen, exécuta, uniquement par humanité et par intérêt bien entendu, le même changement dans une terre considérable. Plusieurs jeunes gens promettaient d'en faire autant dès qu'ils posséderaient des
— 93 -* terres. D'autres propriétaires demandaient qu'on leur aidât à cantonner leurs paysans et promettaient de les affranchir ensuite, parce qu'ils espéraient ainsi d'en tirer une plus forte indemnité pour l'abolition de la corvée. On aurait pu, avec un peu d'adresse, porter les villes, l'université, les chapitres à établir -dans leurs terres cette réforme. Bientôt tous les vrais économes l'auraient adoptée, et les seigneurs y trouvant enfin leur avantage avec une entière évidence, un édit aurait pu, en supprimant les milices ou en les mettant sur un autre pied, retrancher aux plus obstinés ceux de leurs droits qui étaient oppressifs et à la disposition de la commune. La mode, qui commençait à faire sentir son empire, aurait accéléré l'ouvrage. Je ne crois pas que ce changement eût pris dix années. Or, qu'est-ce que dix ans pour accomplir une si grande et si utile révolution, sans que l'autorité se fasse presque apercevoir? Je commençais à me flatter que je serais l'instrument principal, quoique obscur, du bonheur d'un million d'âmes; c'était l'unique objet de mon ambition : M. de Saint-Germain vint ^mon secours, et tout fut perdu.
Il avait éprouvé souvent de la résistance quand ses réformes dans le militaire attaquaient les intérêts des particuliers ou les privilèges des corps, ou lorsqu'elles empiétaient sur les autres départements. Il regardait cette résistance comme l'effet d'une ligue entre les
priiicipaux seigneurs de l'Etat contre l'autorité royale. « L'aristocratie, disait-il, n'est déracinée qu'en apparence. La noblesse règne encore, et dans la crainte que le roi ne se rendit tout-puissant au dedans, s'il était redoutable au dehors, elle ne veut pas qu'il ait une armée. Ce qui existe aujourd'hui n'en est qu'un simulacre. L'ascendant de la noblesse dans l'Etat tient au pouvoir qu'elle a conservé dans ses terres. Les gentilshommes sont de petits despotes, et plutôt des vassaux tributaires que des sujets. Par quelle voie ce pouvoir s'est-il établi? Par les règlements de milice. Or, cette milice, inutile à la défense du royaume, est à la fois un moyen d'opprimer le peuple et un obstacle à la bonne formation de l'armée. C'est la véritable cause pour laquelle l'infanterie est composée à grands frais de recrues étrangères, le rebut de l'Allemagne. »
Toutes ces allégations renfermaient quelques vérités, mais aperçues au travers d'un nuage de préventions et exagérées par l'humeur. Les ministres et les grands de l'Etat craignaient de voir le roi prendre des goûts trop militaires, et ils avaient raison : une guerre n'aurait fait que du mal, sans aucune apparence de bien. Mais l'armée, toute faible qu'elle pût paraître, était plus que suffisante pour assurer au dedans la puissance du roi. Cette prétendue aristocratie n'existait pas, et surtout elle n'avait et ne pouvait avoir aucune relation
avec la servitude des paysans. La force des ministres et des grands dérivait uniquement de la faiblesse personnelle des rois depuis trois générations. Les princes indolents , inappliqués, ignorants, incapables, n'ont point de volontés, ils n'ont que des caprices. A la longue, les courtisans adroits tournent à leur gré ces penchants aveugles et versatiles. Plus le prince est opiniâtre, plus ils ont de prise sur lui. Au pis aller, on loi permet quelques fantaisies et Ton cède quelquefois, pour lui persuader qu'il est le maître. II n'y avait que la milice qui liât réellement la cause des paysans à celle de l'armée : réformer cet établissement, c'était abolir l'oppression des campagnes, faciliter le moyen de donner au roi une armée nationale, augmenter ses forces en diminuant sa dépense, enfin retenir dans le royaume les sommes immenses que coûtaient des mercenaires étrangers dont la moitié aurait déserté s'il avait fallu camper. En conséquence de ces vues, tant réelles que chimériques, le comte de Saint-Germain se mit à presser l'affranchissement, non dans son travail avec le roi (on a vu qu'il n'en faisait point directement), mais dans des conversations particulières ; et comme, par différents motifs, ils étaient tous deux fort pressés d'en finir, ils eurent bientôt convenu de suivre la voie la plus courte, savoir d'assembler cinq ou six personnes favorables au projet, lesquelles rédigeraient ensemble
un édit qu'on enverrait ensuite de la part du cabinet aux départements, pour le promulguer dans les formes. En m' obligeant par cette marche à contre-signer, on croyait m' arracher mon suffrage pour un acte d'autorité si important; on me faisait de plus l'honneur de me donner entrée dans le comité, et jusqu'alors on ne m'avait adjoint qu'un M. Brunn, lieutenant civil et criminel de Copenhague, qui , ayant possédé des terres, devait entendre les matières économiques. L'affaire en était là lorsque j'eus communication de ce nouveau plan. Je fis au roi et au comte de Saint-Germain les représentations les plus fortes contre une résolution si tranchante, et ne pouvant les faire renoncer au projet d'un comité, qui pouvait du reste offrir de grands avantages, je bornai tous mes efforts à le modifier, de façon qu'il fût solidement appuyé et agréable à la nation. J'obtins que le comité, lorsque les membres en seraient désignés, tiendrait ses pouvoirs et ses instructions du département de l'intérieur par des lettres patentes régulièrement expédiées ; que ses opérations ne seraient que préparatoires; qu'il aurait une existence permanente, afin de veiller à l'exécution des règlements émanés de lui; qu'on y appellerait un des principaux hommes de loi, et au moins deux possesseurs de terres.
Entre les gens de loi, celui que ses lumières et sa
— OT — place désignaient, était le procureur général Stampe1. Je l'indiquai, mais comme il passait pour un homme bible, à qui l'autorité imposait, j'allai d'abord lui dire que le roi désirait avoir son avis par écrit sur l'état des paysans et sur la légitimité et la possibilité d'un changement. Lorsqu'il eut donné là-dessus un mémoire, et qu'il se fut ainsi ôté le pouvoir de changer d'opinion, je lui annonçauqu'il serait membre du comité, dont je lui fis connaître la composition.
Je n'espérais pas trouver un possesseur de terres, ayant un nom imposant, qui fût favorable à nos projets et qui eût les talents nécessaires pour les seconder, rengageai le roi à désigner un baron de Rosenkrantz, qui vivait dans ses terres, où il traitait ses paysans avec beaucoup d'humanité, bon citoyen, homme sensé, mais prévenu contre notre entreprise. J'allai le chercher dans sa retraite, persuadé que, mieux instruit, il nous soutiendrait. Enfin je fis nommer pour secrétaire du comité un M. Hoier, jeune jurisconsulte, fils d'un financier, que. Ton croyait riche; ce jeune homme était plein de zèle et voulait servir gratuitement, car tel était le premier article de notre institution.
1 En Danemark, le procureur général n'est pas la partie publique près des tribunaux. L'une de ses fonctions consiste à surveiller les entreprises qui pourraient se tramer contre l'autorité absolue du roi, et, à cet égard, il n'a rien à faire; l'autre fonction est d'éclaircir, comme un expert, les questions difficiles qui se présentent à la chancellerie, dans l'établissement des lois nouvelles et l'interprétation des anciennes.
Nous tînmes notre première séance sous la présidence de M. de Rosenkrantz, vers le milieu de novembre 1767. Après avoir lu l'acte de notre établissement et nos instructions, nous commençâmes à régler le travail, et nous décidâmes d'inviter, par un programme, tous les particuliers du royaume à nous faire part de leurs lumières sur les moyens de seconder l'intention du roi, qui était d'améliorer la condition des laboureurs sans que les seigneurs en souffrissent, ni dans leurs droits légitimes ni dans leurs intérêts. Cette assemblée eut lieu un mardi... Le jeudi suivant je reçus ma démission de tous mes emplois, le vendredi je rendis au roi son sceau privé, le samedi j'eus ordre de quitter Copenhague dans les vingt-quatre heures, et le dimanche M. de Saint-Germain fut remercié.
Il y avait longtemps que la mesure du général était comble, et l'affaire des paysans ne fut qu'un léger aocessoire. Le dernier coup fut la négociation de Russie. Il en. avait mal parlé au roi et avait ainsi fourni une raison ou un prétexte sans réplique pour l'éloigner.
Pour ce qui me regarde, les courtisans me firent l'honneur de me traiter avec beaucoup de distinction. Ils employèrent contre moi toutes leurs ressources. Je fus aussi accusé, comme un ministre aurait pu l'être, d'avoir mal parlé de la négociation de Russie, ce qui était trop faux pour faire beaucoup d'impression.
