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HUMILIATION D UN SUBLIME

En courant, ils déchargèrent même leurs fusils,

Au bout d'une demi-heure, pourtant, exténués, brisés, n'en pouvant plus de leur course vaine, la nuit noire étant, d'ailleurs, tout à fait venue, ils se virent contraints de s'avouer à eux-mêmes leur impuissance et leur sottise.

Mais la responsabilité pesait tout entière sur le caporal et le pauvre sublime dut rentrer au camp, la crête fort basse, réduit, pour échapper aux rigueurs martiales, à la désolante ressource d'exhiber son mufle contusionné.

Telle fut l'humiliation première et dernière d'un des plus notoires coryphées du Sublimisme.

Isidore Tronche se fit éventrer magnifiquement, aux environs de Beaugency, quinze jours plus tard.

CETTE aventure, je le sais bien, est peu vraisemblable. Mais qu'y puis-je ? La guerre francoprussienne est elle-même un chaos d'invraisemblances. On le saura plus tard, quand certaines bouches qu'on croyait de fer ou de bronze auront été complètement desserrées par la mort.

Il y en a, parmi ceux qui ont l'air de vivre encore, dont le témoignage ou la confession la plus faiblement chuchotée mettrait debout les pierres tombales et ferait jaillir les pavés de tous les chemins de France.

L'aveu de Bismarck, dont le monde, il y a six mois, fut épouvanté, n'est que le prodrome de beaucoup d'autres aveux qui n'attendront peutêtre pas la fin du siècle... On nommerait facilement une quarantaine d'individus qui doivent lire

avec de singuliers yeux les légendes actuelles de cette guerre unique en son genre, dont tous les ressorts furent cachés.

J'imagine que quelques-uns de ces personnages, qu'on aurait pu contraindre à parler en les chaussant de brodequins rouges, laisseront au moins une poignée de documents authentiques, dont la place est marquée d'avance dans l'histoire des étonnements humains.

La guerre de 1870 est peut-être la seule où toutes les fautes furent commises par tout le monde sans exception, et des deux côtés à la fois.

Il n'est pas permis d'ignorer aujourd'hui que, jusqu'à la fin, les Allemands furent aussi stupéfaits de leurs victoires que les Français consternés de leurs défaites. Même après Sedan, même après Metz et jusqu'à la décisive bataille du Mans, l'Allemagne trembla, l'Allemagne eut peur de se sentir au milieu d'une nation si supérieure d'où pouvait jaillir tout à coup un Homme.

Aussi longtemps qu'une armée d'au delà de la Loire put être prévue, les chefs allemands les plus audacieux ou les plus habiles se crurent en danger quand même., et se tinrent toujours prêts à déchirer précipitamment des deux éperons les flancs agités de leurs chevaux de triomphateurs.

Ah! si ce qu'on nomme bêtement la Fortune avait voulu susciter alors un de ces « petits Gaulois », — comme disait le Chancelier, — invisibles en plein soleil à force d'insignifiance, mais dont

l'âme est affiliée au tonnerre et que la tempête, quelquefois, chaperonne soudainement d'une crinière de feu, quelle sublime chasse à courre de huit cent mille vainqueurs éperdus!

La panique immense, comme un cyclone venu du profond Midi, ramassant giratoirement l'Invasion autour de Paris, aurait aussitôt jeté l'Olympe de Versailles sur Manteuffel, Frédérick-Charles sur Werder, Mecklembourg sur Falkenstein et Von der Tann sur le prince royal de Saxe, dans une bousculade infinie.

Revirement inouï de la débâcle française dont l'univers eût éclaté d'admiration! Mais il aurait fallu que les barbares, une minute seulement, aperçussent VAme de la France, et c'est ce que Dieu ne voulut pas, parce que l'heure n'était pas encore venue, parce que c'est une âme très précieuse dont il est jaloux, et parce qu'il fut recommandé dans le Livre de sa Parole de ne pas offrir des perles aux pourceaux.

En conséquence, tout le monde fit d'incomparables sottises. Les généraux français laissèrent échapper toutes les occasions sans cesse renaissantes de la victoire et les généraux allemands n'en laissèrent échapper aucune de déshonorer immortellement leur patrie.

Mais les uns et les autres parurent toujours dissimuler avec soin le principe de leur démence de victorieux ou de leur vertige de vaincus, — à ce point qu'on serait tenté de supposer le plus im-

possible concert et que cette histoire apparaît tout à fait indéchiffrable quand on cherche à l'examiner dans ses profondeurs.

Il était donc inévitable qu'un désarroi si surnaturel des pratiques extérieures de la Providence eût pour corollaire un déplacement universel des habitudes ou des conventions banales, et nous ne songeâmes point à nous étonner de la présence parmi nous d'une vraie femme , en costume de franc-tireur.

Il eût été dangereux de lui manquer de respect. Quelqu'un l'avait essayé au commencement. Mais ce quelqu'un avait reçu une telle danse qu'il fallut ensuite le raccommoder.

C'était une grande et robuste fille de la campagne, supérieure à beaucoup d'hommes par son énergie. Sans beauté, d'ailleurs, mais fort expressive et toujours agréable à voir.

N'ayant pas l'embonpoint de son sexe, le vêtement masculin lui allait admirablement et les inattentifs ou les myopes la prirent souvent pour un authentique troupier.

Il va sans dire que son nom n'avait été porté sur aucun registre matricule, qu'elle n'avait à répondre à aucun appel et qu'elle était amplement dispensée de tout service. Mais elle comptait au moins pour un soldat, pour un fier soldat, et répondait au nom de Jacques Maillard qui était celui

de son fiancé enduit de pétrole et brûlé vif dans sa maison de Lailly, village près de Beaugency dont les Bavarois ne laissèrent en novembre que les ruines calcinées.

Histoire des plus simples. H était arrivé qu'un jour, comme nous donnions la chasse à des uhlans, un coup de feu parti d'un fourré, à cent pas de nous, avait jeté par terre l'un des fuyards que ses camarades, serrés de très près, avaient été forcés, contre leur coutume, d'abandonner à moitié mort.

Aussitôt nous avions vu sortir du taillis un jeune paysan armé d'un fusil qui s'était avancé vers nous.

— Mes compliments, mon brave, lui avait dit le commandant, c'est un coup superbe. Comment t'appelles-tu ?

— Jacques Maillard.

— Tu es du pays ?

— Pas précisément, monsieur l'officier. Je suis de Lailly, canton de Beaugency ?

— Lailly ? N'est-ce pas ce village qu'ils ont brûlé, les bandits ? Nous avons \ti ça, il y a quelques jours. Ah ! mon pauvre garçon!

A ce dernier mot, quelque chose de noir avait passé sur le rasage de l'inconnu, en même temps que montait du fond de sa gorge un hoquet se.'riblable au commencement d'un sanglot.

— Que fais-tu donc par ici.^ avait ajouté le commandant.

— Vous voyez, je chasse les Prussiens, comme vous.

— Tiens ! tu es franc-tireur ?

— Oui, monsieur, depuis un mois.

— Très bien ! A quelle compagnie appartienstu ?

— A la vôtre, si vous voulez me recevoir.

— Mais, commandant, avait dit alors un officier attentif à l'interrogatoire, ne voyez-vous pas que cet individu est une femme ?

Il avait fallu s'expliquer, et voici ce que le vieux commandant avait appris en particulier.

