SUR
DES LARVES D'ŒSTRE
DEVELOPPEES
Messieurs,
Le 3 mars 1860, fut transférée à la salle des enfants de l'hôpital de Bavière la nommée Marie Fouillien, âgée de 3 ans. Le transfert était motivé par une scarlatine qui avait éclaté pendant que la petite malade recevait des soins à la Clinique chirurgicale de M. le professeur N. Ansiaux. La fièvre et l'éruption étaient légères ainsi que l'angine qui les accompagnait. Aussi au bout de quatre jours cette affection bénigne était-elle guérie.
Mais ce qui avait davantage attiré mon a^ttention, c'était une bosse furonculaire qui existait au côté gauche de la tête. Elle présentait un aspect particulier que je signalai aux élèves de la Clinique dès ma première visite. Elle était pâle, empâtée, flasque, à bords diffus et présentait une ouverture presque imperceptible dans son milieu. Une semblable tuméfaction, mais plus faible et dépourvue d'une ouverture centrale visible existait au sommet de la tête. Je fis appliquer des cataplasmes émollients sur Tune et l'autre de ces bosses. Le 5 mars, nous remarquâmes qu'une troisième bosse tendait à se développer à la région temporale droite.
Grande fut notre surprise lorsque le 6 mars, en soulevant le cataplasme, nous vimes sortir de la bosse furonculaire gauche une larve d'œstre assez grande et bien caractérisée comme telle. L'infirmière nous montra ensuite le cataplasme refroidi enlevé quelques heures auparavant du sommet de la tète ; une seconde larve d'oestre se trouvait sur ce cataplasme. Le lendemain on vit se former au sommet de la troisième bosse une ouverture à travers laquelle il se présenta également une larve. L'infirmière, en la saisissant avec les doigts et en la tirant maladroitement, l'écrasa en partie ; Tautre partie de la larve resta dans la tumeur.
Il ne s'écoula, du reste, des tuméfactions furonculaires qu'un peu de sérosité épaisse, et elles s'affaissèrent promptement après la sortie de la larve. La petite malade quitta rk6fiM le 19 mars suivant.
Voici ce que ik>s informations nous ont appris sur les ciroonstanees dans lesquelles cette maladie parasitaire s'était développée.
Au mois de mat 4859, l'enfant avait été etvoyé chez les parents de sa mère qui sont cultivateurs dans un village des environs de Saint-Vilh, en Prusse. Elle y demeura pendant les quatre mois de t*été et on affirme expressément qu'elle séjourna souvent à l'étable de la ferfoe et auprès du bétail en pâturage. On rapporte, en outre, que pendant tout son séjour à ta campagne, elle souffrît de diarrhée et d'insomnies qui persistaient encore lorsqu'elle revint en ville. On remarqua enfin quelle se grattait constamment la peau, mais surtout celle de la tête.
Ihns le courant du mois d'octobre, sa mère^ cuisinière dica un restaurateur, vîBt i rbdpttal pour une tumeur btoAcbe du bras droit; elle y resta six semaines, et pendant ce tempsi
•lu phça son enfaot ches uùe de ses eobûàissaûces en irille, où il semble qu'elle n*a reçu que des soins peu assidus.
Le â décembre de lu même année, la mère rentra i l*hàpi* tal, accompagnée cette fois de son enfant, che2 qui Tinsomnfe et la diarrhée ainsi que les démangeaisons i la tète persistaient toujours. Quelques bains sulfureux firent disparaître une éruption d'apparence galeuse qui s'était formée sur tout le corps.
Le 28 février 1860, il se forma sur le pariétal droit une fumeur indolente, rougeâtre; on y appliqua un cataplasme, et en rdtant, la mère découvrit une ouverture par laquelle 11 s'était écoulé du sang ; elle aperçut en même temps € un vef blanc qui sortait par cette ouverture; i elle voulut le prendre, mais il rentra, dit-elle, et elle ne put le saisir. Il y a eu donc en tout quatre tumeurs et quatre larves développées.
