L'HOMME
Hm vie et tm personne tnégpalement connues. — ^ La vie
et la personne de Geoffroy de Villehardouin nous sont surtout connues par sa chronique, c*est-à-dire très inégalement. Après ravoir lue, il semble qu'on n'ait plus rien à apprendre sur son esprit et sur son caractère, mais l'extraordinaire roman (^aventures qui fut sa vie reste plein d'obscurités. Nous ne savons les dates de sa naissance et de sa mort qu'approximativement. Sur les causes premières de sa haute fortune et sur la manière dont il gouverna les fiefs qu'il s'était taillés à coups d'épée, en plein empire grec, il a fait un silence auquel nous suppléons mal.
Faits connus de sn vie. — Le liéros historique d*nn «roniiin d'aventures». — Nous savons pourtant qu'il naquit au château de Villehardouin à sept lieues de Troycs, entre 1150 et 1164, qu'il était le cadet de sa famille, que sa femme s'appelait Jeanne, qu'il en avait eu deux filles et deux fils, que, dès 1191, il avait exercé la très haute charge de maréchal de Champagne, et qu'il était le confident et le conseiller de Thibaut III, dont il avait même porté rhommage à Philippe-Auguste, quand survint la quatrième croisade.
Dès la première heure, nous l'y voyons reuplir et garder
jusqu'au bout un rôle essentiel qu'il devait moins à sa naissance qu a ses qualités de politique et d'orateur. Au commencement de 1201, il est à Venise, parmi les six délégués qui viennent demander des vaisseaux à la sérénissime république et, bien que le brillant poète Gonon de Béthune soit un de ses compagnons, c'est lui qui, au nom de l'ambassade, harangue dans Saint-Marc « tout le peuple humblement » et emporte son suffrage. C'est lui encore qui, après la mort de Thibaut, chef désigné de la croisade, fera choisir pour nouveau chef, Boniface, marquis de Montferrat, et qui, surveillant les manœuvres de ceux qui veulent scinder l'armée, dépecier Fost, s'emploiera à courir après les dissidents, à les ramener à bord des vaisseaux vénitiens et à les conduire d'abord à Zara, puis à Constantinople, au gré des politiques dont il était l'agent. C'est lui enfin qui exposera à Isaac les conditions des croisés souscrites par son fils Alexis, et qui portera bravement le défi des barons au père et au fils restaurés et peu empressés à payer leur dette, d'ailleurs si onéreuse.
Pour prix de ses négociations, de ses harangues et de ses coups d'épée, il sera maréchal de Remanie, seigneur des villes de Trajanople, de Macra, et de l'abbaye de Véra. Il dirigera l'admirable retraite d'Andrinople à Rodosto, aura successivement la confiance des deux empereurs Baudouin et Henri, négociera leur réconciliation avec leur rival et son ancien seigneur Boniface, devenu roi de Thessalonique, amènera à Henri, sa fiancée, la fille de Boniface et verra joindre à ses fiefs la ville de Mesiçinople (1207). Il continuera à les défendre, à la pointe de l'épée, contenant ses soldats avec le sang-froid éprouvé qui lui fait faire face au péril, sans diminuer sa joie d'y échapper, ou les enlevant d'un mot héroïque comme celui que lui prête Henri de Valenciennes : « Ki por Diu morra en cette besoigne, s'ame en ira toute florie en Paradis ». Nous voyons par une lettre d'Innocent III qu'il vivait encore en 1212 ; mais il était mort en 1213, car, à cette date, son fils Érard porte le titre patrimonial de seigneur de Villehardouin. Dès le XIV® siècle, sa descendance directe s'éteignit et bien
tôt aussi celle de son neveu Geoffroy, hardi compagnon, qui, suivant les traces de son oncle, s'était conquis en Morée un fief princier et avait fait flotter la gothique bannière des Villehardouins sur ces tours féodales qui hérissent encore la vallée classique de TAlphée, dominant de leurs fiers créneaux la plaine où gisent les ruines sacrées d'Olympie.
Caractère de Vlllehardonln. — Yoilà ce que ÙOUS savons de la vie de ce baron champenois, également versé dans la tactique des cours et dans celle du champ de bataille, aussi rusé que brave, non moins religieux qu'ambitieux, accommodant à merveille les intérêts du ciel et ceux de la terre, d'ailleurs type parfait du loyalisme féodal et héros très clairvoyant d'aventures prodigieuses. Il n'y perdit pas plus le cœur que la tête. Nous savons en effet que bien loin d'oublier, dans ses beaux fiefs d'Orient, le doux pays de France et les hommes de son lignage, il ne cessait d'envoyer dans sa lointaine Champagne de beaux cadeaux, parmi lesquels le plus précieux, à nos yeux, fut le petit livre où «^ li mareschaus de Ghampaigne et de Romanie » dicta, pour être lus par-delà les mers et les temps, ses hauts faits et ceux de ses compagnons d'aventure. Ce ne fut pas peine perdue, car son récit eut dès le treizième siècle une vogue qui le fera réimprimer au seizième et que la postérité a consacrée, en y saluant le premier en date des chefs-d'œuvre de la prose française.