DE
ces exigences auxquelles la constitution ne permettait pas de se prêter, le cabinet suédois, par l’organe de M. Engestrôm , répondit la lettre suivante , en date du 31 décembre,
« Je me suis empressé de mettre « sous les yeux du roi mon maître la « lettre que vous m’avez fait l’honneur « de m’adresser, Monsieur, en date du « 2 G de ce mois.
« Lorsque Sa Majesté se détermina « à déclarer la guerre à l’Angleterre, « et à donner au traité de Paris une «extension ouvertement hostile, elle « fut moins guidée dans cette résolu- « tion par les devoirs que lui impo- « saient ses engagements , que par ceux « de l’estime et de l'amitie invariable « qu’elle a voués à l’empereur votre « auguste maître^ elle espérait d’avance « que Sa Majesté Impériale et Royale « apprécierait la grandeur des sacri- « fices que faisait la Suède. N otre let- « tre, Monsieur, vient d'en donner au « roi une nouvelle assurance, et Sa « Majesté m’a ordonné de vous témoi- « gner combien elle s’estime heureuse «d’avoir pu, à celte occasion, assu- « jettir la politique de son royaume aux « seuls penchants de son coeur.
« Le roi a appris avec une recon- « naissance bien sincère la résolution « qu’a daigné prendre Sa Majesté Iin- « périale et Royale, par rapporta l’ex- « portation des blés du continent en « Suède , ainsi qu'à l'admission des « produits de son sol dans les ports de « l’empire français et dans ceux situés « au aelà de la Baltique. Tout en ap- « préciant, comme il le doit, l'inten- « tion bienveillante de l’empereur, le « roi ne croit pas devoir cacher à Sa « Majesté que les progrès journaliers « de l’agriculture en Suède mettent « heureusement ce royaume à l'abri de « la disette-, que l’expérience des der- « nières années a prouvé qu’il pouvait « même exporter du blé, et que dans « le moment actuel le prix de cette pro- « duction est au-dessous de toutes pro- « portions avec celui d’autres denrées.
« Quant à l'exportation des produits «du sol de la Suède, l’état de guerre « avec l’Angleterre vient de faire ces-
L’UNIVERS
« ser la possibilité de continuer cette « exportation; au moins sera-t-elle as- « sujettie à des chances trop incertaines « pour pouvoir influer d’une manière « efficace sur les intérêts commerciaux « de la Suède. Le roi espère cependant « que l'empereur, par une suite de ses «bonnes dispositions pour la Suède, « voudrait peut-être lui acheter son 1er. « Il s’en trouve une quantité si consi- « dérable accumulée dans les magasins » du pays, qu’on pourrait en livrer de « suite pour plus de vingt millions de « francs. Un achat aussi considérable « ranimerait cette branche principale « de l’industrie nationale, et ferait ou- « blier à une classe nombreuse des ha- « bitants de la Suède les pertes consi- « derables que l’avenir lui prépare.^
« Les lois constitutionnelles de l’Etat « empêchent le roi d'.icquiescer de lui* « même à la demande de l'empereur, « par rapport aux deux mille matelots.
«Rivalisant avec le Danemark, dans « le désir de contribuer à l'accomplis- « sèment des grandes vues de Sa Ma- «jesté Impériale et Royale, le roi ne « croit cependant pas que l’exemple de « ce pays, où la volonté du souverain « est absolue, puisse être applicable à « la Suède. A la suite des derniers évé- « nements qui ont placé Sa Majesté sur « le trône, il a été renouvelé entre le « souverain et la nation un parte cons- « litutionnel qu’il n’est au pouvoir de « personne d'enfreindre. Sa Majesté re- « grette par conséquent, d une manière « bien vive, que le premier bon office « que l’empereur lui demande tombe « précisément sur une chose qui ne dé- « pend pas de sa seule volonté. Aucune « nouvelle levée ne peut être faite , d’a- « près la teneur ue la constitution, « qu’avec le consentement des états; « celle à laquelle ils ont déjà consenti « présuppose expressément la défense « de la patrie, et le nombre des niate- « lots ordinaires se trouve, après la «perte de la Finlande, tellement di- « minué, qu’il suffit à peine au service « de la marine, surtout dans les cir- « constances présentes.
« Mais si le roi, comme il le dési- « rerait, pouvait même réussir à écar-
« ter toutes les entraves que lui impo- « sent les lois de l’État et les droits «des citoyens, Sa Majesté craindrait « cependant que les deux mille mate- « lots suédois transférés à Brest n’y « remplissent point entièrement la « juste attente de Sa Majesté Impériale « et Royale. Àttachéàson sol agreste,
« à ses relations domestiques et à ses «habitudes, le soldat suédois ne ré- « sistc point à l’influence d’un ciel mé- « ridional. Il sera prêt à tout sacrifier « pour la defense de ses foyers; mais « loin d’eux, et en combattant plus iro- « mediatcmeul pour eux , son cœur « n'aspirera qu'après la patrie : il por- « terait par conséquent dans les rangs « français cette inquiétude et ce décou- « ragement qui , plus que le fer des « ennemis, détruisent (es plus belles « armées.
« Quant aux officiers de la marine,
« aucun obstacle ne s’opposant à leur «service en France, Sa Majesté per- « mettra avec plaisir qu’ils profitent « de l'offre généreuse de Sa Majesté « Impériale et Royale. La marine suè- « doise compte encore au nombre de « ses officiers les plus distingués ceux « qui jadis ont suivi la carrière de l’hon- « neur sous le pavillon français.
« En vous communiquant, '.Monsieur, « ces déterminations du roi mon mal- « tre, je crois de mon devoir de vous « réitérer combien Sa Majesté éprouve « de regret de ne pas pouvoir se prêter « entièrement à l'accomplissement des « désirs de l’empereur; Sa Majesté cs- « père que les gages solennels qu elle a « donnes à cet auguste souverain, sur « ses dispositions personnelles à son «égard, lui serviront en ce moment « de défense efficace auprès de Sa Ma- « jesté Impériale et Royale. l,e roi n’a « point hésité à déclarer la guerre à la «Grande-Bretagne, sans égard aux « pertes énormes auxquelles il exposait « ses sujets, ni à celle de la brandie la « plus considérable de ses ressources « financières. L’intérêt bien prononcé * de son royaume est fondé sur la paix; « c'est la guerre qui a détruit et de- « meinbré la Suède. Les habitants qui « lui restent n'aspirent qu’après le re-
SUÈDE
« pos : ils veulent tout sacrifier pour la > défense de l'indépendance de la pa-
• trie; mais ils exigent aussi de leur
• gouvernement de ne point provoquer
• pour eux de nouvelles charges, ni de
• nouveaux dangers par une guerre
• offensive; et cependant ce cas vient ■d'arriver, pour prouver à Sa Majesté
• l’empereur des Français tout le prix ■que le roi attache à' son amitié. Sa «Majesté n'aura jamais d’autre but,
• même lorsque des considérations in- ■ surmontables arrêteront sa bonne vo- « lonté.
« Cest avec les sentiments, etc.
« Le baron d’Engestrom. » '
Les choses en restèrent là. M. Alquier, peu de temps après son arrivée, avait parlé de la nécessité d'une alliance plus intime entre la Suède et la France, rt quoiqu’on lui cdt répondu d'une maniéré polie, cette ouverture n’avait amené aucun résultat. Il proposa ensuite une alliance entre la Suède, le Danemark, et le grand-duché de Varsovie, sous la protection et la garantie delà France. Cette proposition avait pour objet de créer une confédération du Nord , semblable , pour les obligations et pour le but, à celle qui avait réuni les forces de l’Allemagne sous la domination française. Mais Charles XIII n'ayant jugé conforme, ni à sa position ni à ses droits, de répondre affirmativement, on renouvela bientôt après l’ancienne proposition d’une alliance particulière avec la France. Bien que M. Alqnier n’eût annoncé que verbalement le désir de l'empereur a cet égard, il exigea cependant une réponse par écrit; et comme on tardait à la lui remettre, il vit dans cette hésitation une marque de l'indifférence du gouvernement suédois pour le système français.
Lé gouvernement suédois pouvait sans doute exiger aussi qu'on lui fit une communication plus ample, et surtout écrite, des véritables intentions de l'empereur Napoléon relativement à l'alliance projetée; et quoiqu’il pût craindre qu’une réponse par écrit, exigée à l’occasion d’une ouverture faite verbalement, n'eût d'autre but
21* Livraison. (Suèdb.)
que d’être montrécàSaint-Pétersbourg, afin de prouver que la Suède était en tout dépendante de la France, le conseil résolut de fermer les yeux sur toutes ces considérations , et s'attacha à ne négliger aucun des moyens propres a appeler l’intérêt de l’empereur des Français sur la Suède. A cet effet, la note suivante fut remise au ministre Alqnier :
» J’ai rendu compte au roi mon « maître de ce que vous m'avez mar- «qué. Monsieur, sur le désir de Sa « Majesté l’empereur des F’rançais, de «resserrer plus étroitement, par une « alliance, les liens qui l'unissent à Sa « Majesté; elle m’a autorisé à vous an- « noncer que ses sentiments pour Sa « Majesté impériale et Royale laporte- « ront à écouter de tout temps avec « intérêt les propositions qui lui se- « ront faites, persuadée, comme elle « est d’avance , que ces propositions « s'accorderont toujours avec l'intérêt « de ses peuples et la dignité de sa cou- « ronne.
« J’ai l’honneur d’être, etc.
<■ Le baron d’Knoesthom. »
M. Alquicr déclara aussitôt que cette réponse était insignifiante, que du reste elle portait le caractère d’une résolution déjà prise par Charles XIII, et par le prince royal, de rester indépendants de la politique continentale; et lorsqup , pour pouvoir repondre plus amplement, on lui demanda ce que l’empereur exigeait de la Suède, et ce que ce pays pouvait se promettre en dédommagement des nouveaux sacrifices qui pourraient être le résultat des prétentions de la France, le ministre se borna à cette réponse remarquable, « que L'empereur exigeait d’abord des Jaits , conformes à son système, après quoi U était possible qu’il fdt question de ce que Sa Majesté Impériale voudrai / bien faire en faveur de ta Suède. » Ces diverses demandes n’eurent et ne pouvaient avoir aucune suite.
A la même époque, Napoléon, qui avait, comme nous l’avons vu plus haut , permis au prince royal d’emmener tous ses aides de camp , et qui
L'UNIVERS
avait prolongé d'une année le congé accordé à ces officiers, ordonna leur rappel immédiat, sans doute pour témoigner à son ancien lieutenant le mécontentement qu'il éprouvait de ne pas le voir s’enchaîner aveuglément à sa politique. Le prince sentit vivement tout ce que cette mesure avait d'hostile, mais il se contenta de s'en plaindre avec respect, et, le 20 janvier 1811, il adressa à l'empereur cette lettre, qui fait si bien apprécier tout ce qu'avait de pénible l’alternative dans laquelle sa nouvelle position l’avait placé.
« Sire,
« Au moment où j'allais adresser à « Votre Majesté des rcmerrîments pour « la bonté qu’elle avait eue de prolonger « d'une annee le congé des officiers « français qui m’ont accompagné en « Suède, j'apprends que Votre Majesté « m'a retiré cette faveur. Ce contre- « temps imprévu et tout ce qui me re- » vient de Paris m’annoncent que Votre a Majesté est indisposée contre moi.
« Qu’ai -je fait. Sire, pour mériter ce « désagrément? Je suppose que la ea- « lomnie seule a pu me l'attirer. Dans « la nouvelle position où le sort m’a « placé, j’y serai sans doute plus exposé x que jamais , si je ne suis assez heu- « reux pour trouver un défenseur « même dans le cœur de Votre Majesté.
•< Quoi qu’on puisse vous dire. Sire, je « vous prie de croire que je n’ai rien « à me reprocher, et que je suis entie- « rement dévoué à votre personne, « non-seulement par la force de mes « anciennes habitudes, mais encore par « un sentiment pur et inaltérable. Si « l’on ne fait pas ici tout ce que Votre « Majesté désire, la constitution eu est « seule la cause; 1 enfreindre cette eons- « titution n'est pas au pouvoir du roi, a et encore moins au mien. Il existe « ici encore bien des partis, et je ne « puis parvenir à m'asseoir un jour sur a le trône de Suède que par une cona duite très-sage et bien mesurée.
* M. Gentil-Saint-Alphonse, mon a aide de camp, rentrant en France, a conformément aux ordres de Votre a Majesté, je le charge de cette lettre.
• Votre Majesté pourra le questionner, a il a tout vu. Qu’il dise la vérité à a Votre Majesté; elle saura dans quelle a position je me trouve, combien j’ai » de ménagements à garder pour me a maintenir. Il connaît aussi ma maa nière de penser; il dira à Votre Maajesté si j'ai envie de la satisfaire, et « si je nu suis pas ici dans un tourment a continuel entre la crainte de lui déa plaire et mes nouveaux devoirs.
« Sire, Votre Majesté m’a affligé en « me retirant les officiers qu'elle avait a daigne d’abord m'accorder pour un « an. Outre les motifs personnels que «j’avais de les désirer encore pour •« quelque temps auprès de moi , la pré- « scnce de quelques officiers français à « la cour de Suede n'était pas sans un « certain effet au dehors, que j'aurais « cru conforme à la politique de Votre « Majesté. Puisqu'elle l'ordonne, je les « renvoie en France. Peut-être Votre a Majesté reviendra-t-elle sursadéci- « sion;danseecas,je la prie defîxer elle- « même le nombre qu'elle veut me ren- « voyer, je les recevrai d'elle avec re- « connaissance; si au contraire Votre « Majesté les retient en France, je les « recommande a ses bontés : ils ont « toujours servi avec distinction, et « n’ont eu aucune part aux rccompen- « ses distribuées après la derniere cam- « pagne d’Autriche.
a Je vous prie, Sire, de vouloir bien « agréer, etc. »
A sonarrivéeà Paris, M. Gentil-Saint- Alphonse s’empressa de porter cette lettre à Napoléon. L’empereur eut avec lui un Ion» entretien qui rappelle beaucoup l’audience de M. I.agerbielke ; il se refusa a croire que le prince royal filt enchaîné par la constitution. Quand tout pliait servilement devant ses moindres volontés, comment pouvait-il admettre qu'un souverain n’imitât pas son exemple et respectât les lois ! Du reste, il se montra bienveillant pour le prince, et consentit a ce que M. Gentil-Saint-Alphonse retournât auprès de lui.
Le prince royal, impatient de connaître l'effet que sa lettre et les renseignements fournis de vive voix par
SUÈDE. im
M. Gentil -Saint -Alphonse auraient produit sur l’esprit de Napoléon, avait invité son aide de camp a rédiger immédiatement l’entretien qu'il aurait eu avec l’empereur et à le lui envoyer.
Seulement , pour plus de promptitude, il devait remettre le paquet à Bourienne qui , chaque semaine, envoyait un courrier à Hambourg. L’aidé de camp se conforma a ces instructions; mais Bolivienne , au lieu d’expédier le paquet , le porta chez le duc de Rovigo qui le remit a Napoléon. Celui-ci se montra fort irrité, et une heure après .M. Gentil-Saint-Alphonse, au moment o if il allait se mettre en route pour Stockholm, reçut l'ordre de partir, le jour meme, pour Naples.
A la même époque, le prince royal apprit que l'empereur, par une démarche non moins malveillante, avait fait prendre possession des biens qui composaient sa dotation, sans régler l’indemnité à laquelle il avait droit et dont ils étaient convenus verlxalement. Il ne crut pas de sa dignité de s’en plaindre à Napoléon , mais il adressa la lettre suivante a M. de Fermont, ministre (l’État, qui lui avait notiCé cette mesure.
.Stockholm, le jo janvier i8ti.
« Monsieur le comte , j’ai reçu la « lettre par laquelle vous me prévenez « que Sa Majesté l’empereur et roi a « fait prendre possession des biens « composant mes dotations comme « prince de Ponte-Corvo, mais vous ne
• me marquez pas quelle indemnité «m’a été allouée. En acceptant, par « suite de l’autorisation de l'empereur, « l'élection de la nation suédoise, ie « me suis confié aux promesses de
• Sa Majesté Impériale. J’ai servi la « France pendant trente ans , et je ne
• dois pas perdre la fortune qui m'a « été donnée comme récompense de
• mes services. Je vous prie donc ,
• monsieur le comte, si cette indem- « njté n'est pas encore réglée, d’en ■ faire l'objet d’un rapport particulier « à Sa Majesté, et de vouloir bien me « faire connaître sa décision. »
Aucune réclamation n’était plus juste ; elle fut réitérée trois mois plus
tard : mais Napoléon ne prit aucune décision, et le prince se vit injustement dépouillé du fruit de ses glorieux services. Et cependant, comme nous le verrons bientôt, il ne cessa pas jusqu’au moment fatal , et même encore après , de donner à l’empereur les reuves les moins équivoques de son évouement personnel.
Cependant Napoléon crut devoir enfin rompre le long silence qu'il avait observé avec le prince royal, et tenter un dernier effort pour le gagner à sa politique. Lui, si puissant alors, il ne pouvait , dans l’aveuglement de sa puissance, qu’être surpris et indigné de ne pouvoir imprimer a la Suède le mouvement auquel s'étaient soumis des États plus puissants. Que devenait son système continental, si une seule puissance maritime refusait de s’y associer aveuglément (*)? Il adressa "donc au prince royal, en réponse aux lettres que nous avons fait connaître plus haut, la lettre suivante, en date du 8 mars 1811. La date est remarquable, puisque douze jours plus tard la fille des Césars allait lui donner un héritier, et consolider ainsi, do moins à ses yeux, l’édifice de sa puissance.
(*) L'accession pleine cl entière de la Suède au blocus commentai était , comme on a pu le voir par tout ce qui précède , une mesure déictère pour ce pays, et n'offrait guère à l’empereur qu’une satisfaction d’amour-propre. Quand toutes les côtes de l’Europe, de Pétersbourg jusqu’à Constantinople, étaient interdites au commerce de l’Angleterre par une armée de douaniers français , de quel inconvénient était-il que la Suède, celte ancienne amie de la France, pùt écouler le produit de ses mines en réduisant son état de guerre avec l’Angleterre à une simple neutralité armée. N’était-il pas facile à Napoléon, attendu la posilion presque insulaire de la Scandinavie, d’empèchcr que les marehandiscs anglaises importées en Suède pussent être exportées sur les côtes de la Italtiquc et de l'Océan? et d’ailleurs Napoléon lui-mémc, si sévère pour les autres Étals, ne porta-t-il pas une grave atteinte A son sTStrinr par la délivrance d’un grand nombre de lice nets , qui , comme on le sait, furent pour ses courtisans l’objet du trafic le plus bouteux.
L'UNIVERS
Aut Tuileries , te 8 mars 181 1. i
« Monsieur le prince royal de Suède, «votre correspondance particulière « m’est parvenue ; j’ai apprécié, comme « la preuve des sentiments d’amitié que « vous me portez , et comme une mar- « que de la loyauté de votre caractère, « les communications que vous me fai- « tes. Aucune raison politique ne m’ent- « péclie de vous répondre.
«Vous appréciez, sans doute, les « motifs de mon décret du 21 novem- « bre 1806. Il ne prescrit point de lois « à l’Europe, il trace seulement la mar- « che à suivre pour arriver au meme «but; les traités que j’ai signés font « le reste. Le droit de blocus que s’est « arrogé l’Angleterre nuit autant au « commerce de Suède, est aussi con- « traire à l’honneur de son pavillon et « à sa puissance maritime, qu’il nuit « au commerce de l’empire français et « à la dignité de sa puissance.
« Les prétentions dominatrices de * l’Angleterre sont plus offensives en- « vers la Suède. Votre commerce est «plus maritime que continental; la « lorce réelle de la Suede est autant « dans l'existence de sa marine que « dans celle de son armée.
« Le développement des forces de la « France est tout continental. J’ai créé « dans mes États un commerce inté- « rieur qui donne l’impulsion à fin- « dustrie agricole et manufacturière, « par la rigoureuse prohibition des « produits étrangers ; cet état de choses «est tel, que je puis me passer du « commerce extérieur.
« Le maintien, l’observance ou l’a- « doption du décrétée Berlin est donc, «j’ose le dire, plus dans les intérêts « de la Suède et de l’Europe que dans « les intérêts de la France.
« Telles sont les raisons que ma po- « litique peut opposer à celfe de l’An- « gleterre. L’Angleterre ne veut pas la « paix ; elle s’est refusée à toutes les « ouvertures que je lui ai fait faire; la « guerre ayant agrandi son commerce « et sa domination, elle craint les res* « titutions; elle ne veut point conso- « lider le système politique de l’Europe «par un traité, parce qu’elle ne veut
« pas que la France soit puissante. Je « veux la paix; mais je la veux dura- «ble, entière; je veux qu’elle assure « les nouveaux intérêts créés par ta « conquête. Sur ce point , Votre Altesse « Royale ne doit pas différer de senti- « me’nts avec moi.
« J’ai des vaisseaux, je n’ai point de « marins; je ne puis lutter avec l’An- « gleterre; je ne puis la forcer à la « paix qu’avec le système continental.
« Je n 'éprouvé en cela aucun obstacle «de la Russie et de la Prusse; leur « commerce n’a qu'à gagner par fes « prohibitions.
« Votre cabinet se compose d'hom- « mes éclairés; il y a de la dignité et « du patriotisme dans la nation sué- «doise; rinduence de Votre Altesse « Royale dans le gouvernement est gé- « néralement approuvée; elle trouvera « peu d’obstacles à soustraire des peii- « pies à la domination mercantile d’une « nation étrangère. Ne vous laissez pas « prendre aux appâts trompeurs que « vous présentera l’Angleterre. L'ave- « nir prouvera que, quels que soient « les événements , les souverains de « l’Europe seront forcés d'en venir à « des lois prohibitives qui les rendent « maîtres chez eux.
« L’art. 3 du traité du 2-1 février « 1810 corrige les stipulations incom.
« piétés du traité de Frédéricksham.
« Il faut qu’il soit rigoureusement ob- « servé pour tout ce qui regarde les « produits de l'Angleterre. Vous me « dites que vous ne pouvez vous en « passer, et qu’à défaut de leur intro- « miction les revenus de vos douanes « diminuent. Je vous donnerai pour « vingt millions de denrées coloniales « que j’ai à Hambourg; vous me don- « nerez du fer en échange; vous n'au- « rez point d'argent à exporter de la « Sueae; cédez ces denrées à des mar- « chauds, ils payeront les droits d’en- « trée ; vous vous débarrasserez de vos « fers.
« Soyez fidèle au traité du 24 février;
« chassez les contrebandiers anglais de « la rade de Gothcmbourg; chassez-les « de vos côtes , où ils trafiquent libre* « ment. Je vous donne ma parole que,
SUÈDE
« de mon côté, je garderai scrupuleusement les conditions de ce traité; «je m’opposerai à ce que vos voisins « s’approprient vos possessions conti- « nentales. Si vous manque/ à vos en- « gagements, je me croirai dégagé des
• miens.
« Je désire m’entendre toujours aini- « calement avec Votre Altesse Royale.
« Je verrai avec plaisir qu’elle com- « muniquc cette réponse à Sa Majesté « suédoise, dont j’ai toujours apprécié « les bonnes intentions.
« Mon ministre des affaires étran-
• gères répondra officiellement à la « dernière note que le comte d'Essen a « fait mettre sous mes yeux.
« Cette lettre n’étant à autre fin, je « prie Dieu, M. le prince royal de « Suède, qu’il vous tienne en sa sainte
• et digne garde.
« Napoléon. »
Quoi qu’en ait pu dire Napoléon, il était impossible que la Suède se crût plus intéressée que la France a fermer ses ports au commerce anglais, et peut-être se trompait-il aussi en ne voyant dans la France qu’une puissance continentale. C’était par la mer qu’il fallait attaquer l’Angleterre; c’était par des nuées de hardis corsaires, français et étrangers, qu’il fallait assaillir et ruiner son commerce. S’il eût accueilli Fulton, quand il vint lui offrir d’appliquer à la navigation la vapeur, ce moteur alors inconnu, il n’était plus besoin pour lui d’aller attaquer la Grande-Bretagne en Russie; il pouvait la frapper à Londres même, en prenant pour base d’opération l’Irlande, cette vieille ennemie de l’Angleterre, l’Irlande, où le général Humbert, avec quinze cents hommes seulement, avait pu débarquer sans obstacle. La destinée, plus forte que son génie, ne lui réservait pas ce triomphe.
Du reste, pour engager la Suède à tout sacrifier a la France, il fallajt lui offrir d’autres dédommagements que ceux auxquels Napoléon consentait.
Que pouvait faire le gouvernement suédois de vingt millions de denrées coloniales qu’il ne pouvait exporter?
Les propriétaires de fer ne les auraient
pas reçues en échange de leurs produits. D’ailleurs comment porter ce fer à Hambourg, quand les croisières anglaises fermaient tous les ports de la Baltique et de l’Océan? C’étaient des subsides qu'il fallait à la Suède; le prince royal l’avait bien fait entendre par sa lettre du 8 décembre 1810. Si Napoléon les eût fournis, la campagne de Russie eût eu une issue bien différente.
Cependant Charles XIII n’avait pu résister à la lutte pénible que depuis un an il avait à soutenir; sa santé avait été grièvement altérée, et, dans le courant du mois de mars, il se vit dans la nécessité de remettre à son fils adoptif les rênes du gouvernement. La première démarche du prince royal fut un acte de déférence pour Napoléon.
Voici la lettre par laquelle il lui donna connaissance de cette mesure :
Stockholm, le 18 mari 1811,
« Sire ,
« Je m’empresse d’avoir l’honneur « d’instruire Votre Majesté que le roi ,
« il la suite d'une indisposition assez « grave, a pris, hier 17 mars, la réso- « iution de me charger du gouverne- « ment du royaume. J’espère que, par « le secours du Tout-Puissant, le roi « pourra bientôt reprendre le pouvoir « qu’il m’a confié, et suivre lui-même « ses relations d’amitié avec Votre Ma- « jesté Impériale; mais si, ce que Dieu « ne veuille, sa maladie venait à se « prolonger, je prie Votre Majesté de « continuer à m’honorer de ses bontés ,
« qui, dans tous les temps, m’ont été « si précieuses, et qui dans cette cir- « constance me deviendront encore plus « nécessaires. Je prie Votre Majesté « de vouloir bien compter invariable- « ment sur la sincérité des sentiments « qui m'attachent à elle pour la vie, et « dont je désire trouver l’occasion de « lui donner de nouvelles preuves. »
Peu de temps après, la cour de Suède reçut la nouvelle de la naissance du roi de Rome, et le prince royal crut devoir, eu son propre nom, adresser à l’empereur la lettre de félicitation suivante :
L’UNIVERS
Stockholm» le 6 avril « 8 « x .
« Sire,
« Il m’est doux de me rappeler tout « ce que je dois aux bontés de Votre € Majesté; c’est surtout dans une cir- « constance qui me procure l’avantage « de pouvoir lui témoigner la part que «je prends à l’heureuse délivrance de « Sa Majesté l’impératrice. Ce grand « événement comble les vœux de tous « les Français , les vœux de ceux' qui , « comme moi, conservent le plus par- « fait dévouement pour Votre Majesté.
«Veuillez agréer, Sire, ceux que je « fais pour le prompt rétablissement « de votre auguste épousé et pour la « conservation des jours du roi de « Rome. Qu’il vive longtemps pour le « bonheur de la France, pour le bou- « heur particulier de Votre Majesté.
« Mon plus grand désir sera tou- « jours, Sire, de pouvoir donner à « Votre Majesté de nouvelles preuves « de l’inviolable attachement que je lui « porte , et j’ose espérer que mes ef- « forts pourront un jour répondre à « mon attente.
