‹ Sueur de sangChapitre 14 sur 20 · ESPION PRUSSIEN · texte numérisé non relu

ESPION PRUSSIEN

OUI, c'est ainsi que j'ai l'honneur de vous le dire, Barbey d'Aurevilly fut arrêté, en 1870, au milieu de la place Clichy, comme espion prussien, par une multitude enragée qui voulait le mettre en pièces et il dut sa délivrance uniquement à l'héroïque sang- froid de deux gardes de Paris dont il ignora les noms que j'ai le chagrin de ne pouvoir livrer à la reconnaissance des admirateurs du grand romancier.

A celte époque, en effet, il n'avait pas écrit les Diaboliques, ni cette Histoire sans nom, qui ne fut « ni diabolique ni céleste, mais sans nom », même dans la langue de son auteur, la plus céleste et la plus diabolique de toutes les langues.

L'investissement allait commencer, et l'état de

siège, destiné à durer de |si longs mois, était alors dans l'effervescence de son début. La Ville, courroucée de savoir qu'on avait entrepris de la violer, ébranlait dans son agitation ses propres murs et faisait aux alentours gronder ses molosses.

La vie intellectuelle s'éteignait aux approches noires de la Commune et Barbey d'Aurevilly que vingt ans plus tard, un saltimbanque désopilateur s'obstinerait à placarder ridiculement du titre de Connétable, s'acheminait avec lenteur et mélancolie, à travers Paris en désarroi, de la rue Rousselet jusqu'aux BatignoUes, où l'attendait un simple dîner.

Car le Vésuve allemand n'ayant pas encore dévoré la verte banlieue, la coutume des dîners subsistait toujours, et les plus avisés ne prévoyaient pas les jeûnes et les abstinences piaculaires de l'interminable siège.

On a beaucoup parlé des toilettes de Barbey d'Aurevilly. L'excellente blague parisienne s'est fort exercée sur sa redingote et ses pantalons. D'abondantes chroniques ont raconté ses manchettes, ses cravates, ses chapeaux, sa limousine doublée de velours noir, et les contemporains, suffoqués de l'incontestable supériorité de son génie, ne lui pardonnèrent ni la peau ni la couture des gants perpétuels dont il préservait ses Mains des mains moites ou des abatis graisseux qui avaient cours parmi les littérateurs.

Au fond, pourtant, cette extravagance pré-

BARBEY d'aUREVILLY ESPION PRUSSIEN 63

tendue qui scandalisait en même temps la racaille plébiscitaire des petits bourgeois de son quartier et l'extrême Droite empanachée des législateurs de la Métaphore, ne dut pas déplaire aux « anges et ministres de la Grâce » dont parle Shakespeare, désignés assurément pour lui conférer, en tant que besoin, le plus ample de tous les pardons.

Les vêtements qu'il porta jusqu'à sa mort étaient façonnés, d'après ses indications précises, selon la mode observée par quelques dandies pendant une certaine minute qui s'écoula, je suppose, entre le troisième duel du capitaine d'Arpentigny et la mort du grand Balzac.

Et voilà tout. Il avait voulu fixer de la sorte,, pour lui seul sans doute, l'unique impression d'autrefois qui le consolât de vieillir.

Cette manière d'être et de paraître était, en somme, son refuge, sa muette protestation contre ce qu'il appelait la canaillerie de l'uniforme démocratique, et il fallait être admis en familier dans son humble gîte pour savoir l'extrême simplicité, la bonté d'enfant très bon, \ innocence ir.comparable de ce vieux lion des pauvres déserts qui savait si bien rugir à la face du mécréant ou de l'étranger.

J'ai dû rappeler son costume légendaire et les sottes facéties de boulevard qu'il excita, parce que telle fut la cause ou l'occasion du tumulte fou

dont cet admirable artiste faillit être la victime.

Les psychologues ont aussi mal expliqué que les puritains le sortilège de l'accoutrement. Il est certain que les imaginations rudimentaires perpétuellement dévolues à la magie blanche ou noire des simulacres humains, supposeront toujours quelque chose à^essentiel dans le phénomène banal de l'élégance. Serait-ce qu'elles y aperçoivent comme un sensible reflet de cette gloire sans épithète, « désirée par les collines », qui est aussi nécessaire aux hommes que la paix et la lumière ?...

Quoi qu'il en soit, la multitude se laisse émouvoir, comme les femmes ou comme les tigres, par tout personnage remarquablement vêtu. C'est l'ascendant proverbial du belluaire étincelant de paillon qui finit ordinairement par être mangé.

Barbey d'Aurevilly ne fut pas mangé, mais aucun homme, ce jour-là, ne fut plus près de l'horrible gueule.

Il était sur le point d'arriver au terme de son voyage et venait d'atteindre péniblement l'extrémité supérieure de la sourcilleuse rue de Glichy, lorsqu'une rôdeuse l'interpella.

— Joli garçon, voulez-vous monter chez moi?

Protocole incommutable. Qu'il se nomme Atys ou Polyphème, le client possil)le est toujours supposé divin. Monarchies et Républiques peuvent crouler sous des cieux qui pleurent, les effondrements et les cataclysmes n'y changeront rien.

L'amateur présumé des sales délices que ne paierait certes pas le poids en diamant des nébuleuses, ne pourra jamais s'empêcher d'être le plus ravissant des « bruns » ou des « blonds », jusqu'à la minute éventuelle qui doit marcher au-devant de la Face du Dernier Juge.

L'auteur de VEnsorcelée, plein de pitié pour cette prostitution misérable qui lui paraissait ressembler vraiment à la pureté des Séraphins, en comparaison de l'assourdissant putanat de la Fortune militaire dont l'Europe s'effarait depuis deux mois, allait passer fort tranquillement son chemin.

Mais la vagabonde obstinée ne le souffrit pas. Suivant le rite connu de ces prêtresses, elle e&saya de glisser sa main sous le bras du vieux poète, lui promettant, comme il convenait, d'être « bien aimable, bien gentille, et de ne pas lui prendre cher, etc. ».

Le dégoût et l'importunité furent au point que Barbey d'Aurevilly, incapable pourtant de brutalité, l'écarta d'une main ferme, en lui disant:

— Allons, ma belle, sacrebleu ! fichez-moi la paix. Je ne suis pas le marmiton qu'il vous faut.

Ces paroles qu'il ne put retenir étaient à peine proférées qu'il sentit l'énormité de l'imprudence.

Assurément, il aurait pu tomber sur une bonne gueuse placide accoutumée à solliciter d'un trentesixième passant le crachat onctueux qui fera couler le crapaud que le numéro trente-cinq lui fit avaler.

La féroce fortune voulut qu'il tombât précisé-

ment sur une de ces cantinières de l'insolence et du mécontentement infernal qui devinrent si volontiers, à la fin du terrible hiver, les entremetteuses de l'Incendie.

— De quoi? de quoi? hurla-t-elle de cette voix lente et rauque des infécondes brûlées d'alcool, — voix affreuse à décourager les saintes Milices et qu'on croit entendre venir des lieux souterrains, — marmiton! qu'y met-on? tontaine et ton-ton. C'est donc toi le fiston des vaches, qui dégueules sur les putains. Yoiià-t-y pas que je le dégoûte, ce vieux ponton. Oh ! là ! là ! Y faudrait p't'étre ben lui servir des duchesses sur une pelle à m..., à ce pané-là. Dis donc, hé ! muffe, tu serais pas l'ami des Prussmars, quéquefois, pour mépriser le pauv' monde, avec tes belles frusques de pas grand'chose et tes escarpins vernis. Combien qu'y t'ont payé, les salauds, pour te foutre des Parisiens, espèce de badingueusard? Hé ! va donc, vendu, sale Judas, espion prussien ! prussien ! prussien !

Mot terrible, en ce temps-là, que ce dernier mot ; plus à craindre qu'une volée de mitraille et qui produisit l'effet d'un tison dans une poudrière. Les vociférations crapuleuses de cette chamelle en délire emplissaient maintenant la rue, inondaient la place voisine, montaient jusqu'aux toits, faisaient tressaillir profondément le populo.

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Le Dragon des massacres imbéciles n'aurait pu choisir, d'ailleurs, un plus favorable instant, car la circonstance d'une vicissitude politique des plus graves, — admirablement oubliée depuis, — avait fait sortir de leurs demeures un très grand nombre de citoyens exaltés.

L'invariable jurisprudence des rétributions pénales exercées par la multitude pouvait-elle, en cette occasion, se démentir ? Sans que nul songeât à s'informer de quoi que ce fût, avant même qu'on eût eu le temps d'apercevoir le malheureux qu'une abominable salope accusait du plus exaspérant de tous les forfaits, — en une minute, cinq cents langues, cinq cents groins altérés, sans le savoir, du plus noble sang qui coulât en France, clamèrent la mort de cet inconnu qui vendait Paris aux envahisseurs.

Seul contre tous, pâle d'indignation, pâle de honte, pâle de mépris, pâle aussi, très probablement, de ce désir de la mort qui doit mordre au cœur certains hommes faits pour commander, quand l'universel beuglement de la Désobéissance les assiège, Barbey d'Aurevilly avait redressé sa taille et ne sentait plus de lassitude.

Cette hideuse façon de mourir n'était certes pas celle qu'il aurait choisie. N'importe, il s'agissait de l'accueillir le plus fermement qu'on poui-rait,

en se souvenant des grands Ancêtres Normands qu'on avait chantés et que toutes les vagues en fureur de l'Océan germanique n'intimidaient pas, quand ils s'embarquaient pour le déconfort du vieux Charlemagne.

Armé seulement de la cravache célèbre qu'il portait toujours comme un rajipel emblématique de ses pensées, crispant ses poings vigoureux encore, il allait, continuant sa route, au milieu de la clameur vile, à quelques pas de l'ignoble foule dont le grouillement augmentait à chaque seconde, et d'un pas si fier que les assassins hésitaient.

La canaille est une impératrice de Byzance qui n'aime pas qu'on se tienne debout devant elle et lorsque les chevaliers du Dix-Mille-contre-Un se précipitent sur le vaillant isolé qui les défie, c'est presque toujours l'irrésistible poussée delà masse arrière qui les détermine.

En cette circonstance, la provocante mise de Brummel était, à la fois, un motif de rage plus grande et quelque chose comme l'avertissement d'une résistance au désespoir qui pourrait coûter assez cher au premier agresseur assez audacieux pour porter sur lui ses pattes malpropres.

Se sentant perdu, sans secours à espérer d'aucune police régulière, le contempteur aristocratique de la [joi du Nombre n'ignorait pas que le premier coup serait immédiatement suivi de mille autres et que le moindre signe de faiblesse démusellerait aussitôt le chien populaire. Ayant, dès le

début, tout compris et tout deviné, il avait fait simplement et spontanément le sacrifice d'une existence que le spectacle uniforme des lâchetés ou des trahisons ne le disposait plus à chérir.

Et ma foi ! il s'en fallut de si peu que ce serait manquer de respect à la Mort que de prétendre chiffrer, même en clins d'yeux, l'infinitésimale durée de la nutation providentielle qui l'en préserva.

Soudain, comme il croyait voir dix mille bras levés sur lui, deux angéliques figures de bonnes bétes militaires apparurent à sa droite et à sa gauche, qui haranguaient impétueusement la foule. . — Monsieur, lui dit un de ces deux hommes, ne craignez rien. Marchez entre nous et laissezvous conduire au poste. C'est le seul moyen de vous sauver. Vous vous expliquerez avec le commissaire de police. Quand même vous seriez une canaille, nous vous défendrons, et si on veut votre peau, il faudra d'abord qu'on prenne la nôtre.

Trois minutes plus tard, l'un des plus grands artistes du siècle comparaissait en suspect devant un intérimaire du Néant qui faisait les fonctions de commissaire de police dans le quartier.

Ce gracieux magistrat, qui ne paraissait pas avoir pris le train littéraire le plus rapide, ignorait invinciblement le nom et la qualité de son captif, provisoirement traité par lui comme un criminel probable et qu'il ne consentit à relâcher que très tard, sous la bénévole caution d'un personnage olympien.

Ainsi finit cette aventure, dont l'importance anecdotique est peut-être contestable, mais que les vivants esprits, respectueux d'un si grand défunt, liront sans doute avec intérêt.

Très peu durent la connaître, car Barbey d'Aurevilly, je crois l'avoir dit, ne parlait jamais de 1870 et détestait qu'on en parlât. Exceptionnelle» ment, aux approches de ses derniers jours, j'eus l'honneur de recevoir quelques-unes de ses confidences, et je crois être le seul aujourd'hui, puisque, — à l'exception de l'octogénaire comte Roselly de Lorgnes, — tous ceux qu'il aima dans sa longue et forte vie sont couchés depuis quelque temps déjà sous la terre.

Un tel récit, dont la place était naturellement parmi les souvenirs ou les impressions que j'offre ici, exigeait une transcription très fidèle et je l'ai réalisée comme j'ai pu. Ah ! oui, sans doute, comme j'ai pu. Mais il aurait fallu l'entendre lui-même, le vieux Barbey, et surtout le voir, « sa poitrine de volcan soulevée, passant du pâle à un pâle plus profond, le front labouré de houles de rides, — comme la mer dans l'ouragan de sa colère, — les pupilles jaillissant de leur cornée, comme pour frapper ceux à qui il parlait, — deux balles flamboyantes ! Il fallait le voir haletant, palpitant^ l'haleine courte, la voix plus pathétique à mesure

(Jçlle se brisait davantage, l'ironie faisant trem-

bler Fécume sur ses lèvres, longtemps vibrantes après qu'il avait parlé ; plus sublime d'épuisement, après ces accès, que Talma dans Oreste, plus magnifiquement tué et cependant ne mourant pas, n'étant pas achevé par sa colère ; mais la reprenant le lendemain, une heure après, une minute après !... Et, en effet, n'importe à quel moment on touchât à de certaines cordes immortellement tendues en lui, il s'en échappait des résonances à renverser celui qui aurait eu l'imprudence de les effleurer )>.

Ce portrait d'un personnage des Diaboliques est si prodigieusement celui de leur auteur que. je n'ai pu résister, en finissant, au plaisir de citer une page aussi magnifique du plus français de nos Écrivains, dont le médecin des morts déclarait, en 1889, ignorer la profession, et qu'un soupçonneux magistrat, contemporain de l'état de siège, ne se consola, sans doute, que malaisément, d'avoir sauvé du dernier supplice.

Oo^o-

LES trois cents yeux du petit bourg de M... se dilatèrent pour mieux voir les deux officiers allemands précédés d'un porte-lanterne, se dirigeant vers la maison du curé.

Les Prussiens, attendus avec angoisse quelques jours plus tard seulement, venaient d'arriver. On les avait entendus de loin dans la nuit sonore. Une voix d'épouvante avait crié : — Voilà les Prussiens qui arrivent, et un quart d'heure plus tard, avi commandement de : Hait! un roulement de brosses de fusils qui avait fait trembler les vitres attestait leur présence odieuse.

Aucun acte hostile. Ces étrangers ne paraissaient pas empressés, comme partout ailleurs, de molester l'habitant. Immobiles et l'arme au pied, ils faisaient

en bas du village une ligne sombre, délimitant une masse plus sombre d'où sortaient des lueurs d'acier, des éternuements, une sorte de grande plainte sourde et confuse.

Nul « fourrier de la mort » , suivant l'expression de Corneille, ne s'était jeté en avant pour le désespoir du conseil municipal. Simplement, celui qui paraissait être le chef avait mis pied à terre et, suivi d'un seul de ses officiers, s'était fait conduire au Dresbytère.

M. l'abbé Courtemanche était le plus vieux curé de l'arrondissement. Rééditant à son insu un mot de Henri Heine dont il ne connut jamais le nom, il se disait volontiers le premier homme de son siècle, pour être né le l^"" janvier 1800; prétention contrariée, d'ailleurs, comme il arriva au poète allemand, par l'hostilité d'un instituteur voltairien qui lui reprochait, avec plus ou moins de raison, d'être, au contraire, l'un des derniers hommes du précédent siècle.

Ecclésiastique sans reproche ni couture et totalement dénué d'ambition, il avait tout fait, depuis trente ans, pour ne pas changer de place. L'autorité diocésaine, fort accommodée d'une si édifiante modestie de roseau sacerdotal, l'avait oublié soigneusement dans cette paroisse pauvre que ne briguait aucun confrère, et le pacifique bonhomme poussait ainsi des racines plus profonde»

à mesure que tombaient ses dents ou ses cheveux.

Mon Dieu! ce n'était peut-être pas un saint. Qui donc est saint dans le département de la Sarthe? Les descendants de la race guerrière des Cénomans autrefois vainqueurs de l'Italie sous Bellovèse et que le lieutenant de César et César luimême eurent tant de peine à dompter ne sont pas du tout un peuple facile à coiffer du nimbe. L'enthousiasme religieux ou simplement militaire n'est pas leur pente et l'abbé Courtemanche était Manceau, sinon Mamertin.

Digne prêtre au demeurant, charitable et sans orgueil, vigilant et assidu aux devoirs de son ministère, mais peu combustible.

