UN MOINE ALLEMAND
baïonnette. Au fond, je ne suis pas beaucoup plus renseigné que tant d'autres qui ne surent absolument rien. Mais j'ai cru intéressant de mentionner une figure peu ordinaire que je garantis historique et qui, du moins, semble donner à penser que cette guerre d'étonnements indicibles et d'inexprimables désespoirs fut décrétée, — au-dessus des tètes médiocres de tous ceux qui s'en croyaient les fomentateurs ou les tacticiens profonds, — par une Puissance inconnue dont l'avènement est proche et qui faisait alors marcher devant elle un semblant d'extermination.
UiSMARCK CHEZ LOUIS XIV
Durant la bataille, on sentit une forte odeur d'oignons rôtis. Je m'aperçus que cette odeur venait de Bazeilles. C'étaient probablement les paysans français que nos Bavarois brûlaient dans leurs maisons.
Le comte de Bismarck à Sedan. — Témoignages de Morilz Biisch.
Cérès a bien mérité du genre humain en lui enseignant à conduire la charrue. J'ai bien mérité des Allemands, en leur enseignant l'art de griller les huîtres. Idem.
Bismarck aimait qu'on lui jouât au piano des fantaisies douces.
Ibidem.
HÔTEL de Mme la comtesse de Jessé occupé,
du 6 octobre au 5 mars, par le Chancelier
d'Allemagne, était situé dans la rue de Provence,
l'une des plus silencieuses du calme Versailles.
Cet hôtel qui portait le numéro Quatorze, ainsi
qu'il convenait à une niaison de la ville du grand Roi où devait s'accomplir l'un des événements les plus considérables du siècle, se trouvait à droite, en arrivant de l'avenue de Saint- Gloud, séparé dos maisons voisines par un assez grand intervalle. En retrait de quelques pas sur l'alignement, il avait une terrasse avec balcon et grille. Entrée principale, une vaste porte cochère. A côté une plus petite, au-dessus de laquelle on vit flotter, pendant les derniers mois, un drapeau rouge et blanc. Enfin, à droite, un superbe sapin ombrageait le bâtiment.
C'était, en somme, une de ces villas quelconques à jalousies blanches et toiturées en ardoise, avec perron, salle de billard, piano et jardin d'hiver ; muni d'un jet d'eau, comme il en fallait aux fiers conquérants pour se persuader qu'ils avaient atteint la magnificence des plus hauts satrapes.
Les produits les moins tolérables de la galvanoplastie, du stucage, de la vitrerie et du souspastiche industriel leur paraissaient autant de merveilles de cette Babylone assiégée dont le faste inique appelait le feu des cieux. On en a vu qui se liquéfiaient d'admiration devant une boule d'escalier ou un miroir sphérique de jardin bourgeois.
Cette maison entretenue avec soin, pendant cinq mois, dans une saleté toute germanique, était donc habitée par Son Excellence et par les cigares de Son Excellence dont les innombrables caisses, envoyées de Brème, s'empilèrent; par l'affable comte de Bismarck-Bohlen qui trouvait son oncle trop
BISMARCK CHEZ LOUIS XIV i85
doux pour la France ; par le conseiller intime de légation Abeken, chantre des muses, helléniste gâteux et inoffensif, utilisable surtout en qualité de bouffon; enfin par le sinistre docteur Moritz Busch, secrétaire particulier du « Créateur de l'Empire Allemand » et minuscule pédant saxon dévolu aux plus sales confidences.
Le Ministère des Affaires Etrangères Mobilisé ne pouvant être logé tout entier dans la même étable, le reste du troupeau avait été réparti çà et là dans le voisinage. !Mais la crotte extérieure n'en était pas moins apportée tous les jours par lui, sans parler du notable supplément d'ordures déterminé par des visiteurs sans nombre et quelquefois par les plus illustres princes.
Lorsqu'enfin le grand homme qui venait de saigner la France de cinq milliards s'en alla, il offrit au jardinier quarante francs pour les réparations et le nettoyage.;.
A la vue de cette demeure d'apparence lacédémonienne, il était difficile de ne pas songer aux pillages, aux réquisitions forcées, aux wagons entiers remplis de meubles précieux expédiés en Allemagne, et de ne pas admirer en même temps le méticuleux comédien qui se cachait obstinément sous le masque de rude franchise militaire du Chancelier.
Il fut souvent parlé de le faire déménager et de mettre à sa disposition une maison plus élégante et plus vaste. Versailles était plein de colonels ou de majors installés en de somptueux hôtels qu'il fallut, il est vrai, décrotter après leur départ et désinfecter avec des acides puissants.
Mais il refusa constamment d'imiter ces subalternes et voulut être, au moins en France, le prince Aristide.
C'est dans ce taudion, historique désormais, que furent signés les traités avec les Etats du Sud et la promotion du roi de Prusse à l'empire d'Allemagne; plus tard, la capitulation de Paris et la fixation des préliminaires de paix.
On pourrait croire, dès lors, que des paroles d'une sagesse inouïe furent prononcées en ce lieu, que d'inégalables oracles s'y débitèrent. La vérité sainte attestée par le confident non suspect, Moritz Busch, très particulier secrétaire du Chancelier qui consignait, heure par heure, les moindres mots de son chef, la vérité pure et trop certaine, c'est que les murs de Mme de Jessé ne répercutèrent que des cochonneries ou d'épouvantables sottises.
Bonald, je crois, disait avec une simplicité renversante que le secret de gouverner les hommes consiste à vouloir toujours la même cJiose. Les Médiocres, par conséquent, y* sont aptes aussi bien que les Supérieurs et le Chancelier prétendu de fer qui voulut toujours une Allemagne prussienne sous sa botte, sans jamais laisser entrevoir
une idée quelconque au delà de cette conception de barbare, appartient sensiblement à la première de ces deux catégories.
L'orgueil national ne pouvant admettre que la France ait été vaincue par de simples brutes, on s'est trop facilement habitué chez nous à considérer en Bismarck un individu colossal, d'une ampleur de génie quasi surhumaine.
Le famulus de ce Polyphème a fort heureusement travaillé à détruire cette vaste blague. Oh ! bien innocemment, le pauvre homme ! Il est tout extase et bave d'amour. Il lui suffit que Bismarck soit Bismarck et qu'il humilie le « Gaulois ». Il a cru, de bonne foi, le glorifier dans ces Tisch Reden du « Luther politique », — ainsi qu'il le nomme, en son enthousiasme de jocrisse, — où sont transcrits servilement les lieux communs les plus ressassés de vieux potache universitaire et les calembredaines féroces que rotait, après diner, le glorieux soudard.
Je ne sais si ce domestique funeste vit encore pour admirer le Faussaire et l'Assassin de plusieurs centaines de milliers d'hommes, qui s'est voué lui-même dernièrement à l'exécration de tous les peuples, mais son livre est assurément l'ex-voto le plus implacable que pourront un jour déposer les hoirs de sa défroque de bas serviteur sur la tombe ignoble du Chancelier.
Impossible de dénicher un semblant d'idée en" vingt mille lignes. La seule chose vraiment originale qu'on y puisse découvrir, c'est la surprenante laideur d'âme du grand homme.
Il est incontestable que ce genre de laideur ne fut jamais rare, mais dans le cas de Bismarck, la mesure ordinaire est fort dépassée. Il y a en lui une combinaison de goinfre, de goujat et de sanguinaire cafard qui déconcerte. '
— Si on me donne beaucoup de besogne, disaitil, il faut qu'on me nourrisse bien. Je ne puis conclure une paix convenable si l'on ne me donne à manger et à boire convenablement. Cela fait partie de mon métier.
Aveu tellement sincère que la mangeaille, en effet, revient à tout propos dans cette histoire. On n'entend parler chez cet homme que d'oies grasses, de pâtés, « de nobles saucisses », de gibier, de vins capiteux et de liqueurs fines. Toutes ces bonnes choses, naturellement, aussi peu payées que possible. « Souvent, dit l'auteur, avec déses poir, on ne sait plus où mettre ces paniers, ces bouteilles, ces tonneaux, etc. »
Le mastic est à ce point la constante préoccupation que les mots d'ordre eux-mêmes sont évocateurs de ripaille allemande. Exemple, 13 novembre : Fressbeutel (goinfre) — Berlin. La veille :
Erbswurst (saucisse aux petits pois) — Paris.
Le Chef aimait les œufs durs, parce que ça fait boire, « mais il ne pouvait plus en manger que trois de suite. Autrefois, il pouvait en avaler onze ».
Néanmoins, grâce à Dieu, les gueuletons ne chôment pas. On en jouit d'autant mieux que les Parisiens sont en train de crever de faim.
L'essuyeur de plumes nous a fort heureusement conservé le menu du 23 décembre « afin, dit-il, de donner une idée de la manière dont la table de son patron était servie à Versailles » : Soupe à l'oignon — vin de Porto. Filet de sanglier, — bière de la compagnie de Tivoli. Ragoût braisé à l'irlandaise, dinde rôtie aux marrons — Champagne et vins rouges à volonté. Enfin, dessert magnifique.
Le même jour, le général de Voigts-Rhetz ayant trouvé quelque résistance devant Tours, avait fait jeter des obus sur la Adlle, et ce fut en triturant la dinde que Bismarck exprima cette opinion magnanime :
— On a eu tort de cesser de tirer aussitôt que le drapeau blanc a été arboré, moi j'aurais continué à faire pleuvoir les obus sur ces gens-là, jus. qu'à ce qu'ils m'eussent env03^é quatre cents otages.
Cet homme doux passait sa vie à déplorer qu'on ne fusillât pas tous les prisonniers au lieu de les nourrir, et n'arrivait pas à prendre son parti qu'après la bataille de Sedan on eût été assez béte*
ment généreux pour ne pas mettre l'armée française hors d'état de nuire, en V anéantissant . Un massacre de Quatre-vingt-dix mille FransquiU lons^ en fumant d'excellents cigares, eût comblé ses vœux!
— Nous en viendrons, disait-il, avec une charmante bonhomie, à fusiller tous les habitants mâles.
A Trochu qui lui demandait un armistice pour enterrer ses morts, il fit répondre ceci :
— Les morts sont aussi bien hors de terre que dedans.
Jules Favre, à son tour, s'étant plaint qu'on tirait sur les malades et les aveugles... l'Institution des Aveugles, s'attira cette répartie d'une délicatesse vraiment prussienne :
— Je ne sais pas pourquoi les Parisiens se plaignent de cela. Ils font bien pis : ils tirent sur nos gens^ des gens valides et bien portants.
Enfin, le même Jules Favre lui disant qu'on voyait encore sur les boulevards une foule de beaux enfants :
— Gela m'étonne, répondit-il. Vous ne les avez donc pas encore mangés ?
Ce trait d'esprit, d'un goût délicieux, n'eût pas déplu à sa vieille femelle, aujourd'hui pourrie, qui demandait qu'o7^ brûlât les petits enfants.
