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Sur l'enseignement de l'histoire diplomatique

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Vous me demandez si enseignement à part, si cette histoire présente des *^^^ciï44^ lui soimt propres et si elle a (les méthodes particuliè^^jj fce s <fly^*^ des questions de nuances, mais les nuances sont assez marquées. Il va sans dire que Cette partie de l'histoire exige les mêmes connaissances et les toêmes aptitudes que les autres parties. On ne peut l'aborder sans être rompu à ta méthode et à la critique. Ce sont les conditions nécessaires; elles ne sont pas suffisantes. Je vais essayer de vous dire en quoi.

Le premier point comme en toute étude d'histoire, c'est de dégager les causes générales, d'établir le lien des événements et de faire ressortir l'action des hommes. C'est là que les difficultés paraissent. Elles résident toutes dans les sources. Ces sources sont de deux sortes. II y a, pour employer le mot technique, deux fonds très différents dans les bibliothèques et les archives où nous devons rechercher les choses et retrouver les hommes.

Le premier fonds se compose des documents diplomatiques proprement dits : traités, protocoles, notes, instructions, dépêches, rapports. Ce sont les pièces d'État, les textes qu'il s'agit d'éclairer, les matériaux de l'édifice qu'il s'agit de construire. Le second fonds comprend les documents personnels, les correspondances intimes, les souvenirs des acteurs et des tcm#ins. Dans le premier nous trouvons les pièces de la négociation, dans le second les négociateurs. Le premier nous donne la diplomatie officielle, le second la diplomatie personnelle. Dans le premier nous avons les affaires d'Etat, dans le second les hommes d'État. Les affaires sans les hommes sont lettres mortes, et notre objet est justement de faire comprendre .les affaires en faisant revivre les hommes.

Entrons dans le premier fonds. Tout y est grave, sévère et silencieux : c'est le silence de la mort et la gravité de l'ennui. De cette prodigieuse mêlée du monde, de ce grand conflit des peuples, de ces luttes ardentes des hommes, il ne reste guère en ces pages desséchées que des procès-verbaux arides et des formules stériles. La pensée se dérobe, le langage se délaie, l'homme s'évanouit. Fiien que des termes abstraits et des phrases de convention. Là où le monde a connu un Richelieu, un Frédéric, un Napoléon, vous ne trouverez que les Cabinets de Paris ou de Berlin : le roi, le gouvernement, l'ambassadeur, jamais l'homme. Une tragédie de Campistron diffère moins d'un drame de Shakspeare que ceci ne diffère de la réalité. Ces textes semblent écrits plutôt pour être devinés que pour être compris; on y a multiplié 1rs sous-entendus; ils ont plus d'intérêt parce qu'ils cachent que par ce qu'ils montrent. « La politique, écrivait Fiévëe, c'est ce qu'on ne dit pas. » La diplomatie esl la quintessence de la politique. L'analyse d'un verre d'eau puis/' au bas de la chute du Niagara ne vous donne pas plus l'idée de cet imposant phénomène, que la lecture de ces pièces ne vous donne la notion de la vraie diplomatie : vous n'en avez que Panatomie. L'historien est ici dans la situation d'un moraliste qui voulant étudier les passions humaines à travers les débats de quelque grand procès, une affaire de séparation de corps, ou de captation, par exemple, serait réduit aux conclusions des avoués et au libellé du jugement. Ces pièces n'éclairent pas l'histoire ; il faut au contraire qu'elles en soient éclairées. Nous cherchons la lumière et nous entrons dans le second fonds.

Ici tout change Tout à rhetfre le classement était trop méthodique, ici nous ne trouvons plus de classement. La vie nous échappait à travers les formules trop strictement enchaînées de l'algèbre officielle; elle menace de nous échapper encore, mais en se dispersant. D'un brouillard terne, blafard et uniforme qui éteignait les couleurs et noyait les contours, nous tombons dans un foyer d'étincelles qui se brisent et s'éparpillent sur des fragments de miroirs brisés. Le propre de ce tonds est de contenir des pièces dépareillées, des documents incomplets et des titres apocryphes. Nous avons C6#qui reste des acteurs et des témoins : beaucoup d'entre eux n'ont rien laissé, et ceux qui ont laissé quelque chose ne se sont point préoccupés de former une collection. Des acteurs, nous avons des lettres et des mémoires. Les lettres sont adressés a des confidents ou à des partenaires. Il était inutile d'instruire les premiers du fond des choses, il était dangereux d'en instruire les seconds. On écrit aux premiers comme à

