STYLE EMPIRE
Nous comprendrons dans ce style celui de la première république qui est une période de transition vers le style empire dont il possédait déjà tous les éléments; c'est un espace de vingt-trois années que nous aurons ainsi à étudier, de 1792 à 1815.
Un coup terrible et malheureusement irrémédiable fut porté à nos industries artistiques, par les épouvantables événements politiques qui bouleversèrent la fin du xviii" siècle. La France, en proie à Tinvasion étrangère et à la guerre civile, ruinée par l'émigration des hommes et des fortunes, sans crédit en Europe, vit se tarir les sources de revenus aussi bien publics que privés. Toutes les affaires s'arrêtèrent; nos riches ateliers où s'élaboraient tous ces chefs-d'œuvre, que nous recherchons aujourd'hui, à pri.x d'or, pour nos musées et nos grandes collections, se fermèrent. Les artistes et les ouvriers d'art tombèrent dans la misère la plus profonde, les uns allèrent chercher fortune à l'étranger, les autres, plus patriotes, s'enrôlèrent dans les armées qui défendaient la France à la frontière, ou dans celles qui défendaient la république dans la Vendée. L'art charmant du xvni^ siècle avait vécu.
Ici se placent les événements qui montrent combien l'amour des arts et le goût des belles choses ont de fortes racines dans le cœur des Français. La Convention nationale, malgré les périls de toutes sortes qui menaçaient notre patrie, malgré les luttes politiques de tous les instants, au milieu des événements terribles qui se déroulaient, ne perdit pas de vue les arts qui sont une des grandes gloires de la France, et, par de nombreux décrets, témoigna de sa volonté de conserver à l'étude et à l'admiration du peuple nos monu-
ments et les pièces rares et précieuses qu'ils renfermaient. -Malheureusement, ces ordres d'une grande sagesse ne furent pas tous exécutés, et la haine fanatique poussée jusqu'à l'excès, de certains sous-ordres, contre tout ce qui rappelait l'ancien gouvernement de nos rois, amena la perle de bien des pièces splendides. Des chefs-d'œuvre accumulés depuis des siècles dans les palais, les châteaux et surtout les églises furent jetés au creuset où ils produisirent des sommes ridicules; d'autres furent pillés, écrasés par des vainqueurs ignorants et barbares qui ruinèrent ces admirables produits de l'intelligence liumaine.
Le mobilier et les objets d'art des anciennes résidences royales furent mis en vente, mais beaucoup de ces ventes furent interrompues faute d'acheteurs. Les meubleset les objets les plus précieux avaient été préservés de cette aliénation par un décret qui les divisait en deux parts; la première devait être conservée pour figurer dans nos collections nationales, la seconde pour servir d'échange avec les étrangers contre des armes, desmunitions et des approvisionnements. Malheusement ces négociations, sans contrôle efficace, souvent tombées dans des mains plus qu'infidèles, n'eurent d'autres résultats que de faire passer à l'étranger quantité de nos chefs-d'œuvre, sans profits appréciables pour la nation. Il y a lieu d'être saisi d'admiration cependant quand l'on voit s'ouvrir le 8 novembre 1793, malgré la misère publique, la guerre civile, l'étranger sur notre territoire, et un bouleversement politique jusque-là sans exemple, quand l'on voit s'ouvrir, dis-je, le Muséum Central des arts au Louvre, musée dont la royauté poursuivait en vain la fondation depuis vingt-cinq ans.
En somme, les conséquences matérielles de la révolution furent moins funestes i notre art national que les idées de la société nouvelle. Celle-ci, enthousiasmée de tout ce qui rappelait les républiques j^recques et romaines, ne voulut plus rien de ce qui venait du régime passé et n'eut plus de goùl que pour les costumes et les habitudes de ces peuples méridionaux. C'est alors que s'exerça sur cette malheureuse époque l'influence pernicieuse de David, épris lui-même jusqu'au fanatisme des dieux et des héros de l'antiquité, qu'il cherchait à faire revivre dans ses toiles. Grâce à son grand talent, il propagea partout cet amour insensé pour l'antique : ce goût, déjà un peu prononcé dans les dernières années de Louis XVI, n'eut pas grand mal ik se développer. David , comme Lebrun sous Louis XIV, donna des modèles pour tout et dirigea tout, fêtes publiques, cortèges, insignes, il dessina les costumes des membres des.Vssemblées, des élèves des écoles, etc., et tout cela dans le genre antique, avec toges, tuniques, péplum: les sabres dont il les arma devinrent des glaives. Il est évident qu'il fallait à tous ces personnages aussi bien qu'aux belles dames qui promenaient au Palais- Hoyal leur décollelage sous des mousselines drapées à la romaine, des intérieurs décorés... à la grecque, aussi leurs mobiliers reproduisent-ils des chaises curules, des lits en gondoles, des bas-reliefs de marbres antiques. .. en acajou. Après la campagne d'Kgypte, le mobilier s'enrichit d'éléments nouveaux et l'on put voir des pyramides servir de secrétaire et des obélisques servir de buen-retiro à certaine faïence d un usage tout intime. Cette recherche de la simplicité antique dans nos ameublements modernes est, nous pouvons le dire, parfaitement ridicule. Interpréter dans une matière comme le bois, des protils, des moulures et des ornements destin'-s à être taillés dans le marbre, c'est la négation de toute idée artistique. Quand on pense qu'à cette époque une bonne parlie de ces admirables artistes qui firent le succès éclatant du xviii' siècle existaient encore, que l'on pouvait tirer le grand Gouthière de la misère dans Inquelle il était plongé, arracher Riesener à l'inaction dans laquelle se consumèrent ses dernières années et qu'il n'en fut rien, on reconnaît faciic-ment à ces signes le commencement d'une période de décadence dont tout un siècle de travail peut à peine parvenir à relever une natiou.