La jeune fille, sur le point de se marier, habitait déjà la maison de son fiancé, lorsqu'un jour les Prussiens arrivèrent inopinément. L'un d'eux, un lieutenant de hussards, sans doute excité par la chevauchée du matin, et la trouvant seule, avait tout de suite essayé de la violer.

Par malchance, il avait affaire à une fille des plus vigoureuses, et la lutte ignoble eût probablement fini par la déconfiture de l'agresseur. L'apparition de Jacques, accourant aux cris, décida le Prussien à se retirer à reculons, les yeux hors de la tête et protégé par la pointe de son sabre.

L'infortuné protecteur, sachant très bien qu'une violence directe attirerait immédiatement la foudre sur son amie et sur le village entier, parvint à se contenir toute la journée. Mais, le lendemain matin, on retrouvait, dans un endroit écarté, le corps du lieutenant criblé de coups de poignard.

Naturellement, les amoureux avaient disparu.

Ces deux êtres vécurent trois semaines environ dans la forêt, delà terrible existence des proscrits, des braconniers à l'affût de l'homme.

Jacques, désormais enragé, parvint à descendre deux ou trois vedettes et fit même présent d'un très bon fusil prussien à sa compagne qui tirait aussi bien que lui.

Une imprudence trop forte lui mit enfin sur les bras une demi-douzaine de cavaliers qui le ramenèrent à Lailly, le jour même où on avait décidé de brûler ce malheureux village. Il fut reconnu pour l'assassin du lieutenant et on lui fit la mort aussi affreuse que possible.

La jeune fille, éloignée de lui au moment de la surprise et qui n'avait pu le secourir, résolut de lui survivre et, se sentant un cœur d'homme, appelant, tirant à soi toute l'âme du défunt, conçut et réalisa le projet de se donner au premier groupe de volontaires qui consentirait à l'incorporer.

Ce fut alors, pendant deux mois, les deux longs mois de la fin, le spectacle le plus surprenant et le plus simple.

Cette fille qui s'était elle-même rasé la tête, n'ayant aucun autre moyen d'exprimer son deuil, qui semblait avoir oublié son sexe et dont tout, jusqu'à la voix, était devenu d'un homme, se con-

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duisit, aussi longtemps que dura la guerre, avec un calme courage qu'aucune souffrance intérieure ou extérieure ne put entamer.

Ceux qui la connurent ne se souviennent pas de l'avoir vu rire. Elle n'acceptait jamais de conversation avec personne, passait même des jours entiers sans faire entendre une parole. Mais elle n'était dure à aucun de nous, et son instinct de femme se révélait en ce point qu'elle déployait une incomparable sollicitude pour nos blessés. Une dizaine, au moins, qui vivent encore, furent sauvés par elle.

Il fallait que cette créature eût dans l'âme toutes les chevilles de l'amour ou du désespoir, car nous ne pouvions comprendre où elle prenait la force de n'être jamais abattue.

Jamais de révoltes, jamais de plaintes, jamais une larme, jamais un soupir.

Quand il fallait se battre, elle se battait avec nous, mieux que nous, du même air tranquille, avec une indémontable innocence — comme elle eût fait une besogne horrible, mais nécessaire, qu'il ne lui était pas permis de refuser.

Rien d'une amazone. La rhétorique la plus opiniâtre n'eût pu voir en elle un seul trait d'ange exterminateur. C'était bien plus simple et bien autrement sublime.

Je ne crois pas qu'il me soit possible d'oublier le moment terrible où, saisis par un remous de bataille, il nous arriva d'être tellement entassés avec

la moitié d'un régiment saxon, dans une ruelle étroite, qu'il devint impossible de faire usage des armes, d'accomplir seulement un geste et qu'Allemands et Français se contemplèrent face à face, sans pouvoir combattre. Situation d'un tragique bizarre et déconcertant.

Je voyais en plein la pauvre fille dont l'expression n'avait pas changé, qui regardait machinalement devant elle un gros paysan de Thuringe à barbe rouge qu'elle aurait pu mordre au visage, tant ils étaient rapprochés, et je crus voir dans ses beaux yeux calmes une sorte de pitié douloureuse pour tant de misères.

Mais je parle de la durée d'un éclair. Ayant eu moi-même fort à faire pour me débrouiller en un tel instant, la suite m'échappa et je ne revis notre volontaire que plusieurs jours après, dans le cloaque de boue neigeuse où pataugeaient soixante mille hommes en déroute.

Appuyée d'une main sur son fusil, elle soutenait du bras gauche un petit mobile breton qui, sans son aide évidemment, se serait laissé fouler aux pieds. Toujours la même expression d'oiseau triste et doux à qui on aurait coupé les ailes...

Et ce fut ainsi jusqu'à la fin.

Quand vint l'heure du licenciement, elle reprii tranquillement ses habits de femme et partit, à la grâce de Dieu, sans nous avoir dit son nom, nous ayant salués avec douceur.

TL semblait que la mort elle-même eût pris en dégoût ces pauvres diables qui n'espéraient plus la fin de leurs tourments. On a beau être jeune, le métier de spectre, à la longue, est insoutenable, surtout quand on n'y fut préparé par aucun apprentissage de cauchemar, et l'éducation de cette masse d'adolescents extirpés de leurs familles, laissait, à ce point de vue, tout à désirer.

Ils étaient pourtant le meilleur de la société française, en ce temps-là, et ils avaient fait, en somme, généreusement, ce qu'ils pensaient être leur devoir. Quelques-uns y laissèrent leur peau, bien qu'ils l'estimassent fort précieuse. Beaucoup revinrent éclopés, fourbus, délabrés sans rémission, qui ne sortiront jamais de l'état de convales-

cence. Mais la plupart des survivants rapportèrent une âme infiniment lasse pour engendrer une consécutive génération privée d'enthousiasme.

Je doute fort que les vélocipédistes ou les manilleurs actuels se déterminassent aussi volontiers que leurs pères aux aventures dangereuses, aux fredaines parfois héroïques dont la guerre francoprussienne offrit l'occasion. C'était alors, j'en ai peur, le geste suprême et dernier d'une France ancienne qui entrait dans son agonie.

Ils étaient venus de loin, les braves garçons que je vis peiner et combattre en cet hiver noir. Je parle d'un corps spécial qui se recruta surtout dans le Midi. Il y avait des Toulousains, des Marseillais, des Périgourdins et des Gascons, enfants de la vieille bourgeoisie provinciale et traditionnelle, assez proprement élevés par conséquent, et qui parurent, en général, beaucoup plus solides que les autres guerriers improvisés dans les départements du Centre ou du Nord.

Le grand Capitaine qui eût pu tirer parti de cette force ne se présentajamais et les malheureux, saturés, dès leur tendre enfance, de Victoires et de Conquêtes^ furent contraints de se résigner à la déroute perpétuelle en pleine patrie. Les moins invincibles trouvèrent cela terriblement dur.

Un dimanche soir, 4 décembre, — cette date ne sera point oubliée, — on était venu leur apprendre que l'armée française dont ils se croyaient soutenus avait repassé la Loire, que les Prussiens

marchaient sur Orléans et qu'ils étaient absolument seuls au milieu des bois.

Il avait donc fallu tourner le dos à Paris qui se délivrerait lui-même comme il pourrait, devenir pareils à des fluides pour se glisser entre les lignes ennemies et marcher trente heures dans un froid polaire capable de cristalliser jusqu'à la bave du grand-duc de Mecklembourg. Première étape de vingt- sept lieues.

