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Sur l'organisation de plusieurs services scientifiques aux États-Unis

« Dans un Rapport que je remettrai prochainement à M. le Ministre du Commerce et de l’Industrie sur la mission dont il m’avait chargé l’année dernière, aux États-Unis, à l’occasion de l’inauguration de la statue de la Liberté, dans la baie de New-York, je signale l’organisation de plusieurs services scientifiques qui viennent en aide, de la manière la plus efficace, à la navigation, à l’agriculture, à l’industrie et au commerce.

» J’ai pensé qu’une analyse de cette partie de mon travail pourrait intéresser l’Académie, dont, je ne l’ignore pas, beaucoup de membres suivent attentivement les progrès que font, de l’autre coté de l’Atlantique, les ZU sciences d’observation et les sciences appliquées.

» Indépendamment des inventions mécaniques qui se multiplient, chaque jour, pour répondre à des besoins industriels toujours croissants et à des habitudes domestiques assez différentes des nôtres, il ne peut échapper à aucun observateur attentif que les Américains savent mettre à profit, avec autant de sagacité que de persévérance, les ressources que leur fournissent l’Astronomie, la Météorologie, la Géologie et les autres Sciences physiques et naturelles.

» Je ne parlerai dans cette Note que de ce qui concerne l’Astronomie.

« Les grands observatoires de Washington, de Cambridge (Massachusetts) et de Liclc (Californie) (') sont bien connus de tous les astronomes; il en est de même des travaux qui ont été exécutés là ou dans quelques observatoires privés et qui ont illustré ou fait connaître honorablement les noms de Gould, Bond, Walker, Coffin, Hubbard, H. Draper, Rutherfurd, Common, Simon Newcomb, Michelson, Pickering, Asaph Hall, Harkness, W.-A. Rogers, E. Holden, Davidson, A. Brown, Winlock, Winterhalter, etc., et celui de notre compatriote M. Trouvelot.

» On sait que l’Astronomie physique est particulièrement cultivée en Amérique, et qu’on y voit les instruments les plus puissants et les plus perfectionnés, construits par des artistes d’un grand mérite, en tête desquels il faut citer MM. Alvan Clark père et fds pour l’Optique et la Mécanique, et M. Negns pour la Chronométrie. Il me serait impossible de rappeler ici, même succinctement, les remarquables découvertes accomplies, depuis moins d’un demi-siècle, par les astronomes américains, les admirables résultats qu’ils ont obtenus à l’aide de la Photographie, et d’indiquer les recherches délicates qu’ils poursuivent dans le domaine de la Spectroscopie et dans celui de la Photométrie.

» Je ne saurais non plus rendre compte, avec les détails nécessaires, des nombreuses expéditions scientifiques entreprises par eux, mais il me sera peut-être permis de faire une exception au sujet de celles qui ont eu pour objet la détermination de la parallaxe solaire par les observations des passages de Vénus.

» Ce n’est pas sans une émotion dont je ne crois pas avoir à me défendre que, grâce à la délicate attention de M. Simon Newcomb et des officiers attachés à l’observatoire naval de Washington, je me suis trouvé inopinément en présence du photohé/io graphe horizontal qui a servi à ces observations en 1874 et en 1882 (2). « Voilà votre enfant », me dit M. Newcomb en arrivant auprès de cet instrument, qui est en effet la reproduction exacte, seulement à une plus grande échelle, de celui que

C) Ce dernier observatoire est une fondation de feu M. Lick, qui y a consacré une somme de 700000 dollars (3 6ooooofr)-

(2) La description du photohéliographe, la manière de le mettre en station et la méthode à employer pour trouver la relation qui existe entre les positions apparentes de Vénus et du Soleil sur la sphère céleste et les positions de leurs images sur les photographies se trouvent dans l’Ouvrage intitulé : Observations of the transit of Venus, clecember 8-9, 1874; edited by Simon Newcomb, secretary of the Commission. Washington, 1880.

j’ai imaginé en 1860 et que nous avons employé, M. A. Girard et moi, à l’observation de l’éclipse totale du 18 juillet, à Batna, et, une seconde fois, à Salerne (Italie), en 1867 (’). Ce n’est pas d’ailleurs la seule méthode française qui ait servi, en Amérique, à la détermination de la parallaxe solaire. Cet élément a été déduit, d’un autre coté, par MM. Simon Newcomb et Albert-A. Michelson, de la vitesse de la lumière mesurée à l’aide d’un appareil à miroir tournant très savamment construit et en se servant d’une base de 372 im, 21 , distance du fort Myer au pied du monument de Washington (2).

» J’aurais bien d’autres preuves à fournir de la tendance des astronomes américains à se livrer aux recherches théoriques les plus ardues, mais les applications utiles ne sont pas perdues de vue pour cela, et l’étude de la marche des chronomètres aux diverses températures et la transmission de l’heure dans les ports constituent, à l’observatoire de Washington surtout, le service qui est considéré comme le plus important.

» J’ai visité la nouvelle chambre dite des températures , où sont éprouvés les chronomètres, et la salle des appareils télégraphiques pour la transmission de l’heure, et j’ai assisté, à midi, à cette opération. L’impression que l’on garde de l’ensemble de ces installations est que le double but du service important qui y est organisé est parfaitement atteint.

