‹ Sur la brancheChapitre 7 sur 8 · TOURAINE · texte numérisé non relu

TOURAINE

Touraine, Vouvray.

Voici la onzième année que je reviens à Vouvray et sous le même toit. J'ai fait la connaissance de mes hôtes à Vichy, d'une manière fortuite et drôle. Un soir, après le dîner, j'étais assise sur le banc de rhôtel des Ambassadeurs où j'attendais l'heure d'aller au Casino, lorsqu'un monsieur de haute taille s'arrêta tout près de moi, pour allumer un cigare. La marchande de fleurs qui rôdait par là, croyant que nous étions ensemble, se précipita aussitôt vers lui, et avec une tactique qui réussit neuf fois sur dix :

— Achetez ces belle roses à madame, lui dit-elle,

Je rougis de colère et j'ordonnai vertement à la malencontreuse bouquetière de s'éloigner.

M. A..., très amusé de ma confusion, ne put résister au plaisir taquin de l'accroître en achetant les

roses. Puis, levant son chapeau, il me les présenta :

— Madame, je n'ai pas le droit de vous les offrir, me dit-il d'un air de bonhomie, acceptez— les quand même, ne fût-ce que pour me tirer d'embarras.

Je ne pus m'empêcher de rire, et, désarmée par le plaisant de la situation, je pris la magnifique touffe de fleurs qu'il me tendait.

Quelques minutes plus tard, madame A. . . rejoignit son mari, et le trouvant en conversation avec une inconnue, elle me jeta le regard le plus incisif que j'âi« jamais reçu, un regard au sujet duquel je la taquine encore. Je me hâtai de lui raconter l'incident et û provoqua sa gaieté.

— Je suis bien étonnée, dit-elle alors à M. A...i que vous ayez eu une si heureuse idée.

— Moi aussi, ma chère amie, répondit placidement celui-ci.

La note comique qui se trouvait dans ce bout de dialogue conjugal frappa mon oreille et me divertit intérieurement. Toutes les paroles, que nous échangeâmes ensuite, allèrent brisant la glace entre nous avec une rapidité surprenante, étant donnés nos caractères respectifs. Une marchande de fleurs de Vichy a été ainsi l'agent inconscient de notre liaison. Cette petite phrase pour laquelle je l'ai rabrouée était destinée à me donner de très bons amis. Elle m'a amenée et ramenée en Touraine, son eflet dure encore. Voilà un joli échantillon de la tissure de la vie.

Vouvray,

Parmi les haltes que la Providence m'a ménagées, celle de Vouvray a été une des plus douces et des plus reposantes. La demeure de mes hôtes se trouve à l'entrée du bourg. Elle est précédée d'une cour qui attire le regard de tous les passants, tant elle est pittoresque, avec ses murs revêtus de glycine, bordés de fleurs brillantes, son vieux sycomore et son puits enguirlandé de verdure. Quand sa grille s'ouvre devant moi, j'ai une sensation d'abri et de bonne hospitalité. Gela m'est très agréable de revoir les figures avenantes des serviteurs, d'entendre le ronron de bienvenue de la chatte Mîrette, qui reconnaît toujours ma voix. Je suis ravie de me retrouver dans la chambre bleue au lit moelleux, dont les fauteuils et les chaises ont été brodés par trois générations de femmes. La maison est charmante, suffisamment provinciale pour avoir un caractère, particulier, assez moderne pour être très confortable. J'ai suivi avec curiosité la pénétration de l'esprit et du goût nouveau, dans cet intérieur-là. Il s'est manifesté par l'apparition de mille petites choses qui en ont rendu l'aspect moins rigide... les fleurs et la lumière entre autres, il y en a partout maintenant. Le jardin, curieux comme tous ceux de l'endroit, est de l'autre côté de la rue, mais relié à l'habitation par un souterrain. 11 a un magnifique couvert de marronniers, une terrasse plantée d'arbres, parmi lesquels deux ifs monumentaux, mâle et femelle, puis, dans le bas, un vrai clos de curé avec des légumes, des fruits, des bordures de buis, des fleurs simples.

Je m'amuse à regarder fonctionner les rouages ce ménage bien tenu, qui me rappelle la maison familiale. Je me fais ouvrir les armoires pleines de linge, le fruitier si richement approvisionné, les niches creusées dans le rocher où vieillit le vin. Je visite les greniers même ; j'adore les greniers. Souvent au retour de ma promenade, j'entre dans la belle cuisine brillante de ripolin et de cuivre, dire un petit bonjour à Constance le plus aimable des cordons bleus que j'aie jamais rencontrés. Je m'approche de la vaste cheminée pour voir flamber le bois, mijoter le pot-aufeu et tourner la broche ; toutes ces choses prosaïques, qui font partie du foyer, m'intéressent maintenant. Elles prennent à mes yeux une certaine poésie. Elles me ramènent dans le cercle de la vie domestique, vers le passé. Et ce passé, que je dédaignais quand il était présent, monte à la surface de mon âme et y répand une grande douceur. L'homme ne serait-il pas ua animal qui doit se retourner pour voir juste .^^

Vouvray.

