LES 24 OREILLES DE « GUEULE-DE -B O I S
Il ne pouvait se faire à l'idée que les sous-officiers, en nombre d'ailleurs anormal, se fussent emparés dn lit de ces malheureux. Il avait même risqué, sans succès, quelques rudes observations. — « Charognes ! » disait-il entre ses dents, plein de mépris pour les galons improvisés de ces fils de bourgeois qui n'avaient jamais servi et qu'une' organisation tout arbitraire avait faits ses chefs.
Le père et la mère, gens simples et timides, subissaient avec douceur les avanies ou les insolences qu'il ne pouvait leur épargner. On avait bu tout leur cidre et ils avaient vu brûler, en moins de quatre jours, toute leur provision de bois. Les précieuses billes de noyer qui devaient servir à faire des sabots n'avaient pas été plus épargnées que les rondins ou les margotins et ils s'estimaient heureux qu'on ne détruisit pas aussi leurs vieux meubles.
Il est vrai que les intrus partageaient avec eux le biscuit avarié et les quelques tranches de lard que leur conférait une intendance fanatique d'inexactitude. En plein jour, quand les lutins bleus de la nuit polaire n'excitaient pas l'égoïsme du soldat, il y avait, certes, un peu de pitié pour ces pauvres gens exténués, mangés par leurs défenseurs et que l'ennemi survenant pourrait bien châtier avec cruauté pour avoir hébergé des francs -tireurs. On en avait vu d'épouvantables exemples...
Un beau matin, on fut rallié soudainement, un peu avant l'aube, et on détala comme des loups.
Quelques jours plus tard, à trois lieues delà, en pleine forêt, un paysan qui servait de guide, et qui, par miracle, ne trahissait pas, vint raconter à Gueule-de-Bois que la maison du sabotier était mainteuant occupée par les Prussiens, et qu'ils étaient une douzaine là-dedans qui n'avaient pas l'air de s'embêter.
On était en force, et il eût été facile de lancer trente ou quarante hommes sur ce point. Mais le caporal garda la chose pour lui, connaissant ses chefs et sachant combien il eût été vain de s'adresser au commandant qui n'eût pas manqué, avec sa profondeur ordinaire, de soupçonner immédiatement un piège. Il résolut simplement d'agir comme il lui plairait.
Ayant donc formé son plan, il choisit parmi ceux que le service laissait libres ce jour-là, deux hommes dont il était sûr. Le premier était un robuste montagnard du Sarladais, poilu jusqu'au bout des doigts, nommé Pierre Cipierre et, dès son enfance, bizarrement surnommé Le Même, pour exprimer, croyait-on, l'obstination la plus invincible. Le second n'était autre que ce Marchenoir, silencieux rêveur aux muscles accrédités, que devaient un jour éprouver, jusqu'à l'agonie, la fange bouillante et le crapuleux vitriol des inimitiés littéraires.
S 'étant assuré la complicité de ces deux mâles