« C’est avec ces sentiments, etc. »
Plusieurs souverains quittèrent alors leurs États pour venir féliciter Napoléon : le prince royal, retenu en Suede par les soins du gouvernement, envoya pour le remplacer le comte de Brahé, descendant des anciens rois de Suède, qui fut chargé de la lettre suivante pour Napoléon.
Stockholm , le C avril 1811.
« Sire,
« J’ai l’honneur d'annoncer à Votre « Majesté que le roi vient d’ordonner « à M. le comte de Brahé de. se rendre « à Paris, pour la complimenter sur « l’heureux accouchement de Sa Ma- « jesté l’impératrice et la naissance du « roi de Rome.
« Si la santé du roi avait pu me per- « mettre de m’absenter, j’aurais rem- « pli moi-même cette honorable mis- « sion. Chargé pendant sa maladie de « l’administration du royaume, j’ai dû « renoncer à ce bonheur. M. de Brahé « est le premier seigneur de Suède, le « plus ancien parmi les comtes , et « aussi distingué par ses principes mo-
« narchiques que par sa conduite et sa « naissance.
« Le roi , Sire , espère que ce choix « pourra être agréable à Votre Majes- « té , et il me charge de la prier d’a- « gréer les vœux qu'il forme pour le « prompt rétablissement de l’impéra- « trice et la conservation des jours du « roi de Rome. »
Il est inutile de remarquer à quel point toutes les lettres du prince royal a l’empereur sont empreintes de déférence et de dévouement, à quel poiut on y voit reproduites, sous toutes les formes, ses vives instances pour engager Napoléon à mettre la Suède en position de le servir (*). Mais le mal-
(*) La lettre suivante ajoute une nouvelle preuve à tout ce qui précède.
Stockholm, xojuiu i8ti.
« Sire ,
« Le général Simon m’a adressé d’Angfe- « terre, où il est prisonnier de guerre, un « paquet qu’il inc prie de transmettre à M. le « duc de Rovigo, ministre de Votre Majesté.
« Les renseignements qu’il contient ont éveii- « lé mon attention , en ce qu’il m’est parm venu, il y a quelque temps, des frontières •« d’Allemagne des nouvelles semblables, sur « lesquelles je fis alors peu de fonds, mais «* dont cependant je crois devoir faire l’objet « d’une communication à M. le baron Al- « quier. Je me serais encore servi de son «ministère, dans cette circonstance, s’il « n’était question que de guerre ou de politique; mais comme nos ennemis parais-
• sent avoir d’autres projets, j’ai pensé devoir «adresser directement à Votre Majesté la «« dépêche du général Simon. Votre Majesté « counail cet officier; je ne lui en dirai rien:
• personne ne sait mieux qu’elle le degré de « confiance que l’on peut avoir en lui. Quant « à ce (pii concerne l’état présent de la « Grande-l$reta£ne sous le rapport de sa « situation militaire et financière, le inal « qu’elle éprouve par l’expulsion de son « commerce du continent, et le changement « qui résulterait dans sa politique de l’avé- « nement du régent au trône, j’ai trouxé ce « qu’en dit le général Simon entièrement « d’accord avec les avis secrets et les lettres « reçues de ce pays. Sire, les relations qui « existent entre la Krance et la Suède de- « mandent qu’on ne laisse pas ignorer au v ministère de Votre Majesté ce. qui peut
SUÈDE
heur voulut que, malgré toutes ces preuves d'intérét et d’affection , l’empereur, prêtant toujours l’oreille aux insinuations des ennemis du prince royal qui étaient aussi les siens, comme les événements ne l’ont que trop prouvé, continuât ses mesures hostiles contre la Suede, mesures sans lesquelles il n’eût jamais été au pouvoir du prince royal , lors même qu'il en eut eu le désir, de faire déclarer la Suède contre Napoléon. Le fait suivant,' qu’a déjà fait connaître la Biographie des hommes du jour (*), en est la preuve la plus évidente.
Lors de la diète d’Orébro, les deux comtes de Lœvenhielm se firent remarquer parmi les huit ou dix personnages qui, dans le but ultérieur de la réunion des trois couronnes, agissaient en faveur du roi de Danemark; mais voyant leurs efforts inutiles, et que Charles XI II lui-même, cédant au vœu général, proposait le prince de Ponte- Corvo, comme ils ne désiraient que l’indépendance de la Suède , ils n’insistèrent pas , et l’élection se fit à l'una ii imité le 21 août.
Par une politique toute de bienveillance pour les deux Lœvenhielm , le roi Charles XIII désigna, comme on l'a vu plus haut, le comte Charles, son chambellan de cabinet, pour aller recevoir à Elseneur le nouveau prince royal, et le comte Gustave, pour le recevoir à son débarquement à Helsinborg, et commander les troupes sur sa route jusqu'à Stockholm.
Les deux comtes de Lœvenhielm continuant leur service auprès du prince royal, en attendant qu'il eût formé sa
, intéresser la |>olilique des deux puissances « contre l'ennemi commun ; niais dans cette « circonstance , le souvenir de mes relations « particulières avec Votre Majesté et lessen- « limcnls personnels que je lui ai voués .. m'ont porté à lui adresser directement ce « paquet; heureux toutes les fois que je puis « trouver l'occasion de lui renouveler l'ex- « pression de mon ancien et respectueux « attachement. Je suis, etc. »
(*) Biographie des comtes de Lœvenhielm, t. II, ae partie, p. 3a(>.
maison , voyaient bien qu’il ne manquait pas d'aspirants pour les places nouvelles qu'elle devait faire créer.
C’était pour eux une position délicate à laquelle ils voulurent mettre un terme. A cet effet, ils demandèrent audience au prince royal, lui exposèrent leurs motifs pour le prier Je les faire remplacer, lui déclarant d’ailleurs u’ils se décidaient à quitter le service e Suède. « J’ai su, leur dit le prince « royal, quelles ont été vos opinions « et vos démarches lors de mon élec- « tion. Vous vous proposer, maintenant «de quitter le service de Suède, et « c’est probablement parce que vous « craignez de servir dans une préfec- « tnre française; les apparences auto- « risent vos appréhensions, mais elles « vous trompent, car il est de mon « devoir de servir les intérêts de la « Suède aussi loyalement que j’ai servi « ceux de la France. Ne vous pressez « donc pas de quitter votre patrie. Si, « dans un an, nous reconnaissons en- « semble qu’il m’est impossible de la « relever , je consentirai volontiers à « votre départ, et peut-être m'en irai- « je avec vous. Maintenant , ajouta le « prince , parlez-moi avec franchise.
« Mon système d’indépendance sera- « t-il populaire? »
Le comte Gustave répondit avec une sincérité doublement commandée par cette noble, confiance : « Quelques liom- « mes, dans les hauts rangs, parta- « gent seuls nos sentiments pour ce « système ; le reste de la nation n'é- « coûtant que le désir de se venger de «la Russie, et ne comprenant pas « qu'Alexandre, en envahissant la Fin- « lande, n’a fait que céder à la politi- « que convenue à Tilsitt avec Napoléon, « ne voit de vengeur que celui-ci , et « lui est dévoué. « — « Je le savais, «reprit le prince, mais je vous sais « gré de votre franchise. Mon entre- « prise est difficile, elle l’est double- « ment dans ma position chez vous ; « mais je me regarde comme engagé « d’honneur et par le plus impérieux « devoir, à maintenir l'indépendance « de la couronne à laquelle je suis np- « pelé. Agissez avec mesure sur l’opi-
L’UNIVERS
« nion ; détournez les Suédois de re- l’étre ; de capturer dans le Sund les pe- « garder sans cesse à l'orient; portez tits bâtiments de cabotage, chargés de « leur attention sur la Norwége, et comestibles et de produits des rhanu- « espérons. » factures du pays ; d'arrêter ceux qui se
Mais reprenons le fil des événements, trouvaient dans les ports allemands, La saison navigable était enfin arrivée, où ils attendaient des cargaisons ; mais et avec elle commença la capture des encore on traita les matelots suédois bâtiments suédois par les corsaires comme des prisonniers de guerre; ils français. Le ministre suédois à Paris furent mis aux fers et ensuite envoyés deinànda le redressement des torts faits dans les ports d’Anvers et de Toulon au commerce de sa nation : des repré- pour y servir sur les flottes françaises, sentations furent adressées , dans le Des démêlés désagréables et presque même but, au ministre Alquier; les journaliers eurent lieu dans le cours réponses de ce dernier portèrent l’em- de l'été de 1811 , entre la régence de preinte du rôle de dictateur qu’il s’était la Poméranie et le vice-consul dè France, proposé de jouer en Suède. Pour garantir cette province de l'arri-
Le roi, dont la ferme résolution était vée de troupes françaises, une force de remplir fidèlement les engagements militaire considérable y fut levée, sur qu’il avait contractés , veillait, avec la demande expresse de Napoléon et au une attention non interrompue, à l’ob- grand détriment du pays; et la plus servation scrupuleuse des ordonnances scrupuleuse surveillance y était obserpubliées contre le commerce anglais, vée, à l'égard du commerce illicite de Cependant les journaux français insul- denrées coloniales. Malgré cette contaient périodiquement le gouverne- descendance, il ne fut jamais possible ment suédois, etétalaient avec emphase de contenter les prétentions toujours l’immensité du commerce de la Suède, croissantes du vice -consul français. Or la diminution considérable du re- Une rixe qui eut lieu à Stralsund, entre venu des douanes dans le cours de l’an- l’équipage d’un corsaire français et
née 1811 , prouve l’exagération et la quelques recrues de la landsturm , et
fausseté de ces imputations. dans laquelle il resta prouvé que les
Toutefois les violences des corsaires Français avaient commence par outrafrançais contre le pavillon suédois aug- ger et attaquer les soldats poméramentèrent journellement; le ministre niens, fut neanmoins regardée à Paris de Suède à Paris présenta dans les ter- comme une infraction à la paix , et l’on mes les plus convenables les pertes im- exigea que les soldats suédois fussent menses qui en résultaient pour la na- punis de mort,
tion ; mais loin d’obtenir la remise des M. le baron Alqnier présenta, au
vaisseaux capturés et une répression de mois de juillet, une note officielle, ces abus pour l’avenir, les tribunaux des dont le contenu et le style peu mesuré prises donnèrent presque toujours gain exigèrent une réponse, qui lui rappela de cause aux capteurs. A la vérité, dans le respect qu'il devait à la nation et les quelques affaires, le droit parut si évi- égards que se doivent réciproquement aent aux tribunaux, que leurs senten- les souverains. M. Alqnier prit sur lui ces furent favorables aux Suédois; mais de déclarer qu’il ne pouvait plus traiter le gouvernement français qui s’était avec M. Engestrôm, et demanda qu’un réservé le droit de valider ces décisions, individu particulier fût nonnne pour n'en confirma jamais aucune en faveur correspondre avec lui. de la Suède. Ainsi les corsaires , assu- Dès lors tous les rapports officiels rés de l’impunité, eurent le champ libre avec M. le baron Alquier cessèrent; pour exercer leurs rapines. On ne se néanmoins le langage du duc de Rascontenta point de condamner, comme sano parut devoir amener quelque bonne prise, les vaisseaux suédois, sou3 changement dans la politique de la le prétexte qu’ils étaient pourvus de France envers la Suède. On crut en licences anglaises ou qu’ils auraient dû voir une preuve dans le rappel du mi-
SUÈDE
nistrc, rappel qui avait été formellement demandé.
Quelques mois avant ces discussions pénibles , une levée de troupes avait été ordonnée par les états, et cette mesure avait donné lieu à quelques troubles dans l'ile de Vermdon , voisinede Stockholm, et dans la province de Roslagen. Ces troubles furent promptement apaisés , et offrirent au prince royal une nouvelle occasion de déployer sa modération , sa prudence, son esprit de conciliation et son patriotisme éclairé. Voici quelques extraits des discours qu’il prononça dans cette circonstance.
« Le roi, disait-il à une députation «de Vermdon, n’a rien ordonné qui
• soit contraire aux lois. Sa Majesté a « seulement fait exécuter une résolu-
• tion des états du royaume , sanction- « née et approuvée par Sa Majesté. Le « roi est par conséquent en droit d'at- « tendre la plus stricte obéissance. Le « temps du désordre est passé, il faut « que le règne des lois commence.
« Le rof pouvant légalement lever « cinquante mille hommes, d’après la
• résolution des états , pour le recru- « tement de son armée , n’en a cepen- « dont exigé que quinze mille, parce « qu'il les croit suffisants pour la « défense de la patrie.
« Et vous avez pu méconnaître Iss « intentions paternelles de Sa Majesté?
• Si vos pères avaient été aussi peu « patriotes que vous , la Sucde serait « esclave maintenant •sous un joug « étranger. Je vous le demande : vou- « lez-vous rester ce que vous êtes , «Suédois et indépendants?
« Je porte tous les bons Suédois
• dans mon cœur. J’ai été appelé dans « ce pays par le vœu réuni de la na- « tion et au roi. Je suis venu , avec «confiance, pour vous protéger et « vous défendre ; mais si I on ose s’op- « poser à l’exécution des ordres don- «nés, le coupable sera frappé par
• l’autorité légale, aussi promptement « qu’il pourrait être frappé par le feu
• du ciel.
« Au reste , je me mets à votre « place ; vous conservez encore un
« souvenir déchirant du traitement de « l’ancien landtvarn (*); celui qui vit « alors son fils périr d’une manière mi- » sérable, put hésiter au moins, avant « d'abandonner un autre enfant, pour « lequel il redoute le même sort. Mais «je vous le répète, si l’intérêt de l’F.- « tut exige que vos fils marchent , ce « que je ne crois point encore, je mar- « citerai avec eux et ils seront trai-
• tés comme mon fils.
« Calmez donc, ccs alarmes puériles , « et souvenez-vous que le seul moyen « d’être maître chez soi , c’est d’être « préparé contre toute attaque hos-
• tile.
« ... Je ne veux point savoir les « noms des individus qui ont pris part « au désordre; mais je conserverai tou- « jours le souvenir de ceux d’entre «les habitants de Vermdon, qui sc « sont montrés bons Suédois , et heu- « reusement leur nombre est le plus « grand.
« Pour vous prouver que je veux ti- « rer le rideau sur le passé, j’irai l’un « de ces jours vous voir dans votre île « avec mon fils. Je serai sans garde; « je ne veux en avoir d’autre que celle « que je dois toujours trouver dans « vos cœurs.
— « Sire, dit-il encore dans un dis- « cours au roi , les mesures prises « pour le recrutement de l’armée sont « fondées sur une résolution des états «du royaume, sanctionnée par Votre « Majesté. Elles sont fondées sur la «justice. Quel est le paysan surtout, « gui ne doive en apprécier le liien- « fait , lorsque les terres jusqu’ici pri-
• vilégiees ne sont point affranchies de « la levée, lorsque tout individu qui a « l’ége requis en est passible sans dis- « tinclion , lorsqu’enlin celte charge « extraordinaire ne pèse pas plus sur « une classe que sur une autre!
« Tous les bons Suédois sentiront « que l’intention de Votre Majesté est « plutôt de convaincre nos ennemis « que la Suède est en état de sc défen- « dre, que de faire marcher le renfort « qu'elle demande à la nation , pour
(*) Landhàrn, conscription.
330 L’UNIVERS
» le tenir en réserve afin d'être en « mesure contre tout événement.
— « Portez vos regards sur le pas- «sé, disait-il à la députation de Ros- « lagon; examinez ce que vous étiez « il y a vingt ans et ce que vous êtes « aujourd’hui ; pour conserver ce « qui vous reste, il n’v a de garantie « pour vous que dans les armes et la « ferme volonté de vous en servir au « besoin.
« Ne craignez pas que vos enfants « soient maltraites; j’adoucirai leurs «besoins, je partagerai leurs priva- « tions quand il en sera temps. La ear- « riere des honneurs est ouverte à «tous; celui qui se conduira bien, « peut aspirer a être ofiieier, et à de- « venir même un des chefs de l’ar- « mée.
« Maintenant que vous avez l’espé- « rance d’obtenir votre pardon, dites- « moi , avouez-moi franchement , si « dans vos assemblées tumultueuses « vous n’avez pas craint de voir planer « au milieu de vous l’ombre de Cliar- « les XII , pour vous reprocher d’hési- « ter un moment de fournir des dét’en- « setirs à la patrie ! »
Peu de temps après , le désaccord toujours croissant entre la Suède et la France excita dans l’flme du prince royal de si violents combats, de si criiels chagrins, qu’il fut atteint d’une maladie des plus graves, pendant laquelle on le vit invoquer la mort et refuser les secours de l’art. Cependant il se rétablit, et à cette occasion tous les ordres de l'Etat vinrent lui présenter les témoignages de leur joie. On a conservé la réponse qu’il adressa aux députés de la banque. Nous croyons devoir en faire connaître quelques passages qui prouvent sa sollicitude pour sa nouvelle patrie, et la sagesse de scs vues administratives.
«...Sa Majesté est généralement « satisfaite du zèle des magistrats et « du bon esprit qui anime tous les ha- « bitantsdu royaume. Partout \'e.rlra- « roterlng (*) est sur le point d’être
(*) Nouvelle formation dr régiments |>ar les terres jusqu'alors privilégiées ou affranchies.
« encadré dans l’armée, et les quinze « mille hommes demandés pour son « recrutement sont tous prêts à l’être,
« si les besoins de la patrie l’exigent.
« Par ce moyen, l’armée de terre sera « d’environ soixante mille hommes ,
« et l’armée navale de quinze mille « matelots. Ces forces paraissent suf- « lisantes au roi pour conserver intact « le territoire suédois; mais l'union « intime qui existe entre lui et la « nation , est le garant le plus as- « suré de notre indépendance. Cette « union rendra aussi vains les efforts « que l’on pourrait faire pour nous as- « servir , que le sont ceux des vagues « qui viennent se briser contre nos « rochers.
» Messieurs, un dépôt bien précieux « vous est conlié : celui de la fortune « publique. J’ai vu et je vois avec bien « de la peine les atteintes que lui « portent les spéculations de l'agio- « tage. Les personnes qui persistent à « le confondre avec le commerce, sont « dans une erreur qui pourra leur « être funeste. Le gouvernement pro- « tégera le commerce licite ; il encou- « ragera l’industrie, mais il poursuivra « et punira l'agiotage.
« S’il est impolitique de ne pas sui- « vrc la marche du siecle , c’est surtout « en matière de finances ; les gouver- « nements les plus puissants de l’Eu- « rope nous offrent de grands exem- « pies. Sachons profiter de leurs le- « çons. »
Cependant la santé du roi s'était rétablie, et lui permit de reprendre en main le sceptre qu’il avait confie à son fils. Le prince profita de cette occasion pour présenter au souverain un compte rendu de sa gestion. Quelques passages de cet acte important trouvent naturellement leur place ici, puisqu'ils font connaître tout ce que la Suède avait déjà gagné, tout efe qu’elle avait réparé de ntaux, malgré les entraves que son accession au système continental avait apportées à sà prospérité.
« Quand Votre Majesté , dit le « prince, se décida à embrasser la po- « litique continentale et à déclarer la
SUÈDE
« guerre à la Grande-Bretagne, la Suède «sortait d’une lutte malheureuse; ses « plaies étaient encore saignantes. Il lui
• fallut faire de nouveaux sacrifices, « dans le moment même où elle per- « dait une des principales branches des «revenus publics la presque totalité «du produit de ses douanes.
« Malgré l’isolement où se trouve la «Suède, elle a fait, pour l’intérêt de « la cause commune, tout ce que l’on
• pouvait attendre d’un peuple Adèle à
• ses engagements. Plus de deux mil-
• lions de rx. ont été employés pour
• le recrutement de l'armée ci la mise
• en état de défense de nos côtes, de « nos Iles , de nos forteresses et de « notre flotte.
« Je ne dissimulerai pas à Votre Ma- « jesté que notre commerce, pour ainsi
• dire réduit à un simple cabotage de « port à port, a beaucoup souffert de «cet état de guerre. Des corsaires, « sous pavillons amis, contre lesquels « il eût été injurieux de prendre des « mesures de sûreté et de précaution, « ont profité de notre confiance dans « les traités pour capturer, les uns « après les autres, près de cinquante « de nos bâtiments. Mais enfin votre « flottille, Sire, a reçu l’ordre de pro- « téger le pavillon suédois et le com- « inercc innocent de vos sujets, contre « des pirateries qui ne sauraient être
• avouées ni autorisées par aucun gou- « reniement.
« les croiseurs sous pavillon fran- « çais ont donné une extension illi- « mitée à leurs lettres de marque; les « torts qu’ils nous ont faits ont etc «l'objet de nos réclamations; la jus-
• tiee et la loyauté de Sa Majesté l'ein- « pereur des Français sont garants de « leur redressement.
« La justice et la loyauté envers tous « les peuples sont les guides de la po- « litique de Votre Majesté, île meme « que l’indépendance et le bonheur de
• ses sujets en sont le but.
« L’armée et les finances, ces deux « principaux garants de la conservation «d’un État, ont surtout attiré ma
• constaute sollicitude.
« Une sage économie a présidé à
« l’emploi des fonds, qui ont été des- « tinés aux armements que l’état de « guerre avait rendus nécessaires. Cette «guerre, en influant essentiellement « sur les exportations des productions « de la Suède, sur la marche générale « du commerce et sur l’imagination des «commerçants, avait fait monter le « cours du change d’une manière exor- « bitante. Je me suis particulièrement « attaché à arrêter ce fléau des États.
« En réprimant d'un côté l'agiotage, «j’ai cherché de l’autre à activer l'in- « dustric intérieure et le commerce « licite de la Suède.
« J'ai eu la satisfaction de voir que « mes efforts ont été couronnés de « succès, et que le cours du change sur « Hambourg, portéjusqu'à cent trente- «six sk. le 19 mars, s’est amélioré «jusqu'à quatre-vingt-quatre sk. le 3 « janvier.
« J’ai pris des mesures pour encou- « rager et rendre plus générale la cul- « turc du lin et du chanvre, pour ac- « tiver la recherche des sourecs de sel , « pour continuer les défrichements «dans la Dalécarlie, pour établir une « nouvelle communication et de nou- « veaux marchés dans le Vermlnnd , « pour former une compagnie destinée « a pécher le hareng dans la haute mer, « pour prolonger les relations de com- « inercc avec la Finlande, pour mettre « en exécution les résolutions finan- « eières des états du rovamne, pour « donner à la direction des magasins, « à celle des douanes et au gouverne- « ment de l’îlc de Saint-Barthélemy, « une nouvelle organisation.
« La recolle n’ayant pas été bonne, « j'ai avisé aux moyens de prévenir la «disette, en faisant venir du blé de «l’étranger, et en permettant, pour «que cette importation n’influât pas «sur le cours du change, qu’on pût « exporter du sel, contre l’obligation « de prendre des grains en retour. Cet « échangea pu s’effectuer d’autant plus «facilement, qu’il existe encore une « provision sutlisantc de srl dans le « pays pour la consommation de deux « ans.
« J'ai vu avec douleur que l’usage et
L’UNIVERS
« la fabrication immodérée de l’eau- « de-vie, en faisant disparaître l'intérêt « général pour l’intérêt particulier, dé- « moralisera la nation, et l’exposera « tôt ou tard à une disette inévitable.
« Je n’ai pu employer, à cet égard , que « les exhortations que j’ai puisées dans « les sentiments paternels de Votre « Majesté, et je remets à d’autres temps « et aux lumières des états du royaume « le soin d'arrêter un mal que chaque « particulier reconnaît, et qui va tou- « jours croissant.
•■J'ai porté une attention particu- « lière sur l'état et l'organisation des «hôpitaux, sur les établissements « pieux , sur les moyens d'arrêter, ou « au moins de soulager la mendicité.
« I.a police intérieure et l'agrieul- « ture n’ont pas etc perdues de vue, « et une académie centrale d’agrictil- « ture vient d'être formée pour donner « à l’économie publique et aux con- « naissances statistiques une impulsion « et un encouragement qui contribue-
• ront à assurer la prospérité de l'État.
« Les travaux du canal de Gothie,
« ce grand monument du règne de « Votre .Majesté, ont été poussés avec « une grande activité; ceux du canal « de Sôdertelje, arrêtes par des obsta- « clés que le zèle de la direction n'a pas « pu surmonter, reprendront une mar-
• elle plus rapide.
« J’ai mis a exécution la résolution
• solennelle des étals du royaume,
« sanctionnée par Votre Majesté, tou- « chant l’armement national ; mais « soigneux de n’enlever a l'agriculture « que les bras indispensablement néces- « saires pour la defense de la patrie.,
« je n'ai ordonné que la levée de quinze « mille hommes sur les cinquante mille « que les états avaient mis a la dispo- « sitiou de Votre Majesté. T.es cadres « du nouveau rofering et de l'armc- « ment national sont presque entière- « ment remplis, et toutes les mesures « ont été prises pour en utiliser l'cm- « ploi. L’armée réglée a été recrutée, «et, ainsi que toute la réserve, ha- ■ « billet à neuf et munie d'armes en « bon état. Il s’en trouve une quantité « suffisante dans les dépôts, et les fa-
« briques d'armes ont reçu une nou- « velle activité. La fabrication de la « poudre et du salpêtre a été étendue «et améliorée; l’artillerie se trouve « dans un état respectable.
« Votre Majesté daignera voir, par « ce résumé, que, quoique les détrac- « leurs de la Suède aient osé dire qu’il « faudrait soixante ans pour y organi- « ser une armée de soixante mille hom- «mes, celle-ci pourra cependant se «montrer, au mois d'avril prochain, « aux amis comme aux ennemis de « Votre Majesté. Le but de cette aug- « nientotion de nos forces militaires « n’est entièrement que défensif. Sans « autre ambition que celle de conserver « sa liberté et ses lois, la Suède veut « pouvoir se défendre, et elle le peut. « Bornée d’un côté par la mer, et de « l’autre par des montagnes inaccessi- « blés, ce n’est pas seulement du cou- « rage de ses habitants, ni de ses beaux «souvenirs de gloire, qu’elle doit se « former une garantie de son indépen- « dance, c’est encore de sa position « locale, de scs monts, de ses forêts, « de ses lacs et de ses frimas. Qu’elle « sache donc profiter de ces avantages « réunis, et que ses habitants se per- « suadent intimement de cette vérité, « que si le fer, enfant de leurs monta- « gnes, prépare les moissons en sillon- « liant leurs champs, c'est aussi le fer « seul et la ferme volonté de s'en servir « qui peuvent les défendre. »
On était alors au 7 janvier 1812.
Les plaintes proférées par le prince contre les corsaires français se rapportaient surtout à un fait tout récent.
Depuis que la saison avait éloigné la flotte anglaise de la Baltique , les corsaires français avaient renouvelé leurs violences avec une nouvelle activité.
Le gouvernement suédois s'était vu dans la nécessité de donner ordre à sa marine d’arrêter les pirates qui gêneraient le commerce du pays de port à port, et qui auraient fait des prises suédoises. Plusieurs corsaires français qui insultaient les côtes avaient été chassés ; l’un d’eux , le Mercure, qui osa pénétrer jusque dans les ports de la Suède, avait été pris.
SUÈDE
Le roi, affligé de voir ainsi maltraiter ses sujets , et ruiner le commerce suédois, au sein de la paix la plus solennelle , ordonna qu’un courrier fût envoyé sur-le-champ à Paris avec un état exact et détaillé de tous les dommages que le commerce suédois avait soufferts, et avec la demande que de pareilles violences ne se renouvelassent pas à l’avenir. Le Mercure et son équipage furent mis à la disposition de M. ue Cabre, rliargé d’aflaires de France à Stockholm, auquel M. Engestrôm remit le 3 janvier la note suivante :
« J’eus l’honneur de vous annoncer « avant-hier que le roi , s’étant adressé « à Sa Majesté l’empereur des Fran- « çais pour porter des plaintes sur les « pirateries exercées par le corsaire le « Mercure, s’en remettait trop a sa « justice et a l’amitie de Sa Majesté Im- « periale et Royale, pour ne pas juger « superflu de garder le corsaire jusqu’à « l’arrivée d'une réponse de Paris :
« qu’ainsi ce bâtiment avec tons les « sujets de l'empereur qui étaient à son
• bord, seront remis à votre disposi- « tion quand vous le désirerez.