Retiré dans sa très pauvre demeure, à peine plus grande que l'habitacle d'un colimaçon quand il ne vaquait pas à son troupeau, sa joie la plus vive consistait à classer amoureusement des coquillages fossiles de la période tertiaire, des schistes argileux ou micacés, des éclats de porphyre et des lamelles de feldspath, sans préjudice des simples cailloux et des minerais les plus humbles.

Il jouissait par là d'une solide réputation de géologue qui s'étendait jusqu'au chef-lieu du canton, et il avait eu la gloire d'être consulté plusieurs fois par l'Ingénieur des Ponts et Chaussées.

Toutefois cette innocente manie lui faisait oublier si peu son caractère, qu'un jour il avait vendu quelques pièces rares de sa collection, parmi lesquelles un merveilleux poudingue de quartz

hyalin violet, vulgairement nommé améthyste, trésor dont il était inexprimablement fier, — afin de réparer l'autel de la Vierge qui tombait en ruines, — sacrifice plus grand pour cet homme que n'eût été le don de sa propre vie et qui fut trouvé comique à l'Evêché.

Lorsque les redoutables étrangers se présentèrent, il pouvait être dix heures du soir, et le vingt-quatrième jour de décembre finissait. Quoique fort inquiet de l'imminente venue des Prussiens, le curé se disposait, en lisant le grand Office nocturne, à célébrer la messe de minuit dans son église encore disponible et miraculeusement préservée, jusqu'à ce jour, des marcassins de l'Invasion ou de la Défense nationale.

Il s'attendait aussi peu que possible à voir ces deux personnages entrer chez lui. Quand ils apparurent, son trouble fut immense et devint aussitôt une suée d'horreur. Pour le salut de son âme, il n'aurait pas été capable de proférer d'abord un seul mot.

Il était donc venu, ce moment terrible ! Que de prières pourtant il avait adressées à Dieu, depuis un mois, pour qu'il écartât le fléau de sa paroisse, en le suppliant, néanmoins, de lui conférer la grâce nécessaire pour endurer même le martyre, s'il était absolument inévitable de tomber entre les mains de ces hérétiques victorieux !

Maintenant, la nécessité de l'acceptation s'imposait. Rapidement, il évoqua tous les supplices inventés par la rage des sectaires, s'ef forçant d'évaluer, au petit bonheur, le degré de force qu'il lui faudrait pour les supporter avec constance...

Le respect delà vérité me force d'ajouter, hélas! qu'en cette grande tribulation, le pauvre pasteur ne pensa pas exclusivement à son troupeau, mais qu'il jeta des regards navrés, des regards pleins d'une désolation excessive, sur les richesses géologiques entassées autour de lui et qui deviendraient infailliblement la proie des barbares.

Cette dernière crainte était d'autant mieux fondée que les visiteurs, paralytiques et muets euxmêmes, laissaient paraître une stupéfaction qui pouvait passer, en effet, pour la convoitise la plus excitée.

Insolitement désemparés de leur arrogance, ils contemplaient, du seuil, ce petit vieillard au visage d'enfant, ce Deucalion ecclésiastique monstrueusement environné d'un si grand nombre de pierres qu'il n'en aurait pas fallu davantage, semblait-il, pour le renouvellement de la race humaine anéantie par les déluges ou les exterminations militaires.

A la fin, pourtant, le plus considérable des deux, un superbe colonel d'infanterie bavaroise, se décida :

— Monsieur le Curé, dit-il en très pur français, je veux croire que vous pardonnerez à des soldats en campagne ce que leur visite peut avoir d'indiscret. Mais j'étais informé que votre village, qui se trouve, pour l'instant du moins, en dehors des lignes d'opération, n'a été occupé, jusqu'à présent, par aucune troupe française ou allemande. J'en ai conclu que rien ne s'opposerait à la célébration de la messe de minuit dans votre paroisse. Je suis catholique et je vous amène un grand nombre de soldats qui le sont aussi. Il suffira d'ouvrir vos portes toutes grandes. Ceux qui ne pourront pas entrer vous apercevront de loin et ce sera une consolation pour des hommes condamnés peut-être à mourir demain. Je ne pense pas, monsieur le Curé, que vous ayez le droit de la refuser même à des ennemis de la France.

Ces paroles inouïes entrèrent dans l'âme du vieux Courtemanche, comme de la mitraille dans un caisson. Le règne minéral cessa, du coup, d'exister pour lui. Ce doux et timide ecclésiastique flamboya soudain comme un volcan.

— Oh! cria-t-il, dire la Messe, la sainte Messe de l'Emmanuel à des incendiaires, à des assassins d'enfants, à des Prussiens abominables! Pour quel Judas me prenez-vous donc, monsieur ? Vous êtes le maître, vous avez reçu le pouvoir de nuire aux enfants de Dieu, et je ne suis qu'un vieillard, le plus insignifiant et le plus faible de tous les curés du diocèse, mais vous ne me faites pas peui', en-

tendez-vous ? et tous vos soldats ne m'empêcheront pas de vous dire que c'est une honte de venir vous moquer d'un pauvre prêtre. Livrez -moi donc à vos bourreaux, j'y suis préparé. Je supporterai les plus cruels tourments, s'il est nécessaire, avec la grâce de Notre-Seigneur qui en a vu bien d'autres et qui saura fortifier son témoin.

Il suffoquait. Emporté même par son zèle d'holocauste, il eut, en effej, un geste de témoin qui détermina l'éboulement d'une masse considérable de petits moellons étiquetés avec amour, dont quelques-uns roulèrent jusqu'aux pieds du proconsul.

Celui-ci, demeuré fort impassible, recula tranquillement sa botte et reprit avec la même politesse :

— Monsieur le Curé, j'ai eu l'honneur de vous dire que je suis catholique. Je vous le dis encore, très sérieusement.

Il y eut un silence pendant lequel on vit remuer les lèvres du candide prêtre, foudroyé de cette révélation.

L'Allemand tira sa montre et continua sans changer de ton :

— Dix heures et demie. Je dois être à mon poste à quatre heures du matin. Je n'ai pas de temps à dissiper en paroles vaines. Veuillez donc faire préparer la cérémonie et vous préparer vous-même à entendre la confession de ceux d'entre nous qui parlent français et qui désirent communier cette nuit. En cas de refus, à minuit cinq ^ je donnerai V ordre d'incendier le village.,.

A l'heure précise de minuit, le curé, revêtu des ornements blancs de la Nativité de Jésus-Christ, montait à l'autel dans une gloire de luminaires, portes ouvertes, et le grand carillon de la Joie des Anges emplissant l'espace.

Pour la première fois, peut-être, depuis le commencement de l'invasion, les Allemands n'avaient maltraité personne. Ils avaient même décoré l'église, les trois ou quatre cents bougies dont s'étonnaient les humbles murailles, ayant été tirées de leurs sacs, et les cloches étaient sonnées par l'un d'eux, qu'on disait fils d'un maître de chapelle de la Franconie.

Ordre admirable et recueillement parfait dans ce troupeau de sanguinaires adorateurs. Les officiers au premier rang, sabre au clair, près de la table de communion, les deux premières compagnies en armes échelonnées et rangées le long de la nef, dans un alignement absolu, et le reste sur la place, à perte de vue, observant les mêmes rectangles.

Au milieu, un étroit sillon où s'apercevaient des formes rampantes et noires, quelques femmes, quelques enfants venus, en tremblant, prier le petit Sauveur pour la France et pour leur curé.

De temps en temps, un commandement bref, suivi d'un tressaillement d'acier qui allait se perdre au fond des ténèbres à l'extérieur.

Pas de cantiques. Aucun habitant du village n'en aurait trouvé la force, et le colonel avait heureusement accordé cette grâce inespérée qu'on ne chanterait pas en langue allemande.

Il avait bien fallu consentir à cette messe de minuit. Le malheureux abbé Gourtemanche subissait une violence effroyable, telle qu'il n'aurait jamais cru la pouvoir supporter sans en mourir.

Non seulement il avait le devoir de ne pas abandonner Jésus en sa Crèche et d'empêcher par tous les moyens permis l'extermination ou la ruine de son troupeau, mais encore et par-dessus tout, il n'avait pas le droit d'oublier que les Prussiens, mêmes furent, aussi bien que les autres hommes, rachetés du Sang de ce Nouveau-Né.

Le Vicaire du Christ sur sa Chaire cathédrale n'aurait pu, en pareil cas, les excommunier, et quand même toutes les plaies des cent mille morts pour la patrie seraient devenues autant de bouches vocifératrices contre eux, cet immense cri vers le ciel n'aurait pas été tout à fait assez pour couvrir le chuchotement d'un incendiaire ou d'un égorgeur de vieillards au tribunal de la Pénitence.

Il avait donc entendu la confession d'une vingtaine environ de ces cannibales agenouillés parmi les Gouttes infinim^ent adorables du Sang précieux de la Sueur divine.

Il les avait absous au Nom du Père, au Nom du Fils, au Nom de l'Esprit; il les avait réconciliés, bénis de la bénédiction qui désenchaîne et qui clarifie, de la toute-puissante Bénédiction sacerdotale qui courbe les Neuf Chœurs des Anges.

Pillage, incendie, massacres, viols, blasphèmes et profanations, il avait tout entendu, tout pardonné pendant une heure.

Ce n'était pas assez. Maintenant il fallait consacrer pour eux le Pain et le Vin, leur donner à manger le Corps de Dieu, l'effrayante Viande des martyrs qui les remplirait de forces neuves pour recommencer tout cela.

Il parut à cet humble serviteur de la Table sainte que tout croulait en lui et autour de lui dans la Maison lumineuse, quand il lui fallut prononcer devant toutes ces langues féroces le « Corpus » inébriateur de la Gratification Eucharistique : « Que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ garde ton âme. »

Ayant ainsi distribué ce que l'Église nomme le « Pharmaque d'immortalité », il eut à peine le pouvoir de remonter à l'autel pour les dernières Oraisons, — cependant que les cloches glorieuses lancées avec frénésie, les pesantes cloches de ce Noël des m.auvais vainqueurs, sanglotaient en haut, sur la campagne, dans l'exécrable silence des cieux.

AU fond de la salle, à gauche, lit numéro 27. Elle vous a demandé toute la nuit, mais je crois bien que la pauvre vieille n'a plus sa tête et nous serons bien étonnés, mon révérend père, si vous en tirez quelque chose. »

Sur cette encourageante parole de la sœur hospitalière, le franciscain de la Terre-Sainte se dirigea silencieusement vers le lit indiqué, sans paraître voir les exemplaires de douleur ou de décadence physique répartis dans les autres couches d'insomnie.

Arrivé au numéro 27 , il s'arrêta devant une forme inerte, une ruine de vieille femme, un haut-relief des Alhambras de la Misère et du Désespoir.

Rigide et les yeux fermés, comme un simulacre

d'épouvante sur la tombe d'un supplicié, on aurait eu quelque peine à la supposer viyante encore, celle créature évidemment saccagée par les démons, sans le mouvement régulier des mains occupées à lisser doucement les draps.

C'est terrible à voir, les mains des mourants. C'est en elles, semble-t-il, que se réfugie toute notre âme aux dernio'rs instants, pour que soit expressivement vérifiée l'implacable loi de donner sa vie. La plupart se crispent avec force, comme les mains des naufragés et de ceux qui ^tombent dans les gouffres. Quelques-unes se tordent convulsivement ou se ferment tout à fait. D'autres font le geste d'écarter, de repousser quelque chose. Enfin, on en a vu qui cherchaient à se joindre audessus de l'ombilic, organe respiratoire du corps astral^ selon les vieux Mages.

La ressource dernière pour être entendu d'un agonisant, c'est le contact ou l'imposition des mains sur les mains. Le franciscain le savait, et les yeux de la moribonde s'ouvrirent aussitôt qu'il eut accompli cet acte.

Quels yeux! Deux vitres gelées, derrière lesquelles éclaterait tout à coup un incendie. Car elles ne furent vagues et décolorées qu'une seconde, ces lazulites pâles de la mort qui devinrent immédiatement, à la vue du prêtre, les flamboyantes escarboucles de l'enfer.

— Vous m'avez fait appeler, madame. Me voici prêt à vous entendre, si vous êtes en état de parler.

Il y eut un silence plus que pénible, la malade fixant toujours l'étranger avec des yeux fous qui la faisaient ressembler à Fun de ces masques de cauchemar inventés par l'infâme génie de l'Extrême-Orient.

— Je vous en conjure, ma chère sœur, dit encore le religieux, ne vous affligez pas de ma présence. Je suis peu de chose, mais vous n'ignorez pas que j'ai le pouvoir de vous offrir de véritables consolations, et l'habit que je porte vous dit assez que j'appartiens à la famille des amis du Pauvre. Remettez-vous, je vous le demande au nom de Jésus agonisant, et parlez avec confiance.

L'horrible visage se détendit alors, les yeux sauvages s'adoucirent un peu, et la vieille, ramenant ses mains avec effort, les étala sur sa poitrine. C'étaient des mains de sexagénaire, misérables, épuisées, déformées par les étreintes du mal, mais non d'une femme élevée aux durs travaux, et qui avaient pu être belles. A l'annulaire delà gauche, se voyait un tout petit anneau d'or.

— J'ai pensé bien des fois, dit-elle en les regardant, qu'il aurait fallu les couper. Ce qu'elles ont fait, je ne l'ai jamais dit qu'à une seule personne etye ne sais pas si vous pourrez V entendre. Mais je vais mourir bientôt, Dieu merci! et je ne veux pas, du moins, que Celui qui me jugera puisse me reprocher d'avoir eu les lèvres fermées jusqu'à la fin. Je vous ai prié de venir, mon père, parce que vous êtes un de ceux qui gardent là-bas le

Saint Tombeau. J'ai pensé que vous m'écouteriez peut-être avec moins d'horreur que d'autres qui ne sont pas même capables de garder une étable à porcs et qui ne veulent jamais rien savoir de ce qui les dépasse. Je vais donc parler, non pas à vous, mais devant vous, en me figurant que je parle devant le Sépulcre de Jésus-Christ. Sans doute, je suis de celles qui ont le plus besoin qu'il soit mort. Ne m'interrompez pas, je vous prie. Il me reste peu de forces. Si vou^ ne trouvez dans mes paroles ni humilité, ni repentir, n'importe ! Ditesvous bien que le récit que je vais faire est, quand même, l'aveu le plus déchirant, l'effort le plus douloureux que puisse entreprendre une créature pour son pardon.

Le père avait peu compté sur ce discours que l'affreux aspect de la grabataire n'aurait pu lui faire prévoir. Il s'était attendu à une pauvresse quelconque et, tout à coup, il se trouvait en présence d'une âme d'exception, à l'entrée d'une caverne d'âme pleine de voix effrayantes, à la fois lumineuse et sombre comme les gouffres intermédiaires...

Étant un homme simple, il comprit que les formules d'usage fréquent ne pouvaient être, en cette occasion, d'aucun secours, et, prenant une chaise, il s'assit tranquillement auprès du lit pour mieux écouter.

— Celui qui m'a donné cet anneau, commença la vieille, en soulevant sa main gauche, est mort, il y a vingt ans, pendant la guerre, à Saint-Sigismond, dans le Loiret, le matin même de la bataille de Loigny, fusillé par les Bavarois de M. de Thann. Il avait avec lui deux de nos enfants, le plus jeune âgé seulement de dix-ne^^f ans, et ils furent exécutés avec leur père. On m'a raconté que ces démons assassinèrent d'abord les pauvres petits le plus cruellement qu'ils purent, en tirant dans les parties inférieures, pour que celui qui les avait engendrés les vit souffrir longtemps à ses pieds avant d'obtenir la mort pour lui-même.

Mais cela n'est rien, dit-elle, dans un rauquement qui ressemblait à un sanglot. Ces Allemands se vengeaient à leur manière. Mon mari était un homme de grand courage qui leur avait fait beaucoup de mal. Il avait sacrifié la moitié de notre fortune pour organiser une petite compagnie de tirailleurs qu'on appelait les Braconniers de Neuville et dont l'audace fut extraordinaire... Je n'ai jamais pv. savoir ce qu'étaient devenus les corps... Vous n'ignorez peut-être pas qu'il existe à Loigny, sous l'église, une crypte où l'on voit les ossements blanchis et rangés symétriquement de mille trentecinq soldats français. Plusieurs fois, j'ai fait ce pèlerinage, essayant de me persuader qu'on les

avait transportés là, mes chers morts, et j'ai prié pour eux aussi bien qu'une criminelle peut prier...

Écoutez maintenant. J'étais seule, un soir, avec notre dernier enfant, une jolie petite fille de dix ans, dans notre maison, sur la route de Châteaudun. Je ne savais rien encore, sinon que tout allait mal. L'ennemi arrivait de tous les côtés. Les voisins avaient pris la fuite... Plût à Dieu que j'en *^usse fait autant ! . . .