Sperling persuada à son oncle Reventlou que je corrompais la religion du roi1. Reventlou m'en accusa auprès de M. de Bernstorff/de Madame de Plessen, et par elle auprès de la jeune reine, aux yeux de laquelle c'était encore un crime en ce temps-là. Il demanda, mais inutilement, audience à la reine grand'mère pour lui en parler : un de ses gentilshommes, qui avait un accès familier chez le roi, avait certifié à cette princesse que je faisais tout le contraire. On assura aux innombrables ennemis du comte de Saint-Germain que j'étais le soutien de tous ceux qu'on voulait disgracier, que j'étais le sien particulièrement, et que ma disgrâce était un préliminaire essentiel de la sienne. On avait été plus loin : on avait répandu le bruit, quelques mois auparavant, que le comte de Saint-Germain, le baron de Borcke et moi, nous avions formé un triumvirat pour gouverner le royaume, et on l'avait persuadé même à M. de Bernstorff. Beaucoup d'indices me font croire que c'était l'ouvrage de Sperling, et cela devait être, puisqu'il m'avait de nouveau assuré, dans ce temps-là, qu'il serait le dernier des coquins s'il entreprenait quelque chose contre moi. J'eus là-dessus un
1 On prétendit qu'ayant récité je ne sais quelle tirade de vers, an jour de solennité chez le roi, et sur ses plus vives instances, j'avais dit : « Voilà 1a seconde comédie que je joue aujourd'hui. » Le comte de Rantsau disait que cette sottise était un trait d'esprit tel qu'il fallait qu'il vint de moi, parce que ses compatriotes n'auraient pas su l'inventer.
entretien avec M. de Bernstorff, où il me tint le langage le plus franc. Il estimait et respectait M. de Saint-Germain, quoiqu'il fût mal avec lui dans ce moment. Il pourrait sans doute se raccommoder avec lui, mais il ne regarderait jamais comme son ami l'homme qui serait lié avec le baron de Borcke. Je l'assurai fort que je n'aspirais nullement à gouverner; que l'affaire des paysans, sur laquelle il donnait lui-même un si bel exemple, était la seule pour laquelle je fusse en relation avec M. de Saint-Germain, et que même je voyais cette affaire, ainsi que toutes les matières de gouvernement, sous un aspect très différent du sien ; que, pour le baron de Borcke, loin que j'eusse avec lui aucune liaison politique, il serait actuellement ministre des finances si j'avais simplement laissé faire. Malheureusement, ce même jour, M. de Bernstorff, avant de savoir s'il aurait le loisir de me joindre, m'avait fait sonder par un subalterne qui jouissait de sa confiance et de la mienne sans mériter ni l'une ni l'autre : j'ajoutai, à l'usage exclusif de l'intermédiaire, que je ne me croyais tenu à rien envers M. de Bernstorff, parce que je n'étais point sa créature; que, dans les occasions essentielles, il m'avait refusé son appui, etc. Ces propos furent répétés au ministre, et, par la suite, je n'ai pu réparer l'impression qu'ils avaient faite.
Le ministre de la marine, avec lequel je ne pou-
— 1<M — vais avoir rien à démêler, m attaqua, par une fatalité singulière dans toutes ses vicissitudes. J'ai parlé plus haut du comte de Daneskiold-Samsoé : il avait été disgracié peu avant moi par une intrigue de Holck, qui prenait de jour en jour plus d'empire. Le roi mit à sa place le comte de Daneskiold-Laurwig (d'une autre famille de bâtard des rois de Danemark), brave officier, mais à cela près d'une complète incapacité, dissipateur insigne, mais perdu de dettes, et dont les mœurs corrompues l'avaient entraîné à des désordres qui lui avaient attiré plusieurs fois l'animadversion des tribunaux; enfin qui, pour tout mérite auprès du roi, était, depuis quelque temps, son Mercure et le confident de ses débauches. Ce malheureux prince, enfin résolu à secouer toute espèce de frein, m'avait dispensé, dès son retour à Copenhague, de me rendre à son coucher pour lui faire une lecture, ou plutôt pour l'endormir avec sécurité. Il fut d'abord embarrassé à remplir les moments dé sa soirée dont j'étais chargé ; ses plus familiers domestiques, soit qu'ils fussent tout à fait honnêtes, soit qu'ils se défiassent avec justice de sa discrétion et de sa libéralité, refusaient d'être ses complaisants. Enfin le comte de Laurwig lui amena une créature qui, de la plus vile prostitution, était montée à l'état de maîtresse entretenue de sir lohn Goodericke (ministre d'Angleterre nommé pour la Suède, mais que les intrigues de la
France empêchaient de résider à Stockholm). On appelait, à cause de cela, cette femme milady. Elle était alorsla maîtresse très infidèle de l'envoyé de Vienne.
Le comte de Laurwig m'ayant communiqué son entrée au ministère, je lui dis, pour toute réponse, qu'il se chargeait d'une rude besogne. Quelques jours après, étant ivre, il m'assura que cette franchise lui avait plu singulièrement. Jamais la vérité ne se manifesta moins dans le vin.
Avant les comtes de Daneskiold-Samsoé et de Daneskiold-Laurwig, il y avait eu à la tète du bureau de l'amirauté un M. de Rosenkrantz, homme d'esprit, fort dérangé dans ses affaires , fort intrigant et peu scrupuleux. Il avait désiré que je lusse ses mémoires justificatifs sur l'état de la flotte pendant son administration, pour que j'en fisse ensuite rapport au roi en particulier; mais, n'entendant pas suffisamment la matière, et par caractère ennemi de toute intrigue, ayant eu d'ailleurs occasion d'entrevoir chez M. de Rosenkrantz assez de duplicité, je ne fis en sa faveur aucune insinuation sur la marine. Je révélai même, sur d'autres objets, ce que j'avais vu de ses manœuvres. C'est lui qui daigna s'occuper de mon éloignement, et diriger le comte de Holck, qui, de son protégé, était devenu en trois ans son protecteur ; jeune homme trop léger pour avoir sérieusement la volonté d'intriguer, quoi*
que son assurance de page et son défaut total de caractère pussent suppléer chez lui à l'habitude .
Je demande pardon au lecteur de rapporter ces minuties, qui me regardent. Elles me semblent, autant que d'autres faits , peindre les hommes , et c'est là l'objet que je me propose.
Le comte de Holck commença donc par insinuer que j'étais déplacé dans les parties de chasse et dans les courses de campagne, que j'étais homme de cabinet ; et sur le premier indice que j'eus que cette idée prévalait, je m'abstins de ces prétendues parties de plaisir, et m'estimai fort heureux de recouvrer quelques heures de liberté.
Ensuite il fit entendre que c'était à moi une grande témérité d'entrer dans l'appartement du roi sans y être appelé. Le roi eut la naïveté de me dire qu'on le lui avait fait apercevoir. Je lui répondis que, dans le fait, il me l'avait permis et même ordonné à certaines heures, mais que, depuis plusieurs mois, j'avais toujours attendu d'être appelé. Il me rapporta ensuite qu'on lui avait dit que j'aspirais à faire la même fortune que Schulin (ministre de son grand-père et de son père qui était d'un plus bas étage que moi, et qui était devenu comte et cordon bleu). Je lui répondis que je remerciais fort ceux qui faisaient cette sage observation contre ses grâces à venir de me comparer plutôt à
Schulin, mort tranquillement dans son lit, après avoir servi utilement, qu'à Griffenfeldt, qui, ayant fait la même fortune, avait fini par être mené au pied de l'échafaud et avait passé le reste de ses jours en prison ; qu'au reste, il savait qu'au lieu de lui demander des départements, j'avais refusé ceux qu'il voulait me
confier.
Me trouvant inattaquable de ce côté, Holck employa le vrai moyen, le plus simple, le plus grossier, le plus efficace : il assura au roi que je passais pour le gouverner; que j'étais son rival d'esprit, et que même le public mettait sur mon compte ses plus belles saillies. Le roi eut, à cette époque, la fantaisie de jouer Zaïre. On lui persuada que j'étais aussi son rival en ce point, et que je me croyais plus grand acteur que lui. Je n'avais donné aucun sujet à cette jalousie, si ce n'est que j'avais été son maître de déclamation. Sa passion, dans ce temps-là, était de vouloir exceller en toute espèce de talents ; mais, comme cette passion tenait au principe caché de sa démence, il était fort aisé à persuader sur ses succès.
Je m'étais tu sur milady tant qu'il ne m'en avait pas parlé; mais lorsqu'il m.'eut demandé ce que j'en savais et ce que j'en pensais, je le lui dis sans ménagement et, autant que je le pus, sans pédanterie. Milady l'apprit bientôt, et trouva que j'étais un homme dan-
gereux, contre lequel il fallait prendre des « masures ». Un jour, Holck s'étant chargé de lui procurer un billet de loge, je la vis le soir, au spectacle de la cour, seule dans une seconde loge, au-dessus des filles d'honneur, fui étaient en face de la reine. Me trouvant à ce moment près de Holck, je ne pus me contenir : « Monsieur, loi di&je, dussiez-vous tourner encore cent fois en%ridicule une expression que j'ai souvent occasion de ré- 9 péter, il faudrait n'être ni bon sujet ni bon serviteur pour ne pas pleurer de voir une pareille créature braver ainsi la reine, et le roi se faire, au grand péril de l'Etat, le greluchon d'un ministre étranger. » Ce propos ne fit que fournir au jeune comte un auxiliaire de plus pour déterminer la volonté encore chancelante du roi.
