STYLE LOUIS XVI
Avec le style Louis XVI (1774 à 1793) se termine l'art charmant, gracieux et si finement élégant du xvin' siècle, de ce siècle heureux où le moindre objet a un cachet de distinction et de goût qui en fait une véritable œuvre d'art; à cette époque, les artistes les plus éminents ne dédaignent pas de peindre à la gouache les boutons d'un habit, de ciseler la pomme d'une canne ou la boucle d'un soulier.
L'amour et la fréquentation des belles choses obligèrent les contemporains à se mettre à la hauteur des intérieurs pimpants, de l'entourage recherché où ils vivaient constamment. La société française produisit alors ce peuple aux causeurs brillants, à la politesse raffinée qui lui valut une réputation telle que l'Europe ne voulut plus rien qui ne fût de France. Siècle d'art, de grâce et d'esprit qui allait s'effondrer dans la plus effroyable des tempêtes sociales.
Vers la fln du règne de Louis XV, ce style si gracieusement contourné, si tourmenté jadis par certains artistes de l'école de .Messonnier, s'était beaucoup assagi sous l'influence des arts antiques, remis en honneur par les découvertes faites en 1709 à Herculanum et plus tard à Pompéi en 17oo. Cette influence avait fortement agi, donnant de la rectitude aux lignes et de la noblesse aux ornements, inspirant les artistes, qui jusque-là n'avaient eu comme guide qu'une élégante fantaisie. C'était la période de transition qui se formait : le Louis XV avait vécu, le Louis XVl allait naître. Pendant cette période nous allons voir les arts se rapprocher de plus en plus de l'antique, mais la froideur en sera toujours mitigée par la gracieuse délicatesse de l'art précédent.
La décoration des intérieurs prend sous Louis XVI
une finesse et une douceur de tons du calme le plus reposant pour l'œil acc.outumé aux féeries du règne antérieur et encore ébloui des reflets des ors, du brillant des peintures et des vernis. Ce ne sont plus maintenant que des camaïeux, des roses passées, toute la gamme des gris pâles rehaussée de temps en temps d'une pointe d'or à peine visible, puis des verts d'eau si doux que le ton en est indécis, qui ornent les lambris. La sculpture se fait bas-relief, d'une saillie insensible, et lorsque la peinture veut jouer son rôle, ce sont les Ions de sanguine et gris d'argent qui dominent. Les meubles aussi deviennent discrets et se laquent souvent des tons que nous venons d'énumérer; les bois de rose frisés, les marqueteries de bois et les garnitures de bronze donnent les gammes chaudes.
Le Petit Trianon, à Versailles, est à l'intérieur le type parfait de la décoration à cette époque, car peu importe que Louis XV l'ait fait bâtir. Le Petit Trianon c'est Marie-Antoinette, comme Versailles c'est Louis XIV. Depuis le jour où Louis XVI l'offrit si galamment à la reine, Marie-.\ntoinette prit possession de son domaine et ne songea plus qu'à l'embellir.
La reine modifia peu les dispositions intérieures de ce palais, les travaux qu'elle fii exécuter portèrent surtout sur la décoration des appartements et sur le jardin anglais qu'elle créa de toutes pièces. Pour l'exécution de ce jardin elle s'adjoignit l'architecte Mique, le peintreHubert Robert, dont nous admirons aujourd'hui au Louvre les paysages historiques, le sculpteur Deschamps et enfin le jardinier Antoine Richard. C'est de cette collaboration que naquirent le Belvédère, le temple de l'Amour qui s'élève dans l'île et forme une si gracieuse silhouette, la tour de Malborough qui
reflète dans l'étang ses escaliers couverts de verdure et de (leurs, et ce gracieux décor d'opéraconiique. le village et le hameau. Tout cela est évidemment d'un art puéril, mais il peint bien cette époque oii cette reine éprise d'une poésie douce, cherche à voir vivre ces paysages rustiques devant lesquels elle avait si souvent rêvé en les considérant sur le couvercle d'un clavecin, la soie d'un écran ou le vernis Martin d'un panneau ; c'était son rêve prenant corps et enfin réalisé.