L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE DIPLOM A T f Q U Ë. 3

des gens qui savent; aux seconds^ comme à des gens auxquels on cache son jeu. Une partie de ces lettres nous donne les détails de Faction, une autre partie nous en présente l'apparence. Le fond et la réalité nous échappent presque toujours. Ce n'est pas seulement parce que l<*s auteurs de ces lettres jugent superflu de s'expliquer sur leurs intentions, c'est plus souvent encore parée que ces intentions leur demeurent ignorées à eux-mêmes. 11 y a bien peu de politiques dont on puisse dire ce que M. Mignet a dit de Richelieu : qu'il eut les intentions de toutes les choses qu'il fit. Très souvent leur pensée se forme et se développe avec le courant qu'ils suivent, et il faut la retrouver à travers des méandres sans nombre. Elle se dissipe, il faut la rassembler ; elle se dérobe, il faut la ressaisir. Ajoutez que confidents ou partenaires, tous les correspondants sont des contemporains, < 'est-à-dire qu'ils sont au fait des choses générales, qu'ils vivent dans le courant, et qu'on se borne à les entretenir de l'affaire présente. On n'a de l'histoire totale que l'incident et le menu. Cependant quelques-uns ont laissé des mémoires, ils ont pris la peine de réunir leur œuvre et de nous la présenter dans son ensemble; e est une bonne fortune, mais presque tous ces mémoires sont rédigés à distance, l'auteur s'y présente non tel qu'il a été, mais tel qu'il veut être vu; il nous donne, en général, non ses intentions réelles, mais celles qu'il prétend se faire attribuer. Ces grands acteurs ne se dégagent jamais de leur rôle. Ils sont toujours sur la scène et devant le public. Ils négocient encore avec la postérité.

Si des acteurs nous passons aux témoins, les difficultés se multiplient. Ceux-ci n'ont vu que ce qu'ils ont surpris ou ce qu'on leur a montré. Ils se trompent, ils ont été trompés et ils trompent très souvent ceux qui se fient à eux. Ils se plaisent aux menus traits, aux anecdotes, aux scandales, aux petites explications des grandes affaires. Notre premier fonds nous jetait dans l'abstraction, celui-ci nous précipite dans le commérage.

Enfin, correspondances officielles ou correspondances privées, les documents s'entre-croisent, se mêlent, s'enchevêtrent ; la diplomatie est ondoyante et diverse à l'infini, elle a tous les masques, tous les fards et tous les déguisements : dépêches, rapports, lettres particulières, lettres confidentielles, billets, agent public, agent secret, police et contre-police ; qui n'est pas expert s'égare en ce dédale, et le plus expert s'y embrouille plus d'une fois. Il y a eu un temps où l'on interceptait les lettres : les gouvernements écrivaient des lettres destinées à être interceptées. Les contemporains s'y perdaient : l'histoire a grand'peine ;* s'y reconnaître.

Il faut donc rertdre la vie aux textes; il faut retrouver les hommes, reconstituer leur caractère e1 rétablir la suite de leurs idées. Il faut compléter et critiquer les deux fonds l'un par l'Autre. C'esf sans doute un travail qui se présente en toute investigation historique; niais voici ce qu'il y a de particulier dans celle-ci. La critique de ces documenta est impossible si Ton ne sait pas comment ils ont été laits. Je n'entends pas seulement dire où, par qui, à quelle époque, dans quelles circonstances; cela est indispensable à connaître, mais cela ne suffit pas. Les procédés de la diplomatie, le genre de vie des diplomates, l'organisation des chancelleries et (les ambassades, la façon dont on recueille les informations, rédige les correspondances, conduit les conversations, bref la raison et la manière 1 d'être de tous les actes que nous retrouvons traduits ou interprétés dans les formes propres à la diplomatie, voilà ce qu'il faut savoir, ce qu'il faut avoir vu, senti, vécu, pour que les textes reprennent leur sens réel, et les témoignages leurs proportions. Il faut avoir suivi une négociation, connu par soimême une ambassade et un cabinet, voyagé, vu les étrangers, fréquenté les diplomates el travers»' au moins ce petit monde à part, qui est le iftême dans toute l'Europe, et qui partout ne ressemble à aucun autre, pour appliquer à nos sources cette critique féconde qui Vivifie les eaux dormantes et filtre les eaux troublées. Il faut savoir par quelles transformations passe la pensée primitive et vivante de l'homme d'État, avant de se présenter à nous sous les apparences sous lesquelles nous la rencontrons. Il faut savoir démêler les volontés à travers les nuances multiples du style des instructions et des dépêches. Il faut connaître la clef des sous-ent endus habituels. Il faut se rendre compte des divers ordres de faits auxquels correspond chaque ordre de documents. Il faut avoir appris comment un protocole résume une conférence, ce qu'on y met, ce qu'on y omet . Ce sont les seuls moyens de remonter des documents aux faits, de la traduction au texte, de la lettre à l'esprit, de l'apparence à la réalité. Qui n'aura point formé et aiguisé sa critique par cette expérience risquera de marcher à tâtons, de trébucher sur les obstacles, ou, ce qui peut-être est plus grave enc ore, de les côtoyer sans les apercevoir. Toute la science et toute l'habileté du monde n'y suppléeront pas. Un talent, même très supérieur, ne peut tenir lieu des connaissances acquises et du tact particulier que le frottement des hommes et le spectacle des affaires peuvent seuls nous donner. Un historien sérieux, savant, possédant même à fond les procédés de la critique générale, nous présentera un exposé exnct , nourri^ consciencieux des faits; il dépouillera loigneusé-