D avait résolu de profiter pour cela d'un bal masqué. Ce divertissement avait déjà servi plusieurs fois aux intrigues de cour et aux expulsions. Milady s'y trouvait; die parla de me renvoyer ; mais le jeûne comte, profilant de la facilité des métamorphoses, se chargea luimême des principaux rôles. Déguisé en chouette, avec cinq ou six autres personnes de sa clique, et contrefaisant sa voix, il entretint le roi de ce qui me regardait, comme s'il avait été l'organe de l'opinion publique. Sous ce masque, après m'avoir un peu lutine, il se fit connaître, et j'aurais pu croire que nous étions les
meilleurs amis du. monde. Plus tard, sous un autre déguisement, il glissa un papier dans la main du roi : c'étaient des vers à ma louange. On y conjurait le roi de ne pas se défaire d'un homme qui était précieux à l'Etat, qui protégeait les gens de lettres, et qui ferait une révolution, en rendant la liberté aux paysans. Ce dernier trait était habilement calculé sur le tour d'esprit du roi, et d'ailleurs l'impression en avait été préparée. Lorsque l'effet fut produit, le comte se montra sous un masque connu, et vint recueillir le fruit de son adresse. Il se fit charger de m'apporter le message, de crainte qu'il ne fût intercepté s'il passait par une autre filière.
Le lendemain, je fus appelé chez le' roi, comme à l'ordinaire. Il se vanta à moi de ce qu'au milieu des amusements il s'occupait des affaires les plus importantes; qu'il avait pris la nuit, au bal, une résolution qui me surprendrait. 11 ajouta quelques propos aigresdoux sur mon compte ; ensuite, voyant qu'il en avait trop dit, et que je pourrais deviner la vérité, il me poursuivit jusqu'au bas de l'escalier en me comblant de caresses.
Je n'avais encore aucun sujet de soupçonner que ce fût le comte de Holck qui m'eût desservi ; nous étions sur le pied de l'amitié. Je l'avais soutenu à la cour, et ne lui contestais rien du tout ; d'ailleurs nos apparte-
mente étaient contigus. Aussi, en le voyant entrer le soir chez moi, je ne soupçonnai pas d'abord ce qu'il y venait faire.
Il entra en faisant tous les lazzis d'un homme au désespoir.
— Qu'est-ce, lui dis-je, monsieur le comte, qui vous chagrine si fort?
— Ah ! je n'en puis plus, je suis désolé.
— Quoi donc? est-ce que Madame de X*** vous maltraite?
— Oh ! ce n'est pas d'elle qu'il s'agit.
— Quel que soit votre chagrin, mon cher comte, confiez-le-moi.
— Je ne puis, non je ne saurais.
— Est-ce donc un mystère?
— Non, au contraire, il faut que vous le sachiez.
— Cela étant, je vais vous aider : vous m'apportez mon congé.
— Eh bien, puisque vous l'avez deviné, cela est vrai; mais au moins, ajouta-t-il en m'embrassant, ne croyez pas que j'y aie la moindre part. Le roi en est très affligé, et nous devons souper ce soir en tête-àtête pour vous pleurer. Il a cédé aux circonstances, et ce n'est pas pour longtemps. Le ministre de Russie lui aurait demandé de vous éloigner, et il a mieux aimé prendre les devants.
— Puis-je toutefois savoir le motif?. . .
Plus cet éclaircissement avançait, plus je reconnaissais évidemment que le messager de ma disgrâce en était aussi l'auteur. Il m'annonça une pension et la liberté de rester dans les Etats du roi ou d'en sortir. Je lui dis que, puisque j'avais déplu, il vaudrait mieux que le roi n'entendit plus parler de moi ; qu'ayant prévu depuis longtemps ce qui pouvait m'arriver, j'en avais pris mon parti ; que je sortirais le surlendemain du palais, et du royaume dès que la gelée, qu'on pouvait attendre à tout moment, aurait rendu les chemins praticables ; que je ferais proposer par l'un des ministres de m'accorder, une fois pour toutes, dix ou douze années de ma pension. Je supprime le reste de la scène, qui paraîtrait assez piquante, si elle était rendue avec tout le jeu et toutes les inflexions de voix qui ne peuvent se décrire.
J'avais l'esprit très libre; je voyais la fin de scènes d'angoisses et de traverses. Hors quelques amis, sur qui cette épreuve me montra que j'avais raison de compter, et mes projets relatifs aux paysans, je n'avais rien à regretter. Aussi j'éludai le lendemain l'occasion de raccommoder mes affaires. Le roi était seul par hasard dans un corridor du palais où je passais seul aussi; j'allais le rencontrer, si je n'avais pris à dessein une autre direction.
Il trouva que c'était un trait de fierté qui me faisait honneur, et il en parla avec estime. C'en fut assez pour qu'on obtint un ordre de m'expédier promptement. Je reçus le samedi matin une lettre du comte de Holck, qui me disait que, ne pouvant se résoudre à m'annoncer en face des choses désagréables, il me transmettait par écrit l'ordre du roi de sortir de Copenhague dans les vingt-quatre heures; qu'à cette occasion il était chargé de me compter dix mille rixdalers (49,600 fr.). Une simple cloison séparait nos appartements, et je pus m'apercevoir que Holck donna, le même jour, un dîner à Sperling et au comte de Laurwig.
fidtre ceux qui, dans cette circonstance, se montrèrent mes amis, se trouvèrent Hoier, le secrétaire du comité, et ce Brandt, trop connu dans la suite. J'avais, il est vrai, reçu souvent les visites et les confidences de Brandt, mais sans aucune réciprocité ; en sorte que je dus être étonné de sa consternation lorsque je lui appris ce qui m'arrivait, et de ses visites dans l'intervalle qui s'écoula jusqu'à mon départ, et de ce que, devant souper ce jour même chez le roi, au petit couvert, il vint m attendre avec un déjeuner au premier relais, sans craindre, comme tout courtisan, la contagion d'un disgracié.
Pour l'honnête Hoier, qui n'était point courtisan, ni sa fidèle société, depuis le moment de ma disgrâce, ni
ses bons offices dans la presse d'un voyage précipité, ni la tendre affection avec laquelle il m'accompagna jusqu'au premier embarquement, ni ses regrets sincères en me quittant, ne m'étonnèrent de sa part. Sa correspondance et quelques autres moins suivies m'ont mis en état de continuer ce récit. Il est vrai que Holck, à qui j'avais laissé voir et même écrit que je l'avais pénétré, intercepta quelques-unes de nos lettres; mais il m'en est assez parvenu, et même trop, pour me fournir une ample peinture de tristes scènes. C'était d'abord ce prince, objet de mes soins pendant plusieurs années, que j'avais sincèremen t aimé; que j'avais ensuite contenu jusqu'à un certain point, livré à toute sorte d'excès ; ensuite le ministère, troublé et désespéré par les travers du monarque ; la nation, justement alarmée vdes suites de ses égarements; enfin un voyage entrepris sans objet, exécuté sans avantage... Je vais tirer
d'une multitude de lettres, de notes, de conversations et de souvenirs, des lumières nouvelles pour éclaircir les événements qui sont le sujet de ces mémoires.
BUGR1GES. CRÉDIT DBS RUSSES. COMMISSION D'ÉCO- NOMIE RURALE. ORGIES. — VOYAGES.