Porte-Joie m'a fait sentir plus profondément le charme de ce petit pays des bords de la Loire. Vouvray n'est pas « laïc », lui ! Et comment le serait-il» sous ce ciel de Touraine d'un bleu si tendre, dans cette atmosphère vibrante de lumière, avec ce beau château de Moncontour qui ennobUt de passé tout son décor, avec le vin généreux de ses coteaux, sa race fine et jolie. Et quel pittoresque ! Des rochers cou- | verts de vignobles, creusés, percés de portes et de

fenêtres, habités comme aux temps anciens avec, à leur pied, des étages de maisons rustiques, de villas élégantes. Ici, Ton vit dans le rocher et du rocher. Partout le maçon et l'architecte ont été inspirés à le respecter. Au lieu d'abattre et de niveler, ils ont utilisé ses anfractuosités. Elles ont créé des cours irrégulières, des jardinets curieux, des escaliers de chèvre. Cette configuration unique, je crois, est fertile en surprises et rend les promenades singulièrement intéressantes. Sur la hauteur, il n'est pas rare de voir une cheminée émerger des buissons ; le clocher du bourg apparaît comme sortant du sol. Du jardin de mes amis, la statue de la vierge, placée au-dessus de la grande porte de l'église, semble planer dans l'azur. Au clair de lune, leur cour a un aspect fantastique. Nombre d'habitations ont des chambres, des dépendances dans le rocher, des souterrains qui donnent des caves digues du héros de Rabalais, et où le vin de Vouvray a le silence qu'il demande pour bien vieillir. La partie aristocratique du bourg se trouve sur la hauteur. Sa rue est bordée, d'un côté, par des maisons blanches toutes diverses, par une jolie église ; de l'autre, par des jardins qui descendent en pentes et et en terrasses jusqu'à la route. Nulle part, je n'ai vu des murs aussi pittoresques, aussi fleuris.. Ils finissent cependant par vous causer une sorte d'oppression, il y en a trop. On sent le besoin de leur échapper et on grimpe sur le plateau. Là, c'est un épanouissement de tout l'être. On a devant soi un horizon immense, on est enveloppé de grand air et, à marcher au milieu des beaux vignobles, il vous vient une allégresse de vie. Des rampes monumentales condui-

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sent au château de Moncontour, un château mililûn' du x\" siècle qui se dresse sur la hauteur. De sesj tours, on ne surveille plus le pays, on l'admire, ce quoi ne songeaient pas nos pères Et de là, on a spectacle saisissant d'un fleuve qui se meurt, de Loire engorgée par son beau sable violet, doi aucune drague ne vient la débarrasser. EUe m< lentement, dignement, comme une grande dame, n'est presque plus une onde vivante que le soleil coi chant éclaire, du côté de Tours, mais déjà de mornes lagunes. L'autre soir, j'ai éprouvé quelque peiœ en le constatant. Je ne sais pas pourtant si j'aimerais à voir dans ses eaux et passer devant Blois, p^r exemple, les remorqueurs de la Compagnie de Navigation. Ils sont faits plutôt pour la Seine démocratique, commerciale et industrielle. Il se peut que la nature soit de mon avis.

Dans mes promenades de revoir, je n'oublie pas h pont de la Gisse cher à Balzac ; mais il est un lieu qui m'attire entre tous, c'est le cimetière. Je n'en connais pas un autre semblable. Il est tout baigné de lumière et de soleil, on ne doit jamais y être tout à hit mort. Le vent qui s'y promène m'a toujours semblé étrange, et je vais l'écouter souvent.

J'ai heureusement retrouvé le couvent de la Présentation. J'avais peur que ce petit morceau de poésie n'eût été supprimé. C'est une maison très humble, avec le jardin et l'école en contre-bas. En se penchant sur le mur, on voit aller et venir, de leur pas léger, les sœurs blanches et noires, des chats curieusement blancs et noirs aussi, comme si des chattes mères eussent été impressionnées par les couleurs de

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l'Ordre. On entend parfois monter de fraîches voix l'enfants, qui chantent quelque cantique, ou quelque vieille chanson de France. Hier, comme je passais, le refrain des Chevaliers de la Marjolaine m'a arrêtée aet. J'ai répété machinalement les paroles de la jolie ronde, et de bonnes larmes ont inondé mon visage. Vouvray, comme toute la Touraine, ne laisse pas cjue d'être mélancolique ; dans son atmosphère morale, on sent une grande douceur. Son âme n'est pas laïque, assurément. Le laïc a sa raison d'être, j'imagine, mais il n'est ni beau, ni sympathique.