ment les pièces de son dossier, il exposera clairement les événements qu'il aura classés avec méthode ; mais la vie fera défaut, hommes échapperont; il aura produit un inventaire plus ou moins complet, il n'aura pas fait de l'histoire. A côté de lui, le lettré, le fouilleur, le curieux se perdra dans les anecdotes et les digressions; il nous montrera des hommes, mais les affaires lui échapperont. Vous aurez avec le premier l'analyse de la pièce, avec le second, la chronique de la coulisse, mais vous n'assisterez point au draine, si la personne de l'acteur se dérobera toujours.

Voulez-vous des exemples et des noms? Voici un savant allemand très connu, travailleur infatigable, qui a dépouillé toutes 1rs archives d'Europe, fouillé toutes les bibliothèques, qui ne s'arrête jamais, qui recommence sans cesse et complète son œuvre, qui a la passion du détail et disent»' les laits dans des monographies érudites avant de les classer en leurlieu dans son livre; je parle de M. de Sybel, Son ouvrage, — toutes réserves faites à notre point de vue français sur 1 esprit et les jugements, — son ouvrage est un de ceux qui comptent le plus pour l'histoire de l'Europe de 1789 à 1800; il est impossible d'étudier cette histoire sans l'avoir lu et annoté. Après l avoir lu, vous avez une notion des choses, vous n'en avez à peu près aucune des hommes. Vous avez des textes, des citations, des dates; vous savez ce qu'ont voulu faire ou ce qu'ont fait le ministère prussien ou le cabinet de Vienne; mais les gens, leurs figures, leurs passions, leurs caractères restent dans le vague et la pénombre. Cette histoire ne vit pas. Voici, au contraire, de tous les écrivains d'histoire un de ceux qui ont excellé entre tous à ressaisir la vie et a reconstituer les caractères; il n'a cherché dans ses écrits qu'à retrouver les hommes et il nous a rendu avec un art merveilleux des physionomies aussi diverses quecelles de Pascal, des solitaires de Port-Royal, de Chateaubriand, des femmes du xvin e siècle : c'est le maître en biographie historique, Sainte-Beuve. Il a voulu faire une biographie de Talleyrand ; il y a consacré des recherches longues et minutieuses, il a tout vu, tout appris, tout su, sauf un point, et c'était l'essentiel : — il n'a ni pénétré ni rendu dans Talleyrand l'homme d'État et le négociateur. C'est que Sainte-Beuve, qui savait tant de choses et avait traversé tant de mondes, ne savait pas ces choses et n'avait pas connu ce monde-là. Lisez au contraire le récit des négociations dans l'œuvre inachevée de Rulhiere, dans le Charles 7 cr et le Cromweli de Guizot, dans le Secret du /foi de M. le duc de Broglie, dans Thiers surtout ; je ne prétends pas que la critique n'y ait rien à reprendre, et je fais en particulier d'expresses réserves sur le fond

de l'histoire de 1813 et du Congrès de Vienne dans le Consulat et V Empirej mais comme ces récits sont clairs et animés, comme on y voit les événements sortir de Faction des hommes et les hommes se mouvoir au milieu dos événements! (Test que ces auteurs ont ♦'prouvé la vie des affaires, que les documents se réveillent entre leurs mains, et qu'ifs savent rendre, pour les avoir sentis par Texpérience, les rapports et les proportions des choses et des gens. Enfin si Ton est à la Pois un savant, un penseur et un écrivain de premier ordre, on compose, comme Ta lait M. Mignet, un ouvrage qui est un modèle dans Tari d'exposer tes négociations; puis on résume la raison d'être des événements et le Caractère des personnages dans une Introduction qui est un des chefs-d'uuivre delà littérature historique.