Le jour même de mon départ, M. de SaintrGermain reçut du roi ce billet, dont le ministre m'envoya copie :
« Mon cher maréchal, diverses raisons m'obligent à vous dispenser des soins et des peines que vous causent les affaires du directoire. Vous auriez tort de regarder ceci comme une disgrâce : je désire que vous soyez persuadé de la confiance avec laquelle je vous remettais une armée s'il s'agissait de la conduire contre l'ennemi. Sur ce, etc. — 22 novembre 1767. »
Dans sa lettre. M. de Saint-Germain cherchait à me persuader que notre cause était commune. Cela n'était point et ne pouvait être. Il s'était attiré une foule d'ennemis dans son département par ses réformes et par la confusion où il avait mis les affaires militaires, rt peut-être plus encore en agissant tantôt avec une
dureté impitoyable, tantôt avec une faiblesse qui démentait ses principes. Hors de son département, il avait desservi les autres ministres auprès du roi et traversé leurs opérations, soit par les collisions inévitables entre les mobiles du gouvernement, soit par des empiétements formels.
ce Je vous ai suivi de près, me disait-il, comme vous le verrez par la copie ci-jointe. Il vaut mieux être mis de côté que de perdre la vertu çl ne pas faire le devoir d'honnête homme. Les crimes qu'on nous reproche sont des babioles que l'on présente pour amuser les femmes, les enfants et les aveugles ; mais nos véritables crimes sont d'avoir voulu rendre le roi maître et puissant ; d'avoir voulu lui former une armée convenable et réelle ; d'avoir demandé des nationaux pour cette armée; d'avoir voulu procurer la liberté aux paysans, faire valoir l'autorité royale et la tirer de l'esclavage ; d'avoir conseillé au roi de sentir sa dignité, de ne pas la laisser avilir et de ne pas se laisser mettre sous les pieds d'une puissance étrangère... enfin de n'avoir pas plié aveuglément sous les caprices de bien des gens. Les Russes ont construit leurs batteries avec tous ces matériaux : comme la place était faible, elle s'est bientôt rendue. Je voudrais bien vous imiter en tout, et j'y travaille1. Il ne faut plus bâtir sur le sable. »
1 C'est-à-dire à se procurer un capital au lieu de sa pension.
D avait donc commis le péché irrémissible : il avait parié contre la négociation et contre les ministres qui la dirigeaient (de Saldern pour le Holstein et Philosophof pour la couronne de Russie). Le despotisme de ces deux étrangers était véritablement révoltant, mais moi je n'avais eu garde de parier contre eux ni contre leur traité. Je le regardais comme le salut du Danemark. Je croyais, et je disais au roi que si jamais il avait la guerre avec la Russie, ce serait la fable du pot de terre et du pot de fer ; qu'un Etat aussi faible que le sien pouvait bien acheter par quelques comptai-» sances passagères une paix constante avec une puissance trop redoutable pour lui. On touchait au terme, le traité était signé par les plénipotentiaires. 11 y était stipulé que l'impératrice emploierait ses bons offices pour le faire ratifier par son fils lorsqu'il serait majeur, et l'on avait lieu d'espérer que cette époque serait avancée par une dispense d'âge. On attendait à chaque moment la signature de Pétersbourg; les ennemis du traité étaient réduits à dire qu'elle était trop différée, et qu'enfin, lors même que l'impératrice signerait, le grand-duc ne ratifierait jamais un traité par lequel on le dépouillait de l'héritage de ses pères. Les ministres et les courtisans danois avaient usé souvent de ce traité contre leurs adversaires; lorsqu'ils se sentaient trop faibles, ils appelaient les deux Russes à leur secours,
surtout Saldern, qui, despotique et emporté par caractère, poussait aux procédés violents auxquels l'esprit du gouvernement ne se prêtait pas encore; mais ces intrigants furent punis de leur manège : lorsqu'une fois ils eurent livré le roi à Saldern, ce dernier le maîtrisa sans consulter ni leurs goûts ni leurs intérêts.
Quoique M. de Saint-Germain ne fût plus ministre, il avait la liberté d'aller à la cour; il en profita peu. Il voyait du monde, montrait beaucoup d'humeur et ne ménageait pas ses propos. Par là il s'attira un second billet, où le roi lui disait que puisque M. de 'Saint-Germain se déplaisait à la cour, il lui conseillait d'aller vivre ailleurs. M. de Bernstorff empêcha qu'on ne touchât à sa pension, mais il s'opposa aussi à ce qu'elle fût capitalisée. Le ministre estimait que cette demande était injurieuse pour le* roi par la défiance qu'elle supposait. Il avait raison, et de son côté M. de Saint-Germain n'avait pas tort lorsqu'il se défiait de l'avenir.
Une lettre qu'un ami sûr m'écrivait le 29 novembre me confirma que les Russes avaient agi contre le maréchal. J'eus lieu de l'inférer d'une réponse un peu équivoque de M. de Bernstorff; enfin le comte de Saint- Germain me l'écrivit lui-même. Laissant de côté d'autres témoignages qui n'ont aucun intérêt, je crois faire plaisir aux lecteurs en mettant sous leurs yeux, dans ces
trois lettres, le simple récit, l'aveu tacite et détourné, enfin les détails de cette intrigue. *
Fragment de la lettre d'un ami.
« Le mardi avant votre départ, M. Philosophof demanda, dans l'audience qu'il eut du roi, votre éloignement et la destitution du feld-maréchal. Le roi accorda, quoique avec beaucoup de difficulté, la première demande, mais il refusa absolument la seconde. Cette tentative n'ayant réussi qu'à demi, M. de Saldern luimême revint à la charge la veille de votre départ, et armé des ratifications éventuelles du traité de Holstein, qu'il avait reçues par le dernier courrier de Pétersbourg; il insista sur le second point, auquel le roi fut enfin obligé de consentir. On assure que, sur le refus que le roi fit d'abord de céder, on lui fit entendre qu'on obtiendrait des lettres de l'impératrice pour l'y engager. »
Lettre de M. de Bermtarffy du 28 novembre.
« Je me suis rappelé plus d'une fois le mot que je vous dis lorsqu'on eut formé contre moi la résolution qu'on a exécutée contre vous (qu'il m'aurait attendu à la première station). Si j'avais pu quelque chose, cette décision aurait eu aussi peu d'effet que l'autre en a eu
jusqu'ici ; mais on a pris tant de soin d'habituer le roi à ne me parler de rien que des affaires qui me sont confiées, que j'en suis devenu inutile à mes amis. Je suis et serai toujours très touché de votre départ; je vous regretterai et pour le service du mattre et pour le bien de mille honnêtes gens ; mais je me dirai quelquefois, pour ma consolation, que vous auriez eu plus de chagrin que de satisfaction et de succès, et que vous trouverez autre part le bonheur que mon cœur vous souhaitait ici.
« Vous saurez déjà, Monsieur, que M. le maréchal a été remercié, c'est-à-dire dispensé du directoire, le même jour que vous êtes parti. Ces exemples doivent être des leçons pour ceux qui restent, et nous serions les moins excusables des hommes si nous oubliions un moment l'instabilité des choses humaines dont on nous donne de si fréquentes preuves.
« J'ai vu dimanche M. de Brandt et j'ai été très content de ce qu'il m'a dit. L'amitié qu'il montre pour vous me fait oublier entièrement les sentiments contraires qu'il a eus à mon égard.
« M. Hoier est arrivé et m'a remis la lettre que vous avez bien voulu m' écrire de Kebshuus. Si j'étais bon à quelque chose, il en sentirait les effets; mais comme vous me dites que je puis écrire en sûreté par son moyen, je vais au moins profiter de lui, s'il ne peut
profiter de moi, et répondre sans délai et avec sincérité à la question que tous me faites.
« L'impératrice de Russie n'a marqué aucune maumaise volonté contre vous, et ses ministres m'avaient donné leur parole positive de ne faire aucune insinuation qui vous fût contraire. J'avais demandé et obtenu la même promesse de M. de Schimmelmann, et je sais qu'elle a été observée par lui. Ainsi donc, ceux qui vous disent que vous auriez eu ces ennemis à craindre, s'ils n'avaient été prévenus par d'autres, se trompent fort. Il y avait été pourvu.
« Je vous ai annoncé à Hanau. J'imagine que cette lettre vous trouvera à Hambourg. Continuez-moi votre souvenir, vos bontés et votre amitié, elles me seront toujours infiniment cbères. Jamais je ne vous oublierai, comptez-y, je vous prie. Comptez que je serai toujours avec une estime toute particulière et les sentiments les plus tendres, etc. »
Fragment de la lettre du comte de Saint-Germain, datée de Hambourg, le 22 janvier 1768.