Il y a près de deux semaines que je suis ici, et je n'ai senti ni les heures, ni les journées. Je n'ai pas même eu la tentation d'aller à Tours. Cette vie de province campagne a pour moi le grand attrait du changement. J'ai joui des succulents déjeuners et dîners qui sont l'orgueil de mon hôtesse, où paraît le -vin doré des grandes années, où le curé apporte sa bonne humeur et sa sérénité, et qui sont animés par une causerie gaie et familière. Nous avons joué aux eartes deux fois par jour, travaillé, pris le thé sous les marronniers et babillé beaucoup. Cette note comique, qui m'avait frappée à ma première rencontre avec madame A..., se reproduit à chaque instant, renforcée par les saillies qui sont le propre de l'esprit tourangeau. Elle provoque chez moi d'irrésistibles accès de gaieté. Je ris comme à vingt ans. Je m'entends rire et cela me semble bon. J'avais parlé à mes amis, sans leur en dire le motif, de ma brouille avec madame d'Hauterive, ma seule parente. Je leur ai raconté par le menu notre rencontre à Bagnoles, notre réconciliation: je leur ai dit mon

amitié pour mon pseudo-filleul, puis la manière dont j'ai été amenée à faire la connaissance des de Lussod, les propriétaires de cette Commanderie qu'ils m'avaient désignée un jour, en revenant du château de Rochefort.

— C'est renversant! s'est écriée madame A..., les yeux écarquillés par l'intérêt,

— Si nous avions le temps d'observer la vie, nous serions souvent renversés, ai-je répondu en souriant.

— Eh bien, je préfère rester debout, a répUqué vivement ma très prosaïque amie.

Renversant, en vérité, cet épilogue que je vis! Renversant, ce sentiment que j'éprouve pour le fils de M. de Myères et de Colette I Je me demande ce que je ferais maintenant, si je ne voyais plus arriver chez moi ce grand garçon autoritaire, si je perdais la force de sa jeunesse... lia fait un magnifique voyage à travers le Dauphiné, j'ai hâte d'en entendre le récit. 11 est en ce moment aux Rocheilles. Il y a dans ses lettres une effusion junévile, une chaleur d'amour nouveau. Je la sens d'ici. Il est impatient de venir me rejoindre, je le devine, mais j'ai l'intuition que ce n'est plus marraine seule qui l'attire. Tant mieux, oh! tant mieux. Je ne serai tout à fait mère que lorsque j'aurai connu la douleur du sacrifice.

Commanderie de Rouâers.

<c Une maison Louis XIII assez bien rabibochée ». C'est ainsi que M. A. . . m'avait présenté cette demeure, où, quelques années plus tard, je devais recevoir une

si bonne hospitalité. C'est là (jue les de Lusson m'ont ramenée il y a huit jours. Ils sont venus me chercher à Tours, je suis descendue de l'omnibus de mes amis pour monter dans le leur. Et quel chaleureux accueil ils m'ont fait ! A ma vue, le visage de ma petite amie s'est irradié de rose. Estce madame de Myàres ou la marraine de Guy qui a produit cet effet? N'importe, c'était bien joli. La Commanderie est à douze kilomètres de Tours, à une demi-heure du bourg de Rouziers. Elle n'a pas l'air d'un château, mais il y a dans son architecture massive une force ancienne. Elle faisait sans doute partie d'un bénéfice militaire. Le beau revêtement de lierre de son aile droite, les fleurs brillantes et simples qui l'entourent de tous les côtés, adoucissent son aspect. Le parc de peu d étendue est admirablement planté. Tout ceci sera sans doute la part d'héritage du demi^ frère de Josée qui. Tannée dernière, a épousé la fille d'un riche banquier canadien et vit à Montréal. La Commanderie a été bien rabibochée, non pas seulement à Textérieur, mais les conforts modernes y ont été introduits avec beaucoup d'art et de respect. L'intérieur en est chaud et sympathique, gemùthlich, comme diraient les Allemands. Cette atmosphère n'est pas due uniquement aux meubles anciens, aux belles tapisseries, aux reUques familiales. On y rencontre partout des signes d'occupations intellectuelles et manuelles, et ces signes ne sont pas, comme che2 beaucoup de gens, des accessoires de théâtre. On crochète des vêtements chauds, avec les pelotes de laine de la corbeille qui se trouve dans Tembrasure d'une des fenêtres du grand salon. On brode chaque jour, sur le canevas

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tendu du métier à tapisserie. II y a un piano qui n'est pas muet, sur les tables, des revues qu'on lit, une bibliothèque qu'on fréquente, de hautes cheminées qu'on allume, des touffes de verdure et de fleurs arrangées par des mains intelligentes. Il y a enfin delà vie vraie sur toutes les choses, et cela se sent. Certaines demeures, bien qu'habitées, ont toujours l'air vides, d'autres, mêmes vides, ont l'air habitées. Celle des de Lusson est de ce nombre. On m'a donné un appartement qui a une belle vue sur le parc et la campagne, celui que les Randolph ont occupé pendant leur séjour ici. Ma chambre était celle de sir William, J'éprouve une joie mélancolique à me dire que ses yeux et sa pensée se sont arrêtés sur les objets qui m'entourent. Il y a là des portraits de famille que des parvenus relégueraient au grenier, des commodes ventrues, de confortables bergères, un immense bureau, une coiffeuse Louis XV qui me ravit, une armoire vitrée pleine de ces vieux bouquins que j'aime à feuilleter. Mon lit est dans une alcôve avec, audessus, un bénitier et le buis de Pâques. C'est un délicieux appartement de douairière. Dans le salon en tapisserie de Beauvais, je me sens un personnage. Ma petite amie l'a décoré de roses et de chrysanthèmes. Madame de Lusson m'a prévenue qu'elle s'était constituée mon hôtesse, et, il faut voir, quel regard entendu elle promène partout, afin de s'assurer que rien ne manque.