« C’est pour rendre cette démarche << d'autant plus officielle , que j’ai l'hon- « neur de vous la renouveler par « écrit.
« Des ordres étant donnés de faire « entrer le corsaire en question dans « un port de Suède , où il peut se trou- « ver plus en sûreté qu’à la rade de Va- « derôse, je ne manquerai pas de vous « marquer le nom du port où il est « stationné , aussitôt que j’en aurai « reçu le rapport. »
A 'cette lettre, M. de Cabre répondit dès le lendemain en ces termes :
« J’ai reçu la lettre que Votre Ex- « ccllence m’a fait l’honneur de m’é- « crire hier, dans laquelle elle m’an-
• nonce que Sa Majesté le roi de Suède «juge superflu de garder le corsaire « français le Mercure, jusqu’à ce qu’il « ait reçu une réponse de Paris; et que
• ce bâtiment et les sujets de l’empe- « reurqui étaient à son bord sont à ma
• disposition.
« Je n’ai rien appris relativement à
« cette affaire , que ce que vous avez « bien voulu m’en communiquer, mon- « sieur le baron ; j'ignore absolument « où se trouve le Mercure: il m’est « par conséquent impossible de lui « transmettre les nouvelles disposi- « lions de la cour de Stockholm à son « égard. Il est donc nécessaire, pour « leur donner leur plein effet , que « Votre Excellence fasse parvenir dans «le port de Suède, où ce bâtiment « aura pu être conduit, l'ordre du roi « de faire savoir à celui qui commande « qu'il est maître d’aller où bon lui « semblera. Je soumets cette mesure à « votre sagesse , monsieur le baron ; et « Votre Excellence jugera si elle est « convenable.
>■ En attendant, je me suis empressé « d'informer Son Excellence monsei- « gneur le duc de Bassano du contenu « ue la lettre de Votre Excellence, en « date d’hier. Je lui ai pareillement « adressé les pièces relatives à la même «affaire, que vous aviez bien voulu « me communiquer précédemment.
« Agréez, monsieur le baron , etc. »
Le charge d’affaires de Suède à Paris exécuta ce qui lui avait été ordonné. Le ministère ue France donna l’espérance que les représentations de la Suède seraient écoutées, et que les griefs dont elle se plaignait seraient examinés avec une impartiale justice.
Pendant que le gouvernement suédois se livrait à l’espérance consolante de voir enfin disparaître tout motif d’éloignement entre les deux cours, par une explication loyale et généreuse du gouvernement français, il apprit que déjà dès le commencement oc l’automne, le prince d'Eckmühl, commandant les troupes françaises dans le nord de l’Allemagne, avait annoncé qu’il ferait entrer ces troupes dans la Poméranie et dans l’île de Rugen, aussitôt que les glaces le lui permettraient. Les instructions que le commandant suédois avait reçues, donnaient lieu d’espérer que ses troupes défendraient les provinces allemandes contre toute agression étrangère. Malheureusement l'astuce prévalut sur le devoir, le courage des troupes suédoises fut paralysé
L’UÎSIVERS.
par la faiblesse de leur chef, et la Poméranie fut envahie.
Ce nouvel outrage excita une vive indignation en Suède, et l’exaspération de la nation fut à son comble. A peine cette nouvelle fut-elle parvenue à Stockholm , que le prince royal crut devoir adresser la lettre suivante à l'empereur.
Stockhnlrn , le il février 1811.
« Sire,
« Les rapports qui viennent d'arri- » ver portent qu’une division de l'ar- « niée aux ordres du prince d’Eckmühl » a envahi le territoire de la Pomérax nie suédoise dans la nuit du 26 au x 27 janvier : cette division a poursuivi x sa marche, est entrée dans la capix taie du duché, et s'est emparée de x l’île de Rugen.
x I fi. roi attend que Votre Majesté x fasse connaître les causes qui ont pu x la porter à agir d’une manière aussi x diamétralement opposée aux traités x existants. Mes anciens rapports avec x Votre Majesté m’autorisent à la supx plier de ne pas tarder à faire conx naître ses motifs , pour que je puisse x donner au roi mon opinion sur l’adopx tion de la politique que la Suède doit « embrasser désormais.
« I.'outrage fait gratuitement à la « Suède est vivement senti par le peu- « pie, et doublement par moi, Sire, x qui suis chargé de l'honneur de le x défendre. Si j’ai contribué à rendre x la France triomphante , si j’ai eonsx tamment souhaité de la voir respccx téeet heureuse, il n'a jamais pu cnx trer dans ma pensée de sacrilier les x intérêts, l’honneur et l’indépendance x du pavs qui m'a adopté. Votre Max jesté , si bon juge dans le cas qui « vient d'avoir lieu , a déjà pénétré ma « résolution. Peu jaloux de la gloire et « de la puissance qui vous environnent, « Sire, je le suis beaucoup de 'ne pas x être regardé comme vassal. Votre x Majesté commande à la majeure par- « tie de l'Europe, mais sa domination « ne s'étend pas jusqu’au pays où j’ai • été appelé. Mon ambition se borne à « le détendre , et je le regarde comme
x le lot que la Providence m’a départi, x L’eflèt que l’invasion, dont je me « pldïns, a produit sur ce peuple , peut x avoir des conséquences incalculables; x et quoique je 11e sois point Coriolan , x et quoique je ne commande pas à x des Volsques, j’ai assez bonne opix nion des Suédois pour vous assurer, «Sire, qu’ils sont capables de tout x oser et de tout entreprendre, pour x venger les affronts qu’ils n'ont point x provoqués, et pour conserver des x droits auxquels ils tiennent peut-être x autant qu'ils tiennent à leur exis- « tence. «
L’entrée des troupes françaises en Poméranie fut immédiatement suivie de l’arrestation des emplovés suédois dans cette province. Ils furent conduits dans les prisons d’Hambourg.
Là on les menaça de la mort ; on s’efforça vainement de les obliger, par des’ promesses , à rompre leurs serments; les dernières ressources du pays furent épuisées par des contributions énormes ; on força, par des coups de canon, les bâtiments suédois à rester dans les ports de la Poméranie, et on les arma aussitôt en course; les emplois publics de la province furent occupés par des agents français, enlin deux régiments suédois furent désarmés et envoyés en France comme prisonniers de guerre.
Pendant que ces hostilités s’exerçaient dans fa Poméranie, on arrêtait les postes suédoises à Hambourg , et on y faisait des perquisitions secrètes pour découvrir les sommes que les Suédois y possédaient. Le chargé d’affaires de’ Suède à Paris, privé de toute nouvelle de la Suède, eut bientôt, par la voie publique, la certitude de l'entrée des troupes françaises dans la Poméranie. Il présenta en conséquence une note au duc de Rassano, pour obtenir des éclaircissements sur cette occupation. On lui demanda si c’était par ordre (le sa cour qu’il faisait cette représentation, et lorsqu’il eut déclaré que, dans une affaire de cette importanee , il avait cru devoir prévenir les ordres du roi son maître, le duc de Rassano lui lit observer qu’il fallait les
SUEDE
attendre , avant qu'il pilt s'expliquer sur l’objet principal.
Dans cet état îles choses , on conçoit que le premier soin <le Charles XIII devait être de s’assurer des dispositions des puissances dont l'influence était la plus intéressante pour la Suède, et de se préparer, par de nouvelles alliances, la plus grande sécurité pour l’avenir.
le silence du cabinet français continuait, et tout annonçait une rupture prochaine entre cette puissance et la Russie. La saison s’approchait où les flottes anglaises visiteraient de nouveau la Baltique, et il y avait tout lieu de prévoir que le ministère britannique, en récompense des ménagements ac- .
cordés au commerce suédois, exigerait une conduite pacilique plus décidée de la part de Charles XIII. La Suède se voyait par conséquent a la fois exposee au” ressentiment, de l’empereur .'Napoléon ou aux hostilités de la (îrande- Bretagne , et aux agressions de la cour de Russie. I.e Danemarck avait déjà pris une attitude menaçante.
Charles X 1 1 1 , convaincu du danger qu'il y avait à se laisser entraîner par la marche précipitée des événements , jugea qu'il était temps de se rapprocher du cabinet anglais. Le marquis de Wellesley, alors ministre des affaires étrangères, se montra disposé à accueillir les propositions de la Suède , et pénétré du danger imminent que courait l'Europe. Quelque temps après , un traité de paix , avantageux aux deux pays, fut coiidu à Orehro avec l’Angleterre.
Le gouvernement suédois devait regarder l'ignorance où l'empereur des Français laissait la Suède, relativement à ses intentions ultérieures, comme une preuve de la ferme résolution où il était de l’entraîner despotiquement dans son système continental, svstème dont elle se trouvait naturellement détachée par la prise de la Poméranie. Il avait d’ailleurs sous les yeux un exemple frappant dans le sort que subissait une puissance de l’Allemagne, amie de la Suède, qui, après avoir été tres-longterops laissée dans
l’incertitude, sur la question de savoir si ses offres d’alliance seraient acceptées, avait été tout à coup cernée par des armées françaises, et s’était vue contrainte de se livrer à la discrétion de l’empereur.
I.a réunion du pays d’Oldenbourg à l’empire français donna lieu à des différends, tant à cet égard que relativement au système continental, entre les cours dé France et de Russie, et les préparatifs de guerre qui se faisaient des deux côtés devaient naturellement conduire à des hostilités ouvertes. Cependant la France n'avait encore fait auprès de Charles XIII aucune deniarcne tendante à engager la Suède dans une guerre contre la Russie.
Mais quand les rapports des deux États devaient être regardés comme rompus par l'occupation de la Poméranie, les propositions suivantes furent faites île la part de l’empereur , non pas officiellement, mais par une voie non moins sdre, M. deSigneul, charge d’affaires de Suède à Paris , que Napoléon se décida à envoyer à Stockholm dans le courant du mois de mars.
Après avoir fait un long exposé des déviations souvent répétées de la Suède, d'une observation sévère des principes du système continental, déviations qui , disait-il , l'avaient à la (in forcé Je faire entrer scs troupes en Poméranie, sans cependant l’occuper.
Napoléon exigeait :
Qu’une nouvelledéelarationde guerre fut faite a l'Angleterre; que toute communication avec les croiseurs anglais fût sévèrement défendue; que les rivages du Sund fussent pourvus de batteries , la flotte équipée, et le canon tiré contre les bâtiments anglais.
Qu’en outre, la Suède mît sur pied une armée de trente à quarante mille hommes pour attaquer la Russie , nu moment où les hostilités commenceraient entre cette puissance et l’empire français.
Pour dédommager la Suède, l’empereur lui promettait la restitution de la Finlande, des possessions en Aile-
L’UNIVERS
magne, et des secours pour continuer la guerre.
Napoléon s’obligeait , en outre , à acheter pour vingt millions de francs de denrées coloniales, à condition que le payement ne s’effectuerait qu’après que l'es marchandises auraient été déchargées à Dantzig ou à Lubeck.
Enfin, Napoléon permettait que la Suède pût participer a tous les droits et avantages dont jouissaient les Etats de la confédération du Rhin.
Le gouvernement suédois fixa d’abord son attention sur la différence immense qui existait entre les sacrifices exigés et le dédommagement que le royaume |K>uvait s’en promettre. Il ne se dissimula point qu'un état de guerre active avec la Russie, dont la suite nécessaire serait des hostilités ouvertes avec la Grande-Rretagnc , surpasserait les forces et les ressources de la Suède ; que la présence d'une flotte anglaise dans la Raltique pourrait enchaîner, pendant l’été, les opérations suédoises, et que d'ailleurs il n’existait aucun grief contre la Russie depuis le traité conclu avec elle; qu'eu attendant, les cotes et les ports de la Suède seraient abandonnés a la vengeance de l’Angleterre; qu’une complète stagnation du commerce et l'interruption du cahotage occasionneraient une misère publique; que le besoin pressant où allait se trouver la Suède de se pourvoir de blé , exigeait impérieusement des rapports pacifiques tant avec la Russie qu'avec l'Angleterre; que la fin subite de la guerre entre la France et la Russie laisserait infailliblement la Suède sans aucune augmentation de territoire, surtout si l'armée suédoise, par l’effet de la guerre avec l’Angleterre, était mise hors d’état de s’éloigner de ses parages; que d’ailleurs ces préparatifs et une année de guerre demanderaient une dépense de douze à quinze millionsde rixdalers, dépense au-dessus de ses ressources.
Charles XIII n'hésita donc plus, et il ouvrit ses ports aux pavillons de toutes les nations.
Il fallait cependant répondre aux propositions de la France ; Charles XIII lit déclarer à Napoléon , par M. de Si-
gneul, que la Suède, convaincue que ce n'était qu'à lui qu'elle devait la perte de ta Finlande, ne pourrait jamais troire à son amitié pour elle , s'il ne lui faisait donner la Norwèqe , pour la dédommager du mal que sa politique lui avait fait.
Nous avons vu plus haut(‘), que dès son arrivée en Suède, le prince royal avait senti la nécessité decette accession , qui devait faire de la presqu’île Scandinave un tout homogène et compacte , en réunissant deux peuples de même origine et dont les intérêts devaient être les mêmes. Aussi n’avaitil rien négligé pour faire sentir aux Suédois que cette acquisition leur serait beaucoup plus utile que la restitution de la Finlande, dont le peuple était sans doute dévoué à la Suède , mais dont la noblesse, d’ailleurs trèsinfluente, s'était montrée si indocile et si vénale sous le règne de Gustave III, et sous celui de son fils, fin acquérant la Norvège, la Suède augmentait l’étendue de son littoral et les ressources de sa marine, elle obtenait de nombreux débouchés sur la mer du Nord , et vingt-quatre villes régulières presque toutes sur les côtes. En outre, la Norvège pouvait fournir trente mille hommes d’infanterie et cinq mille de cavalerie, qui, réunis aux ressources de la Suède, faisaient de la presqu'île un Etat important, et capable de lutter avec avantage contre toute agression étrangère, tandis que la Finlande pouvait être reprise sans peine par la Russie, et que l’invasion de la Poméranie par les Français, jointe à l’exemple du passé, prouvait a quel point étaient peu stables les établissements suédois en Allemagne.
Napoléon, qui modifiait si facilement la carte de l’Europe, aurait pu consentir à cette cession, en dédommageant le Danemark par quelque échange; mais, invoquant dans cette circonstance le droit des nations qu'il avait si souvent violé, il déclara qu’étant l'allié et l'ami du roi de Danemark , il ne consentirait jamais à le dépouiller,
(*) Page 3ï8, col. i.
SUÈDÉ.
et qu’il regardait cette proposition comme un outrage.
Le ton de suzeraineté que prenait Napoléon, était plus propre à accroître l’irritation , qu’à l'aire oublier de justes griefs ; aussi le gouvernement suédois qui prévoyait un refus de ce genre, avait noué des négociations avec la Russie. Le prince royal, par ordre du roi, répondit en ces termes à Napoléon :
Stockholm , le >4 mari 1812.
« Sire,
« Des notes viennent de me patve- « nir, et je m’empresse de m’en ouvrir « à Votre Majesté Impériale, avec toute « la franchise qui constitue mon ca- » ractère.
» Lorsque les vœux du peuple sué- « dois n'appelèrent à succéder au «trône, j’espérais, en quittant la « France, pouvoir toujours allier mes « affections personnelles aux intérêts « de ma nouvelle patrie. Mon cœur « nourrissait l’espoir qu’il pourrait « s’identifier avec le sentiment de ce « peuple , tout en conservant le souve- « nir de ses premiers penchants , et en « ne perdant jamais de vue la gloire « de fa France , ni l’attachement sin- « cère qu’il a voué à Votre Majesté ; at- « tachement fondé sur une confrater- « nité d'armes que tant de hauts faits « avaient illustrée.
« C’est avec cet espoir que je suis « arrivé en Suède; j’ai trouvé une na- « tion généralement attachée à la « France, mais plus encore à sa liberté « et à ses lois ; jalouse de votre amia tié. Sire, mais ne désirant jamais « l’obtenir aux dépens de son honneur a et de son indépendance. Le ministre a de Votre Majesté a voulu heurter ce a sentiment national , et son arrogance a a tout gâté. Ses communications ne a portaient aucun caractère des égards a quesedoivent mutuellement les têtes a couronnées; en remplissant au gré de a ses passions les intentions de Votre a Majesté, le baron Alquier parlait en a proconsul romain, sans se rappeler a qu’il ne s’adressait point à des esa claves.
a Ce ministre a donc été la première 22' Livraison. (Suède.)
< cause de la méfiance que la Suède a « commencé a montrer pour les inten- « tions de Votre Majesté à son égard ; « des événements subséquents ont dd « y ajouter un nouveau poids.
« Déjà , Sire, j’avais eu l’honneur de « faire connaître à Votre Majesté Im- «périale, par mes lettres du 19 no- « vembre et 8 décembre 1810, la si- « tuation de la Suède, et le désir qu’elle « avait de trouver en Votre Majesté « un appui; elle n’a pu voir, dans le « silence de Votre Majesté, qu’une in- « différence non méritée; et elle a dû « se prémunir contre l’orage prêt à « fondre sur le continent.
« Sire , l’humanité n’a déjà que trop « souffert. Le sang des hommes inonde « la terre depuis vingt ans ; et il ne « manque à la gloire de Votre Majesté « que de l’empêcher de couler.
« Si Votre Majesté trouve bon que « le roi fasse connaître à Sa Majesté « l’empereur Alexandre la possibilité a d’un rapprochement , j’augure assez » bien de la magnanimité de ce mo- « narque pour oser assurer qu’il se « prêtera a des ouvertures également a équitables [tour votre empire et pour « le Nord ; si un événement si inattendu « et si universellement désiré pouvait « avoir lieu, combien les peuples du « continent ne béniraient-ils pas Votre a Majesté ! Leur reconnaissance serait a augmentée, en raison de l’effroi que a leur inspire le retour d’un fléau qui « a tant pesé sur eux , et dont les ra- « vages ont laissé des traces si cruelles.
« Sire , un des moments tes plus heq- « reux que j’aie éprouves depuis que j’ai « quitte la France, c’est celui qui m’a « procuré la certitude que Votre Maa jesté ne m’avait pas tout à fait ou- « blié. Votre Majesté a bien jugé mon « cœur; elle a reconnu combien il de- « vait être tourmenté par la perspec- « tive douloureuse de voir les intérêts a de la Suède à la veille d’être séparés « de ceux de la France, ou de sacrifier « ceux de la patrie qui m’a adopté avec « une confiance sans bornes. Sire , « quoique Suédois par honneur, par « devoir et par religion , je m'identifie « encore par mes vœux a cette belle
L’UNIVERS
« France qui m’a vu naître, et que j’ai « servi lidelement depuis mon enfance; « chaque pas que je fais en Suède , les « hommages que j'y reçois réveillent « dans mon âme ces beaux souvenirs « de gloire qui ont été la principale « cause de mon élévation , et je ne me « dissimule pas non plus que lu Suède , « en me nommant , a voulu payer ce « tribut d'estime au peuple français. »
Cette lettre fut portée à Paris par le courrier Desables, qui la remit aux Tuileries à l’officier de service. Napoléon en la lisant s'abandonna à une violente colère. « I,e misérable, s’écriat-il, il ose me donner des conseils ! » L’ordre fut aussitôt intimé d'arrêter Desables et de l’enfermer à Vincennes, d’où il ne sortit qu’au bout d'un mois, grilcç à l’intervention de la reine d’Espagne, Julie, sœur de la princesse royale de Suède.
Et pourquoi Charles-Jean n’auraitil pas été en droit de donner des conseils à .Napoléon ? Etait-ce donc la première fois qu’il le faisait, et Napoléon s’était-il donc si mal trouvé, avant le traité de Leobcn et à Wagram, des conseils de son lieutenant? Pourquoi ne comprit-il pas cette lettre ? pourquoi , au moment d’engager une lutte si incertaine et qui devait lui être si funeste, se laissa-t-il étourdir par sa confiance dans sa fortune, et ne vit-il pas de quels secours seraient pour ses ennemis les directions d’un général formé à la même école que lui , et non moins favorisé que lui de la victoire ?
C'est quedepuis longtemps Napoléon dans ses vastes desseins avait sacrifié la Suède ; c’est qu’il la voulait non comme alliée, mais comme ennemie dans la lutte terrible qu’il allait engager. Sans doute il n’ignorait pas de quel secours la Suède pouvait etre pour lui; il n’ignorait pas que le prince royal , débarquant en Finlande à la tête de quelques bataillons et avec le drapeau suédois , arriverait à Saint - Péterslwurg plus promptement qu'il n’arriverait luimême à Moscou ; mais au retour de cette expédition, dont on doit reconnaître qu’il pouvait se flatter de sortir vainqueur, quand on songe quelle
était sa puissance alors qu’il entraînait presque toute l’Europe a sa suite, et qu’il voyait à Dresde huit têtes couronnées, assister chaque matin à son lever, au retour de cette expédition, dis-je, il eût fallu reconnaître les services de la Suède, et depuis longtemps la presqu’île Scandinave était réservée par lui comme un dedommagement qu’il pouvait offrir à la Russie, ou comme une récompense destinée au Danemark allié, docile et dévoué. Cette dernière intention, son agent Desaugiers l’avait laissée entrevoir en juillet 1810, lorsqu'il appuya la candidature du roi Frédéric VI, et lui-même ne l'avait pas dissimulée quand il engagea la Suede à s’en remettre aux sentiments généreux de l’empereur Alexandre. Voilà pourquoi toutes ses mesures tendirent a exaspérer la Suède ; voilà le secret de la conduite du ministre Alquier. Certes, si quelque chose dut surprendre Napoléon, c’est que le gouvernement suédois eût tant tarde à se tourner contre lui, et qu’il eût fallu tant d’efforts pour l’amener à cette résolution.
Quand Napoléon , dans sa dernière entrevue avec le prince de Ponte-Corvo , lui dit : Parle s , que nos destinées s’accomplissent ; quand le jour même où le prince quitta Paris, Napoléon dit au duc de Frioul : J’aurais été charmé qu'il n'eût pas accepté; c’étaient autant de paroles prophétiques.
Il prévoyait dans quelle position il allait placer un homme auquel, malgré leurs désaccords passés, il lui était impossible de refuser son estime; il pensait qu’il pourrait avoir un jour à le combattre et peut-être à le vaincre, et il aurait voulu se soustraire à cette nécessité dans laquelle le plaçaient les grandes résolutions qu’il avait prises.
Répétons-le , Napoléon et son ancien frère d’armes avaient tous deux des devoirs differents , et tous deux les remplirent. Napoléon voulait assurer le bonheur de la France en terrassant l’Angleterre, et pour atteindre ce but, il fallait, selon lui, qu’il dominât en Europe; Charles-Jean aussi voulait la prospérité de la Suède , et pour cela
SUÈDE
il fallait qu’il restât libre et indépendant, dùt-il se voir dans la pénible nécessité de tourner ses armes contre son ancienne patrie. Voilà le véritable fond des choses. Tous deux ont été ce qu'ils devaient être. Napoléon vainqueur se fût sans doute montré généreux envers Charles-Jean, et celui-ci, réduit à combattre son ancien souverain, n’a rien négligé pour l’arrêter sur le bord du précipice.
Les négociations avec la Russie touchaient a leur terme. Le prince royal pouvaitcomptersur l’empereur Alexandre qui , dès le mois de décembre 1810, lui avait demandé son amitié, dans une lettre confidentielle dont il avait chargé le général Suchtelen. Voici cette lettre :
r Pour Votre Altesse Royale seule.
« Après m’être acquitte de mes de- « voirs envers le prince royal , qu’il me « soit permis de m’adressera l'homme « distingué par ses talents, son carae- « tère, scs principes. Je désire sincè- « rement votre amitié, votre confian- « cejjelesambitionne même, parceque » mon estime vous était vouée depuis « longtemps et quand vous n’étiez que « simple général.
« Je suis fait pour comprendre et o répondre à l’expression dont vous « vous êtes servi envers Czernischeff, r et c’est d'cime que ie veux être votre » ami. Élevé moi-même par un répu- « blicain, j’ai de bonne heure appris à « priser plus l’homme que les titres.
« Ainsi , je me trouverai plus flatté « des liens qui s'établiront entre nous « comme homme à homme que comme « souverains. L’envoi de Czernischeff « n’a été que dans ce but et dans l’inr tention de vous rassurer sur les in- « quiétudes qu’on s’etait plu à vous « donner sur moi. Tout ce qu’il m’a « marqué sur vos sentiments m’a fait r un plaisir extrême, parce que j’y ni h reconnu ce caractère que j’ai tour jours affectionné en vous; comptez r constamment sur moi , et ne vous r laissez jamais effaroucher par les r craintes qu’on essayerade vous donner r sur la Russie. Son intérêt se trouve r dans la conservation de la Suède.
r Veuillez me répondre de la même r manière; une lettre particulière sans « étiquette me sera iuiiniment chère r de votre pact.
« Alf.xàndub.
r Dix-neuf décembre 1810. »
A des ouvertures si honorables, le prince royal avait fait cette réponse pleine de noblesse :
r La lettre que Votre Majesté a jointe r à la lettre qu'elle m’a fait l’honneur r de m’écrire, m’a pénétré de la plus r vive reconnaissance. Je suis heureux r d'avoir pu inspirer à Votre Majesté r les sentiments qu’elle veut bien me r témoigner. Déjà, à Tilsitt, Votre r Majesté daigna s’expliquer sur mon r compte d’une manière flatteuse et r obi igeante ; depuis, V otre Majesté m’a r donné un témoignage bien éclatant r de son estime, elle ira point traversé r mon élection en Suède.
r Cette conduite généreuse dans une « conjoncture où la politique de l’Eur roue aurait justilié tout ce qui aurait r été pratiqué de contraire, m’a atta- « ché sans réserve à Votre Majesté.
r J’ai souffert, à la vérité, des mer naces qu’on m’a faites en son nom, r et, je I avoue, je ne me confiais plus « que dans le courage de la nation et r la justice de nia cause. Mais M. de r Czernischeff est arrivé sur ces entrer faites; les assurances qu’il m'a donr nées de la part de Votre Majesté « m'ont fait le plus grand plaisir; je r ne lui ai pas caché que je voulais vir vre indépendant; je me suis expliqué r sur tout ce qui touche si essentieller ment Votre Majesté et son immense r empire. Si M. de Czernischeff a rendu r fidèlement nos conversations, Votre r Majesté a pu se convaiucre de mou r affection pour elle comme homme, » et de mes sentiments comme prince r du Nord.
r Oui, Sire, je deviendrai l’ami de « Votre Majesté, puisqu’elle veut bien r me dire que c'est d’ame qu’elle veut « l’être. Des cet instant, je compte r sur son amitié, et elle peut compter « invariablement sur la mienne. De • longs et sanglants démêlés ont existé r entre la Russie et la Suède ; peut*
L’UNIVERS
« être alors avait-on raison de décider o par les armes des prétentions réci- « proques ; aujourd'hui ces temps ne « sont plus, et la paix doit être I objet « commun des deux nations.
• Chables-Jean.
«Stockholm, le 16 janvier 1811. »
Des relations aussi affectueuses avaient bien préparé les voies aux négociations, et quand la Suède , humiliée et blessée par la France, vint offrir son alliance à la Russie, Alexandre n'hésita pas un seul instant à accueillir les ouverturesqui lui étaient faites. Lecomte Gustave de Lôwenhielm fut chargé par le prince royal de cette mission. Il était porteur de la lettre suivante :
Stockholm , le 7 mark 181*.