Je vous dis qu'il y en a comme ça vingt mille lignes. Mais d'une idée sur quoi que ce soit, jamais l'ombre.
Vers les premiers jours de décembre, une grande femme vêtue de noir et strictement voilée se présenta chez le tout-puissant Ministre.
Elle avait sans doute obtenu la très rare faveur d'une audience, car elle fut introduite presque aussitôt, sans avoir eu à subir les outrageantes questions des huissiers ou du chef de poste.
Dès le seuil, elle faillit être suffoquée par l'odeur amalgamée du suint germanique, des cigares et de la cuisine. Se raidissant néanmoins avec énergie et relevant le bas de sa robe pour franchir les divers amas de fumier saxon ou poméranien, elle se laissa conduire.
La pièce où l'introduisit raidement le chef du cabinet, M. de Hatz^eld en personne, qui était venu la recevoir dans l'antichambre, était pleine de fumée et d'une température de magnanerie.
Deux bougies brûlaient sur la cheminée, fichées dans des bouteilles vides, chacune d'elles environnée d'un halo. Au milieu, sur un méchant guéridon, un broc contenant de la bière et quatre gobelets d'argent. Le reste du mobilier, triste et sale.
La visiteuse vit alors entrer un grand sauvage assez mal affublé d'une interminable capote verte à collet et à doublure jaunes, déboutonnée et laissant voir la chemise et les bretelles. C'était Bismarck.
192 StJEUR DE SANG
Il s'approcha, l'invita à s'asseoir, en essayant un sourire aimable, et lui dit en français, irréprochable d'ailleurs :
— Madame, je vous prie d'abord d'excuser le peu d'élégance de cette maison. Nous sommes des soldats, vous le savez, et nous manquons de tout à Versailles.
L'étrangère, sans prononcer une parole, exprima d'un geste son indifférence profonde.
— Veuillez donc m'exposer l'objet de votre visite, continua le Prussien. J'ai le devoir et la volonté d'écouter avec attention une dame à qui Son Altesse le Prince Royal a daigné accorder un sauf -conduit. Nous sommes rudes, sans doute, mais « la politesse du cœur est une chose allemande que les Français ne connaissent pas ».
La dame, alors, se dressant, releva son voile...
Cinq minutes plus tard, le très redoutable Chan^ celier de la Confédération de l'Allemagne du Nord, sanglé maintenant, comme un cuirassier sous sa cuirasse, reconduisait, yw^^'z^e dans la rue^ en lui parlant, peut-être encore, de la politesse du cœur, sa Visiteuse inconnue plus soigneusement voilée qu'auparavant.
Les quatre-vingts canons et les douze mortiers formidables destinés au bombardement dormaient toujours à Villacoublay, malgré l'impatience exprimée de cinq cent mille hommes, malgré la rage inexprimable de Bismarck lui-niânie^ et il se disait
ouvertement dans les deux armées, que certaines influences féminines très mystérieuses ajournaient, au delà de la Nativité de Jésus, l'accomplissement de ce terrible dessein.
J'ai connu un brave homme qui ne s'est pas une seule fois dessaoulé pendant la guerre, c'est-àp dire du mois d'août au mois de janvier, et qui fut y tué dans un des derniers combats, sans avoir pu I rattraper son équilibre.
f] Son nom était quelque chose comme Latour ou "i Dufour, mais on ne le désignait jamais que par i son prénom de Bertrand, meilleur pour la vociféi ration et que le vieux drôle feignait habituellement de ne pas entendre.
Il était pour la tradition, celui-là ! Rien n'aurait pu lui ôter cette idée que la soif est la compagne du soldat et qu'il n'y a pas de bon troupier dans les sociétés de tempérance.
Depuis trente ans qu'il festonnait dans tous les
sentiers de la guerre, — car il avait passé la cinquantaine et fait campagne à peu près partout, — il avait toujours trouvé le moyen de s'abreuver dans les villes ou dans les déserts.
Capable de toutes les audaces aussitôt qu'il s'agissait de « se goupillonner l'ouverture », il avait accompli des choses fameuses, des prouesses de flibustier légendaire, uniquement pour ne pas interrompre son entraînement de pochard.
Il se battait alors à tâtons^ avec une furie d'autant plus grande qu'il voyait toujours trois ennemis au lieu d'un et qu'il lui fallait se multiplier lui-même en conséquence de cette illusion d'optique. Une division entière ne lui aurait pas fait peur, si elle s'était dressée comme un obstacle entre sa pépie et quelque bouteille, et il eût entrepris de l'enfoncer. H
On pouvait même dire qu'en plusieurs circon- * stances, les chefs avaient superstitieusement abusé de ce merveilleux poivrot qui bronchait depuis un quart de siècle sans pouvoir dégringoler, que les balles ne pouvaient jamais atteindre et qui démolissait tout devant lui.
Il suffisait d'encourager sa mise au point.
— Je necognebien, disait-il, que lorsquejesuisbu.
Plus d'une fois, en Crimée, en Italie, au Mexique, il avait été désigné pour la croix. Mais comment ajuster 1' « Étoile de l'Honneur » à ce lion de salle de police dont les inqualifiables méfaits ne se comptaient plus et qu'il importait de
coffrer avec promptitude aussitôt qu'on avait cessé de se battre. Il fallait encore moins parler d'avancement.
Tout cela, d'ailleurs, lui était profondément égal. — Aussi longtemps que j'aurai un trou sous le nez, déclarait-il, je me fous du reste. C'était le type le plus accompli de celui qui ne veut rien savoir:
Le lendemain de Solférino, on s'était avisé de présenter à l'Empereur cette brute extraordinaire qui avait rapporté, la veille, une demi- douzaine de flacons d'eau-de-vie, soigneusement enveloppés dans les plis d'un drapeau emprunté à quelque régiment du Danube.
Napoléon III, informé qu'il ne pouvait être question de décorer un ivrogne de cette importance, avait tenu cependant à lui demander si quelque chose ne lui manquait pas.
— Une seconde gueule, répondit l'homme couvert de sang, pour mieux boire à ta santé, mon Empereur.
Toutefois, c'eut été une erreur grave de le croire dénué de clairvoyance ou d'astuce. Il avait beau Flotter perpétuellement entre deux alcools, il avait beau être quasi mort d'ivresse, un sublime débrouillard sortait de lui aussitôt que se présentait un fagot de difficultés d'apparence inextricable.
On savait malheureusement trop peu l'excellent poème de son évasion de Mayence, le lendemain même du jour où il y fut amené avec deux ou
Iroîs mille de ses compagnons de Metz. Les quelques épisodes qu'il en racontait donnaient soif du reste.
On devinait qu'il avait dû traverser la province rhénane comme un jardin de cabaret, sans plus d'équilibre qu'ailleurs.
Avec quoi avait-il bien pu se maintenir dans ce bienheureux état, cet homme dénué de ressources, qui ne savait pas un mot d'allemand et que ses moindres gestes devaient dénoncer ? C'est ce qui sera certainement éclairci le jour où toutes les choses cachées sauteront aux yeux.
Ce qu'il y avait de sûr et certain, c'est qu'il était arrivé un beau jour à Liège, plus ivre et plus lucide que jamais, comblé d'or et de bijoux allemands, ayant dévalisé, disait-il, quelques villas germaniques, étranglé ou brûlé leurs propriétaires et que, narguant toute l'armée de Frédéric-Charles, il était enfin venu nous rejoindre aux environs d'Orléans, après une série non interrompue de cuites immenses.
Ce Bertrand avait toujours l'air de marcher à côté de lui-même. Il se parlait à demi-voix, s'encourageait à la constance avec une extrême douceur, se traitant de « petit cochon » et de « pauvre vieux », s'inondant des bénédictions les plus amples et se promettant sans cesse des « tournées » prochaines.
On s'en amusait, mais pas trop. Instinctivement, on sentait en lui le soldat noir^ à l'âme recuite, sur l'endurance ou la bonhomie duquel il ne fallait pas compter. Quand les blagues allaient un peu loin, il vous avait un calme regard de ses yeux toujours pleins d'eau qui vous coupait net.
D'ailleurs, le commandant, une autre basane qui l'avait connu au Mexique, n'entendait pas qu'on le molestât.
— Dans l'intérêt de votre peau, avait-il dit, je vous conseille de ne pas l'embêter. Si j'avais seulement un millier de soûlauds comme celui-là, je me chargerais de ravitailler Paris avec de la carne de Prussien.
On le laissait donc tranquille et il faisait à peu près ce qu'il voulait. Dispensé de tout service régulier, on était quelquefois plusieurs jours sans le voir. Il paraît même, — et cela nous pénétra d'un respect sans bornes, — qu'il allait se promener chez les Allemands du voisinage et qu'il rapportait de ses visites plus qu'audacieuses des indications précises qui nous sauvèrent plusieurs fois.
Avait-il donc le génie du travestissement et de l'espionnage, ce malandrin si peu souple en apparence et qu'on supposait incapable de voir à quatre pas devant lui ?
Nous n'en doutâmes plus, cette mémorable nuit de décembre où nos éclaireurs à cheval nous rame- T)èrent dans la forêt d'Orléans un artilleur bava-
rois complètement ivre, qui s'était laissé capturer de bonne grâce et qui n'était autre que lui-même, venant informer notre chef du mouvement rétro, grade de notre armée et de la marche audacieuse de Frédérick-Charles vers Orléans, sur les talons du 15* corps.
Ah! il en savait long, tout de même, le vieux chacal qui ne voulait rien savoir, et les officiers pleurèrent de rage en l'écoutant.
Il avait bien essayé de courir après Martin des Pallières, mais il aurait fallu des ailes pour l'atteindre, ce général de la gaffe, qui se trouvait encore une fois, comme à Beaune-la-Rolande, à vingt ou trente kilomètres du point où sa présence eût pu être funeste à l'ennemi.
Jamais une pareille occasion ne s'était présentée. Quarante-cinq mille hommes engagés sur la seule route qui conduit de Pithiviers à Orléans, au milieu des bois touffus, sans moyen -de se développer, soit à droite, soit à gauche. Les troupes françaises, composées en grande partie de mobiles peu solides en rase campagne, étaient capables, néanmoins, soutenues et entraînées parleurs officiers, de tenir et même de prendre très résolument l'offensive sous bois et derrière les obstacles que présentait la forêt. La longue colonne des Prussiens, vigoureusement attaquée sur son flanc, arrêtée et prise en tête, n'aurait pu se maintenir dans un semblable défilé. Le Prince téméraire était forcé de se retirer en perdant beaucoup de monde, et
notre armée toute vive restait entière pour faire face à l'abominable crapule de Mecklembourg, désormais facilement écrasable.
Mais, maintenant, on était cinq ou six cents volontaires complètement abandonnés, inutiles comme des épluchures d'oreilles de cochon. Il n'y avait plus qu'à décamper, sans perdre un quart d'heure, dans la direction de Sully, si on ne voulait pas être coupé par la vermine.