Je vis entrer chez moi, par la porte enfoncée, une vingtaine au moins de brutes féroces qui se mirent à piller immédiatement, hurlant pour que je leur donnasbv à boire et à manger. Je leur abandonnai tout, m'estimant heureuse de n'être pas maltraitée dans ma personne. Ce fut alors que l'un d'eux m'apprit en ricanant la mort de mon mari et de mes deux fils. Folle de désespoir, je me jetai sur cet homme et le mordis au visage si cruellement que j'eus les yeux remplis de son sang, et que j'eus l'air ainsi de pleurer son sang, son abominable sang!...

En cette minute s'accomplit ma destinée. Je fus assommée, piétinée, violée par tous ces bandits et jetée enfin presque mourante sur un tas de fumier devant la porte où je ne fus tirée d'un long évanouissement que par les cris surhumains de ma fille enfermée dans ma maison que dévorait l'incendie...

M'écoutez-vous attentivement, mon père ? demanda la malheureuse devenue plus sombre encore

et plus effrayante qu'auparavant. Ah ! il faut que vous m'écoutiez, je ne dis pas pour m'absoudre, mais pour être mon témoin. Car ces cris de ma pauvre petite fille que j'entendrai toute l'éternité, c'est mon trésor, voyez-vous, mon unique bien, le viatique de mon âme affreuse, quand elle se présentera devant Dieu qui demande à sa créature de tant souffrir ! . . .

Ah ! je me suis bien vengée, bien diaboliquement, bien épouvantablement vengée i... ajoutât-elle d'une voix si profonde que le franciscain trembla. J'espérais ainsi, paiennement, me délivrer de ces cris horribles. Mais je n'ai pa:. passé une minute, sachez-le, depuis vingt ans, sans les entendre et je les entendrai toujours... Car \ Innocence ne s'apaise pas... Ils me remplissent, ils m'environnent, et quand mon Juge me regardera, je les mettrai sur ma vieille poitrine comme une cuirasse de blancheur, je les lui offrirai de la main droite et de la main gauche, je les répandrai aux pieds de son trône et dans toutes les rues de son Ciel, qui deviendra peut-être, alors, une seconde Vallée de Larmes, en lui rappelant les cris de son propre Enfant crucifié qu'il ne voulut pas écouter!...

La Gorgone maternelle s'était dressée à demi pour prononcer ces paroles de démence qui retentissaient dans l'âme du prêtre comme une traduc-

tion en langue étrangère du sempiternel Désespoir.

Cette vieille dévastée lui paraissait une image de la passion humaine sans mesure, de la passion infinie qui ferait éclater le monde si beaucoup d'âmes en étaient capables.

Que dire à cette lamentatrice d'En Bas qui subsistait miraculeusement, depuis vingt années, de r Eucharistie de son deuil et qui communiait trois cents fois par jour avec les cris de son enfant brûlée vive ?

Nul espoir, d'ailleurs, de l'arrêter. On le sentait en regardant sa face, détruite ainsi qu'un champ d'alluvion labouré par les cyclones, calcinée par ces pleurs d'enfer qu'on dit capables de corroder les métaux, où s'arrondissaient, pour l'effroi du contemplateur, deux yeux de Moloch, deux écoutilles défoncées d'un navire en flammes. Et quand, parfois, un nuage pâle, une taie blafarde y flottait, l'espace d'une seconde, on croyait avoir l'impossible sensation de quelque chose de plus implacable encore... Il aurait fallu la grande Etrangleuse pour l'empêcher d'aller jusqu'au bout de cette étrange confession qui lui donnait peut-être, à son dernier jour, la bonne chimère de se rebaigner dans sa Vengeance.

— J'étais une femme solide, je vous en réponas, continua-t-elle, et, dans le pays, on m'appelait la grenadière. Après trois jours d'agonie dans les cendres de ma maison, je me mis en marche pour accomplir ma volonté. Ce que j'avais résolu, je le voulais, comme Dieu a voulu le monde.

Je suivis l'armée allemande pendant une semaine, dans la direction du Mans, et je traversai ses lignes. Je pus passer, non sans recevoir beaucoup d'injures, car je ressemblais à une mendiante et je devais avoir l'air d'une folle. Mais j'étais descendue si bas que rien, désormais, ne pouvait m'atteindre, et d'ailleurs je me sentais protégée par le Démon.

Enfin, j'arrivai chez une parente de mon mari qui possédait une espèce de château aux environs de la Ferté-Bernard, dans le département de la Sarthe. J'étais sûre d'y trouver un bon accueil et je savais surtout qu'il passerait par là beaucoup de Prussiens, puisque les quatre corps d'armée commandés par le prince Frédérick-Gharles se répandaient de ce côté de la France comme un torrent de cent vingt mille hommes.

A ce moment, je ne savais pas encore exactement ce que me conseillerait l'Esprit nouveau qui soufflait en moi ; mais, n'importe comment, il s'agissait de faire souffrir.

Je viens au fait, car je me sens tomber dans ] noir et je veux... je veux finir. J'obtins de m'util ser en qualité de garde-malade et de cuisiniè) dans cette maison riche où logeaient les officiel supérieurs.

Il y avait — oh ! je le verrai, celui-là, dans ] pourriture de mon cercueil ! — il y avait un gém ral-major d'une brigade de cavalerie hessoise, u grand vieillard extrêmement dur, qui passait poi fort habile et qui ne faisait jamais de grâce. - Encore! me disait-il, encore! MeJir! mehrï - Attendez, vous allez voir. Il avait un fils, un jo petit capitaine, ma foi f qui n'avait pas trente ani Celui-là était blessé et confié à mes soins ^ à m( bons soins. Son père, qui faisait bombarder h ambulances, ne venait pas le voir, ses camarade non plus, et il était bien à moi toute seule, dar une chambre éloignée. Il ne traîna pas longtemps. Je n'ai eu besoin d'aucune aide. Ces mains qi vous voyez ont suffi, et je n'ai pas ôté cet ai neau... Ensuite, j'ai porté le corps dans un ei droit de la cave où personne ne mettait jamais le pieds.

Mehr! mehr! gute franzôsische Kûche ! Ou mon père, pendant trois jours, il en a mangé, ] général ! Ah ! l'excellente cervelle de veau à ] poulette avec sel, poivre, muscade, champignons ( petits oignons que je lui ai préparée d'abord ( qu'il faisait fondre dans sa bouche en buvant d château-margaux ! Il en redemandait, le vieu

goinfre, mais je lui répondis que c'était l'unique veau que ses hommes n'eussent pas réquisitionné et qu'on l'avait tué tout exprès pour lui. Alors, n'est-ce pas ? il était bien juste qu'il eût aussi les côtelettes en papillottes et les fricandeaux à la chicorée. Il invita quelques officiers le lendemain. Je leur fis des escalopes, des rognons sautés, de la blanquette, des tendrons aux petits pois, de la galantine et du rôti. Mehrl... mehrl... Ces messieurs se régalèrent, il y en avait pour tout le monde, et les rats mangèrent le reste au fond de la cave. J'avais naturellement réservée le cœur, parce qu'il faut le faire mariner avant de le mettre sur le gril, et le père du joli petit capitaine de dragons dévora le cœur de son fils, le troisième jour.

Vous aurez beau me parler du Dieu tout-puissant, je le défierais bien de me donner dans son paradis une joie plus grande. Je crus que j'allais mourir de bonheur. Mais cela ne suffisait pas, comprenez-vous ? Il fallait parler.

— N'est-ce pas? lui dis-je, que c'est bon, les enfants grillés, mon général ?

Gomme il me regardait sans comprendre, étonné seulement de cette question familière, j'ajoutai :

— C'est le cœur de votre enfant que j'ai étranglé de mes deux mains, c'est son cœur que vous venez de manger, vieille canaille ! et c'est sa viande, sa carne ignoble que je vous ai servie hier et avanthier !

J'espérais bien qu'il allait me tuer. Il se mit ; rire doucement. . . , très doucement. . . , gute franzô sische Kûche! Ponne gouissine frentzèse!.. ses yeux s'éteignirent..., et le soir même on Fex pédiait dans un cercueil au fond de l'Allema gne...

— Est-ce tout ? demanda le franciscain dont le dents claquaient.

— Mon révérend, dit la religieuse qui s'étai approchée, ne voyez-vous pas que cette femme es morte depuis un quart d' heure ?

JAMAIS il n'en avait tant vu et tant ramassé. Toutes les routes du paj^s, de Courcyà Fayaux-Loges, de Bois-Commun à Combreux et de Bellegarde à Châteauneuf, en étaient remplies, sans parler des chemins ou allées sous bois dont cette partie de la grande forêt d'Orléans est sillonnée dans tous les sens.

Il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre, c'était la fortune. Malheureusement, l'offre dépassait de beaucoup la demande, les cultivateurs ou fermiers n'en voulant plus. Quelques-uns même vidaient leurs maisons sur des chariots de diverses formes et s'en allaient vers la Loire, poussant leur bétail devant eux. C'était donc la fin du monde.

Le pauvre bossu-bancroche Amable Têtart, dî Mouche-à-Gaca, n'y comprenait rien. Avant cett époque, il n'avait jamais entendu parler deguerre ou s'il en avait entendu parler, ce mot n'évoquai en lui aucune image, ne s'accointait en sa cei veile à aucune notion précise.

Il restait là avec tout son crottin sur les bras c'est-à-dire emmagasiné dans une espèce de hutt bracotmière où il avait élu domicile au creux d'u fourré et se demandait sérieusement s'il « n' avait pas de bon Dieu ». Mais il n'allait pas plu avant dans le blasphème et ne creusait pas c doute philosophique.

Une seule chose était claire pour lui, c'est qu jamais, de mémoire d'homme, il n'était passé tan de soldats, de voitures, de cavaliers, et qu'a lieu d'en vivre, ainsi qu'on eût pu le croire, i n'avait jamais tant crevé de faim. C'était mcm tout juste, ma foi ! si on ne le dévorait pas lui môme.

Comme il ne demeurait pas très loin d'une de routes principales, quelques maraudeurs s'étaien abattus chez lui, réclamant du « pain ». Il es vrai que la vue de sa marchandise et surtou l'aspect de sa personne les avaient puissammen découragés.

Un mois après ceux-là, il en était venu d'autre qui avaient des pointes sur leurs casques et qu parlaient un drôle de français. Alors, on entendai le canon nuit et jour, à peu près de tous les côtés

Ça devenait tout à fait inexplicable, d'autant plus que les nouveaux touristes, après avoir fait un feu de camp de toutes les planches de sa misérable baraque, l'avaient forcé de les suivre.

L'un d'eux, un grand vieux bougre à longue barbe et à lunettes, lui avait montré la gueule de son revolver, lui signifiant, sous peine de mort, d'avoir à leur servir de guide au milieu des bois.

Ces façons ne lui plaisaient guère, mais il n'était pas le plus fort, et puis, après tout, on lui donnait à manger régulièrement de la viande, de la vraie viande de boucherie, comme chez les bourgeois de Pithiviers, et cela le dédommageait amplement de tout.

Cette vie de Cocagne dura quelques jours, pendant lesquels Mouche-à-Caca, qui connaissait les moindres sentiers, dut être funeste à l'armée française et contrarier ses opérations ou ses plans d'une manière abominable.

Vers la fin du dixième jour, un frauc-tireur parisien qu'on était sur le point de fusiller, l'apercevant à trois pas, lui cria :

— C'est donc toi, espèce d'avorton, qui vends les soldats français ! Je t'invite à boire un verre de mon sang, tout à l'heure, quand tes bons amis m'auront assassiné. Tiens! Judas! pourriture! charogne !... Et il lui cracha à la figure.

Mouche-à-Caca s'essuya et ne répondit rien. Seulement, la nuit suivante, il sciait le cou de l'homme à barbe, volait son revolver, le détrous-

sait de sa montre et de son argent et s'évadait comme un reptile.

Il eût été difficile de préciser le travail qui s'accomplissait dans cette âme obscure. Né avant terme d'une fille publique de la plus abjecte catégorie, jetée à la fosse commune quelque temps après, il avait grandi par miracle, sous l'aile peu duvetée de la bienfaisance municipale de Pithiviers.

Rachitique et falot comme une ébauche de caricature, son intelligence répondait à la malfaçon de son déplorable corps. C'était un de ces pauvres miroirs onduleux et mal étamés qui déforment toutes les images. Il avait fallu renoncer à lui apprendre quoi que ce fût. Un de ses bienfaiteurs avait eu, fort heureusement, assez de génie pour comprendre que la moindre goutte de science pouvait faire chavirer un si frêle esquif déjà surchargé de la demi-douzaine d'opinions probables qui suffisent au fonctionnement régulier de la mécanique sociale.

En conséquence, on le dressa de bonne heure aux grosses besognes de la plus basse domesticité, et dès l'âge de dix ans, il gagna ce que l'on croyait être sa vie, en servant les palefreniers dans une auberge considérable, sise au bord de l'Œuf, où s'arrêtaient tous les rouliers de la Beauce ou du Gâtinais.

Les observateurs ont été frappés, dans tous les temps et dans tous les lieux, de l'étrange sympa thie des animaux nobles pour les êtres humains disgraciés. Les chevaux aimaient ce gnome dont se moquaient tous les polissons de la ville et qui n'eut jamais d'autres amis que ces bêtes pitoyables.

Il en prenait le soin le plus tendre, leur donnait des noms très doux, empruntés pour la plupart au règne végétal, quelquefois même avec une certaine poésie barbare, les reconnaissait de loin sur la route quand ils arrivaient d'Orléans ou de Montargis et les chevaux, à moitié fourbus, se hâtaient vers lui en hennissant.

Gela était si connu que les voituriers lui confiaient de préférence la tutelle de leurs herbivores. 11 en résulta pour lui de menus profits, mais surtout l'avantage inespéré de la succession du palefrenier de son écurie dont la mort fut très misérable.

Il avait alors vingt-cinq ans et il était plus hideux que jamais. Cette prospérité ne l'enfla point. Il demeura le fidèle compagnon de ses chevaux, l'hôte assidu de leur litière, ne sortant qu'avec eux, orgueilleusement juché sur l'un d'eux, lorsqu'il les menait par trois ou quatre à l'abreuvoir, à la grande satisfaction des employés de la souspréfecture qui allaient le voir passer en sortant de leurs bureaux.

Ainsi s'écoulait sa vie bienheureuse, lorsque

survint la catastrophe qui le fit déchoir. Un chai retier qui avait perdu ou croyait avoir perdu so argent, l'accusa. Son innocence fut prouvée. Mai l'accusateur qui avait retrouvé ses écus, eut bea retirer sa plainte, Mouche-à-Gaca ne put vaincr les défiances que sa prévention de quinze jour avait allumées. Il trouva sa place prise et s'en aile comblé de tristesse et revêtu d'ignominie, vers 1 belle forêt prochaine où quelques sages lui cor seillèrent de ramasser le crottin des êtres qu' avait aimés.

Il n'y avait pas à dire, elle était un peu chaud pour le fugitif, sa belle forêt pleine de Prussiens Mais l'ayant habitée cinq ou six ans, il en cor naissait admirablement les ressources et parvir à s'y cacher comme une belette en se nourrissai d'on ne sait quoi.

Le 28 novembre, une semaine après l'exterm: nation de l'homme à barbe, il se trouvait à 1 pointe extrême des bois, du côté de Saint-Mich( et de Batilly, Beaune-la-Rolande étant à sa droit et Pithiviers à sa gauche.

Il pouvait être huit heures du matin, lorsqu'u bruit grandiose éclata. C'était la bataille, à la dis tance d'une lieue à peine, sous un voile immen^; de fumée. Une artillerie puissante aboyait à 1 mort d'un peuple. La voix grondante des canon

LE RAMASSEUR DE CROTTIN iOl

et le craquement horrible des mitrailleuses s'entendirent toute la journée. Les feux de pelotons ne s'arrêtaient pas une seconde.

L'avorton se sentit soldat. Les paroles terribles du Parisien l'avaient transformé. Maintenant, il aurait voulu mourir en faisant quelque chose de magnifique pour cette France de tous les Français qui avait fait si peu pour lui.

Mais quoi? N'était-il pas le plus misérable et le plus faible des êtres ? Cependant il avait déjà pris la vie de cet étranger qui voulait faire de lui un petit Judas, et puisque, après tout, il ne s'agissait que de tuer, il tuerait aussi bien .qu'un autre en risquant de franc jeu sa vilaine peau.

Devant lui s'étendait un large espace libre et déboisé, délimité par la grande route départementale qui passe à Beaune en venant de Montargis. Quelques rares estafettes lancées à fond de train y apparaissaient un moment et c'était tout.

Instinctivement, il comprit que l'effort était concentré sur un point unique et qu'en attendant l'issue de la bataille, cette plaine était sûre et pouvait être franchie sans danger jusqu'à l'heure formidable où elle serait inondée de fuyards ou de victorieux.

D'ailleurs, c'est un phénomène d'hypnotisme très observé, que la surveillance périclite aux alentours d'un vrai combat décisif. On trinquerait avec un ennemi pour en obtenir des renseignements.

Il renonça donc à se cacher plus longtemps et, plein de résolution, alla se poster, quelques kilomètres plus loin, dans un amas de décombres à l'entrée du village de Barville, où s'embranche la voie de Nemours. En ce lieu de passage et non pas ailleurs, s'accomplirait son destin.