Aussitôt arrivée, j'ai voulu voir les garçons de Josée. Elle m'a conduite à la Chaumière, c'est ainsi qu'on appelle leur gîte. La Chaumière est une dépendance de la ferme, une maison longue et basse.

entre un verger et un potager. Une vigne du Canada grimpe jusqu'à ses mansardes. Ses petites fenêtres ont des rideaux quadrillés de rouge et de blanc, et sont toutes garnies de plantes. Deux chats faisaient leur toilette, sur les bancs rustiques placés de chaque côté de la porte ; un gros chien de berger était couché sur son seuil. C'était riant et chaud d'aspect. Une reine, comme la reine d'Angleterre, eût été tentée de s'arrêter làl

Miss Jones vint au-devant de nous et me fut présentée. Des cheveux d'un blond passé, un teint rougeaud^ agrémenté de taches de rousseur, un nez relevé lui font une laideur toute saxonne; mais ses yeux bleus très bons, son expression réjouie, la rendent absolument attrayante. Elle a été une sorte de gouver- ' nement pour mademoiselle de Lusson. Quand, il y a deux ans, son élève s'est donné une petite famille, elle a demandé à en prendre soin et s'est bravement confinée à la campagne. Une sœur converse qui appartenait à certaine congrégation supprimée, fait l'office de servante et travaille pour dix.

L'intérieur de la Chaumière m'a ravie. On entre, de plain-pied, dans une salle éclairée par deux fenêtres, dont le carrelage est recouvert de nattes et où se trouve l'escalier de bois qui conduit au premier étage. Dans cette espèce de hall, on mange, on étudie, on joue. Il est meublé d'une grande table, d'une douzaine de chaises, de deux fauteuils en paille. Des armoires grillagées renferment les livres et les jouets, une grosse horloge y sonne les heures, un fourneau le chauffe en hiver. Parallèle à cette salle, et donnant sur le jardin, se trouve la cuisine claire et gaie, à côté la buanderie

avec une baignoire. Chaque chambre d'enfant a dem petits lits, deux commodes surmontées d'une glace, deux pupitres et deux chaises. Le lavabo commun est pourvu de tout le nécessaire. Miss Jones a un très joli logement, en bas un cabinet de travail , en haut une confortable chambre à coucher. Madame de Lusson lui a arrangé une autre pièce, afin qu'rfe puisse inviter une amie. A travers cette simplicité, on sent le goût de Josée. La vaisselle du dressoir, Ken que commune, est jolie. Aux murs ripolinisés, et d'un ton doux des gravures, des images sont épinglées «ur des bandes d'andrinople ; des poteries grossîmes sont remplies de fleurs et de verdure. Dans la maisonnette, il y a de l'ordre et du mouvement; Tordre sans mouvement est glacial. Des livres ouverts, des chaises attelées, mille choses hétéroclites révèlent l'enfant. Les meubles anciens, tous sortis des greniers de la Gommanderie, donnent à l'ensemble un aspect familial.

Les petits se trouvaient au fond du potager. Mademoiselle de Lusson mit à ses lèvres le sifflet d'argent -qu'elle porte en breloque. Et, comme ils accouraient en criant : « Marraine I marraine ! » elle se retourna vers moi:

— Vous voyez, fit-elle avec un sourire rosé, je suis marraine aussi, moi I

Ses filleuls se jetèrent sur elle, lui baisèrent les mains, puis, m'apercevant, ils demeurèrent un instant décon- <ïertés. Je leur dis quelques mots, et les petites figures s'épanouirent de nouveau.

Les deux aines ont huit et neuf ans, les deux cadets ^ et sept ans.

L'un sortît de sa poche une petite boîte, Fouvrit, comme si elle contenait quelque chose de précieux, et la présentant à la jeune iiHe :

— Marraine, voici ma dent, je l'ai arrachée moimême.

— A la bonne heure I Montre ta bouche.

L'enfant obéit.

Josée examina sérieusement les gencives du bébé.

— L'autre est déjà là, dit* elle. Alors tu me donnes celle-ci ?

— Oui, et toutes les autres.

La marraine, touchée, pressa contre elle la tête brune de l'enfant.

Les physionomies franches et ouvertes des quatre bambins me rassurèrent. La propreté est en soi une telle élégance, qu'ils ont l'air d'appartenir à une classe supérieure. J'en fis la remarque à ma petite amie.

— Les deux aînés étaient couverts de vermine quand je les ai pris, me dit-elle ; maintenant, ils ont horreur de la saleté. Il y a quelques jours, miss Jones entend des cris perçants. Elle accourt. C'était Paul qui lavait de force, sous la pompe, la fille de la fermière.

— Et ils n'ont aucun parent ?

— Aucun. Père m'a fait promettre de n'adopter que des enfants sans famille. Maintenant que je les aime, je frémis quand je pense au sort qu'ils auraient pu avoir. Pauvres chats I Ils ont Tair heureux, n'est-ce pas?