« Sire ,
« L’occupation de la Poméranie sué»
« doise par les troupes françaises en- « gage le roi à dépêcher le comte de « Lôwenhielm , son aide de camp gé- « néral , près de Votre Majesté Impé- « riale. Cet officier, qui jouit de toute « la confiance de son souverain , est « chargé, de faire connaître à Votre « Majesté les motifs qui ont servi de « prétexte à cette invasion , diametra- » lement opposée aux traités exis- « tants.
« Les côtes de la Méditerranée , de «la Hollande et de la Baltique, suc- « cessivement réunies , l’intérieur de « l’Allemagne cerné, ont dd faire en- « trevoir aux princes, les moins clair- « voyants, que les règles de la politique, « mises de côté, allaient incessamment ■ faire place à un système (lui , détrui- « sant toute espece" d'équilinre, reuni- « rait une foule de nations sous un seul « chef. Les monarques tributaires , ef- « frayés de cette domination toujours « croissante , attendent , consternés , le « développement de ce vaste plan.
« Au milieu de ce deuil universel, « le regard des hommes se tourne vers «Votre Majesté; déjà il s'élève; mais « souffrez que j’observe à Votre Ma»
« jesté qu’il n’est , dans aucun succès « de la vie, rien de semblable à la ma- « gie du premier instant ; tant que son « pouvoir dure , tout dépend de celui « qui veut agir ; les esprits étonnés
« sont incapables de réflexion , et tout « cède à la volonté et à l’impulsion du «charme qu’ils craignent, ou qui les « attire.
« Veuillez, Sire, recevoir, avec bonté, « l’expression de ma reconnaissance « pour les sentiments que Votre Ma- « jesté me témoigne. S’il me reste des « voeux à former, c’est pour la conti- « nuation d’un bonheur dont je serai « toujours digne par le prix que j’y at- « tache. •
A l’époque où cette lettre partit , Napoléon n'avait pointencoredéclaré la guerre à la Russie ; personne alors ne doutait de la puissance du conquérant et du succès de son entreprise (*}.
Alexandre répondit avec empressement à cette marque de confiance.
Avoir pour lui la Suède et l’habile général qui la gouvernait c’était, à la veille de la lutte qui allait s’engager, garantir son flanc droit, accroître son armée de plus de cent mille hommes et doubler ses chances de succès. Un traité d'alliance entre la Russie et la Suède fut signé le 24 mars à Saint-Pétersbourg (**). Le prince royal devait entrer en campagne et réunir sous ses ordres un corps russe. La Norwége était promise à la Suède. Le 3 mai suivant la Grande-Bretagne accéda à ce traité.
Ce fut également vers la fin de mars que la France fit une nouvelle tentative pour engager la Suède dans une guerre ouverte contre l’Angleterre et la Russie. M. Niepperg, ministre d’Autriche à la cour de Suède, reçut du prince de Schwartzemberg, ambassadeur d’Autriche à Paris, un courrier qui lui apportait la nouvelle qu’une alliance avait été
(*) C’est donc i tort qu'on « reproché à la Suède d’avoir atiendu les revers de Napoléon pour se tourner contre lui.
(*") C’est ce traité qu'on désigne ordinairement , mais à tort , sous la dénomination de traité tf Abo. L’entrevue demandée au prince royal n’eut fieu à Abo que le aâ août suivant (voyez plu* bas). Elle n’avait pour but que de consulter le prince royal sur les opérations ultérieures, et de régler la part que la Suède voudrait y prendre.
SUÈDE
conclue à Paris le 14 mars, entre la France et cette puissance. Le prince de Sch'vartzemberg chargea lemmistrede sa cour à Stockholm de communiquer cette nouvelle à Charles XIII , et d'employer toute son influence pour faire participer la Suède à la guerre contre ta Russie. Voici quelle fut la réponse que M. Engestrôm remit à M. Niepperg au nom du gouvernement suédois:
« Les menaces de la France , ses at- « taques réitérées contre le commerce « de la Suède, l’enlèvement de près de « cent bâtiments destinés pour des « ports amis et soumis à la France, le « séquestre mis sur les propriétés sué- « doises à Dantzig et autres ports de « la Raltique, et enfin l'invasion de la « Poméranie, faite au mépris des trai- « tés , justifieraient suffisamment la « Suède de tous les engagements qu’elle « aurait pu prendre avec les ennemisde « la France. Quels que soient les justes « griefs qu’elle a contre cette puissance, «elle ne désire pas la guerre, et elle « rejette la pensée d’être forcée de la « faire, même pour conserver son in- « dépendance et ses lois. La Suède est « donc prête a écouter toutes les pro- « positions conciliatoires qui pourront « lui être faites. La justice est pour « elle. Si la Suède avait la conviction « que Sa Majesté l’empereur Alexandre « arme pour asservir l’Europe et pour « tout soumettre au système russe , et « étendre ses États jusqu’au nord de «l’Allemagne, la Suède n’hésiterait « pas un moment à se déclarer et à « combattre pour arrêter cette ambi- « tion ; elle serait dirigée par le prin- « ciped’État.quidevraitlui faire crain- « dre un accroissement de puissance « aussi dangereux ; mais si , au con- « traire, la Russie n’arme que pour sa « propre défense , pour préserver ses « frontières , ses ports et même sa « capitale , de toute invasion étrangère ; « si , en cela , elle ne fait qu’obéir à « l’impérieux devoir de la nécessité, il • est de l’intérêt de la Suède de ne pas « balancer un moment à défendre les « intérêts du Nord , puisque les siens « y sont communs.
« La Suède ne peut pas se flatter
« de pouvoir, comme puissance du se- « cond ordre, se soustraire à l’état de « servitude dont la France menace les « États du premier ordre. Une guerre « entreprise pour reconquérir la Fin- « lande n'est nullement de l’intérêt de « la Suède; l'Europe est instruite des «causes qui la lui firent perdre; en- « treprendre une guerre pour s’en re- « mettre en possession , serait mécon- « naître les intérêts du |>euple suédois; « cette conquête occasionnerait des « dépenses que la Suede n’est pas en « état de supporter; et son acquisition, « en admettant qu'elle pilt s'effectuer, « ne pourrait jamais balancer les dan- « gers qui en résulteraient pour elle ; « les Anglais lui porteraient des coups « funestes pendant l'eloignement de « ses armées; ses ports seraient bril- « lés ou détruits , et ses villes mari- « times réduites en cendres: d’ailleurs, « dès qu’un changement s’effectuerait « dans le système politique de la Rus- « sie , soit après des succès , soit après « des défaites, ses anciennes vues sur « la Finlande ne manqueraient pas de « faire peser sur la Suède une guerre « désastreuse : le golfe Bothnique sé- « pare les deux États; aucun motif de « division n’existe, et la haine natio- « nale disparaît chaque jour, par suite « des dispositions pacifiques des deux « souverains.
« Si la France veut reconnaître la « neutralité armée de la Suède , neu- « tralité uni doit emporter avec elle le « droit d’ouvrir ses ports , avec des « avantages égaux pour toutes les «puissances, elle n’a aucun motif de « se mêler dans les événements qui « pourraient avoir lieu.Iai France s’en- « gagerait à restituer la Poméranie; et, « dans le cas où elle se refuserait à cette « restitution que réclament à la fois les « droits des nations et la foi des trai- « tés, Sa Majesté le roi de Suède ac- « cepte la médiation , pour cet objet «seulement, de Leurs Majestés l’em- « pereur d’Autriche et l’empereur de « Russie ; il se prêtera à une reconcilia- « tion compatible avec l’honneur natio- « nal et les intérêts du Nord.
« Sa Majesté le roi de Suède , per*
L’UNIVERS
* suadé que tous les préparatifs faits o par Sa Majesté l'empereur Alexandre,
* n'ont qu’un but purement défensif, « et ne visent qu’à préparer à son em- « pire cette même neutralité armee, « que la Suède, désire établir de con- « ccrt avec la Russie, s'engage à faire « tous ses efforts auprès de Sa Majesté « Impériale, pour qu’une rupture n'ait « pas lieu avant qu’on se soit entendu « sur l’époque où des plénipotentiaires «suédois, français, autrichiens et « russes pourront se réunir pour con- « venir à l’amiable d’un système de « pacification qui , basé sur la neutra- « lité susmentionnée, en terminant « les différends actuellement existants «entre le Nord et la France, puisse « assurer à l’Europe le repos dont elle « a un si grand besoin.
« Le baron d’ENGF.STBOM. »
Il n’était pas dans le caractère de Napoléon de se prêter à de pareils engagements, et, tout préoccupé de sa vaste entreprise, il se mit en route sans s’inquiéter davantage de la Suède, de ses alliances et de ses réclamations.
A peinedepuis vingt jours il était parti, quand M.d’Ohsson, chargé d’affaires de Suède à Paris, remit par ordre de son gouvernement la note suivante au duc de Bassano.
Paris, le 38 mai 1813.
« Les vexations exercées par les cor- « saires , sous pavillon français, contre « le commerce de la Suède’, se multi- « pliant dans une progression inouïe , « et s’étendant même à des comesti-
* blés , auxquelles l'avidité donnait les « qualifications à sa convenance , de- « voient nécessairement imposer l’obli- « gation sacrée au roi , de chercher à « s’éclairer lui-même, ainsi que ses su- « jets , sur un état de choses qui pré-
* tait à la paix tout le caractère Je la « guerre.
« Le corsaire le Mercure s'étant « établi sur les côtes de la Suède, afin
* d’y exercer librement ses pirateries , « et s’étant ainsi constitué de fait en « ennemi , fut enfin arrêté dans ses « courses , et amené dans un port sué- « dois par un motif de défense, qui ne « devait point être méconnu.
« Le roi , qui n’avait jamais douté « un seul instant des sentiments de « justice qui animent Sa Majesté l’em- « pereur des Français, rot d’Italie, « s’était à différentes reprises adressé « à ce souverain , pour porter des « plaintes sur la conduite des corsaires « français , si diamétralement contraire « à la nature des relations qui suhsis- « taient entre les deux cours , à la te* « neur des traités , et même à celle des « lettres de marque dont ces corsaires « étaient munis. Sa Majesté n'ayant « cependant pas obtenu de réponse aux «justes réclamations que les intérêts « de son peuple lui prescrivaient de « faire , envoya , aussitôt après avoir « reçu la nouvelle de la détention du « corsaire le Mercure, un courrier e.x- « traordinaire au soussigné, à l’effet « de mettre, dans tout son ensemble, « sous les yeux du ministère français, « un résumé , et de ce qui s’était passé, « et de ce que la Suède désirait, comme « une garantie pour l’avenir. Lesous- « signé s’est acquitté de ces ordres le « 15 janvier dernier, et cette commu- « nication est pareillement restée sans « réponse.
« Au milieu de cette attente, et iors- « que Sa Majesté, en n’écoutant que « ses sentiments d’estime et d’anutié « pour Sa Majesté Impérialeet Royale, « se livrait déjà aux espérances les' plus «justes, elle apprit qu’un corps très- « considérable de troupes françaises « était entré , le 27 janvier, dans la Po- « méranie suédoise. Le chargé d’af- «faires de France, résidant à Stock- «liolm, fut interpellé de s'expliquer « sur les motifs de cette invasion sou- « daine et inattendue, mais il allégua « n'en avoir pas la moindre connais- « sance. Le soussigné s’adressa , au « même effet , à Son Excellence RI. le « duc de Bassano, et obtint pour ré- «ponse, qu'il fallait attendre les or- « dres de la cour de Suède.
« Ces ordres , se bornant à deman- « der une explication franche et ouverte « sur les intentions de Sa Majesté l’em- « pereur et roi , par rapport a l’occu- « pation de la Poméranie, furent expé- « aies le 4 et le 7 février de Stockholm.
SUÈDE
« Ces dépêches ne sont jamais parve- « venues au soussigné.
« L’interruption du cours ordinaire « des lettres destinées pour la Suède , « avant commencé peu apres l'invasion « française en Poméranie, la certitude
• qu’on acquit, de recherches faites à « Hambourg, des fonds qui s’v trou- « vaient pour compte de la Suède, l'ar- « restation et la vente même des bâti-
• ments suédois dans les ports du « Mecklenbourg et de Dantzig, ou- « vraient un vaste champ aux conjec* « turcs. A tin d'acquérir quelque rerti- « tilde quant à l’état des choses dans « la Poméranie suédoise , le roi y en- « vova le général d’F.ngelbrechten . en « qualité de parlementaire; mais, ayant « bientôt reçu la nouvelle que le géné- « rnl comte Friant s'était refusé de recevoir le général suédois, et même « de répondre par écrit à la lettre que «celui-ci lui avait adressée, Sa Ma-
• jesté crut apercevoir alors un svs- « terne suivi dans l’ignorance où l'on « voulait conserver la Suède , sur les « affaires générales et sur celles qui lui « étaient particulières.
« On apprit, malgré toutes les pré- « cautions y contraires , plusieurs dé- « tails sur la conduite des troupes « françaises en Poméranie , conduite « qui cadrait difficilement avec cet éta- « lage amical qu’on semblait vouloir « attacher à l’invasion de cette pro- «vince, dont l’intégrité, aussi bien «que celle de la Suède, se trouvait « garantie par Sa Majesté l’empereur « dans le traité de Paris.
« Des fonctionnaires publics arrêtés, « traînés jusqu’à Hambourg, menacés « des traitements les plus rigoureux « pour les faire fausser leurs devoirs « et leurs serments; les caisses du roi « mises sous les scellés ; les bâtiments « de Sa Majesté forcés , à coups de ca- « non , de suspendre leur départ, et li- « nalement déchargés et séquestrés au « profit de la France ; les charges oné- « reuses imposées à un pays qui avait « à peine eu le terni* de respirer apres « les malheurs qu’il avait éprouvés , et « finalement le désarmement des trou- « pes suédoises qui s’y trouvaient ;
« tous ces motifs réunis devaient justi- « fier le désir du roi , de recevoir une « explication que réclamaient à la fois « et la dignité des souverains et les sti- » pointions des traités subsistant entre « la Suède et la France.
« Le roi n’avait aucun engagement « avec d’autres puissances qui fût con- « traire au traite qui le liait à la France, « et dont Sa Majesté s’était constani- « ment attachéeà remplir les clauses. Si « les escadres britanniques ménageaient « le commerce de cahotage de la Suède, « cette conduite était gratuite de leur « part , et provenait sans doute d'une « envie d’opposition dans leurs me- « sures , à celles adoptées par les cor- « saires des puissances amies de la « Suede. Si les bâtiments suédois , qui « apportaient des productions de leur « pays dans les ports de l’Allemagne, « se servaient île licences anglaises « pour échapperaux croiseurs ennemis, » ds ne devaient point s'attendre à être « confisqués en arrivant, lorsqu’ils sa- « vaient de science certaine, que des « bâtiments de Dantzig , destines pour « l’Angleterre, avaient passé le Sund , « munis de licences de Sa Majesté l’em- « pereur et roi.
« Si le roi , attaqué dans une de ses « provinces par la France, eommen- « çait alors à songer à la sûreté de son «royaume, Sa Majesté se flatte que « Sa Majesté Impériale et Royale elle- « meme n’en aurait pas agi autrement « à sa place. On peut tout nier, excepté « les faits qui subsistent , et c’est v. aussi sur les faits seuls que le roi « s’appuie.
« Par une suite de cet exposé , Sa « Majesté a ordonné au soussigné de « déclarer officiellement à Son Excel- « lence le duc de Rassano :
« Que le roi proteste formellement « contre l’invasion des troupes fran- « çaises dans la Poméranie suédoise.
« Que Sa Majesté ne saurait envisa- « ger cette invasion que comme une « violation du traité ae paix entre la « Suède et la France ; mais que , par « suite des principes de modération « que le roi aime a conserver dans la « marche de sa politique , et de la con-
L’UNIVERS
« limiation de ses sentiments pour la «France, Sa Majesté ne se regarde « cependant pas en état de guerre avec «elle, mais attend de son gouverne- « ment une explication franche et ou- « verte sur l’invasion de la Poméranie.
« Que, pour établir une réciprocité « parfaite, en attendant cette explica- « tion , le payement des intérêts et du « capital des sommes dues aux pays « réunis à la France, en vertu des dé- « crets impériaux, sera suspendu; me- « sure qui sera continuée jusqu’à ce « que la Poméranie suédoise soit éva- « cuée , et la bonne harmonie rétablie « entre les deux cours.
« Que finalement, comme l’occupa- « tion militaire de la Poméranie sué- « doise mettait Sa Majesté en mesure « de se regarder entièrement libérée « des engagements particuliers qu’elle ■ a contractés avec la France , et prin- « cipalemcnt de l’obligation de conti- « ntier une guerre que la Suède n’a « entreprise que par une suite de son « adhésion au système continental , « adhesion qui n'a été que la consé- « quence de la restitution de la Pomé- « ranie , le roi déclaré : qu'il se regarde « dès ce moment en état de neutralité « vis-à-vis de la France et de l’Angle- « terre; qu’en conséquence de ce svs- « tème adopté par Sa Majesté , elle « emploiera tous les moyens en son «pouvoir, pour protéger le pavillon « neutre de la Suede contre des dépré- « dations qui n’ont dû leur durée qu’à « une longue patience.
« La Suède, attachée à la France « depuis François Ier, ne désire que de « pouvoir allier ses affections au main- « tien de l’indépendance du Nord. Le « roi éprouverait ainsi une vive dou- « leur, s’il se voyait forcé de sacrifler « son penchant naturel aux grands in- « térêts de sa patrie, qui repoussent à « la fois la servitude et la honte. Mais « fermement résolue de soutenir la di- « gnité de sa couronne et la liberté de « ses sujets , Sa Majesté attendra avec « tranquillité le développement ulté- • rieur des événements.
« Le soussigné supplie Son F.xcel- « lence M. le duc de Ùassano de vou-
« loir bien porter cette note à la con- « naissance de Sa Majesté l'empereur « et roi, et de communiquer, aussitôt «que possible, au soussigné, la ré- ■ ponse de Sa Majesté Impériale et « Royale.
* Le soussigné a l’honneur, etc.
« C. d’Ohsson. »
Cette protestation resta sans réponse.
Napoléon était alorsengagédansl’expédition la plus gigantesque dont l'histoire fasse mention ; les résultats devaient être proportionnés à l'immensité de l’entreprise : elle devait changer la face du monde ou causer la perte de son auteur.
Cependant l'empereur Alexandre, qui ne pouvait se dissimuler de quel secours seraient pour lui les conseils de Charles-Jean , surtout depuis les succès rapides qui avaient accompagné les armes de Napoléon depuis Kowno ( 24 juin ) jusqu’à Witepsk ( 28 juillet ), lui lit proposer une entrevue. Le prince royal répondit, le II août ;
« Dès l'instant que M. le comte de « Lôwenhielm m’eut fait connaître le «désir de Votre Majesté Impériale « d’avoir une entrevue avec moi, j'en « rendis compte au roi , qui s’empressa « d’y donner son assentiment... je n’at- « tends plus que le retour du courrier « pour me mettre en route... Tout me « fait présumer qu’il y aura déjà eu « une grande bataille entre Orra et « Mohiïow; mais, si elle n'a pas eu «lieu, sans doute que les troupes de « Votre Majesté occupent déjà Smo- «lensk, et qu’elles y attendent l’en- «nemi, avec l'intention de se bien « battre. Quels que puissent en êlre les « résultats. Votre Majesté n’en doit « pas être alarmée : ses corps de rè- « serve répareront scs pertes, tandis « que l’empereur Napoléon, s’affaiblis- « sant tous les jours par les maladies «et les combats, doit, avant long- « temps, se trouver réduit à un nom- « bre bien inférieur à celui de Votre « Majesté. Il est possible qu’il ait ga- .« gné la première, la seconde, meme « la troisième bataille; la quatrième « sera indécise, comme celle d’Eylau; « et si Votre Majesté persévère, il est
SUÈDE
« indubitable qu'elle gagnera la cin- ■ quième.
•< A toutes les levées que Votre Ma- « jesté vient d'obtenir, je pense qu'elle
• aura ajouté cette armee valeureuse et « aguerrie qui a fait trembler le crois- « sant. Je crois que Votre Majesté doit
* la faire venir en poste, et la diriger « sur la capitale de la Lithuanie, (’.ette « marche me paraît devoir intimider « d'autant plus l’empereur Napoléon, «que, quand même il serait vain- « queur à Smolensk , aucun de ses ren- « forts ne pourrait plus lui parvenir; « et si, au contraire, la bataille a été « indécise, ce mouvement audacieux le «forcera, ou à repasser le Niémen, « ou à détacher un grand corps pour « aller à la rencontre de ces braves , et « dès lors Votre Majesté peut repren- « dre l’offensive. »
La réunion fut fixée, pour le 28 août, à Abo. Il tût question des garanties que la Russie donnerait à la Suède. Parmi les Suédois qui avaient accompagné le prince royal, les uns voulaient la reprise de la Finlande jusqu’à Abo inclusivement; une partie se contentait des îles d’Aland et de tout le territoire jusqu'à Uleaborg. Le baron Armfeldt, Suédois de naissance, et alors aide de camp de l’empereur Alexandre, était d’avis que la Suède devait de suite obtenir une concession quelconque. Un ci-devant général suédois, Aininoff, aussi au service de Russie, était d’un avis contraire. L’em-
fiereur dit qu’il accorderait volontiers a partie de la Finlande qu’on demandait, mais qu'il était certain que cette concession le déconsidérerait dans son pays, et qu’il préférerait remettre en dépôt à la Suède les îles d’OEsel, de Dagho, et Riga. Le prince royal pria l’empereur de lui dire franchement s’il croyait que l’autre concession pût avoir le résultat dont il venait de parler. Sur la réponse affirmative de l’empereur :
« Eli bien! lui dit le prince royal, je « renonce à toute garantie; je n’én « veux d’autre que celle de votre pa- « rôle : je m’en rapporte à vous. « L’empereur, lui serrant affectueusement la main, lui dit : «Je n’oublierai
« de ma vie la réponse loyale et géné- « reuse que vous venez de me faire. »
Le dernier jour des conférences, le prince dit à l’empereur : « J'ai vu les « troupes que vous me destinez (trente- « cinq mille hommes pour marcher, « avec les Suédois, contre le Dane- «mark, et opérer un débarquement «en Selande); elles sont bonnes et « belles, c’est l’élite de votre armée; « mais le moment n’est pas opportun «pour les mettre sous mes ordres; « vous en aurez vous-méme un besoin « plus urgent. Wittgenstein se défend « comme un lion sur la Duna; mais il «s'affaiblit; il ne lui reste guère que « quatorze mille hommes, je le sais.
«Il est impossible que Macdonald « et Victor ne finissent pas par lui « passer sur le corps et aller à Péters- « bourg; en voyez-lui de suite ces trente- « cinq mille hommes. — Rien de plus « noble que ce que vous faites là, dit « l'empereur; mais je ne puis accepter « votre offre, car comment auriez-vous « la N'orwége(*)? — C’est ce qui presse « le moins, répliqua le prince; si vous «êtes heureux, je l’aurai toujours, « vous tiendrez vos promesses; mais « si vous succombiez. l'Europe serait « asservie, ses couronnes seraient flé- « tries, on ne les porterait que sous le «bon plaisir de Napoléon, et mieux « vaut labourer un champ que régner « à cette condition. »
Les trente-cinq mille hommes furent aussitôt dirigés vers le corps de ■Wittgenstein, qui, sans ce puissant renfort, ne pouvait empêcher les Français d'aller à Pétersbourg, où ils n’auraient probablement pastrouvéeequ’ils trouvèrent à Moscou : Peters bourg n’eût pas été incendié comme Moscou , et l’empereur de Russie eût été contraint Je signer la paix(**).
Cependant la Suède continuait ses armemeuts. Les alliés de Napoléon
(*) Nous avons vu plus haut , p. 340, que la Suède devait obtenir la Norwégc. La Russie s'élait engagée à lui fournir un secours pour la conquérir.
(*") Extrait de l'Histoire de France do Muni gaillard, t. VII, p. 109 et suit'.
s’en alarmèrent, et le 13 septembre une note fut remise à M. Engestrôm, par l’envoyé extraordinaire et ministre
fdénipotentiaire du roi de Prusse près a cour de Stockholm. Elle était ainsi conçue :
«- Sa Majesté le roi de Prusse a ma- « nifesté, dans plus d'une occasion, le « prix qu’elle attache au maintien des « relations d’amitié et de bonne har- « monie qui l'unissent à la Suède...
« Alliée à la France, la Prusse doit « s’opposer à toutes les tentatives rné- « ditées contre rette puissance; elle le « doit, à plus forte raison, si ces ten- «tatives, dirigées contre le nord de « l'Allemagne, menaçaient de troubler « sa propre tranquillité. Malgré les « bruits qui circulent sur les arme- « ment. s qui se préparent en Suède pour « effectuer une descente sur les côtes « de l’Allemagne, le roi se plaît à croire « que Sa Majesté suédoise ne se déci- « dera jamais, dans sa haute sagesse, « à prendre un parti qui parait incom- « palihle avec la prospérité de son « royaume. Si toutefois , et contre toute « attente* ce projet devait se réaliser, « la Prusse n’aurait plus le choix des « moyens, et elle se verrait obligée, «quoique à regret, de repousser la « force par la force. I,e soussigné a été « chargé, en conséquence, de déclarer « officiellement à Son Excellence M. le « baron d'Engestrôm, ministre d’État « et des affaires étrangères de Sa Ma- « jesté le roi de Suède , que ta moindre « entreprise faite contre le continent, « soit en Poméranie , Prusse, Meck- « lenbourg , soit dans la trente- « deuxième division militaire, tendant « à troubler la tranquillité de l’Aile- « magne, provoquerait la marche de « trente mille Prussiens tirés de la « Silésie et d’autres parties du royau- « me, et prêts à marcher au premier « signal pour tomber sur les agres- « setirs.
•• Le soussigné prie Son Excel- « lence , etc.
« Signé, F. de Tarrach. »
Le ministre d’ittat de Suede répondit le 16 à l’envoyé extraordinaire de Prusse :
« Le soussigné, etc., a mis sous les « yeux du roi, etc. Il a été chargé de « répondre que le roi apprécie les mo- « tifs qui ont obligé Sa Majesté le roi « de Prusse à faire la déclaration que «contient ladite note; et quoique Sa « Majesté y ait vu avec regret quelques « expressions peu concordantes avec « l’harmonie qui unit les deux gouver- « nements, et l’attachement personnel « que portent le roi et la famille royale « deSuède à l’auguste famille de Prusse, « Sa Majesté n'en continuera pas moins « de faire des vœux polir que la monar- « chie du grand Frédéric puisse re- « prendre son ancienne splendeur, et « elle a chargé le soussigné de déclarer « qu'elle ne s'écartera en rien du sys- « tème qu'elle a adopté pour maintenir « la liberté de ses peuples et l’honneur « de sa couronne.
«Signé, Engestrôm. »
Cette réponse si hère semblait d’autant plus courageuse, que Napoléon poursuivait le cours de ses succès. En effet, dix jours plus tard, on apprit a Stockholm la prise de Moscou.
«A celte nouvelle, toutes les pensées se fixent sur le prince royal. Sera-t-il assez téméraire pour persister? disaient les partisans de Napoléon; sera-t-il maintenant en son pouvoir de rester fidèle à ses engagements? disaient les personnes que la prise de Moscou frap-
fiait d’étonnement. Il y avait cercle à a cour ce jour-là; le prince paraît; on attend avec anxiété ses premières paroles. Il s’approche du ministre russe : « Je plains votre seconde capitale, dit- «il, mais je félicite votre empereur; « Napoléon est perdu... Oui, Monsieur, « ajouta-t-il en se tournant vers le «chargé d’affaires d’Autriche, oui, « Monsieur, Napoléon est à Moscou et «il est perdu; vous pouvez écrire à « votre cour que tel est mon avis sur « cet événement. >> Et puis revenant au général Suchtelen (ministre de Russie):
« lin courrier parti , il y a deux heures,
« porte au comte de Lôwenhielm les « ordres du roi pour resserrer davan- « tage les liens qui nous unissent à « l’empereur Alexandre. »
Aux instructions dont le courrier
SUÈDE
était porteur pour le ministre , le prince royal avait joint la lettre suivante pour l’empereur Alexandre.