Celui de la France était fort amer. Le général de Polignac, victorieux jusqu'à midi, avait engagé l'affaire avec audace, ne doutant pas de l'arrivée du général des Pallières, commandant le 15'' corps en observation à vingt kilomètres à peine. L'inaction demeurée inexplicable de ce chef stérilisa l'immense effort de cette journée qui eût pu être, avec son concours, la victoire la plus brillante et la plus avantageuse.

Neuf heures du soir. Le ramasseur de crottin qui n'avait pas été dérangé et qui commençait à dormir d'épuisement, eut tout à coup le pressentiment d'une chose extraordinaire.

Le chemin s'emplissait de rumeurs profondes et de bruit de roues, comme si tous les chariots de la Bible étaient en marche. Il avança la tête et vit une interminable cohue de fantômes qui se hâtaient dans la direction de Pithiviers. C'étaient les masses prussiennes démantibulées à Beaunela- Rolande, qui s'en retournaient dans une indicible confusion vers leur généralissime.

LE RAMASSEUR DE CROTTi:^ 403

A ce momont-là, une faible partie du 15^ corps, quelques escadrons seulement de forces vives auraient suffi pour l'écrasement de cette racaille sur le parcours de trois lieues. Deux mille hommes en auraient sabré dix mille avec la désinvolture la plus ravissante.

Mouche-à-Caca le comprit instantanément. Mais comment faire ? Où l'aller chercher, cet insaisissable général, ce porte-tonnerre qui pouvait lancer le carreau d'un régiment de cavalerie sur la fripouiîleuse multitude ?

Il essaya tout d'abord de courir en sens inverse des fuyards. Mais ses pauvres guibolles de tortillon, surmenées déjà, le trahirent. Alors écumant, pleurant de rage, le désir de posséder un cheval quelconque le mordit au cœur. Un cheval ! ce qu'il avait aimé le plus au monde ! Tout le crottin de l'univers pour un cheval !

Ce ne fut pas long. Désarçonner un hussard malade en se suspendant à l'une de ses bottes, sauter à sa place, tourner bride et lancer la bete à fond de train, fut l'œuvre admirablement réus sie d'un instant très court.

Deux ou trois coups de fusils le saluèrent inutilement et sans conviction. Chacun avait assez à faire de sauver sa peau.

Arrivé aux avant -postes français :

— Qui vive?

— Ami.

— Y a pas d'ami, faut me donner le mot.

— Je veux parler tout de suite au général chei".

Mouche-à-Caca, ivre d'enthousiasme, commençait à devenir lumineux.

— Qui que t'es, toi, espèce de môme, pour parler au général ?

— J'ai une commission pour lui et ça presse dur.

— Une commission ! m..., alors.

— Y a pas de bon Dieu ! je te dis qu'y faut que je lui parle.

— Eh ! bien, écoute, mon gars, comme t'as l'air d'un innocent, je vais pas te foutre un pruneau tout de suite. Attends la ronde. Tu pourras faire ta commission à l'adjudant ou au lieutenant de service. Mais ne bouge pas de là, sans quoi je te démolis toi et ton carcan.

Il fallut attendre. Le brave monstre se serait mangé les entrailles et voyait danser toute la France autour de lui.

Enfin la ronde arriva.

— Qu'est-ce que c'est que cet oiseau-là ? L'oiseau fit entendre la réponse déjà faite à la

sentinelle.

L'officier eut un geste de lassitude et, sans prendre la peine de s'informer plus amplement, dit, sans amertume ni colère, avec l'accent de la tristesse la plus douloureuse :

— Tu t'adi esses mal, mon garçon. Le général en chef n'est pas ici. Ah non, il n'est pas ici et

LE RAMASSEUR DE CROTTIN 10c

nous l'attendons depuis ce matin, nous autres. Si tu as à lui parler, tu peux toujours filer du côté de Loury, en supposant que ton cheval veuille bien te porter jusque-là. Il y était encore avanthier, mais aujourd'hui...

L'écuyer des abreuvoirs était déjà loin. Loury ! Bon Dieu ! Une vingtaine de kilomètres sur un cheval dont il sentait sous lui la fatigue et qui était peut-être aux trois quarts crevé !

Le malheureux ne vit pas l'inutilité absolue de cette course folle. Il ne calcula pas que même, dans le cas d'un succès complet de sa démarche, les vingt kilomètres qu'il lui fallait avaler auparavant donneraient aux derniers traînards ennemis le temps d'arriver en lieu sûr. S'il avait été capable de cet effort de pensée, il eût certainement adopté la résolution désespérée de retourner se faire tuer par ces vaincus si bêtement épargnés, en déchargeant au moins sur eux les six balles prussiennes de son revolver.

Mais le pauvre diable aA^ait donné intellectuellement tout ce qu'il pouvait donner et, fidèle au programme qu'il avait conçu, il allait devant lui, furibond, dévorateur de l'espace...

Il pleurait maintenant sur le cou de son cheval, le suppliant, le conjurant, par les noms très doux d'autrefois, d'aller plus vite, encore plus vite et surtout de ne pas mourir.

Au septième kilomètre, avant même d'arriver aux premières maisons de Nancra}', la bête fou-

i06 SUEUR DE SANG

droyée roulait par terre et l'humble Mouche-à Caca, désormais ramasseur de crottin dans le pa radis, tête fendue et poitrine ouverte, exhalai son âme de héros obscur sous la grande Voi( Lactée.

Allemands de nature sont Tudes et de grossier entendement, si ce n'est à prendre leur prouffict, mais à ce sont-ils assez experts et habiics ; item moult convoiteux et plus que nulles autres gens, oncques ne tenant rien des choses qu'ils eussent promis :

telles gens \ aient pis que Sarrasin»

ni payens.

Froissart.

VINGT-CINQ novembre. Entrée des Prussiens dans la petite ville de S... Il est tard et déjà les habitants fatigués des deux nuits d'angoisse qui ont précédé, commencent à s'endormir, lorsque d'abominables cris se font entendre.

— Ouvrez portes ! éclairez fenêtres !

Et des hommes à cheval parcourent au galop les places et les rues, tandis que d'autres, la craie à la main, inscrivent sur la porte de chaque

maison le nombre d'hommes à loger et à nourrir.

En un instant, la ville est illuminée et sillonnée en tous sens par l'armée prussienne. Malheur aux portes qui tardent à s'ouvrir. Les serrures cèdent aux pesées, les vantaux sont enfoncés, les vitres brisées. Malheur aux couards ou aux imprudents qui ont abandonné leurs demeures sans tout emporter. Ils ne retrouveront plus à leur retour ni leurs draps, ni leurs chemises, ni leurs gilets de flanelle, ni leurs chaussettes, ni leurs pendules, ni ces œuvres d'un art abject dont s'enorgueillissaient leurs familles, ni les châles ou les bijoux de leurs femmes contaminées amplement, et c'est une question de savoir s'ils retrouveront même autre chose que leurs quatre murs noircis ou polychromes par les flammes.

Visite au conducteur des ponts et chaussées et visite à l'agent-voyer. Ces malheureux fonctionnaires chargés partout des travaux de défense routière, écopent naturellement les premiers. Les Allemands ne leur pardonnent pas le défoncement des belles routes nationales ou départementales, défoncement d'ailleurs imbécile, qui fut encore plus funeste à notre armée en déconfiture qu'elle ne retarda l'artillerie des envahisseurs.

Visite au percepteur. Celui-là est invariablement dévolu à un officier allemand, payeur du corps d'armée, qui vient lui intimer l'ordre de livrer sa caisse et ses livres de comptabilité. Quand la caisse est vide et les archives introu-

UN EPOUYA>'TABLE HUISSIER i09

vables, il n'est pas absolument impossible qu'on lui arrache la peau de la tête ou qu'on lui donne un lavement d'huile bouillante.

La danse du corps municipal commence aussitôt après. Un officier supérieur exécute la sonate pathétique des réquisitions ou contributions.

Tel est l'ordre banal observé pour la mise à sac de la malheureuse petite ville envahie le 25 novembre.

Trois mille kilos de viande, trois mille kilos de pain, trois mille kilos de café, mille litres d'eaude-vie, cinq mille kilos d'avoine et quatre cents mètres de drap, sans préjudice de sept cents paires de chaussures. Il s'agit de s'exécuter comme on pourra. Ce qui ne peut être fourni dans les vingtquatre heures est évalué en argent, et le conseil municipal dont les plus misérables chiens n'envieraient pas le décor, doit quêter par toute la ville, escorté d'une persuasive crapule armée jusqu'aux dents.

On devine ce que peut être le destin des boulangers, des bouchers, des épiciers et autres vendeurs de mangeaille

Pour ce qui est des habitants, cnacun, pauvre ou riche, est tenu de loger et de nourrir, dix, vingt et jusqu'à cinquante de ces arsouilles. Ils s'installent partout de la cave au faîte.

Beurre, pommes de terre, café, chocolat, sucre, vin, eau-de-vie, volailles, lapins et chats, tout leur est bon, rafle complète. L'Allemagne s'empiffre à crever.

l'JO SUEUR DE SANG

— Nous, maîtres ici, gueulent Bavarois et Mecklembourgeois, nous, maîtres ici, nous, maîtres partout.

Ils se couchent enfin comme des porcs, en attendant la trique de l'excitateur galonné qui les dessaoulera dans quelques heures.

Les agonisants même et les tout petits enfants sont forcés de céder leurs draps et leurs couvertures. Une femme de quatre-vingt-cinq ans râle et meurt en chemise, au pied de son lit où ronflent puissamment quatre sous-officiers.

Évaluation approximative. Soixante mille francs pour une nuit et pour une ville de deux mille âmes, sans parler des contributions de guerre à payer plus tard; les deux douzièmes de l'impôt direct, en conformité d'une circulaire de M. Jules Favre déclarant c< que la contribution échue appartient en droit à l'occupant » (!); le produit de l'impôt indirect, pendant la durée de l'occupation du canton qui devait se prolonger environ trois r^ois; enfin le très probable payement en argent do la valeur des objets requis et non fournis, si M. de Bismarck ne se montrait pas miséricordieux.

C'était à devenir enragé. Les bourgeois les plus consistants, les mieux incrustés, perdaient l'équilibre et les pauvres diables, entrevoyant que toul porterait à la fin sur eux, devenaient hagards.

Les Prussiens décampèrent à huit heures du matin, laissant leurs crottes, quelques maisons incendiées et brûlant encore, quelques habitants discourtois estropiés ou massacrés, soixante-dixsept femmes ou filles excessivement violées, et l'annonce délicieuse d'une seconde multitude qui n'attendait que leur départ pour les remplacer.

Il y avait alors dans la ville un huissier fameux répondant au nom d'Ovide Parfait. Cet officier ministériel, enrichi par de longues et inexpiables déprédations, avait été forcé de loger et de' remplir toute la nuit quarante hommes et trente chevaux.

On l'tivait attaché lui-même, plusieurs heures, dans l'écurie, pendant que sa vieille compagne d'iniquité — laide pourtant à épouvanter les boucs et les talamasques — subissait les derniers outrages et les charges multipliées de chacun de ses garnisaires dont la turpitude s'exalta jusqu'à inviter des camarades.

L'excès même de la rage du praticien dont la jalousie célèbre était une des curiosités du pays, le préserva de la mort sans gloire que ses imprécations forcenées eussent dû infailliblement lui attirer. Les soldats s'en amusèrent tant qu'ils purent et ce fut dans sa maison que se dilata le mieux la rate allemande.

Il est vrai qu'ils brisèrent tout avant de partir et de façon si complète qu'à l'exception de quelque; rares objets tout à fait insignifiants, il n'eût pa; été possible de trouver chez lui le moindre frag ment réparable d'un meuble ou d'un ustensile.

Lorsque les voisins attirés par ses hurlements le délivrèrent, il était coiffé d'un vaste pot d chambre qu'on avait eu soin d'emplir auparavant

Sa première action, digne assurément d'étr consignée dans l'histoire, fut d'aller au secour de sa femelle qui poussait au-dessus de lui d'inef fables gémissements.

L'horrible mégère déficelée, débâillonnée di torchon sale dont on avait étouffé ses cris, paru plus vivante que jamais. Outrée déjà d'un si gram nombre de fornications involontaires, tout son fie se répandit à. l'aspect du monceau de ruines qu son ménage était devenu, et il ne lui fut que tro] facile de livrer au démon de la vengeance l'âm^ ulcérée de son époux.

Quatre jours après, dans un château du voisi nage, le général d'infanterie de Manstein, com mandant le IX® corps, achevait un diner de roi en compagnie de son chef d'état-major Bronsan de Schellendorf et du général-lieutenant, baroi de Wrangel.

Ces messieurs, ivres de gloire et d'excellent

vins français, devisaient naturellement avec profondeur sur la sublimité des armées allemandes et le juste châtiment de la nation impie et vaniteuse qu'elles foulaient aux pieds.

La confortable demeure qu'ils honoraient ainsi de leur digestion, étant située sur une éminence, ils n'avaient, en plein jour, qu'à lever les yeux pour apercevoir la ville à deux lieues de là.

Mais la nuit était venue pendant le repas, une pudique nuit de France qui leur cachait le pays entier. Impossible de voira quatre pas devant soi. La fenêtre n'était plus qu'un large pan noir.

Tout à coup, une petite lueur blanche apparut au loin. Une petite lueur d'étoile en perdition sur les gouffres de la terre, qui devint une clarté vive et bientôt après, un luminaire puissant d'une éblouissante candeur, éclairant les toits des édifices, la campagne silencieuse, et faisant pâlir jusqu'aux bougies de table du festin.

— De tels exemples sont nécessaires, murmura Wrangel, supposant un de ces incendies prussiens, comme il en avait sans doute ordonné lui-même tani de fois, pour que la divine justice éclatât sur cette France réprouvée qui résistait à l'Évangile conquérant du glorieux roi.

Mais les autres ne répondirent pas. La couleui claire des nappes de flammes semblait agir péniblement sur ces grossiers Imaginatifs, incapables de concevoir une Providence qui n'habiterait pas un ciel noir ou un ciel de sang.

A la fin, le Général Commandant, devenu très blême, tendit une feuille de papier à ses deux convives.

— Je l'avoue, dit-il, j'ai cru à la lettre d'un fou. A cette heure, le mal est irréparable.

Voici quelle était la teneur du message :

« Monsieur le Général Commandant le IX® corps,

« Le 25 du présent mois, la ville de S..., désignée pour l'occupation, a été livrée au pillage et saccagée de fond en comble par vos soldats. Gela s'est accompli au mépris de toute justice et en violation du droit des gens, au préjudice grave d'une population inoffensive qui n'avait pas opposé la moindre résistance et qu'on ne saurait accuser d'aucune manifestation guerrière.

« Pour ma part, j'ai eu à loger et à nourrir quarante hommes et trente chevaux. J'ai dû me résigner à cette contribution exorbitante. Ma récompense, la voici :

« On a tout brisé chez moi, tout réduit en miettes et mon épouse, âgée de cinquante-trois ans, a été violée toute la nuit, non seulement par les bandits installés dans ma maison, mais par un grand nombre de leurs camarades répartis dans le voisinage, qu'ils ont eu Taudace de convier à leur criminelle orgie.

ce En conséquence ae ces îaits, monsieur le Général Commandant, j'ai résolu de punir et j'ai l'honneur de \oiis informer — le plus tard possible,

UN EPOUVA^'TABLE HUISSIER i 15

— que, ce soir même, je ferai mourir par le feu les nouveaux occupants de ma demeure, au nombre de quatre-vingts fixé et sollicité par moi-même ; ayant pris, subsidiairement et au préalal^le, les précautions les plus minutieuses pour qu'aucun d'eux ne puisse échapper à ma vengeance.

« J'ai cru devoir vous notifier mon dessein ^'^ore de tous les habitants de la ville sans exception^ pour qu'il soit bien entendu que mes concitoyens ne sauraient en être faits responsables sans iniquité. Je suis le seul coupable. Faites-moi prendre si vous le pouvez.

« Ovide Parfait, huissier.. »

Inespérément, il y avait eu deux jours d'intervalle entre le premier et le second cataclysme. L'effrayant huissier ne les avait pas perdus.

Pendant vingt-quatre heures, murs, cloisons, planchers et charpentes avaient mariné, pour ainsi dire, dans le pétrole et l'essence de térébenthine. Tout ce qui peut être imaginé de plus gras, de plus oléagineux, de plus inflammable, avait été fourré, I prodigué dans les moindres coins. Un amas de boules résineuses gisait sous chaque feuille de parquet décloué avec patience et recloué avec frénésie. La cave même avait été préparée pour devenir une fosse de flammes à la plus légère étincelle. Enfin une énorme futaille vide, montée au grenier,

avait été chargée de deux cents litres de naphte que le diabolique recors était parvenu à se procurer, pour qu'au moment de l'apothéose, toute la maison fut enveloppée d'une immense chasuble de l'eu.

Et l'horrible chose fut accomplie comme il l'annonçait au Commandant, accomplie sous les yeux de ce chef de guerre flagellé par le sentiment de son impuissance.

