Suarès
PLUSIEURS, je le sais, parmi les meilleurs en Europe, s'inclinent devant Suarès. Mais ils ne l'avouent que secrètement. Ils jugent, peut-être, que l'absolue solitude où il s'enferme et son mépris du siècle les dispensent d'une plus ample reconnaissance.
Pour moi, je me sens grande audace à affronter Suarès. Un tel homme demande un peintre qui l'égale. Et je ne suis devant lui que passionné d'admiration. Je tremble, non tant de ne le pas montrer tel qu'il est — cela serait d'autant plus vain, qu'au milieu de la vie, Suarès n'a pas épuisé sa personnalité — que de ne point réussir à fixer tout ce qu'il est en moi.
Suarès. Nom portugais; mais celui qui le porte est Français de Cornouailles.
Sur sa vie, je sais peu de faits. Ils n'importent guère. L'intérêt réside dans leur action sur l'homme et l'expression qu'il
en donne. Or, celui-ci étant tout passion et tout conscience, sa vie est tragique.
Suarcs a fait de fortes études classiques avec Paul Claudel. Nourri de culture grecque et latine, pourvu d'une immense lecture où la Bible, la fin du Moyen-Age, Pascal, Shakespeare, Ibsen, Tolstoï, Dostoïevski et Stendhal forment les éléments de prédilection, il n'emploie son savoir qu'à satisfaire un ardent appétit d'amour et de beauté.
Suarès a quarante ans. Il a produit un nombre considérable d'ouvrages ( j ) : livres de pensées, poèmes, drames, descriptions, essais et critiques. Passionné de musique et d'art, il préfère à tout Beethoven et Wagner, Rembrandt, Donatello et les cathédrales gothiques.
(i) "Les "Pèlerins d"Emmaùs, i vol. in-i6, L. Vannier, 1892.
"Lettres d'André de Séipse, in-8 et in-18, éd. de VArt indépendant, 1894-
Jf^agner. drame et musique, éd. de la T^evue d'Art dramatique, 1898.
Jlirs, cinq livres de poèmes, 1 vol, in- 16, éd. du Mercure de Vrance, I 900.
"Le livre de l'Jzmeraude, en Cornouailles, 1 vol. in-18, Calmann Lévy, 1 90J .
Images de la grandeur, poème en trois livres, 1 vol. in-8, Jouaust, 1901.
Sur la mort de monTrère, 1 vol. pet. in-8, Hébert, 1904.
La Tragédie d'Electre et d'Oreste, 1 vol. gr. in-18. Cahiers de la quinzaine, 1905.
Voici l'homme, 1 vol. gr. in-8. Bibl. de l'Occident, 1905.
"Bouclier du Zodiaque, i vol. gr. in-8. ^\h\. dz l'Occident, 1907.
"Les "Bourdons sont en fleurs, drame, dans la J{evue de Pam(j'''' octobre, 1907).
Jlchille vengeur, drame, t XI, de Yers et "Prose.
Sur la vie. Essais, t. 1, 1 vol. gr. in-j6, éd. de la Grande J^evue, 1909,
Sur ta vie, t. 11, 1 vol. gr. in- 16, éd. de la Grande J{evue, 1910.
Sur la vie, t. 111, ) vol. in-18, Emile-Paul, 1912.
Voyage du Condottiere, t. 1, i vol. gr. in-i6, éd. de la Grande J^evue,
"Lais et Sônes, i vol.gr. in-i6. Bibl. dz l'Occident, 1910
Tolstoï vivant, 1 vol. gr. in-18, Cahiers de la Quinzaine, 1911.
Idées et "Visions, 1 vol. in-ï8, Emile-Paul, 1913.
Trois Hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski, j vol. in-8 cour., éd. delà 7^ ouvelle "I{evue "Française, 1913.
Chronique de Caërdal, 2 vol. in-8 cour., éd. de la J\ouvelle T(evue "Française, 1913.
Cressida, 1 vol. in-18, Emile-Paul, 1913.
Suarès est né pour la Joie et connaît surtout la douleur. Les événements heureux n'ont pas assez de masse pour de tels hommes; ils ne les pénètrent pas. Les malheurs ont une plus forte réalité; ils sont durable matière à réflexion. Enfin, tandis que les occasions de joie sont rares, pas un instant pour un homme vraiment homme, où il n'ait motif de peine. L'univers et l'humanité contrarient sans cesse son aspiration à la plénitude; celui-là, mécanique insensible où l'effort de la conscience trébuche; celle-ci, méchante et sotte qui décourage toute sympathie.
Suarès est de ces hommes très rares en qui l'essence vitale est intense. Elle le pousse à tout prendre sur lui, à tout assumer dans les voies où la fatalité le mène. Engagé dans la passion, il ne s'y dérobe jamais, mais il l'embrasse toute entière et va jusqu'au bout, où il trouve toujours la mort. La communion avec le monde, où l'incline sa nature ardente et la solitude, où son dégoût l'emprisonne, lui sont également fatales. Quelques-uns, moins grands que lui, se délivrent par l'illusion de Dieu ou de l'action. Suarès a le courage de ne se pas volontairement duper.
S'il est tout action, c'est uniquement dans l'ordre de la pensée; il n'est maître que par l'esprit. Réduit à la seule passion, il eût fait un tyran. 11 eût trouvé dans l'exercice de la domination un juste emploi de sa force, le point d'application de sa volonté de puissance. La foule à conduire, à façonner, quelle oeuvre digne de ce cœur ! Mais Suarès est aussi intelligence. Sa vue est trop claire, trop perçante pour que lui échappe l'incurable médiocrité humaine. Dès lors, à quoi bon agir? Ainsi, l'action que son cœur lui propose, son esprit la refuse. Enfin, il est conscience. Etre conscient, c'est déjà être passif. Le spectacle se déroule devant ses yeux sans qu'il lui soit possible d'y participer, car derrière la toile, c'est le néant, et autour de chaque acteur, un réseau d'aveugles nécessités. Un grand cœur qui aspire à toute possession et un esprit profond qui en voit l'absolue vanité, voilà Suarès
et sa torture. 11 est. et faute de ce que, autour de lui, quelque chose soit, il ne peut supporter d'être.
Il y a le destin tragique de celui qui s'efforce en vain de s'accomplir, et le destin tragique de celui qui s'accomplissant à chaque moment considère le néant. Le premier espère et désespère selon qu'il approche ou non de sa perfection; le second désespère à jamais, le lieu de son désir n'étant pas.
Suarcs veut le salut; il veut l'ctcrnité; il cherche Dieu; Dieu, c'est l'équivalent de sa force, la raison de sa puissance. Sa puissance n'est rien si elle ne se fonde sur la puissance de Dieu, et n'aspire, au terme, à s'y perdre.
La cause de cette inquiétude désespérée, je la vois dans l'excès de son esprit. Son cœur, si intense qu'il soit, n'enferme pas sa conscience; elle le passe. Evidemment, elle en vient et en tire toute sa force ; mais elle n'en est pas que l'aboutissement et l'expression; elle est aussi distincte. De même que les yeux n'affleurent pas seulement au corps, témoins de l'âme, mais prennent vue du monde, la conscience de Suarès n'est point seulement la transformation suprême qu'élabore le cœur, mais une fonction particulière et contingente. Elle s'est si puissamment développée qu'elle est sortie des limites que lui assignait peut-être son origine.