Je n'ai point cité les classiques du genre, les Bougeant , les Fiassan et le premier d*entre eux, le plus fécond et le plus savant, Le Dran. C'est que ces bénédictins de la diplomatie sont des érudits plutôt (pie des historiens, [lsont écrit pour Les hommes d'Etat et pour les diplomates, c'est-à-dire pour des lecteurs avertis. Ils ne se sont donc nullement préoccupés de leur expliquer ce qu'ils savaient par eux-mêmes et de leur faire voir ce qu'ils se figuraient aisément en lisant les mots. Ils ont écrit dans les archives, pour les chancelleries. Ils ont laissé dos documents pour l'histoire et non des histoires. Leurs travaux rappellent les récits que les états-majors font des grandes campagnes. Le lecteur qui n'est pas du métier n'y trouve ni la guerre ni les guerriers. Pour les lui rendre et les lui faire voir, il faut les avoir vus soi-même, il faut de plus savoir choisir, peindre et raconter comme l a fait Jomini.

Telles sont les difficultés particulières de ce grand sujet de l'histoire diplomatique. Je les connais pour les subir, et si j'y insiste tant, c'est que, pour moi, le plus clair résultat de dix années d enseignement, de voyages et d'études est de me les avoir fait apercevoir. Je crois que cette expérience est nécessaire aux autres comme elle me Ta été à moi-même, que tous ceux qui entreprennent d'étudier la diplomatie dans l'histoire doivent acquérir v une expérience analogue, et que ceux qui la possèdent font bieii de l'enseigner aux autres. Je crois donc qu'il est hon d'avoir un enseignement de l'histoire diplomatique. Si parmi nos jeunes historiens il s'en trouve qui aient le goût et l'aptitude de ce genre d'études, il faut leur donner ces notions indispensables que les livres et les recherches d'archives ne donnent point; il faut suppléer à l'expérience personnelle qui leur manque, et leur montrer la nécessité de voir, de voyajjer et de se frotter au monde

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avant de toucher à cette partie de l'histoire, qui, plus qu'aucune autre, se fait dans le monde et par le monde. Si parmi nos jeunes diplomates il en est qui, plus tentés parle spectacle des choses que par l'action, se sentent la vocation historique, il faut leur montrer la distance qui sépare l'historien du politique, la méthode de l'habileté, l'histoire de la chronique et des mémoires.

Enfin, cet enseignement a une raison d'être nationale. Cette science est par excellence une science d'Etat. L'enseignement de l'histoire diplomatique fournit aux futurs diplomates une série d'expériences bien déterminées et une série de notions qui leur sont indispensables. Les études ne peuvent leur donner les qualités personnelles qui sont nécessaires au négociateur; elles ne peuvent remplacer l'expérience qui ne s'acquiert que par le long usage des hommes, et l'éducation toute particulière qui ne se fait que dans ce monde particulier. Mais elle leur apprend les faits, elle leur démêle les idées. L'histoire qui se fait pour l'avenir ne vit pas d'autres éléments que celle qui s'est faite dans le passé. Ici plus qu'ailleurs encore, l'histoire vit de traditions. S'il y a une éducation que rien ne remplace et qui ne s'acquiert que dans la carrière, il y a une instruction méthodique à laquelle tout le tact du monde ne supplée pas et qui ne s'acquiert que dans les livres et les écoles. Un grand historien, qui avait vu la diplomatie de près et la jugeait de haut, Tocqueville, écrivait à un jeune attaché d'ambassade : « L'histoire en général, et en particulier celle des principaux traités qui sont intervenus depuis environ un siècle entre les différents peuples de l'Europe, c'est le bréviaire d'un diplomate. Tu ne connaîtrais que cela très à fond et imperturbablement, que tu serais déjà plus capable de ton nouveau métier que beaucoup de ceux qui le font depuis longtemps ou ont l'air de le faire. »

Paria, —

Topographie G. CJutmerot, rue des Saints-Pères. —

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