Ce rapport trop lucide ayant été fort distinc. tement évacué, et la défroque bavaroise quelque peu sanglante jetée aux ordures, l'homme redevint sur-le-champ la brute précieuse que nous connaissions, et nous avalâmes quatre cents kilomètres en huit jours...
Dieu me préserve du récit de cette retraite aussi imbécile qu'atroce où l'armée de la Loire, gelée, affamée, livrée au plus monstrueux désarroi, se ramassait à la pelle dans trois ou quatre départements ; où l'on vit des officiers supérieurs dételer les chevaux des pièces d'artillerie ou des fourgons d'ambulance pour fuir plus vite ! . . .
N'importe, soixante mille hommes avaient beau crever de misère, le vieux Bertrand zigzaguait toujours. Vers la fin de ce mois terrible, il rejoignit avec nous l'armée de Ghanzy et les farces déjà dites recommencèrent
Ayant surtout entrepris le panégyrique de cet animal singulier, voici, pour l'éclairer, deux anecdotes remarquables.
Un certain jour, dans la Sarthe, aux environs de la Ferté- Bernard, il laissa, comme tant d'autres fois, notre colonne filer devant lui et s'arrêta chez un rustre pour vider un verre. Il payait, d'ailleurs disons-le, beaucoup plus souvent qu'on ne le croyait parmi nous. Ce verre, naturellement, se multiplia et le pichet d'eau-de-vie de cidre étan* épuisé, le héros, à l'indicible terreur de son hôte qui avait l'air de piétiner des escarboucles de feu, manifesta l'intention de dormir une heure ou deux dans la grange voisine dont la paille claire le tentait.
Aux vives remontrances du paysan qui lui représentait l'arrivée probable desuhlans, il répondit simplement :
— Fous-moi la paix ou je te mange les tripes ! et s'alla vautrer.
Cinq minutes plus tard, il ronflait comme un volcan et deux cavaliers prussiens se présentaient.
Aventure aussi simple que délicieuse. Pendant qu'un des nouveaux venus parlementait impérieusement avec le maître du logis, l'autre, s'avisant de la grange pour l'installation de leurs chevaux, entendit le ronfleur en y pénétrant.
Bertrand, juché à hauteur d'homme était complètement invisible dans le creux formé par son
poids. Le Prussien naïf avança la tête. A l'instant même, il avait autour du cou les deux mains puissantes du dormeur.
— Viens, ma cocotte, viens faire dodo avec papa ! disait celui-ci, en lui broyant amoureusement les vertèbres.
L'affaire du second pèlerin fut réglée aussitôt après d'un superbe coup de baïonnette en plein ventre.
L'autre anecdote est vraiment épique. Dans un engagement, d'ailleurs malheureux, où nous perdîmes un assez bon nombre de camarades, notre aventurier qui fut, un quart d'heure, le point de mire des chasseurs allemands, reçut en cette occasion le plus sanglant de tous les affronts.
Une balle ennemie vint percer son bidon dételle manière que le contenu s'en répandit jusqu'à la dernière goutte sur le sol. Impossible de se venger immédiatement, les Prussiens étaient hors d'atteinte. Mais, le soir, il disparut.
Deux jours après, le commandant nous mettait sur pied à minuit. Quelle promenade ! Pendant une heure, le vent du nord nous entra dans la peau comme des aiguilles. Mais nous savions qu'on allait piquer de l'an douille...
Les ordres étant précis, aucun fusil ne s'abaissa lorsqu'un être qui ressemblait à un paquet d'ombre, allant de-ci^ de-là, s'avança vers nous, levant la main. C'était Bertrand qui nous attendait.
— Pas de chahut, dit-il à voix basse au commandant, et que tout ton monde serre les fesses. Nous les tenons bien.
Il serait puéril de demander ce qui vint ensuite. La chose notable, c'est que nous tuâmes beaucoup cette nuit-là. Quant aux détails, je n'ai retenu que celui-ci qui ne s'effacera jamais.
Les sentinelles éteintes prestement et silencieusement, nous amenâmes une vingtaine de nos gueules à la porte de la première maison du village, transformée en corps de garde. Huit ou dix Allemands, en parfaite sécurité, jouaient aux cartes, et la première action de Bertrand qui nous conduisait et qui vint tomber au milieu d'eux comme un obus, avec sa merveilleuse élasticité de pochard, fut de planter sa baïonnette dans le jeu malpropre que le caporal donnait précisément à couper.
Je ne suis pas assez psychologue pour dire exactement ce qui se passa dans Pâme des spectateurs, mais je certifie qu'ils eurent peu de temps pour V analyse^ car la baïonnette empennée maintenant du roi de carreau, de la dame de cœur et de toute la ribambelle des puissances qui font mourir, s'enfonçait dans les poitrines avec une rapidité foudroyante et, bien que notre admiration n'ait été inactive que pendant un instant très court, j'ose affirmer qu'il ne nous resta que des broutilles.
La mort d'une aussi parfaite arsouille ne devait pas démentir sa vie. Les Normes qui président à l'universelle Harmonie se fussent indignées d'un trépas vulgaire.
On était à la fin de tout et le vieux Bertrand ne dessoûlait pas. La bataille même du Mans où il s^ égara quinze heures dans les lignes allemandes, cherchant, disait-il, en son argot d'espion féroce, « la clef des lieux », — cette désastreuse martingale de l'honneur français pendant laquelle on fut réduit à compter un instant sur cet ivrogne pour dépister le Grand-Duc, ne modifia point son état. Il se vantait d'avoir bu à la gourde de la Mort... . Le 14 janvier, on était en route sur Laval, à l'extrémité ouest de ce pauvre département de la Sarthe dont les six cent mille hectares furent assignés aux dernières convulsions de la Défense nationale.
Trois cents hommes environ prirent machinalement je ne sais quelles positions de combat, à l'entrée de la forêt de Gharnie, autrefois nommée la Thébaïde du Maine ^ en avant dun hameau désert.
Ges hommes étaient si malheureux que la présence de l'invulnérable et sempiternel ivrogne les réconfortait. Quelque chose de surnaturel avait fini par lui être attribué.
Lui aussi, pourtant, avait l'air de baisser If crête. Visiblement, il commençait à en avoir assez et se gênait peu pour blaguer ouvertement les gé néraux.
L'officier qui commandait ces calamiteux survivants de la défaite venait de leur tenir ce discours :
— En faisant appel à votre patriotisme, je ne dois pas, mes amis, vous dissimuler le danger,.. Vous êtes appelés à couvrir la retraite et à sauver les derniers convois de l'armée... Derrière nous^ il n'y a plus rien... que l'ennemi.
Il parlait encore qu'une fusée s'éleva dans la direction du levant, une autre au sud- est, une troisième tout à fait au midi et on entendit aboyer furieusement les horribles chiens des Prussiens que ces sauvages s'amusaient, vers la fin de la campagne, à lancer sur les vaincus dans le fond des bois.
Il y eut un frisson de désespoir. Exténué d'un long jeûne, brisé de fatigue et gelé jusqu'aux moelles, on ne pouvait plus marcher ni même tenir son fusil, alors qu'il aurait fallu se jeter avec précipitation dans le département de la Mayenne, car l'ennemi cherchait évidemment à tourner la faible troupe du côté de Loué et de Brulon.
Tout ce qu'on pouvait, c'était de se faire tuer là où on était, le plus proprement possible, et nul de ces agonisants ne parla de se rendre... 1
Quatre heures plus tard, au coucher du soleil, il n'en restait qu'un, l'indestructible Bertrand qui
n'avait pas reçu une égratignure et qui, retranché dans une grange à moitié détruite, exterminait les assaillants.
Ce buveur de vin criait la soif en étripant les buveurs de bière. Il avait tellement soif qu'il en vint à boire de Veau, un reste d'eau sale qui croupissait dans une auge.
Alors, soudainement, il ne tint plus du tout à la vie. Plus que jamais, il ne voulut rien savoir, et, s'élançant hors de sa tanière, l'effrayant bâtard des anciens Lions diffamés fut abattu, — comme un contrefort de citadelle, — par le premier coup d'un canon de puissant calibre que les chefs prussiens avaient envoyé chercher pour en finir, une bonne fois, avec ce dernier titulaire de la transcendante soulographie des Gallo-Romains.
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A la mort d'Alaric, il est raconté que les Goths le pleurèrent comme le héros de leur nation et que, suivant la coutume des Barbares du Nord qui cachaient avec soin les tombeaux des hommes extraordinaires, ils détournèrent, pour ses funérailles, le cours d'une petite rivière près de Gosenza. Ayant creusé dans son lit une fosse qui ressemblait à un puits, ils y déposèrent le corps de leur chef avec quantité de richesses, comblèrent la fosse et firent reprendre aux eaux leur cours naturel. Pour s'assurer du secret, on égorgea les prisonniers qui avaient été employés à ce travail. L'instinct de la race a si peu changé que, quinze piècles plus tard, on a vu chez nous se renouveler des scènes analogues, dénuées, à la vérité, de
toute grandeur, mais étrangement démonstratives de la lourde puérilité de ce peuple allemand que la trique de tous ses maîtres et le bavardage de tous ses pédants ne put jamais assouplir.
Les esclaves de la Prusse, mécaniquement disciplinés, apportèrent en France, dans le bagage de leurs pousse-culs, la plus séculaire moisissure de leurs origines.
Combien de fois nous demandâmes-nous en vain comment il se pouvait que des uhlans, évidemment tués ou très gravement atteints par nos tireurs et qu'on suivait à la traînée du sang, restassent en selle et disparussent ?
Les uns prétendaient qu'ils y étaient attachés, les autres que leurs camarades les emportaient. Ce qui est certain, c'est que ces sauvages avaient le pouvoir inexplicable de nous soustraire leurs morts et leurs blessés. Des courroies étaient adaptées à leurs selles, nous supposions qu'elles servaient à fixer le cavalier, et cependant si lô cheval tombait, l'homme était à l'instant libre. Je me rappelle que ces décevantes et compliquées étrivières furent appelées, un moment, la question prussienne.
On a dit qu'ils brûlaient leurs morts. Je ne l'ai pas vu et je doute qu'en aucun moment de la guerre, ces brutes odieuses qui brûlaient si bien nos blessés et nos vieillards aient eu le loisir ou le moyen de vaquer, pour eux-mêmes, à d'aussi teutonnes pratiques.
Mais souvent, quand ils ne pouvaient emporter leurs chers défunts, ils les enterrèrent certainement à la façon d'Alaric, avec tout le recueillement imaginable et tout le mystère dont se pouvai.mt aviser de tels cerveaux, — les enfouissant, p;\r exemple, entre deux pommiers auxquels ils faisaient une incision, dans l'espoir souvent déçu de retrouver, un peu plus tard, leurs inestimables charognes.
Les chiens errants savaient à merveille les dépister et les dévorer, en grattant la terre de ces fosses peu profondes.
Il y eut, parmi nous, un homme à moitié rôti qu'on avait orné du sobriquet ironique de la Sa- Icunandre.