C'est surtout dans l'architecture que le goût de l'art antique se manifestait le plus. Les architectes Ledoux et Gabriel, qui construisirent le Petit Trianon, Luciennes et bien d'autres monuments, cherchèrent dans ces édifices h allier les dispositions de l'art français aux lignes pures de l'antiquité romaine. De l'architecture ce goût ne larda pas à se manifester dans les autres arts. Les ouvrages publiés par l'abbé Barlhcléniy et de Winckelmann avaient appris à connaître l'art romain -, aussitôt artistes et amateurs s'enthousiasmèrent pour ces grands monuments. Comme sous la Henaissance, l'antique eut donc une véritable influence sur nos arts décoratifs et même sur notre grand art français. Nos peintres et nos sculpteurs y puisèrent une juste idée de la perfection des formes et s'efforcèrent d'allier celte perfection à un sentiment vrai de la nature; c'est ce que surent si bien faire les sculpteurs : l'igalle dont nous admirons le Mercure au Louvre; IIoudon, si populaire avec sa superbe statue de Voltaire, d'une si grande intensité de vie, et ses beaux bustes de Diderot et de Mirabeau, d'une si belle allure, d'un esprit si fin; puis l'ajou et Falconet, dont nous avons de si jolis morceaux au musée du Louvre. Parmi lespeintresquisuiventlamènie voie que les sculpteurs, nous cileions: Vien, Greuze, Lagrenée et le jeune David, qui devait avoir tant d'influence sur notre art national. Plus encore que tous les autres, nos artistes ornemanistes et décorateurs se mirent à la recherche du sentiment vrai de la nature; de ce nombre est Clûdion, qui Ht de ses terres cuites des œuvres charmantes de grâce, de naturel et de vie. Tout ce peuple de bacchantes, de faunes, grands et petits, couronnés de pampres, jouant avec des Ihyrscs, ou pressant des raisins dans des coupes, forment des médaillons et des bas-reliefs adorables. Son grand cortège du Triomphe d'Ampkitrile, avec ses naïades, ses tritons soufflant dans des conques marines, se jouant dans les ondes, est une belle œuvre, forte et puissante, du plus grand effet. Ses groupes
en ronde-bosse, ses vases, ses jardinières ne le cèdent en rien aux a'uvres que nous venons de citer et de décrire, (ilodion est un artiste de la plus fertile invention, au service de laquelle il apportait la maestria d'une exécution en tout point incomparable, (iouthière. l'inimitable ciseleur, dont nous donnons page 1, figure 3, un magnifique trépied, et Clodion semblent rompre, par la pureté de leurs (vuvres, avec les traditions de l'antiquité i-omaine et s'inspirer davantage du génie de l'art grec.
Comme sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV, nous eûmes, sous Louis XVI, une pléiade de dessinateurs qui fournirent de beaux modèles à nos ébénistes, sculpteurs, orfèvres, bronziers, etc., parmi lesquels nous citerons : Levaux el lîellanger, architectes chargés des bâtiments du comte d'.Artois, Dugourc, intendant des bâtiments de Monsieur et dessinateur du Garde- Meuble, Cauvet, de la Londe, Prieur, Salembier, de la Fosse, Forly et llanson. Chacun d'eux reste bien typique pour l'époque et parvient par des moyens diflérenis, (jui demeurent cependant du Louis .XVI incontestable, pour la note générale. .\insi que nous l'avons déjà dit pour le style Louis XV, à propos des difTérents esprits des maîtres, nous avons ici le Louis .XVI de Cauvet, de Salembier, de de la Fosse, de Ranson, etc., et cela tellement appréciable, que l'œil exercé du connaisseur ne peut s'y tromper et qu'après avoir donné à une pièce le style qui lui convient, il voit imniédialemenl l'école du maître à laquelle elle apparlienl.