La chasse avait duré huit jours et autant de nuits, pendant lesquels on avait dû s'habituer à la privation de sommeil et de nourriture. Arrivés enfin comme des épaves à Ghâteauroux, après maints circuits, détours et contre-détours pouvant équivaloir à une notable partie de la distance qui nous sépare de la lune, il avait paru nécessaire à quelques personnages éminentissimes et superfins d'empiler ce calamiteux bétail dans des trains cataleptiques dont la lenteur eût exaspéré le cocher des morts.

Ghâteauroux, Saint-Sulpice-Laurière, Poitiers, Niort, Angers et le Mans, tel avait été l'itinéraire d'un voyage de soixante- douze heures dans des fourgons, dans des wagons de guignon dont toutes les vitres étaient brisées, par une température de 18 à 23 degrés au-dessous du gel.

Immédiatement après cet essai de pétrification des défenseurs de la patrie, reprise des promenades militaires, à travers le départemcDt de la Sarthe. Escarmouches ridicules, reconnaissances multi-

pliées d'on ne savait quoi, nuits de grand' garde, cieux implacables, famine atroce et certitude acquise désormais que tout cela était parfaitement inutile. Combien de temps encore ? 0 Seigneur !

Il y eut des cas de folie furieuse. A force de donner leur vie par lambeaux dans l'espoir toujours déçu de quelque occasion de mourir honorablement d'un seul coup, quelques-uns en vinrent à se persuader que leurs compagnons d'agonie étaient des Prussiens. Il arriva même que deux ou trois hommes furent assez gravement blessés par ces furieux lamentables qu'on dut enfermer, et cet effroyable délire, un instant, parut contagieux.

Il y eut des tempêtes, des C3^clones de désespoir qui renversaient tout. Il y eut enfin dos suicides !

On avait été tellement trompé par les hommes et par les choses, on était si fatigué, on souffrait tant d'avoir toujours froid et de ne jamais manger, que la démarcation précise du réel finissait par s'abolir.

On avait, de temps en temps, il est vrai, comme l'impression d'une accalmie pendant le déluge, tout le monde cherchant tout le monde, et des disparus demandant à des isolés de les renseigner sur des introuvables...

Trois mois d'une pareille existence avaient suffi pour faire de cette jeunesse amoureuse du sacri-

fice, une ribambelle de tardigrades fantômes qu'on faisait semblant d'utiliser comme éclaireurs, et que les campagnards inquiets voyaient apparaître sur tous les chemins.

Charriés par tous les courants de la débâcle, portés çà et là sur le dos des flots qui montaient ou qui descendaient des champs de bataille, sans obtenir une seule fois qu'on les alignât à leur tour, ils ressemblèrent à des trépassés en pèlerinage qui ne sauraient plus retrouver leurs tombes.

Ils ne savaient pas de combien d'affaires ils avaient été, de la sorte, les anxieux témoins, et quand tout espoir de vaincre eut été perdu, ils se résignèrent à ne plus soufi'rir autrement que comme des bestiaux sans écurie et sans pâturage.

Mais auparavant, ils avaient eu, parfois, à rugir et à sangloter de ce rôle monstrueux de comparses des immolations. Un jour, entre autres, il leur avait fallu assister au complet massacre d'une compagnie d'infanterie de marine abandonnée sur un point stratégique où le général en chef aurait dû concentrer ses meilleures forces. Ils avaient vu soixante hommes tenir tête à soixante canons et à dix mille Bavarois, pendant trois heures et demie, en chantant des refrains de mer.

Les soixante hommes étaient tous tombés devant eux jusqu'au dernier qui se trouva précisément le capitaine, et ces jeunes gens suffoqués d'admiration et d'ignominie faillirent tuer leur commandant qui pleurait lui-même d'être forcé de les retenir.

Ils se souvenaient aussi, — et cela ressemblait à ces choses de feu et de vent divin qu'on lit dans es Écritures, — ils se souvenaient d'avoir vu passer, à Beaune-la-Rolande, un cuirassier qui, ayant été, en chargeant, décapité par le canon, continuait un instant sa charge sur l'invisible, le sabre toujours à la main et le corps emporté dans le galop furieux de son cheval, pendant que la tête casquée roulait à leurs pieds...

Plusieurs avaient gardé de cette vision d'Apocalypse comme une estampille de la démence.

Ah! ils les avaient vus de près, les Prussiens! Ils avaient, pour ainsi dire, campé sous l'arbre de mort qui portait ces fruits savoureux, avec l'éternelle défense imbécile d'y toucher.

Il ne leur fut pas même donné de combattre à ce déplorable Tertre Rouge dont la prise décida du sort de la guerre et qui fut confié, par un aveuglement surnaturel, aux asphyxiés du camp de Gonlie

Ils reçurent, selon l'usage, l'ordre de se replier, au moment précis où il y aurait eu quelque chose à faire, après un mortel planton de douze heures dans la neige, le long des haies.

Défense avait été faite d'allumer aucun feu, de griller seulement une cigarette et de tirer un pauvre coup de fusil. Le jour étant venu, le terrible jour du 11 janvier, les Allemands furent aperçus à soixante mètres, immobiles, silencieux et gelés eux-mêmes, ayant aussi la consigne de ne pas attaquer encore.

Les deux grand'gardes, qui n^avaient peut-être plus que quelques instants à vivre, éclatèrent alors d'un rire douloureux autant qu'une crise de sanglots, et se battirent, comme des enfants, à coups de boules de neige...

La France était bien vaincue, mais non pas tout à fait soumise, et les inutiles spectres all^i^nt, sans trêve, dans un songe de folie et de douieur.

il leur fallut errer encore deux semaines, tou?jours glacés, toujours affamés, toujours dormant sur leurs pieds et désespérés de si bêtement souffrir.

Il y avait dans cette troupe un infortuné garçon, un séminariste de vingt ans qui s'était engagé volontairement avec trois cents cierges dans le cœur. Celui-là avait rêvé de jouer les Judas Machabées et ses camarades lui certifiaient qu'il serait machabée tout court. Ce qui arriva effectivement.

Sa campagne militaire fut la déception la plus cruelle et je me mépriserais d'oublier sa mort.

Etant très faible, ainsi que la plupart des adolescents travaillés d'béroïsme, les fatigues étonnantes qui lui furent octroyées sans compensation l'accablèrent plus que tous les autres. C'était pitié de le voir marcher comme un somnambule, roulant avec son fusil dans la neige, tous les cent

pas, et, réveillé par cette chute, se relevant avec des râles, en éjaculant une invocation.

Bientôt atteint de phtisie, sa toux continuelle devint la fanfare de ce bataillon fantastique. Deux ou trois fois des apitoyés entreprirent de le porter. Mais c'était vraiment trop lugubre, les porteurs eux-mêmes ayant l'air d'avoir besoin qu'on les enterrât. Il fallut y renoncer.

Pas moyen de lui parler d'ambulance ou d'hôpital. Il avait cette idée fixe de mourir les armes à la main.

Un jour, déterminé à finir en soldat, il se précipita, baïonnette au vent, sur un groupe de Prussiens lassés aussi, très certainement, et qui regardaient passer leurs pitoyables vaincus sans démonstrations hostiles, comme ils auraient regardé un convoi funèbre.