— Heureux ! Ils rayonnent de santé et de contentement, répondis-je en toute sincérité.

Au cours de cette visite, j'ai observé de près ma

petite amie. Je n'ai pas surpris chez elle la plus légère nuance d'affectation ou de pose. Rien, j'en suis convaincue, ne pourrait lui faire abandonner ses filleuls. Elle éprouve un plaisir maternel à les voir bien portants, à les faire vivre, elle cherche à deviner leurs aptitudes, elle pense à leur avenir. Voilà de quoi conserver pur et chaud un cœur de jeune fille.

La vie de campagne est très bien comprise à la Gommanderie. Pendant ]c matinée, maîtres de maison et hôtes s'appartiennent entièrement. Le déjeuner est à onze heures, le thé à quatre heures, le dîner à huit heures. Cela donne de longs après-midi pour le bridge, la causerie et la promenade. Les châtelains sont nombreux dans les environs, et les automobiles amènent chaque jour des visiteurs. Si ma destinée n'avait pas si tragiquement tourné, j'aurais eu à Chavigny une existence semblable à celle de madame de Lusson. J'aurais eu comme elle un foyer bien abrité. Cette idée a traversé mon cerveau ce matin, pendant que je lisais mon Figaro sous un arbre du parc. Le journal m'est tombé des mains et, dans la paix profonde qui m'entourait, j'ai longuement médité. A Chavigny, Jean Noël ne serait pas né... Jean Noël, le compagnon de ma vieillesse ! La Providence m'a pris beaucoup, elle m'a donné davantage, je crois.

Gommanderie de Rouziers.

Je suis allée à Tours, avec mes hôtes, et j'en ai rapporté une inquiétude qui sera vaine, je l'espère. Le samedi est le jour de Tours. Les châtelains des envi-

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rons s'y donnent rendez-vons, les rues sont bordées de breaks, de phaétons, d'élégants équipages et d'automobiles. Madame de Lusson y vient régulièrement, et reçoit ses amis à Y Hôtel de l'Univers, où elle loue un salon.

Avant l'heure du thé, j'ai été acheter quelques jouets pour les filleuls de Josée, et je me suis promenée dans les quartiers silencieux que j'aime particulièrement. Malgré son esprit provincial, ses dévotes intransigeantes, le nombre de prêtres, de religieuses qu'on y rencontre. Tours n'est point maussade. C'est une ville aristocratique, ouverte. Elle a retenu beaucoup de l'âme galante et légère d'autrefois. Les yeux, en général bruns ou noirs, ont des lueurs gaies et provocantes chez les femmes, une hardiesse fine chez les hommes. On doit y dépenser généreusement l'amour et l'argent. Je n'ai eu garde de manquer la réception de madame de Lusson. Quand je suis arrivée, il y avait déjà une quinzaine de personnes, des douairières cossues, vêtues de noir, agrémentées de jais avec des chapeaux à brides, des teints ternes et jaunes qui révélaient la mauvaise hygiène, quelques jeunes femmes très jolies, bien habillées, mais sans élégance naturelle, des demoiselles à marier, raides et gauches, des officiers et des gentilshommes campagnards. Une fois de plus, j'eus l'occasion d'admirer le jeu de ces idées générales qui sont le don de notre race. Les femmes qui étaient là n'avaient pas grande culture, elles lisaient peu, leurs esprits paraissaient ensablés autant que la Loire et, cependant, elles trouvaient de quoi alimenter la conversation. Les potins -étaient bien racontés, dans une bonne langue et assai-

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sonnés de sel fin. En écoutant cette causerie naondaine, je me rendais compte combien la yle de provinee en France pourrait être utile et agréable, si les préjugés et l'ignorance ne la rendaient stagnante, pois je me suis dit que la Providence saura bien dragaa ces intellects quand il le faudra. Us forment peut-être chez nous le contre-poids nécessaire au mouvement de la « Roue des Choses » .

La veuve d'un général, qui m'avait amusée par ses boutades, se mit à parler de son beau-fils en termes élogieux.

— Si les gendres s'élisaient tous les sept ans conune le Président de la République, ajouta-t-elle, je choisirais Robert à nouveau.

Cette assertion d'autorité maternelle me causa un sursaut.

— Votre fille aurait voix au chapitre cette fois, je suppose, dit une petite femme au visage malicieux.

— Ma fille I répéta la générale, comme si elle avait oublié ce facteur, oh I elle' a toujours fait ce que je voulais. Elle s'en est bien trouvée, du reste, car elle est parfaitement heureuse.

Je surpris un éclair dans les yeux de ma petite amie. Évidemment, elle n'aurait pas souffert qu'on disposât ainsi de son sort. Cette réflexion m'aida à remarquer combien l'élément étranger, qui est en elle, ressortait au milieu de ces provinciales. Dans sa parole, dans ses manières, il y avait une sensible affirmation d'individualité. Elle paraissait en pleine possession de la liberté de penser et de dire, mais elle n'en abusait pas. Sous les témoignages d'amitié qu'on prodiguait i l'héritière, perçait une certaine méfiance. On la regaiw

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daît aller et venir dans le salon» on l'observait et on critiquait intérieurement son éducation et son allure. Elle se mit à servir le thé et lô chocolat. Un lieutenant de chasseurs, un très beau garçon, s'empressa de l'aider, en passant les tasses et les gâteaux. Au bout d'un moment, une inquiétude m'envahit, comme si l'impression générale se fût communiquée à moi, je sentis qu'il y avait du mariage dans l'air. Josée me parut gênée. La mère du jeune homme lui parlait d'un ton affectueux et familier : « Si j'avais fait fausse route I » Cette pensée me serra le cœur très fort. J'avais hâte que la réception finît, afin de pouvoir indirectement confesser la jeune fille.