« Des cinq officiers que j'ai eu l'hon- « neur d'adresser successivement à «Votre Majesté Impériale, un seul, « le baron de Stjencrona , est revenu « avec les détails de la bataille de Bo-
• rodino, que Votre Majesté a bien « voulu me faire parvenir. Je jouissais « déjà du succès que semblait promet- « tre cette sanglante affaire , quand « on m’a remis la nouvelle de l'entrée « de l’armée française à Moscou. Un « avis aussi inattendu m'a vivement « surpris.
« L’empereur Napoléon atteint son « but : il frappe l'Europe d'étonne- « ment, et il croit, par cette occupa- « tion , effrayer Votre Majesté , et la « forcer à souscrire aux conditions « qu'il dictera. Mais tant qu’il a de- « vant lui une armée plus forte que la
• sienne, je ne vois dans la prise de « Moscou qu’une gloire qui a pu être « obscurcie dès le lendemain. Que la « grande dîne de Votre Majesté soit «au-dessus de cet .événement ! Je la « conjure d'organiser de suite de nou-
• vellcs masses pour les jeter succes- « si vement dans l’armée régulière.
« Sans doute que le général Kutusoff « aura donné I ordre à l’armée de Mol- « davie de se porter sur Minsk ou « Smolensk, et que le prince Wittgens- « tein, après avoir battu le corps qui « lui était opposé, se sera porté sur « Witepsk et aura opéré sa jonction,
• au moins par des détachements, « avec l’armée de Moldavie. Ces deux « corps réunis peuvent organiser des « levees dans les pays qu’ils occupent , « et les armer des fusils qu’on trou- « vera dans les dépôts français. Au « reste, si l’on ne peut donner des « fusils à toutes les masses , on peut « du moins leur donner des lances et « des piques (*). »
Sans doute, Charles-Jean avait été forcé par Napoléon à se tourner contre la France ; sans doute , en prenant cette triste résolution , il avait obéi à
(*) Histoire de [.'rance, par Monlgaillard, t. VU, p. n6 et suiv.
Ut
un devoir impérieux; mais qu’il est pénible d’entendre ainsi un général de la republique, tracer à nos ennemis leur plan de campagne, et de le voir amené a se réjouir de nos défaites ! Quels reproches ne mérite pas celui qui nous avait privés d’un tei auxiliaire , et qui l'avait mis dans la cruelle nécessité d’embrasser une cause autre que celle de la France !
Cependant Napoléon , parvenu à Moscou , s’était vu contraint d’abandonner sa conquête , et de commencer le mouvement rétrograde qui devait avoir des suites si funestes. Il dut vivement regretter alors de n’avoir pas assez ménagé un prince et une nation qui , dans ce moment critique , eussent pu, par un simple mouvement sur Saint-Pétersbourg, sauver l’armée française et changer les destinées du monde.
Il n’entre pas dans notre sujet de raconter la fin désastreuse de cette campagne; mais , à peine les faibles débris de nos troupes étaient-ils rentrés en Allemagne, que la Suède rompit ouvertement avec la France, et que la note suivante fut remise par M. d'Engestrôm à M. de Cabre, chargé d'affaires de France à Stockholm, qui, depuis trois mois , était invité à déclarer s'il résidait à Stockholm comme agent d’une puissance amie ou ennemie, et qui, loin de répondre, se livrait, dit-on, a des intrigues ténébreuses peu conformes au droit des nations.'
« Des le moment où l’invasion de la « Poméranie suédoise par les troupes « françaises, contre la foi des traités « et les engagements les plus solennels, « donna la mesure des intentions de « Sa Majesté l'empereur Napoléon à «l'égard de la Suède, le roi, juste- « ment étonné de cette agression inat- « tendue , n’a fait que réitérer ses « démarches pour en obtenir une explication franche et loyale, tandis que « le gouvernement français n’y a ré- « pondu que par de nouveaux actes « d’hostilités.
« Sa Majesté a cru que, si la force « donne des droits qu’attestent sülïi- «. samruent les malheurs de nos temps ,
L’UNIVERS
« la cause de la justice et le sentiment « de sa propre dignité peuvent aussi en « réclamer quelques-uns.
« Elle n’a donc pas vu avec indiffé- « rence une de ses provinces occupée « par la même puissance qui en avait « garanti l’intégrité, les troupes que le « roi y avait laissées déclarées prison- « nières de guerre, et comme telles « amenées en France, ainsi que les dé- « prédations continuelles de la part des « corsaires français contre le com- « merce de la Suede. Sa Majesté avait « par conséquent chargé M. de Herg- « stedt, au mois d’aoüt dernier, et postérieurement le soussigné, de s’a- « dresser officiellement à M. de Cabre, « d'abord pour demander les raisons « qui avaient motivé les hostilités sus- « mentionnées, et finalement pour lui «déclarer que, comme sa cour après « un très-long délai ne s’était point ex- « pliquée à cet égard, et donnait ainsi « a connaître qu'elle ne voulait point « revenir h un système plus pacifique à « l’égard de la Suède, M. de Cabre ne « pouvait plus être regardé comme «agent d’une puissance amie, et que « ses relations diplomatiques avec le « ministère du roi devaient cesser jus- « qu’au moment où il recevrait les « éclaircissements qu’il avait demandés « du cabinet des Tuileries.
« Plus de trois mois se sont écoulés « depuis cette époque; et le gouverne- « ment français, continuant toujours « le même silence, le roi a cru se de- « voir à lui-même et à son peuple de « ne plus compter sur une explication, « que tant de faits au reste paraissent « rendre illusoire.
« D’après ces considérations et d’au- « très pour le moins aussi importan- «tes, le soussigné a reçu les ordres « du roi son maître de déclarer à M. de « Cabre que sa présence ici devenant « absolument inutile dans les circons- « tances actuelles, Sa Majesté desire « qu’il quitte la Suède aussitôt que pos- « siblr , et le soussigné a l’honneur de « lui envoyer ci-inclus les passe-ports « nécessaires pour son voyage.
« Le soussigné a l’honneur, etc.
« Le baron d’Engesïbosi. »
A cette notification, M. de Cabre répondit en ces termes :
Stockholm , le ai «Icrnnhrc iSii.
« Le soussigné, chargé d’affaires de « Sa Majesté l’empereur des Français, « roi d’Italie , a reçu la note officielle « que Son Excellence M. le baron d’En- « gestrôm lui a adressée hier 20 dé- «ccmbre, dans laquelle il est dit en « substance « que Sa Majesté suédoise « avant vainement attendu une expli- « cation relativement à l’entrée des « Français en Poméranie, à la trans- « lation des officiers du roi à Magde- « bourg, et à la capture des bâtiments « suédois par les corsaires français. Sa « Majesté a ordonné à son ministre « d'État et des affaires étrangères de « déclarer au soussigné que sa présence « à Stockholm étant tout à fait inutile, « Sa Majesté désire que le soussigné « quitte la Suède aussitôt que possible, « et de lui envoyer en même temps « les passe-ports nécessaires pour son « voy age. »
« Le soussigné croit inutile de s’ap- « pesantir sur l’imputation que con- « tient ladite note officielle, que Sa « Majesté l’empereur et roi a agi contre « la foi des traités. Il serait facile au « soussigné de la réfuter en rappelant « les clauses de celui qui fut conclu à « Paris le 6 janvier, et en prouvant |>ar « des faits que la Suède n’a rempli dans « aucun cas les obligations qu’elle y « contractait , quoique la France se fût « empressée de lui restituer cette même « Poméranie, conquise dans la dernière « guerre par les armées impériales et « royales.
« Le soussigné doit observer que • jamais il ne lui a été notifié, verbale- « ment ou par écrit, que scs relations «diplomatiques seraient suspendues «jusqu’à ce qu’il eût répondu catégo- « riquement aux éclaircissements de- « mandés par le ministère suédois. Son « Excellence le ministre d'État et des «•affaires étrangères, dans sa lettre du « 7 septembre dernier, adressée au « chargé d'affaires de France, se « borne à lui demander « s’il se trouve « en Suède comme agent d’une puis- « sancc amie ou ennemie, » et déclara
SUÈDE
« au soussigné que « son séjour dans « les États du roi dépend de la réponse « qu’il sera à même de donner. »
•• Quant à l'objet principal de la note « officielle de Son Excellence le mi- « nistre d’État et des affaires étrangè- «res, le soussigné ne perdra pas un « rmrfhent pour la porter à la connais- « sance de sa cour. Il ne dépend pas « de lui d'obtempérer au désir de Sa « Majesté le roi , et il doit au contraire « déclarer que jamais il ne consentira « à abandonner le poste que l'empereur « et roi, son auguste maître, a daigné « lui confier, avant d’avoir reçu ses « ordres à cet égard.
o Si Sa Majesté suédoise, usant de « ses droits de souverain, fait signifier « au soussigné, officiellement et par « écrit, qu’elle ne permettra pas plus « longtemps son séjour en Suède, le «soussigné, croyant alors ne céder « qu’à la force , n’hésitera pas à pro- « hier, dans le plus court délai possi- « ble, du passe-port qu’il a l’honneur « de renvoyer ci-joint a Son Excellence « M. le baron d’Engestrôm, ministre « d'Etat et des affaires étrangères, « parce que jusque-là il lui est parfai- « tement impossible de s’en servir et « par conséquent de le garder.
« Le soussigné a l’honneur, etc.
« Aug. de Cabbe. >■
La réponse du ministre suédois no se fit pas attendre longtemps.
Stockholm, le a3 décembre iflia.
« J’ai reçu la lettre que vous m’avez « adressée. Monsieur, en date du 2t « de ce mois. Je l'ai mise de suite sous « les yeux du roi , et Sa Majesté me « charge de nouveau de vous répéter « que votre présence à Stockholm ne « saurait être tolérée plus longtemps.
« Votre caractère diplomatique ayant « déjà cessé, vous vous trouvez, Mon- « sieur, dans la catégorie de tous les « étrangers, et par conséquent soumis « à exécuter les ordres que la police « pourra vous donner. Le grand gou- « verneur, à qui il a été fait des rap- « ports peu avantageux sur votre « compte, a reçu l’ordre de vous faire « quitter la capitale dans vingt-quatre «heures. Un commissaire de police
« vous accompagnera jusqu’à la fron- « tière, et de cette manière vous n’au- « rez plus besoin des passe-ports que « vous m’avez renvoyés (*).
« Le baron d’Engestrom. »
M. de Cabre n’insista pas plus longtemps, et il répondit le même jour à M. Engestrôm le billet suivant :
« Je reçois à l'instant la lettre que « vous m'avez écrite aujourd’hui , dans « laquelle Votre Excellence, en m’an- « nonçant pour la première fois que « mes fonctions diplomatiques ont ces- « sé , me prévient en même temps « que je deviens soumis aux ordres de « la police, et que le gouverneur a reçu « ses instructions pour me faire cou- « duire à la frontière. »
« Cette détermination du gouverne- « ment suédois et la manière dont elle « m’est communiquée, me paraissent « plus que suffisantes pour me justifier « vis-à-vis de ma cour, en abandon- « liant le poste que j’ai rempli avec « honneur pendant plus d’un an près « Sa Majesté le roi de Suède. Je prie « en conséquence Votre Excellence de « m’envoyer mes passe-|>orts , dont je « compte profiter dans le plus court « delai.
« J’ai l’honneur, etc.
« Aug. de Cabre. »
De son côté, M.'d’Ohsson, chargé d'affaires de Suède à Paris, avait demandé ses passe-ports , et le duc de Bassano les lui avait remis le 13 février 1813, avec la note officielle qui suit.
« Le soussigné, ministre des rela- « tiens extérieures, ayant rendu compte « à Sa Majesté l’empereur et roi de la «demande que M. d’Ohsson, chargé « d'affaires de Sa Majesté le roi de « Suède, a faite de ses passe-ports, a <• reçu de Sa Majesté l’ordre de les dé- « livrer, et il a f honneur de les joindre « à la présente note.
(*) Par siûle de la réponse de M. de Cabre à celle lellre du baron d’EngcsIrom, on lui rendit ses passe-ports, et le commissaire de police ne fut point envoyé avec lui. Il obtint l'autorisation de rester trois jours à Stockholm, d'où il partit le 37 décembre.
L’UNIVERS
« Mais comme, en adressant verba- « lement cette demande au soussigné, « M. d'Ohsson a jugé convenable de « déclarer que sa cour, n’ayant pas ob- « tenu jusqu’à présent des explications « sur l’occupation de la Poméranie sué- « doise, pouvait croire que des relations « diplomatiques entre les deux pays « étaient désormais sans objet , comme « ensuite il s'est plaint de l’envoi en « France de trois a quatre cents hom- « mes, officiers et soldats, des régi- « ments suédois qui se trouvaient en « Poméranie, le soussigné a aussi reçu « l'ordre de lui faire la réponse sui- « vante :
« I.a Suède, non contente d’avoir « violé ouvertement, pendant une an- « née entière , les conditions de la paix « conclue par le traité de Paris au 6 «janvier 1810, lit, au mois de déceni- «bre 1811, attaquer et enlever en « liante mer des bâtiments français « armés, et jeter en prison les éuuipa- « ges de ces bâtiments; elle n’ofrrit ni « ne donna aucune satisfaction pour « une insulte inattendue et si gravé.
« Ce fut alors que la Poméranie fut « occupée. L’occupation fut presque « immédiatement suivie, non pas sim- « plement d’explications, mais d’ou- « vertures qui ne permettaient pas au
■ gouvernement suédois de douter « qu'en prenant une mesure à laquelle « l'honneur l'avait impérieusement for- « cée, la France ne conservât’ pour la « Suède les sentiments qui les avaient « unies depuis des siècles.
«Une guerre, que Sa Majesté n’a- « vait en aucune manière provoquée, « mais dont l’issue pouvait rendre à la « Pologne son antique indépendance et « assurer à la Porte ottomane l’inté- « grité de ses possessions, paraissant « sur le point d’eclater, c’était donner « au gouvernement deSucdeune preuve « des dispositions de la France, que de « lui offrir les moyens d'embrasser une «cause qui était vraiment celle de la « nation suédoise. Il le sentit bien lui- • même, et autorisa le sieur Signeul « à entrer en négociation d’un traité
■ de subsides; négociation qui ne fut
■ rompue que parce que le sieur Si-
« gneul fut chargé de demander que « Sa Majesté autorisât la Suède à ac- « quérir la Norwége et la lui garantit. < L’alliance et l'amitié qui unissent « Sa Majesté au Danemark étant con- « nues de toute l’Europe, cette de- « mande était un outrage auquel Sa « Majesté se contenta d’opposer l'Indi- « gnation et le silence. Ces circons- « tances, qui sans doute n’ont pas été « soustraites à la connaissance au roi, « prouvent assez que la raison donnée « par le cabinet suédois de la démar-
• clie qu’il vient de faire n’est pas la « véritable.
« Si cette démarche avait été déter- « minée par la considération des pertes « que l'intempérie des saisons a fait «éprouver aux armées françaises; si « de ces pertes était née l'opinion que ■ la France ne peut plus rien pour la « Suède, qu'elle ne peut plus lutter « avec avantage contre des ennemis « qu’elle a tant de fois vaincus, et « qu’elle doit leur être sacrifiée , Sa Ma- « jesté ne saurait s’étonner assez qu’un « tel jugement pût avoir été porté par « un prineequi, dans d’autres temps, et « lorsqu’il gouvernait la Suède comme « régent, jugea si bien l’issue de la « lutte où la France se trouvait alors « engagée contre les coalitions qui se
* flattaient de l’anéantir, apprécia toute « l’étendue de ses ressources, prévit « ses triomphes quand l’F.urope ne lui « présageait que des désastres , et inon- « tra ainsi autant de pénétration que « de sagesse. Ce serait d’ailleurs une « politique bien étrange, que de pren- « dre occasion des succès de son propre « ennemi naturel pour insulter un an- « cien ami, un ancien et fidèle allié, « sur lequel les succès auraient été ob- « tenus.
« Quoi qu’il en puisse être, Sa Ma- « jesté sait que ni des haines particu- «lières, ni des séductions momenta- « nées , ne peuvent détruire les rapports « que la nature même des choses a « mis entre deux nations, les intérêts « qui naissent de ces rapports, et les « sentiments qui en dérivent. Elle ne « changera donc point de système; elle « repoussera de tous ses vœux nnb
SUÈDE
« guerre qu’elle considérerait comme « une guerre civile. Tels furent ses seu- « tiuients lorsque le dernier roi de « Suède se mit en état d'hostilité con- « tre elle. Elle ne fut point l’ennemie « de la Suède; et lorsque le prince eut « amené lui-même, par les erreurs de «sa politique, la catastrophe qui l’a « frappe, elle plaignit et ses fautes et « ses malheurs.
« Sa Majesté retardera donc, autant « qu'il est en elle, l’éclat d’une rupture. « Elle ne donnera point ce nom a l’in- «terruption des relations diplomati- « ques et commerciales; elle ne croira « à la guerre que si la Suède la dé- « clare, ou si, exécutant ses projets, « qui sont représentés comme le hut de « ses armements, elle attaque à force « ouverte les côtes de la Baltique , ou « les possessions du roi de Danemark , « pour la défense desquelles Sa Majesté « s'est engagée à disposer d’un corps « de quarante mille hommes; même « alors, Sa Majesté ne fera la guerre «que pour la défense de ses alliés, « pour empêcher que la Suède ne leur « nuise, et non pour nuire à la nation « suédoise, qu’elle s’affligera de voir « entraînée, par des passions violentes « et par une ambition maldirigée, dans « l'une des plus grandes fautes politi- « ques qui aient jamais été commises.
.. Quant aux officiers et soldats sué- « dois qui se trouvaient en Poméranie, « ce n'est point par ordre du gouver- « nement qu’ils ont été envoyés en « France, mais par une mesure de pré- « caution que les généraux qui cotti- « mandaient dans cette province cru- « rent devoir prendre, lorsqu’à la fin « de l'été dernier plusieurs descentes « partielles, tentées sur file de Briges k par des vaisseaux de guerre suédois, «et des menaces de descente annon- « cées avec ostentation, donnèrent lieu « de craindre que les armements qui « se faisaient en Suède ne fussent des- « tinés contre la Poméranie. Ces offi- « ciers et ces soldats seront renvoyés o en Suède aussitôt que la Suède ren- „ verra en France les équipages des « bâtiments français enlevés par ses « chaloupes canonnières suédoises, et
* qui , depuis plus d’une année, gémis- « sent injustement dans les fers.
« Paris, 13 février 1813.
« Duc df. Bassano. »
Cette note était évidemment dirigée contre le prince royal; aussi celui-ci n'hésita pas à répondre directement à Napoléon , auprès duquel il tente un dernier effort pour l’amener à la paix.
Stockholm , le a3 mars i8x3.
« Sire ,
« Aussi longtemps que Votre Majesté « a agi ou fait agir contre moi direc- « tement (* ) , j’ai dû ne lui opposer que « du calme et du silence ; mais aujour- « d'hui une la note du duc de Bassano « a M. d'ohsson cherche a jeter, entre « le roi et moi , le même brandon de « discorde qui facilita à Votre Majesté « l’entrée en Espagne, toutes les rcla- « tions ministérielles, étant rompues , « je m’adresse directement à elle pour « lui rappeler la conduite loyale et « franche de la Suède , même dans les « temps les plus difficiles.
« Aux communications que M. Si- « gneul fut chargé de faire par ordre « de Votre Majesté , le roi fit répondre : «que la Suède, convaincue que ce « n’était qu’à vous qu’elle devait la « perte de la Finlande , ne pourrait ja- « mais croire à votre amitié pour elle, « si vous ne lui faisiez donner la Nor- « wége, pour la dédommager du mal « que votre politique lui avait fait.
« Pour tout ce qui , dans la note du « duc de Bassano , est relatif à l’inva- « sion de la Poméranie, et à la con- « duite des corsaires français, les faits
(*) Le prince royal avait élé fort maltraité dans la plupart des adresses présentées à l’impératrice régente an eommeneenient de 181Î. « Napoléon s’est fait pins d'ennemis par les personnalités et les diatribes directes de sou Moniteur contre les personnages puissants ou distingués des pays étrangers, que par les violences commises envers les gouvernements eux-mèmes ; on peut se rappeler ce qu’il faisait écrire contre la belle reine de Prusse , contre lord Castelreagh, le comte Stadion, le baron de Stein, et aussi contre Kernadolle longtemps avant l’union de la Suède aux cabinets alliés. » Montgaillard, Histoire de France , t. VII, p. aag.
L’UNIVERS
« parlent ; et , en comparant les dates, « on jugera, Sire, qui de Votre Ma- « jestc ou du gouvernement suédois a « raison.
« Cent vaisseaux suédois étaient cap- « turés, et plus de deux cents matelots « mis aux fers , lorsque le gouverne- « ment se vit dans la nécessité de faire « arrêter un forban , qui , sous le pa- » villon français, venait dans nos ports « enlever nos bâtiments , et insulter à « notre confiance dans les traités.
« M. le duc de Bassano dit que « Votre Majesté n’a point provoque la « guerre ; et cependant , Sire , Votre « Majesté a passé le Niémen à la tête « de quatre cent mille hommes.
« Du moment que Votre Majesté « s'enfonça dans l’intérieur de cet em- «pire, l’issue ne fut plus douteuse.
« L’empereur Alexandre et le roi pré- « virent déjà, dès le mois d’août, la fin » de la campagne , et ses immenses ré- « sultats. Toutes les combinaisons ini- « litaires assuraient que Votre Majesté « serait prisonnière. Vous avez échappé » à ce danger, Sire; mais votre armée, <• l’élite de la France, de l’Allemagne « et de l’Italie , n’existe plus. Là sont « restés sans sépulture les braves qui «sauvèrent la France à Fleurus, qui « vainquirent en Italie , qui résistèrent « au climat brûlant de l’Egypte, et qui «fixèrent la victoire, sous vos dra- « peaux , à Marengo , à Austerlitz , à «Iéna,à Halle , a Lubeck, à Fried- « land , etc.
«Qu'à ce tableau déchirant. Sire, « votre âme , Sire , votre âme s’atten- « drisse; et, s’il le faut pour achever « de l’émouvoir, qu'elle se rappelle la « mort de plus d’un million île Fran- « çais restes sur le champ d’honneur, « victimes des guerres que Votre Ma- « jesté a entreprises.
« Votre Majesté invoque ses droits « à l’amitié du roi ; qu’il me soit per-- « mis de vous rappeler , Sire, le peu « de prix que Votre Majesté y attacha,
« dans des moments où une récipro- « cité de sentiments eût été bien « utile à la Suède. Lorsque le roi ,
« après avoir perdu la Finlande, écri- « vit à Votre Majesté pour la prier de
« conserver à la Suède les fies d’Aland , « elle lui répondit: Adressez-vous à « l'empereur Alexandre , il est grand « et généreux ; et, pour combler la « mesure de son indifférence, elle fit « insérer dans un journal officiel (Mo- « niteurdu 2! septembre 1810, n" 264), « qu’il y avait un interrègne dans ce « royaume, pendant lequel les Anglais « faisaient impunément le commerce.
« Le roi se détacha de la coalition «de 1792, parce que cette coalition «prétendait partager la France, et « qu’il ne voulait point participer au « démembrement de cette lielle monar- « chic. Il fut porté à cet acte, nionu- « ment de sa. gloire politique, autant « par attachement pour le peuple fran- « çais , que par le besoin de cicatriser « les plaies du royaume. Cette con- « duite sage et vertueuse, fondée sur « ce que chaque nation a le droit de se « gouverner par ses lois , par ses usages « et par sa volonté , est la même qui « lui sert de règle en ce moment.
«Votre système. Sire, veut inter - « dire aux nations l’exercice des droits « qu'elles ont reçus de la nature , ceux «de commercer'entre elles, de s’en- « tr’aider, de correspondre et de vivre « en paix ; et cependant l’existence de « la Suède est dépendante d’une exten- « sion de relations commerciales sans « lesquelles elle ue peut point se suf- « lire.
« Loin de voir, dans la conduite du «roi, un changement de système, « l’homme éclairé et impartial n’y trou- « vera que la continuation d’une poli- « tique juste et constante , qui dut être « dévoilée dans un temps où les sou- « verains se réunissaient contre la li- « berté de la France , et qui est suivie « avec énergie dans un moment où le « gouvernement français continue de « conjurer contre la liberté des peuples « et des souverains.
« Je connais les bonnes dispositions « de l’empereur Alexandre et du cabi- « net de Saint-James pour la paix ; les « calamités du continent la réclament, « et Votre Majesté ne doit pas la re- « pousser.
« Possesseur de la plus belle monar-
SU KDE.
« chie de la terre , voudra-t-elle toujours en étendre les limites, et lé- « guer à un bras moins puissant que « fe sien le triste héritage de guerres « interminables. Votre Majesté nes’at- « tachera-t-elle pas à fermer les plaies « d’une révolution dont il ne reste a la « France que les souvenirs de sa gloire « militaire et des malheurs réelsedans «son intérieur? Sire, les leçons de « l’histoire rejettent l’idée d’iine mo- « narchie universelle; et le sentiment « de l'indépendance peut être amorti , « mais non efface du cœur des nations.
« Que Votre Majesté pèse toutes ces « considérations , et pense une fois « réellement à cette paix générale dont « le nom profané a fait couler tant de « sang.
« Je suis né dans cette belle France « que vous gouvernez. Sire; sa gloire « et sa prospérité ne peuvent jamais « m’être indifférentes. Mais , sans ces- « ser de faire des vœux pour son bon- « heur, je défendrai de toutes les fa- « cultes de mon Ame , et les droits du « peuple qui m'a appelé, et l’honneur « du souverain qui a daigné me nom- « mer son (ils. Dans cette lutte entre « la liberté du monde et l’oppression , «je dirai aux Suédois: Je combats « pour vous et avec vous ; tes vœux « des nations libres accompagnent nos « efforts.
« En politique , Sire , il n’y a ni « amitié ni haine; il n’y a que des de- « voirs à remplir envers les peuples « que la Providence nous a appelés à « gouverner. Leurs lois et leurs privi- « léges sont les biens qui leur sont « chers; et si, pour les conserver, on « est obligé de renoncer à d’anciennes « liaisons et à des affections de fa- « mille, un prince qui veut remplir sa « vocation ne doit jamais hésiter sur « le parti à prendre.
« M. le duc de Bassano annonce que « Votre Majesté évitera l'éclat d’une « rupture; mais, Sire, n’est -ce pas « Votre Majesté qui a interrompu nos a relations commerciales , en ordon- « nant la capture des vaisseaux suédois « au sein de la paix? N’est -ce pas la « rigueur de ses ordres qui , depuis
23" Livraison. (Sukdb.)
« trois ans , nous a interdit toute com- « munication avec le continent , et « qui , depuis cette époque, fait rete- « nir plus de cinquante bAtiments sué- « dois à Rostock, Wismar, et autres « ports de la Baltique.