A cette hauteur, la conscience est le grand péril de l'être. Elle ne réfléchit plus le monde sous l'angle du moi ; mais, moins dépendante, elle le conçoit objectivement. 11 prend corps devant elle. Ainsi, la conscience devient le lieu de deux objets qui n'ont pas de commune mesure: l'Univers insensible et le cœur.
Une telle conscience, issue du cœur, cherche le cœur du monde. Or, il manque.
Insondable est la douleur qui en résulte. Est-elle irrémissible? Je vois un retour possible au cœur; l'accord, et la sérénité.
Rien n'est. Oui. Mais le moi existe, ou du moins la croyance en son existence est inséparable de la sensation d'être que nous éprouvons continûment. Le moi est tout, et le nonmoi, le néant que le moi couvre d'une image. Connaître cela, connaître profondément cela, est mortel. Je le sais. Mais aussi que l'on puisse en triompher, que l'on doive en triompher, et qu'il est dans la logique de l'être qu'on en triomphe. Je parle de triomphe, où je ne verrais qu'abdication, défaite ou aveuglement si je ne songeais à Suarès. Lui seul est capable de la sérénité que je pense, étant seul si riche de cœur et si angoissé de néant.
La plupart sont méprisables de ne songer qu'à soi, de disposer tout comme s'ils étaient au centre et de jouir d'être comme s'ils allaient vivre éternellement. Beethoven, pour n'avoir pas souffert de l'inquiétude métaphysique, la sérénité où il parvint me paraît moins grande; et Nietzsche, la joie qu'il montrait n'était pas complète, faute de cœur. Mais, en Suarès, pour la première fois, sans doute, l'accord supérieur est réalisable.
Certes, il faut avoir connu la douleur, mais ne pas s'y complaire. Peut-être même ne faut-il pas trop en méditer. Elle n'est point le mode ultime de la perfection. Que le soc de la souffrance laboure profondément le cœur; mais qu'y germe la moisson de la joie. Qu'importe ensuite si elle sera fauchée. Elle ne le sait et ne doit pas le savoir. Elle lève de ses racines, et le soleil vers qui elle monte, oui, elle le crée. Pour elle, point de temps, ni d'espace. Une présence. — Illusion? Fol orgueil? — Ma vie, seule et prodigieuse réalité. 11 l'affirme, Suarès, et c'est pourquoi je ne crains pas d'aller jusqu'au bout de ma pensée.
Certes, il a donné mille preuves de sa douleur; mais enfin, il possède encore la vie. Or, la mort est au bout de la parfaite douleur. Suarès, extrême en tout, des deux partis, vie ou mort, il eût choisi la mort, s'il eût tenu la douleur pour l'état véritable. Je déteste la lâcheté de Schopenhauer et suspecte, d'ailleurs, sa bonne foi. 11 y a dans l'œuvre de Suarès cent indices de joie qui me persuadent davantage que les mille témoignages de sa douleur.
Et d'abord, il vit et il crée. La parfaite souffrance pouvait bien encore lui laisser la vie, peut-être, mais non la faculté de créer; elle l'eut réduit à la passivité. Toute oeuvre est affirmative, et toute affirmation va dans le sens de la Joie. Suarès vit et il crée. En tant qu'homme complet et créateur, il est tout joie.
Mais l'homme a ses défaillances par où pénètre l'injure du monde. J'avouerai enfin la faiblesse de Suarès qui se révèle en ceci, qu'il ne lui suffit pas d'être unique et absolument solitaire.
Chez la plupart des hommes d'aujourd'hui, le manque de force est le trait distinctif du caractère. Un certain épanouissement de la faiblesse est l'œuvre où ils excellent. Pour ceux-là toute aspiration à la puissance est mensonge. C'est leur état d'hésiter, de céder. Ils y atteignent souvent la perfection ; mais dans le plan général de l'humanité, ils représentent des unités intermédiaires ou des valeurs perverties. Voilà où aboutirent les tendances chrétiennes qui nous ont éclairé sur notre cœur, mais en ont, en même temps, épuisé la vigueur.
Suarès est unique par la force. L'idée chrétienne du renoncement en brise le si:prême élan ; non pas même l'idée, mais une disposition native, étrangère pourtant, je crois, à son moi véritable.
La force est un attribut de la valeur intérieure. Sa valeur serait-elle en défaut, que sa force à l'apogée se défait ? Non, car en réalité, elle ne se défait pas. C'est une illusion de Suarès qu'elle s'abîme dans son objet : elle se fixe dans sa perfection. N'étant pas l'énergie, cette transformation spirituelle de la vigueur musculaire, mais la propre vertu de J'esprit créateur, elle n'a d'autres limites que celles de l'esprit. Je la vois qui naît avec l'être et l'accompagne dans son progrès. Elle l'annonce et ne se doit pas connaître.
Or, il est totalement, Suarès, plus que quiconque, mieux et plus purement. 11 est fait d'une matière solide, compacte, féconde, dont la masse en se prodiguant, s'épure et s'affine. 11 se dresse sur le sol du réel, et la sève de la terre monte
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en lui, en se modifiant selon sa propre chimie, jusqu'au cerveau où elle fleurit en pensée. ]1 est un magnifique exemple d'organisme vivant dont toutes les parties sont reliées au cœur et à l'épine du dos par l'innombrable réseau des artères et des nerfs. Nul défaut, nulle matière inerte. En chaque point, la vie est sans cesse renouvelée. Et chaque point tient aux autres par un lien secret. Ainsi, aucun geste qui ne vienne des profondeurs et qui ne révèle, du même coup, l'être entier. La force et l'intensité en manifestent l'essence, qui est la vie.
Tout vient en Suarès de sa capacité de vie et tout entre en elle.
La sensation de notre activité physique, notre besoin d'expansion et d'accroissement, le désir, en son origine, est le premier degré par quoi se manifeste la vie, et son fondement.
Sous cette forme, elle n'est point étrangère à Suarès qui ressent et admire les exigences de l'instinct, communie avec toute force vive, et fût-elle brutale ou criminelle, la préfère aux gestes mécaniques de l'animal social.
Cependant, bien qu'elle y reste attachée, la vie s'éloigne du corps ; elle s'allège de ses propriétés physiques ; elle devient émotion, puissance intuitive ; elle tourne à aimer : en son deuxième degré, la vie est l'inépuisable fond où Suarès puise la force. Son expression directe est le lyrisme, et le drame dans le conflit des passions.
Elle va plus loin. Elle devient conscience ; elle se voit ; elle voit d'où elle vient ; elle voit cela qui ^st autour ; elle compare : en son troisième degré la vie est pensée.
Suarès penseur passe tout de même le poète. Connaissant la suprême métamorphose, la vie est inapte à se replier sur elle-même. Elle est fixée à la hauteur où elle s'est portée. Non point qu'elle se fige ou se décharné : de son mouvement même est née l'idée qui désormais l'ordonne et la gouverne. Sa violence se fond dans une harmonie supérieure ; toutefois, elle reste présente, et il arrive que, soudainement, l'ardeur brutale de la vie brise son enveloppe.