(Après avoir raconté ce qui s'était passé à son égard, depuis le billet apporté le 22 novembre par un aide de camp, jusqu'au second billet, apporté par un heiduque
le 4 décembre, et par lequel il eut ordre de sortir du royaume, il ajoutait :)
« Les Russes et Schimmelmann sont les acteurs principaux qu'on a fait agir contre vous et contre moi. La petite clique a aussi poussé à la roue. Rosencrantz (de la marine) était le rédacteur des projets, mais les ressorts actifs ont toujours été Bernstorff etSaldem. Il est vrai que Bernstorff ne voulait pas que Ton poussât les choses si loin; sa faiblesse naturelle F effrayait toujours au moment du dénouement Votre honnêteté et votre candeur vous ont toujours fait la dupe de M. de Bernstorff. J'ai tenté plusieurs fois de vous ouvrir les veux, mais vous trouvant incurable, j'ai abandonné la chose, et c'est pour cela que vous m'avez vu, après le voyage de Holstein, me retirer de toute affaire et me restreindre au seul militaire, après avoir mis la commission en train. M. de Bernstorff et les autres ministres ne souffrirent auprès du roi que des espions qui leur étaient assujettis et très dévoués, n'importe au reste quelles mœurs ils ont. Vous n'étiez pas leur fait. M. de
Bernstorff vous appelait son protecteur : le rôle de protégé était trop fâcheux. »
Post-scriptum d'une lettre du mime, sans date, et qui doit être de mai 1 768 ;
« Vous savez ou vous saurez que la colère fait tout
dire à Saldern, et qu'il est très aisé d'égaler en toi cette passion. Une personne qui a voulu voir le fond de son sac sur mon compte, Ta échauffé de telle façon et bub dans une telle fureur que, pour lui prouver que le roi ne pouvait pas me rappeler, il lui a montré une copie de la lettre que le roi a écrite à l'impératrice de Russie. IJ dit dans cette lettre que, depuis la mort de feu son père, n'ayant rien tant à cœur que de mériter et cultiver son amitié, et s'unir étroitement avec elle, il avait résolu, pour lui donner des preuves de ces sentiments, de renvoyer de sa cour et de ne jamais rappeler vous et me», bien distinctement, et un ou deux autres que je ne me rappelle pas (sans doute le comte de Rantaau), comme des sujets qui pouvaient hri être désagréables et capables d'altérer leur amitié, qu'il voulait rendre inaltérable, etc. Saldera a avoué d'avoir composé la lettre, que le roi n'a fait que copier et signer. Saldern n'a pas fait cela à l'insu du ministère, qu'en dites-vous ?... Le jeune Raaben, revenant de Pétersbourg, et fort irrité contre M. d'Assebourg (l'enr Toyé de Danemark), qui au reste est fort brouillé avec M. de Bernstorff, m'a dit que ledit d'Assebourg avait travaillé à Pétersbourg à notre commun renvoi, de un* et de mot et de Daneskiold, et qu'il s'était vanté publiquement d'avoir réussi. Assebourg n'a pas travaillé sans ordres; et de qui recevait-il ces ordres? Au reste,
Saldern a parlé ici horriblement du roi et du ministère, et de la cour de D.... Cela n'empêche pas qu'il y conmande à la baguette. »
Cette dernière assertion n'était que trop vraie. Les ministres et les courtisans l'avaient employé contre les comtes de Daneskiold et de Saint-Germain. Le comte de Rantzau, autre ennemi de la négociation, eut ordre de se démettre du commandement de Norvège, et de se rendre dans le Holstein, sans passer par Copenhague. Un comte deGœrtz, qui tenait au même parti» se trouvant absent par congé, fut dépouillé de son régiment et renvoyé du service, sans aucune espèce de compensation. Peu auparavant, on avait fait copier au roi une longue lettre, par laquelle il demandait à l'impératrice d'engager le roi de Prusse à retirer son ministre Borcke.
Tous les ennemis de la négociation étaient ainsi écartés ; le traité était revenu de Pétersbourg avec la signature de l'impératrice. Le conseil du roi y était nommé, avec emphase, comme une espèce de garantie et pour lui donner de la consistance. Tous les ministres avaient été récompensés par des patentes de comtes; Saldern, par le eprdon bleu. L'aflaire paraissait consommée, et n'avait plus besoin que d'une formalité à la majorité du grand-duc. Cependant les disgrâces, dictées par le despotique Saldern, continuaient. On m'écrivit, dans
ce temps-là, que le roi, lorsqu'il renvoyait même quelqu'un de mes ennemis, disait : « Je suis heureux que Reverdil ne soit plus ici , car il m'aurait bien grondé.»
Speriing eut ordre, le 5 février, à six heures du soir, départir le lendemain, à cinq heures du matin. Il fut au désespoir, quoique cette disgrâce fût adoucie, en ce qu'on l'envoyait gouverner un bailliage près de Sleswig. Le nouveau comte de Reventlou fut traité comme un jouet, dépouillé du département des finances et exclu du conseil, puis admis de nouveau, sans département. Madame de Plessen, grande-maîtresse chez la reine, fut aussi exilée, d'abord de la cour, puis elle reçut l'ordre de sortir de la ville dans la journée, et du royaume incessamment. Cet éclat fut précédé de scènes violentes dans l'appartement de la reine, au moment de ses couches, ce qui faillit lui coûter la vie. On a cru que, si la reine avait conservé Madame de Plessen, elle ne se serait pas livrée aux égarements qui furent la cause de ses malheurs.
Holck secondait en cela Saldern, pour placer auprès de la reine sa sœur, Madame de la Luhe, femme sensée, honnête et douce, mais qui fut sans autorité et sans crédit. La reine l'accepta, à condition qu'on renverrait Madame de Berckentin, parente et ennemie de Madame de Plessen, et gouvernante du nouveau-né.
Ainsi une disgrâce en entraînait une autre, et la scène changeait rapidement.
Le hasard a fait tomber dans mes mains deux passages de lettres de ce redoutable Saldern : je vais le produire, fâché seulement que l'énergie de l'origine doive un peu se perdre dans la traduction. Ces lettre sont écrites en allemand ; Tune est du commencemei de janvier 1768, Pautre de février ou mars. « M< « grand tourment vient de la reine, elle a perdu • « Reventlou son bras droit; elle a encore le gaucl: « c'est la Plessen, méchante femme; mais je le 1 « Aterai aussi, ce bras-là. Sperling était son espion pc « skmné : c'est un vrai misérable. Encore, s'il av; « fait son métier dans quelque vue honnête ! mais « n'est que jalousie contre le petit Holck, qui, à la v « rite, est aussi un misérable, mais meilleur au for « que Sperling. . . . Quand le roi va chez 4a reine, cl « lui dit qu'il devrait avoir honte ; que toute la vil « dit qu'il se laisse gouverner par moi*. Elle n'agit » « cela que par vengeance, parce que j'ai chassé sa pi « neusede puces. .. Le roi me dit tout cela ; je lui mo « tre mon égide et nous rions ensemble. . . Entre non « Reventlou sera bientôt employé de nouveau, ma « dans quelque place où il puisse être utile. Il a M' « un peu l'humilier : sans cela, nous n'en serions p? « venus à bout. Il est propre à l'office de gouverner
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Ainsi une disgrâce en entraînait une autre', et la scène changeait rapidement.
Le hasard a fait tomber dans mes mains deux passages de lettres de ce redoutable Saldern : je vais les produire, fâché seulement que l'énergie de l'original doive un peu se perdre dans la traduction. Ces lettres sont écrites en allemand; Tune est du commencement de janvier 1768, l'autre de février ou mars. « Mon « grand tourment vient de la reine, elle a perdu en « Rêvent! ou son bras droit; elle a encore le gauche, « c'est la Plessen, méchante femme; mais je le lui « Aterai aussi, ce bras-là. Sperling était son espion pen- « sienne : c'est un vrai misérable. Encore, s'il avait « fait son métier dans quelque vue honnête ! mais ce « n'est que jalousie contre le petit Holck, qui, à la vête rite, est aussi un misérable, mais meilleur au fond « que Sperling. . . . Quand le roi va chez la reine, elle « lui dit qu'il devrait avoir honte ; que toute la ville « dit qu'il se laisse gouverner par moi*. Elle n'agit en « cela que par vengeance, parce que j'ai chassé sa pre- « neusede puces. . . Le roi me dit tout cela ; je lui monte tre mon égide et nous rions ensemble. . . Entre nous, « Reventlou sera bientôt employé de nouveau, mais « dans quelque place où il puisse être utile. Il a fallu « un peu l'humilier : sans cela, nous n'en serions pas « venus à bout. Il est propre à l'office de gouverneur
— «3 — « ou aux finances, comme un âne à jouer de l'orgue. »
Pour en finir sur ce personnage, que nous allons perdre de vue, il fut dans la suite plénipotentiaire en Pologne, où il se rendit également redoutable par son despotisme impérieux. Il continua dans ce pays- là, comme il l'avait fait toute sa vie, à recevoir de l'argent de toutes mains. Il fut ensuite mêlé dans une conspiration tramée par la grande-duchesse de Russie contre l'impératrice sa belle-mère. Celle-ci l'ayant découverte, ne voulut rien approfondir; elle se contenta de renvoyer Saldern de son service. Il est demeuré toutefois chevalier de l'Eléphant et propriétaire de deux belles terres dans cette même province de Holstein, où on l'avait vu greffier, accusé, avec preuves suffisantes, de péculat, dé concussion et de faux. Ayant réussi à s'échapper de prison, il avait eu le crédit de se justifier auprès de Pierre III et de faire mettre aux fers ses accusateurs et ses juges. Enfin il était devenu ministre à Pétersbourg peur sa province. Soit conviction, soit désir de faire sa cour, il a donné la liberté à ses paysans, c'est-à-dire <pi'il les a transformés de serfs en fermiers perpétuels.
En m'éloignant, le roi s'était promis d'avoir désor- °ttis à lui seul la gloire de faire cette opération en grand dans ses Etats; aussi affecta-t-il, pendant quelque temps, de s'en occuper sérieusement; mais comme il avait mal saisi tout. cela, comme il n'était capable d'au-
Ainsi une disgrftce en entraînait une autre, et la scène changeait rapidement.
