PARIS
en temoignage
d'l nb vive et constante admiration
ces petits poèmes
Si'Nl RESf-ECTL.EUSEMENT DÉDIES
es vers sont le fervent témoignage d'une âme toute accordée à celle de Loti, toute soumise à ses sortilèges.
Elles sont ainsi quelques-unes par le monde qui subissent son art jusqu'à en souffrir comme d'une hantise, jusqu'à s'avouer, tant que l'enchantement
les possède, indifférentes à toute autre littérature. Tel peut être l'effet de ces livres-là de Loti où le souvenir, déjà nostalgique et lointain, tient du songe, de ses apparences et de ses allures de mystère. Dénuées, semble-t-il, de contour solide, de détail multiple et précis, chargées de significations indéfinies que l'esprit n'explique pas, mais dont l'âme s'émeut obscurément, les choses s'y succèdent comme entraînées d'un mouvement inévitable et propre, sans qu'une volonté paraisse les assembler et les diriger, — justement à la façon des images que le dormeur, avec l'impression du fatidique et de l'indicible, regarde émerger peu à peu de la nuit et se dérouler d'ellesmêmes dans son rêve.
A côté de ces livres-là, issus du plus profond de la vie (j'en nomme quelques-uns, pour préciser ce que je veux dire : Le Mariage de Loti, Mon Frère Yves, Aziyadé, Le Roman d'un Enfant), Loti en a écrit d'autres — admirables — mais qui ne sont point de cet ordre à part, et pour ainsi dire hors de la littérature : œuvres de l'art
refléchi, que l'auteur avait en vue quand il a regardé tels paysages, et qu'il a composées sur un fond de notes immédiates. Mais de celles-là mêmes presque toujours les préludes et les finales au moins participent de l'indéfinissable qualité qui nous touche d'une façon si étrange et invincible. Dans ces pages, écrites sans doute les dernières du livre, et sur du souvenir éloigné déjà (relisez, par exemple, la préface de La Galilée), tout recule et s'enfonce dans le passé lumineux, tout se transfigure et se fond dans une émotion totale. Des mille visions d'un grand voyage, deux ou trois seulement se détachent, demi-voilées, mais d'une valeur suprême, portées par quelques phrases dont le rythme n'est plus que ton et profond mouvement de l'âme, — et tout pittoresque exotique s'y évanouit pour se résoudre en sentiment.
Ces mystérieuses musiques de Loti.... Comme elles diffèrent des chantantes périodes déroulées d'un Chateaubriand, des savantes harmonies qu'un Flaubert composait et qu'il ne pouvait juger
qu'en les déclamant! Combien plus secrètes! — musiques, non par leur sonorité, mais bien plus essentiellement, par la qualité de leur effet sur notre être profond, suggestives à la façon d'une tenue de violon qui vaut non par sa mélodie pure, mais par ce qu'elle signifie à l'âme, par la traînée de rêve et d'émotion que laisse après elle sa dernière résonance.
C'est ce prolongement en lui-même de quelques brèves suites de mots assemblés par Loti qu'a voulu fixer M. Victor Orban. Les images et les idées latentes dans la petite phrase évocatrice du maître, il les note comme on pourrait noter les harmoniques imperceptibles qui flottent ensemble dans un accord et lui confèrent son mystérieux pouvoir. Mais il fait mieux. Car les harmoniques de l'accord n'appartiennent qu'à lui qui les contient et n'en contient pas d'autres. Celles dont s'enveloppe une phrase de Loti émanent bien de cette phrase, mais elles naissent aussi de l'âme de son lecteur, et la qualité de cette âme est nécessaire à leur qualité.
Par là M. Orban reste lui-même et garde sa personne de poète en se donnant à Loti. Devant l'œuvre qu'il admire, comme devant la nature, ce poète ne chante rien que le retentissement en luimême de la beauté. Il l'interprète, cette beauté, en s'y mêlant ; il la transpose. Bien plus, il fait cette violence aux thèmes de Loti, de les projeter d'un art dans un art d'ordre tout différent : je ne veux pas dire seulement qu'il substitue des rythmes de poésie à des rythmes de prose, mais que les immatérielles incantations du magicien, ses frôlements d'archet, ses murmures qui s'évanouissent en silences, tout cet indicible dont l'expression finit en lignes de points, — il le traduit (et c'est son droit d'artiste) en formes exactes, rigoureuses, celles du sonnet parnassien, — figures et paysages de bas-reliefs nous rappelant les marbres d'un Leconte de Lisle, — sonores médailles de bronze, comme en martelait savamment un Hérédia.
Nous sommes donc ici devant une tentative d'esthétique très curieuse, infiniment touchante
aussi, puisqu'elle est le geste d'un poète qui se dédie à un autre poète. L'essence de l'art s'y révèle, lequel naît d'une émotion de beauté et du passionné besoin de la traduire au dehors. Ruskin l'avait dit, et l'exemple de M. Victor Orban nous le répète : « Tout art est louange.... Tout art est adoration ».
André CHEVRILLON.
Sonnets
Mékinez
O Moghreb sombre, reste, bien longtemps encore, muré, impénétrable aux choses nouvelles... et immobilise-toi dans les choses passées... Qu'Allah conserve au peuple arabe ses songes mystiques... aux musettes bédouines leur voix triste qui fait frémir.... — et le suaire des chaux blanches aux ruines...
Au Maroc.
MÉKINEZ
Mékinez, qu'Allah bénisse tes collines, Ton antique mosquée à l'étentard flottant Et ton peuple pieux qui, fier mahométan, Prolonge sa prière au milieu des ruines.
Que les grêles soupirs des musettes bédouines Emplissent le Désert de leur charme attristant. Que le chameau, rêveur, se berce en écoutant Bruire sa clochette aux notes argentines.
20 MÉKINEZ
A l'heure du Moghreb et des soleils couchants, Que l'on entende encore les hymnes et les chants, Célébrés à genoux selon les anciens rites;
Et les soirs embaumés de myrrhe et de sandal, Qu'un clair de lune irise aux Jardins d'Aguedal Les parcs tout constellés de blanches marguerites !
Allah Ak'bar!
Il y a pour moi une magie et un inexpressible charme dans les seules consonances de ce mot : le Moghreb... Surtout, cela exprime cette dernière prière, qui, d'un bout à l'autre du monde musulman, se dit à cette heure du soir...
Au Maroc.