\J officier de justice avait, en effet si bien pris ses précautions, instrumenté avec tant de précision et de sagesse, qu'aucun des quatre-vingts hommes condamnés à être brûlés vivants, ne réussit è s'évader de la fournaise et qu'il ne fut pas même possible de recueillir le dernier souffle d'un calciné.

Tel fut le suprême exploit de cette admirable canaille d'huissier Parfait qui ne reparut jamais au milieu des hommes.

EDGAR PoË n'aurait pas été capable d'imaginer une plus sinistre maison. Les gens du pays n'y allaient pas volontiers, même en plein jour, et on regardait généralement comme une chose hardie de passer, le soir, sur la grande route, à l'en droit où commençait Tallée de ténèbres qui y conduisait.

C'était un ancien grabaioire monastique, bâti naguère dans la partie la plus silencieuse de la forêt par des Prémontrés ou des Cisterciens dont l'abbaye n'existait plus depuis deux siècles.

Ce lieu, respecté par l'industrie bûcheronne pendant des générations, était devenu aussi sombre que solitaire et l'antique infirmerie des religieux oubliés n'était plus qu'une ruine méchante, un

tabernacle de moisissure, de scolopendres et de frissons noirs.

Deux femmes seulement l'habitaient, une vieille d'aspect fort étrange qui ne s'en éloignait jamais et une sorte de fille, qaiescente comme un verbe hébreu, qu'il était impossible de faire causer et qu'on expédiait en hâte quand elle venait chercher ses provisions dans le bourg.

L'impression n'était pas, à proprement parler, le fantastique, mais une tristesse oppressante, énorme, inexplicable, qui tombait ainsi que tombe la pluie dans les mauvais rêves et qui pénétrait jusqu'aux os les plus folâtres séculiers du voisinage, lorsqu'ils s'approchaient de la maléfique demeure.

Nulle raison, d'ailleurs, d'accomplir une telle prouesse. Les recluses n'attendaient . et ne recevaient personne, subsistant d'on ne savait quels débris d'une ancienne aisance que le notaire leur comptait en gros écus, tous les trois mois, sans que ce pauvre trésor eût jamais excité la convoitise d'aucun garnement de la contrée.

Le cœur défaillait aux plus intrépides avant même d'arriver au seuil défendu seulement par un petit chien qui aboyait comme un grillon, par un vieux et large puits noir à fleur de sol dont la profondeur mystérieuse était légendaire, enfin par des millions de moustiques habituellement occupés à dévorer une chèvre somnambule qui saignait de tout son corps en essayant de bêler...

Avec cela les très vieux arbres sous lesquels il

fallait marcher un quart d'heure aggravaient telle ment la physionomie lugubre du lieu, qu'on en avait, dès lors, tout à fait assez et qu'on désirait beaucoup ne plus entendre ce petit chien, ne plus voir cette chèvre en sang et ne plus subir ces moucherons redoutables que la présence d'un marais voisin faisait pulluler.

On ne pouvait pas dire cependant que la Domerie — tel était le nom séculaire de l'habitation — eût été le théâtre d'un de ces crimes qui laissent un crépi d'horreur sur les murs et qui peuplent de larves et de phantasmes l'air ambiant.

Tout le monde connaissait l'histoire peu tragique du défunt qui avait possédé « l'immeuble et ses dépendances », suivant l'expression du notaire, et nul n'ignorait que les occupantes actuelles, insoupçonnables assurément de tout forfait, n'étaient autres que sa veuve et sa fille d'adoption.

Seulement, ce défunt avait été un homme si effrayant pour le pays que sa mort même ne put rassurer personne et que les survivantes héritèrent de la crainte répandue tout autour de lui.

Crainte peu justifiée, car ce personnage, quelque bizarre qu'il fût, n'avait jamais été nuisible ni offensant. C'était même un voisin très doux, incapable de litige et toujours prêt à céder son droit. On en avait abusé, d'ailleurs.

Mais il promenait dans la campagne une si Farouche mélancolie et une si terrible peinture, qu'il épouvantait jusqu'aux animaux.

Il peignait, en effet, du matin au soir, avec un acharnement incroyable. Son chevalet semblait être à la fois partout. Les troupeaux, les arbres, les fleurs, les effets de ciel, les impressions de tout genre se multipliaient sur de brèves toiles que dévorait instantanément son pinceau. Il appartenait à la grande école des Ratés et des Dératés de l'Art qui galopent, jusqu'à l'éternelle mort, dans le circulus des imitations ou des pastiches. Il aurait pu en être le chef.

Ce malheureux nommé Poussin et même Nicolas Poussin, par une effarante ironie du sort, était un raté conscient, séditieux et invincible. Il était raté comme on est cocu, quand on manque de résignation. Il allait donc s'exaspérarit dans son impuissance et devint bientôt une sorte de prodige. Autrefois,- élève décourageant d'une ganache illustre, l'outrance poncive de ses productions huileuses dépassa toute conjecture.

Toujours doux aux autres, mais inexorable pour lui-même, et se taxant à dix mille œuvres, il exécuta, vingt ans, les « trois règnes » sous des ciels qui ne connurent aucune pitié. Les campagnards ne voyaient que lui sur les chemins, au bord des champs, au fond des bois.

Impatient d'écraser les Millet, les Théodore Rousseau, les Corot, les Diaz et toute la séquelle

' LA MAISON DU DIABLE 12i

I romantique dont les seuls noms lui paraissaii*nt 'i d'orduriers blasphèmes, il extermina la couleur, il proscrivit la ligne, abreuva d'ignominie le contour, destitua les plans et les arrière-plans, mit aux abois la perspective, traqua les ombres et la lumière. Enfin il mourut complètement fou, ayant à peu près dissipé son modeste patrimoine en frais de cadres et d'envois de ses innombrables toiles à toutes les expositions de l'Europe.

La vraie folie parait être ce qui agit le plus fortement sur l'imagination populaire dans le sens de l'inquiétude ou de la terreur. Un instinct très sûr avertit ces âmes d'enfants de la déception divine supposée par le naufrage d'une Intelligence, et Ténormité d'un pareil désastre est profondément sentie par des êtres simples que n'a pas oblitérés la science imbécile des démonstrateurs. Epreuve surnaturelle ou châtiment rigoureux de quelque attentat, cette incomparable misère les trouble et la contagion surtout leur paraît à craindre. Ainsi pouvaient s'expliquer l'effroi bizarre, l'éloignement superstitieux d'une population religieuse encore, aux confins de cette funeste forêt du Maine où Charles VI perdit la raison.

Vers la fin, il suffisait à l'inoffensif Poussin d'apparaître pour que tout le monde prît la fuite, et après qu'on l'eut enterré sans aucune pompe glorieuse dans l'aimable cimetière, les deux êtres aux trois quarts détruits dont sa démence avait si longtemps crevé le cœur, assumèrent d'autant

mieux cette espèce de réprobation qu'on supposait leur demeure infectée de l'abominable mal qui avait dû pénétrer jusqu'aux vieilles pierres.

Voici, maintenant, — tel, du moins, que me le racontèrent les paysans — l'événement horriblement simple qui s'accomplit en cet endroit.

Trois uhlans, sans doute chargés d'observer ce coin de forêt, arrivèrent le soir d'un des derniers jours de janvier, à la porte de la Domerie.

L'un deux ayant failli tomber avec son cheval dans l'étrange puits sans margelle béant à quelques pas du seuil, les estafiers, jusqu'alors imperméables à l'influence du lieu, parurent s'assombrir et regardant autour d'eux avec inquiétude, se consultèrent.

A la fin, le plus intrépide, haussant les épaules, mit pied à terre et, s'armant de son revolver, frappa violemment à coups de bottes. Presque aussitôt, la vieille femme apparut, encadrée de noir, éclairée vaguement par le crépuscule. Dans le même instant, le petit chien s'élançait en jappant de sa voix d'insecte. L'arrivant déjà énervé, beaucoup plus qu'il ne convenait à un fier soldat, l'envoya rouler à moitié crevé, le long du mur.

La vieille, impassible, alla ramasser le pauvre être gémissant et introduisit les étrangers, à la lueur d'une bougie apportée par sa compagne. Elle n'avait pas répondu un seul mot à leurs insolentes

apostrophes, en exécrable français d'ailleurs, à peu près inintelligible — se bornant à les regarder comme on regarde du bétail, et les fixant de ses yeux éteints où semblaient avoir coulé les larmes d'un monde.

Aidée de sa fille aussi impénétrable qu'elle-même, elle leur donnait silencieusement à manger et à boire, sans qu'interrogations ni injures eussent le pouvoir de lui arracher un monosyllabe.

Ils ne connurent jamais le son de sa voix.

La salle du festin, beaucoup plus grande que n'aurait pu le faire supposer l'apparence extérieure de la maison, était décorée, du haut en bas de ses quatre murs, d'un nombre infini de petits taîbleaux effroyables où la nature était outragée d'une manière qu'aurait seul pu qualifier le démon qui les inspira.

Au centre de ces horreurs s'étalait une horreur plus forte, plus glaçante, plus funèbre encore que toutes les autres. C'était le seul tableau du peintre mort où le poncif abominable de sa damnation eût réussi à se mettre en équilibre avec le caractère précis et particulier de sa folie.

Sous la lumière jaune d'une grosse lampe, deux femmes horribles se regardaient en pleurant... Rien de plus. Mais Ténergie d'obsession de cette croûte satanique aurait pu décourager Dante.

L'assurance brutale des militaires dimimia... Sans qu'ils s'en aperçussent, peut-être, leurs voix baissèrent, baissèrent toujours de plus e:i plus,

devinrent un murmure, un chuchotement presqi inaudible, et enfin quelque chose d'inférieur i silence même.

Tout à coup, l'un d'eux se dressant :

— Camarades, cria-t-il dans son infâme langi de Prussien, foutons le camp, c'est ici la maisc du diable ! . . .

On entendit alors un fracas de sauve-qui-peu la porte fut ouverte, arrachée avec violence, et h trois hommes affolés, tremblants, hurlants, sangl tants, suffoqués et perdus d'effroi, se précipit rent en avant...

Après la mort delà plus jeune Poussin qui arri^ dix ans plus tard, la succession étant tombée ( déshérence, l'ingénieur de l'Etat fit sonder le pui extraordinaire dont parlait toute la contrée.

On y trouva les os et le fourniment pourri ( SOIXANTE-DEUX soldats allemands.

MES petits cochons, gueula Proserpine, le sergent-major de la 2% vous savez qu'on va rigoler cette nuit. Il paraît qu'ils sont quarante mangeurs.(i^ choucroute dans une maison pas bien loin d'ici. C'est un chemineau qui est venu le dire au commandant. On va leur faire un bout de visite passé minuit. C'est le lieutenant qui conduira le cotillon. Moi, j'ai dit que je trouverais bien une soixantaine de lapins de bonne volonté. On ne force personne. Ceux qui ont la chiasse sont même priés de ne pas venir. Dis donc, hé ! Polaque, tâche d'inviter tes demoiselles. »

Ce Polaque était un volontaire polonais, à peine capable de proférer quelques sons intelligibles, quand il ne parlait pas aux quatre flibustiers de

i26 SUEUR DE SANG

sa natioQ dont il paraissait être le chef et qu: s'étaient engagés avec lui.

On savait peu de chose de ces aventuriers l mines féroces dont personne dans le bataillon n( pouvait entendre la langue. Ils étaient venus offrii leurs services, en justifiant de leur nationalité et sur l'heure, on les avait incorporés et armés sanî en demander plus long, l'époque n'étant pas au^ certificats.

Leurs noms barbares inscrits régulièrement ai rôle avaient beau être vociférés à chaque appel aucun homme n'avait pu les retenir et tout le mond< se bornait à les désigner sous le nom générique d( polaques impliquant, d'ailleurs, en même temp! qu'une bravoure légendaire, les instincts de sou lographie et de pendardise qui font impression su] le soldat.

Leur chef seul jouissait d'une épithète. On l'appelait le grand Polaque, à cause de sa taille vrai ment extraordinaire. Mais il eût été peu facile d( trouver un malotru plus hétéroclite et plus malgra cieux.

Son aspect évoquait l'idée de quelque araigné* monstrueuse, toute en pattes velues et gigan tesques. Ses mains descendaient si bas qu'il aurai pu, croyait-on, ramasser des pierres sans s( courber, et il était si drôlement bâti et configun que ses moindres gestes ressemblaient à des exer cices de dislocation.

Sur le tréteau d'un saltimbanque, il eût sam

doute aisément Jésopilé le populaire, mais, ici, la robustesse exceptionnelle de ses grands membres était connue, quelques-uns ayant éprouvé, dans les premiers jours, qu'il avait la claque aussi assommante que facile, et les plus malins renfonçaient avec prudence la faribole en leurs gésiers. Cette espèce de chef de clan qui ne parlait pas le français, mais le comprenait fort bien, s'inclina en manière d'assentiment, et s'éloigna pour aviser de l'aubaine ses compatriotes dont la joie fut aussitôt manifeste.

Ces aventuriers, heureux de l'annonce d'un cassecou, faisaient évidemment la guerre en vrais Slaves qu'ils étaient, pour le seul plaisir, à plusieurs miliJ liards de lieues de tout préjugé politique ou patriotique. L'imagination pouvait voir en eux les tziganes du chambardement et du massacre...

Le sergent-major n'eut pas trop de peine à rassembler son contingent de lascars. Il prit simplement la fine fleur de la troupe, étant le doyen des sous-officiers du bataillon, pleinement accrédité par le commandant qui savait que nul ne serait aussi capable de conditionner le bouquet de chenapans intrépides qu'il lui fallait pour son coup de main.

Personnellement, Proserpine était un vieux brave tranquille, qui avait longtemps servi en

Afrique, et ne possédait de remarquable que se nom mythologique.

Retraité depuis dix ans dans un village d'Eure-e Loir, il avait repris le service aussitôt après Seds et s'était déjà signalé dans plusieurs affaires. Ma il n'était, en somme, rien de plus que le chef suba terne mentionné dans toutes les légendes mil taires, dont le rôle banal et surnaturel consiste faire entrer l'âme sanglotante ou furibonde de patrie dans les brutes qu'il commande — et mourir ensuite, s'il le faut, sans indignation ; gémissements, dans les pitoyables bras des Gap taines invisibles...

Le départ eut lieu vers une heure du matin, la lueur passablement sinistre d'une lune décl nante sur le point de disparaître. Le froid était vif le silence profond dans la campagne. Toutes lespr cautions avaient été prises pour que le défilé ne troi blàt pas le léger sommeil des lutins de l'Inquiétud

La distance était faible, d'ailleurs, six kilomètr( à peine. On était sûr de tomber sur les Alleman( vers deux heures. On les trouverait endormis poi la plupart et on les éveillerait gentiment à couj de baïonnettes.

Proserpine et le lieutenant marchaient les pr miers, immédiatement suivis des cinq Polonai choisissant avec soin les endroits les plus on breux, les contrebas et les plis du sol pour y faii passer leur monde, préoccupés avant tout de n'êt] pas aperçus.

A la fin du premier quart d'heure, le rougeâtre fragment de lune qui les impatientait était au moment de tomber sous l'horizon, lorsqu'un petit corps blanc passa brusquement à deux pas en avant du sergent-major, coupant le sentier de gauche à droite et s'évanouit dans un fourré.

Proserpine remarqua que les étrangers se signaient avec dévotion, ce qui pouvait étonner de la part de tels forbans, mais il se souvint aussitôt de la singulière croyance orientale qui veut qu'en de pareilles expéditions, la rencontre subite d'un lièvre soit un présage d'insuccès fatal.

Au même instant, le petit souffle noir qui passe au-dessus des champs lorsque la lune se couche — comme si cet astre, glissant, tirait un rideau sur la terre — vint geler la face des soixante noctambules.

Il sembla, dès lors, qu'une tristesse pénétrante flottait au-dessus de ces marcheurs. Toutefois, le geste pieux des Polaques n'avait rien modifié de leur attitude. Ils étaient toujours énigmatiques et résolus, ayant visiblement sacrifié leur peau depuis très longtemps.

Halte ! Le mot chuchoté saute silencieusement d'homme à homme, jusqu'au dernier.

On vient de marcher une demi-heure encore. Le but doit être proche, que diable ! Proserpine qui

ne connaît pas le pa^^^s et qui se défie de ses viem yeux, a même cru voir une lumière. Mais c'est ui symptôme plus grave qui arrête la petite colonne

Quelques oiseaux qui devraient être profondé ment endormis se sont envolés en piaulant d'ui sombre massif de jeunes sapins et de broussailles à la distance de cinquante pas environ, et ce n'es certainement pas la très sourde approche des arri vants qui a pu les effrayer.

ïl est absolument nécessaire de sonder ce coii ténébreux avant de pousser plus loin. Car enfin, oi ne s'est mis en marche, après tout, que sur le rap port d'un vagabond, et le commandant a prescri la plus excessive prudence.

Spontanément, le grand Polaque se détermine refusant môme d'être accompagné do ses quatre ami frémissants. Dédaigneux de toute précaution, un demi-douzaine d'enjambées le portent jusqu'ai taillis suspect.