» Etude des chronomètres. — On trouve dans une publication récente du commandant Allan-D. Brown (3), superintendent de ce service, les détails de construction de la chambre d’observation, et du régulateur au moyen duquel on y entretient la température voulue, pendant une semaine, à un quart de degré Fahrenheit près. Les chronomètres sont rangés dans trois classes : pour la première, les épreuves sont faites entre 32° F. (o° C.) et 1200 F. (48°, 84 C.); pour la deuxième, entre 45° F. (7°,22 C.) et 90° F. (32°, 22 C.); la troisième classe comprend les chronomètres spécialement destinés aux expéditions polaires et on les éprouve au-dessous de o° C. Pendantles années de t 88.4 à 1886, cinquante-quatre chronomètres, tous con-

(') M. le professeur Winlock a imaginé indépendamment et proposé plus tard le même instrument pour l’observation des passages de Vénus.

(2) Astronomical papers prepared for the use of the american Ephemeris and nautical Almanac ; vol. Il, parts III and IV. Velocity of light in air and refracting media. Washington, 1 885 .

(3) The observatory température room and compétitive trials of chronometers in i884 and 1886. Washington, 1886.

struits par (les horlogers américains, ont été expérimentés, et les observations, discutées avec le plus grand soin par le lieutenant Pendleton, ont démontré que l’horlogerie de haute précision avait fait de grands progrès, depuis quelques années, aux Etats-Unis. Le nombre des maisons qui ont concouru s’est élevé à dix; le prix des chronomètres reconnus admissibles pour le service de la marine est moyennement de 3oo à 35o dollars (i5oo à i75ofl ) et s’élève, pour les chronomètres exceptionnels, de 4oo à 45o dollars (2000 à 225ofr).

» Je crois encore devoir ajouter qu’on ne se contente pas, à l’observatoire naval, d’étudier la marche des chronomètres en faisant varier la température; on fait aussi varier le degré d’humidité de l’enceinte en Y tendant des toiles imprégnées d’eau et de ‘chlorure de calcium en diverses proportions. On ne paraît pas, d’ailleurs, avoir trouvé de loi précise pour la marche des chronomètres, selon l’état hygrométrique. Chaque instrument a son tempérament spécial, révélé par le bulletin de marche qui l’accompagne.

» Transmission de l’heure. — L’heure de Washington est transmise, tous les jours, aux principaux ports de l’Atlantique. Depuis trois minutes avant midi jusqu’au coup de midi, cette transmission est faite seconde par seconde, à l’exception de celle qui marque chaque demi-minute et des cinq secondes qui précèdent la minute entière.

» L’importance de ce service est si bien appréciée que les deux compagnies télégraphiques de Western Union et de Baltimore and Ohio suspendent le leur et prêtent, sans indemnité, leurs fds pendant les trois minutes nécessaires, bien que ce soit le moment du jour où le public en a le plus grand besoin. L’observatoire naval devient, pendant ce temps, une station des deux compagnies.

» Partout où le service est installé, un électro-aimant répète le son déterminé par le passage du courant à charpie battement produit dans la salle de distribution de Washington.

» A midi précis, le courant fait tomber des balles dans les stations suivantes : Nouvelle-Orléans, Savannah, Washington (deux balles), Philadelphie, New-York, Newport, Wood’s Holl (Mass.); Boston est desservi directement par l’observatoire de Cambridge, les ports du Pacifique le sont par une succursale de l’observatoire naval, située à Mare Island (Calif. ), à 28 milles (45kl1) de San-Francisco.

» Tous les ans, on installe des balles dans de nouvelles stations, partout d’ailleurs où les marins les réclament.

)> Le même courant corrige, à midi, les trois à quatre cents horloge ; répandues dans les écoles, les ministères, les établissements publics de Washington. Son effet est de ramener les trois aiguilles de chacune de ces horloges au zéro (ohomos).

» Certains services importants, celui des pompiers, le Signal Office et le Coast Survey ont des lignes télégraphiques directes qui les unissent à l’observatoire naval, et peuvent réclamer l’heure toutes les fois qu’ils en ont besoin. Enfin, les particuliers obtiennent également l’heure en s’abonnant avec la Compagnie des Télégraphes. Nombre de manufacturiers, et en particulier tous les horlogers, sont abonnés.

» Je terminerai cette Note par une dernière remarque. Les grands observatoires dont j’ai parlé en commençant ne sont pas les seuls que l’on rencontre en Amérique: il y en a dans toutes les universités, dans les collèges, dans les écoles d’ingénieurs. Chez ce peuple qui voyage tant et qui a tant à explorer dans son propre pays, les notions et jusqu’aux méthodes astronomiques élémentaires sont devenues en quelque sorte familières. Un fait très caractéristique suffira pour justifier ce que j’avance. Ne sait-on pas que les méridiens et les parallèles ou les perpendiculaires servent à délimiter non seulement certains États, mais même les parcelles de terres, les propriétés acquises par les colons dans les territoires nouvellement mis en exploitation? »

(19 septembre 1887.)

GAUTHIER- VILLA RS, IMPRIMEUR-LIBRAIRE DES COMPTES RENDUS DES SÉANCES DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES.

1 3433 Paris. — Quai des Grands-Augustins, 55.

University of Illinois Urbana-Champaign Alternâtes

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