Le hasard a fait tomber dans mes mains deux passages de lettres de ce redoutable Saldern : je vais les produire, fâché seulement que l'énergie de l'original doive un peu se perdre dans la traduction. Ces lettres sont écrites en allemand ; Tune est du commencement de janvier 1768, l'autre de février ou mars. « Mon « grand tourment vient de la reine, elle a perdu en « Reventlou son bras droit; elle a encore le gauche, « c'est la Plessen, méchante femme; mais je le lui « Aterai aussi, ce bras-là. Sperling était son espion pen- « sionné : c'est un vrai misérable. Encore, s'il avait « fait son métier dans quelque vue honnête! mais ce « n'est que jalousie contre le petit Holck, qui, à la vé- « rite, est aussi un misérable, mais meilleur au fond « que Sperling. . . . Quand le roi va chez la reine, elle « lui dit qu'il devrait avoir honte; que toute la ville « dit qu'il se laisse gouverner par moi*. Elle n'agit en « cela que par vengeance, parce que j'ai chassé sa pre- « neusede puces. .. Le roi me dit tout cela ; je lui mon- « tre mon égide et nous rions ensemble. . . Entre nous, « Reventlou sera bientôt employé de nouveau, mais « dans quelque place où il puisse être utile. Il a fallu « un peu l'humilier : sans cela, nous n'en serions pas « venus à bout. Il est propre à l'office de gouverneur
« ou aux finances, comme un âne à jouer de l'orgue. »
Pour en finir sur ce personnage, que nous allons perdre de vue, il fut dans la suite plénipotentiaire en Pologne, où il se rendit également redoutable par son despotisme impérieux. Il continua dans ce pays- là, comme il l'avait fait toute sa vie, à recevoir de l'argent de toutes mains. Il fut ensuite mêlé dans une conspiration tramée par la grande-duchesse de Russie contre l'impératrice sa belle-mère. Celle-ci l'ayant découverte, ne voulut rien approfondir; elle se contenta de renvoyer Saldern de son service. Il est demeuré toutefois chevalier de l'Eléphant et propriétaire de deux belles terres dans cette même province de Holstein, où on l'avait vu greffier, accusé, avec preuves suffisantes, de péculat, de concussion et de faux. Ayant réussi à s'échapper de prison, il avait eu le crédit de se justifier auprès de Pierre III et de faire mettre aux fers ses aocusateurs et ses juges. Enfin il était devenu ministre à Pétersbourg pour sa province. Soit conviction, soit désir défaire sa cour, il a donné la liberté à ses paysans, c'est-à-dire qu'il les a transformés de serfs en fermiers perpétuels.
En m' éloignant, le roi s'était promis d'avoir désormais à lui seul la gloire de faire cette opération en grand dans ses Etats; aussi affeeta-t-il, pendant quelque temps, de s'en occuper sérieusement; mais comme il avait mal saisi tout. cela, comme il n'était capable d'au-
Ainsi une disgrâce en entraînait une autre, et la scène changeait rapidement.
Le hasard a fait tomber dans mes mains deux passages de lettres de ce redoutable Saldern : je vais les produire, fâché seulement que l'énergie de l'original doive un peu se perdre dans la traduction. Ces lettres sont écrites en allemand ; Tune est du commencement de janvier 1768, l'autre de février ou mars. « Mon « grand tourment vient de la reine, elle a perdu en « Reventlou son bras droit; elle a encore le gauche, « c'est la Plessen, méchante femme ; mais je le lui « Aterai aussi, ce bras-là. Sperling était son espion pence sionné : c'est un vrai misérable. Encore, s'il avait « fait son métier dans quelque vue honnête ! mais ce « n'est que jalousie contre le petit Holck, qui, à la vé- « rite, est aussi un misérable, mais meilleur au fond « que Sperling. . . . Quand le roi va chez ia reine, elle « lui dit qu'il devrait avoir honte; que toute la ville « dit qu'il se laisse gouverner par moi*. Elle n'agit en « cela que par vengeance, parce que j'ai chassé sa pre- « neuse de puces. .. Le roi me dit tout cela ; je lui mon- « tre mon égide et nous rions ensemble. . . Entre nous, « Reventlou sera bientôt employé de nouveau, mais « dans quelque place où il puisse être utile. Il a fallu « un peu l'humilier : sans cela, nous n'en serions pas « venus à bout. Il est propre à l'office de gouverneur
« ou aux finances, comme un âne à jouer de l'orgue. »
Pour en finir sur ce personnage, que nous allons perdre de vue, il fut dans la suite plénipotentiaire en Pologne, où il se rendit également redoutable par son despotisme impérieux. Il continua dans ce pays-là , comme il l'avait fait toute sa vie, à recevoir de l'argent de toutes mains. Il fut ensuite mêlé dans une conspiration tramée par la grande-duchesse de Russie contre l'impératrice sa belle-mère. Celle-ci l'ayant découverte, ne voulut rien approfondir; elle se contenta de renvoyer Saidern de son service. Il est demeuré toutefois chevalier de l'Eléphant et propriétaire de deux belles terres dans cette même province de Holstein, où on l'avait vu greffier, accusé, avec preuves suffisantes, de péculat, dé concussion et de faux. Ayant réussi à s'échapper de prison, il avait eu le crédit de se justifier auprès de Pierre III et de faire mettre aux fers ses accusateurs et ses juges. Enfin il était devenu ministre à Pétersbourg pour sa province. Soit conviction, soit désir défaire 8a cour, il a donné la liberté à ses paysans, c'est-à-dire qu'il les a transformés de serfs en fermiers perpétuels.
En m' éloignant, le roi s'était promis d'avoir désormais à lui seul la gloire de faire cette opération en grand dans ses Etats; aussi affecta-t-il, pendant quelque temps, de s'en occuper sérieusement; mais comme il avait mal saisi tout. cela, comme il n'était capable d'au-
Ainsi une disgrâce en entraînait une autre, et la scène changeait rapidement.
Le hasard a fait tomber dans mes mains deux passages de lettres de ce redoutable Saldern : je vais les produire, fâché seulement que l'énergie de l'original doive un peu se perdre dans la traduction. Ces lettres sont écrites en allemand ; Tune est du commencement de janvier 1768, l'autre de février ou mars. « Mon « grand tourment vient de la reine, elle a perdu en « Reventlou son bras droit; elle a encore le gauche, * c'est la Plessen, méchante femme; mais je le lui « ôterai aussi, ce bras-là. Sperling était son espion peu- « sionné : c'est un vrai misérable. Encore, s'il avait « fait son métier dans quelque vue honnête ! mais ce « n'est que jalousie contre le petit Holck, qui, à la vé- « rite, est aussi un misérable, mais meilleur au fond « que Sperling. . . . Quand le roi va chez la reine, elle « lui dit qu'il devrait avoir honte ; que toute la ville « dit qu'il se laisse gouverner par moi. Elle n'agit en « cela que par vengeance, parce que j'ai chassé sa pre- « neusede puces. .. Le roi me dit tout cela ; je lui mon- « tre mon égide et nous rions ensemble. . . Entre nous, « Reventlou sera bientôt employé de nouveau, mais « dans quelque place où il puisse être utile. Il a fallu « un peu l'humilier : sans cela, nous n'en serions pas « venus à bout. Il est propre à l'office de gouverneur
«ou aux finances, comme un âne à jouer de l'orgue. »
Pour en finir sur ce personnage, que nous allons perdre de vue, il fat dans la suite plénipotentiaire en Pologne, où il se rendît également redoutable par son despotisme impérieux. Il continua dans ce pays-là, comme il l'avait fait toute sa vie, à recevoir de l'argent de toutes mains. Il fut ensuite mêlé dans une conspiration tramée par la grande-duchesse de Russie contre l'impératrice sa belle-mère. Celle-ci l'ayant découverte, ne voulut rien approfondir; elle se contenta de renvoyer Saldern de son service. Il est demeuré toutefois ehevalier de l'Eléphant et propriétaire de deux belles terres dans cette même province de Holstein, où on l'avait vu greffier, accusé, avec preuves suffisantes, de péculat, dé concussion et de faux. Ayant réussi à s'échapper de prison, il avait eu le crédit de se justifier auprès de Pierre III et de faire mettre aux fers ses aocusateurs et ses juges. Enfin il était devenu ministre à Pétersbourg pour sa province. Soit conviction, soit désir de foire sa cour, il a donné la liberté à ses paysans, c'est-à-dire qu'il les a transformés de serfs en fermiers perpétuels.
En m' éloignant, le roi s'était promis d'avoir désormais à lui seul la gloire de faire cette opération en grand dans ses Etats; aussi affecta-t-il, pendant quelque temps, de s'en occuper sérieusement; mais comme il avait mal saisi tout. cela, comme il n'était capable d'au-
cune application, d'aucune étude, il fut aisé aux malintentionnés de travaillera contre sens.