« M. le duc de Bassano ajoute que « Votre Majesté ne changera pas de « système , et qu’elle repoussera de « tous ses vœux une guerre qu'elle « considérerait comme une guerre ci- « vile; ce qui indique que Votre Ma- « jesté veut retenir la Poméranie sué- «doisc, et qu’elle ne renonce pas à « l’espoir de commander la Suède, et « d’avilir ainsi , sans courir aucun « risque, le nom et le caractère sué- « dois. Par le mot de guerre civile, » Votre Majesté désigne sans doute la « guerre entre les alliés; or, on sait le « sort qu’elle leur destine. Mais que « Votre Majesté se rappelle le inécon- « tentement qu’elle lit éclater en ap- « prenant l’armistice que j’accordai à « cette brave nation , en avril I80!>, et « elle y trouvera la nécessité où ce pays « s’est vu réduit , de faire tout ce qu'il « a fait jusqu'à présent pour conserver « son indépendance, et se préserver « du danger où l’aurait entraîné votre « politique, Sire, s’il l’eût moins eon- « nue.
« Si les événements qui se sont pres- « sés depuis quatre mois ont fait re- « jeter sur les généraux de Votre Ma- « jesté le désarmement et l’envoi en « F rance, comme prisonniers de guerre, « des troupes suédoises de la Poméra- « nie, il ne se trouvera nas. Sire, un « prétexte aussi facile de justifier le « refus que Votre Majesté a toujours « fait de confirmer le jugement du con- « seil des prises , et les exceptions par- « ticulières qu’elle a faites depuis trois « ans contre la Suède , quoique ce tri- « bunal ait prononcé en notre faveur.
« Au reste, Sire, personne, en Europe, « ne se méprendra sur le blAme que « Votre Majesté jette sur ses géné- « raux.
« La note du ministre des affaires « étrangères du roi, et la réponse que « M. Cabre lui fit le 4 janvier 1812, « vous prouveront , Sire , que Sa Ma-
L’UNIVERS
« jesté avait été au-devant de vos dé- « sirs, en mettant en liberté tous les « équipages des corsaires. Le gouver- « nement depuis lors a porté les égards «jusqu’à renvoyer des Portugais, des « Algériens et des Nègres , pris sur le « même corsaire , qui se disaient sujets « de Votre Majesté. Rien ne devait « donc s'opposer à ce que Votre Ma- « jesté ordonnât le renvoi des officiers «■et soldats snédois, et cependant ils » gémissent encore dans les fers.
« Quant aux menaces que contient « la note du duc de Bassano , et aux « quarante mille hommes que Votre « Majesté veut donner au Danemark , « je ne crois point devoir entrer dans « des détails sur ces objets , d'autant • plus que je doute que le roi de l)a- « nemark (misse profiter de ce se- « cours.
« Pour ce qui concerne mon ambi- « tion personnelle , j’en ai une très- « grande , je l’avoue. C’est celle de « servir la cause de l'humanité , et d’as- « surer l’indépendance de la presqu'île «Scandinave. Pour y parvenir, je « compte sur la justice de la cause que « le roi m’a ordonné de défendre, sur « la persévérance de la nation , et sur « la loyauté de ses alliés.
« Quelle que soit votre détermina* «tion, Sire, relativement à la paix « ou à la guerre , je n’en conserverai « pas moins pourVotre Majesté les sen- « timents d'un ancien frère d’armes. »
Quand le prince royal écrivait cette lettre, déjà depuis vingt jours, 3 mars, un traité avait été conclu à Stockholm entre l’Angleterre et la Suède. Ce traité confirmait les stipulations précédentes et v ajoutait l’engagement pris par la Suède d’entrer en campagne avec un corps de troupes nationales d'au moins 30,000 hommes. L’Angleterre devait faciliter l’anncxation à perpétuité de la Norwége à la Suède. En outre la cour de Stockholm devait recevoir de celle de Londres un subside de vingtcinq millions de francs avec la cession de la Guadeloupe enlevée au général Ernouf par les Anglais. Peu de jours après (19 mars), un traité avait été conclu entre l'Espagne et la Suède, qui
reconnaissait pour légitimes les cortès générales et extraordinaires réunies à Cadix, ainsique la constitution qu'elles avaient décrétée et sanctionnée.
L’accession de la Suède à la coalition contre Napoléon était la suite inévitable de son alliance avec la Russie. Elle fut fidèle à cette puissance comme elle l’aurait été plus volontiers à la France, si Napoléon, mi) par sa politique de blocus continental absolu , ne l’eût pas rejetée.
Le prince royal débarqua à Stralsund le 18 mai 1813 avec les trente mille Suédois auxquels devaient se joindre soixante-dix mille Russes et Prussiens pour former l'armée du nord de l'Allemagne, dont il devait prendre le commandement. C’est à Stralsund qu’il eut avec Moreau cette entrevue dont on a tant parlé, et sur laquelle on a déjà donné des documents dont l’exactitude ne saurait être révoquée en doute (*). Le prince royal développa
(*) On a prétendu que Moreau avait quille l’Amérique par le» conseils ei à l'instigation du prinre royal de Suède. C’est une erreur. Moreau était finie d’une vaste conspiration militaire à laquelle llemadotle avait été de tout temps étranger. Les désastres de Kaylen redonnèrent de l'audace aux conjurés ; ils dressèrent de nouveaux plans, et Moreau vint eu Europe. Nous devons même croire u’il ne mit pas Bernadette dans la confience de ses projets, mais celui-ci les soupçonnait sans doute quand il lui dit : «Pre- ■■ nez garde , mon cher général ; il est dou- - leux que les Français reconnaissent le « vainqueur d'Hohenlinden sous 1'unilormc « russe. -
C'est ici le lieu de dire avec MongaiUard (Histoire de France, t. VII, p. a:S : •« I-a conduite de Bernadette ne saurait être assimilée à relie de Moreau. Le prinre de Ponte- Corvo ne portait pas les armes contre son pays, il avait cesse d'élrc Français, il était
firinee royal de Suède, et à re titre, son iras et ses talents appartenaient à son roi et à la nation suédoise. La conduite de Moreau est sans dignité, sans honneur; rien nesaurail lejustifïerauxyeuxde tout homme impartial qui n'a [ras renoncé à sa propre estime, qui est digue d’avoir une patrie. Morran a flétri son nom d'un ineffaçable opprobre. »
SUÈDE
«ion plan de campagne dans le plus grand détail et sans rien cacher des considérations politiques qui le forçaient à prendre une ligne d’opération si dangereuse. Moreau , qui en saisit dès l’abord tous les inconvénients, s’attacha à faire remarquer au prince les dangers qu’il aurait à courir en remontant jusqu’à la hauteurde Iterlin, entre la Baltique, l’Elbe et l'Oder, entourée des places fortes de Hambourg , Magdebourg , Torgau , Custrin et Stettin , occupées par l’ennemi.
« Vous avancez dans un vrai coupe- « gorge, lui disait-il, pour défendre une « ville trop rapprochée du foyer de l'en- « nemi ; c’est aventurer votre armée. • — « Oui, général, ma position est mau- « vaise, je n’en saurais disconvenir; « mais je serai franc avec vous , car « notre ancienne amitié m’est garant « que vous n’abuserez pas de ma con- « fiance. <’,ette position si périlleuse, si « contraire à votre génie stratégique, « est (ourlant pour la Suède et pour « moi aussi politique que militaire. Elle « est politique , parce que j’influence « le nord de l’Allemagne, dont je me « trouve maintenant le seul arbitre; « parce que j’électrise les Prussiens, « les Meklembourgeois et les villes an- « séatiques, et que je me prémunis « ainsi contre le sort des coalitions. En « effet, supposons quelque grand re- « vers : vous verriez un sauve qui peut « universel, des paix précipitées, des « engagements trahis, des alliés sacri- « fies ; car, vous le savez, nous avons af- « faire a un homme dont la tactique est « plus active encore dans les négocian lions que sur le. champ de bataille.
« Elle est militaire, par la raison que « je contiens avec moins de dix-lmit « mille hommes , commandés par le « comte Walmoden , l’armée du maré- « chai Davnust et l'armée danoise, qui « s'appuyant sur les places de Lubeck a et de Hambourg menacent constam- « ment mon flanc droit. Je suis maître « d’écraser les masses qui sortiraient « de Magdebourg, de Wittemberg et « de Torgau pour marcher sur Berlin.
« Je suis éclairé et protégé sur mes « flancs et sur mon front par une nom-
SéS
« breuse cavalerie légère, et j’aurai « toujours soixante mille hommes en « poche pour fondre sur les premiè- « res têtes de colonne qui débouche- « ront des places de l’Elbe... » Après beaucoup d'autres considérations politiques qui portaient le prince royal à défendre Berlin, Moreau lui dit : « Je « suis trop peu au fait des affaires et « des ressorts intérieurs qui font agir « les cabinets coalisés pour pouvoir ■ entrer en discussion sur une matière 1 si délicate, » et il se tut, faisant un geste qui exprimait ses doutes sur l’issue. lin regard investigateur du prince lui fit répondre : « Je vous dois la vé- « rité , je pense que vous serez battu. » « J’espère que non , répliqua Berna- « dotte , décidé que je suis a ne jamais « accepter une lutte inégale. » Moreatl aurait voulu qu’aucune opération sérieuse n’eût lieu de ce côté; il voulait tout concentrer à la grande armée de Bohême, dont il était destiné à être le directeur suprême.
Le prince royal ne fut pas longtemps à Stralsund sans éprouver un avant-goût des embarras et des soucis qu’entraîne une coalition. Parmi plusieurs griefs dont il eut à se plaindre, le plus sensible fut la conclusion d’un armistice accepté par l’empereur Alexandre et le roi de Prusse, sans participation de l’Angleterre ni de la Suède. Il s’en plaignit à l’empereur Alexandre dans une longue lettre, où, exposant les dangers d’une paix qui n’offrirait pas les garanties les plus sûres, il disait: « Accepter en ce mo- « ment une paix dictée par l’empereur «Napoléon, c’est poser la pierre sé- « nulcrale sur l’Europe, et si ce mal- « neur arrive, il n’y a que l’Angleterre « et la Suède qui puissent espérer de «demeurer intactes. Je suis toujours « le même homme qui eut l’honneur « de vous parler à A ho... Je ne saurais « vous dissimuler. Sire, que de grands « malheurs nous menacent, si les prin- « cipes d’une éternelle justice ne sont « pas notre guide. L’Allemagne veut « être libre ; elle veut une constitution « simple et facile dans sa marche. Pro- « fitons, Sire, des bonnes dispositions
L’UNIVERS
« de ce peuple qui est constant dans « ses haines comme dans ses affec- « tions. Réfléchissons que ce pays est «le cœur de l’Europe; qu'il est le « centre des hommes éclairés, et qu’il « n’a besoin que d’être soutenu pour « se relever. Du reste, il est plus im- « portant que jamais, ajoutait-il, que « nulle divergence d’opinions n’existe « entre nous, et pour y parvenir rien « ne me parait plus propre qu’une en- « trevue personnelle, dont une heure « vaut mieux qu'un mois de corres- « pondance. »
Le rendez-vous eut lieu au château de Trachenherg, petite ville de Silésie. Voici le récit qu en a fait un témoin oculaire : « Ceux qui virent descendre le prince royal de voiture conçurent d’abord de vives appréhensions sur les résultats de cette entrevue. Il rendait aux deux souverains tout ce qu'il leur devait comme prince royal, mais il ne donnait que cela, et répondait à leurs prévenances amicales avec une dignité qui tenait de la froideur. On voyait clairement que l’armistice conclu sans sa participation lui restait sur le co ur. Le lendemain on parla d’affaires, mais sans rien décider. Vingt-quatre heures après, le comte Stadion reçoit un courrier autrichien. Ce courrier n'apporte qu'une lettre; elle était pour le prince royal. L’empereur François lui écrivait ; « J'apprends que vous êtes avec « votre artnee sur le continent, et dans « les rangs de la coalition. Cette nou- <• velle m'a décidé à m'y joindre, si « l’empereur Napoléon rejette la paix « que je lui ai proposée. » Dans la situation des affaires, cette résolution de l’Autriche était assurément de la
tilus haute importance. Ceux qui eurept es premiers connaissance du contenu de la dépêche craignirent un redoublement de roideur chez le prince roval :
ils se trompaient; des ce moment il fut affable et prévenant, on eut dit qu'il n’avait eu nul grief. Les conversations entre les deux souverains et le prince royal devinrent longues et fréquentes.
Le prince développa très-franchement et sans réserve ses sentiments et ses principes. On a tout lieu de croire
qu’il fut parfaitement compris et approuvé, et que si les autres membres de la coalition ou ceux qui s’y joignirent depuis n’eussent pas concouru, avec la tatale obstination de Napoléon, à neutraliser les décisions prises à Trachenberg, l’Europe et la France ellemême n’auraient eu qu’a s’en féliciter, car voici ce qu’elles étaient.
Le prince royal était convaincu que Napoléon ne pourrait vivre en paix qu'autant que l’Europe lui serait asservie, et quai n'v aurait de couronnes que sous son bon plaisir. Pour son compte, il s’en tenait toujours à ce
u’il avait déjà dit à l’empereur Alexan-
re dans l'entrevue d’Abo : « Mieux vaut labourer un champ que de régner à celle condition. » Son avis était donc ; 1° que l’objet de la coalition devait être nettement déterminé, et n’avoir d’autre but que de conquérir et d’assurer l’indépendance des nations; 2° que pour la conquérir il fallait d’abord refouler Napoléon et son armée dans les limites de la France, telles qu’il les avait trouvées en arrivant au pouvoir; 3° que ce n'était qu’alors que l’on pourrait proposer et conclure une paix solide et durable, en reconnaissant Indépendance de la Hollande, où Louis serait rappelé, celle de l'Italie sous le sceptre d’Eugène, du royaume de Naples sous celui de Murat , et constituant fortement l’Allemagne sur des principes assez généreux pour la porter a ne jamais souffrir aucun joug étranger; 4" enfin, (jour assurer cette paix générale, chaque puissance devait s’engager à se trouver toujours prête à réprimer toute entreprise d’un Etat contre un autre, et renoncer à toute influence sur les affaires intérieures de toute autre nation que la sienne (*).
(*) On ne saurait nier que ce ne fût un très-brau plan. Sans doute Charles-Jean en croyait l'exécution possible; mais l'cxpérienrea prouvé qu’il se trompait sur les internions généreuses de ses alliés. Faut-il lui faire un crime d'une erreur honorable qui fut partagée alors par tous les peuples qu'on lança sur nous en les électrisant par la promesse mensongère d'une liberté qu’on leur refusa après le succès?
SUÈDE
Pour l’exécution de l’article qui prescrivait de refouler la puissance française dans ses limites naturelles, on s'occupa de concerter un plan de campagne. Le prince royal l'exposa tel qu’il l’avait conçu. La conversation entre les souverains dura plusieurs heures, au bout desquelles le chef d’état-major du prince fut appelé pour rédiger ce qui venait d’étre convenu.
Une heure après , les trois chefs d’étatmajor signèrent et prirent chacun une copie de cet important travail, dont les derniers mots dictes par le prince étaient : « Notre rendez-vous est à Leipzig. » Ces mots, consignés dans chacun des trois exemplaires de ce plan de camp, igné, ne-pouvaient pas échappera l'histoire. »
A la suite de cette entrevue , Charles- Jean prit le commandement de l’armée combinée du nord de l’Allemagne. Au moment d’entrer en campagne, il adressa à ses troupes la proclamation suivante :
■tu quartier général d'Oranienbourg, le 13 août 1813.
« Soldats !
«Appelé, par la confiance de mon
■ roi et celle des souverains scs alliés,
* à vous guider dans la carrière qui
* va sc rouvrir, je me repose, pour le
* succès de nos armes , sur la protec- •tion divine, sur la justice de notre
* cause, sur votre valeur et votre per-
* sévérance.
«Sans un eoncoursd’événenicnts ex-
* traordinaires , qui ont rendu si cruel-
* lement célèbres les douze années qui
* viennent de s’écouler, vous ne seriez «pas réunis sur le sol germanique;
* mais vos souverains ont senti que
* l’Europe est une grande famille , et
* qu’aucun des États qui la composent ■ne peut rester indiffèrent aux mal-
■ heurs que fait peser, sur l’un d’eux ,
* une puissance conquérante. Ils ont ■aussi reconnu que, lorsqu’une telle
* puissance menace de tout envahir et
■ uc tout soumettre, il ne doit exister ■qu’une seule volonté chez les peu-
* Pies , qui ont résolu d’échapper à la
* honte et à l’esclavage.
« Dès cet instant , vous avez été ap- « pelés des bords du Wolga , des rives « du Don , des côtes britanniques et * des montagnes du Nord pour vous « unir aux soldats allemands qui défen- « dent la cause de l’Europe : c'est « maintenant que les rivalités, les pré- « jugés et les haines nationales doivent « disparaître devant le grand but de « l’indépendance des nations.
« L’empereur Napoléon ne peut vi- « vre en paix avec l’Europe, qu’autant « que l’Europe lui est asservie. Son au- « dace a conduit quatre cent mille bra- « ves à sept cents lieues de leur patrie ; « des malheurs, contre lesquels il n’a « pas daigné les prémunir, sont tombés « sur leurs têtes, et trois cent mille « f rançais ont péri sur le territoire « d’un grand empire, dont le souverain « avait tout essayé pour rester en paix « avec la France.
« On devait espérer que ce grand «désastre, effet de la colere céleste, « ramènerait l’empereur de France vers « un système moins dépopulateur, et «qu’enlin, éclairé par l'exemple du « Nord et de l’Espagne, il renoncerait «à l’idée de subjuguer le continent, « et consentirait à laisser la paix au «monde; mais cette espérance a été «déçue, et cette paix, que tous les «gouvernements désirent, que tous « les gouvernements ont proposée, a « été rejetée par l’empereur Napoléon.
« Soldats ! c’est donc aux armes qu’il « faut avoir recours pour conquérir le « repos et l’indépendance. Imitez les «Français de I7!)2. L’ennemi était « sur leur territoire, ils s'unirent pour « le combattre. Qu’aujourd’hui un sen- » timent pareil vous anime et dirige « votre valeur contre celui qui , apres « avoir envahi le sol qui vous a vus « naître, enchaîne encore vos frères, « vos femmes et vos enfants.
« Soldats ! quel Del avenir se pré- « sente à vous ! La liberté de l'Europe,
« le rétablissement de son équilibre, « le ternie de cet état convulsif qui «dure depuis vingt ans, la paix du « monde enfin seront le résultat de « vos efforts. Rendez-vous dignes, par « votre union, votre discipline et vq-
« tre courage, des belles destinées qui- « vous attendent ! »
Le projet de Napoléon était de se porter sur Berlin, et de frapper son ennemi au coeur. Le général Jomini, chef de l’état-major du corps d'armée commandé par le maréchal Ney, passa à l’ennemi le 15 août, et fit connaître aux alliés ce plan de campagne. Le maréchal Oudirot était chargé d’opérerce mou veinent ui devait être favorisé par l’approche 'une division française sortie de Magdebourg, ainsi que par un mouvement rapide, à travers le Meckleinbourg, du maréchal Davoust qui commandait sur le bas Elbe.
Oudinot ne s’étant pas avancé sur Berlin aussi promptement qu’il aurait pu le faire, perdit un temps précieux.
Ses premières manœuvres se trouvèrent par là interrompues et changées, et le prince roval de Suède avait pu être averti et pénétrer son dessein. Charles- Jean avait fortement appuyé dans le conseil des alliés sur la nécessité de préserver à tout prix Berlin , le dépôt général des ressources matérielles de la Prusse, le fovor de l’enthousiasme de ses peuples, le centre de la défense du royaume. Moreau représentait au contraire avec la plus grande vivacité, combien l’armée du nord de l’Allemagne serait aventurée dans une position si peu basée, et il ajoutait que, d’ailleurs, Berlin se trouvait beaucoup trop dans les rayons de l'ennemi pour qu’il fût possible au corps commandé par le prince royal de sauver cette capitale.
Cet avis était partagé et appuyé par le roi lui-méme et par ses généraux , par Blücher surtout, qui, dans son langage soldatesque, comparait cette capitale à une prostituée, et prétendait que, Hvrce tme fois de plus, elle n’en serait pas
Î dus flétrie. Malgré, cette opposition, e prince royal de Suède se porte en avant, gagné du terrain, et enlève à Oudinot l’initiative des mouvements et l’avantage qui en résulte. La victoire de Gross-Beeren ( 23 août ) est le premier garant de ce succès. Oudinot, qui n’avait pas craint d’engager la bataille contre des forces triples des siennes, essuie des pertes tellement graves qu’il
se décide à une retraite générale , laissant à l’ennemi 1,500 prisonniers et 14 pièces d’artillerie.
Napoléon, peu satisfait d’Oudinot, le remplace dans le commandement de son aile gauche par le maréchal Ney, qui reçoit l’ordre de se porter de nouveau sur Berlin. Mais Ney n’est pas plus heureux que son collègue ; il est défait, le G septembre, à Dennewitï, par le prince royal, et perd avec les deux tiers de son artillerie, ses munitions , ses bagages, ainsi que douze mille hommes.
Trois jours après la bataille de Dennewitz, Bernadotte écrivit au maréchal Ney la lettre suivante en date d« Jüterboch.
« Le G au soir, après la bataille de « Benne» itz, j'appris qu'un de vos ai- « des de camp avait été blessé et fait « prisonnier. Je m’empressai d’envoyer « de suite un des miens à sa reneoiftre « à Treuenbrit/.en , où il eut ledéplai- » sir d’apprendre qu’il avait été déjà « dirigé sur Berlin ; mais avant son « départ, il m’avait adressé une lettre « que le magistrat de la ville remit à « mon aide de camp et que vous trou- « verez ci-jointe. J’ai donné des ordres « pour que le colonel ('Jouet soit traité « avec tous les soins que son état exige, « et avec les égards qui sont dus à son « rang et à la personne à laquelle il « était attaché.
« Quoique les intérêts que nous ser- « vous soient différents, j'ai du plaisir « à penser que nos sentiments sont tou- « jours restés les mêmes, et je saisirai, » avec le plus vif empressement, tou- « tes les occasions de vous assurer que «je suis constant dans ceux que vous « m’avez connus pour vous.
« Depuis longtemps nous ravageons « la terre, et nous n’avons encore rien « fait pour l’humanité. La confiance « dont vous jouissez à si juste titre « auprès de l’enqiereur Napoléon pomr- « rait, ce me semble, être de quelque « poids pour déterminer re souverain « a accepter enlin la paix honorable et « générale , qu’on lui a offerte et qu'il « a rejioussée. Cette gloire, prince, est « digne d'un guerrier tel que vous, et
SUÈDE
« le peuple français rangerait cet émi- « nent service au nombre de ceux que «nous lui rendions, il y a vingt ans, «sous les murs de Saint-Quentin, en «combattant pour sa liberté et pour « son indépendance.
Le revers de Dennewitz fut surtout attribué à la conduite de deux divisions saxonnes dont la fidélité était, dit-on, déjà ébranlée : elles sc battirent mollement , léchèrent pied , et entraînèrent les troupes voisines dans leur fuile. Toutefois , ce fut seulement le lt) septembre que Charles-Jean adressa aux Saxons la proclamation suivante :
Au quartier général de Jüterboch, le 10 septembre 1813.
« Saxons !
« L’armée combinée du nord de
• l’Allemagne a dépassé vos frontiè- « res : cette armée ne fait point la «guerre aux peuples de vos contrées,
• elle n’est dirigée que contre leur op- « presseur.
* Vous devez faire des voeux pour «nos succès, puisqu’ils tentent à ré-
• tablir votre prospérité détruite, et à
• rendre à votre gouvernement son « lustre et son indépendance. Nous
• persistons à considérer comme amis
• tous les Saxons. Vos propriétés se- « ront respectées, l’armée observera
• la plus exacte discipline, et l’on pour- « voira à ses liesoins de la maniéré la “ moins onéreuse au pays. Ne quittez
• point vos foyers, et continuez a vous
• livrer à vos occupations habituelles.
« bientôt de grands événements vous
«mettront à l’abri de toute politique « ambitieuse. Sovez les dignes descendants des anciens Saxons, et si le «sang allemand coule, que ce soit « pour l'indépendance de la Germanie, « et non pour la volonté d'un seul « homme , auquel aucun lien , ni au- « eun intérêt ne vous attachent. La
• France est un pays assez beau , assez «étendu, et les anciens conquérants « se seraient contentés d’un semblable «partage, f.es Français eux -mêmes
• désirent rentrer dans les limites que « la nature leur a prescrites. Ils liaïs- « sent la tyrannie , tout en la servant.
« Osez leur dire que vous avez résolu « d’être libres , et ees mêmes Fran- • çais, en vous admirant, vous enga- « geront à persévérer dans votre noble « et généreuse entreprise. ».
Cependant , l’armée française avait été contrainte de se replier et de se concentrer dans Leipzig; elle se voyait réduite, par les rapides manœuvres de Charles-Jean, à la nécessité d'accepter une bataille décisive sur le point qu'il avait indiqué trois mois auparavant à l’entrevue de Trachenberg. Nous ne raconterons pas cette bataille funeste où la France fut blessee à mort. Le succès en fut dû aux savantes combinaisons de Charles-Jean et à la proclamation par laquelle , quelques jours auparavant , il avait invité les Saxons à rentrer dans les rangs de leurs compatriotes. En effet, au moment où une colonne de troupes françaises sortant de la ville allait rendre la position du prince royal très-critique , un oflieier saxon vint se ranger sous ses drapeaux avec une batterie de douze pièces, et ces douze pièces , employées a l’instant, mutilèrent la colonne française et la refoulèrent dans Leipzig. Cette défection ne fut pas la seule : deux autres batteries, deux régiments de cavalerie saxonne , sept bataillons et plusieurs régiments wurtembergeois, vinrent aussi augmenter le nombre des ennemis que les Français avaient à combattre.
L’affection des Saxons pour le prince royal datait de la bataille de Wagram et de la disgrâce qu’il avait encourue par suite de la proclamation dans laquelle il avait voulu rendre justice à leur valeur. Plus d'uue fois avant Leipzig, on avait engagé Napoléon à ne pas opposer les Saxons à Charles-Jean, L’événement prouva combien il avait eu tort de ne pas suivre ce conseil (*).
(*) Le jour où Von venait d’apprendre à Dresde et roup sur coup les défaites de Kuhn, de Katsbarh et de Dennewitz. le général Rendorf fut appelé dans le eahinet de l'empereur, d'où le général Rérard venait de sortir. „ Vous avez servi soin le prince royal de Suède , lui dit l'empereur , vous le
Napoléon battait en retraite et Leipzig était au pouvoir des confédérés.
L’empereur de Russie, le roi de Prusse et Charles-Jean y pénétrèrent par trois portes différentes. Le roi de Saxe fut fait prisonnier; mais le prince roval de Suède, dès son entrée dans la ville, se rendit au palais pour présenter ses hommages a l’auguste prisonnier, et ordonna â son chef d’état-major de prendre toutes les mesures nécessaires pour que l’infortuné monarque fût entouré de respect et d'egards. Il y avait quelque courage à montrer autant de bienveillance pour ce vénérable monarque qu’Alexandre et Frédéric Guillaume avaient refusé de recevoir, sans doute parce qu’ils craignaient de laisser ébranler la résolution qu’ils avaient prise d'incorporer la Saxe à la monarchie prussienne.
Des le lendemain de la bataille, les alliés se mirent dans tous les sens à la poursuite de l’armée française. Le prince royal voyant bien que Napoléon, qui avait dépassé Erfurt, ne pensait pas à reformer son armée en avant du Rhin , regarda le premier but de la campagne comme atteint de ce côté, et, tournant à droite, il dirigea son
connaissez. - — « Sire , je fus par voire ordre son chef d’état-major. - L’empereur , se promenant à grands pas, se mit à parler du prince royal avec une vivacité toujours croissanle , et , s’arrêtant tout à coup devant Je général : - Eh bien ! qu'eu pensez-vous? » — .. Sire, Votre Majesté a pu connaître le « prince de Suède bien mieux que moi ; mais « dans tout ce qu'elle vient d’en dire comme «capitaine, elle me parait avoir oublié un « point très-important. » — « Lequel ?» — « L'attachement qu’il inspire à tous ceux qui «servent sous lui. » — -Et vous croyez cela,
• vous ? les Français le baissent. * — » Sire, •je parle des Allemands. Que Votre Majesté « me permette de lui rappeler qu’on l’a plu- « sieurs fois avertie de ne pas lui opposer des
• Saxons, parce qu’on ne pourrait répondre « des suites. » — • Mais, par tous les diables, «comment cela se fait-il? Gérard et le roi « de Naples me raliérheut la même chose.. .. « Eli bien! eh bienl je vais le trouver moi- ■ même, et ce ne sera pas avec des Alle-
• mandx. »
armée par le Hanovre vers le Danemark. Il ne manqua pas des partisans de discorde [tour colporter à Londres comme à Francfort des conjectures accusatrices contre ces mouvements.