Si nous |Kissoiis aux artistes qui mirent en œuvre les compositions de ces maîtres décorateurs, nous verrons qu'ils n'ont pas démérité de leurs plus illustres devanciers pour l'habilité de la main et le charme d(> l'exécution.
Dans le meuble, voici en première ligne .lean Henri Hiesener, né à (jladbach, près de Cologne, en 1735, qui fut un des ébénistes de Louis XV; mais dont les plus importants travaux furent exécutés sous Louis .XVI. F]nlré très jeune dans les ateliers d'Oëben, il profita des leçons de ce maître habile, et en l7Go, lors de la mort de ce dernier, fut appelé à diriger son atelier comme premier garçon. Deux ans après, à l'âge de trente-deux ans il épousa la veuve de son maître, Marguerite \'^an der Cruse. Le chef-d'œuvre de Uiesener fut le fameux bureau exécuté pour le roi et que l'on peut voir aujourd'hui exposé dans la galerie d'.\pollon au musée du Louvre. Ce chef-d'œuvre appartient
plus h l'epoqui^ Loui? XV qu'a celle de son successeur, et nous savons déjà que la composition primitive appartient à Oëben et l'exécution à Kiesener. Les bronzes dont ce bureau est orné ont été modelés par Duplessis et Winant, fondus et ciselés par llervieux. La France (mais malheureusement l'étranger en possède encore bien plus qu'elle) renferme beaucoup d'œuvres de Riesener. Elles se distinguent surtout par leur grâce charmanie, leur grande légèreté d'exécution et le fini incomparable des bronzes. Aujourd'hui, lorsqu'un des beaux meubles de ce maître parait dans une vente, il atteint des prix inouïs.
Nous citerons, à la suite de Riesener, Jean- François Leleu, qui fut syndic de la communauté des ébénistes en 1776, Claude-Charles Saunier, Martin Carlin, dont les œuvres rivalisent parfois avec les œuvres de Riesener. Nous donnons, page 12, figures 2 et 3, une commode et une encoignure de ce maître, qui sont conservés au musée du Louvre dans la galerie des dessins ; (iuillaume Beneman, dont plusieurs belles pièces sont également au musée du Louvre et au musée du Mobilier national, Jean Pafrat, David Roentgen, né à Neuwied, près Coblentz, et qui obtint le titre d'ébéniste mécanicien de la reine.
Nous donnons, page 10, l'un des meubles les plus importants qui nous soient restés de l'époque Louis XVI, l'armoire à bijou de la reine Marie-.Vntoinette. Ce meuble, avec ses quatre cariatides représentant les saisons, imite par sa forme générale les œuvres de la Renaissance. M. A. de Champeaux, le savant auteur du si intéressant ouvrage « le Meuble »,cn attribue la composition principale à Dugourc et l'exécution des bronzes magnifiques qui le décorent à Forestier, Thomire et Feuchères. L'ébénisterie fut exécutée par Schwerdfeger, un habile ouvrier plutôt qu'un artiste; d'ailleurs l'ébénisterie joue ici un rôle tout à fait secondaire et l'intérêt principal de ce meuble est emprunté à la variété et à la richesse de sa décoration. Les panneaux latéraux, dont les cadres en bronze ciselé se détachent sur un fond de nacre, sont ornés d'arabesques sous verre, peintes par Degault. Cette armoire à bijoux se trouve actuellement au Petit Trianon.