Lorsque le nouvel état politique fut enfin défini-
tivement formé et que le nouveau souverain songea à remeubler les palais, il aurait pu, en rassemblant les derniers vestiges du passé, essayer de faire revivre notre ancienne industrie artistique. Mais Napoléon était un soldat, fils de ses œuvres, un homme nouveau (jui, ayant rompu avec toutes traditions, voulait que tout fût nouveau avec lui, et à qui peut-être au fond il ne déplaisait pas d'être entouré d'un art rappelant celui qui avait entouré César.
Après, ou du moins concurremment avec David, l'homme qui eut le plus d'iniluence sur le style pénible de celte époque, fut l'archilecte Percier, qui s'adjoignit souvent et pour certains travaux son collègue Fontaine. Ces deux architectes, et surtout Percier, curent une grande facilité de composition, mais malheureusement une exécution plutôt trop parfaite, constamment poursuivis qu'ils étaient par le souvenir trop présent, hélas! des formes pures et sèches de l'antiquité. Un artiste admirable en tous points et auquel on doit les meilleures productions de l'époque, fut le peintre Prud'hon, dont les compositions mythologiques sont pleines de goût, d'un dessin gracieux et d'un charme digne des meilleures œuvres du xviu' siècle. Maliieureusemenl ses travaux ne touchaient en rien aux ensembles et ne portaient surtout que sur les bas-reliefs, ou les figures de bronze décorant les meubles. Le nom de ce grand artiste se trouve mêlé à plusieurs belles œuvres de cette époque, entre autres à une toilette et à une psyché d'argent doré que la ville de Paris offrit à l'impératrice Marie-Louise. Ces meubles furent exécutés par les orfèvres Udiot et Thomire sur les dessins de ce grand |ieintre qui, sans s'écarter du style antique réclamé par la mode, sut les enrichir de bas-reliefs et de ligures de l'art le plus exquis. Avec cette toilette, nous citerons encore les compositions du berceau du roi de Rome, également offert par la municipalité parisienne. Ces beaux meubles, peut-être les plus beaux de l'Empire, furent perdus pour nous; les premiers, magnifiques œuvres d'orfèvrerie, furent emportés à Parme en 1813 et fondus lors d'une épidémie publique; le second est aujourd'hui conservé dans le trésor impérial de Vienne, où il est parvenu après la mort du duc de Reichstadt. L'influence de Prud'hon fut très grande pour tout ce qui était ligure et une véritable école le suivit dans celte voie pour tous les genres d'industries, meubles, étofl'es, étoffes imprimées, papier peint, etc. Un des hommes qui exerça également
le plus d'iofluence sur les industries artistiques fut Uenon, que sa position de directeur des musées rendit considérable.
L'empereur commanda à Percier une grande quantité de dessins pour la décoration et l'ameublement des demeures impériales. Percier choisit pour l'exécution des meubles les frères Jacob, fils de Georges Jacob, le sculpteur de LouisXVI, mort en 1789. Ces ébénistes avaient déjà exécuté pour cet architecte, en 1793, les meubles destinés à la Convention et ce fut probablement là le début d'une collaboration qui leur valut les nombreux travaux qu'ils exécutèrent pour la restauration des palais impériaux. Vers 1804, un desdeux frères Jacob, retiré ou mort, laissa à l'aîné seul ladireclion de l'atelier et ce dernier joignit à son nom celui de Desmalter. L'œuvre de ces ébénistes, soit individuel, soit en collaboration, est considérable, les palais de Fontainebleau, de Versailles, et le musée du mobilier national sont remplis de leurs productions; lameublement de la salle des iMaréchaux à l'ancien palais de Tuileries leur était dû. Une des œuvres les plus importantes de Jacob- Desmalter, est l'armoire à bijoux de l'impératrice Marie-Louise, que nous donnons page 8, ligure '2 ; dans ce meuble il semble avoir voulu lutter avec l'armoire de Marie-Antoinette, àTrianon. Rien ne montre mieux que ce meuble, à quel degré de mauvais goût on était arrivé en si peu d'années. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à considérer cette armoire d'une composition mesquine aux panneaux désespérément plats, décorés d'ornements de cuivre, au style atrocement banal. Elle fut citée cependantà celte époque, comme une des plusbelles U'uvres connues de l'ébénisterie et nous, nous nous demandons comment cette banalité a pu être payée la somme rondelette de ooOOO francs. Malgré tout l'on ne peut s'empêcher de reconnaître qne l'ébénisterie de ce meuble y est traitée de main de maître, en tant que métier et que les ligures de bronze, dans le style de Prud'hon, méritaient un meilleur support.