Ayant franchi le stade où la vie n'est qu'émotion, Suarès
ne peut y exceller, mais il excelle, par contre, à en parler, et la vie nourrit chacune de ses paroles.
Ainsi, parvenu à l'apogée de sa force vivante, ramassé sur soi-même et tout tendu, Suarès se trouve face au monde.
J'ai dit qu'il y cherchait la loi supérieure, — étant universelle, — qui corresponde à la sienne, et qu'elle faisait défaut.
S'il suffit aux lâches et aux bornés de se complaire dans les limites du moi, et s'il convient aux seuls enfants parmi les hommes d'épancher leur vie dans la nature etd'y inscrirel'idée de leur perfection (ils succombent ensuite sous leur mythologie), à Suarès, pour tant de vie qui se sent et se possède, l'Univers où il n'a pas de part, ni de prise, paraît vide absolument. La vie est sensation, l'univers est insensible ; elle est liberté, il est implacable nécessité ; celle-ci, la pensée l'ordonne, celui-là, d'aveugles lois. Et pourtant, je dois en convenir : ma vie, ma conscience sont parties de cet Univers. Tout cela est donc illusion : « Le monde est un cercle de néant (( où vole en tourbillons la poussière et la poussière. Le « vent de l'illusion la porte et l'éparpillé, et toujours elle « retombe dans le cirque » (i). Et il n'y a aucun espoir : « Effrayante solidité d'un monde où tout est fatal et méca- (( nique : il n'y a pas de place pour la moindre espèce rance » (2).
]] semble croire, comme Nietzsche, au transformisme et à l'éternel retour des choses (3), mais tandis que le philosophe allemand y trouve une suprême confirmation de son être,
(i) Sur la vie. t. 11, Suicide-Destruction, p. 269. (a) Trois Tiommes, p. 160.
(3) Voir : "Bouclier du Zodiaque. Retour-Solstice, p. 27.
Suarès, la mémoire manquant de tout cela que nous fûmes, en reste plus désespéré que jamais. Nietzsche, sa force de vie tourne tout à affirmation, Suarès, à négation. Et non une fois pour toutes : ce n'est pas une certitude acquise sur quoi, étant inéluctable, il puisse fermer les yeux, résigné. 11 fait, quoiqu'il dise, une place à l'espérance : il n'est pas possible que la prodigieuse réalité que je suis soit née de rien ; il faut qu'elle soit issue d'une réalité supérieure ; il faut que Dieu soit; je n'ai pas le moyen de letrouver, mais il doit être, et je l'appellerai sans cesse.
Tandis que Claudel considère le monde comme l'expression de la perfection divine à quoi nous devons exactement obéir ; le monde se présente plutôt à Suarès comme le produit d'un épouvantable hasard où nous n'avons pas de salut.
Claudel accepte en l'Univers une donnée dont il décompose et recompose les éléments à la gloire de Dieu ; Suarès n'envisage que l'ordre même de ce monde et en dénie l'excellence.
Claudel, poète, épanouit ses prodigieuses facultés lyriques dans le cercle fermé d'un dogme ; Suarès penseur, est poète à l'occasion de sa recherche passionnée d'une certitude métaphysique.
11 n'a rien du philosophe. 11 n'expose pas une doctrine. Son moi, simplement, le place devant les plus grands problèmes.
A la vérité, ils me semblent toujours fausser leur pensée, ceux qui en forment une construction logique. Et le monument dressé, l'architecte s'en éloigne satisfait. La vérité réclame plus de fidélité, et son harmonie est faite d'apparentes contradictions que ne peut admettre l'équilibre factice d'un système. Suarès n'est pas un philosophe. 11 ne propose aucune explication. 11 n'invente pas. 11 n'a point même de vue essentiellement nouvelle. 11 traite d'objets généraux parce qu'ils sont d'éternel intérêt, et se rencontre avec les plus grands esprits, avec Pascal, dont il est le prolongement en notre siècle.
11 n'a pas l'esprit déductif. 11 ne chemine pas de proche en
proche pour atteindre le fond ; mais il y va droit, et sa force de pénétration est incomparable. Avec lui, point de surprise. L'ayant pratiqué quelque temps, nous pressentons quelle sera, devant chaque objet, son attitude. Que d'autres y voient un signe de faiblesse. J'y reconnais la marque du génie pour qui toutes choses proposées s'évaluent selon le même principe fondamental qui est la texture même du moi.
Suarcs perd pied dans l'Univers ; sa puissance de vie s'y égare.
11 se tourne vers l'humanité.
S'il est privé de la présence divine, au moins il aura l'homme au cours de cette vie brève ? l'homme qui, comme lui, souffre et persévère. 11 l'aimera, il en sera aimé...
11 va les deux mains en avant, non point en suppliant ; avec le geste de prendre sur son cœur. 11 n'y a dans sa démarche aucune humilité, et plutôt même de la hauteur. Initié plus que quiconque à la suprême misère humaine, il ne pense pas à implorer secours, ni volontairement prêter aide, mais à offrir que l'on bénéficie de sa lumière. Conscient avant l'abord, de sa supériorité, il rêve d'attirer les plus dignes à ses côtés, et de pratiquer cet échange par quoi il ferait don de son action et recevrait d'eux ces témoignages de compréhension et d'amour, la reconnaissance de sa force, la gloire qui apporterait confirmation de son être.
Or, jusqu'aujourd'hui, cela lui a été refusé. 11 s'est donc retiré dans la solitude: à Paris au cœur de la fourmilière, et en Bretagne, dans la lande qui finit abruptement dans la mer.
Là, son premier mouvement est la colère. Sa volonté d'amour s'est heurtée à la bassesse régnante : elle se tourne en mépris et en haine. 11 invective avec une violente âpreté contre la canaille qui aspire à la domination et les histrions de l'art et de la pensée, les gens de lettres, les femmesauteurs, les philosophes, les savants, les politiques ; il attaque en traits cinglants, le parti-pris, la fausseté, le mensonge et ce règne de la matière qui s'étend partout de nos jours et prétend triompher de l'esprit.
Mais bientôt il s'apaise. 11 dédaigne d'user ses forces contre de tels ennemis. 11 s'en détourne. Un combat l'attend où son cœur même est engagé.
Fuir les hommes est plus facile que de renoncer à la femme. L'exigence en est plus impérieuse, étant physique en son principe; sa défaillance est plus cruelle. Et bien que celle-ci soit sans espoir, nous ne cessons pas d'être dupes.
Nous avons peu de pouvoir sur la force de notre désir, et la femme l'accueille et l'entretient dans l'éternel mirage de sa séduction ; mais notre âme n'est complice que dans le temps qu'elle imagine; elle ne se laisse abuser que par l'attente; la satisfaction la rend à elle-même, et ce réveil est une torture.
Suarès aime en chrétien. Pour le chrétien l'amour est une damnation. Et je le comprends, moi qui suis païen, dans le sens qu'une grande âme dans l'amour, et lucide, est toujours atrocement déçue.