Car ces choses se sont vues. On en avait tellement assez, de part et d'autre, qu'on finissait par ne plus se battre quand on se rencontrait en petit nombre.

L'un de ces Prussiens, que je vois toujours, un grand diable rouge au regard mélancolique, écarta tranquillement le fusil dont cet enfant menaçait sa peau et l'enserrant d'un de ses bras, lui mit dans la bouche le goulot d'un bidon plein d'eau-de-vie.

L'agonisant but avec avidité quelques gorgées et l'ennemi, très doucement, le laissa partir. Tel fut le résultat de sa dernière crise de bravoure.

Trois jours plus tard, il râlait. Par bonheur, on

arrivait dans un village dont j'ai oublié le nom, village, il est vrai, rempli déjà d'un nombre infini de loqueteux et de claquedents.

On parvint à lui trouver une place pour s'étendre. Et cette place merveilleuse, que lui réservait le plus incroyable destin, fut dans l'église, au pied d'un autel naïf consacré à Notre-Dame des Sept- Douleurs. Puis comme il fallait probablement un contrepoids à l'extraordinaire affliction de ce cœur candide, il se rencontra qu'une petite flamme rose, oubliée, je ne sais comment, continua de briller à côté de lui jusqu'après son dernier soupir, et qu'il put, au milieu de son agonie, se rappeler la douce histoire, — apprise naguère dans son école sacerdotale, — de ce Pape des Catacombes qui, attendant l'heure du martyre, écrivait, d'une main tranquille, les observances relatives à la Lampe du Sanctuaire...

Les plus mécréants de ses camarades avouèrent entre eux, le lendemain, que celui-là, décidément, avait eu la meilleure part.

Quand j'habitais Vangirard, au temps des famines, la rue Cambronne était naturellement le plus court chenain pour venir chez moi.

Caï:x Marcheîjoir.

Sola Gallia monsîra non habuit, sed viris semper foriissimis et eloquentissimis abundavii.

S. JÉRÔME, adv. Vigil.

Chaussons le cothurne et entamons les grandes gueulades.

Flaubert.

JE refuse pourtant de Técrire. Je me reconnais incapable et même tout à fait indigne de l'écrire, ce Mot historique, ce Mot tyrannique, ce Mot fatidique, ce Mot formidable et délicieux, cet Archi- Mot toujours surprenant que les anges n'osent balbutier et qui paraît avoir cinq millions de lettres.

Aucun autre mot français ne fut autant proféré en 1870, et c'est pour cela, sans doute, que cette année s'appela terrible.

Depuis le 4 août jusqu'au paiement des derniers centimes du fantastique paquet de milliards qu'on voulut nommer l'indemnité aux spoliateurs de la France, ce Mot dut être vociféré, chaque jour, de la façon la plus énergique, un nombre incalculable de fois.

Si l'impuissance à deviner ou comprendre quoi que ce soit n'était pas, fort heureusement, le privilège des quatre-vingt-dix-neuf centièmes de l'humanité, ce serait à mourir d'effroi de considérer, à cette occasion, que les mots ne sont pas seulement des combinaisons alphabéliqu^^s ou des aventures de gueuloir, mais les plus vivantes réalités

Quand il est sorti de nous, le pauvre mot qui flottait auparavant dans les limbes ténébreux du Disponible, il devient aussitôt agile, vagabond et irréparable.

Ubiquitaire pa* sa nature, il s'élance do tous les côtés à la fois, agissant avec la force plénière de son origine d'En Haut, car les mots ne sont pas de l'homme.

Il faut être atteint d'Académie pour croire à la bassesse de quelques-unes de ces entités subtiles, — comme s'il y avait moyen de concevoir une hiérarchie dans ce vestige lamentable et surnaturel de l'ancien plan des constellations qui se nomme un Vocabulaire ; comme s'il y avait des mots qui

fussent évêques, d'autres mots condamnés aux labeurs serviles et des épithètes accoutumées à faire le trottoir.

La vérité, c^est qu'ils sont tous terribles, tous mystérieux, qu'ils ont le pouvoir de se changer en serpents, comme les bâtons de Jannés et de Mambré, sous les yeux du Pharaon, quand le magicien l'ordonne, et que c'est ordinairement le plus méprisé qui doit dévorer les autres.

Ce fut, en 1870, l'étonnante histoire du Mot que j'ai résolu de ne pas écrire.

Ne craignons pas de l'affirmer, il se multiplia, se fit nombreux autant que les flots du grand Déluge. Bientôt il n'y eut plus que lui, et il submergea tout être vivant.

Impossible, aujourd'hui, de prévoir comment on pourra s'en dépêtrer, car tout le monde sent bien qu'on y est toujours et de plus en plus. Que dis-je ? Le Mot est devenu réellement la Chose, ainsi que le veut une inflexible et trop juste loi. Purgamenta et stercora facti siimus, disait l'Apôtre.

Quelques années avant la guerre, Victor Hugo avait été l'émancipateur de ce Vocable jusqu'à lui captif dans les lieux obscurs et méprisé par tous les apôtres littéraires.

La Défaite fut l'occasion, pour la France entière, d'implorer le secouis du paria devenu puissant

dont la jeune gloire éclatait déjà et ce fut un concert unanime d'invocations comme on n'en avait jamais entendu.

Chaque fois que le Prussien remettait sa botte sur les plaies vives d'un peuple dont il est naturellement le domestique, l'âme en agonie de plusieurs millions d'infortunés se réfugiait dans les deux syllabes comme dans une forteresse.

Les mourants de misère et les mourants de désespoir, les blessés, les charcutés, les brûlés vivants, les moribonds abandonnés au milieu des champs, par les nuits glaciales, tous murmurèrent ou vociférèrent le Mot vengeur.

Il s'envola de clocher en clocher comme l'aigle de Napoléon, se posa sur le pinacle des monuments les plus altiers, se déposa môme à leur base et le long des murs croulants de soixante villes bombardées.

Les vaincus irrésignés à l'inacceptable déconfiture, mais contraints delà subir, se plastronnèrent le visage des colliquations de leur dégoût pour que, du moins, la crapule des triomphateurs ne vît pas leurs larmes.

Quelqu'un pense-t-il qu'une guerre aussi malheureuse avec l'Espagne, par exemple, ou les habitants hypothétiques de la lune, aurait pu détermiaer un tel besoin national de s'évacuer ?

Nous subîmes alors et nous subissons encore ^'effrayante loi de l'affinité des turpitudes.

Surmontés, pour le châtiment de nos vieux

crimes, par le plus sale peuple de la terre, par une nation de mangeaille et de pot de chambre, et les six cent mille goujats de ses armées ayant souillé nos belles campagnes du torrent de leurs excréments, il était inévitable que la noble langue du Jardin des grands Lys d'or, s'enlisât elle-même dans ce terrible fumier !

J'ai su l'histoire d'un pauvre homme capturé par les dragons de Rheinbaben et qui, fou de la honte et du désespoir de n'avoir pu se faire tuer, crachait aux Allemands le Mot unique et le recrachait sans cesse, en même temps que son écume, avec une si furieuse volonté de réprobation et d'outrage qu'on lui fit la grâce de le fusiller.

Or, c'était un professeur de rhétorique et même, je crois, un petit poète !

Evidemment, ce malheureux qui se fichait bien de sa propre vie, s'était efforcé de traduire, de condenser en une sorte d'allemand les sublimes choses qui crevaient son âme et, ne trouvant absolument que cette ordure, en avait fait un ciboire...