Aussitôt que nous fûmes en voiture, Josée me dit d'un air indigné :

— Avez-vous entendu cette odieuse générale? Elle a marié sa fille pour la garder auprès d'elle, à un voisin de campagne, un homme bon et bien élevé^ mais ennuyeux comme le brouillard.

— Oh I il y a encore des jeunes filles qui se laissent marier, fit madame de Lusson, essayant de prendre un air sévère.

— Et il y a déjk des parents qui ne sont pas égoïstes, répondit ma petite amie, en portant à se» lèvres la main de sa mère.

Ceci me rassura un instant, puis le souvenir de la belle mine du lieutenant de chasseurs revint m'inquiéter. Je me rappelai les regards que j'avais vus arrêtés sur les deux jeunes gens ; j'étais sûre que tout le monde les mariait.

Avant de se coucher, Josée vient me faire une petite visite dans ma chambre ; elle arrive en robe de

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nuit, en peignoir, les pieds nus dans de jolies sandales. Elle s'assied sur une chaise basse, par terre même, devant la chenunée où brûle une flambée et, tout en causant, elle brosse ses cheveux. C'est une habitude anglaise. Dans les maisons de campagne, les jeunes filles vont les unes chez les autres, la brosse à la main.

Au cours de notre conversation, j'évite, par scrupule, par loyalisme envers mes hôtes, de mentionner mon filleul, mais elle trouve toujours le moyen de prononcer son nom, de l'amener sur le tapis. II lui faut faire d'immenses détours quelquefois, et je ris sous cape de l'habileté qu'elle y met. Ce soir, elle m'a parlé de notre promenade en automobile à la Dent du Chat.

— A propos, lui demandai-je, qui est ce jeune homme qui vous a aidée à servir le thé cet aprèsmidi P

— Le comte Morziers, le candidat de maman, répondit-elle en secouant sa belle crinière avec un mouvement de révolte.

— Mais il est très bien 1 dis-je perfidement.

A cette approbation inattendue de ma part, approbation qui semblait écarter M. d'Hauterive, sa physionomie se couvrit instantanément. Je n'ai jamais rencontré de figure sur laquelle l'assombrissement soit aussi marqué ; c'est l'effet d'un nuage. Ses yeux gris se fixèrent sur moi avec une expression d'étonnementp puis, les ramenant sur la flamme du foyer :

— Oui, il est très bien, c'est même le plus beau parti de la province. Malheureusement, il aime trop son métier de soldat pour y renoncer, et je ne con-

SUR LA BRANCHE SqS

sentirai jamais à vivre en camp volant. Je veux une demeure fixe, de laquelle je puisse rayonner à ma fantaisie.

Cette fois, mes craintes étaient bien dissipées. Il me vînt du remords d'avoir jeté un doute douloureux dans le cœur de ma petite amie. Je remarquai qu'elle brossait ses cheveux de plus en plus lentement, comme si un subît découragement lui eût enlevé de la vie. La conversation traîna et, dans son bonsoir, je sentis une nuance de froideur.

Je tapotai amicalement son épaule.

— Espérons que la Providence nous enverra le bon châtelain, que nous désirons toutes deux pour Ghavi-

gny-

— Espérons-le, fit-elle gravement.

Gommanderie de Rouzîers.

Et pendant que je m'inquiétais, mon candidat, à moi, arrivait de toute la vitesse de sa « quinze chevaux». Cet après-midi, il est tombé au milieu de nous comme un véritable bolide.

Mes hôtes faisaient une tournée de visites. J'étais avec Josée à la Chaumière. En attendant le thé et les scones, les gâteaux beurrés que miss Jones nous préparait, ma petite amie jouait au palet avec ses deux fiUeuls ahiés. Allongée dans un fauteuil de jardin, un chat sur les genoux, je suivais du regard les fils de la vierge qui se promenaient dans l'air, me demandant pour la miUième fois d'où ils venaient. Le temps était particulièrement exquis, l'atmosphère trans-

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parente comme aux premiers jours d'automne, é autour de nous, il y avait un peu de paix dominicale. Tout à coup, comme s'ils eussent été subitement possédés. Top, le chien de garde, les deux fox terrien éclatèrent en aboiements furieux et s'élancèrent vers le fond du verger.

— Une visite, dis-je.

Josée se retourna et, stupéfaites toutes deux, Boas distinguâmes au milieu des trois chiens jappant, bondissant, protestant, la figure de M. d'Hauterive. Le chat sauta à terre en faisant le gros dos. Je me levai, et avant que j'aie pu me reconnaître, j'avais été embrassée par mc«i filleul.

