LA LÉGENDE
I. — Les diverses formes de la légende de Girart de Roussillon. — La Vie latine ; manuscrits; ancienne traduction.
La légende de Girart de Roussillon nous est parvenue sous quatre formes distinctes :
I* Une Vie latine écrite à la fin du xi* siècle ou au commencement du
2" Une chanson de geste récrite en vers rimes dans la seconde moitié du XII* siècle, d'après un poëme bourguignon de la fin du xi* siècle, par un rimeur qui était originaire du sud de la Bourgogne. Cette chanson est généralement considérée comme provençale par suite de cette drconstance toute fortuite que le ms. d'après lequel elle a été publiée a été exécuté dans un pays de langue d'oc, en Périgord.
)o Un poème français composé entre 1 330 et 1 348 pour Eudes IV, comte de Bourgogne, et Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe de Valois.
4** Un roman en prose composé en 1447 par Jean Vauquelin pour le duc de Bourgogne, Philippe le Bon.
5® Un abrégé de ce roman, imprimé deux fois: à Lyon après 1 500, et à Paris en i$2o.
Personne n'a jusqu'à présent embrassé ces différents monuments de la légende de Girart dans une étude comparative. Ceux qui, avec plus ou moins de critique, ont étudié cette légende, n'ont pris en considération que les trois documents les plus récents, et ne se sont nullement souciés d'en examiner la composition. Ils ne se sont pas aperçus que ces trois documents n'ont presque aucune originalité, ayant été formés par une compilation arbitraire d'éléments empruntés aux deux premiers Rûmania, VU 1 1
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textes. Le poème du xiv^ siècle a pour sources principales la Vie latine et la chanson du xii« siècle. Le roman en prose de 1447 a pour sources la même vie latine et le poème du xiv' siècle. Quant à l'abrégé imprimé de ce roman, il est bien clair qu'il ne saurait avoir aucune valeur originale. Par conséquent, tout ce qui a été écrit sur la légende de Girart de Roussillon jusqu'à ce jour manque entièrement de base.
Les bases de toutes recherches sur cette légende doivent être cherchées dans la Vie latine , dans la chanson du xii® siècle et dans quelques mentions éparses en diverses compositions du moyen âge.
On conçoit que la chanson, malgré son évidente importance, ait été quelque peu négligée. Les deux éditions qu'on en possède, celle de M. C. Hoffmann et celle de M. Fr. Michel reproduisent avec plus ou moins de fidélité un ms. incomplet du début et qui fourmille d'incorrections de tout genre. L'usage en est donc fort difficile. Mais la vie latine, que recommande son ancienneté, était d'un abord plus aisé. A défaut du texte latin, signalé pour la première fois en 1867, on pouvait du moins faire usage d'une ancienne traduction française connue depuis bien plus longtemps ', et qui aurait pu rendre les mêmes services que l'original.
Reprenant aujourd'hui des études commencées il y a vingt ans avec plus de zèle que d'expérience ', je vais publier le texte latin et l'ancienne traduction française de la Vie de Girart de Roussillon, et tout d'abord j'analyserai ce document et j'en étudierai la composition.
La Vita nohilissimi comitis Girardi dt Rossellon est le second article d'un recueil factice enregistré à la Bibliothèque nationale sous le n'^ 1 3090 du fonds latin, et ayant fait partie jusque vers 1863 de cequ'on appelait le résidu du fonds de Saint-Germain-des-Prés ^ Les morceaux dont il se compose sont des fragments de mss. recueillis par les bénédictins en divers lieux. Celui qui contient la Vie de Girart est un cahier arraché d'un livre de vies de Saints. Il se compose de six feuillets ayant 276 mill. sur 210. L'écriture appartient aux premières années du xiip siècle. A la fin, on lit ces mots écrits au xvi* siècle : Ex Cisterdensi monasterio.
Je ne connais pas d'autre ms. du texte latin. Il m existe peut-être un, d'une date plus récente, en quelque bibliothèque de Belgique. En effet, les bénédictins signalent dans leur Voyage littéraire (II, 206) parmi les mss. de
1. M. P. Paris la cite dans ses Manuscrits françois, VI, 10^-7.
2. Etudes sur la chanson de Girart de Rossiilon^ dans la Bibliotktaut de P Ecole des chartes^ 5, II, 31-68. Cet essai, qui fiit publié à la fin de Tannée 1860, avait été composé en 18)8 et i8j;9.
j. Ce recueil a été décrit en 1867 par M. Delisle dans son Inventaire des mss, latins de Saint-Gerniain-des-Près (Biblioth. de l'Ecole des chartes j 6^ III, 554. Tirage à part, Paris 1868).