11 n'est pas attaché à la femme comme à l'homme de son choix. L'amitié est la fleur de la passion, à l'abri des tourmentes ; elle est une élection de l'âme en sa part la plus haute et immuable. L'amour n'est pas fondé sur une si belle unité. L'avidité des sens et le pur désir de l'âme le constituent également. De là sa douloureuse imperfection. Peutêtre une synthèse supérieure est-elle réalisable? Mais quelle femme est capable d'y répondre?
Suarès désespère absolument de la femme. Cependant, il ne se défend pas toujours contre le délicieux attrait qu'elle exerce, et il éprouve en y cédant une horrible volupté ( i ).
Or, dans ce combat aussi, s'il est sorti vaincu, il a finalement triomphé de lui-même.
La nature alors le reçoit. Sa sérénité l'invite à l'oubli. 11 obtient d'elle consolation et réconfort. Il est sans cesse émerveillé par ses aspects. Les êtres qui la prolongent, il les observe avec émoi : la bête, le paysan, le marin qui sont toute innocence et qui restent à leur rang. Eux, du moins, sont au commencement de la ligne où il est aboutissement.
Et dans son isolement, peu à peu, sa tendresse pour l'homme renaît. 11 n'ira plus vers lui peut-être; mais en esprit, il communie avec les vertus sous-jacentes qu'il y discerne ; il est pris à son endroit d'une infinie compassion.
(i) On n'a pas écrit de plus ardentes pages sur l'amour, et plus cruelles, que celles qui figurent sous le titre La Passion dans Yoici l'Homme.
Les personnes se sont effacées. 11 ne considère que l'humanité et les peuples qui la composent, et parmi eux la France, qui est le premier peuple, avec Paris, la capitale du monde. 11 distingue ses prodigieuses ressources et cet élan vers la grandeur qui s'achève en quelques-uns, au cours des siècles. Les grands disparus sont ses frères que requit une mission semblable à la sienne. 11 les aime parce qu'en eux il se retrouve ; il les peint parce qu'il se décrit. Et voici donc un écho à sa voix, voici l'accord de sa vie avec d'autres vies — Enfin, quelques très rares hommes sont ses amis. Je les sépare à peine de lui-même : ils participent de sa solitude.
La vraie grandeur suppose le complet isolement. Il arrive un moment où la grande âme reconnaît que tous liens sont illusoires et que les plus profondes similitudes sont peu puisque la façon de sentir, tout de même, en chacun est unique. Suarès est de ce très petit nombre qui peuvent et doivent affronter l'absolue solitude.
Toute relation avec le monde est abolie. Le moi répond au moi. Eternel dialogue de la puissance.
Là, il n'y a point de repos et point de satisfaction. Le champ est vaste où s'exerce l'effort. « O mon ami, rien n'est beau que de grandir selon ses moyens sur la terre de notre choix ou même dans l'exil où le sort nous a jetés. Il faut toujours aller au delà de soi-même. C'est le seul bonheur et c'est même la seule action. Une cellule vaut un champ de bataille. Comment croire à la vie moins cet effort?
« 11 n'y a de joie et d'intérêt profond qu'à s'élever dans sa grande patience. Ah ! certes, la gaîté a fui : elle hiverne ailleurs. Il faut de chaque peine se faire un échelon à une dignité plus haute, à une puissance supérieure. Sans quoi, que ferait-on de ses misères? Or, vraiment, cette ascension comporte une suprême humilité. De degré en degré jusqu'à la plénitude des grands coeurs (i ). »
De ses expériences Suarès tire des conclusions générales sur la conduite de la vie.
(i) Sur la vie, t. 1, Vœux, p. /35.
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]] est individualiste et aristocrate parce qu'il est, et qu'il est contre la foule qui nest pas et se met à la traverse de l'être. Dans un monde si éloigné du vrai sens de la vie, il s'agit de garder sa vie et de la défendre. Il faut se donner une règle sans quoi on risque trop souvent de succomber. Le nombre, quoi qu'on pense, est très puissant, et d'autant plus que l'unique a du cœur. Il faut maîtriser le cœur qui est aveugle, et toujours prêt à dispenser ses trésors en menue monnaie. Il faut le porter très haut et l'isoler afin d'en élever la qualité et d'en intensifier l'ardeur.
Qu'il déborde alors sur les autres, qui en retireront un profit supérieur !
Je trouve injuste le terrible jugement que Suarès porte sur Nietzsche (i ), injuste, surtout, venant de Suarès.
Ils sont issus tous deux de la même racine et portent les mêmes fleurs. Les couleurs seules diffèrent : Suarès, ici, juge sur la couleur.
L'Allemand, étant allemand, a excédé souvent sa mesure. C'est ce que le Français ne lui pardonne pas, et qui l'aveugle sur le reste.
Nietzsche, aux trois quarts, est négateur. Mais il nie par réaction, par dégoût de ce qui est, provisoirement, et il affirme tout en niant (2). Ivre de sa vérité, qu'il juge la vérité, il est dans une perpétuelle colère de la voir transgressée et méconnue. 11 a fait de ses pensées des armes qu'il a revêtues d'un brillant métal, voulant séduire, et alourdies, croyant plus facilement vaincre. Son désir de la plénitude se hausse jusqu'à la « Volonté de puissance » et prend figure du (( Surhomme », sa défiance légitime de la bonté commune devient dureté, la conscience de sa valeur se change en insupportable orgueil, et sa foi déborde en jactance. Mais, ni ne nous laissons éblouir par ce faste, ni, en son nom, n'allons condamner Nietzsche; voyons au dedans.
Là, j'aime Nietzsche. Et je le confonds, dans mon amour, avec Suarès. J'admire en tous deux cette présence entière de la vie, que je retrouve égalée en un seul autre encore : Dostoïevski. Même réalisme à la base, même idéalisme au sommet. « Je vous enseigne le sens de la Terre » dit
(1) Koici l'Homme, p. 3o4 et suiv. Trois Hommes, p. 352 et suiv.
(2) Quelle négation, à moins d'être le fait de la bassesse et de l'envie, n'est fondée sur une affirmation P
Nietzsche. « Je suis réaliste comme le sel » dit Suarès ; « Deviens ce que tu es » dit Nietzsche. « Tout est de s'accomplir » dit Suarès.
Les deux pensent qu'il n'y a pas de mesure commune à l'humanité entière. La Justice, le Bien et le Mal ne sont pas les mêmes pour la race des esclaves, dont le rôle est de se conformer aux règles et de servir, et la race des maîtres chez qui (( tous les désirs sont purs pourvu qu'ils aient la force » ( i ) et pour qui le mal consiste, uniquement, à ne point poursuivre sa marche vers le complet épanouissement du moi (2).