— D'où sortez-vous ? m'écriai -je enfin.

— De mon auto, marraine, et j'arrive de Tours. Sur cette réponse, faite avec une belle désinvolture,

il s'approcha de mademoiselle de Lusson, leurs mains se joignirent, leurs yeux se rencontrèrent, leurs visages furent touchés de lumière invisible. Gela dura une seconde, assez pour m'édifier, et Jean Noël saisit tout le tableau : la chaumière ensoleillée, miss Jones s'avançant, une théière dans une main, une assiette de gâteaux chauds dans l'autre, la table fleurie dressée sous la tonnelle, les enfants, les chiens flairant le visiteur. Josée, debout au premier plan, caressant nerveusement la tête d'un de ses fiUeuls, Josée, délicieuse avec sa robe courte de drap gris tissé en Toscane, sa jaquette bien coupée, sa chemisette de foulard crème, son chapeau de feutre mou à large bord. En vérité, la Providence encadre bien ses personnages, mais nous n'y prenons pas garde.

- — M'expliquerez-vous enfin, dis-je à Guy, com-

SUR LA BRÀN€HE SqS

nent vous vous trouvez en Touraine le lo octobre, {uand vous ne deviez y venir que le 25?

— Je sais, mais je n'ai pas pu attendre le 25, voilà x>ut.

— Une jolie raison! fis-je à moitié désarmée.

— La vraie, répliqua tranquillement my boy.

— Où avez-vous laissé votre automobile ? demanda Josée, revenue de son émoi.

— A la Gommanderie. On m'a dit que monsieur et madame de Lusson étaient sortis en voiture, et on m'a indiqué où je vous trouverais.

— Yous auriez mérité que nous fussions absentes aussi.

— Gomme hôtesse je proteste, fit gaiement ma petite amie, ie suis enchantée de pouvoir offrir une tasse de thé à monsieur d'Hauterive.

— Ne dirait-on pas qu'il a été attiré par l'odeur des sconeSf de ces gâteaux chauds, qu'il mangeait avec un si bel entrain, dans la petite maison de thé d'Aixles-Bains P dis-je en souriant.

— J'ai sûrement été attiré par quelque chose, répliqua audacieusement le jeune homme, car j'ai marché presque tout le temps au maximum.

Par quel procédé ces simples paroles amenèrentelles un ton de rose vif sur le visage de Josée, je l'ignore, c'est le secret de la nature.

Gomme cela remplit, la présence de l'homme I II y avait là, maintenant, dix fois plus de vie et de gaieté que tout à l'heure. Jamais ma petite amie ne m'avait paru aussi attrayante, la simplicité du costume anglais;, lui donnait une aisance charmante. Le bord de son diapeau relevé devant, à la Polaire, laissait voir son

front et la ligne irréprochable des cheveux dorés à li racine. Je surpris le regard effaré de miss Jones allani^ de l'un à l'autre des deux jeunes gens. Ce regard w» fit tout à coup sentir l'indiscrétion de cette arrivée inopinée de mon filleul. Je me demandai ce qu'en penseraient les de Lusson. Au même moment, nous entendîmes le bruit d'une voiture.

— Papa et maman ! s'écria Josée. Eux aussi ont senti les scones. Vite du thé frais, miss Jones!

Je me levai promptement et, accompagnée de Guy, j'allai au-devant de mes hôtes.

Avec une exclamation de surprise, ils lui tendirent cordialement la main. Dans leur accueil très aimable, il y eut cependant une nuance d'embarras qui ne m'échappa pas. Gela m'irrita contre le coupable.

— Vous ne venez pas chercher marraine, j'espère, dit madame de Lusson. Elle nous appartient jusqu'à la fin du mois, et nous ne lui ferons pas grâce d'une seule journée.

— Elle ne se laisserait pas emmener, répondit Guy. J'attendrai son bon plaisir. J'ai des amis en garnison à Tours, à Orléans, un domaine à visiter en Sologne, de quoi prendre patience.

— Vous auriez pu prendre patience aux Rocheilles, fi3-je un peu sèchement.

— Et dire que j'ai fait du soixante à l'heure pour entendre cela 1

L'expression navrée de mon filleul nous parut irrésistiblement drôle. La gaieté qu'elle provoqua nous mit tous à Taise.

Après le thé, M. d'Hauterive demanda à miss Jones de lui faire visiter la Chaumière. Il en sortit avec vm

émotion visible, qu'il dissimula aussitôt sous unetaquinerie.

— N'avez-vous jamais craint que mademoiselle votre fille ne s'enrôlât dans l'Armée du Salut? demanda-t-il à M. de Lusson.

— Vous croyez plaisanter, répondit celui-ci en souriant, mais, l'année dernière, j'ai dû l'accompagner plusieurs fois rue Auber, et aux conférences d'une salutiste française. Elle s'était bel et bien emballée pour

j l'œuvre. Il n'a fallu rien de moins que la laideur du I costume pour me rassurer. Je savais qu'elle reculerait devant le chapeau.

I Josée rougit, puis son visage devint grave.