Quelques secondes s'écoulent, puis un cri bre d'agonisant et le bruit des pas de deux ou troi hommes en fuite. Le grand Polaque reparaît, traî nant le cadavre d'un chasseur saxon qui cherchai à l'étrangler dans l'obscurité et dont il vient d broyer la colonne vertébrale en le ceinturant d ses terribles pattes de crabe. Les autres ont décamp sans décharger leurs fusils, n'étant venus que pou observer, et se replient sans aucun doute pour don ner l'alarme.

A partir de ce moment, les minutes devenaien

aussi précieuses que les plus rares trésors. Il fallait nécessairement ou retourner en arrière, ce qui n'entrait dans la pensée d'aucun de ces braves, ou prendre l'offensive avec impétuosité. Quelques-uns y laisseraient très certainement leur carcasse, mais au fond, cela leur allait mieux que d'éventrer des gens endormis.

Sur un commandement de roffieier, toute la bande s'élança donc, baïonnette au vent, dans la direction présumée du gîte prussien.

Ici, je l'avoue, l'horreur est assez copieuse. Les quarante Allemands signalés pouvaient être environ cinq ou six cents. Une fois de plus on avait donné dans le piège vulgaire du faux patriote espion que les bons Germains employèrent si souvent avec succès.

Quelques minutes après, les soixante volontaires enveloppés de toutes parts, hébétés par la surprise d'apercevoir autour d'eux un si grand nombre de soldats et ne recevant aucun ordre de tirer sur des ennemis qui ne tiraient pas euxmêmes, virent arriver un officier supérieur accompagné d'un porte-flambeau qui s'adressa tout de suite au lieutenant.

— Monsieur, vous êtes un contre dix, l'honneur est sauf et vous pouvez vous rendre sans honte. Pourquoi condamner à mort de si braves gens ?

Il y eut un moment d'énorme stupeur. C'était donc pour cela qu'on était venu ! Le lieutenant peu héroïque sans doute, alarmé de l'imminence d'un massacre inutile, subjugué peut-être aussi par le ton tranchant de ce victorieux, ne vit pas immédiatement la réponse qu'il y avait à faire.

Le grand Polaque répondit pour lui. Une gifle surhumaine paraissant emplir le ciel d'Orient en Occident s'abattit sur la face du chef prussien démantibulé du coup.

Ce fut le signal d'une fusillade enragée qui faucha, dans une seconde, le lieutenant, le sergentmajor et un bon tiers de leur effectif. Les Polaques, miraculeusement préservés, s'élancèrent alors dans la masse allemande, entraînant les autres par leurs cris sauvages.

Et ce fut la grande fête, le joyeux jubilé du sang pour ces exilés devenus comme la tempête et qui s'estimaient peut-être autant que des Jageîlons.

Quelque incroyable que cela puisse paraître, il ne fallut pas moins d'une heure pour les tuer, ces tueurs effrayants qui ne s'arrêtaient pas d'égorger et, lorsque tous les autres étant morts, le grand Polaque n'ayant plus de bras, plus de visage, plus de voix et percé de cinquante coups dut expirer à son tour, les Prussiens, inimaginablement décimés, eurent peur !

MJosÉPHiN Prosper Digital, autrefois connu « sous le nom de Papa Joséphin^ est, sans contredit, le plus honorable des prébendiers de la prostitution réglementaire. A son début, tenancier d'une des plus humbles maisons de Grenelle, il s'éleva peu à peu comme le palmier qui symbolise, dans les Ecritures, la prospérité du juste.

En moins de dix ans, il devint propriétadre, au centre de Paris, d'un établissement renommé dans le monde entier. Aujourd'hui, son nom remplit les orifices de la gloire. L'Assistance publique honore en lui un de ses plus illustres munificents, et la Préfecture de police n'a pas assez d'or moulu pour inscrire le nom de cet admirable serviteur dans les diptyques des commissariats.

Depuis longtemps affranchi des grosses besognes, il s'arrondit au milieu des auréoles, en formant de nombreux disciples dans les succursales multipliées du Lupanar Métropolitain dont il est le fondateur.

L'éloge de ce lieu de délices n'est plus à faire. Tous les organes, toutes les trompes, tous les tubes et tous les placards l'ont divulgué. L'assentiment universel des visiteurs de l'Exposition le consacra.

De fait, c'est l'unique endroit des hémisphères où se puisse trouver une simili-contrefaçon garantie des béatitudes plausibles espérées par tous les ruffians.

On s'épuiserait à décrire les enfilades somptueuses des petits et des grands salons de ce caravansérail protot^^pique, l'éclairage lunaire des massifs de nudités disposées avec génie dans les vastes hémicycles, le choix merveilleux, presque infini, des instruments de consolation et le fonctionnement infaillible de chacun d'eux.

Enfin, on serait à bout de salive ou d'encre avant d'avoir pu décerner une congruente apothéose au marlou génial qui sut annexer furtivement à son emporium^ pour la révigoration et le bon plaisir de quelques vieillards genevois ou anglo-saxons, les Catacombes de la Pudeur,

M. Joséphin n'en est pas plus fier. Ami des lois, ami de la religion et du pouvoir, ami des notaires et de la propriété, mais plus particuliè-

rement ami de tout le monde, excepté des malheureux, il condescend à souffrir que d'innombrables individus trempent quotidiennement leurs mains dans les siennes, et ce n'est pas sans une certaine noblesse de fils de ses propres œuvres que parfois, il narre ses commencements amers.

— Ah î ce n'était pas toujours drôle, mes enfants, quand on travaillait dans le soldat. Il fallait mettre la main à la pâte et payer souvent de sa personne. Heureusement que ma chère sainte femme, aujourd'hui défunte, était là pour me seconder. En voilà une qui doit avoir une belle couronne dans le ciel ! etc.

Comme il passe pour avoir le billet de vingt- cinq assez facile, on l'écoute naturellement avec respect.

A la longue, il est devenu spirite, puis occultiste, et, depuis quelque temps, il nage dans l'ésotérisme le plus abondant. Son premier initiateur, un mage chaldéen de la langue d'oc, en profita pour lui soutirer d'assez fortes sommes qui représentaient, ô Seigneur! combien de soupirs ?

Cette expérience douloureuse, loin de le calmer, paraît avoir enflammé son zèle, car il sait le moyen d'égarer la vigilance des dragons du haut grimoire et, moins que jamais, il désespère d'arriver à la captation de la Clavicule et de quelques autres arcanes.

Voici maintenant l'origine vraie de l'opulence de cette crapule. Je transcris de mémoire le récit d'un pauvre diable qui le reconnut un jour, dans

la rue, après quinze ans. Il ne l'avait pourtant vu qu'une seule fois, à la clarté d'une lanterne, mais en de telles circonstances que depuis lors, il n'avait jamais cessé de le voir dans sa veille ou dans son sommeil, et que, le rencontrant tout à coup au milieu des êtres vivants, il s'évanouil d'horreur.

— Vous ne savez pas ce que c*est qu'un chamj de bataille, la nuit, quand les bourgeois dormen dans leurs lits. C'est une chose, monsieur, don le Dante n'a point parlé.

Eh! bien, écoutez. On s'était battu toute la jour née, et j'étais resté dans le tas des demi-morts Quand je dis le tas, je ne suis pas tout à fai exact. Les choses ne se passent point, en réalité comme dans les tableaux de batailles. Ce serai une erreur de croire qu'on trouve les malheureux bougres entassés les uns sur les autres, accumu lés et enchevêtrés d'une manière esthétique, éta lant des blessures extrêmement nobles pour h saisissement des dames en toilettes fraîches qu se reculent pour mieux voir l'ensemble à traver! un binocle d'or.

La vérité vraie, c'est qu'il y a presque toujour! un intervalle de plusieurs mètres entre chaqui corps, même sur les points où le combat a été h plus meurtrier, et ce n'est que dans des cas for

exceptionnels, tels que l'assaut d'un étroit ravin, SOUS le feu de puissantes batteries, que les cadavres s'amoncellent.

Pour ce qui est des blessures, je ne puis vous dire que ceci. Le peintre assez audacieux pour être exact passerait pour une brute immonde et serait infailliblement accusé, même par les soldats, de manquer de patriotisme.

Bref, j'avais roulé par terre au milieu de la bataille. Abruti, assourdi par le vacarme diabolique, incapable d'une idée précise, je dus demeurer longtemps immobile, presque sans souffrance, avec le souvenir vague d'un énorme coup de bâton sur la jambe gauche.

Le crépuscule tom.bait et le canon ne s'entendait plus déjà qu'à de longs intervalles et de plus en plus lointain, lorsque je vis arriver les Prussiens. Nous étions battus une fois de plus, évidemment, puisque ces animaux s'emparaient de nos positions.

Ah! j'en ai vu passer du cuir bouilli, des plumes vertes aux chapeaux saxons et des casques wurtembergeois à double visière. Il y avait, je crois, des Poméraniens, des Silésiens, des Polonais, des ulîlans noirs, des hussards rouges, des jeanfoutres venus du tonnerre de Dieu.

J'ai vu défiler des régiments d'infanterie avec la tunique bleu sombre et le shako d'un noir brillant orné de l'aigle et de la cocarde prussienne blanche et noire; puis des artilleurs bavarois à

n'en plus finir, bleu-de-ciel, ceux-là, avec la chenille noire sur leurs damnés couvre-chefs. On en a crevé pas mal, pendant la guerre. Leurs bons frères de Prusse en fourraient partout devant eux, mais on en retrouvait toujours et c'est un miracle qu'ils ne m'aient pas écrasé sous leurs caissons.

Quand parurent les voitures d'ambulance, je me mis à pousser des hurlements dans Tespoii d'être ramassé. Peine perdue. Enfin, j'eus le chance de m'assoupir, la tête posée sur mon sac ayant trouvé la force de le déboucler et d'étendre ma couverture sur mes pauvres jambes inertes.

Je ne sais combien de temps dura mon sommeil Mais il paraît qu'il était l'heure de souffrir.

La procession allemande était finie. Autour de moi, le silence dans la nuit limpide, illuminée d( quarante milliards d'étoiles. Au fond de l'horizor une ligne de feux pâles, attestant la présence d'un corps allemand campé là, car l'armée fran çaise devait être loin.

Les deux premières sensations, en me réveil lant, furent le froid et la soif, tellement intenses l'une et l'autre, que j'exhalai un gémissement.

Aussitôt quelques voix faibles, inarticulée; comme la mienne, y répondirent dans l'obscurité Je vis alors, çà et là, quelques taches noires su: le sol tout près de moi et regardant attentivement j'en aperçus d'autres plus loin, plus loin encore à perte de vue. C'étaient les agonisants et le;

morts. Et maintenant, comme si j*avais donné le signal des plaintes, de toute la plaine m'arrivaient des râles, des sanglots et des soupirs...

Nous étions peut-être deux mille, attendant ainsi qu'on vînt nous soigner ou nous mettre en terre. Un désespoir sans mesure s'abattit sur moi.

Je pense, monsieur, qu'il faut avoir passé par là, pour oser parler de la misère de ce monde. Cela, pourtant, vous allez le voir, était peu de chose encore.

Les murmures s'éteignirent. Chaque moribond, sans doute, avait mis dans cet appel douloureux son suprême effort. Les trois quarts peut-être venaient d'expirer et le grand silence polaire s'était rétabli.

Quelles sont, là-bas, à la lisière du bois, ces ombres dressées^ ces ombres inquiètes qui se meuvent sans aucun bruit ? Combien sont- elles ces figures de ténèbres qui se penchent les unes vers les autres, que je crois entendre chuchoter?

Le taillis en vomit encore, j'en vois à ma droite et à ma gauche. Il y en avait dix, tout à l'heure, à présent, il y en a trente ou quarante.

Ces êtres s'accroupissent auprès des gisants, lacèrent les sacs, fouillent les poches, étranglent

OU poignardent ceux qui les implorent. D'affrei cris s'élèvent qui ne traverseront certes pas désert.

O ciel juste ! ô Dieu de pitié ! était-ce do pour devenir la vivante proie de ces araignées ( Golgotha que ces lamentables soldats ont ver leur sang tout le jour ?

Une femme s'approche de moi. Je devine bi qu'elle sera plus féroce encore, s'il est possib que ses compagnons. Incapable de me défendi glacé de terreur et recommandant mon âme àl'I visible, je ferme les yeux...

Soudainement des coups de fusil et des cris rage éclatèrent. Une escouade allemande jaill sait à son tour du bois et tirait sur les mara deurs. L'horrible femelle gloussait à mes pie son dernier soupir.

Dressé sur mon séant, je vis à la clarté, ce fois, d'une lanterne, s'évanouir le troupeau sinisi furieusement talonné par les soldats.

— C'est par ici qu'il y en a le plus, dit u voix.

Je crus qu'il s'agissait des fuyards. Il s'ag sait simplement des morts, d est- à- dire de m et de tous les autres sans distinction y que porteur de la lanterne, requis tout exprès, dev, enterrer le plus promptement possible. C'était i

LE FOSSOYEUR DES VIVANTS lii

paysan quelconque accompagné de sa femme, l'un et l'autre armés de pioches et de pelles.

Aussitôt, ils se mirent à creuser une large fusse. Vous me croirez si vous pouvez, je ne pus pas même obtenir de ces deux individus le secours (l'un monosyllabe. Ils n'étaient pourtant ni muets, ni sourds, ni étrangers, puisque je les entendais parler français.

ils étaient simplement résolus à ne pas me répondre, comme des ouvriers qui travaillent pour un client importun, s'obstinant à me refuser le droit de n'être pas mort.

Lorsqu'à la fin, je compris ou crus comprendre que ces fantômes, encore plus funèbres que les précédents, avaient l'intention de me jeter vivant dans leur trou, je me mis à les supplier, à les conjurer avec larmes, par tout ce qui peut rester de sacré ou de redoutable aux pires canailles, de ne pas me condamner à cet inhumain supplice.

Mais, sans doute, j'avais le délire, n'est-ce pas ? Et ce délire, évidemment, s'exaspéra quand je les vis, après une demi-heure de leur effrayante besogne, recueillir autour d'eux les plus proches morts ou blessés et les précipiter pêle-mêle dans le charnier, non sans les avoir préalablement allégés de tous les objets précieux qu'ils pouvaient trouver sur ces indigents.

Gela, monsieur, je le vois encore, et je le verrai certainement toute ma vie. J'ai su, plus tard, que ces faits invraisembkdiles se sont produits

44^2 SUEUR DE s a:\ G

assez fréquemment, et j'ai même entendu dire à un vieux paysan craignant Dieu, que c'était la cause deshivers plus longs et de l'infécondité 5^^«ificative du sol français depuis ces jours exécrables.

Cependant, il serait injuste d'en accuser les armées allemandes partout implacables pour les maraudeurs, mais qui protégèrent^ sans le savoir, les fossoyeurs de vivants.

Quand vint mon tour, il paraît qu'il n y avait plus de place. J'ignore, d'ailleurs, ce qui se passa exactement. Les ambulanciers me ramassèrent 1g lendemain. On m'évacua sur je ne sais quel hôpital, où ma jambe fut raccommodée, puis j'eus la chance d'être compris dans l'un des très rares échanges qui s'opérèrent, et je ne recouvrai l'équilibre de ma raison que six mois plus tard, au milieu des miens.

Mais je me souviens, avec une précision infinie, d'avoir vu cet homme, qui me prit sans doute, au dernier moment, pour un vrai cadavre, se pencher sur moi plein de soupçon, avant de partir. Je vous dis que j'ai ses traits, ses abominables traits, en caillots de sang noir, au fond de mon âme, et puisqu'il n'est plus possible d'accuser en France un maquereau milliardaire et triomphant, je prends les morts à témoin qu'il me trouvera à la fin des fins, devant un Juge qu'il ne connaît pas.

LE médecin Cuche vient de donner sa démission pour cause d'impuissance à soigner les malades dans l'eau. Reçu dépêche qui promet armement et encourage à maintenir l'ordre. Vordre existe. On meurt silencieusement . Mais la mesure est comble. »

Telle est la dépêche envoyée le 17 décembre au ministre de la guerre par le général de Marivault, successeur de M. de Kératry au commandement en chef du camp de Gonlie.

Ce général était en fonctions depuis une se^ maine et n'avait pas encore pu visiter la dixième partie du monstrueux cloaque où pourrissaient cinquante mille hommes.

Je crois bien ! Il fallait des manœuvres de pon-

tonniers pour franchir le moindre intervalle et o ne réussissait pas toujours à passer d'une tente une autre. On pouvait mourir en chemin,

L'Ille-et- Vilaine, les Gôtes-du-Nord et le Moi Lihan grouillaient dans un marécage. La Loir( Inférieure et le Finistère agonisaient dans di pieds de fange.

Le silence était trop facile. La vase enlize ] bruit aussi bien qu'elle enlize un homme, et ] foudre même, quand elle s'y égare, devient pre; que aphone, a l'air de tousser.

Si le général en chef épouvanté, navré de doi leur, indigné profondément de l'inertie ou c l'obstination du ministère, et lui-même soupçonr par ses propres hommes de cette effroyable coi spiration contre la Défense nationale, n'avait, à ] fin, pris sur lui l'évacuation de ce lieu de mor le silence, bientôt, eût été vraiment absolu.