Je ne crois pas que je verrai jamais un visage plus épouvantable. Avant de le rencontrer, j'ignorais que la physionomie d'un vivant pût exprimer tant de haine, de désespoir, et démarquer à ce point les faces damnées de ceux qui tombèrent « dans l'endroit du lac le plus profond ».
On se racontait presque à voix basse l'histoire de ce malheureux qui s'était jeté comme un perdu dans le premier corps de francs -tireurs qu'il put rencontrer, après avoir vu violer et massacrer sa f enune et sa fille par une cinquantaine de voyous allemands installés dans sa fepme de Morsbronn, le soir
même de la désolante bataille de Frœscliwiller.
Par un raffinement très prussien et que Bismarck eût applaudi, on l'avait attaché au pied du lit. Châtiment du crime énorme d'avoir parlé sans respect à l'un de ces bandits. Il avait pu vivre avec cela dans le cœur!...
Douze jours plus tard, à Saint-Privat, il se battit plusieurs heures comme un déchaîné et dut être pour quelque chose dans l'immense cri de douleur qui s'éleva du fond de l'Allemagne, quand elle vit refluer l'interminable coulée du sang de ses morts.
Frappé d'une balle quelques instants avant la fin de ce jour terrible, et jeté à la volée dans l'église où s'entassaient les blessés français, il eut ce destin d'être l'un des miraculeux survivants de la catastrophe sans nom que les historiens militaires ont eu peur de raconter et dont il faudra qu'un jour tout un peuple réponde, quand viendra la sacrée Justice.
La retraite précipitée du Maréchal n'ayant pas permis qu'on évacuât cette ambulance provisoire, les trois ou quatre cents pauvres diables abandonnés à la clémence du vainqueur furent condamnés à être bridés vivants par l'horrible crétin bâtard Steinmetz, qui voulut ainsi se venger sur eux, à l'avance, du coup de botte royal que devait lui rapporter infailliblement le sot gaspillage de ses propres troupes.
Je ne sais s'il est plus facile de se représenter que de décrire une telle horreur. Notre Salamandre,
qui en avait été le témoin et la victime, n'ayant échappé qu'à grand' peine à l'effroyable supplice, interrompait quelquefois, pour en parler, le silence de moine farouche au fond duquel il cloitrait son âme.
Il disait alors quelques mots très brefs qui faisaient lever le poil, mais les stigmates qu'étalait 6on corps étaient plus éloquents que son silence même.
Il avait pu sauver ses yeux, désormais privés de paupières, semblables à deux clous de métal sombre enfoncés en deux bouffissures sanguinolentes ; mais le nez, les lèvres, les oreilles avaient disparu et les trois quarts de la face étaient noircis, calcinés, comme si un pinceau de lave brûlante y avait passé.
Il avait fallu l'amputer de trois doigts à la main gauche et sa claudication perpétuelle compliquée de tics bizarres donnait à supposer que le reste de sa personne avait dû subir de très près les cruelles familiarités du tison.
— J'ai rissolé dans la graisse des pauvres bougres, disait-il.
Car le feu avait fini par prendre à cette masse de corps humains sur laquelle tombaient les charpentes embrasées...
L'affreuse flamme fut-elle activée, comme à Bazeilles, par quelques jets de pétrole.? C'est Dieu qui le sait. Toutefois, les Allemands étaient coutumiers du fait et c'est une honte indicible pour
leurs armées, une honte qui ne s'était pas vue depuis le Bas-Empire, que ces régiments badois ou bavarois armés de bidons et de pinceaux à pétrole destinés à l'incendie des maisons ou des clôtures...
Leçon profitable qui ne fut pas vaine pour les joyeux fédérés de 1871.
Quoi qu'il en soit, le malheureux village de Saint-Privat put être aisément pillé, toute la nuit, à la clarté blanche de cette effrayante lampe de douleur.
La Salamandre, ainsi dénommé parce qu'il avait pu se dérober à une agonie dont Fhorreur bafoue l'imagination, était parvenu à se réfugier dans une sorte de caveau où l'enfer le poursuivit sous l'espèce atroce de liquides ardents — huile minérale ou cambouis humain, il ne pouvait le dire — et dans les ténèbres d'En Bas, lui conditionna son phantasmatique visage.
Quelque durement écloppé qu'il fût, quatre mois ne s'étaient pas écoulés que cet homme, dont la mort évidemment ne voulait à aucune espèce de prix, se trouvait parmi nous en qualité de volontaire. Il valait, ma foi! autant que n'importe qui, surtout dans les attaques nocturnes, où le surgissement de son visage de démon répandit souvent la terreur.
La seule de ses mains qui fut intacte valait, je crois, plusieurs mains et paraissait se multiplier. Inapte aux diverses manœuvres du fusil, il était néanmoins le premier du monde pour piquer ou pour assommer.
Alors, sa macabre gueule se déployait en une sorte de rire qui n'était pas contagieux du tout, je vous en réponds, et il criait hystériquement de volupté, comme une amoureuse.
Quand sa joie était finie et qu'il fallait s'éloigner de tout combat, rien, non rien, ne pourrait donner une idée de la tristesse du malheureux qu'on entendait pleurer sourdement tout le long des nuits. Il sortait de lui comme une fleur noire, une sombre tubéreuse de mélancolie qui nous asph^^xiait...
Très doux, d'ailleurs, aussitôt qu'on ne voyait plus le Prussien, bonhomme de spectre et soldat excellent qui ne murmurait jamais, on acceptait par miséricorde autant que par crainte l'oppression morale et physique de sa redoutable présence. Au fait, il n'était pas encombrant et passait des heures, immobile, assis par terre, le front penché vers ses genoux rapprochés et la face perdue dans le creux de ses deux bras.
Un de ses compatriotes expliqua qu'il avait été un très brave homme de bourgeois cultivateur, aimant sa femme et sa fille comme un bonze fanatique aime ses idoles, et qu'étant désormais devenu lui-même un fantôme, il conversait familièrement avec leurs fantômes.
Je me suis demandé souvent ce que pouvait bien être la vie, la patrie, Dieu même, pour une si profonde misère...
Nous ne sûmes que très tard et tout à fait à 1 fin combien ce spectre était complet, quand nous apprîmes que notre Salamandre était, passionnément, un profanateur de sépultures.
N'ayant vécu, depuis quelques mois, que de sa haine pour les Allemands, rien n'était capable d'assouvir cette passion unique, pas même leur mort dont il fut prodigue et qu'il sut, en certaines circonstances, leur faire savourer avec lenteur. Leur mort ! Ah ! bien oui ! Elle ne lui suffisait guère.
11 aurait voulu pouvoir les atteindre dans ce qui ne meurt pas ^ dans ce qu'on est convenu d'appeler leur âme immortelle, si, toutefois, il est permis de supposer que de tels bestiaux en ont une.
Privé de pouvoir surnaturel pour évoquer devant son cœur de bourreau les fluides esprits des trépassés, il s'acharnait aux cadavres, effroyablement persuadé que le Requiescant in pace n'est pas une formule vaine et qu'on peut, de quelque manière, affliger les morts en ne respectant pas leurs tombeaux.
En tout cas, on avait ainsi des chances d'aggraver le deuil de ceux qui leur survivent et qui les pleurent.
Quelques témoignages recueillis après Texterniination du vampire et les détails qu'on put deviner sont à détraquer l'entendement.
On trouva sur lui une masse de papiers volés aux cadavres et des lettres de sa main qui eussent pu être datées de l'enfer. Ces lettres, conçues dans le style morne des faire part et qu'on fit brûler en tremblant, informaient des mères, des veuves, des enfants, des amis ou des fiancées habitant l'Allemagne, de certains actes sacrilèges accomplis dans les ténèbres sur les déplorables corps déterrés de leurs très chers, avec le discernement satanique d'un brucolaque...
Naturellement, il savait l'usage gothique des inhumations mystérieuses dont j'ai parlé, et son flair était d'un chacal pour dénicher de pareils trésors.
Il mourut dans son péché, au commencement de i l'armistice, son existence, d'ailleurs, n'ayant plus d'objet.
— A quoi bon durer maintenant ? disait-il luii liiême»
Voici donc la chose telle qu'il nous fut possible de la reconstituer par voie d'induction ou de déduction.
I Dans un assez rude combat livré aux environs t de l'infortunée petite ville de Bellême, dans le
département de l'Orne, les Prussiens ayant vu mourir un de leurs plus jeunes officiers, fort aimé d'eux, paraît-il, avaient inventé de l'enterrer clandestinement, selon leur coutume, dans une auge en bois, une auge à cochons tT*ouvée dans l'étable d'un paysan.
Ils l'avaient donc étendu dans ce bizarre cercueil, l'épée au côté, et avaient couché près de lui, sur la terre nue — comme un garde du corps pour l'éternité — un simple soldat tué le même i jour. Le sol avait été soigneusement tassé sur la j double tombe et l'emplacement marqué avec la plus ^ grande précision. j
Deux mois après, le lendemain même de la signa- j ture de l'armistice, trois Allemands vinrent, avant l'aube, visiter l'endroit funèbre et trouvèrent, à côté de la fosse ouverte exhalant une insupportable odeur, la Salamandre accroupi sur les deux cadavres dont il mutilait, en ricanant, la putréfaction.
Teterrima faciès deemonum ! L'apparition
de cette effroyable face dans de telles circonstances, à une telle heure et dans un tel lieu, dut être terrible sur ces barbares, car le médecin déclara que l'un des Allemands était mort foudroyé de la rupture d'un vaisseau.
Quant aux deux autres, ils donnèrent bravement tout ce qu'ils pouvaient avoir de sang dans les veines et leurs corps percés de coups furent déta chés à grand' peine du cadavre contracture de la Salamandre- Vampire.
DEPUIS quelque temps déjà, on avait perdu tout espoir de s'amuser. Il pouvait bien y avoir irente heures que le poste avait été établi dans cette 'arme isolée sur le bord de la grande route, et les nalins prétendaient que le diable lui-même eût été .ncapable d'y rien comprendre.
Pas de nouvelles du bataillon cantonné au tonaerre de Dieu, à moins qu'il ne fût en marche quelque part. On était là une vingtaine d'hommes oubliés, abandonnés comme de la raclure de goiillots, et ne sachant absolument rien de ce qui se passait aux alentours. Si les Prussiens arrivaient m force, on ne savait même pas dans quel sens il 'audrait se replier.
La consigne vague laissée par l'adjudant était
de survoilier la route attentivement du côté du Nord. Rien de plus.
Les moblots, peu débrouillards et privés de diverses consolations, ne pouvaient attendre aucune lumière du jeune sous-officier qui les commandait. Celui-ci, plein de bons désirs et même assez intrépide, mais naturellement dénué d'expérience aussi bien que de prestige, ne pouvait offrir que ses propres coniectures,qui n'eussent rassuré personne- Tout en songeant à l'odieuse éventualité d'une survenue de l'ennemi qui raflerait du premier coup le détachement, il voyait les pauvres diables ronger les derniers fragments de ce biscuit, réfractaire comme les briques des hauts fourneaux, qui dévasta les mâchoires de trois cent mille hommes qu'une effrayante administration trouvait le moyen de ne pas nourrir au centre même de ki plus riche contrée de la terre.