Hoier m'écrivait le 1 5 décembre 1767 : « Hier la commission étant assemblée pour la se* conde fois, le roi a fait dire de ne pas commencer avant qu'il ne vint. Il arriva à onze heures et resta une heure et demie avec nous. Personne n'avait été prévenu , excepté peutrétre votre successeur, le nouveau secrétaire du cabinet, Schumacker. Holck (frère atné du favori), Stampe et Brunn lurent chacun un mémoire touchant la réduction des corvées, et l'on discourut ensuite sur la même matière. Le roi, assis vis-à-vis de moi, me fixa longtemps des yeux et parut attendri. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je l'étais. Le souvenir de ce qui s'était passé ci-devant, autant que ce qui se passait alors, me déchirait l'âme. J'aurais refusé dans ce moment une pension pour avoir le droit de parler. Rosencrantz et Stampe eurent l'effronterie de dire que les paysans étaient plus heureux en Danemark qu'en aucun pays de l'Europe, sans excepter même l'Angleterre, dont on parlait tant; que, dans tout le royaume, il y avait peut-être sept ou huit seigneurs de terres qui vexaient leurs vassaux; que nous étions tous esclaves du roi (ces messieurs méritaient bien d'être traités comme tels), et que tous ceux qui pensaient ou parlaient autrement ne connaissaient pas le pays.
Stampe, sans doute pour faire montre d'érudition, cita le mot de Henri IV touchant la poule au pot, et ajouta que le roi était assez heureux pour que ses paysans bissent dès à présent dans cette aisance. Les trois autres messieurs se turent parce que cela leur plaisait ainsi, et moi en enrageant, parce que je n'étais que secrétaire. Après le départ du roi, ne pouvant plus contenir ma bile, je dis tout ce que je pensais à Brunn, sans l'épargner lui-même sur son silence adulateur. Il me répondit qu'il avait à faire la fortune de ses enfants. Les grandes âmes ! Que n'étiez-vous là ? etc. »
Rien ne prouve mieux combien le roi était peu considéré, puisque l'adulation consistait à le contredire, et chacun s'arrangeait déjà pour l'époque où Ton serait pmi d'avoir été de son avis. La manière dont les courtisans s'y prirent pour renverser tout l'ouvrage mérite d'être connue. Ils dirent au roi et firent répéter à la eoor que c'était trop peu d'une simple commission temporaire ; que la protection de l'agriculture était une œuvre permanente, qu'il fallait en étendre l'objet et for* mer un département et économie rurale. Cela était absurde, car l'économie rurale appartenait aux chancelle* ries comme matière de législation et au département des finances comme administration. Créer un nouveau conseil pour cet objet, c'était ajouter un rouage superflu a la machine du gouvernement, et par conséquent eu
embarrasser les ressorts; mais ce qui était mauvais en principe allait parfaitement au but des inventeurs. On fit président de ce nouveau conseil le comte de Moltke, qui était depuis peu rentré au ministère. Il possédait des terres immenses, où les paysans étaient plus foulés que partout ailleurs, et il s'opposait ouvertement à toute réforme.
Sous prétexte de rendre ce conseil ou collège digne de son importante mission , on y fit entrer quatre ou cinq membres nouveaux, dont on connaissait les principes et la docilité. Le roi y parut une seconde fois, lorsqu'il lui eut donné cette forme imposante, et y porta un projet d'instructions rédigé en langue allemande par.Saldern, à ce qu'on crut, ou par Schumacker, secrétaire du cabinet. Il accorda deux heures pour l'examiner, présenter les objections et proposer les changements que le conseil jugerait nécessaires avant qu'il reçût la sanction. Une seule chose manquait au projet : il n'y était fait aucune mention de l'objet pour lequel l'institution était fondée, savoir : de rendre aux paysans la liberté personnelle. Le nouveau conseil n'eut garde d'apercevoir cette lacune, et le roi reprit son papier, que sans doute il n'avait pas hi. Cependant il restait encore beaucoup de bien à feirè si on l'avait voulu ; mais ne rien faire en paraissant très occupé, était le grand but du chef, et il n'y réussit que
trop hien. On écrivit prodigieusement , on reçut des placets, on expédia des ordres , on promulgua même des ordonnances ; on entreprit des réformes dans les terres du roi ; mais enfin, au lieu d'opérer une réforme utile, on sema chez les paysans des germes de mécontentement et d'inquiétude, en leur laissant voir que leur sort avait mérité et provoqué la sollicitude paternelle du roi; leurs maux ne furent plus soulagés , et plus lard ils forent aggravés ' .
Au fond, ces prétendus sentiments paternels du roi étaient une chimère. Jamais on ne vit apathie plus complète que celle de ce malheureux prince. Avant mon départ, j'avais déjà vu les légers vestiges de moralité que je m'étais efforcé sans cesse de recueillir et d'en* détenir dans son âme s'évanouir et s'éteindre. Les motife de bien public , de ménagements et d'égards pour les individus, le besoin d'être aimé et de le mériter, le désir même de la gloire, n'agissaient plus. Les moyens par lesquels j'avais prévenu chaque jour des incartades sur le point d'éclater n'opéraient presque plus, ou même agissaient à contre-sens. Souvent il se livrait aux actes dont j'avais voulu le détourner, parce que je l'avais averti qu'il ferait de la peine ; qu'on l'en
'H s'agit ici de l'intervalle compris entre cette époque et l'entrée du Pnnce royal au conseil ; car ensuite le projet d'affranchissement a été repris et exécuté.
aimerait moins. Il avait résolu d'être raschj c'est-à-dire brusque, impétueux, indocile, absolu, et ce seul mot lui a fait commettre mille sottises. En somme, je n'avais presque plus d'influence que par un reste d'ascendant, par la crainte de mes jérémiades importunes; j'avais commencé à voir que ce que je prenais dans l'origine pour une effervescence de jeunesse, ou pour l'effet d'une liberté sans bornes, qui succédait immédiatement à la plus austère contrainte, était réellement l'effet d'un dérangement de cerveau.
Le soin qu'il prenait de me taire ses manies secrètes m'avait réduit là-dessus à d'incertaines et tristes conjectures; je devais le croire fou ou souverainement vicieux. Les extravagances auxquelles il se livra d'abord après mon départ, et que j'avais jusque-là un peu contenues, achevèrent de m'arrêter à la première de ces deux alternatives. Milady augmenta beaucoup son mal par les excès auxquels elle l'entraîna. On le vit un matin, en plein jour, revenir de chez elle en habit gris, sans cordon , et se croyant bien déguisé. Elle l'avait enivré. Le peuple l'eut bientôt reconnu, et le poursuivit de huées et d'insultes, jusqu'au moment où ses gardes, en lui rendant les honneurs à la porte du palais, firent avec la scène précédente un contraste affligeant pour tout le monde. Cette Milady l'accompagna les nuits suivantes dans les mes, avec une eu deux personnes,
domestiques et courtisans déguisés ; là , ils couraient et insultaient les passants, et furent battus plusieurs fois. Us employèrent , par exemple , une nuit entière (Milady étant habillée en officier, Holck et un quatrième mieux déguisés) à dévaster quelques mauvais lieux, dont ils jetèrent les meubles par les fenêtres, après avoir battu et chassé les nymphes à coups de plat d'épée. Les guets accoururent pour mettre le holà; mais, ayant reconnu les acteurs, il se bornèrent à empêcher la populace ameutée de prendre la défense des opprimés. Le crime des habitantes de ces asiles impars était d'avoir mal parlé de Milady leur rivale.
Le moment allait arriver où les honnêtes gens n'oseraient pas eux-mêmes prendre cette licence. Milady avait décidé son amant à lui acheter un hôtel, à la créer baronne, en un mot, à la faire jouir des mêmes distinctions dont tant de maîtresses de ses augustes prédécesseurs avaient été comblées. Les ministres, enfin résolus de la faire arrêter, implorèrent l'assistance de Schimmelmann et de Saldern. Celui-ci les accompagna chez le roi et lui arracha un ordre de la faire enlever. On l'envoya à Hambourg, où elle fut enfermée dans une maison de force. Dans la suite, Struensée lui rendit la liberté.
Dans l'intérieur des appartements, les orgies étaient d'un autre genre. C'était un plaisir royal de se faire
battre par le comte de Holck. On prétend même que le favori poussait la correction à l'extrême , et obtenait par là ou des gratifications pour lui ou des grades pour ses amis.. D'autres fois, Sa Majesté, étendue par terre, représentait un criminel sur la roue ; un des fa* voris était le bourreau, et, arec un rouleau de papier, contrefaisait l'exécution.
Pendant que j'étais encore à la cour, j'avais vu l'origine de ce jeu dépravé et extravagant. Un sergent nommé Moerl, Saxon de naissance, ayant assassiné, par une exécrable trahison, et pour lui voler la caisse militaire , un officier, son bienfaiteur, dans la maison duquel il vivait, on le jugea selon une ordonnance royale qui aggravait d'une manière horrible la peine portée par la loi contre les meurtres caractérisés.