11 ne s'agit d'ailleurs pas d'obéir aveuglément à tous les désirs qui lèvent du fond. Dans les plus grands aussi, il y a de la boue. Toutes les passions ne sont pas bonnes. 11 faut enchaîner les passions basses, et au contraire, développer celles du haut (3). Mais à quel critère se rapporter, maintenant que les valeurs courantes sont rejetées et que le ressort secret de la morale traditionnelle, l'intérêt du plus grand nombre, est laissé aux seules plèbes? Pour l'homme fort, vivre en beauté, grandement, puissamment est l'unique dessein : « 11 s'agit de vivre le plus possible, et le plus haut, dans la beauté, dans l'amour, dans la puissance. Le moi le plus beau est le plus sauvé. Le plus noir est le plus perdu; le plus faible est le plus condamné (4). »
(1) Images de la Grandeur. Le Jugement des Lernes, p. i5i.
De même : « Le bien est tout ce qui aide à la vie. Est bon tout ce qui porte l'être vivant à la plénitude. Tout ce qui aide à la mort et y mène, c'est le mal » (Tolstoï, p. i35).
(a) Tandis que Nietzsche creuse un abîme entre les races, Suarès, plus humain, jette entre elles un pont :
« On ne confère pas l'égalité à une multitude. 11 n'y aurait de sens qu'à l'y élever peu à peu. Il faudrait enfin que la multitude fût portée par degrés au sentiment de la hiérarchie naturelle entre les forces et les hommes.
... La vertu d'en bas est d'être plastique, d'obéir et de se laisser porter plus haut. 11 faut que les hommes d'en bas s'élèvent. Or, la honte du temps, c'est que les hommes d'en haut s'abaissent. Ils baisent l'ergot de caliban. » (Sur la vie, t. 11, Plèbes, p. 145 et 148).
(3) Nietzsche, qu'on représente si souvent comme un vulgaire jouisseur, a dit : « L'obéissance aveugle à une passion, qu'elle soit généreuse ou pitoyable ou hostile, cela importe peu ; c'est toujours la cause des plus grandes calamités. La grandeur du caractère ne consiste pas à ne point avoir ces passions, il faut au contraire les posséder au plus haut degré, mais les tenir en laisse... »
(4) Sur la vie, t. 11. Après la mort, p. 259.
Qu'il le sache donc : la beauté est sa seule raison d'être. Je ne dirai pas ce qu'elle est, car je le sens seulement, et notre intuition à chacun en décide. Seuls, le grand artiste, le héros et le saint aspirent à cette plénitude merveilleuse, à cette entière possession du moi par le moi. Ils marchent héroïquement de victoires en victoires. Ils sont continûment en danger. Parce qu'ils sont hommes, ils ne triomphent pas. Ils ne réalisent pas, absolument, l'intégration suprême. Ils n'emplissent pas la sphère de la perfection. La plupart, découragés, ont appelé Dieu cette figure idéale. Nietzsche a prétendu l'atteindre ; mais il s'est abusé. Suarès renonce.
L'un et l'autre portent l'homme au plus haut degré de la puissance, où l'un, enivré de soi, ne voit plus ses limites, passe outre et, pensant triompher, succombe, et l'autre, devant l'immensité du monde soudainement découverte, abdique. (( 11 faut porter le moi au plus haut, dans une perfection entière, pour le parfaitement immoler (i). »
Ni l'un ni l'autre ne se maintiennent dans l'équilibre. Ils manquent tous deux, l'un par excès, l'autre par défaut d'individualisme. Mais le renoncement de Suarès n'est pas si absolu que l'on pourrait croire. Abdiquer devant le monde, c'est céder à l'illusion que le monde existe hors de nous : nous le créons, et puis nous ne sommes pas assez forts pour le dominer, et il nous écrase. Il ne faut pas suivre Pascal. Or, Suarès s'immole aussi à son Dieu : (( Il faut vivre pour son Dieu et mourir à soi-même (2). » Et cela est proprement se grandir : « Le magnifique, le divin sacrifice de la puissance, où est-il cet amouf des forts et des maîtres ? Dans l'immolation de soi à la Cause Belle, dans la passion de la plus belle et plus haute puissance aux dépens de la puissance telle quelle. Jamais d'arrêt, jamais de repos. Jamais de satisfaction en soi. Il faut toujours me vaincre : c'est ma loi (3). »
Il est peut-être dans la condition de l'homme de tendre
(1) Tolstoï vivant, p. 72.
(2) 'Voyage du Condottiere, p. 7.
(3) Sur la vie, t. 11. Plèbes, p. 149.
sans fin à un état où il ne sera jamais. La question n'est pas tant, selon moi, de savoir d'où nous venons et où nous allons, mais ce que nous avons à réaliser, vivants, et si nous en sommes capables. Telle qu'elle est, sans lien à l'arrière ni à l'avant, la donnée homme me paraît assez riche en réponses ; et toute révélation métaphysique ne saurait, au surplus, que les confirmer, puisque nous sommes, au même titre que tout, un élément nécessaire dans le plan du monde.
La fin de l'arbre est de porter feuilles, fleurs et fruits, et non seulement, il ignore la cause, mais cette fin même (c'est pourquoi, sans doute, il s'en acquitte si excellemment). La fin de l'homme est la plénitude, qui est à dire la synthèse de notre être — passions et intelligence, portées au plus haut point de leur puissance, s'accordant et se fondant en un point unique.
Toutes nos émotions y aspirent, tous nos efforts, naturellement, y tendent. Il est donc vrai que voilà notre but. Nous l'atteignons parfois : quelques heures au cours d'une vie. C'est une joie telle que rien ne peut lui être comparé. 11 faudrait que nous la fixions dans l'éternité, ou plutôt, qu'en elle, nous abolissions la durée : a Point d'autre passion que l'appétit de la plénitude. Point de repos pour l'homme, sinon dans la recherche et la conquête de la plénitude... Le divin sentiment de la plénitude ! C'est la victoire sur la mort, une possession directe de l'Univers: là, on se sent éternel. L'homme est l'animal qui veut être éternel (i). »
De cette hauteur, l'humanité apparaît une tentative vaine, un essai qui avorte. Nos forces sont impuissantes à atteindre l'absolu qu'elles conçoivent et pourquoi elles semblent formées. Sentiments et pensées qui font la merveilleuse noblesse de l'homme, le laissent à mi-chemin de la perfection. La naissance confère à l'animal son exacte fatalité. L'homme, au contraire, est sujet à développement et à erreur. En lui, est née la conscience, qui lui propose un idéal supérieur à aucun ordre de la nature — un idéal divin ! — mais il n'est peut-être pas en elle d'y parvenir : Conscience de soi, mais c'est aussi conscience de l'Univers ; vision intérieure, mais aussi de l'alentour. Et celle-ci nourrissant celle-là est nécessaire. Et pourtant elle la tue et nous nous y perdons. Inévitable dualisme où le sujet, pour être, crée son objet.
(i) Sur la vie, essais, t. 1, notes sur deux livres, p. 237-238.
Vivre, c'est créer son objet, c'est produire l'image de soimême et s'en repaître comme d'une réalité. Presque toujours c'est s'immoler à cette image ou composer avec elle ( i ), rarement se tenir à son niveau, presque jamais la dominer. L'amant crée l'objet de son amour, le héros crée la foule qu'il va maîtriser, le saint crée son Dieu, l'artiste crée son art.