La renommée du goût français était tellement grande et si bien établie en Europe, que malgré les guerres désolantes de celte époque et le peu de charme que présentait le nouveau style, il fut adopté universellement. La réputation de Jacob- Desmaller s'étendit partout : il fournit de meubles la cour d'Espagne, il exécuta pour l'Empereur de llussie une partie du mobilier de sa résidence de l'Ermitage et travailla beaucoup pour l'Angleterre. Les ébénistes que l'on peut citer -après
Jacob-Desmalter sont Papst, Simon Mansion, Michel Lemarchant, etc.
Une belle série de grands ouvrages en bronze ciselé, nécessités par la restauration des résidences impériales, fut commandée à Pierre-Philippe Thomire, qui exécuta, sur les dessins de Percier et Fontaine, des consoles, des candélabres, des torchères, des supports et des montures de vases. Thomire, le gracieux ciseleur du xviii^ siècle, avait franchement adopté le type classique de l'Empire et mis son habileté consommée au service des nouveaux modèles. De nombreux travaux furent la récompense de cet oubli de son ancienne et si charmante manière. Les bronziers Ravrio, Delafontaine et Cheret produisirent des œuvres importantes pour la décoration.
Napoléon I"'' aurait été un grand bâtisseur si les guerres continuelles lui en eussent laissé le loisir, car beaucoup de travaux furent exécutés ou du moins commencés sous son règne. Un de ses premiers soins fut de reprendre cette grande idée de la réunion des Tuileries au Louvre, il confia ces travaux aux architectes Percier et Fontaine qui eurent le bon esprit de suivre, autant qu'ils le pouvaient, dans les aménagements intérieurs, les plans des architectes primitifs; la fameuse salle des Cariatides est leur œuvre. En 1806, par les architectes Gondouin et Lepère sous la direction de Denon, il lit élever sur la place Vendôme la colonne de la grande armée, puis en 1808, place du Chàlelet, une seconde colonne consacrée à nos armées victorieuses : elle est surmontée d'une statue de la victoire en plomb doré, œuvre de Bosio. En 1806 il fit élever l'arc de triomphe du Carrousel, qui est une répétition de l'arc de Septime-Sévère à Rome, et qui est considéré comme l'œuvre la meilleure des architectes Percier et Fontaine. Le monument le plus grandiose entrepris par l'empereur est l'arc de triomphe de lÉtoile, élevé sur les plans de l'architecte Chalgrin. Les travaux commencés en 1800 furent interrompus en 1813, et, après des fortunes diverses, le monument ne fut achevé que sous le règne de Louis Philippe. Puis la Madeleine, qui devait être un temple élevé aux soldats de la grande armée, le palais de la Bourse; enfin, en 1810, on jeta les fondations d'un palais situé sur le quai d'Orsay et destiné au ministère des Affaires étrangères. Les travaux furent arrêtés en 1814, repris sous la Etestauration et enfin terminés sous Louis-Philippe qui y établit la cour des Comptes et le conseil d'État.
RKSUMt:
Les caractères principaux de ce slyle sont très tranciiés, très typiques et ne ressemblent à aucun autre, même pas ù l'antique, que l'on s'est cependant donné tant de mal à copier. L'architecture n'est qu'une copie maladroite des monuments de l'antiquité. La décoration, l'ornementation, c'est encore l'antique, toujours l'antique, mais froid, guindé, ridicule; c'est une orgie de palmettes, de couronnes aux Heurs plates et à feuilles comptées, d'attributs militaires anémiques, de casques de carnaval, de glaives, etc.. on abuse également
dans la ligure des renommées, des Victoires ilrapées d'une façon lourde et sansgrftce.Lesamoiir.s, hélas! ne sont plus ceux de Boucher, ils ont l'air ici de petits hommes bien frisés, et quand nous considérons cette longue suite de siècles à travers lesquels ont passé si triomphantes nos splendides industries artistiques, nous avons peine à comprendre et même nous ne comprenons pas du tout comment toutes ces traditions de force, de grâce et d'élégance ont pu s'elTondrer, s'anéantir en dix ou douze ans à peine et faire place à cette inmiense platitude qu'on appelle le style de l'Kmpire.
— Vue perspective d'une chambre à coucher, dessinée par Pcrcier et Fontaine.