Comme je croyais que ces supplices recherchés étaient une barbarie inutile, et que, sur toute chose, je craignais pour le cœur du roi l'habitude de les ordonner par sa signature, je suppliai M. de Saint-Germain do ne présenter la sentence qu'avec une proposition pour l'adoucir. Il me le promit, et ne tint parole que très imparfaitement. Le roi signa sans difficulté une sentence dont la lecture faisait frémir ; mais son imagination resta frappée de l'horreur du supplice. Il désira d'en être témoin, et de voir jusqu'où l'ou pouvait soutenir la douleur avec constance. Si cette résolution
avait été moins arrêtée, j'aurais eu assez de temps pour la combattre. Un usage, plus pieux que sensé, des tribunaux danois accorde au condamné un répit , quelquefois de plusieurs mois , pour disposer leur âme à la mort. Moerl eut le loisir d'être catéchisé, et heureusement pour son salut, il tomba entre les mains d'un ecclésiastique imbu des opinions du comte de Zinzendorf, qui en fit un chrétien, un élu régénéré. Lorsqu'il fut à ce point, il demanda lui-même son exécution, comme la voie par laquelle il devait se réunir à son doux Sauveur, et , après avoir souffert , disait-il, comme Jésus un supplice infâme, jouir dans son sein d'une joie ineffable. Il appelait la claie sur laquelle il devait être trahie un char de triomphe ; il comparait à la flagellation les tenailles dont il devait être déchiré, et la roue qui devait terminer son supplice était pour lui la croix qui devait tout purifier. Il composa des cantiques qui forent imprimés et chantés dans les rues, à la grande satisfaction de la populace. Enfin, il soutînt des tourments inouïs avec la constance et les saints élans d'un martyr, tandis que son complice, moins coupable et un peu moins puni, mais plus faible, expirait dans le dernier désespoir. Je vis le moment où la peuple invoquerait ce Moerl comme un saint.
Après avoir fait mon possible, par les raisons les plus fortes, pour détourner le roi d'assister apx sonf-
anciennes dettes et à faire, avec grand profit, des fournitures de fourrages pour les armées prussiennes ; puis, craignant que le roi de Prusse, s'il venait à découvrir combien il avait gagné, ne lui fit rendre gorge, il se retira à Altona.
Le Danemark a toujours accueilli les émigrants qui apportaient de la fortune. Celui-ci avait de pluB les talents du financier, et il se rendit nécessaire dans un moment de détresse. Il gagna beaucoup avec le gouvernement, par des opérations où il était à la fois traitant et conseiller. Il acheta deux terres de la couronne aux environs de Hambourg, et d'un particulier du Jutland celle de Lindenbourg, qui fut érigée en baronnie. Il avait aussi acquis les possessions du roi aux lies, sur lesquelles il réalisa de grands bénéfices. Il passait les étés à Hambourg, ou dans le voisinage, avec la qualité de plénipotentiaire auprès des Etats de la Basse-Saxe. En hiver, il venait à Copenhague, pour les opérations de finance. Quoiqu'il ne s'oubliât jamais dans l'exécution, j'ai toujours cru qu'il avait été fort utile, tant ces affaires avaient été conduites avant lui avec peu d'intelligence. Outre le titre de baron, il avait celui de grand trésorier et le cordon de Danebrog. Il y avait peu d'affaires importantes dont il ne se mêlât. Les Russes l'avaient soutenu et s'étaient servis de lui. Dans les diverses révolutions de la cour,
il a toujours joué un rôle et maintenu son crédit. Ses biens immenses n'y ont pas pins contribué que la souplesse de son caractère et ses talents.
Saldera ne pouvant suivre le roi, et se réservant d'ailleurs à quelque chose de plus important, il fit nommer de la suite, pour observer ce qui intéresserait la négociation, un major During, qui avait passé du service de Russie à celui du roi, comme aide de camp. Dans le temps où l'on nommait les élus, M. de Brandi demanda au roi une audience particulière, où il prononça contre Holck une philippique étudiée, ta* chant de le convaincre que ce favori, comblé de dons, d'emplois, de faveurs de toute espèce, ne témoignait point à son bienfaiteur l'attachement qu'il lui devait; qu'il lui avait fait défaut dans des circonstances importantes, pour ne pas se distraire de ses plaisirs; que d'ailleurs un tel choix n'était pas propre à honorer Sa Majesté aux yeux des nations étrangères, qui jugeraient du prince par un favori si dénué de mérite ; qu'au reste, il ne disait rien en particulier qu'il ne fût prêta soutenir publiquement ; en conséquence, il remettait par écrit à Sa Majesté le sommaire de ce qu'il venait de hii exposer j II n'alla pas tout à fait jusqu'à dire clairement, ni dans sa harangue, ni dans son mémoire, que, pour choisir un compagnon utile et fcrillant, il fallait le substituer k son rival; mais c'é-
tait le sens de l'un et de l'autre. Le roi parut le recevoir très bien ; maie, le lendemain, il lui envoya son valet de chambre chirurgien pour le saigner, et, le surlendemain, un ordre de se retirer dans le pays d'Oldenbourg. Il n'avait plus ni emploi ni pension; M. de Bernstorff lui fit donner une charge de surnuméraire, avec une petite pension, dans la régence de cette province. Après s'y être ennuyé quelque temps, il s'en échappa, pendant que le roi était à Paris, et s'y rendit, espérant y trouver des auxiliaires, et que ce théâtre, où il croyait qu'il aurait paru avec avantage, lui serait plus favorable pour supplanter le favori. La misère l'y attendait; il ne put même parler au roi, et il fallut l'entremise du comte de Holck pour lui procurer une gratification de cent louis qui le mit en état de s'en retourner.
Son ami Struensée était de la suite. II avait enfin réussi à percer, par le crédit des comtes de Rantzau père et fils, qui persuadèrent au comte de Holck de le faire nommer médecin du roi pour les voyages. Il gagna dès lors, par une grande assiduité, une partie de la faveur à laquelle ses protecteurs le destinaient, et à laquelle il parvint dans la suite. Mais, après l'incartade de Brandt, il n'était pas possible de le rappeler, tant que le crédit de Holck se soutenait.
Le voyage dura, en y comprenant le séjour dans le
Holstein, environ huit mois, depuis le 6 mai 1768 jusqu'au 14 janvier 1769. Je laisse aux journaux et aux gazettes le détail des stations, Tordre du cérémonial, les descriptions de fêtes, la qualité de docteur conférée au roi à Oxford et à Cambridge, son incorporation à la bourgeoisie de Londres et à la maîtrise des orfèvres, les présents faits et reçus, les médailles frappées en l'honneur du roi, les bons mots que les Parisiens lui attribuèrent, les vers qu'ils firent à sa louange \ Il eut l'imagination très frappée des empressements de la nation anglaise et des honneurs qu'elle lui rendit, et il m'en a fait, quand je l'ai revu, des descriptions pompeuses.
En Allemagne, en Hollande, en Flandre, en Angle* terre, sa démence se trahit aux yeux des étrangers ; avant même de quitter ses Etats, dans le séjour qu'il fit à Travendahl, ses amusements, dont mes correspondants me transmirent les détails, ne confirmèrent pas peu les soupçons que j'avais emportés. Le bruit s'en répandit jusqu'à un certain point. Le comte de Rantzau me demanda ce que j'en pensais : je ne lui répondis rien,
1 On a inséré tontes ces flatteries dans VAlmanach des Muse*, pour tt*> p. *», 47, 59, 9i, ili, 12S, sans parler des antres ouvrages pério- %* Les poètes qui ont des mœurs et une âme devraient comparer ces ^ntnes pièces avec la vérité. Ils se garderont de louer les princes vi- *°ta> slls craignent de rougir de leurs éloges. Quant aux louangeurs taprients et mercenaires, je n'ai rien à leur dire, mais je cite cet BBtpte à ceux qui les accueillent et les payent.
ne voulant ni avouer me vérité si douloureuse, ni contester des preuves qui manifestaient chaque jour la vérité.
En France, malgré tout ce que la flatterie répandait, malgré la prévention, de ceux qui ne firent qu'entrevoir l'illustre étranger/ ceux qui, étant admis chaque jour dans sa société, purent l'observer et le suivre, démêlèrent chez lui on principe d'égarement, et le surprirent à tenir des discours extravagants. Ils remarquèrent de pins que, dans ces moments d'absence, un regard de Holck le rappelait à lui-même. Pendant le voyage, les trois reines, l'épouse, la belle-mère et la grand'mère, vécurent dans une grande intimité et dans un ennui paisible. La reine Mathilde vint au-devant de son époux à quelque distance, et ils entrèrent à Copenhague dans une voiture ouverte, au milieu des acclamations d'un peuple nombreux. Le soir, toute Ja ville fut illuminée. Le peuple attendait à chaque moment un changement heureux, et ne se désabusait jamais, quoique son espoir fût toujours trompé.