LA LÉGENDE DE GIRART DE ROUSSILLON l6)
i'abbaye de Rouge-Cloltre, non loin de Bruxelles^ un recueil de légendes qu'ils appellent Novale sanctorumy et qui, d'après son contenu, dent avoir été exécuté au xv^ siècle. Il s'y trouvait une Vita Gerardi de Rossilon, dont ils rapportent l'extrait suivant, qui est conforme, sauf que le texte en est fort incorrect, aux §§ 21 3-221 de la Vie latine d-après publiée :
Ravardus prxsul quondam Lingonicus, de stirpe comitum Corolensium et supercilio honoris elatus, erat aemulus Pultariensis libertatis, quoniam in eodem monasterio sicut in aliis suae dioeceseos efficere nequibat. Undeaggregatis comitibos suis, dolose ingreditur villam, ac illa repente crudeliter spoliata, cœnobium omne voraci flamma concremat. Quapropter Romam evocatns, pro piacolo tanti facinoris baculi honore viduatur ; sed tandem, miseratione ipsius abbatis et precibus impetrata venia, pristino bonori restituitur, et illi pro restauratione ecclesix muita largitur munera, et annuos reditus condonat.
J'ai dit phis haut que l'auteur du poème du xiv* siècle, et Jean Vauquelin, cent ans plus plus tard, avaient l'un et Tautre fait usage de la Vie latine. Mais antérieurement, vers le milieu ou la fin du xiii'* siècle, elle avait été mise en français. Le seul ms. où j'aie rencontré cette traduction est le ms. 13496 (anc. suppl. fr. 632$) du fonds français de la Bibliothèque nationale, exécuté en Bourgogne vers la fin du xui' siècle et composé de 305 feuillets, de 256 mill. sur 170. C'est un recueil de vies de saints traduites en prose, dont voici la liste :
Saint Julien, fol. i ; Saint Paul et Saint Denis, fol. 179;
Saint Cucufat, fol. 1 3 : Saint Ladre, fol. 197;
Sainte Catherine, fol. 18; Girart de Roussillon, fol. 217;
Sainte Eufrasie, fol. 26 y* ; Saint Grégoire, fol. 239 ;
Sainte Julienne, fol. 36 y* ; Saint Gérôme, fol. 245 v* ;
Sainte Luce, fol. 39V*; Saint Brandan, fol. 248 ;
Saint Bernard, fol. ai ; Saint Forsin, fol. 259;
Sainte Marie Madeleine, fol. 131 ; Saint Benott, fol. 264;
Sainte Marthe, fol. 146; Saint Silvestre, fol. 282.
Sainte Marie l'Egyptienne, fol. 11 8 ; Le purgatoire de Saint Patrice, fol. 298.
Sainte Elisabeth, fol. 1 55 ;
Plusieurs feuillets ont été laissés en blanc; sur l'un d'entre eux (212 V») a été peint au xv« siècle l'écu bandé d'or et d'azur à la bordure de gueules, de Bourgogne ancien, au-dessous duquel est appendu l'écu d'azur à la croix patriarchale ancrée, d'argent, de Thôpital du Saint- Esprit de Dijon. Sur la page opposée (fol. 2 1 3 r^) est écrite une note relative à la fondation de cet hôpital. Le verso du fol. 213 est de même occupé par l'écu de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, au-dessous duquel sont encore une fois appendues les armes de l'hôpital du Saint- Esprit. Sur la page en face on a inscrit le début* d'une fondation faite par Philippe le Bon dans ledit hôpital.
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A la suite de la Vie de Girart vient immédiatement, sans rubrique, le récit doublement apocryphe de l'enlèvement subreptice du corps de sainte Marie Madeleine et de sa translation à Vezeiai par le moine Badilon, envoyé à cet effet en Provence par Girart de Roussillon. C'est un récit qui a été copié et traduit maintes fois au moyen âge, et sur lequel je présenterai quelques observations dans un appendice placé à la suite de ce mémoire.
Dans la traduction de la Vie de Girart que nous présente ce ms., les rubriques ont dû être placées originairement aux mêmes endroits que dans le texte latin, mais les premières seulement, jusqu'au fol. 221 fr, ont été écrites par le rubricateur. Puis, à partir du fol. 223 c, elles sont placées, d'une écriture très-fine, tout en bas des pages, comme indication au rubricateur, et ont été plus d'une fois entamées par le couteau du relieur. Je les ai, autant que j'ai pu les lire, replacées dans le texte.
Cette traduction est extrêmement littérale, et partout le style en est lourd et pénible autant que celui de l'ancienne traduction wallonne de Saint Grégoire. Elle n'est pas non plus exempte de contre-sens dont plusieurs viennent d'une mauvaise lecture du texte latin'. En somme ce n'est pas un travail fait avec beaucoup d'intelligence. Mais par cela même que la version est une sorte de mot à mot, elle nous aide en plus d'un cas à restituer le texte latin dont l'unique ms. connu n'est pas toujours correct.
Le traducteur et le copiste étaient indubitablement bourguignons. Par suite le texte que je tire du ms. 1 3496 n'est pas sans intérêt pour l'étude du dialecte de la Bourgogne. Je voudrais grouper ici les caractères linguistiques de ce texte, ainsi que je l'ai fait récemment dans ce même recueil pour un ms. bourguignon du Musée britannique, mais je ne puis m'arrêter en ce moment à des détails aussi accessoires, et je passe outre.