C'était pourtant un peu fort qu'on fût obligé de se serrer les tripes et même de crever de froid, à deux pas de ces paysans cossus dont on était venu garder la maison et qui n'avaient consenti à prêter une espèce de soue à cochons et quelques bottes de paille pour Finstallation du poste, que sur l'ordre violent d'un officier qui n'avait pas exigé davantage.
Impossible d'obtenir, fût-ce en payant ^ un morceau de pain ou un verre de vin de ces brutes qu'on voyait, toute la Journée, se gaver et se goberger devant un bon feu.
Ah ! s'il en avait eu l'autorité ou l'audace, le petit sergent frais émoulu, sorti pour la première fois de la maison de son père, il y avait quatre mois à peine, et rempli des traditions fantasmagoriques de la cour martiale, s'il avait osé, quelle danse pour les marsupiaux !
Ils eussent été sans doute plus gracieux pour les Prussiens qui n'y mettaient pas tant de façons et qui avaient d'infaillibles secrets pour se faire bien venir des cultivateurs et des bourgeois.
Depuis le commencement de l'abominable campagne qui s'est appelée si drôlement la guerre de résistance, on savait pourtant à quoi s'en tenir, bon Dieu ! et les chefs mâles — quand il s'en trouvait — auraient bien dû ne pas laisser échapper toutes les occasions de se servir du pouvoir discrétionnaire que leur conférait la Débâcle portative que les généraux, à tour de rôle, promenèrent six mois, dans les deux tiers de la France, comme un Saint-Sacrement de catalepsie et de reculade.
Les paysans, naïvement lâches et fangeusement égoïstes, impénétrables au sentiment de la Patrie et tout à fait étrangers à l'idée de Race, ne virent, en somme, dans la guerre, qu'un funeste coup du sort, une guigne noire qu'il s'agissait de conjurer, chacun pour soi, par toutes les crapuleries et les
On a dit puérilement qu'ils étaient partout de connivence avec les Prussiens. Il faudrait alors supposer une espèce de satanisme formellement interdit à des âmes si peu profondes.
La vérité simple, c'est qu'ils partageaient équi tablement leur exécration entre les Prussiens les Français. Les uns et les autres étaient, à leurs' yeux, des gens incommodes, gâcheurs de paille et brûleurs de bois, sans parler du reste. Pour mieux dire, des propres-à-rien et des bandits, malheureusement trop armés.
La guerre ne les regardait pas. Ils ne l'avaient jamais demandée, et qu'on s'appelât Allemagne ou France, pourvu que se vendissent leurs moissons ou leurs bestiaux, qu'est-ce que cela pouvait bien leur faire ?
Étant donc forcés de choisir le moindre mal, ils aimaient mieux livrer, en gémissant, à l'ennemi ce qu'il leur était impossible de cacher. De ce côté là, du moins, il y avait des chances qu'une si bonne volonté fût payée de quelques égards et presque tous désirèrent impatiemment l'arrivée des troupes allemandes, pour en être protégés.
Quelquefois, il est vrai, cette monstrueuse protection leur parut ensuite plus amère que les ruines et les agonies. Question de chance. Gela dépendait des corps et des chefs de corps. On tombait bien ou on tombait mal. Mais on peut assurer qu'il n'y avait pas de trahison dont les paysans ne fussent aussitôt capables sous la me-
nace de l'incendie, car c'est le propre des animaux d'être surtout épouvantés par le feu.
En l'absence de preuves aussi éclatantes que les Douze Portes de Lumière, nos chefs les plus énergiques n'osaient sévir contre des gens qui se réclamaient de la qualité de Français et se disaient écrasés, foulés aux pieds comme de la vermine, par les deux armées.
Je me souviens qu'un jour l'un d'eux protestant, avec sanglots, de son innocence et jurant par tout ce qu'il pouvait invoquer de plus saint qu'aucun Prussien n'avait été aperçu dans les environs, une demi-douzaine de Saxons qu'on ne put atteindre furent signalés tout à coup. Ces rôdeurs venaient évidemment de passer la nuit chez cet homme qu'on aurait dû clouer à son propre seuil comme un oiseau de malédiction et que notre commandant se contenta de souffleter.
Il y en eut un plus habile, une espèce de nauîrageur qui, utilisant ses deux filles et sa grosse femme, attirait chez lui des soldats que les Bavarois fusillaient instantanément...
Ces anecdotes sont infinies, et je me suis dit souvent qu'il manquait à l'histoire de cette époque une bien édifiante monographie documentée du paysan français.
Ce qui exaspérait par- dessus tout le petit sergent, c'était la vue d'une montagne de bois à brûler, au milieu de la vaste cour. Car je n'ai pas encore dit que la ferme était une de ces confortables demeures de paysan riche qui puent la graisse et la lésine.
Délimité par le corps de logis, les deux ailes pleines de bestiaux plus intéressants que leurs maîtres et la clôture en partie grillée sur le bord de la grand' route, un parallélogramme d'une étendue considérable offrait à l'admiration des troupiers en marche, glacés par des vents atroces, le spectacle très noble d'une pile gigantesque de rondins, tels qu'on en voit dans les grands chantiers de Paris, suffisants, croirait-on, pour alimenter pendant des mois, les feux de trente cuisines. Et ce bûcher superbe inspirait au jeune homme des pensées, nouvelles pour lui, d'extermination et de pillage.
Ce n'était qu'avec une peine infinie, en offrant le peu d'argent qu'il possédait, et surtout en menaçant le fermier de la colère de ses supérieurs, qu'il avait obtenu quelques bûches, en nombre dérisoire, autour desquelles grelottaient ses hommes, et la dernière achevait de se consumer.
Le froid excessif déjà, semblait redoubler. La nuit précédente, un de ses factionnaires avait eu
3S oreilles et les pieds gelés, et on se brûlait les oigts sur le canon du fusil. La prochaine s'anonçait encore plus abominable.
L'indifférence et la dureté de ces immondes ralasseurs de pommes de terre était à hurler de rage, l le lui avait bien dit pourtant, au paysan, et lême avec une jolie véhémence. Il n'avait pu tirer e lui que cette réponse qui le pétrifia :
— Si vous avez froid, mon petit monsieur, allez ous chauffer chez votre papa et laissez les Pruslens tranquilles. Si chacun faisait comme moi, il
a longtemps que la guerre serait finie. Ne vous dtes pas de bile, s'ils viennent ici, je saurai ien leur vendre mon bois.
Le malheureux chef de poste ainsi congédié sendt bien qu'à sa place un vieux soldat aurait imméîatement cassé la figure à cette canaille. Mais il iait à cet âge tendre où les plus généreux se lissent intimider par un imbécile important. Il était pas très sûr, d'ailleurs, de l'approbation de îs chefs et dut se borner à concentrer intérieurelent, dans une formule exécratoire qu'il cruteffiice, toute la somme des malédictions antiques.
Soudainement, il entendit au dehors un grand 'i poussé par Tune des sentinelles et se précipita ir la route. Aux dernières lueurs du crépuscule» 1 apercevait une masse noire et profonde qui avançait rapidement.
La distance était trop grande et le jour trop ible pour qu'on pût savoir qui étaient ces arri
vants et, pendant quelques instants, le sous-officier laissé sans ordres précis, supposant naturellement une colonne ennemie et ne sachant quel parti prendre au milieu de son monde saisi d'effroi, connut les plus noires affres de l'anxiété.
Mais bientôt ce trouble fit place à des sentiments joyeux quand la colonne, s'arrêtant à un kilomètre environ, et les unités qui la composaient se déployant en bivac au milieu des champs, de l'un et l'autre côté de la route, on put reconnaître aisément les rassurantes jupes de nos zouaves.
Le sergent, délicieusement allégé, prit alors le parti d'essayer de dormir une heure ou deux dans la paille.
Il ne dormit certes pas une heure. Il en était bien certain, ayant tenu, un peu plus tard, à s'en assurer exactement.
— Salop de sergent ! propre à rien ! crapule ! canaille ! assassin ! le conseil de guerre ! etc. Telles furent les paroles aimables qui le tirèrent violemment de son sommeil, en même temps qu*une main ferme le secouait avec frénésie.
A l'instant sur pied, il reconnut en l'excitateur un non moindre personnage que le fermier qui vociférait en l'injuriant, les yeux hors de la tête, et paraissant possédé de plusieurs démons.
— Ah ! çà, vieux drôle, cria-t-il à son tour,
qu*est-ce que vous avez donc à beugler? Est-ce que vous devenez fou, par hasard ?
Pour toute réponse, l'énergumène l'entraîna dans la cour.
— Voyez ! D'un seul geste pathétique, il lui montrait la cour de sa ferme et les champs voisins.
D'abord le jeune homme ne comprit pas de quelle catastrophe on prétendait le rendre responsable.
Une ligne de feu, consolante et magnifique, se déployait au-devant de la ferme, sur toute l'éten" due de la plaine et paraissait emplir l'horizon. C'étaient les zouaves qui se chauffaient — énviablement d'ailleurs — et, du premier coup, il ne saisit pas ce qu'un aussi simple phénomène pouvait avoir de calamiteux ou d'exaspérant.
Mais, enfin, ses yeux venant à s'ouvrir tout à fait, il découvrit que le colossal et glorieux bûcher n'existait absolument plus. Disparu, raflé, envolé jusqu'au dernier morceau de bois, comme une plume que le vent léger aurait emportée.
Depuis cette époque déjà lointaine, il n'a jamais pu s'expliquer ce fait qui lui paraît encore un miracle.
En moins d'une heure, les zouaves à moitié gelés, qui avaient perdu dans un tout récent combat leurs sacs et leurs manteaux, avaient accompli le tour de force d'emporter cet Himalaya, et cela, sans être entendu des gens de la maison qui ne
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furent avertis de la disparition de leur bois que par l'insolite clarté des brasiers.
On devine aisément le reste et de quel fou rire général fut accueillie désormais la rage du paysan qui parut à la veille de perdre véritablement ce qui lui restait encore de raison et dut subir cette nuit la plus rude épreuve qui puisse frapper un avare.
Les hommes du poste ayant naturellement informé les arrivants du caractère de ce personnage, le sac de sa maison fut accompli avec une incomparable virtuosité. Les volailles surtout disparurent comme par magie. On entraîna même un cochon dont le possesseur qui avait fini par pleurer de désespoir put entendre les cris de mort.
Gomme s'il avait fallu une sanction à ce châtiment, le colonel vint en personne, accompagné d'une dizaine de ses officiers, s'installer à la propre table de la victime, déclarant avec sangfroid qu'un pareil jean-f outre devait s'estimer heureux d'avoir conservé sa peau.