C’était un abandon de la cause commune, il y avait mésintelligence, défection, peut-être même trahison. Mais l’officier général envoyé par le prince à Francfort et à Londres, en revint chargé, par les souverains alliés, de lui exprimer leur plein assentiment à ses vues, et leur uésir qu’il employât à leur exécution tout ce qu’il avaitde leurs troupes sous ses ordres. Il n’usa pas de cette latitude, il se priva bien volontairement de soixante mille Russes et Prussiens que commandaient Wintzingerode et Bulovv, et les diriea sur le bas Rhin. Les avant-postes e ces deux généraux avaient passé le fleuve avant qu'un seul homme des autres armées alliées ne l’eût franchi , et ils avaient donné la Belgique et la Hollande à la coalition avant l'ouverture de la campagne de 1814 (*).
(*) Voici la singulière proclamation publiée par Wintzingerode eu pénétrant en France. On a peine à concevoir la distinclinn qu’il cherche à établir entre les soldats et les citoyens français.
Aux habitants de la France.
« Nous entrons dans vos anciennes fron- « liércs; le prince royal de Suède nous suit « avec toutes scs armées.
« la* ciel a liéni nos armes , pour la gloire ' « de la Russie et la délivrance de l’Alicma- «gne : il achèvera son ouvrage, et forcera « l’empereur Naiwléon à vous rendre la paix - que vous implorez tous. Lisez les proela- ■ mations des souverains alliés, vous serrez « que leur volonté est la paix : demandez à • vos compatriotes comment ils sont traités « par nos soldats, et vous verrez que c’e-st « en ainis qu’ils entrent dans vos villes, dans « vos villages.
«lin héros français, qui jadis combattait « pour votre liberté , pour la gloire de la « France, auquel la Suède a confié ses des - « tins, que vos armées redoutent, revient « acquérir de nouveaux droits à votre rccoti- « naissance , en nous menant à la victoire, « pour vous rendre le bonheur et la paix.
« Recevez amicalement nos soldats, ils ne
SUÈDE. 361
Ces avantages immenses étaient menés de front par le pririee royal avec l'avantage non moins grand des assurer du bas Kl lie et du Danemark. Lubeck fut pris , les Danois plièrent à Bornot'd ; Gluchstad et Frederiksort furent assiégés et emportés ; le prince de Hesse avec l’armée danoise enfermé à llendsbourg, et un traité de paix, portant cession de la Norwége à la Suède , fut signé à Kicl le 14 janvier 1814.
Le jour même où ce traité fut signé, le prince rovnl donna les ordres de départ à toutes les divisions de son arinee, qu’il dirigea vers le Ithin , leur prescrivant la marche la plus rapide, et cela sans laisser un seul homme dans le Schleswig ni le Holstein, s'abandonnant à la foi des traités avec une confiancequi fut depuis cruellement déçue.
Il établit bientôt son quartier général à Liège où il se tint longtemps (*).
En arrivant à Cologne, Charles-Jean
• vous demanderont que leur nourriture.
• Accoure* à moi au moindre désordre qu’ils
• pourraient commettre, à toute heure vous
■ me trouverez prêt à vous entendre, et à
■ punir celui de tnon armée qui , contre la
■ volonté de mon auguste souverain , oserait « offenser ou piller un Français.
■ Que chaque citoyen reste dans sa de- « meure; que chaque employé du gouver-
■ neinent continue ses fonctions , il sera
■ respecté cl arqurrra des droits à la reeon-
• naissance de ses concitoyens , en nréve-
■ nant , par sa présence, les désordres de
• l'anarchie , et en devenant l’interprète de
■ leurs besoins. Nous ne combattons que les «soldats de l’empereur Napoléon; le ciel
■ vous préserve de vous joindre à eux ! 1 innocent serait confondu avec le coupable; « de* populations entières seraient livrées « à la vengeance des (fosaques , si tvn Itoitr-
• geois, un paysan, quittait ses paisibles
■ occupations pour prendre les armes.
« Donné au quartier général de Namur , « le 5 février (»4 janvier) 1814.
- Le général en chef,
• Baron de WiirntuoaaoD». »
(*) Montgaillard . t. VII, p. 354, dit que Charles-Jean, d'après les ordres transmis du grand quartier général, s'arrêta à Liège pour appuyer le corjts du prince de Weimar.
avait adressé aux Français la proclamation suivante ;
Au quartier général de Cologne , le 12 février 1814.
Français,
« J’ai pris les armes par ordre de « mon roi, pour défendre les droits du « peuple suédois. Après avoir vengé les « affronts qu’il avait reçus et concouru «à la délivrance de l’Allemagne, j’ai « passé le Rhin.
« En revoyant les bords de ce fleuve,
« oit j’ai si souvent et si heureusement « combattu pour vous , j'éprouve le « besoin de vous faire connaître ma n pensée.
« Votre gouvernement a eonstam- « ment essavé de tout avilir pour avoir « le droit dé tout mépriser, il est temps a que ce système change.
« Tous les hommes éclairés forment « des vœux pour la conservation de la « France, ils désirent seulement qu’elle « ne soit plus le fléau de la terre.
« Les souverains ne se sont pas coa- « lises pour faire la guerre aux nations, « mais pour forcer votre gouvernement « à reconnaître l’indépendance des « États : telles sont leurs intentions, « et je suis, auprès de vous, garant de « leur sincérité.
« Fils adoptif de Charles XIII, placé « par l’élection d’un peuple libre sur « les marches du trône des grands Gus- «taves,je ne puis désormais avoir « d'autre ambition quecellede travailler « à la prospérité de la presqu'île scan- « dinave.
« Puissé-je, en remplissant ce devoir « sacré auprès de ma nouvelle patrie, » contribuer en môme temps au honn heur de mes anciens compatriotes! »
Ce fut pendant le séjour du prince à Liège, séjour qui excita tant de clameurs, que le prince royal donna les plus fortes preuves de sa constance dans les principes qui l’avaient fait entrer dans la coalition. C’est là qu’il fit contre le passage du Rhin et l’invasion en France la vive opposition , les protestations énergiques que l’on trouve dans ses lettres diplomatiques. « Franchir les « frontières de la France, disait-il à ses
L’UNI VF. RS.
* alliés, c’estimiterNnpoléonliii-méme « et justifier sa conduite précédente « envers nous; c’est encourir nous- « mêmes les justes reproches que nous « lui avons adressés, c’est méconnaître « et fausser les principes d’éternelle «justice que nous invoquons contre
* lui, les seuls qui nous autorisaient à « repousser la force par la force. Pour «Quels intérêts combattrions-nous, «écrivait-il à l’empereur Alexandre?
« Votre Majesté est trop grande, trop « éclairée, pour vouloir porter la guerre « civi le en France. Si elley éclatait, peut- « être nous créerait-elle des dangers « aussi grànds, aussi réels, que ceux dont « nous avons voulu nous préserver. Et « pourquoi, Sire, après avoir combattu « avec tant de gloire, pour des motifs «si purs, et avoir dirigé, d’une main « si sage et si ferme cet ingrat et ca- « pricieux assemblage qu’on appelle « coalition, pourquoi, dis-je, rompra- « mettrions-nous plus longtemps une « gloire si justement acquise et l’inté- « rct de nos peuples |H>ur une cause qui « nous devient désormais étrangère? »
Répondant à une lettre du 10 novembre 1813 ( la date est il remarquer) par la quelle l’empereur Alexandre demandait son avis sur les operations ultérieures, le prince royal disait : « Je « sens tout ce qu’il y ;i de juste dans « le raisonnement dè ne pas laisser à « Napoléon le temps de réorganiser des « forces nouvelles; mais quand j’op- « pose à cet inconvénient toutes les « raisons que me dictent et l’expérience « du passé et la connaissance que j’ai « du caractère du peuple français, les « dangers de l’entreprise projetée ( le « passage du Rhin ) me paraissent bien « plus grands que les résultats que l’on « s’en iiromet. J’ai toujours pensé que « les alliés ne pouvant reprocher à la « France que les torts de son chef, il « fallait le leur désigner comme le seul « oi stade à la paix et porter la nation « à maîtriser une volonté qui a fait le « malheur de la France et de l’Europe.
« Comment faire comprendre (|ue les « allies n’ont combattu que pour la dé- « fense de leur territoire et qu’ils dé- « sirenl la paix , s’ils ne proclament
« hautement les bases de cette paix en « reconnaissant pour frontières de la « France le Rhin , à l’exception de la « Hollande, les deux mers, les Alpes « et les Pyrénées , et ne déclarent , en « opposition à toutes les calomnies que « Napoléon ne manquera pas de répau- « dre sur leurs intentions, qu’ils veu- « lent que la Frange reste France , par « la même raison et le même droit nui « les a fait combattre pour reprendre « et assurer l’intégrité de leur propre « territoire. »
En date du même jour, 1 4 novembre, après l’expédition de cette réponse, le prince royal écrivit encore à Alexandre pour appuyer ses observations par des faits ; « Je vous prie. Sire, de considé- « rennes observations comme l’expres- « sion pure et franche de ma première « pensee après la lecture de votre lettre « du 10, et querette pensée est la suite « de la connaissance qui m’est si bien « acquise des sentiments de la nation « française, de son élan , et du patrio- « tismè qu’elle est capable de develop- « per dans les crises violentes. A « l'époque de mon entrée au ministère,
« le territoire français était menacé ; la « nation, épuiséed’liommeset d’argent,
* méprisait les membres du Directoire « et désirait leur expulsion ; elle vou- « lait la paix et la demandait à grands « cris. En bien! je n’eus qu’à parler;
« je réveillai tous les courages assoupis.
« Je m’adressai directement à cette « nation si justement mécontente, et « dans un mois j’en avais déjà obtenu « plus que je n’avais demandé. Toute « l'Europe était liguée contre elle, et «cependant elle maintint sa ligne dé- « fensive entre les Alpes et les Apen- « nins liguriens, et fut victorieuse sur « tous les autres points. Le général « Bonaparte revint d'Égypte ; votre « Majesté sait le reste. <•
En adressant au ministre suédois, au congres de Châlillon , les instructions du roi de Suède, Charles XIII, le prince royal écrivait à ce ministre :
« ... Mon devoir me porte à être plus « sage que brillant. Mon respect et « mon dévouement pour le roi s’accor- « dent avec mes obligations , et me
SUÈDE
■ disent que le sans suédois est trop « pur pour le répandre pour une cause
« qui devient désormais injuste Les
« considérations que vous êtes chargé « de faire valoir sont trop justes pour
• ne pas être approuvées par les puis-
• sances ; toutes se rappelleront qu’il « ne fut jamais question, dans nos con- « vent ions, de passer le Rhin, mais « seulement de refouler la puissance « française sur la rive cauehe du ileu- «ve; que, même à Trachenberg, il « fut résolu qu'on n’aurait jamais cette
• pensée. Je ne saurais trop le répé- « ter, une guerre en France est contraire aux intérêts de l'Europe, et « particulièrement aux intérêts de la « Suède qui n’a aucun motif, aucune « raison de continuer cette querelle « quand on dépasse le hut pour lequel «elle s’etait armée, l 'ne guerre qui a « pour but de rétablir une dvnastie «est une guerre injuste en principe,
■ barbare par les malheurs qu’elle doit
• entraîner. Ia's lumières , la civilisa- « tion reculeraient de dix siècles ; les
• moines et les bourreaux couvriraient
• bientôt de deuil et de ténèbres cette « belle France , à laquelle on ne peut « reprocher que l'amnition démesurée « de son chef, ambition dont la France
• elle-même n'a pas moins <à souffrir « que les autres nations. La Suède n’a « aucun motif, aucune raison de con- « tinuer cette querelle ; le sang de ses « enfants est trop précieux pour être « versé pour une cause qui amènerait «en Europe un asservissement mille « fois plus insupportable que celui de « Napoléon. En deux mots, M. le bn- «ron, ayons le courage de le dire, « point de guerre s’il faut la continuer « contre les principes qui nous ont « mis les armes à la main. Les Sué- « dois ne sont pas conduits comme des « troupeaux, et celui ou ceux qui veu- « lent les conduire de cette manière « ne connaissent ni leur clairvoyance, « ni leur valeur. » Quelques jours plus tard , le prince royal écrivait au ministre suédois, au congrès de Chêtillon : « ... Vous me dites, M. le baron, que « l’on ne connaît pas le développement « que les chances de la guerre peuvent
«donner aux vues des alliés, surtout « s’ils obtiennent des succès. Il ne me « parait cependant pas diflicile de pé- « nétrpr leurs vues, dans le cas où ils « auraient des succès marquants : la « marche déjà suivie indique assez le « sort réserve, dans ce cas, à la Fran- «ce, et peut-être au reste de l’Eu- « ropc. Rappelez donc, M. le baron, « qu'il n'a jamais été question de passer « le Rhin; qup. même à Traehenherg, « il a été résolu qu’on n'aurait jamais « cette pensee. Les événements con- « duisent les hommes, et presque Ja- « mais les hommes, quelque sages qu'ils « soient, n’ont la prudence de conduire « les événements. »
A ces lettres il convient d'ajouter un fait publié tout récemment et qui, reproduisant la preuve des principes politiques du Charles- Jean, répond plus directement aux accusations dont il a été si souvent l’objet. Entre le 15 et le 20 mars , le prince royal reçut à I.iége un émissaire français qui lui était envoyé par son lieau-frère Joseph et quelques autres membres de sa famille. Cet émissaire, alors attaché à la maison du roi Joseph , l’avait été pendant longtemps à celle du prince; il était par conséquent bien connu des généraux qui avaient servi sous ses ordres , et c'est à la faveur de ces connaissances qu’il était parvenu jusqu’à lui. Cet émissaire était porteur d’un billet de Joseph, ne contenant que ces mots : « M. F... vous remettra ce billet; croyez tout ce qu’il vous dira. »
—«Eli bien, lui dit le prince royal, qu’avez-vous à m'apprendre? « — «Joseph « a voulu informer Votre Altesse Royale « que l’Autriche est décidée à se déta- « cher. Je suis chargé d’ajouter que « cette détermination de l'Autriche ne « peut manquer de produire un grand «effet sur l’esprit public en France; «que cette coopération, jointe aux « grandes levées qui se font déjà, tri- « niera prochainement les moyens de « l’empereur qui sont encore considé- « râbles, et qu'il compte placer bientôt « entre deux feux la majeure partie « des alliés. L’empereur demande quel « parti prendra le prince royal de Suède
L'UNIVERS
« dans la nouvelle situation des choses. > — Est-ce là tout? * — « Je n’ai plus « rien à dire pour ce qui concerne ma « mission spéciale. » — » Eh bien! re- « prit le prince royal, vous direz à « mon beau-frère Joseph que je con- « nais trop bien Napoléon pour voir « autre chose qu’un piège dans tout ce « qui me vient de sa part ; que je suis « convaincu ou qu’il veut me tromper, « ou qu'il se trompe lui-méme dans « cette circonstance, tant sur ses es- « pérances que sur les moyens qui lui « restent; que je réponds à sa demande « insidieuse sur le parti que je pren- « draien lui disant avec franchise quel « est celui qu'il fera bien de prendre « lui-méme : c’est de faire la paix , et « au plus tôt. Dites à mon beau-frère « qu’il peut assurer à" l’empereur que ce « n’est ni pour mon intérêt personnel, « ni parla crainte qu’il batte les alliés, « que je l’engage à faire la paix; car, « si je ne pensais qu’à moi , je devrais «désirer nue, continuant là guerre, « il eilt d’anord sur eux de très-grands « avantages, parce qu’alors je réunirais « leurs débris à mon armée encore in- « tacte, et que la décision serait de lui « à moi. D’après les dispositions bien « connues de l’Europe et de la France « même à son égard , j’ai tout lieu de « croire que j'aurais pour moi la chance « la plus favorable qui puisse s’offrir à « l’homme le plus ambitieux , et il sait «assez, par expérience, que je ne « crains ni ses menaces ni sa tactique ; « qu’il se souvienne de la Saale (*).
« L’empereur comprendra fort bien « tout cela , car c’est indubitablement « ce qu’il ferait lui-méme à ma place. « Mais je ne sais pas sacrifier à mon « ambition personnelle le repos de « l’Europe et l’interet de l’humanité.
« C’est donc pour lui plus que pour « moi que je rengagea la paix , quoique «je sache fort bien que j’ai toujours
(*) Le prince royal , en passant la Saale et appelant Rliiriier sur la gauche de la Muîua . avait déjoué un des plus beaux plans de Napoléon, sauvé Berlin et l’armée de Silésie d'une perle certaine, et préparé la bataille décisive de Leipzig.
« été l’objet secret de sa haine , parce « qu’il nt’a toujours mal jugé. Et s’il ne «veut pas croire que son intérêt nie « touche à ce point, qu’il pense, s’il le « veut, que c est celui de cette belle « France qui méritait un meilleur sort.
« Que mon beau-frère lui dise de se « méfier de ceux qui l’éloignent de faire « la paix. Je suis certain qv'ilest trahi. « Il n'est plus temps pour lui de mar- « cbander cette paix ; il y va de sa cou- « ronne, et ce n’est qti’en faisant la « paix qu'il peut la conserver. »
Après avoir promis de rendre exactement au roi Joseph tout, ce que le prince royal venait de dire, M. F...
exposa ce qu'il était chargé de lui communiquer de la part de plusieurs autres personnages qui tenaient un rang distingué dans les premiers corps de l’État. Tous leurs avis s'accordaient à faire savoir au prince que, dans le cas où les événements amèneraient les alliés jusqu’à Paris, il devait s’y présenter le premier. Quand il eut exposé les divers motifs qui devaient l'y porter (*) : « C’est-à-dire, reprit le prince, « qu’il s’agirait d'établir une guerre « civile en France, et d’y aller prendre « ma part , en oubliant tout à coup les « sentiments et les principes qui m’ont « armé pour le repos de l'Europe et de « la France elle-même. Cela ne peut « me convenir. Ililtez-vous de retour- « ner à Paris ; rendez bien exactement « à mon beau-frère la réponse que. je «vous ai faite pour lui, et, quant «aux autres, dites-leur que je suis « loin de partager leur opinion sur les « circonstances actuelles, qu’ils feront « mieux de s'entendre, s’ils le peuvent, « pour saisir promptement les moyens « les plus sdrs de conserver à leur pa- « trie sa gloire et son indépendance , « tout en mettant celle des autres peu- « pies à l’abri de nouveaux dangers. »
M. F... partit et retourna auprès du
(*) Siéyès avait dit que c’était le seul moypn «le consolider notre grande révolution et de nous en assurer les beaux résultats. « C’.’esl bien contre mes intérêts que « je parle, avait. il ajouté, ear si le prince « de Suède arrive, il faut que je m’eu aille. •
SUÈDE
généra] Maison, qui avait facilité son passade. Il lui déclara que l'intention du prince royal n'était nullement de détruire le pouvoir de Napoléon , mais bien de l'abaisser et de le réduire à la France. Il s'étendit sur la douleur qui accablait le prince en voyant la France ravagée par des armées étrangères, ce qu’il n'attribuait qu'aux fautes de Napoléon. Le général Maison écrivit au ministre de la guerre (le duc de Feltre) les details de sa conversation avec M. F... Leduc en rendit compte directement à l'empereur, et, présumant que cette dépêche pouvait semer des divisions parmi les alliés, il en expédia un duplicata par un officier à qui l’on donna une fausse direction pour qu’il fût jeté dans leurs avant-postes et fait prisonnier. Os dépêches furent envoyées à l’empereur Alexandre, qui les "remit lui-méme au prince royal dès son arrivée à Paris.
Les événements des premiers jours d’avril 1814 affectèrent douloureusement Charles-Jean. Ces événements, qui lui montraient à quel point on s'écartait des principes qu’il se flattait d’avoir fait adopter par les alliés, étaient bien de nature à lui faire craindre le même oubli de leurs engagements pour l’exécution du traité qui cédait la Norwége à la Suède. Impatient de savoir lui-même ce qu’il avait à craindre ou à espérer de ses alliés, il se rendit à Paris, n’amenant avec lui que douze hommes d'escorte. Une demi -heure après son arrivée il reçut la visite de l’empereur de Russie.
Dans les rapports directs et personnels assez souvent répétés qu’il avait eus avec le prince royal de Suède, l’empereur Alexandre avait été frappé de la manière franche, loyale et expansive avec laquelle le prince lui avait exposé les dangers de leur
fiosition commune et les moyens de es conjurer, et cela lorsqu’ils ne pouvaient compter que sur l'Angleterre pour résister à celui qui disposait du reste de l’Europe. Alexandre avait conçu pour le prince royal un sentiment de haute estime et de sincère amitié, qu'il lui a conservé même au
delà de la vie, puisqu’il l’a légué à sa famille et surtout à son frère , en lui recommandant de ne jamais oublier les services que le prince leur avait rendus (*). Il s’était établi entre eux une espèce de confraternité d'armes et de sympathie.
Dans de telles dispositions, Alexandre avait parfaitement senti combien le prince royal devait être affecté de ce qui venait de se passer, et, apprenant qu'il arrivait à Paris, il voulut être le premier à le voir, pour le calmer et le tranquilliser sur ses intérêts personnels.
En lui remettant la lettre dont nous avons parlé plus haut , l’empereur Alexandreditqu’il s’était félicité qu’elle fût tombée entre ses mains et non dans celles de tel ou tel autre de ses alliés, qui, ne connaissant pas comme lui les intentions et les principes du prince royal, aurait pu mal interpréter ce qu elle contenait. « Je puis m’être « trompé, ajouta-t-il, mais certes, je « n'ai rien vu ici de ce patriotisme que «cette nation était, nie disiez-vous, « capable de développer dans les crises « violentes (**). Après l’inconcevable « aveuglement de Napoléon, c'est bien « à elle-même ou du moins à ceux qui « devaient la défendre et veiller à ses « intérêts que la France doit adresser « ses reproches , s’il lui arrive d’avoir « à souffrir des changements qui vien- « nent de s’opérer. » — « Non - seule- « ment la France, mais plusieurs peu- « pies de l’Europe s’en trouveront fort «mal et pour longtemps; ce qui ne « serait pas arrivé si l’on n’eût pas dé- « vié du plan que nous avions adopté «a Traclienberg , comme le mieux « fondé sur les vrais principes de droit « et de justice. — « Nous n’y pouvons «plus rien, reprit vivement l’empe- « reur,dont!etonet le geste semblaient
(*) I. 'empereur Nicolas, annonçant an roi de Suède sun avènement , lui écrivait ; «Je regarde la conliniialion de vos senti- « meut* d'amilié comme la portion la plus « précieuse de l'héritage de mon frère. «
(**) Voyeila Ictlre du 14 novembre 1 8 1 3 cilée plus haut, p. 3Ga.
L’UNIVERS
«exprimer le regret, et puisqu'il ne « s'agit maintenant que d’intérêts par- « tieis, faisons régler ce qui concerne « votre patrie adoptive. La cession de « la Norwége, déjà décidée par le traité « de Kiel, aoit être reconnue et garan- « tie par tous les alliés; j'en fais mon « affaire personnelle, et je mets a votre « disposition les soixante mille hommes « que j’ai en Holstein.sous lecomman- « dément de Benigsen.
Tous les actes relatifs à la reconnaissance et à la garantie du traité de Kiel ( 14 janvier 1814 ) par les cinq grandes puissances furent en effet rédigés et signés dans les formes voulues, et le prince royal partit aussitôt pour aller mettre lin aux intrigues ourdies par quelques diplomates et par le prince Christian, qui s’était fait déclarer roi de Norwege.
Le prince royal n’eut pas besoin des troupes que l’empereur Alexandre avait mises a sa disposition : avec ses seuls Suédois il se présenta sur les frontières de la Norwége, et en quinze jours la campagne fut terminée (*). La* prince Christian , qui avait jeté cette brave nation dans les dangers de la résistance au traité de Kiel , ne voulut pas les partager avec elle et se relira. Les Norvégiens, abandonnés par leur roi de quelques jours , n’avaient plus qu’à se soumettre à la loi du vainqueur; mais ce vainqueur savait que ce n’est pas en s’emparant d’un pays par la force qu’un prince donne au peuple qui l’occupe une haute idée de ses vertus; aussi, renonçant au droit positif que lui donnaient les traités, il ne leur imposa d’autre loi que de devenir libres , comme les Suédois , sous le sceptre de son père, d'avoir comme eux des droits politiques, et de mettre en commun leurs moyens de defense contre un danger commun. « Quel est le souverain des vieilles dynasties, a dit à ce sujet un historien ,‘qui dans la même position aurait montré un tel éloignement pour l’emploi de la force,
(*) Voyez pour les détails de cette campagne ri!istou-e de la Norwége à la fin de de ce volume.
un tel respect pour les droits des nations? Quel est celui qui tût rendu un tel hommage à leur indépendance? (*) »
Ainsi, tandis que le sort des divers peuples de l’Europe était encore loin d’étre fixé, Charles-Jean rentra dans la capitale de su patrie adoptive avec la gloire d’avoir, par la reunion des deux peuples de la presqu'île Scandinave, jete les fondements d’une puissance qui doit avoir un poids important dans la balance de l'Europe.
La Suède devait être fière et heureuse de l’élection de 1810. A cette époque elle était pauvre, humiliée et alfaiblie à tel point, qu'elle ne devait plus espérer de compter parmi les puissances influentes. Deux ans après, son commerce était déjà prospère , et son alliance recherchée par les plus puissants monarques. F .a Russie et l'Angleterre avaient fait la paix sous ses auspices, et bientôt après elle voyait ses drajieaux mêlés à ceux devant lesquels Napoléon allait cesser d’être invaincu.
Dès la quatrième année de son règne, le vieux monarque , l'ancien grand amiral, le vainqueur de Hogland, devait à son fils l’inex|fri niable joie de se retrouver sur sa flotte devant les côtes de Norwége , et de renouveler , disait-il, connaissance avec les boulets. Dans cette même année, sa tête vénérable fut ceinte de l’antique couronne norvégienne que le prince royal lui apporta, payant ainsi d’une seconde couronne l’adoption qui lui en avait promis une. Ajoutons que plus de quatre-vingts millions de francs étaient acquis a la Suède par les négociations du prince royal ; qu’elle avait acquitté pour vingt-cinq millions de dette étrangère , et qu’elle ne devait plus une obole; tandis que, dans l’interieur, la diminution graduelle des charges publiques, l’accroissement des produits du commerce et de l’industrie amenaient le rétablissement des fortunes particulières. Ainsi , quatre ans après cette mémorable élection , la Suède avait repris son rang politique et ml-
(*) Montgaillard , HUtflirc de France t t. VIII, p. 4o.