J'étais très-désireux de cx)nnaitre Tespèce à laquelle appartenaient ces larves d'œstre. Mon savant ami, M. Th. Laoordaire, m'informa que leurs caractères les rapportaient, selon toute probabilité, à l'œstre du bœuf {Œstrus bovis L.), genre qui porte aujourd'hui le nom d'hypoderme du bœuf [tiypùderma bovis). M. le docteur Candèze, connu par des travaux très-estimés d'entomologie et particulièrement versé dans la connaissance des larves des insectes, a bien voulu ensuite en faire les dessins joints à cette notice et l'analyse des organes caractéristiques au point de vue de l'histoire naturelle. Au surplus, j'ai l'honneur de mettre sous les yeux de l'Académie les deux larves conservées dans l'esprit de vin.
Tout le monde a connaissance des œstridés qui , sous le nom de ver macaque, ver maringouin, fluglacuru ou befnè,
DigitiZi
constitueut dans rAmérique méridionale, un fléau redouté par quelques voyageurs à l'égal des Moustiques. Les naturalistes du XVIII* siècle en avaient fait une espèce à part sous la dénomination d'œstre de l'homme {œstrus hominis Linné). Il paraît cependant qu'aucun œstridé n'est propre à l'homme. Ce qu'on avait considéré comme tel, sont des larves appartenant à diverses espèces de cuterebra (i) qui vivent naturellement sur le bœuf, le lièvre et le lapin. Ce n'est qu'accidentellement que l'insecte parfait implante ses œufs dans la peau de l'homme. En Europe on ne connaît aucune espèce de cti^eZ^'a; cela rend donc le cas observé par nous distinct de ceux qu'on cite dans les ouvrages d'histoire naturelle, en même temps que cela empêche d'appliquer à nos larves le nom linnéen d'cestms hominis.
Si, maintenant, nous envisageons spécialement les observations faites en Europe, nous devons en écarter d'abord toutes celles qui se rapportent à des vers ou larves trouvées dans l'estomac, dans les oreilles ou les fosses nasales de l'homme vivant. C'étaient souvent des larves de mouches ordinaires qui, comme on sait, déposent leurs œufs non-seulement dans les plaies, mais aussi près des orifices naturels du corps. Dans ks cas très-rares, c'étaient des œstridés, il est \Tai, mais des œstridés gastricoles ou cavicoles. Les larves des cuticoles vivent seules sous la peau, où elles déterminent des bosses ou tumeurs furonculaires ; manquant de crochets à leur extrémité buccale, elles ne sauraient se maintenir dans
(i) MM. Gervais et Vao Beoeden, dans leur excellente Zoologie médicale^ Parité 1859, T. 1, p. 408, donnent le catalogue de ces espèces. Ils résument aussi toute l'histoire médicale des œstridés gastricoles, cavicoles et cuticoles et consacrent un paragraphe spécial aux larves d'œslridés trouvées sur rhomme.
l'estomac, dans les fosses nasales ou dans le conduit auditif.
Les seuls cas d'œstridés cuticoles observés sur Thomme en Europe sont les quatre suivants, et encore ne sont-ils pas décrits de façon à présenter tous les caraistëres d'authenticité.
Première observation : Un médecin polonais, Gaspard Wendland, extraya de la paupière d*un enfant de deux ans € un ver blanc, de la grandeur d'une chenille {sic) et à cuticule raide. »Ce ver avait déterminé dans la paupière une tumeur rouge considérable et très-douloureuse. Il ne s'écoula ni pus ni sang de l'ouverture par laquelle il avait été extrait (i). — Kuechenmeister, dans son Traité des parasites (2), considère ce cas comme bien constaté. Cependant il m'est difficile de partager son avis, surtout que j'apprends en même temps que ce ver se serait nourri d'amandes douces.