Les mobiles qui n'avaient pas tardé à suivre l'exemple de leurs « aînés dans la carrière » et dont la nuit fut meilleure qu'ils n'eussent osé l'espérer, disparurent le lendemain, presque à la même heure que les zouaves, relevés de leur pénible faction par un officier que le colonel fit régaler à son tour, et on ignore ce que devint l'odieux bonhomme qui s'était si imprudemment flatté de vendre son bois aux soldats prussiens
Je termine en priant ceux de mes lecteurs nés sous l'influence de Saturne et qui ne cessent d'exiger des mélodrames, de vouloir bien me pardonner la grise couleur de ce souvenir véridique.
Qu'ils ne craignent rien. Il me reste encore, Dieu merci ! quelques bonnes atrocités à leur servir. Mais, en y songeant, ne verront-ils pas combien il était expédient de montrer enfin le paysan tel qu'il fut alors en réalité, pendant qu'on agonisait devant son seuil — tel qu'il est encore, sans doute — et non certes pas tel qu'on le suppose dans le bavardage des mendiants de la popularité.
L'AUMÔNE DU PAUVRE
En ce moment, ma femme dort dans les bras du lieuienanl Morphée.
Bismarck à sa sœur, 28 juin 1850.
ExisTE-T-ELLE encore, la petite maison du tisserand belge de Donchery, l'humble maison ouvrière, peinte en jaune, où le malheureux Napoléon III, agonisant de corps et d'âme, dut endurer, au lendemain de Sedan, l'avanie suprême et l'indélébile outrage d'un téte-à-tête avec le Tartufe sanglant de Poméranie ?
Voici la propre version de ce dernier, consignée, le 3 septembre, dans une lettre intime à sa Sicambresse de femme qu'il nomme « son cher cœur », Mein liebes Hcrz!
Cette lettre interceptée par de sacrilèges francstireurs qui n'obtini'ent jamais leur pardon, fut
aussitôt publiée par quelques journaux français. N'ayant pas sous la main leur traduction, j'offre la mienne, aussi littérale que possible, élaborée, je vous prie de le croire, sans enthousiasme, car Bismarck n'est pas précisément un écrivain.
«... Hier matin, à cinq heures, après avoir traité jusqu'à une heure, avec Moltkeet le général français de la capitulation définitive, le général Reille que je connais me réveilla pour me dire que Napoléon désirait me parler. Je montai à cheval, et me rendis, sans m'être débarbouillé et sans avoir déjeuné^ à Sedan. Je trouvai l'Empereur dans une voiture ouverte, avec trois aides de camp et trois autres à cheval sur la grand' route devant Sedan. Je descendis, le saluai aussi poliment qu'aux Tuileries et demandai quels étaient ses ordres. Il désirait voir le roi. Je lui dis, conformément à la vérité, que Sa Majesté était cantonnée à trois lieues de là, à l'endroit môme où j'écris en ce moment. Napoléon m'ayant demandé où il devait se rendre, je lui offris, ne connaissant pas la contrée, de rester à Donchery où je cantonnais moi-même, un petit endroit près de Sedan. Il accepta et se mit en route avec ses six Français, guidé par moi et Charles (Bismarck-Bolen), qui était venu me rejoindre dans la direction de notre cantonnement, />«/• /<7 matinée solitaire (textuel). Sur le point d'arriver, il commença à s'ennuyer à cause de la foule qu'il craignait de rencontrer et me demanda s'il ne pouvait point entrer dans une
l'aumône du pauvre 233
maison d'ouvrier isolée qui se trouvait sur le chemin. Je la fis examiner par Charles, qui vint nous dire qu'elle était très misérable et malpropre. — 'N'importe ! dit Napoléon, et je grimpai avec lui une échelle étroite et fragile. Dans une chambre de dix pieds de long sur dix de large, contenant une table de sapin et deux chaises en jonc, nous restâmes assis pendant une heure, les autres se tenant en bas. Quel énorme contraste avec notre dernière rencontre, en 57, aux Tuileries! Notre conversation était difficile, car je ne voulais pas toucher aux choses qui eussent été pénibles pour celui qui avait été jeté en bas par la main puissante de Dieu. Etc. »
En écrivant la dernière phrase, Bismarck mentait à son « cher cœur », comme eût pu le faire un simple arracheur de gencives, car le volume de sa correspondance publié à Berlin et à Leipsick en 1892, et que tout le monde peut lire, contient une lettre à son gracieux roi, écrite la veille, immédiatement après l'entrevue, et relatant une conversation où les choses les plus pénibles furent brassées, au contraire, et triturées avec énergie.
Mais qu'importe une imposture de plus ou de moins dans l'existence de ce cafard homicide qui sera peut-être quelque temps encore, pour un nombre indéterminé de ses compatriotes imbéciles, le grand Allemand — comme M. de Lesseps a été le grand Français ?
Nul, que je sache, n'a pu dire ou n'a osé dire, jusqu'à ce jour, la vérité sur cette entrevue sans pareille où se consomma — très probablement à l'insu de l'un et de l'autre personnage — l'un des plus immenses faits de l'histoire.
Je m'embarrasse peu du récit que donne Bismarck dans l'officiel rapport au roi, ci-dessus mentionné. J'estime qu'il est plus sûr de deviner que de voir^ et que tel ou tel familier de l'Absolu est infiniment plus digne d'être écouté que les acteurs mêmes ou les témoins immédiats, lorsqu'il s'agit d'éclairer, — pour l'honneur de Dieu — d'aussi confondantes péripéties.
Napoléon III, d'ailleurs, n'a jamais parlé, et nous n^ avons d'autre témoignage que celui du Chancelier qui s'est glorifié lui-même d'avoir soutenu, vingt ans, le plus effroyable de tous les men songes, pour que parussent exterminées avec jus tice les trois ou quatre cent mille victimes de son ambition de fléau divin.
Ce témoignage, cependant, n'a trouvé ni incrédules ni contradicteurs. L'étonnante grossièreté d'âme de Bismarck devait naturellement accréditer sa déposition et la multitude fut trop heureuse qu'un individu qui lui ressemblait la délivrât, aussi platement, du traquenard de la Beauté supérieure et des affres de la Vérité profonde.
l'aumône du pauvre 235
Voici donc ce que je propose. Nous allons, s'il est possible, écarter un instant les blagues et, considérant avec une espèce de sagesse qui nous fera passer pour des insensés, que les épisodes, même les plus authentiques, sont invérifiables ^ nous refuserons de croire que cet Empereur abattu qui prenait le train des abîmes, se contenta d'échanger simplement une formule contre un protocole, néant pour néant, comme l'a prétendu le Garde des Sceaux de la Calomnie.
Nous supposerons alors deux êtres vivants, à la place des deux fantômes, en nous efforçant d'imaginer ce qui serait sorti de leurs âmes en un tel moment, si leurs âmes impérissables avaient éclaté.
Mais, d'abord, que pensez-vous du tisserands de ce CHOIX d'une maison de tisserand pour un tête-à-téte aussi extraordinaire ?
Car, enfin, s'il est vrai qu'il n'y a point de ha. sard comme l'ont crié depuis six mille ans, toutes les bouches des clairons des cieux, il fallait donc bien que cette demeure eût été élue et prédestinée pour engloutir le secret de la plus étonnante Aumône qu'on ait jamais faite.
Je ne me charge certes pas d'expliquer la cir" constance du lieu. Mais, en y songeant, il me semble que des tentures sublimes et de miraculeuses tapisseries où la gloire ancienne de la France est représentée m'environnent et se déroulent en tombant des corniches de la tempête, avec des frissons sonores...
L'Empereur, désormais captif, est donc monté par une sorte d'échelle au premier étage de cette maison conquise la veille avec une armée de huit cent mille hommes, et dont Bismarck natu. rellement lui fait les honneurs.
Napoléon III est coiffé d'un képi rouge brodé d'or, il est revêtu d'une redingote noire doublée de rouge avec capuchon et porte un pantalon rouge. La veille, il a essayé de se faire mitrailler pendant la bataille. Bon débarras sans doute pour son Espagnole ! Mais la mitraille n'a pas voulu d'un tout-puissant qui n'avait plus rien à perdre et c'est l'Angleterre, dévoratrice de sa Race, qui doit l'avaler dans deux ans.
Il a des gants blancs et fume une cigarette. Ses jambes courtes le soutiennent mal et il se laisse tomber d'épuisement sur l'une des deux chaises.
Le Prussien malpropre et débraillé lui demande s'il a besoin de quelque secours.
— Non, monsieur, répond l'Empereur, asseyezvous, s'il vous plaît.
Et, d'un geste pénible, il lui montre l'autre siège.
Silence de quelques instants. Un Anglais, même victorieux, attendrait qu'on lui commandât de parler. Mais nous sommes désormais en Prusse, pays de goujats, et le ministre est loquace par tempéra-
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ment et par culture. Il ne tarde donc pas à sentir le besoin de se manifester en même temps généreux et spirituel.
— Sire, dit-il enfin, atténuant sa voix de culot de pipe, je suis vraiment confus et chagrin de voir ici "Votre Majesté. Il est vrai que telle est la guerre et que tout le monde est forcé d'en subir les inconvénients. Si j'osais croire qu'une anecdote toute personnelle eût le pouvoir d'adoucir votre mélancolie, je dirais franchement que, cherchant un gîte à Gravelotte, le soir de la terrible bataille, et qu'ayant frappé vainement à plusieurs maisons, je finis par trouver une porte ouverte. Mais quand j'eus fait quelques pas dans un sombre corridor, je tombai dans une sorte de fosse à loups. Heureusement qu'elle n'était pas profonde. Je m'aperçus qu'elle contenait du fumier de cheval. Je me dis d'abord: Tiens ! si je restais ici î Mais l'odeur me fit découvrir qu'il y avait autre chose. Si la fosse avait eu vingl pieds de profondeur et avait été pleine, mes compatriotes auraient inutilement cherché leur ministre le lendemain et je pense que les Français eussent légèrement porté mon deuil. Je sortis donc et m'étendis sous les arcades de la place [Historique).
Napoléon regarde le mufle prussien. L'insolence claire de cet apologue paraît le tirer de son accablement. Une minute, il se croit encore aux Tuileries et réplique lentement, avec une politesse auguste :
— Vous êtes bien délicat, monsieur le Chancelier. Pourquoi donc avez-vous quitté ce premier logement ? J'ai toujours entendu dire que nous devions rester à la place que la Providence nous assigne.
Bismarck, n'étant venu que dans le dessein de tromper, a d'excellentes raisons pour ne pas comprendre. Cependant, le persiflage lui ^ déplu, lancé par un Prince qui est tout à fait par terrée
C'est le Caporal qui se sent atteint, le terrible palefrenier de l'écurie des Automates, dont voici, je crois, l'un des mots les plus remarquables, prononcé à Reims, quinze jours plus tard:
« Le Prince de Hohenzollern m'a très favorablement disposé à son égard, en apprenant, par la voie hiérarchique, à son colonel, son élévation au trône d'Espagne. »
Ce récit ne devant pas être le moins du monde historique au sens documentaire, je passe rapidement sur la conversation assez longue infligée à Napoléon vaincu, dans cette misérable demeure où Bismarck, de plus en plus âpre, lui fit endurer la préparation la plus cruelle aux exigences de son bélître de roi.