Rejoindre l'objet à son principe! L'anéantir en sa matrice ! Etre sujet seulement ! Etre !
L illusion de l'art est peut-être moins grande que celle de l'amour de l'action ou de la foi. L'œuvre est, tout de même, plus proche de son créateur et l'exprime plus fidèlement. L'artiste façonne sans cesse son image; ses mains sont inlassablement occupées à parfaire sa statue. Dieu ne ressemble point tant à l'homme que l'œuvre à son créateur. Il est plus immuable et plus lointain. L'art passe la religion. Il est de même essence, mais réside plus haut, exprimant l'homme davantage et plus complètement. 11 est plus difficile. 11 exigé un constant courage. Il n'est réservé qu'aux plus grands. (Je ne songe pas aux artisans et aux gens de talent).
Si l'accomplissement dans l'absolu est réalisable, l'art est le chemin qui y mène : par delà la création, je pressens un état supérieur.
Suarès est artiste. Le salut qu'il n'a pas trouvé dans l'univers ni dans l'homme, je ne dis pas qu'il le trouve dans l'art, mais parfois il l'approche de si près qu'il en goûte déjà les délices. Dans le temps qu'il crée, il vainc la mort. Et la joie, enfin, lui est révélée. Elle est toute plongée dans la douleur ;
(i) La grande masse des hommes ne la crée même pas. Elle s'impose à elle. Dans la science, la duperie atteint son comble, la proposition, vivre c'est créer son objet, étant renversée.
mais la joie domine, et l'œuvre chaque jour empiète sur le néant : m Ah, l'artiste est un homme de joie quelle que soit la peine. »
Suarès va à l'art comme l'abeille, la fourmi ou le castor vont à leurs travaux, mus par une fatalité intérieure. 11 n'a pas de choix. 11 crée par nécessité avant que de le vouloir. Mais il le veut aussi, étant homme. De là, sa douleur et sa joie, et l'harmonie supérieure, et la beauté où il parvient.
Je n'en sais aucun qui ait autant que lui la faculté de tout exprimer. D'ailleurs, nulle facilité. Un effort prodigieux, qu'on ne sent pas, mais qui est, certainement, l'expression étant toujours exactement conforme à l'intention, et nous savons quelle distance les sépare. Au lendemain delà mort; de son frère, en proie à la plus violente douleur, alors que tous, en semblable occasion, resteraient prostrés ou se débattraient dans une stérile révolte, il écrit son plus profond livre ( i ) où il creuse et recreuse son immense détresse, où il l'étreint, où il l'exprime, où il la produit au jour dans son intégrité et sa formidable grandeur : pour Suarès, rien n*est indicible.
Il n'écrit que pour se définir. Il ne s'agit pas de complaisante confession ou de minutieuse analyse où le sujet s'examine amoureusement. Suarès se peint grandement, souvent à son insu, et parfois dans le moment où il semble le plus loin de lui-même. 11 n'est pas de grand art qui n'exprime son créateur. Mais plus le créateur est puissant, moins la confession, peut-être, est apparente: une plus vaste part de l'Univers y entre.
Ainsi à tous les degrés et selon divers modes corresponda it à ses multiples tendances, l'art de Suarès est une peinture de son moi intérieur.
Je montrerai d'abord comment il s'apparaît dans la nature. Je dirai les liens qui l'y unissent. Voici la Bretagne, sa terre, le climat de son âme: « Ce n'est pas que j'y doive être heureux. Mais c'est ici le climat de mon âme. La mer est mon horizon : ailleurs, je ne respire plus. Le granit et les landes,
(i) Sur la mort de mon "Frère (hors commerce).
je ne veux point d'autre parc; les bruyères pudiques et les genêts d'or sont mon illumination (i). ))
Le livre de VEmeraude déroule une suite de paysages bretons qui traduisent ses propres dispositions. Eaux-fortes où s'inscrit le moindre détail. Larges esquisses d'une âpreté tragique où se déploie l'ardeur sans ombre de son esprit. Pastels d'une infinie douceur, d'un charme souverain qui sourient dans les pleurs. Portraits d'hommes, de femmes, d'enfants que la Terre et la Mer asservissent, dont la pureté l'enchante. Vues prodigieuses de l'Infini où tremble son angoisse :... « Tous les soirs (2), je vais voir mourir le jour, et naître la nuit dans la douleur du crépuscule. Enjambant la grille, je saute sur la pierre unie du socle ; je me couche sur le banc étroit et rond, qui forme bourrelet autour de la colonne. Et là, étendu en arc, selon le contour de la pierre, je passe des heures et des heures ; et je veille dans la passion de mon ennui.
(( La tête renversée, je me tiens immobile ; et la splendeur terrifiante du ciel coule dans mes yeux. L'espace infini engendre le vertige. Et délicieusement cruel, le vertige séduit. Mon âme s'enivre et roule avec la mer, — la mer qui comme moi soupire, et comme moi est couchée sous l'œil profond de la nuit.
« Souvent quand j'arrive, la pierre est chaude du soleil disparu, et j'en sens la tiédeur sous ma tête, comme d'un oreiller dur. Le souffle de l'air salin me gerce parfois les lèvres; et l'odeur de la mer parfume le repos. J'écoute la vague qui se meurt, et qui remeurt sans cesse. Invisible, je vois les progrès du silence; les lampes une à une s'éteindre, au loin, dans les demeures; et les bateaux qui, sans bruit, rentrent noirs et glissant à la façon des ombres.
« Là-haut, dans la lanterne, le feu rouge du. phare, pour moi, ne se trahir par rien. Pas une lueur, pas un reflet. Je suis dans les ténèbres. Leur tourbillon m'emporte; c'est une roue, et dont les rais sont faits d'étoiles. J'étouffe dans cette ombre vertigineuse. Mon bras nu et la pierre ne font également qu'un lé de clarté grise. Et tout est noir. Les ténèbres frémissantes pullulent d'astres.
«Je perds pied de tout mon être dans la vue des étoiles.
fi) "Voici l'Homme, p. 9.
(2) Le Phare dans le Livre de \"Emeraude, p. 122-1 23
Leur palpitation m'emplit d'une tristesse passionnée. Je regarde, je désespère et je sais. Penché, je me retiens à la corde ferrée du paratonnerre. Acture est rouge comme la guerre. Et l'ardente Capella, à l'autre horizon, la divine émcraude, palpite violemment, pareille à un cœur qui bondit. Altaïr brille droit, au-dessus de ma tête, dans l'axe de la tour. Le sublime Jupiter descend, tandis que Saturne, au douloureux regard, si fiévreux et si fixe, laisse tomber son œil de plomb.
(( Je vois le ciel qui tourne. J'entends mourir la mer, mais infiniment plus, combien je me vois vivre et je m'entends mourir moi-même... (i). »
11 ne serait pas conforme à la réalité de strictement diviser par genres l'œuvre de Suarès. Tous genres s'y mêlent. Et l'on pourrait simplement énoncer que tel livre est plus descriptif, tel plus lyrique, tel plus spéculatif. A propos de tout, Suarès révèle l'ensemble de ses moyens. Le style fait Tunité. Je dirai donc que Suarès, plus particulièrement poète lyrique, a écrit Airs et Lais eî Sônes qui sont de douces musiques un peu verlainiennes; Images de la Grandeur et Bouclier du Zodiaque.