Cette foule immense, éclaircie déjà d'un sixièmi se fût couchée définitivement dans la crotte liquic qui semblait monter toujours, et les historiens de ] guerre franco-prussienne auraient eu à enregistr( une bataille de plus, la grande victoire de la Bol remportée sur toutes les forces vives de la Bretagni

« Le camp de Conlie confine à la politique } écrivait M. de Freycinet, valet de bourreau d Gyclope. On n'a jamais su pourquoi. Mais il n'e fallut pas davantage pour décider du sort de et pauvres diables extirpés de leurs familles, chau fés à blanc sur le devoir de se faire démolir e

combattant pour la patrie et qui furent envoyés vivants au pourrissoir.

Sur une masse de quarante cinq-bataillons, six seulomtmt l"aix3nt opposés à l'ennemi, dans les plus atroces conditions imaginables. C'étaient les 2*^ et 3" de la légion de Rennes; le !«'•, de la légion de Saint-Malo; les P"", 2** et 3® de la légion de Redon-Montfort.

Ces troupes n'avaient jamais été exercées ni même armées. Le bataillon de Saint-Malo, par exemple, ne reçut des fusils, hors d'usage, d'ailleurs, et non accompagnés de cartouches, que le 7 ou 8 janvier, c'est-à-dire après deux mois de cantonnement dans l'horrible purée mentionnée ci- dessus et trois jours avant l'affaire décisive de la Tuilerie où on les mit en présence des formidables soudards dc'lNIecklembourg.

11 paraît que ces fiévreux mangés de vermine et incapables de défendre leur peau une demiminute, étaient redoutés comme chouans probables ou possibles. Rien ne prévalut contre cette imbécile crainte et les malheureux furent sacrifiés odieusement dans les circonstances précises où devait s'accomplir le dernier et suprême effort de la guerre de résistance.

Ils le sentaient bien, les infortunés Bretons qui se révoltèrent plusieurs fois et tentèrent de déser

ter. On les entendait à Conlie crier : « Parton retournons chez nous. A la maison! à la ma son ! »

Ce n'était pas un complot ténébreux, mais ui résolution annoncée ouvertement qui désespéra les chefs privés de moyens de répression.

L'affreux cloaque les retint plus efficaceme: que n'eussent pu le faire les quarante gendarm( dont chacun aurait eu à lutter contre un milli d'hommes au désespoir.

L'avenir ne le croira pas. On ne pouvait fai un pas sans enfoncer à mi-jambe. On eût dit qi des mains flasques et puissantes saisissaient, £ fond de chaque ornière-, les sabots des misérabL que les fournisseurs de l'intendance, persuada de Finsolvabilité du camp, s'obstinèrent à ne pj chausser.

Quand les hommes avaient accompli les co vées indispensables à la quotidienne existenc ils étaient à bout de force, à moitié morts d'épi sèment. On voyait des êtres jeunes et robuste les plus intelligents peut-être, dont on eût pu fai des soldats, s'arrêter privés d'énergie, enfonce dans la boue jusqu'aux genoux, jusqu'au ventr et pleurer de désespoir.

Il faut l'avoir connu ce supplice de ne jama pouvoir se coucher! Car cette foule condamnée mort — pour quel crime, grand Dieu? — vit r commencer la chose qui n'a pas de nom, l'horrei sans mesure, et qui n'était encore arrivée qu'ui

seule fois, du célèbre naufrage de la Méduse, Une masse d'hommes forcés d'agoniser pendant des semaines, debout, les jambes dans l'eau !

Et encore les naufragés de l'Atlantique n'étaient pas safis espérance de s'étendre, un jour, fût-ce pour mourir. Chaque fois que l'un deux, tué par l'inanition ou gobé par le requin, disparaissait, le radeau, allégé d'autant, remontait d'une toute petite ligne. D'homicides bousculades s'ensuivirent. Ces « humains au front sublime » comme disait Ovide, faits pour contempler le ciel, étaient moins rongés par la famine que par l'ambition de revoir enfin leurs pieds...

A Conlie, cette ambition ou cet espoir était impossible. Plus on crevait, plus la boue montait. Si, du moins, c'eut été de la bonne boue, de la saine argile délayée par des météores implacables ! Mais comment oser dire ce qu'était, en réalité, cette sauce excrémentielle où les varioleux et les typhiques marinaient dans les déjections d'une multitude ?

Même après vingt ans, ces choses doivent être dites, ne serait-ce que pour détendre quelque peu la lyre glorieuse des vainqueurs du Mans qui eurent, en vérité, la partie beaucoup trop belle.

Il ne serait pas inutile, non plus, d'en finir, une bonne fois, avec les rengaines infernales dont nous saturent les moutardiers du patriotisme sur l'impartialité magnanime et le désintéressement politique de certains organisateurs de la Défense.

On essaya pourtant de jouir dans ce marécage. En attendant les quelques escadrons de uhlans ou les deux ou trois compagnies d'artillerie bavaroise qui pouvaient suffire amplement à l'extermination de cette armée sans fusils, sans tête et surtout sans pieds, le camp était assiégé par une autre armée de marchands de cidre dont les charrettes innombrables chargées de tonneaux eussent dû être réquisitionnées avec violence pour le baraquement ou le chauffage des moribonds.

Il y avait aussi des femmes, et quelles femmes ! venues, on ne savait d'où, qui compliquaient de leurs ferments la putridité générale.

C'était une chose à dépasser l'imagination, de voir ces créatures maquillées et vêtues de fange, s'accoupler, dans des coins fétides, avec d'impurs marcassins ruisselants de liquides noirs, jusque sous le nez tolérant de sous- officiers caparaçonnés eux-mêmes d'immondices.

Il y avait surtout, et l'histoire en est surprenante, une fille protégée par un vieux tringlot gardé, je crois, par pitié, et qui pourrissait à vue d'œil. L'aspect seul de ce chevalier de la couperose et de l'eczéma, muselé de croûtes perpétuelles eût dû être, pour les amateurs de sa compagne, le plus efficace des prophylactiques.

La vue même de cette compagne semblait, tout

d'abord, ce qu'on peut imaginer de moins excitant. Visiblement consumée de phtisie et la face en tète de mort, on l'appelait VEpitaphe^ dénomination singulièrement expressive et presque géniale, après laquelle une tentative de portrait serait ridicule.

Eh bien ! les ravages de ce couple furent inouïs. Tout le monde voulut de cette fille et tout le monde en redemanda. Les plus favorisés ou les plus riches étaient reçus dans la voiture du tringlot, voiture hors de service et immobilisée comme tout le reste, au-devant de laquelle se liquéfiait le cheval enterré, lui aussi, dès le commencement, dans quelque chose de bleuâtre qui prétendait à l'honneur d'être de la boue. La place en était marquée, fort heureusement, par les quatre sabots en l'air, dressés au-dessus de l'effroyable magma qu'on pouvait ainsi éviter.

Les roues de ce char n'ayant pas encore succombé, l'intérieur passait pour un endroit sec, assimilable, par conséquent, aux plus lointains paradis, et les élus étaient fort enviés. On essayait, à la sortie, de les faire tomber dans le cheval .

Cependant il y avait de bons jours, des jours de vadrouille pour l'Épitaphe que ces mobilisés indéracinables appelaient alors : Madame.

Elle faisait la tournée des tentes sur une manière de traîneau dont on se lançait les cordes — équipage suggestif de la claie des suicidés et —

i50 SUEUR DE SANG

consolait jusqu'à douze lamentateurs pour la somme de cinquante centimes.

Mais, comme disaient les gens de Lannion, c'était trop beau pour durer. Elle fut étouffée un jour par un grand gars de Pont-l'Abbé ou de Concarneau qui besognait avec énergie sans s'apercevoir qu'elle avait complètement disparu dans le « tapioca de macchabées » dont sa tente était à moitié remplie...

On s'étripa, quelques-uns se tuèrent de désespoir, la désolation fut à son comble et telle serait, d'après une légende popularisée dans les alen tours, la vraie cause ignorée de Févacuation de camp maudit.

LA mère avait été littéralement coupée en deux par un projectile, au moment où elle fermait ses volets La guenille lamentable de son corps pendait de ci et de là, sur l'appui de la fenêtre pavoisée de son sang jusqu'au ras du sol...

L'affaire avait été chaude. Pour la première fois que le village avait l'honneur d'être visité par l'Invasion, on s'était cogné rudement et les habitants, c'est-à-dire les cinq ou six familles cossues qui n'avaient pas pris la fuite, comptant bien qu'une exquise urbanité plaiderait avec éloquence pour leurs tripes ou pour leurs écus, n'étaient pas contents.

Ces dignes bourgeois, qui n'avaient certes pas demandé la guerre, étaient inscrits au Grand- Livre, qui est, comme chacun sait, le répertoire nobiliaire des créanciers de l'État.

Ils avaient attrapé leur saint - frusquin dan des négoces ou des manigances aussi honorable que pacifiques. Et cela, c'était plus sérieux qu toutes les blagues patriotiques.

C'était un peu fort tout de même qu'il n'y eu pas moyen de s'entendre. M. de Bismarck, aprè tout, ne devait pas être une bête féroce. Puis qu'on avait été roulé du premier coup, eh ! bien quoi ? il fallait se rendre gentiment et ne pa compromettre la sécurité générale des proprié taires, en s' acharnant avec une criminelle folie.

On était propre maintenant. Ces polissons d mobiles et de francs-tireurs — juste les gen que haïssaient le plus les Prussiens — avaien bien besoin vraiment de venir faire leurs farce dans un pays raisonnable où on ne demandait, ei somme, qu'à lécher les bottes allemandes !

Un chef quelconque, général ou simple corn mandant de bataillon, ayant jugé la positioi avantageuse, les bandits étaient venus à la point du jour, au nombre de trois ou quatre cents, e s'étaient retranchés sans façon dans la grand'rue derrière les maisons, dans les maisons mêmes, ui peu partout, au mépris des objurgatiQns généreuse du maire qui rêvait mieux pour sa commune et qu n'avait obtenu pour tout loyer de son zèle que 1 coup de botte le plus authentique dont puisse êtr gratifié le derrière d'un officier municipal.

Bref, l'ennemi était arrivé à son tour, en massi formidable, et la position était telle, en effet, ri

vière d'un côté, rocher de l'autre, qu'il ne lui avait pas fallu moins de quatre heures pour déloger cette petite troupe naturellement impossible à tourner.

Enfin, grâce à d'obligeantes informations d'un ancien fabricant de pains à cacheter qui voyait avec une rage sans bornes les mobiles d'Eure-et- Loir piétiner ses plates-bandes, les Prussiens avaient réussi, fort heureusement, à déborder ces ravageurs qui s'étaient échappés à la petite fortune du bon Dieu par un bois voisin, ayant plus de trois mille hommes à leurs trousses, infanterie et dragons de Rothmaler.

Ils n'y reviendraient pas, c'était sûr, mais les Prussiens reviendraient. Pas moyen de garder Tombre d'une illusion sur ce point. Et alors, ils se vengeraient, selon leur coutume, en détruisant tout. Les agneaux paieraient pour les tigres et les propriétaires pour les vagabonds.

C'était grave. Il y avait bien une quinzaine d'Allemands par terre, blessés ou morts, et autant de Français. Ceux-là ne comptaient pas, ils n'avaient que ce qu'ils méritaient. Mais les autres, ces pauvres diables venus de si loin ! Ah ! c'était de la peau qui coûterait cher !

Quant à la mère Thibaut dont l'affreuse loque sanglante s'apercevait au bout de la rue, on s'en foutait bien. C'était une gueusarde sans le sou qui vivotait au lavoir ou dans les champs, et dont le mari, une mauvaise tête, avait disparu depuis Se-

dan. On le supposait vadrouillant quelque pai avec les volontaires enragés de Fiéreck et c Paladines.

Restaient deux enfants, une fillette de quatorî ans qui ne valait sans doute pas mieux que se père et mère et un grand gaillard de dix-neuf, trè robuste, mais complètement idiot, heureusemei inoffensif. Tout ça n'était pas très intéressant.

Pendant que les bourgeois se troublaient e leurs culottes, la petite Solange Thibaut, ur enfant frêle aux grands yeux noirs où chavira l'image des cieux, après un quart d'heure de sti péfaction et de silencieuse horreur, entreprit l'ei sevelissement et l'inhumation de sa mère.

Aidée de son grand frère André qui lui obéissa comme un chien, et dont la force musculaii offrait un navrant contraste avec la débilité d cerveau, elle recueillit dans un drap les effrayante reliques et, après quelques prières lues à haul voix dans le paroissien de sa première communioi les enterra dans une fosse peu profonde, rapid< ment creusée derrière la maison. Ensuite, eli planta dans la terre, au-dessus de la tête, u vieux crucifix naïf conservé dans la famille d( puis des générations, et s'abîma dans les sai glots, sur les genoux de son innocent de frère qi la berçait avec tendresse, en vocalisant un

sourde ritournelle venue des Lieux Monotones.

Les heures s'écoulèrent ainsi et la nuit froide s'annonça. Le village, fort abandonné depuis quelques jours, semblait devenu tout à fait désert, tellement les trembleurs se rétractaient en leurs coquillages. Le puissant tumulte du matin était comme un rêve...

Or, il arriva que le premier souffle noir venant à baiser le sol, une plainte horrible s'éleva et vint frapper les oreilles de l'orpheline que les grands sanglots ne secouaient plus.

Gomme si cette lamentation des mourants que personne évidemment ne songeait à secourir, avait atteint en elle quelque chose de très profond, elle se dressa aussitôt et dit à son frère :

— Mon bon André, nous ne pouvons pas les laisser dehors, ces pauvres soldats. Ils vont mourir de froid cette nuit.

S'élançant alors vers les trois lits misérables de la maison, elle les défit en un instant, jeta par terre matelas et couvertures, couvrit entièrement le sol de paille, de hardes et de copeaux et entraîna l'idiot dais la rue.

La mort de sa mère l'avait fort heureusement préparée à l'abominable vision. Le premier blessé qu'ils rencontrèrent étendu les bras en croix, à dix pas du seuil, n'était pas, à coup sûr, l'un de ceux dont ils avaient entendu les gémissements. Les yeux ouverts quoique sans regard et remuant silencieusement les lèvres, il avait presque l'air

de sourire. En se penchant, ils virent avec époi vante que ce rêveur avait la tête posée sur un cou sinet de sa. propre cervelle répandue, la part postérieure du crâne ayant cessé d'exister. Gelu là n'était pas ce qu'on appelle mort, mais il i pouvait plus souffrir et n'avait pas besoin de s cours. Intuitivement Solange comprit qu'il falla aller plus loin.

La vérité me force à dire que cette courageu! enfant était attirée de préférence vers les blessi français. N'ayant que très peu de place à donne elle trouvait tout simple d'en faire profiter d'abo: les pauvres gens qui souffraient pour avoir vou la défendre. Dans sa logique de petite vier| gauloise, elle ne soupçonna pas un instant le da ger de ce choix exclusif qui devait la perdre.

Fractures, ventres ouverts, têtes fendues, fac charcutées par la baïonnette ou la mitraille, il n avait, pour ces enfants, que l'embarras du choi

Le premier voyage fut horrible. Il s'agissait ( transporter un franc-tireur gigantesque dont ui balle avait traversé les deux mollets, et qui ava: en outre, l'épaule brisée d'un coup de crosse.

L'idiot, peu capable des savantes précautioi d'un bon infirmier, le prit si malheureusement soi les bras que le torturé se mit à rugir comme i lion. A défaut de brancard, Solange courut che

cher un drap qui parut encore plus suppliciant, plus infernal que les maladroites mains de son frère. Enfin elle s'avisa d'un volet facilement arrachable de ses gonds, et la besogne terrible put s'accomplir, non toutefois sans écrasante fatigue pour ces deux abandonnés qui avaient pitié des abandonnés.

Quelquefois, la pauvre fillette héroïque, à bout d'énergie, s'arrêtait pour fondre en larmes, et ridiot, sans y rien comprendre, se mettait à pleurer lui-même, en la regardant.

En moins d'une heure, pourtant, leur maison fut entièrement dallée d'une douzaine de corps souffrants qui, du moins, n'auraient pas à endurer la température homicide de l'extérieur.

Solange trouva même le moyen de leur faire du feu, en brûlant de menus objets mobiliers que brisait consciencieusement son André. L'eau, par bonheur, étant à peu près la seule chose qui ne manquât pas, elle put laver les plaies et donner à boire. Mais son pouvoir s'arrêtait là.

Que faire, par exemple, pour le soulagement de ce lamentable de qui l'inférieure partie du visage était fracassée ? Il agonisait de soif, mais la bouche était remplie de caillots de sang, de fragments de mâchoire, et la langue tuméfiée ne laissait plus passer le liquide...

Combien d'autres choses encore, plus que difficiles à raconter !

Chère petite hospitalière désolée, sans expé

rience ni ressources, qui n'aurait pu, dans so ignorance, qu'aggraver la peine de ces douloi reux ! . . .