Bavardage tortionnaire que l'histoire n'a point à enregistrer. Que pouvait lui répondre sa victime, sinon, en vérité, qu'elle n'avait jamais voulu la guerre ?
l'aumône du pauvre 239
Aujourd'hui que le guet-apens a été dévoilé par la volonté de son auteur, c'est effarant de songer que cet homme couvert du sang de tant d'hommes et qui, seul, voulut cet inexpial^le conflit, n'a jamais cessé d'accuser la France de provocation et 'le perfidie î
Quand les routes empuanties devenaient impra« ticables à force d'avoir été détrempées dans le sang des morts; quand les prisonniers expirant de faim > giflés d'outrages, condamnés aux plus vils travaux chez le plus sale peuple du monde, portaient la coulpe et le châtiment de l'Imposteur glorifié • quand Paris agonisait de désespoir ; quand les Allemands eux-mêmes pourrissaient sur pied autour de la Ville imprenable; — il y eut, toujours, à Versailles, un effrayant drôle qui s'amusait infiniment, qui s'empiffrait -et se débraillait au milieu de ses domestiques, en leur expliquant la duplicité du Gaulois.
Rien ne prévalut contre ce mensonge et je me demande quel pèlerin des gouffres il faudrait pour imaginer seulement le balourd Parjure colloque dans les ténèbres de sa conscience et face à face avec son Secret.
Mais il est probable que le moribond Empereur, sans savoir ce que tout le monde sait aujourd'hui pénétra quelque peu son adversaire en cette entrevue restée mystérieuse.
J'arrive donc maintenant au point essentiel et ce sont des âmes qui vont parler.
— Il VOUS faut des garanties matérielles, dit le Captif se levant avec peine, c'est-à-dire, si j'ose comprendre, qu'il vous faut une cession de territoire. Vous m'avez dit, — je crois l'avoir en« tendu, — que l'honneur de la France n'a pas le droit de se montrer plus exigeant que l'honneur des autres peuples. En cela, monsieur le Comte, vous vous trompez étrangement. L'honneur de la France n'est pas comme l'honneur des autres nations. C'est un honneur tout à fait à part dont vous n'avez aucune idée.
Ce qu'on nomme son Territoire est un héritage très précieux qui ne doit pas être aliéné. Dépossédée de l'une ou de l'autre de ses provinces, la belle France ressemblera, sur toutes les cartes, à une statue brisée qui vous fera peur...
Mon frère Guillaume a prétendu qu'il venait nous châtier de la part de Dieu et vous m'avez fait sentir vous-même gracieusement que telle est votre pensée. Me souvenant d'Attila, je n'eusse jamais osé assumer un pareil rôle.
Cela vous plaît aussi de nommer Paris Babylone. Vieille rhétorique ! Ne craignez-vous pas qu'il ne vous soit demandé compte, un jour, de propos si vains ? On a dit que manger du Pape ne profite jamais à personne et ma dynastie malheureuse en est un exemple. Je me persuade qu^
L AUMONE DU PAUVRE
manger de la France est précisément aussi dangereux pour des raisons identiques, tirées du même ordre surnaturel, et que je vous engage à méditer profondément...
Vous ne tenez, après tout, que cent mille hommes et un Empereur. Prenez garde ! ce pays peut devenir une fournaise et je vous trouverais à plaindre d'y tomber.
— Nous tâcherons, dit Bismarck, de ne pas broncher. Nous comptons aussi, pourquoi le cacher? sur la stupeur de la France entière, quand elle se verra vaincue et privée de son chef.
— Son chef ! Il y a longtemps qu'elle n'en a plus. Je suis un fantôme qui souffre! répondit le dernier des Napoléons, en s'appuyant à la table des deux mains, tandis que redoublait sa pâleur et que son visage se crispait douloureusement.
... Vous demandez beaucoup, messieurs les Allemands, ajouta-t-il d'une voix sans timbre qui paraissait venir de très loin et qui troubla le Menteur... Eh ! bien, je vais vous donner beaucoup plus encore. Vous allez recevoir de moi ce que vous n'oseriez pas demander à votre Dieu... Devenu pauvre et humilié parmi les pauvres et les humiliés, j'ôte de mon front accablé cette Couronne Impériale que le Chef de ma liaison recueillit dans les ossements de Gharlemagne, et je la mets sur le front de votre monarque victorieux, afin que l'Europe, demain matin ou demain soir, ne soit paa^
exposée au vertige, en ne retrouvant plus le compte mystérieux àQ ses Empereurs...
Souvenez-vous seulement que c'est une Aumône et que, seul de tous les êtres humains, j'ai le pouvoir de la faire. C'est l'aumône à l'ouvrier de la onzième heure, à la Prusse parvenue qui adorait encore les idoles, quand tout l'Occident chrétien avait déjà combattu pendant des siècles.
Dépositaire mourant et vaincu de ce Signe de domination, je l'abandonne volontiers à celui qui fut désigné pour me renverser. Si ma race n'est pas condamnée et si mon fils unique me succède un jour, il saura bien la reprendre, avec l'Assistance de Dieu...
La stature de ce Pauvre extraordinaire avait paru grandir démesurément, jusqu'à crever le plafond de cette chambre de malheureux qui n'avait assurément jamais entendu f^ telles paroles.
Bismarck était devenu tout à fait muet, songeur et peut-être même véritablement respectueux pour la première fois de sa vie.
Gomme s'il sortait d'un rêve pénible, Napoléon se passa plusieurs fois la main sur le front, prit ensuite une cigarette dans un étui d'or, l'alluma tranquillement et, regardant, avec une extrême douceur, le Chancelier du prochain Empire d'Allemagne, descendit s'asseoir à côté de lui sur un
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J L'AUMÔNE DO PAUVRE j^3
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■ Gaules. acnevait sa chanson des
XXÏII
A l'instant même où vous éclatez de rire, on égorge, quelque part, un de vos frères.
ENCORE la Sarthe ! Le 7 janvier, quelques centaines d'hommes surveillent la droite de la forêt de Yibraye sur la route de la Ferté-Bernard à Saint-Galais. Fichu poste. En arrière des lignes, les Prussiens occupent déjà Saint-Calais. Pas de nouvelles du général Rousseau ni de l'état-major. Est-on cerné par la colonne qui vient de repousser la division Jouffroy du côté de Vendôme ? Nul ne pourrait le dire.
Le chef a beau envoyer de tous les côtés, il ne parvient pas à sentir les coudes rassurants d'une troupe française. Au contraire, reanemiest an-
nonce partout à la fois. On se sent reniflé pai le Grand-Duc, par l'éternel Mecklembourg ordinairement rossé quand le choc est un peu sérieux, mais que Frédérick-Charles utilise comme un tampon pour écrabouiller les détacliements faibles et sans soutien. Aucune générosité à attendre de cet imbécile féroce. Va-t-il falloir se sauver pleutrement du côté du Mans, se précipiter dans le torrent d'une déroute probable ?...
Et voulez-vous savoir pourquoi on est là ? Pour empêcher les paysans de conduire des animaux à l'ennemi qui est bien forcé de les acheter quand il ne peut pas les prendre encore. Bon commerce, paraît-il. Les Allemands sont pleins d'argent, ainsi qu'il convient à des pirates ou des chauffeurs.
Il faut passer son temps à ramener des vaches ou des cochons et reconduire chez eux, à coups de souliers dans les reins, leurs propriétaires qui, connaissant bien la contrée, recommencent aussitôt, dans une autre direction.
Sans doute il serait agréable d'en fusiller quelques-uns, mais les généraux ne sont pas assez poilus pour sanctionner de pareils actes et les brutes en abusent avec une admirable impudence.
On en est donc venu à cette crise de dégoût, de mélancolie et d'angoisse qui doit finir par livrer au démon du Tohubohu la malheureuse armée de Chanzy.
Ce fut en un tel moment et lorsque enfin venait d'arriver au détachement Tordre supérieur de se
replier en toute hâte sur Gonnerré, que la plus insolite résolution monta au cerveau de deux en-
Le plus important de ces deux, l'entraîneur, était un homme du pays, un garçon boucher de Saint-Galais où il passait, depuis son adolescence, pour un assez mauvais drôle.
Léonard Tocheport, dit Fleur-d'Epine, avait environ trente ans, un mufle de terrier sur un torse de Grotoniate et le « mépris absolu des lois », dirait Richepin. Sans qu'il fut possible de mettre positivement à sa charge un de ces crimes palpables qui mobilisent les suppôts de la répression, sa présence, néanmoins, était un ferment de perpétuelle inquiétude pour les pacifiques habitants de ce chef -lieu.
Epouseur vigilant de toutes les querelles et prud'homme renommé pour la solidité de ses ailerons, il jouissait dans le populaire d'une considération de justicier. Ses ennemis mêmes, en assez grand nombre, étaient forcés d'accorder qu'il n'en était pas indigne, car ce fut toujours un instinct chez lui de protéger les plus faibles et de n'expédier que les superbes.
Malheureusement cette vertu royale était obscurcie par des mœurs dont il n'était pas possible de pallier l'ignominie. Il était, au su de tout le
monde, l'amant attitré de la Boulotte, fille publique aussi notoire que la lune qui l'aimait avec fureur et qu'il n'essaya jamais de promouvoir à quelque industrie moins séculière ! La vérité connue, c'est qu'il en vivait, mais il ne se trouva point dans la ville un page assez audacieux pour le lui dire.
Lorsque les corps francs s'organisèrent, il s'engagea spontanément. L'expliquera qui pourra. Cet homme exécrait tous les Allemands et ne pouvait en entendre parler sans devenir pâle. Ayant eu la chance de tomber sur un bataillon qui se signala de façon particulière, l'occasion lui fut donnée, combien de fois ! de déployer, selon les circonstances, une audace tranquille, ou une audace déchaînée qui coûta cher aux soudrilles de von der Tann ou de Mecklembourg et dont ses camarades parlaient avec une sorte d'extase.
Mais maintenant que tout lui semblait « foutu » et qu'il s'agissait de décamper, zut ! il en avait assez du fourbi et du fourniment et il ferait désormais la guerre pour son propre compte, s'il lui plaisait de la faire.
Cependant, avant de réaliser l'espèce de folie qu'il avait conçue, il alla trouver le chef.
— Commandant, lui dit-il, est-ce que c'est vrai qu'on se tire des pieds aujourd'hui ?
— Il le faut bien, N. de D. ! et il n'est que temps. Il y a peut-être vingt mille cochons autour de nous
— Mon commandant, voulez -vous venir à Saint- Calais, cette nuit? Je connais l'endroit dans tous les coins puisque c'est mon pays. Ils ne doivent pas être plus de trois mille là-dedans. J'ai mon idée. Si on veut m'écouter, je promets qu'on en démolira bien les deux tiers. Nous écoperons peut-être après, mais ce sera toujours moins sale que de rappliquer du côté du Mans.