Nous donnons, page (3, figure 3, le lit de Marie- .Vntoinette au palais de Fontainebleau. On ignore le nom de l'artiste qui en exécuta la sculpture sur bois, quoique plusieurs écrivains l'aient attribué à Boulanger, sculpteur des bâtiments du roi. Le bois est ici secondaire, tout l'intérêt de cette belle
pièce se porte sur la garniture de ce lit qui est splendide et qui fut tissée à Lyon, sur les dessins de Philippe de la Salle. Nous ne quitterons pas le meuble sans dire deux mots, ou tout au moins sans citer Georges Jacob, sculpteur sur bois d'un talent remarquable, dont nous retrouverons les fils tenant le premier rang dans l'ébénisterie du premier Empire.
Les bronzes tiennent la place principale dans la production artistique du xviii'^ siècle. Jamais le charme de la composition, la finesse de la ciselure et l'éclat de la dorure n'ont été poussés aussi loin à aucune époque, et depuis, malgré leurs efforts, nos artistes n'ont pu égaler leur perfection. La personnalité la plus marquante est Pierre-Joseph-Désiré Gouthière, né à Troyes en 1740, élève de Martincourt. Son œuvre est considérable et d'une perfection sans exemple ; il mourut fi Paris le 18 juin 1813. Puis vient Forty qui exécuta lui-même ses modèles. Prieur qui cisela les bronzes du carrosse du sacre de Louis XVI, Hervieux, Varin père et fils, Vassan, Forestier et enfin Thomire, né en 1751, mort en 1843. On s'est un peu trop habitué à considérer exclusivement ce dernier comme un artiste du xi.x.* siècle ; grâce à sa longue vie, il a été également un des artistes du xviii'' siècle, pendant lequel il exécuta avec un très grand talent des vases, des candélabres, dans le genre de Gouthière. Nous retrouverons Thomire sous le premier Empire avec un talent égal, mais hélas! avec d'autres compositions et des idées nouvelles.
Ce fut une belle époque pour l'architecture, et il faut reconnaître que jamais nos architectes ne furent mieu.x inspirés et qu'ils produisirent à l'envi des modèles inimitables de décoration. Le roi bâtit peu et se contenta d'achever les travaux en coui's d'exécution. On éleva cependant l'École de chirurgie (aujourd'hui École de médecine) sous la direction de l'architecte Gondouin, qui s'acquitta très habilement de cette tâche. C'est surtout pour les hôtels particuliers, dont le nombre allait constamment en croissant, que les architectes eurent à exercer leur talent, mais malheureusement ce sont ces constructions qui conservent le moins leur aspect primitif et deviennent le plus vite méconnaissables par les fantaisies des divers propriétaires ^qui les occupent. Ce qui nous reste de plus typique est l'hôtel du prince de Salm, aujourd'hui palais de la Légion d'honneur, élevé en 1786 par l'architecte Rousseau, et dont l'ordonnance antique est de l'elTet le plus charmant.
IIKSI ME
Le grand caractèrode larchiteclurede LouisXVI est \e même que celui de l'époque Louis XV. et l'on pourrait classer ces deux périodes sous ce litre : Architectures du xyiii' siècle. Elles conservent toutes deux la même ordonnance, et se rapprochent de plus en plus de l'antique ;i mesure que nous nous avançons vers la lin du siècle.
11 en est de même pour l'ornementation et surtout pour les lignes décoratives, qui reprennent leur rigidité de lignes droites. Le feuillage est luimême plus discipliné; à la rocaille a succédé
l'acanthe se repliant en élégants culots, s'allongeant en légers rinceaux ou se mêlant gracieusement aux guirlandes de (leurs et aux flots de rubans; c'est alors le l'ègne des colombes se becquetant, des carquois et des flambeaux enrubannés . et des trophées symbolisant tout, depuis les plaisirs champêtres jusqu'aux sciences les plus abstraites. C'est le Irion'iphe du sentimentalisme, et ce beau siècle d'art, quia entendu sonner toutes les fanfares des coquilles dorées, des vernis étincelants, du chatoiement des étoiïes, s'endort avec le caractère d'une décoration douce, pour ainsi dire estompée, mais toujours charmante.
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