SUÈDE
litaire, et Charles XIII était en droit de dire : « Le génie de num lils a mar-
• chaude la guerre sur chacune des « larmes que la gloire colite aux fa-
• milles. »
Charles XIII vit quatre années de bonheur succéder à ces glorieux résultats. Le prince royal gouvernait, on le conçoit facilement ; mais c’était a peine si le roi pouvait s'en apercevoir. Jamais un emploi ne fut donné sans qu’il n’eilt prononcé; il régnait dans le véritable sens du mot. Si un ministre ou un courtisan venait a l’oublier, le prince royal le lui rappelait sévèrement. Et de quelle tendresse, de quels soins affectueux le vénérable frere de Gustave 111 n'était-il pas entouré par son (ils adoptif ! Les Suédois se souviendront toujours avec quel doux étonnement ils virent le général de la république, le maréchal de l'empire, prodiguer à leur roi âgé et infirme les attentions les pins touchantes et les plus assidues, conformer tontes ses habitudes à celles de son perc , et mériter la tendresse des deux vieilles reines et de la princesse Sophie, mère et tantes de Gustave IV. Que de fois, au cercle de la reine, ils ont vu 1rs traits du bon vieux roi s’épanouir à l'arrivée du prince royal qui venait, apres les travaux du jour, lui consacrer sa soirce ! Avec quel doux orgueil ils le voyaient marcher appuyé sur son glorieux bâton de vieillesse ! « C’est mon
• Antigone, leur disait-il en souriant; « niais cette Antigone est un gagneur «de batailles. »
De retour à Stockholm, le prince royal s’occupa avec activité des soins de l’administration. Ce fut alors que les représentants suédois et norvégiens se rennirpnt a Stockholm pour rédiger le pacte d’union des deux royaumes. La sagesse du prince, sa franchise, son esprit conciliant et ferme tout à la fois , facilitèrent cette importante transaction, qui devait confier à sa dynastie les destinées de deux peuples frères (*).
(*) Voyez pour pim de détails l'Histoire de la Nor wége à b lin de ce volume.
3 er
Pendant ce temps, les souverains réunis à Vienne se partageaient le fruit de la victoire qu’ils devaient surtout à Charles-Jean, et déjà quelques-uns d’entre eux songeaient à lui ravir la couronne qu’il avait conquise au prix d'un si grand sacrifice; mais l'amitié d’Alexandre plaida pour lui, et ces honteuses machinations n’eurent aucune suite.
Alors que le principe de la légitimité reprenait partout faveur, on avait attaqué celle du fils adoptif de Charles XIII; Alexandre l'avait défendue.
« Le prince royal, avait-il dit, a rendu « d’immenses services a l'Europe ; il « s'est élevé par ses mérites au rang « qu’il occupe, et il justifie aux y eux du « monde entier l’enthousiasme de sa « nation. Je ne cesserai jamais d’avoir « pour lui l’estime et l’amitié que j’es- « père qu’il a pour moi , et je suis d’au- « tant plus pénétré du devoir de faire « respecter les voeux et les décisions • d'une nation libre, que le choix fait « par elle dans la personne du prince « royal me semble aussi heureux pour « la Suède que pour l’Europe. »
Charles-Jean écrivit alors à l’empereur Alexandre pour lui témoigner sa gratitude; il ajoutait : « Élu par les « états généraux du royaume de Suède, « adopté par Charles Xlll, je suis heu- « reux de pouvoir ajouter a ces titres « l'amitié de Votre Majesté Impériale « et la gloire du nom suédois relevé.
« Je crois avoir avec cela des droits « plus stlrs et plus légitimes que si je « descendais en ligne directe d’un usur- « pateur du siècle même de Charles « Martel. Je n’ai point cherché le « trône, les Suédois m’en ont offert la « succession; en l’acceptant, je me suis « confié a leur loyauté, et je leur ai « donné la mesuré de mon estime et « de mon dévouement pour la nation; « ainsi je n’ai rien à uéméler ni avec « Gustave ni avec sa famille. Au reste, « ma cause, Sire, est celle de la bonne « foi publique, par conséquent celle de « tous les princes et de tous les gou- « vernements. J’instruis mon fils de « manière à le rendre digne de com- « mander aux Suédois; je lui donne
L’UNIVERS
« pour règle de n’ambitionner le bien « de personne, niais de savoir conser- « ver ses droits , tout en défendant ceux «du peuple qui l'a appelé. Je lui lé- « gucrai les sentiments que m’ont ins- « pirés, Sire, votre déférence pour les « droits des nations , et la noble cha- « leur avec laquelle Votre Majesté dé- « fend la sainte cause des peuples. »
Le prince n’avait pu voir sans indignation des souverains qui lui devaient tant le payer d'une si honteuse ingratitude; il ne put dissimuler ce sentiment dans sa réponse à une adresse que les états généraux présentèrent le 13 mars au roi et au prince royal pour les remercier d'avoir assuré l'indcpendanee de la Suède.
« Appelé par le choix unanime de « la nation, disait-il, j’arrivai au mi- « lieu de vous avec la terme résolution « d’entourer le nom suédois de l’éclat « qui , pendant des siècles, l’avait rendu « I objet de l’admiration de l'Europe; «je sentis, pour ainsi dire, une nou- « velle vie, je jurai de la consacrer au « service de la patrie qui m'avait « adopté Je trouvai un peuple géné- « reux et loyal; cent années de mal- « heur avaient détruit ses espérances « et ralenti son élan , sans cependant « éteindre ni son courage ni sa primi- « tive énergie. En appelant ce peuple «aux armes, je n’ai point eu eu vue «ma gloire personnelle; content de « celle que j’avais eu le bonheur d’ob- « tenir, ma seule ambition était de « faire jouir des douceurs de la paix la « nation qui m’avait librement appelé « sur les marches du trône. Je lui de- « vais tout; elle devait être tout pour « moi. Mais aussi je connaissais les «Suédois; je savais qu'ils ne vou- « draient pas d'une paix achetée aux « dépens de leur honneur et de leur «liberté; et cependant cette liberté, «ce premier besoin de l'homme, eût « été perdue, si nous nous fussions en- « dormis dans une fausse sécurité. Un « conquérant fameux , dont le nom rap- « pellera toujours de grands souvenirs, « même malgré ses fautes et ses mal- « heurs, menaçait d’envahir l'Europe.
« Quinze années de succès continuels
« semblaient lui en assurer de nou- « veaux. Un traité ou d'alliance ou de « neutralité n'aurait pas garanti pour « l’avenir notre indépendance; Napo- « Icon ne voulait pas de puissance qui « refusât de fléchir sous son joug. Pa- « raissant vouloir prendre Chanema- « gne pour modèle, il ne profitait pas « ae son exemple. Charlemagne , après « avoir en vaut sollicité l'alliance du « Nord dans ses expéditions contre la «Germanie, osa menacer les peuples « Scandinaves. Il eut la douleur avant « de mourir de reconnaître combien il « avait mal apprécié leur caractère.
« Napoléon voulait nous forcera traîner « son char de triomphe; le monde a vu « quelles ont été pour lui les suites « d’une pareille agression.
« Je n’ai pas besoin, Messieurs, de « vous rappeler les grands événements « qui ont été la suite de la magnanime « resolution du roi, que vous avez no- « blcment secondée. Au moment où « cette résolution fut prise, il n’y avait « plus dans toute la péninsule espa- « gnole que Cadix et les lignes de « Terrè-Vedras qui résistaient au vain- « queur. Depuis le Tage jusqu'au Nié- « men, tout obéissait a sa volonté; en « un mot, le continent était envahi ou « menacé. Vos voisins, les alliés les «plus soumis du conquérant, for- « niaient des places pour le démembre- « ment de la Suède. Mais la Providence « a déjoue leurs projets, et la Suède « a repris parmi les États son ancien « rang dans le système politique de « l'Europe. Secondés par des alliés « fidèles, nous nous sommes procuré « une paix solide et glorieuse; nous «avons assuré notre indépendance; « enfin nous avons consolidé notre « existence politique par la réunion « d’un peuple que la nature, les mœurs, « la religion et le langage, auraient dû « de tout temps rendre l’ami de la « Suède, et qui l’eût été en effet sans « une influence étrangère. Mais les « temps sont changes, le prestige est «détruit; les Norvégiens et les Sué- « dois, éclairés par les principes d’une «saine politique, ne rivaliseront plus « que de dévouement pour le bien et
SUÈDE
• la gloire de la commune patrie. Forts
• de cette union, nous n'ainbitionnons « plus rien que de vivre libres et indé-
• pendants au milieu de nos forêts et « de nos montagnes.
• Entourés des mers du Nord et de «la Baltique, nous possédons dans « notre intérieur tous les éléments «d'une existence libre et heureuse.
« Nous n’avons pas lieu de présumer « que quelque gouvernement , jaloux
• de ce bonheur , cherche a le trou- « blet- ; mais s'il en existait, qu'il
• sache que si les annales de ce pays
• parlent des insultes qu'on a osé « quelquefois lui faire, elles parlent « aussi ae la vengeance qu'il en a « tirée.
« L’indignation que vous avez res-
• sentie, Messieurs, en lisant les atta- « ques faites contre votre liberté et «contre votre indépendance, ajoute- « rait s’il était possible à la profonde
• estime que j’ai pour vous et à mon
• dévouement absolu pour la nation.
« Fort des droits que vous m’avez
• donnés, heureux d'en avoir mesuré «l’étendue, plus heureux encore d’a- « voir rempli mes devoirs envers la ■ patrie, j’attendrai avec tranquillité « ceux qui voudraient nous disputer « des titres aussi légitimes ; je les at- « tendrai jusqu’à ce que le délire ait
• aveuglé les hommes au point de « leur /'aire croire que les peuples ont « perdu tout droit d’élection ; et alors « déployant toute l'énergie de mon « âme et tout le courage que le ciel « m’a donné, je les emploierai pour « défendre mes droits et les vôtres. »
Au moment meme où le prince royal tenait un langage si noble et si digne, le congrès de Vienne venait de recevoir une nouvelle qui dut fairesentir aux puissances alliée^ combien étaient im-
firudentes leurs sourdes menées contre e vainqueur de Gross-Beeren, de Dennewitz et de I.cipzig : Napoléon avait uitté File d’Elbe. Débarqué au golfe uan, il était en vingt jours parvenu, sans coup férir, à Paris, et avait relevé le trône impérial. L'Europe ctonnee avait ressaisi ses armes , et se préparait à une nouvelle lutte.
24' Livraison. (Su sus.)
M. de Rumigny , ministre de Louii XVIII près la cour de Suède , avant informe le prince royal du retour de Napoléon, un grand conseil se tint, dans lequel Charles XIII déclara que la Suède ayant contribué à repousser les Français au delà du Rhin , et ayant rempli toutes les obligations que lui imposaient ses traités avec les alliés, son intention était désormais de garder la neutralité, et qu'il ne prétendait se mêler en rien des affaires intérieures de la France (*).
La sincérité de cette resolution est prouvée par une note que le prince royal adressa au comte de Lievenhielm, ministre de Suède prés du congrès de Vienne. « L’arrivée de Napo- « leon à Paris, disait-il, l'accueil qu'il « a reçu pendant sa route , l'enthou- « siasme général que la nation a mani- ■ festé, les armements extraordinaires «uui s’opèrent, enfin l'indépendance « dont chaque nation doit jouir, sont « les motifs puissants qui ont déter- « miné la decision du roi et de son « conseil. Faire la guerre à une na- « lion contre laquelle nous n'avons « maintenant aucun grief, ne serait-ce « pas s'interdire les avantages d’un « système que nous prescrivent à la « fois notre position géographique, nos « relations extérieures et notre propre « organisation politique? Ne serait-ce « pas abandonner sans réserve le droit • inaliénable de tout gouvernement re- « présentatif, et nous exposer aux plus « grandes pertes sans espoir de com- « pensation, même dans le cas d'une « réussite complète? Il ne s'agit donc « pour nous que de replacer les cho- « ses dans leur état primitif, et de
(*) Charles-Jean a donné depuis de nouvelles preuves de sou respect pour le principe de l’indépendance de* nations en reconnaissant Louis- Philippe roi des Français, Léopold roi des Belges , Doua I-ahelle reine d’F-spagnc , cl Doua Maria reine de Portugal , ausfito't qui/ a reçu notification de leur avènement consomme sons opposition de leurs peuples. — t)u reste, M. de Rumigny put continuer à résider à Stockholm, mais sans titre oIGciel.
« nous tenir au traité de Paris, qui a « terminé la guerre entre la France et « la Suède , en mettant Un à cette < coalition.
« Le roi veut donc, M. le comte, « que vous évitiez de nous placer en « guerre avec quelque puissance que « ce soit. »
Malgré les nouvelles difficultés que les événements de 1815 apportaient aux décisions du congres de Vienne, la Suède atteignit le but qu’elle s'etait proposé. Aux termes du traitéde Kiel, elle devait céder la Poméranie au Danemark , en compensation de la Norwege ; mais comme le Danemark n’avait pas rempli les clauses de ce traité , et que la Suède avait été contrainte de prendre
Ïiossession de la Norwége les armes à a main, le traité devenait nul, et la Poméranie resta à ses anciens possesseurs. Mais, peu jalouse de conserver cette province, qu'elle pouvait si facilement perdre dans le cas d’une guerre européenne, la Suède crut devoir, sous la médiation de l’empereur Alexandre, la céder, ainsi que l'ile de Hugen, a la Prusse, moyennant une somme de cinq millions. Toutefois cette transaction n’eut pas lieu sans queCharles XIII stipulât de la manière la plus formelle le maintien des droits, libertés et privilèges de ses anciens sujets.
Cependant la Norwége se montrait satisfaite des nouvelles destinées auxquelles elle était apjielée. Au mois de septembre, le prince royal y Gt une tournée et put se convaincre des avantages qu'il avait si bien prévus.
« J’ai l'honneur de rendre compte à « Votre Majesté, écrivait-il au roi, que • je suis arrivé a Drontheim. Votre « Majesté verra par le bulletin de. mon • voyage, que j’ai été, pendant ma • route, accueilli d'une manière em- « pressée et respectueuse de la part « des habitants. I -eur bonhomie et « leur simplicité m’ont donné la con- • viction que , dans peu de temps , « Votre Majesté pourra les classer au « nombre de ses plus Udèles sujets. La « réception qui m’a été faite a Dron- • tlieim m'a fait grand plaisir; tout ce « que les malveillants se sont plu à
• débiter sur l’esprit de cette ville est
• complètement faux ; les habitants « sont hospitaliers et polis. Tous les « Suédois qui sont avec moi se louent
• de la cordialité avec laquelle leurs « hôtes les ont reçus. Je ne m'atten- « dais pas que de vieux préjugés pusa sent commencer à disparaître si tôt.
« Je crois même que si la première « autorité civile avait rempli ses de- « voirs constitutionnellement , les re- « lutions entre ce pays et la Dalécarlie « et le Jemtlaud seraient plus inti- « mes. Cependant, bien qu’elle ait fait
• tous ses efforts pour diminuer la « bienveillance des habitants de Dron-
• tlieim pour nous, il est facile de s'a- « percevoir qu'il y a une tendance na- « turelle en notre faveur. Le peuple
• parait bon, affable et doux. »
Le 14 mars 1817, une conspiration contre la vie du prince royal fut découverte; c’était un complot assez ridicule et sans nulle importance. Un mauvais traiteur, appelé Limbrom, voulait obtenir la permission d établir une espèce de guinguette dans le jardin royal dont on allait faire la place deLharlês XIII ; il crut se rendre intéressant auprès de quelipies agents subal.ernes, en leur révélant qu'il avait entendu des propos de conspiration tendant à empoisonner le prince royal avec du verre pilé. Les employés auxquels il avait fait cette conGdénce, voulant à leur tour se faire valoir, donnèrent à la révélation de Limbrom une importance exagérée. Le traiteur fut mis en jugement et condamne a quarante jours de réclusion , au pain et à l'eau; ce que l'on regarde comme une très-grande peine en Suède, où le pain seul ne nourrit pas. Ou lui fit néanmoins passer d'autres aliments.
Du reste, dans cette circonstance le peuple donna une nouvelle preuve de son amour et de son admiration pour le prince, et ce dernier en prolita pour rappeler aux Suédois ses droits à leur affection et à leur dévouement.
• Quand, dans l'abattement où vous « avait plongés une longue suite de dé- « sastres, vous portiez , leur disait-il, « votre attention sur les princes connus « par les servicesqu'ils avaient rendus à
SUÈDE
• leur patrie, et que vous fixâtes votre « choix sur moi, je résolus d’y répondre; «je me sentis grandir mime par l'idée « de vos périls, et capable déformer les « plus vastes desseins pour répondre à « votre confiance; je cousentis à quitter « pour vous les douceurs de la vie pri- « vée, à laquelle j'avais résolu de con- « sacrer le reste de mon existence; je « me dévouai au service d’une nation «jadis si célèbre et alors si nialheu- « reuse; je vins au milieu de vous; je « vous apportai pour titres et pour ga-
• rantie mes actions et mon épée. Si
• j’avais pu y ajouter une lignée d'an- « cétres depuis Charles Martel, je ne «l’aurais désiré que pour vous, car « pour moi je suis également lier de « mes services et de la gloire qui m’a «élevé. A tous ces titres, je joins « ceux de l’adoption du roi , de l’élec- « tion unanime d’un jieuple libre. C’est
■ sur eux que je base mes droits; et « aussi longtemps que la justice et « l’honneur ne seront pas bannis de «cette terre, ees droits sont plus légi- « times et plus sacrés que si je descen- - dois d’Odin. Les annales du inonde « prouvent que jamais prince n’est
• monté sur un trône que par l’assen- ■« tinient du peuple ou par la force des « armes. Ce n’est pas par les armes « que je me suis frayé une route a la
• succession du trône de Suède; c’est
• le choix libre de la nation qui m’y a «appelé, et c’est de ce droit que je «vous parle. Rappelez-vous l’état où
■ nous étions à mon arrivée, et voyez « ce que nous sommes maintenant.
« Il est vrai qu’il y a des malveil-
• l3n(s dans tous les pays, mais le petit « nombre qui peut se trouver ici n’a « d'autre sujet de mécontentement que « la tranquillité dont jouit cette con- « trée. Il y a des êtres malfaisants qui « n’aiment que le trouble; le désordre «est leur élément, et fait, pour ainsi «dire, leur existence; mais cette faible « poignée de turbulents n’a pas besoin « de mesures extraordinaires pour être
• réprimée et contenue dans le devoir.
« Le roi marche avec la loi . et la loi « aura assez de force pour dispenser
• de recourir à des moyens extrêmes.
• Tout doit, Messieurs, vous inspirer « cette sécurité. L’intérieur est tr«in- « quille; le cours de la justice n’a été
• nulle part interrompu; le cultivateur « remercie le ciel du calme dont il «jouit; nous n’avons rien à redouter «du dehors; nous ne nous occupons «pas de ce qui s’y passe, et nous « avons la certitude qu'ou fait de même « pour nous. Vos droits sont donc as- « sures tant dans l’intérieur qu'à l’ex- « teneur, et tout annonce que de lone- « temps nous ne serons pas dans la « nécessité de les défendre; mais s’il « le fallait, si l’honneur national l'exi- «geait, suivi d’une armée fidèle, « aguerrie et disciplinée, appuvé par la « volonté suprême du roi et de la na- « tion, je marcherais au-devant de nos «ennemis, précédé par l’augure du
• succès ; et dans ces occasions je sen- ■ tirais couler tout mon sang avec plai- « sir pour le service de la patrie.
« Je ne puis pas m’exprimer, comme «je souhaiterais, dans la langue sué- «doise; mais mon fils In parle pour « moi; il est élevé au milieu de vous, « et c’est sur lui que vos grandes es- « pérances doivent se fixer; je parle la
• langue de l'honneur, de la liberté, et « c’est elle qui est entendue par tout « Suédois qui aime vraiment sa pa- « trie. »
Quatre mois après, le 14 juillet 1817, le jeune duc de Sudermanie, Oscar, entrait dans sa dix-neuvième année, et avait ainsi atteint sa majorité. Cet événement, accueilli avec enthousiasme par les deux royaumes unis, fut célébré à Stockholm par une de ces fêtes vraiment nationales dont les peuples aiment à conserver le souvenir. Charles XIII vint se placer sur le balcon du château, vis-à-vis du pont qui conduit de la résidence royale à la place de Gustave- Adolphe. Là , entouré de sa cour, des fonctionnaires publics et du peuple, il assista à des jeux militaires, dans lesquels les différents corps de l’armée firent des évolutions, commandés par le jeune prince sur lequel repose l’espoir de la patrie.
Ce même jour, pour consacrer plus solennellement encore la majorité do
son petit-fils, Charles XIII voulut
2u’il vînt prendre séance au conseil.
tes qu’il fut introduit, le prince royal demanda la parole pour exposer les motifs qui l’y avaient appelé.
« Sire, dit-il, cette seance du con- « seil où mon fils vient de siéger pour «la première fois, excite dans mon «cœur une vive émotion. Pour lui, « comme pour moi, c’est un nouveau « bienfait que nous devons à Votre « Majesté. Je suis certain qu'il n’a pu « se méprendre sur les motifs qui l’ap- « pellent à votre conseil d’État, Sire.
« J’ose espérer que Votre Majesté per- « mettra que je les développe, et que « messieurs les membres du conseil « aimeront à ceder, pour cette fois, à « la tendresse d’un pere une fonction « que chacun d’eux pourrait également « remplir.
« Mon cher fils, l’éducation que vous « avez reçue n' était qu’une éducation « préparatoire (*}; les connaissances que « vous avez acquises vous sont cotn- « munes avec tous les jeunes gens de « votre âge, dont les parents ont voulu « faire des hommes instruits et ver- « tueux , des citoyens utiles. Elle suffit «à ceux qui, dans la vie privée, se « bornent à jouir honnêtement de leur « fortune; mais ceux qui se destinent «aux charges de l'état, à des fonc- « tions publiques, doivent s’y rendre « propres par des travaux d’un nouveau « genre. Ce n’est donc qu’aujourd’hui
(*) Le prinre Oscar a reçu une brillante éducation. Charles XIII eu iSia lui avait nommé pour gouverneur le baron Ccderhielin. Ses professeurs ont été pour la littérature et l'histoire M. Lemoine, ancien chef d'institution à Paris, pour les mathématiques M. Olivier, l'une des soutiens les plus éclairés de notre École polytccbnique.Toutes les autres connaissances lui ont été transmises par des savants nationaux et notamment ia chimie par lierzelius. Je regrette que l’espace me manque pour insérer ici les instructions adressées en 181a par Charles-Jean à l'homme distingué (pie la confiance du roi venait d'appeler auprès de sou lils. Ce sont les leçons d’une haute sagesse. Heureux les priuces qui reçoivent une telle direction.
« que commence votre éducation par- « ticulière, celle du rang auquel vous « êtes appelé.
« Dans les soins que j’ai pris pour « vous y préparer, j’ai principalement « insiste sur l'étude de l’histoire. C’est « maintenant que vous allez sentir « combien ses leçons peuvent vous être « utiles. Elle vous a fait connaître l’o- « riginedes princes, quelle est ia source «de leurs titres, comment ces titres « se perdent et se détruisent. Elle a dû « vous convaincre qu’un prince doit « racheter la faveur de son rang par « de grandes vertus et des qualités su- « périeures; que par de belles actions « on excite I admiration des peuples, « mais qu’il faut en faire de bonnes « pour s'attirer leur amour. Tout ce « que l’intérêt ou ia flatterie ont in- « venté pour donner aux princes le « cltange sur leurs actions disparaît « bientôt à la lumière de la vérité.
« Utilité, justice, c’est là le sceau que « respectent les temps, la seule illus- « tration durable.
« Voilà, mon lils, ce que l’étude de « l'histoire a déjà dû vous apprendre.
« Gravez dans votre cœur ses profon- « des leçons; songez que l'auguste « couronne que décerne un peuple libre « sera toujours mal affermie sur une « tête gonflée d’orgueil et de caprices; « qu’il faut s’y préparer par un senti- « ment profond des devoirs des rois et « des droits des peuples.
» Malheur au prince qui se persuade « qu’en effaçant les traces des droits « de sa nation il rehausse l’éclat et le « pouvoir du trône. Souvenez-vous, « mon fils , que le prince le plus sage « est celui qui suit de l’oçil les éléments « qui menacent de détruire les empi- « res, qui les saisit avant que l’explo- « sion arrive, et qui sait prévenir « leur retour par son propre respect « pour les lois.
»C’est à bien connaître ces lois, « pour les suivre vous-même, pour les « taire observer,’ et pour les perfec- « tionner encore, qu’il vous faut dé- « sormais apporter tous vos soins.
« C’est la science du gouvernement qui « doit être l’objet de vos nouvelles
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SUÈDE
« études , le complément de votre édu- « cation. »
Le prince royal exposait ensuite avec de longs développements ses sages principes sur le gouvernement de l'État , et que depuis vingt ans son fils lui a vu mettre trop constamment en pratique pour ne pas s’en être pénétré, et n'avoir pas formé la résolution d'imiter un si bel et si rare exemple.
Charles XIII voulut aussi ajouter ses exhortations aux leçons que le jeune duc de Sudermanie venait d'entendre de la bouche d'un père. « Mon âge et « mes infirmités , lui dit le vénérable «vieillard, ne me permettent pas « d'exprimer dans ce moment solennel, « tout ce que ma longue expérience et « ina tendresse pour toi m'inspirent. Je « me borne à te rappeler que tu gou- « verneras un jour deux peuples libres.
« Proucc-leur, en respectant leurs « droits, comment tu veux qu'ils res- « pcctent les tiens. N’oublie pas, mon « cher petit-fils , que je t’enjoins aujour- « d’hui un devoir cher et sacré , celui « d'acquitter, quand je ne serai plus, ma « dette envers ton pere, pour les soins « prévenants et la tendresse infatigable « qu’il m’a prodigués depuis le premier « moment où il unit son sort à celui « de ce pays. Sois toujours pour lui ce « qu'il est pour moi ; sois son appui «comme il est le mien; rends à ses « vieux jours toute la joie, toutes les « consolations que luidoit mavieillcsse.
« La patrie, ton père et toi, voilà, mon « petit-fils , ce que tu liras dans mes « derniers regards. Que le Tout-Puis- « saut te protège, et te conduise selon « sa volonté ! »
Charles XIII ne devait pas survivre longtemps à cette imposante cérémonie. Vers latin de l'année 1817 sa santé s'affaiblit d’une manière alarmante.
Sentant bien que sa fin était prochaine, il ordonna au prince roval de prévenir le corps diplomatique de l’état dangereux dans lequel il se trouvait, et adressa en même temps cette proclamation à ses peuples.
« Une maladie dont nous espérons « bientôttriompheravec l’aide du Tout- « Puissant , ne nous permettant pas de
« nous occuper présentement des affoi- « res de l’État , nous donnons avis à « nos fidèles sujets que notre très-cher « Ois le prince royal, conformément à « l’acte ae la dietë du 18 août 1812, se « trouve dès cet instant investi de la « plénitudede la puissance royale, jus- « qu'a ce que nous la reprenions nous- « même. »
On ne peut se rappeler sans attendrissement les derniers moments de ce monarque respectable. Le 4 février au soir il reçut la sainte cène, suivant le rite luthérien. « Je meurs tranquille , « dit-il presque au moment de fermer « les yeux , je sais à qui je laisse mes « royaumes et mes sujets qui furent « toujours mes enfants. »
La reine, instruite du malheur qui allait la frapper, entra dans l’appartement du roi pour lui rendre les derniers devoirs. Voyant que Dieu allait le rappeler à lui, elle s’approcha avec recueillementdu lit roval, et posant ses mains sur la poitrine de son epoux, elle dit d’une voix émue : «Que Jésus, « notre seigneur, reçoive ton esprit! »
A |»eine eut-elle proféré ces paroles solennelles, cette pieuse bénédiction, que Charles XIII rendit le dernier soupir. La reine, sans retirer sesmains, tomba à genoux et se mit en prières.
Telle fut la fin de ce roi dont la vie entière avait été vouée au bonheur et à la gloire de sa patrie, et qui eut la douce consolation en mourant de voir la Suède heureuse et honorée , désormais à l’abri des maux dont l’avaient deux fois préservée sa sagesse et son patriotisme.