Le Mot fut tellement dit pendant la guerre qu'hommes et choses en demeurèrent saturés. Enfin, le Mot est devenu littéraire! Cela dit tout.

Je me souviens, en ce moment, d'une particularité qui n'a l'air de rien et qui ne parut, en effet, que l'occasion sans cesse renouvelée de nous dé-

montrer à nous-mêmes notre parfait abrutissement.

Quand une de nos sentinelles barrait le passage à tel ou tel camarade, il suffisait ordinairement que celui-ci lui jetât le mot, vous m'entendez bien, le Mot suprême qui répond à tout, qui englobe, a fortiori^ toutes les consignes, toutes les échéances de l'Éventuel.

— Mange, cochon ! répliquait alors la sentinelle en s'effaçant.

Il n'en fallait pas davantage pour se comprendre. Quelquefois même le poste voisin s'esclaffait.

Cela, certes, est bien idiot, bien résolument idiot. Le lyrisme, j'en conviens, est furieusement absent de cette anecdote militaire. Mais en y songeant tout à coup, après vingt ans, j'y crois entrevoir une profondeur symbolique.

J'en viens à me dema-ider si cette pauvre multitude souffrante, qui ne savait guère pourquoi elle souffrait, ne fut pas l'instrument d'une combinaison très spéciale de la routinière Providence qui n'a pas changé, depuis six mille ans, son système de préfigurer les événements futurs par d'analogues événements ; si la débâcle inouïe du grand peuple des Invaincus ne fut pas chargée de signifier la définitive débâcle de Dieu lui-même, évidemment incapable de subsister au milieu de ses astres offensés, quand la France est abattue; si, enfin, le Mot indomptable, œcuménique et solitaire dont V anagramme est une promesse de Ré-

demption, et que tant de bouches ont clamé dans

JZtlT;^^'^''' «'-««î-'q- chose comme ce Sclubboleth équivoque du livre des Juges au'il était indispensable de bien prononcer pour ne pas mourir. ^ ^

Ox\ m'assura que le bonhomme était mort aux environs de 1879, dans quelque hôpital.

Nul n'aurait pu raconter ses dernières heures ni ses derniers jours. Sa tombe même était ignorée. Disparu, évanoui à jamais, le musicien de jadis, le crapoussin de génie dont l'existence ressemblait à une énigme et qui répondait au nom méridional de Pouyadou.

Quelques étudiants en médecine l'avaient surnommé le Volvox du contrepoint ou l'Entozoaire de Sébastien Bach.

Titulaire, néanmoins, d'une certaine considération dans le quartier de la Sorbonne, habité par lui depuis trente ou quarante ans, on ne se moquait pas trop de sa figure, et même on avait fini

par accepter son abominable accent p^a^énéen, qui le faisait ricocher en pétardant sur chaque syllabe, comme un chaudron sur les galets d'un torrent.

Le grotesque de sa personne s'atténuait à la pensée du long martyre enduré parce malheureux, qui passait pour un grand artiste méconnu.

Indifférence ou mépris, il n'avait jamais consenti à porter les petits paquets de la gloire, et avait ainsi raté beaucoup d'occasions fructueuses de prostituer des facultés qu'on disait d'ordre supérieur.

Quelques mélodies ou romances publiées, naturellement, à ses frais, avaient fait couler, en même temps que les larmes de la précédente génération, de notables sommes dans le boursicaut des entrepositaires ou des virtuoses. Il trouvait tout naturel qu'il en fût ainsi, et vivait sans colère dans une alvéole de bourdon, au cinquième étage d'une maison, détruite aujourd'hui, de l'horrible rue des Gordiers.

Trois ou quatre leçons mal payées assuraient le viatique de cet enfant des lunes anciennes, contrefait et lamentable, qui ne cherchait pas mieux que son rêve.

Enfermé dans Paris comme tant d'autres indigents aussi peu capables que lui des pratiques de la résistance, les quatre mois du Siège l'eussent exterminé sans l'intervention de faméliques admirateurs qui fournirent héroïquement les becquées légères suffisantes pour la nourriture de ce chathuant du Paradis.

Son ignorance des événements qui s'accomplissaient sous ses yeux était quelque chose de sublime. Il dormait littéralement dans la gueule ouverte du Dragon des Epouvantes, sa vie, d'ailleurs, étant à ce point transposée depuis longtemps, que les gens pratiques étaient condamnés à passer par tous les châteaux de sa fantaisie avant d'arriver au seuil de son attention. Les plus intrépides succombaient à moitié chemin.

Le bombardement qui sévissait dans le voisinage ne fut pour lui qu'un bruit importun et inexplicable que les autorités, disait-il, n'eussent pas dû permettre. L'antique piano qui occupait à lui seul un tiers de son gite, lui masquait amplement toutes les rumeurs de bataille et le gardait mieux que tous les remparts et que tous les forts.

N'ayant plus de leçons à donner, il en profita pour travailler du matin au soir, malgré l'âpre hiver, à une œuvre gigantesque, espèce de Râmayana symphonique entrepris dans son extrême jeunesse et commencé depuis vingt-cinq ans. Cette œuvre, qu'on ne put retrouver après sa mort, s'appelait, je crois, le Silence...

On n'inquiéta pas cet inoffensif qui sonnait des marches triomphales pendant que le premier peuple du monde, artères ouvertes, essayait, pour l'honneur de Dieu, de ne pas mourir. Cela, même, parut à plusieurs de l'héroïsme très pur.

Le carillonnant Pouyadou n'y pensait guère. Il

courait après son âme, héroïque peut-être, mais désorbitée, qui vagabondait ordinairement dans les intervalles infinis du ciel étoile, du ciel cristallin et de l'inimaginable empyrée.

Un de mes amis fut à cette époque le confident ! de ses pensées. Il grimpait quelquefois chez lui, dans son harnais d'artilleur, ce qui lui valait toujours la même remarque effarée du pauvre bonhomme :

— Tiens ! vous êtes soldat maintenant ? Vous avez donc tiré un mauvais numéro?

Mais, par discrétion sans doute, il n'insistait pas et, sans s'informer de quoi que ce fût, sortait aussitôt ses principes et ses théories.

L'auditeur a gardé de ces entretiens un souvenir tel qu'il ne croit pas que de pareilles impressions soient effaçables, même au ciel et dans les Cavernes bienheureuses.

Subitement, Pouyadou se manifestait comme le plus extraordinaire métaphysicien de la musique et claironnait de prophétiques démonstrations.

Vaguement informé d'une guerre désastreuse avec l'Allemagne, cet événement n'avait, à ses yeux, qu'une importance musicale — et encore !

— L'Allemagne, criait-il, est une nation d'écoliers malpropres et de formulards. C'est vrai qu'elle a donné Bach et Beethoven qui sont, pour

moi, quelque chose de plus que des hommes. Mais ceux-là, mon garçon, c'était la dernière portée du Moyen Age. Ils n'annoncèrent pas qu'ils allaient tout chambarder. Ils ne s'offrirent pas^commeles Messies d'un boucan nouveau. En tant qu'artistes, ils furent humbles et pacifiques, et parurent des grains de poussière lumineux dans un rayon de soleil qui éclairerait une étable à porcs.