Deuxième observation : Un tanneur présenta à la région • ombilicale une bosse furonculaire de laquelle on fit sortir une larve d'œstre. Il s'était occupé, peu de temps auparavant, de la préparation d'une peau de cerf, et le docteur Leonhard, à Huehihausen, qui a publié ce fait (3), supposa que la larve avait passé de celte peau dans celle du tanneur. Siebold (i)
(I) Sehulxe in Ephemerid. Nat. Curios. Dec, I, ann. 2, p. 43.
(s) D<0 m und an dem Koerper des lebenden Menschen vorkommen den ParasUen, Leipzig, 1855. Partie /, p. 456.~Kuechenniei8ter cite, au même endroit, mais de souvenir et sans reproduire aucun détail, un autre cas observé en Islande par Torstenson.
(s) Medicin, Zeitung, Berlin, 1837, n* 36, p. 178.
(i) Article Parasiten, dans J?. ff^agner Handwoerterbueh, T, 11; p. 654.— Kuechenmeister (foc. r/f.), conserve des doutes sur Tauthenticité de ce cas.
~ 6 admel ce (lit comme authtatique , quoique la larve ii*«it pas été décrite. Pour ma part, je demanderai aux entomologistes comment une larve toute faite êi dépourvue d'armes pourrait pénétrer sous la peau de l'homme?
Troisième observation : Selon Bracy Clark, savant vétérinaire anglais qui a publié le premier travail monographique sur l'oestre du cheval (i), une larve extraite de la mâchoire dune femme morte en 1786, aurait appartenu à l'œstre du bœuf. La larve s'étail-elle développée dans l'épaisseur même de la mâchoire ou dans une alvéole vide? Dans l'un et dans l'autre cas, il est permis de supposer que l'espèce différait de la nôtre, et qu'elle n'était même pas un œstridé »*.uticole.
Quatrième observation : MM. Gervais et Van Beneden, dans leur Zoologie médicale (2), rappellent que le professeur Eschricht, à Copenhague, a observé trois fois des larves de l'œstre du bœuf fixé dans la peau du front chez la femme. Ils ne donnent, du reste, aucun détail, et je n'ai pas eu la chance de découvrir le passage ou la notice publiée à ce sujet par l'habile anatomiste danois.
C'est à ce maigre contingent que se borne jusqu'à présent ce qui est relatif aux œstridés cuticoles observés sur l'homme en Europe (3). Et pourtant le fait ne doit pas être rare. Moi- Ci; Transactions ofthe Linnean Society, roi. III ^ p. 323. (9) 7om0 /, p. 413.
(5} J'omets à dessin rohservatioa de Delavigoe {Caspers medicin. IVochenichrift, 1838, n* 4, p. 63), iraprès latiuelle onze larves considérées comme les larves de Toestre du bœuf, ont été extraites d*iine bosse qu'un enfant portait au front. Siebold {ff^agner Handwoerterb, T, II, p. 654) dont la compétence, en cette matière, est absolue, fait observer que les larves d'œstre vivent solitaires, et que les vers observés par Delavigne appartenaient sans aucun doute à la Mouche à viande.
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même je crois avoir rencontré itéra tivement sur des enfants habitant la campagne, des tumeurs furonculaires d'un aspect semblable à ceux dont le sujet de la présente notice a été atteint. Il suffira peuUétre, comme pour tant d'autres espèces pathologiques, d y appeler l'attention, pour que les faits se multiplient.
Explication des Figures.
FiG. I. Première larve, grandeur naturelle.
FiG. II. La même, grossie, vue en dessus.
FiG. III. La même, grossie, vue en dessous.
Fie. IV. Premier segment portant les organes de la succion. FiG. V. Un segment tnédian vu en dessus, pour montrer les renflements chargés d'épines servant à la progression. FiG. VI. Deuxième larve, grandeur naturelle.