Il y eut une circonstance remarquable. La ha diesse des enfants Thibaut avait indigné le vi lage, c'est-à-dire, encore une fois, les quelque rentiers inébranlables, restés là pour sauver — quelque prix que ce fût — leurs immeubles de ■ dévastation ou de l'incendie.

Ils trouvèrent, naturellement, scandaleux « détestable qu'une petite drôlesse recueillit ch( elle les blessés français. Ils étaient en somme, c( blessés, aussi bien que possible dans la rue, et vrai patriotisme consistait à les y laisser.

Il fallait peut-être les fourrer dans du coton leur donner de l'argent, par-dessus le marché, ces va-nu-pieds dont l'entêtement de bêtes féroc( prolongeait la guerre ! Sans compter que la pla( occupée par des individus en train de crev( manquerait forcément aux Prussiens qui allaiei revenir fatigués, sans doute, et qui trouverais la plaisanterie mauvaise.

Mais, sacrebleu ! n'était-ce pas là préciséme: ce qu'il y avait de plus sûr pour apaiser lei juste courroux, le spectacle des vaincus agonisan et méprisés de leurs propres concitoyens ? G'éta donc la dernière ressource, l'unique peut-êtr que cette souillon avait la scélératesse de rav à d'honorables négociants retirés après fortui faito.

Ils entreprirent de l'en empêcher. Mais la vue des dents et des poings serrés de l'idiot et surtout l'effrayant regard d'indignation lancé par un officier au visage couvert de sang, qu'ils tentaient de lui arracher, les fit reculer.

Ce fut en cet instant solennel que la lumière visita M^ Desboudins, ex-notaire et le plus grand homme de l'endroit depuis que le curé avait décampé avec les paysans.

Il ouvrit ce simple avis que les Prussiens seraient infailliblement désarmés par la présence de leurs malades entourés des plus tendres soins dans chaque maison respectable, que le drapeau de Genève arboré franchement, />6>?^/' eux seuls ^ les toucherait sûrement, et qu'en conséquence, il n'y avait pas une seconde à perdre pour improviser de domiciliaires ambulances où seraient recueillis avec amour les blessés allemands, à V exclusion rigoureuse des blessés français.

Inutile d'ajouter qu'un si noble conseil fut aussitôt adopté avec des acclamations.

Arrivée des Prussiens, retour de la chasse. Il ne faudrait pas trop compter sur leur douceur. — Fleisch! Vine! Cognac ! Bien mangir! bien coucJdr! bien ahreuvir! La danse des bourgeois commence.

On ne brûlera pas leurs maisons, puisqu'il 7

a des blessés allemands. C'est toujours ça d( sauvé. Mais on s'amusera tout de même chez em et ils écoperont, c'est infiniment probable, autan que puissent écoper des gens qui ne vivent pa; dans la lune.

Puisqu'ils tiennent absolument à être les amii der Preuszen^ il faut qu'ils le prouvent, Gottes tod. Or, Messieurs les Prussiens ont combatti toute la journée pour l'Allemagne, pour leur Em pereur plein de saucisses et pour l'Évangile d< leur Empereur. Il est vraiment juste qu'ils aien un peu de bon temps.

Les bourgeois donneront leur argent, leur ar genterie, leurs bijoux, leur linge, la peau de leun femmes, de leurs aïeules, de leurs filles, de leun cochons et leur propre peau, s'ils bronchent oi récalcitrent. C'est comme ça. Les petits cadeau? entretiennent l'amitié.

Je demande pardon pour ce qui va suivre, au.> impressionnables lecteurs. Mais, en ma .qualit( d'historien anecdotique, je suis forcé de marcher Je tâcherai, d'ailleurs, que ce soit le plus rapide ment possible.

Il ne s'écoula pas beaucoup de minutes avani que le colonel fût informé de la présence d'unt infirmerie non garantie par le drapeau international et ne contenant absolument que des blessés français, ceux-là mêmes qu'on avait descendus h matin.

Ce chef irascible, au comble de la fureur, em-

poigna tout de suite par la peau du ventre son hôte, le maire en personne, qui était venu implorer lui-môme l'honneur de le posséder sous son toit, et le secouant à lui faire tomber les cornes, lui demanda l'explication de cette anomalie séditieuse.

Le fonctionnaire malchanceux protestant de son innocence, répondit qu'il avait tout tenté pour empêcher cette mauvaise action.

— Nous allons voir! cria le colonel.

Et il donna l'ordre de réunir à l'instant même dans la rue tous les habitants actuels du village, hommes ou femmes.

Gela fait, il se dirigea, suivi de ce troupeau crevant de peur, vers la maison Thibaut. Dès la première sommation, la petite Solange se présentait dans le cadre de la porte, éclairée par le feu mourant de son ambulance pitoyable.

Elle parut charmante comme les pâles fleurs et triste comme le pressentiment de la mort. Derrière elle s'entendait le râle des moribonds pour lesquels elle ne pouvait plus donner que sa vie.

— Toi, d'abord, lui dit l'Allemand, tu coucheras avec moi ce soir.

— Sale cochon ! répondit la fille, me prends-tu pour une truie, par hasard.

Cette réponse lui valut un soufflet atroce qui la jeta par terre, le visage en sang. Aussitôt un cri bizarre se fit entendre et l'idiot, plein de beuglements, s'élança sur le bandit.

Il fallut le lui arracher des mains et, pour ce faire, tuer, à bout portant, le pauvre imbécile.

Or, voici. Le colonel, dont cet incident n'avait servi qu'à rafraîchir la férocité, donna l'ordre froidement, sous peine de mort, à tous les bourgeois, hommes et femmes^ de prouver leur amitié à la Prusse en égorgeant de leurs propres mains les blessés français.

Cet homme qui représentait l'honneur de l'Allemagne et qui devint général quelque temps après, osa donner un tel ordre et... il fut obéi.

Pour ce qui est de la jeune fille qui renouvela, une minute, sans le savoir, tout l'Ordre ancien des Hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem, je supplie très humblement qu'on ne me demande pas la fin de son histoire... Elle mourut le lendemain, et c'est, véritablement, tout ce que j'ai la force d'ajouter.

IT^N 1870, M™« Rosalinde Frémyr avait soixante Ji ans. Elle était riche, démesurément grande et peignait de petites affaires sur un chevalet d'ivoire.

Mascaron décrépit de vieille moutonne doucereuse et implacable, elle parlait en roucoulant aux individus qualifiés et barytonnait avec arrogance lorsqu'elle s'adressait à des inférieurs. Ses yeux gris d'usurière dont nulle grimace ne pouvait atténuer la rigueur de givre étaient célèbres et généralement redoutés. Son regard le moins hostile donnait l'onglée, gerçait la peau, eût cristallisé, pensait-on, le dernier soupir d'un mourant d'amour.

A la distance de quelques années, on ne savait rien de cette personne remarquable qui était ve-

nue s'établir dans le pays et dont le mari, toujours invisible, passait pour occuper une importante situation. Peut-être était-il bourreau chez quelque potentat de l'Extrême-Orient.

Néanmoins, dans cette vaste banlieue de joie qu'arrose la Marne et qu'étonnèrent, un peu plus tard, les massacres de Ghampigny, on se lassa bientôt des conjectures même malveillantes. On s'en lassa d'autant plus vite que Mme Frémyr arborait une incontestable opulence, ayant acheté à beaux deniers une propriété magnifique où des artistes et des écrivains du boulevard le plus littéraire étaient invités. Tout cela inspirait un respect très grand.

Certes, la conversation ou la vue de cette châtelaine odieuse ne pouvait pas exciter beaucoup les journalistes malins dont elle remplissait sa maison. Mais, quoique très avare et dure jusqu'à la férocité pour tout indigent, elle offrait de véritables festins, d'authentiques ripailles où ces messieurs pouvaient amener des femmes. Quelquefois même, elle entr'ouvrait sa bourse profonde.

On connaissait sa manie de peinturière enragée de gloire, dont les coloriages dartreux encombraient les expositions, et les dispensateurs attitrés de ce nectar en abusèrent.

Le désintéressement désormais si proverbial de la critique n'existait pas en ces temps néfastes. On était alors à la fin du second Empire et les mœurs de la chronique ou du feuilleton d'arl

n'avaient pas encore subi l'épuration miraculeuse dont nous sommes aujourd'hui les béants témoins. Enfin, ce fut une manière de sport d'aller chez cette Frémyr que ses dîners rendirent un instant Fameuse et que la reconnaissance abdominale de ses commensaux réussit à faire passer pour une excellente artiste.

Lorsque les armées allemandes commencèrent l'investissement, elle adopta sur-le-champ l'attitude la plus romaine.

. Pleine de mépris pour les fuyards qui fermaient soigneusement à double tour leurs vide-bouteilles polychromes, leurs pavillons ou cottages moyenâgeux et se réfugiaient en hâte dans Paris, elle resta chez elle, déclarant très haut qu'il fallait donner le bon exemple et que ce rôle étant dévolu à la grande propriété foncière, elle attendrait de pied ferme, dans sa maison, les ennemis de la France.

La roublarde savait que c'était le meilleur moyen de la préserver du pillage et de la destruction complète.

Avait- elle, ainsi que des malveillants le prétendirent, de lointaines accointances à la cour du roi de Saxe dont les bandes pouilleuses levées dans les faubourgs de Leipzick, de Chemnitz et de Dresde, occupèrent à poste fixe, dès le 18 sep-

Igg SUEUR DE SANG

tembre, l'espace compris entre Chelles et Glaye, de la Marne à la route d'Allemagne ? Ce point, comme tant d'autres, est resté inéclairci.

Mais il est certain que l'Amphitryonne peintresse hébergea d'illustres guerriers, parmi lesquels le prince Georges de Saxe et le vieux Guillaume lui-même, son proche voisin, momentanément installé à Ferrières et qui, passant un beau jour, daigna s'emplira sa table.

Il n'en fallait pas davantage pour sacrer ce domicile où ne résidèrent, jusqu'à la fin, que des officiers supérieurs et les Obersten les plus distingués de la Saxe ou de la Bavière.

Toutefois, il fallait un gage à la soldatesque, un exutoire à la brutalité des pourceaux hispidcs que traînaient après eux ces conquérants.

La Frémyr avait heureusement l'objet sous la main.

G'était un pauvre diable de vieux poète romantique, célèbre lui aussi, vers 1830, doux et timide, subsistant mal d'un revenu des plus humbles, à qui elle avait loué, sans bail, un pavillon détraqué, singulièrement adossé à la somptueuse demeure.

Quelques années auparavant, elle avait été sur le point de jeter à bas cette verrue qui ne tentait aucun amateur, lorsque le bonhomme se présenta,

recommandé par plusieurs de ses convives ordinaires qui paraissaient le respecter.

En conséquence, le vénérable Toussaint de Joannis, doyen des lyriques après Hugo, était devenu locataire de la femme illustre.

Il est vrai que celle-ci ne le logeait pas pour une poignée de coquilles. Ce gite impossible raflait un bon tiers des ressources du vieillard qui se crut, néanmoins, favorisé.

Il est vrai aussi qu'il avait la « jouissance » d'un jardin de quelque étendue, orné de trois ou quatre grands arbres, planté de très beaux rosiers, et que la Frémyr, en lui vantant ces inappréciables avantages, avait su le persuader de son désintéressement de propriétaire. Le poète, inattentif aux yeux effroyables de la vampire, se tenait donc inébranlablement assuré de posséder à vil prix un logis de prince.

Rien n'y fit. Ni l'évidente stupeur des habitants du village, ni le froid terrible de quatre hivers dans cette ruine intérieurement visitée par tous les souffles, ni l'ébranlement de sa santé, ni la mort même de sa vieille femme assassinée dans son lit par une soixantaine de courants d'air... Il semblait que nulle catastrophe ne fût capable d'altérer chez ce visionnaire le besoin de croire à la grandeur d'âme de Mme Frémyr. Il attribuait tout à sa pauvreté qui ne lui permettait pas le luxe de chauffage exigé par une habitation de cette importance.

L'infortuné ne comprenait pas que tous les combustibles de la terre n'eussent pu rendre habitable un lieu sinistre où les yeux de cette femme avaient passé...

Naturellement, pendant toute la durée de l'occupation prussienne, la propriété entière, maison principale et pavillon, lut remplie d'Allemands. Seulement la première était habitée par des officiers à peu près courtois que Mme Frémyr traitait '^vec distinction, les comblant des petits soins les plus délicats, et le second était abandonné à la crapule miUtaire.

On devine ce que dut être l'existence du malheureux Joannis et ce qu'il eut à souffr;' de l'insolence et de l'avidité des porcs saxons.

Il payait, sans le savoir, pour sa bienfaitrice.

Le génie de la race allemande étant toujours l'oppression du faible, il fallait bien qu'un pauvre être fût torturé à la place de cette araignée des mauvaises toiles, retirée dans le souterrain de ses influences ténébreuse.':' et barricadée d'une porte d'or.

Même sans cela, il eût assez souffert, le dou.v bonhomme. Le spectacle de la patrie mangée viv le faisait mourir de désespoir.

Un jour, il cessa d'être lui-même. Le l^"" décembre, on le vit arriver au quartier général de Du-

crot. Comment avait- il pu franchir les avantpostes du XII® corps saxon? Il n'en savait rien lui-même et ne comprit pas davantage par quel miracle il lui fut donné de revenir.

Mais il avait été le témoin de l'extrême démoralisation de ce corps, aussitôt après l'attaque formidable de l'armée de Paris sous le plateau d'Avron. Il avait vu l'arrière-garde des fantassins ennemis rentrer à Chelles, criblée de boulets et d'obus, et criant : « Malheur! malheur! » Enfin il avait pu lire, fraîchement écrits à l'entrée de tous les sen- I tiers ou passages désignés pour fuir, les étranges I mots allemands : Nach Retiincle^ qui servent, dans toute l'Allemagne, à notifier aux passants la présence des latrines ou des urinoirs publics.

Il accourait donc au moment précis où Ducrot J s'arrêtait dans son triomphe, lui crier, au nom de I toute la France, de poursuivre son avantage, de j marcher hardiment sur le grand dépôt de Lagny, 1 centre des communications allemandes, de briser, sur ce point si important et alors si faible, le cercle d'investissement; en un mot, de ne pas lais- ! ser échapper l'occasion, unique peut-être, de décider les généralissimes prussiens à lever le siège. Mais il usa vainement le peu de forces qui lui restait, à combattre l'obstination imbécile de quelques galonnés importants, aux pieds desquels il se traîna en pleurant, et qui ne lui permirent seulement pas d'entrevoir le général. Il revint chez lui râlant de douleur.

Il revint pour recevoir le châtiment de son péché. La peine pour lui ne fut pas au pied boiteux. Avant même de franchir son seuil contaminé, comme toujours, d'excréments saxons, il aperçut à une fenêtre Mme Frémyr, qui le regardait attentivement de la tête aux pieds. i

Dans l'état d'exaltation lucide où il se trouvait depuis quarante heures, il comprit tout instantanément. L'abomination de cette espionne plus que probable lui apparut. 11 se rappela certains faits en apparence dénués de portée, certaines paroles entendues qui semblaient un peu moinr- que rien et qui, maintenant, aboutissaient tous ensemble, dans un même rais de lumière, à l'évidence absolue do la plus horrible trahison. ^i

Sous les pieds de cette salope, il y avait, peut™! être, le sang de dix mille hommes.

Redressant la tête, il répondit au regard de ces yeux de cendre par un regard de feu blanc qui fit aussitôt disparaître le fantôme.

Mais alors, oh! alors, ce ne fut pas long. Mme Frémyr accompagnée de trois ou quatre officiers apparut presque en même temps que lui, dans le jardin comblé d'animaux saxons ricaneurs.

— Monsieur de Joannis, dit-elle froidement, vous allez, s'il vous plaît, décamper ce soir. Vous

avez cessé de me plaire et je vous chasse comme ui domestique.

Le bonhomme suffoqué ne répondit pas.

— Oui, monsieur, cria-t-elle tout à coup d'une voix violente, je vous chasse comme un valet infidèle qui trahit la confiance de ses maîtres. Souvenez-vous, misérable, que vous fûtes reçu par pitié dans ma maison... Vous venez de Nogent, n'estce pas?... Mais répondez donc, \deux bandit...

Elle était sans doute hors d'elle-même, désorbitée comme ces planètes qui vont se cogner à tous lis carreaux du ciel avant de tomber en pluie d'étoiles sur la terre... car elle frappa le vieillard au visage de son poing fermé.

Celui-ci, étant mort, roula par terre.

Alors, sans colère, sans frémissement, presque suave, l'un des officiers s'approchant de la dame atroce, lui dit en allemand :

— Mon petit cœur, vous vous êtes un peu trop trahie. La mort de ce vieux homme achève de nous éclairer. Nous avons la preuve maintenant que c'est vous qui avez renseigné M. Trochu. Car vous avez deux visages... Mais vos yeux so't TOUJOURS les mêmes et ils ont cessé de nous plaire...

Préparez-vous donc, s'il vous plaît, à être fusillée dans une demi-heure. Chacun son tour. I)u3S ist Krieg!

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