Que diable voulez-vous que je vous dise des autres ? J'entends parler quelquefois de l'invasion des Allemands. On dit qu'il y en a beaucoup. Eh bien! voici dix ans, vous m'écoutez ? dix ans que j'ai senti ça.

J'étais à la représentation du Tannhàuser où furent délivrées pas mal d'injures et de pommes cuites. On a écrit que ce n'était pas généreux, que nous manquions d'hospitalité. On a fait du sentiment et des phrases. Quolle sottise ! Gomme si ce n'était pas justement rixastinct et le devoir d'une race généreuse de rejeter avec énergie tout ce qui peut l'altérer ou la pervertir ?

La tentative était flagi-ante. Les spectateurs les plus médiocres en furent aussitôt frappés et l'exhibition de cette machine infernale parut un défi.

Vous savez aussi bien que moi la prétention de Richard Wagner. Il s'est donné la peine de l'écrire en français et ne cesse de la répéter à qui veut l'entendre : Inaugurer « une forme idéale, purement humaine et qui appartienne à tous les peuples ».

La fraternité universelle, alors, comme en 48! La fraternité de la flûte et du tambour conférée au genre humain par la douce Allemagne. Joli sujet de plafond, n'est-ce pas ? pour l'Hôtel de Ville ou le Tribunal de Commerce.

Gomme ça ne mordait pas, il fallut trouver autre chose et montrer ce qu'on avait dans le ventre. La guerre actuelle, si vous voulez le savoir, c'est un opéra de Wagner. C'est le triomphe de Siegfried qui a forgé l'épée, du lourd Siegfried, vainqueur du dragon Fafner en papier mâché, et conquérant de l'Anneau des filles du Rhin au moyen duquel on est tout-puissant, — mais qui finira peut-être un jour par crever de peur, comme une brute qu'il est, lorsqu'une Vierge lui apparaîtra!...

Le visiteur s'étant hasardé un jour à l'interroger sur ses propres travaux, Pouyadou eut une crise de véhémence et d'indignation.

— Ah! ça, milledioux ! hurla-t-il, est-ce que vous me prendriez pour un musicien, par hasard? Vous ne m'avez donc jamais regardé? Est-ce que je suis un Allemand ou un Italien pour passer mon temps à des coïonnades ?

Oui, vous fixez ce sabot, ce misérable corbillard, cette bourrique de piano sur lequel je m'extermine les phalanges et le métacarpe depuis qua-

LE MUSICIEN DU SILEÎfCE SU

rante ans. J'espère bien le tuer sous moi. Mais j'ai mes raisons que vous ne comprendriez pas, quand même j'userais en explications ce qui me reste de temps à vivre.

Il y a là aussi une jolie petite montagne de partitions, ajouta-t-il, frappant avec force un amas énorme de papiers d'où s'éleva un nuage de poussière.

C'est mon œuvre. Il y en a pour deux cent soixante-quinze instruments hétéroclites et dissemblables dont les deux tiers, au moins, sont encore à inventer.

Je pourrais vous signaler d'importants morceaux écrits pour un ensemble de trompettes complètement aphones que je nomme les clairons du Silence, à construire sur le modèle introuvable des buccins qui renversèrent autrefois les murailles de Jéricho... Oui, monsieur, de Jéricho!... C'est la partie qui m'a donné le plus de mal et j'y compte absolument pour être bienvenu parmi les anges, après ma mort.

Car je ne travaille pas pour ce monde et je vous jure que ma symphonie serait un peu plus difficile à exécuter que du Wagner. Tout sera donc détruit, livré aux flammes, avant que je disparaisse.

Ah! c'est que j'ai une manière de comprendre la musique ! Sachez que pour être parfaite, il est indispensable qu'elle soit divine^ je veux dire SILENCIEUSE, enfermée, cloîtrée au plus profoiiil

du Silence, et c'est ce que Wagner n'a jamais compris.

Mais que pouvait-il comprendre, ce galérien de toutes les fanfares, ce grossier adaptateur de légendes et de traditions qui nous sert un mastic de théogonie Scandinave et de christianisme à dégoûter des hippopotames ?

Ses compatriotes ont essayé de lui donner plus d'importance qu'à Beethoven. Ne voyez-vous pas que c'est l'histoire d'Abel et de Gain ? La flamme du premier monte paisiblement vers le ciel, de plus en plus blanche à mesure qu'elle s'élève ; celle du second est refoulée sur le sol avec une violence qui l'oblige à calciner jusqu'aux pierres de l'autel maudit, et la bête féroce ne supporte pas cet affront.

En sa qualité d'artiste divin, Beethoven aspirait naturellement au Silence, et c'est pour cela qu'il obtint la grâce de devenir sourd pour mieux entendre chanter son génie.

Wagner croit obstinément que la musique est une combinaison de divers bruits et ce qu'il nomme le « drame musical » est son ambition suprême. On ne peut pas être plus Allemand. 11 lui faut du Beau qui se voie par les yeux de la tête, qui s'entende par les oreilles des plus vilains bougres, qui puisse être pris à bras-le-corps par tout le monde comme une catin. En un mot, c'est la musique matérielle et passionnelle — à sa plus haute puis sance, je le veux bien, si cela peut vous faire plaisir.

Le Drame musical^ Bon Dieu ! mais le voilà réalisé admirablement, tel que je l'avais pressenti à l'audition du Tannhàiiser\ Le Bombardement, tragédie l3^rique ! Ne vous semble-t-il pas qu'on pourrait l'entendre des étoiles ?

Ce Pouyadou était peut-être le plus profond de tous les hommes. Songez qu'il fut très probablement le seul d'entre les Français ayant eu l'idée de se réjouir, en 1870, de l'infériorité musicale de la France.

— Pauvre chère France î disait-il parfois avec tendresse, quel dommage que tu ne sois pas tout à fait sourde ! C'est alors que nous pourrions nous entendre ! Les journaux prétendent que tu n'as pas assez de canons. Quelqu'un se présenterat-il pour expliquer à ces bavards que le Silence attire l'Esprit du Seigneur et qu'étant faite beaucoup plus que n'importe quelle autre nation pour le recevoir, c'est précisément le nombre inférieur de tes pétards en tous les genres qui démontre la supériorité de ton destin ? *

Prosopopée difficilement présentable dans une école militaire, mais très digne de ce musicien fanatique du parfait silence et qui le cherchait avec rage sur son piano depuis quarante ans.

Un dernier mot:

Vers la fin du Siège, il demanda, un jour, à sa

concierge, — Dieu sait au sortir de quelles pensées ! — si c'étaient toujours les Allemands qui bombardaient Paris.

— Eh ! qui diable voulez-vous que ce soit? répondit la portière suffoquée.

— Mon Dieu ! madame, je ne sais pas. Ça pourrait bien être un autre peuple. Et il retomba dans le puits de son silence ordinaire.

Il songeait alors, sans doute, à l'Italie et à ses musiques futures... car je crois vous avoir dit que ce pauvre diable était une manière de prophète.

LE vicomte Armor- Luc- Esprit du Glas Saint- Sauveur avait toujours eu quatre-vingts ans. Gela se disait couramment dans le pays, un coin du Perche où la présence de cet interminable vieillard immobilisait des légendes ou des traditions, partout ailleurs oubliées déjà sous les premiers Gapétiens.

G'était à peine si les gens les plus décrépits se souvenaient de l'avoir vu jeune. Et ce souvenir était si lointain, si équivoque, si récalcitrant et conjectural que tout le monde refusait d'y croire.