— Mon garçon, répondit l'officier, tout le monde sait que tu es un brave, mais je pense que tu as bu un coup de trop et tu as l'air d'oublier que c'est moi qui commande le bataillon jusqu'à nouvel ordre.
— Très bien, mon commandant. Mettons que je n'ai rien dit. Et il s'en alla pour ne jamais revenir.
Plusieurs heures après, la nuit étant tout à fait venue, deux paysans en blouse et poussant devant eux quatre ou cinq vaches, marchaient rapidement sur la route de Saint-Calais. C'étaient Léonard et son compagnon.
Celui-ci n'étant qu'un brave homme ne mérite aucun portrait. On l'appelait le Maucot, ancien matelot ressuyé depuis longtemps et devenu franctireur. Actuellement h}^notisé jusqu'à la désertion par ce Léonard que ses prouesses militaires, dont il avait été le témoin, lui faisaient paraître
autant qu'un Dieu, il le suivait comme un chien, déterminé à tout avaler et à tout souffrir. L'autre, ayant besoin d'un auxiliaire, l'avait choisi sans délibérer, le sachant absolument sûr et aussi solide que lui-même.
Le détachement, déjà loin, battait en retraite vers Saint-Michel et Connerré.
Gomment ces aventuriers avaient-ils pu se travestir et pourquoi ces vaches ? On apercevait vaguement au delà des arbres, dans la direction du château des Loges, une lueur qui ressemblait à un incendie et cela pouvait bien être la ferme de quelqu'un des exportateurs de bestiaux ci-dessus mentionnés. Puisqu'on marchait tout seul maintenant, on ferait soi-même la justice, comme on croirait devoir la faire et ceux qui ne seraient pas contents n'auraient qu'à le dire.
Voici Saint-Galais. Wer da ! On s'abouche avec la sentinelle, puis on parlemente successivement avec la grand'garde, l'avant-poste, le poste, le contre-poste. Après maintes explications qui épaississent les ténèbres, on est envoyé sous escorte à l'officier bafouilleur de la Proviant-Mandschaft qui prend livraison des bêtes et donne un récépissé torcheculatif à peu près aussi négociable que le parfum de ses pieds. Mais enfin, on est en règle et on a la permission de coucher en ville.
Les deux hommes arrivent dans une rue sombre et s'arrêtent devant une maison close, d'aspect si-
REPAIRE d'amour 251
nistre. Lumière aux volets, cris à l'intérieur. Il a'y a pas moyen de se tromper sur le caractère du lieu.
— IMaucot, dit le boucher devenu grave, tu m'as bien compris, n'est-ce pas ? Ici, nous sommes des morts. Nous ne sortirons de ce bordel que pour aller pourrir dans un trou. Si ça t'embête, il est encore temps de filer.
— Je m'en fous, répond le Maucot. Je n'ai plus personne et je veux bien crever avec toi, s'il y a du Prussien à manger.
Fleur-d'Epine, suivi de son acotyte, s'enfonce alors dans une venelle à peine visible, à côté de la maison, et qui ressemble à une fissure de ténèbres.
Il est chez lui, sans aucun doute, car c'est au -ino3^en d'une clef tirée de sa poche que les audacieux s'introduisent, par une porte basse, dans un sous-sol puant et fangeux. Une vieille à moitié soûle, tr'îs probablement, dort avachie sur la table, auprès d'une abominable chandelle.
Un écrivain, lépreux du cœur, a donné sa parole que ces sortes de vieilles représentent la Vérité, qui est, comme chacun sait, beaucoup plus laide et beaucoup plus ignoble que le Vice.
■ — Comment! c'est vous, monsieur Léonard! cria celle-ci, tout de suite réveillée par une habi-
tude ancienne des sursauts nocturnes. Bon Dieu! comme vous m'avez fait peur ! Ah ! il est temps que vous reveniez. Depuis que nous avons les Prussiches, ça ne marche plus du tout dans le bousin. La Pivoine et Réséda sont aux trois quarts crevées. La petite Sarah est en train de glavioter ses poumons. Il n'y a plus que la Boulotte qui est toujours comme un pont neuf. Mais voilà, elle refuse de turbiner. J'ai beau lui remonter le mo rai, elle ne veut pas entendre parler de ces cochons qui ont éloigné tous nos clients de la ville et qui ont essayé trois ou quatre fois de la prendre de force. Il est vrai que pour ce qu'ils donnent, les salauds !...
— Assez ! dit Léonard d'un ton bref ! Combien sont-ils, là-haut?
— Six.
— Bien! Va me chercher la Boulotte. Tu lui diras à l'oreille que je veux lui parler tout de suite.
Le vacarme continuait à l'étage supérieur. On entendait des piétinements, des traîneries de sabre et des vociférations au milieu desquelles revenaient sans cesse : Napoléton capout ! Parisse capout ! Frankreich capout !
Au bout de quelques minutes, la Boulotte apparut comme lancée par l'ouragan et se précipita dans les bras de Léonard.
— Ah ! mon chéri ! mon chéri !
C'était, ma foi ! une belle brute, aux formes co
pieuses, aux yeux sombres et éclatants, au front bas et dur casqué de cheveux d'uti noir d'anthracite, évidemment façonnée pour la prostitution, et qui devait facilement affoler les hommes.
En quelques phrases rapides, Léonard lui communiqua son plan. Un vrai plan de désespéré dont rinsurpassable démence n égalait pas la férocité.
Gela consistait à égorger sans esclandre, non seulement les visiteurs actuels, mais tous ceux qui viendraient les jours suivants. L'excitante Boulotte rabattrait le gibier et les corps seraient jetés dans un vieux puits aménagé dans cette vieille maison.
En s'y prenant bien, cela pourrait durer quelques jours. Après ça, si les Prussiens n'avaient pas évacué la ville on verrait à se faire tuer le plus gentiment du monde. Quant aux pensionnaires de la maison !...
Ces deux êtres étaient si faits l'un pour l'autre que la Boulotte n'eut pas même un tressaillement. Loin de là, ses traits s'amplifièrent, comme dans la sérénité d'une vision béatifique. La pensée de la mort, de l'inévitable mort, ne fut rien pour elle, et sans qu'un muscle bougeât, tant était calme le fleuve de sa volonté, elle donna toute sa vie dans un long et terrible baiser d'enthousiasme à cet homme sanguinaire, comme elle aurait donné tout son corps.
Seulement, ou avait un peu trop compté sur la
surdité de la vieille qui avait très bien entendu, et la Boulotte venant à rencontrer ses yeux attentifs, le devina soudainement.
Le Maucot, jusqu'alors immobile et qui avait lui-même surpris ce regard, cueillit la moucharde au vol, quand elle s'élançait pour sonner l'alarme; et la jeta par-dessus la table, comme une guenille, à Teffrayant Léonard qui l'éteignit d'un seul coup. Telle tut l'histoire d'un clin d'œil.
Par malheur, elle avait eu le temps de pousser un cri, un épouvantable cri, et maintenant, à l'instant même, il fallait songer aux Prussiens qui descendaient avec fracas.
L'animale créature de perdition devint sublime.
— Sans bruit ! dit-elle, regardant les deux colosses qu'elle poussa dans l'ombre et portant expressivement ses deux mains à son propre cou.
Et tout de suite, se dépoitraillant d'un geste, l'impudique s'avança, pleine de tisons, vers les soudards éblouis. Elle toucha de son doigt tendu la poitrine des deux premiers, puis de deux autres encore, et monta, sûre de traîner ces quatre hommes derrière elle.
Quant aux deux exclus, ils n'eurent pas à gémir longtemps et, de cinq minutes en cinq minutes, leurs camarades les rejoignirent, un à un, auprès de la vieille, silencieusement et pour toujours. i|
On savait maintenant la manière et, pendant trois jours, ce petit négoce d'étrangleurs prospéra.
— Mon vieux, disait Fleur-d'Epine, la vendange est bonne, mais nous ne ferons pas pour un sou de raisiné. Ça commence à m'embêter !
Tout, d'ailleurs, s'était arrangé le mieux du monde avec les pensionnaires enivrées de ce continuel mélodrame. Elles voulurent même y jouer un rôle. Du froid de ces morts un patriotisme de goules montait en ces putréfiées.
— Je me mettrais bien toute nue à la fenêtre, pour les faire venir ! avait dit la poitrinaire Sarah dont le souffle n'aurait pas fait vaciller la flamme d'un cierge.
Trente hommes avaient déjà disparu et le soupçon ne semblait pas naître encore. Le puits n'avait pas l'air de se combler et l'odeur de charogne ne se déclarait pas tout à fait. L'allégresse du lupanar était donc à peu près sans aucun mélange.
Mais, encore une fois, ça commençait à l'embêter, le patron, de ne jamais voir le sang des hommes qu'il assassinait, et, sympathiquement. cela commença aussi à embêter son compagnon.
En conséquence, le soir du quatrième jour, ils se mirent à saigner leurs animaux. Toutefois, bien qu'ils eussent l'un et l'autre la main solide
et fort exercée, cela n'alla pas aussi bien qu'avant et les cris de mort furent entendus de quelques passants épouvantés qui portèrent au quartier la foudroyante nouvelle qu'on égorgeait là des soldats allemands.
L'heure était venue. Un poste entier accourut au pas de charge. Mais il fut arrêté par une vieille porte massive et lamée de fer qu'il ne fallait pas songer à démolir en une seconde. Les soldats en reçurent l'ordre pourtant. Ils avaient à peine commencé leur inutile vacarme que les deux corps fraîchement tués de leurs camarades tombèrent sur eux, lancés du premier étage. En même temps apparaissait à la fenêtre la redoutable gueule de Léonard.
— Voilà vos charognes ! beugla-t-il. J'en ai trente comme ça dans le fonds de mon puits. Allez dire à votre général que Je suis un maquereau et que je Vemm...!
On dut faire le siège de cette maison défendue par deux hommes et quatre femmes, dont une mourante. Et ce siège fut une épopée digne des rhapsodes !
L'ex-franc-tireur avait gardé soigneusement les armes de ses victimes, les revolvers surtout, avoc les cartouches en assez grand nombre, et les coups tirés dans la masse des assaillants, par les assié gés des deux sexes, portaient admirablement.
Il fallut en venir au canon pour ouvrir une maison prétendue de tolérance — chose prodigieuse
REPAIRE d'amour
qu'on n'avait jamais vue et qu'on ne reverra pas jusqu a la consomm«tion des siècles.
Et lorsque enfin l'étrange forteresse attaquée par deux régiments, de tous les côtés à la fois, mitraillée, éraiettée, brûlée, n'ayant plus ni toit ni fenêtre et ses murs même étant ^r le point de crouler, cessa de se détendre -les Prussiens qui avaient peut-être perdu soixante hommes et qui avaient soif de fusiller au moins un rebelle capture vivant, ne trouvèrent plus, au milieu des cendres et des plâtras, que les six cadavres mutiles de ces héroïques défenseurs d'un des derniers Salons de la vieille France.