D'Images um note déclare: « Ces visions ont peuplé les rêves de la solitude et de l'ennui passionnés au cours de deux étés mortels passés dans l'enfer de la ville et le désert des hommes ». Epouvantable atmosphère. On respire à peine dans ces vertigineuses hauteurs. On ne reprend le souffle que pour gravir de nouveaux sommets d'où chaque fois l'on retombe. Inlassable héroïsme où la grandeur se fonde sur un infini désespoir. L'allure est lente, tour à tour, et précipitée. Les images, magnifiques. Œuvre de jeunesse, cependant, teintée de romantisme.
(( Bouclier du Zodiaque, dit Yves Scantrcl (2), est un bou-
(1) « Croquis de Provence » dans Idées et "Visions (qui vient de paraître chez Emile-Paul) foraient aussi une suite de descriptions où se trahit la passion du peintre.
(2) Sur la vie, t. 1, p. 240.
clicr de symboles. Qu'on le veuille ou non, c'est une oeuvre religieuse, en ce sens qu'elleaspire à l'unité et vit dans l'unité. (( L'ordre du Bouclier est celui des saisons. On va du 21 juin minuit au 2 1 juin midi ; et l'année est accomplie au solstice d'été. Semaine après semaine, les aspects de la nature et les passions de l'homme se succèdent; et les émotions qui en naissent se répondent de saison à saison. Ici encore, le cœur est au centre, et le soleil le figure (1). L'amour est le tout puissant mouvement de ce dieu; tout vient de lui et tout y va. Il crée même ce qu'il détruit. C'est toujours le jf combat du feu pur contre la nuit, qui est le néant des espa- ' ces. Le même destin et des vicissitudes pareilles, emportent les jours de la terre, les saisons de l'univers, les révolutions de la pensée et les passions humaines: de l'été à l'hiver, et de l'hiver au suprême été. Car tout doit finir par l'acte de création, qui est l'acte de foi. Contre le noir néant de la pensée et du monde, l'arme de la lumière est tendue; le soleil du cœur est à l'umbo ; et il peuple la nuit qu'il illumine. »
L'émotion tragique qui déjà s'épanche dans les poèmes se noue et se fixe dans les drames. Le conflit où elle est engagée lui confère son plus haut degré d'intensité.
Suarès a donné trois drames (plusieurs autres inachevés attendent dans ses cartons) : Les Bourdons sont en fleurs qui évoquent les figures adorables de François d'Assise et de Claire, Achille vengeur qui afFronte devant le cadavre d'Hector, Achille et Priam, et célèbre finalement la divine pitié du héros, La Tragédie d' 'Electre et d' Or este d\xm pureté classique, assez grande pour être comparée à son modèle.
La force du sentiment se dépouille et se met au service de
(1) Il vient de parler de "Voici l Homme.
l'intelligence. Voici Suarcs critique. L'exemple est unique, je crois, d'un vrai poète, peintre d'hommes (il y a des critiques qui font des vers).
Romain Rolland, dans La Toire sur la Place, déplore la bassesse où est tombée la critique française et souhaite l'arrivée d'un grand juge. Je n'hésite pas à dire que le voilà. Mais les vivants sont, généralement, eux-mêmes trop bas pour que Suarès y prenne intérêt. ]1 préfère choisir ses modèles dans le passé. Pourtant, lorsqu'un Rostand donne le scandale d'une gloire usurpée, il écrit « Chantebourde » ; et il se plaît d'autre part, à reconnaître parfois et à célébrer le mérite particulier de tels de nos contemporains.
Ils sont de lui ces mots: « Et d'abord, on ne sort jamais de soi. Toute peinture est l'image du peintre, premièrement. » Critique objective, j'en ris. Suarès confronte les hommes et les oeuvres avec lui-même. Et comme il est très haut et très vaste, il possède la plus grande mesure qui ne restreint et ne déforme pas, qui laisse aux plus grands toute la grandeur.
Le mètre des petits critiques est bon, le plus souvent, les objets qu'ils rencontrent étant de petite dimension. Mais vienne un plus grand objet: le mètre le réduit à sa proportion. Les yeux des petits critiques sont munis de petites lentilles qui restreignent au champ de leur vision les objets qui le passent.
Critiquer, c'est comparer ce qui n'est pas soi avec soimême. Or, en art, on ne compare que les objets de même qualité. C'est pourquoi Suarès est si excellent dans la peinture des grands hommes. A ce point, la critique est une création, au même titre qu'un poème ou un drame.
Suarès s'entretient longtemps avec Thomme qu'il va peindre. Il le prend en lui. 11 le possède. L'étranger, désormais, est une part agissante de lui-même qui s'engrène à ses propres rouages. Le contact n'est pas toujours parfait sur tous les points. Parfois même, après avoir été très étroit, il se relâche, et Suarès rejette son hôte (Tolstoï). 11 ne veut pas vivre aux dépens de celui qu'il accueille. Son amour n'est pas idolâtre, mais actif et conscient. 11 ne cache pas les faiblesses et même les petits ridicules.
En possession de son homme, Suarès exécute sa peinture. A la première vue, il semble que tout soit sur le même plan. On dirait que plein de son personnage, il commence de le
peindre de tous les côtés à la fois, sans souci du lecteur, et simplennent dans le dessein de rendre plus évidente sa vision intérieure. Il procède par touches successives, un peu à la manière des impressionnistes. Les traits physionomiques révèlent l'âme, le caractère explique l'attitude. Tel menu détail caractérise la personne d'une manière singulièrement frappante, qui sert aussitôt d'appui aux observations les plus hautes et les plus générales. Il relie chaque élément au tout dont il est partie: à propos de Wagner et des rapports entre drame et musique, il évoque toute la question du drame à travers temps et pays (i ). D'imprévus rapprochements, joignant époques et lieux les plus éloignés, se fondent sur l'essence et la valeur intime des hommes et n'ont point égard au mode particulier de leur activité. Suarès compare ce qui d'abord se ressemble le moins, poèmes, sculpture, peinture, musique, action héroïque, prière, parce qu'à une certaine hauteur la marque de l'homme est partout semblable. De Beethoven, il dira qu'il est un Michel-Ange optimiste.
L'analyse des oeuvres ou des actes, qui pour la plupart forme toute la critique, n'est que le travail préparatoire pour Suarès. 11 ne nous offre que des synthèses.
L'exposé ne ménage aucune progression, mais en nous l'intérêt croît, chaque trait s'ajoutant à la somme des autres, et au total, c'est un merveilleux portrait qui se dresse. Une vaste galerie s'est ainsi constituée où se succèdent au hasard Caligula, Pétrone, Suétone, Villon, Joinville, Pascal, Saint- Evremont, Rousseau, Chateaubriand, Napoléon, Stendhal Tolstoï, Ibsen, Dostoievski, Baudelaire et beaucoup d'autres, simplement esquissés.