Il n'eût pas été pilus facile de prévoir sa fin, car il appartenait visiblement à une de ces Races désormais éteintes sur lesquelles il est démontré que la mort n'exerçait qu'un douteux pouvoir.

Le vicomte pourtant n'arborait qu'une stature fort au-dessous de la moyenne et son vieux corps était si fluet qu'à distance on pouA^ait le prendre pour un fétu. Mais c'était l'étui d'une âme grandiose comme il s'en trouve, çà et là, toutes les sept générations, quand l'humanité se renouvelle de fond en comble.

A première vue, cependant, rien en lui ne trahissait autre chose qu'un octogénaire banal acoquiné à l'orgueil de son blason.

Celui-là, pour tout dire, était superbe. Les du Glas portaient : d^or à un bœuf de gueules^ et un chef d'azur^ chargé de trois croix du Calvaire.

Leur devise F. E. R. T. était celle des Ducs de Savoie qu'ils prétendaient usurpée. C'était même le sujet d'une indignation héréditaire qui n'admettait pas que les Emmanuels ou les Amédées fussent mieux que des coupe- jarrets ou des vagabonds.

Deux cent soixante ans auparavant, le trisaïeul du vicomte Armor avait entrepris le plus étonnant de tous les procès. Profitant des démêlés de la France et de la Savoie, et du mécontentement extrême d'Henri IV, il avait conçu le dessein de récupérer, par ce puissant roi, les quatre lettres fameuses qui signifient, comme chacun sait : Fortitudo Ejus Rhodum Tenuit — se fondant sur ce que c'était un de ses Ancêtres, à lui, qui avait autrefois sauvé l'Ile de Rhodes menacée par Ottoman.

Mais Henri IV, alors occupé à se faire assassi-

^er, n'eut pas le temps d'intervenir et la reine mère débouta le demandeur.

Le ressentiment d'un tel déni de justice avait rongé cette famille ancienne qui ne tarda pas à se détraquer. Les dix-septième et dix-huitième siècles assistèrent à la ruine progressive de la haute Maison des du Glas pour qui la France était morte avec les derniers Valois d'Angoulême.

Quand vint la Révolution, elle n'eut pas même à toucher du doigt ses murs tombants. Dilapidateur enragé d'un patrimoine entamé déjà depuis longtemps, le père du vicomte actuel expirait sans gloire, en 1815, laissant à peine à son avorton de fils, infailliblement désigné pour l'extinction de la Race, de quoi subsister comme un laboureur antique.

Aussi chauve que Charles le Chauve, dont il se disait cousin du côté des femmes et qu'il mentionnait parfois avec indulgence, le descendant des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem portait toujours, à rencontre des météores, une perruque juvénile, d'exécution si parfaite qu'il aurait fallu de la malveillance pour se dérober à l'illusion d'une chevelure sans détour.

Ses petits vêtements de coupe ancestrale, mais usés, si j'ose le dire, jusqu'à la corde et reluisants comme le corselet d'un grillon, étaient tirés à

quatre épingles sur ses petits membres, et c'était une chose qui remuait profondément de voir ce joli vieillard, titulaire sans descendance d'un des Noms les plus glorieux de l'Occident, s'efforçant d'appareiller sa misère au décor triomphal des siècles.

Quoique les paysans le crussent fou et peutêtre même à cause de cela, son influence autour de lui était grande et ressemblait à une sorte de prestige que personne, assurément, n'eût expliqué.

Sans doute, on n'hésitait pas à le dépouiller, autant qu'on pouvait, de ses misérables récoltes et les transactions nécessaires ne manquaient pas d'être aussi onéreuses que vexatoires pour un vieux songeur qui ne se défendait pas ; mais le rustre le plus aff routeur n'aurait pas osé, « pour tout l'or du monde », se départir, en sa présence, de l'attitude la plus respectueuse.

On ne pouvait dire pourtant qu'il manquât de bienveillance ou de politesse, puisqu'il ne parlait à personne sans se découvrir et saluer jusqu'à terre, comme s'il se fût agi d'un grand prince.

Quand, par miracle, une offense grave sentie par lui le déterminait à faire un exemple, il dressait son buste, enfonçait ostensiblement son chapeau et disait à l'offenseur, en clignant des yeux :

— Monsieur, j'ai beau faire, il m'est impossible de vous apercevoir.

Et c'était tout. Il ne faisait pas revivre autrement le droit seigneurial de haute justice. Mais

cela suffisait, dit-on, pour désajuster le croquant, tellement, alors, il avait grand air.

Il habitait naturellement le château de Rhodes^ l'unique demeure qui restât de tous les manoirs possédés autrefois par les du Glas.

Pauvre château des illusions immortelles, ruine de ruine, hospitalière seulement aux corbeaux et aux chats-huants, car nul voyageur venu des Lieux Saints ou des lieux maudits n'eût été capable de concevoir le désir de s'y abriter.

En réalité, il ne restait qu'une seule chambre habitable encore, sur plus de cent chambres culbutées par les équinoxes, et c'était la chambre encombrée de livres du vieil Armor. Livres hérités de son père et de son grand-père qui racontaient tous la même histoire, la seule au monde qui l'intéressât, l'histoire des Chevaliers Hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem, nommés au quatorzième siècle Chevaliers de Rhodes et plus tard Chevaliers de Malte.

La vocation des paladins de son sang, depuis l'origine de l'Ordre, avait toujours été d'en faire partie et c'était sa joie d'enfant dans les limbes de retrouver leurs noms chez des chroniqueurs aussi peu fréquentés du populaire que Sanut, Bosio, Guillaume de Tyr, Jacques de Vitri, Rodéric de Tolède ou Roger de Hoveden.

Ces bouquins étaient l'exclusive pitance de son cerveau, depuis un demi-siècle, et il avait réussi de bonne heure à tirer de leur lecture une vision

spéculaire^ infiniment actuelle et précise des événements épiques racontés par eux.

Il se croyait positivement à Rhodes où ses ancêtres avaient surtout combattu, et c'était luimême qui avait imposé le nom de cette forteresse clarissime à son lamentable donjon croulant.

Il ne s'évadait ordinairement de ses livres que pour aller à l'église du village, non qu'il fût dévot, mais parce que c'était l'unique lieu de la terre où la grandeur de sa Race fût attestée d'une manière appréciable.

Impossible d'imaginer un sanctuaire plus délabré, plus en détresse, plus touchant, plus à l'image du château voisin dont il reflétait la décadence.

C'était un antique giron paroissial du temps des Karolingiens, autrefois roman, que de rudimentaires constructeurs avaient essayé, vers la fin du quinzième siècle, de faire flamboyer.

Cette petite maison de prière, mangée, pulvérisée grain à grain, par toutes les bêtes à bon Dieu, griffée par les lierres, verdie par les moisissures, où de frustes Bienheureux, nichés dans l'ombre, contemplaient, depuis des siècles, un Christ barbare souillé par les hirondelles, offrait d'abord à l'admiration du visiteur un tombeau véritablement colossal qui l'emplissait à moitié.

Sous cette masse de granit sombre gisait Très

Illustre Seigneur Tiphaine-Gaétan-Ghristophe du Glas Saint-Sauveur, marquis d'Albon et de Saint- Christophe en Vermandois, surnommé Vialevoulour par les infidèles, Grand Prieur du Prieuré d'Aquitaine, qui sauva trois fois les galères du Grand Maître et mourut à Rhodes en 1399, le jour de la Chandeleur, ayant occis de sa main deux cents réprouvés. Tubam expectat!

Celui-là n'était pas le premier grand homme de la lignée des du Glas ; mais les circonstances l'avaient plus qu'aucun autre magnifié, et le roi de France lui-même, quoique indigent, avait voulu contribuer à ses funérailles.

Auprès de lui reposait « sa très pudique et très claire épouse », Dame Eremburge-Melissende, fille de Foulques du Crocq de Maisonseule en Vivarais — noblesse antique fondée par des gens sans peur qui avaient combattu le Diable.

Cette compagne de sa jeunesse ayant généreusement accepté le voile des veuves, quand le zèle^ de son mari pour les pèlerins douloureux du Christ l'obligea d'entrer dans la Religion, le Conseil de l'Ordre, par une dérogation très insigne, avait permis qu'ils reposassent ensemble après leur mort, et leurs deux effigies de bronze étaient étendues tête-bêche sur ce tumulus princier autour duquel sommeillaient les anges gardiens d'une vingtaine de générations héroïques dont les rongeurs silencieux avaient dévoré jusqu'à la poussière.

Au pied de ce monument, fastueuse encore mais snns majesté, se voyait la sépulture du Commandeur Nicolas, frère puîné du précédent, et qui s'était fait massacrer superbement à Nicopolis. Le trésor de l'Ordre avait dû payer la rançon de son cadavre.

Et cela continuait ainsi jusqu'au delà du porche. Vingt tombes de moins en moins orgueilleuses, de plus en plus humbles, marquaient la place des Commandeurs, des Baillis ou des simples Chevaliers de cette famille qui n'avait cessé de déchoir à partir du glorieux Tiphaine.

La dernière, à peine désignée par une simple croix de bois plantée dans la terre, était tout à fait au bord du chemin et, quelquefois, les bestiaux du voisinage la piétinaient en passant.

Quelque petit que fût le du Glas actuel, l'unique du Glas qu'il y eût encore à mettre en terre, il ne restait plus assez de place pour lui et c'était là, sans doute, ce qui le déterminait à ne pas mourir, car il ne pouvait se faire à l'idée qu'on déshonorât un jour de sa carcasse le vénérable sépulcre du Grand Prieur.

Un jour, enfin, le vicomte Armor prenant l'air à sa fenêtre, s'aperçut que Soliman venait l'assiéger dans Rhodes. Cette île fameuse n'avait plus de chevaliers, plus de soldats, plus d'artillerie,

plus de vaisseaux en état de tenir la mer, plus de vivres même, plus rien, et le secours des princes chrétiens n'était plus espérable d'aucun côté.

Le bonhomme eut bientôt pris son parti. Il décida de ne pas se rendre, ferma sa porte et se mit à relire tranquillement les Statuts de l'Ordre de Malte.

Les quarante mille soldats et les cent trentedeux canons du grand- duc de Mecklembourg marchaient sur Nogent-le-Rotrou et Bellème, pour enfermer la gauche de Ghanzy, cependant que le prince Frédérick-Gharles opérait parallèlement de Vendôme sur Écommoy pour tourner sa droite, à soixante kilomètres de distance — mouvement combiné dont la terrible imprudence, rémunérée d'un succès complet, démontra si cruellement notre misère.

Le vingt fois ignoble commandant du XIII' corps, celui que nous appelions entre nous le duc Viandard, arrivait en vue du château, environné de ses affables divisionnaires : Schimmelmann, Gersdorff, Stolberg, Prince Albrecht et baron de Rheinbaben, et ce joli monde saturé de victuailles s'abandonnait aux délices d'une conversation pleine d'enjouement.

— Qu'est-ce que cela ? dit Mecklembourg à son chef d'état-major en lui désignant l'habitation du fils des preux.

— Évidemment c'est une ruine, Monseigneur.

Je suppose que c'est là cet ancien château des comtes du Glas mentionné sur nos cartes infaillibles.

— Veuillez donc le reconnaître vous-même, colonel. Je serais curieux de visiter le burggraf, s'il vit encore. On m'en a parlé comme d'une espèce de vieux fou.

Quelques minutes après, le colonel Krensky, accompagné de plusieurs dragons, cognait à la porte seigneuriale qui ressemblait, à s'y méprendre, à la charretière d'un bouvier.

— Qui donc, s'il n'est pèlerin du Saint Tombeau, dit une voix de l'autre monde, ose paraître sur le seuil des Hospitaliers de la Croix ?

Le parlementaire, se reculant, aperçut à la fenêtre le petit vieillard qui ressemblait à une peinture craquelée dans un cadre très ancien, et cet homme sentit quelque chose comme du respect.

— Je suis pèlerin de France et non pas du Saint Sépulcre, répondit-il, mais j'espère que le dernier représentant de l'illustre maison guerrière des du Glas ne refusera pas d'ouvrir sa porte à Monseigneur le Grand- Duc de Mecklembourg qui s'avance couvert de gloire et dont je ne suis que le messager.

— Je ne savais pas, dit à son tour le vicomte, qu'il existât des grands-ducs parmi les esclaves de votre sultan. C'est une vanité qu'ils auront prise dans la fréquentation des sauvages de la Moscovie. Mais n'importe, qu'on aille dire à celui-

là que s'il a le front de venir lui-même à bonne portée, je le recevrai comme il faut. Quant à toi, monsieur le messager, je te tiens pour un espion et je t'ordonne de te retirer à l'instant.

— Oh î graf! seigneur graf! vous parlez comme quelqu'un qui méprise très la vie.

— Infidèle ! je ne méprise pas les dons de Dieu, pas même la mort qu'il lui plut d'endurer pour tous les hommes. Une dernière fois, je te somme de t'éloigner ou je fais tirer sur toi.

Mecklembourg, informé de ce résultat, se mit en fureur et parla sur-le-champ de bombarder la pauvre bicoque.

Mais quelque habitué que fût l'entourage à de semblables pratiques, c'était si monstrueux, cette fois, que les lieutenants de cet Alexandre des latrines protestèrent.

Il craignit alors le ridicule et donna l'ordre simplement d'aller enfoncer la porte et de lui amener le maniaque.

Or, les soudrilles qu'on chargea de l'expédition n'en furent pas les bons marchands, comme on disait autrefois. Car il arriva que le vicomte Armor redevint miraculeusement un jeune homme pendant les quelques minutes qu'il fallut à ces barbares pour le massacrer.

Un souffle pur, venu d'infiniment loin, passa sur cette âme vierge qui ne savait rien de la turpitude contemporaine, l'emplissant de rumeurs sublimes : Tibériade, Saint-Jean-d'Acre, la Mas-

soure, les deux sièges de Rhodes et cette prodigieuse résistance de Malte attaquée par tout l'empire des Turcs, où les chevaliers agonisants combattix'-ent, assis sur des chaises^ au bord des remparts...

L'admirable vieux homme se sentit le dernier de tous, le seul qui restât pour garder la Chrétienté^ et dans ces pensées merveilleuses, utilisant de vieilles armes rouillées dont s'étaient servis les grands de sa Race, il donna la mort à plusieurs de ses assassins avant d'expirer lui-même sur les chers livres qui lui chantaient, depuis sa jeunesse, le poème inoubliable des Vaillants de France.

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