Voici maintenant sa pensée. Elle est le regard que Suarès porte sur la vie, le produit extrême de ses émotions, la conscience qu'à travers ses expériences il a prise de lui-même, de ses goûts, de ses aversions.
Un prétexte la suscite ; elle est là toujours présente et l'accident extérieur n'est que l'occasion de son épanouisse-
(i) Wagner, drame et musique.
ment. On a dit à propos des essais Sur la Yie que Suarès avait consenti à descendre de son piédestal. C'est faux. 11 est bien toujours sur sa hauteur. S'il parle de Mme Steinheil ou de Bonnot, du latin et de la Sorbonne ou de l'Acadcmic, ce n'est point qu'il se penche vers ces objets. 11 les prend à lui et en interprète la matière. La philosophie qui se dégage de ces livres n'est pas de raisonnement mais d'épreuve. Enfin, il ennoblit sans cesse son jeu par la façon de s'y mettre.
Cependant, d'un dernier élan sa pensée s'élève encore. Elle rejette tout appui. Elle domine le siècle et les hommes. Elle exprime les grandes lois qui nous gouvernent. Elle est le poignant témoin de l'humaine grandeur et de son effroyable misère. Elle est tout amour. Elle est tout art. C'est par là qu'elle jaillit du cœur : l'art est de l'intuition sublimée.
Voici l'homme présente une rigueur, un ordre, un style, en un mot, qui enveloppe de toutes parts l'idée, qui la cerne, qui la domine, qui est son rythme et la condition même de son essor. En dernière analyse, peu importe, en somme, la pensée même, mais la façon dont elle est produite, l'ordre sensible qui la régit et qui est la marque effective du créateur. Ici encore, je ne pourrais mieux faire que de laisser parler Suarès de son oeuvre : « Voici l'homme n'est pas un livre de pensées, ni de maximes. Quiconque a du goût le devrait sentir, aux proportions seules de l'ouvrage. Yoici l'homme est un poème : comme les oeuvres de la plus vieille antiquité, il va par bonds et par ellipses. Ni transitions, ni passages, ni escaliers visibles. Il semble être né avant l'art de la rhétorique et l'usage du développement...
« ... Prenons donc, d'un dernier regard sur Yoici l* homme la vue de cette église. Belle ou non, je ne sais, mais église.
(( La Nature, c'est la première nef, toutes les forces en fusion, le divin chaos où l'instinct cherche l'ordre et le doit trouver infailliblement. Car l'ordre est d'abord la projection du temps. C'est l'action. Mais la mort y règne.
(( La Cité, c'est la seconde nef. En dépit de tous les effets et de toutes les contraintes de l'ordre, la cité n'est que le masque de la nature, la nature voilée. L'instinct en révolte brûle de déchirer les voiles et d'arracher le masque. C'est la pensée. Et la mort y règne.
(( L'Amour est l'instinct de la nef majeure, entre les deux autres, qui est celle de l'éternelle solitude, où Tâme est retirée, quand la mort est accomplie dans la pensée et dans l'action. Alors, le cœur connaît qu'il a seul la vie, qu'il peut seul la perdre et la sauver. Mais il ne peut sauver la vie qu'à la condition de se perdre lui-même. Là, au transept de toutes les voies, révélation est faite du destin à l'intuition, cette veuve de l'Univers, éternellement solitaire ; nous sommes faits pour l'amour, et non pas pour le bonheur. L'amour n'est pas la paix, même quand il n'est pas uniquement la souffrance ; car il est la création dans le sang du créateur. Tout est sujet; et tout doit se faire objet au cœur. Voilà un aspect de l'œuvre. 11 y en a beaucoup d'autres. La vision de l'art y est surtout d'une vaste étendue ; l'art est une victoire du cœur contre la mort... (i) »
J^éfl exions sur la Décadence, Idées et Yisions et le merveilleux hord Spleen en Cornouailles (2) révèlent semblablement un ordre. D'une part, l'idée, passionnément vraie ; d'autre part, l'harmonie où elle s'inscrit et qui lui confère sa suprême valeur. Et elles ne sont point séparables l'une de l'autre.
Le Voyage du Condottiere ["i) est le récit d'un voyage en Italie. Parce qu'il n'est question ici que de beauté, voici, peut-être, le plus beau livre de Suarès.
VU
Au terme de cette analyse, et pour embrasser d'un dernier regard l'homme que j'ai tenté de peindre, je parlerai du style de Suarès, comme de l'extrême et plus parfaite
(j) Sur la vie. t. 1, notes sur deux livres, p. 234 et 2 39.
(2) Viennent de paraître en librairie sous le titre Jdées et Visions. Émile- Paul, 1 vol. in-8, 3 fr. 5o.
(3) Le portrait du condottiere, Caërdal, qui ouvre le volume, compte parmi les plus belles pages écrites en français.
transformation de sa force et la révélation même de son génie.
]] est classique. Non pas dans le sens où on le prend à l'Université, mais en ceci qu'il réalise l'achèvement et le total accomplissement de la pensée. 11 est au point indivisible où l'émotion s'éclaire et se connaît. 11 est riche de toute la vie sensible et ordonné par toute la vie consciente.
Le romantisme est une vaine tentative, un sentiment de manque projeté dans la nature ; le classicisme, comme on l'entend communément, n'est que la raison dépouillée de sa chair, un signe d'impuissance et de pauvreté ; mais le vrai classique est cette abondance qui se possède et se résout en harmonie. Telle est la marque de toute grande oeuvre, fùtelle désordonnée aux yeux du vulgaire. Tel est le style de Suarès.
Je vois ses phrases comme les sommets de cônes où aboutissent toutes les lignes partant de la base. Aucune n'est supprimée, n'est écartée; mais toutes, en un faisceau toujours plus resserré, s'élancent vers la hauteur où enfin, elles se fondent en un seul point visible. Chacune est dans la dépendance des autres. De leurs rigoureux rapports naît un ordre qui est le style. Voilà l'art vrai qui n'est pas volontaire, mais organique. Le style de Suarès n'est pas séparable de son imagination créatrice.
Je le compare encore à une gerbe d'eau venant du fond, se renouvelant sans cesse, et aboutissant dans la hauteur sensiblement au même point. Le petit esprit, qui a l'œil fixé au niveau de la retombée, ne distingue qu'un dessin de dentelle, monotone...
Quelques-uns le jugent diffus; il est prodigieusement concis. 11 procède par courtes phrases, souvent elliptiques. Peu de développement et de progression. Nulle rhétorique. 11 juxtapose des éléments qui ont leur sens propre, mais qu'un mouvement de fond relie. On n'a pas toujours le temps de prendre haleine. On suit la courbe, on est la courbe comme à l'audition d'un scherzo de Beethoven.
Suarès use magnifiquement du symbole et de la métaphore, et pour désigner le réel, il a les mots les plus exacts et parfois les plus verts. Il donne aux mots leur sens plein et primitif. 11 les régénère par l'emploi judicieux qu'il en fait. 11 les connaît tous et les aime.
Suarès renoue la tradition du grand siècle qui la tenait de la Grèce et de Rome. ]1 est moderne. II est, avec quelques rares autres, la nouvelle France appuyée sur l'ancienne.