— Il n'y avait rien à craindre, je suis incapable de I l'abnégation que demande une vie semblable.

\ — Dieu en soit loué I s'écria madame de Lusson [ avec une ferveur comique.

— J'ai pénétré dans plusieurs ménages d'officiers et d* « officières ». Ds sont très pauvres, très touchants.

j A toute heure, le mari et la femme doivent être prêts ! à porter secours ici et là. En réalité, les salutistes sont des sauveteurs. Songez donc qu'ils ont trouvé le moyen de rendre à la créature la plus déchue une existence sociale. Dans leurs rangs, elle peut devenir quelqu'un, quelqu'un de très grand, même. Cette armée-là incarne la force du bien, il faut l'aider autant que possible dans sa lutte contre le mal.

^ — Vous voyez, dit M. de Lusson d'un air moqueur, ! ma fille fait de la propagande sans le chapeau. 1 Josée passa son bras sous celui de son père.

— Tu aurais mérité que je le prisse, le chapeau I

[ Sur ce, nous dîmes adieu à miss Jones et nous nous

3g8 SUR LA BRAKGHE

dirigeâmes vers la Gommaiiderie. Guy admira beaucoup la vieille demeure, le parc et ses cèdres cealenaires. Mes hôtes ne manqiièrent pas de l'inviter I déjeuner pour le lendemain. Sous prétexte de lui montrer mon bel appartement, je Temmenai chez moi.

•— Vous savez que je ne vous permets pas de rester à Tours, dk-je, aussitôt la porte fermée. Yous mu m'attendre à Saumur, à Orléans si vous voulez.

— * Pourquoi cela ? demanda-t-il avec un faux air d'innocence.

-^ Parce que les de Lusson, qui sont Fhospitalifé même, se croiraient obligés de vous donner l'entrée de leur maison, et ils ont une fille. Si on vous voit venir une demi^iouzaine de Ibis, on imaginera que vous avez des intentions.

La figure <k mon filleul s'illumina de joie et de malice.

-^ Mais, c'est que j'en ai des intentions, dit-il.

-*^ Ah 1 m'exclamai-^je, saisie.

Il passa son bras autour de mes épaules, un geste encore de M. de Myères, me fit asseoir sur un petit sofa, puis, la physionomie sérieuse :

— Marraine, il y a sept mois à peine, vous m'avez va sur le point de mourir de la trahison d'une femme, que penserez-vous de moi, si je vous dis aujourd'hui, que j'aime mademoiselle de Lusson? Ne me jugerezvous point mal?

— Je connais trop la vie pour cela, répondis^je sincèrement. Madame de Mauriones était la passion physique de votre jeunesse.

Guy se leva.

*^ Non, marraine, elle était un sentiment profond.

SUR LA BliAIlCHB 3i)9

LêO toyalisme du jeune homme envers son premier ainour me plut infiniment.

— Et je suis étonné, continua-l-il, d'avoir pu aimer encore.

Il eut une longue aspiration.

— Ah ! c'est bon cette chaleur et cette lumière 1 Lorsqu'elles ont reparu en moi, je n'en croyais pas mes sens.

— El quand ont-dles reparu ? demandai-je avec un sourire.

Il revint s'asseoir sur le sofa, et me serrant contre lui de son bras droit.

— Quand ? Après mon départ d'Aix-les-Bains.

Aussitôt que je me suis trouvé seul, les yeux gris bleu de mademoiselle de Lusson, ses yeux irlandais, comme vous dites, m'ont manqué subitement. J'aurais voulu qu'ils vissent aussi les paysages que je traversais. Il mç semblait que mes yeux ne me suflSsaient plus pour admirer et regarder. N'est-ce pas curieux?

— Oh ! très curieux, fis-je d'un ton moqueur. Ce n'était plus de la société de marraine dont vous aviez besoin, hein?

— Vous n'êtes pas jalouse, j'espère I Vous savez bien (jue je vous adore I

— Oui, oui, continuez.

— Sans que je m'en doutasse, sa figure harmonieuse s'était imprimée derrière mon front. Elle m'apparaissait si vivante et si attrayante. Aux Rocheilles, je n'ai fait que revivre cette dernière semaine d'Aix-les-Bains. Je me suis rappelé toute ses paroles, ses moindres gestes. Le désir de la revoir est devenu irrésistible, j'ai nus ma machine sous pression et tourné la « direction »

400 SUR LA BRAIfCHE

vers elle. Ah I marraine, vous ne pouvez pas imagina ce qu'on éprouve à traverser l'espace librement, à faire du soixante à l'heure pour rejoindre une femme qu'on aime. Une sensation du xx^ siècle, celle-là!... et divine, je vous l'assure.

— Me voilà documentée sur les impressions d'un automobiliste amoureux... Jean Noël vous remercie, mon cher enfant, dis-je avec un sourire.

Guy fit plusieurs tours dans le salon, puis, se rasseyant, il mit de nouveau son bras autour de mon épaule, et, la voix émue :

— Croyez-vous qu'on me la donnera ?

— Je l'espère ; vous avez, dès le premier moment, plu à monsieur et à madame de Lusson. Votre nom, votre fortune ne peuvent que les satisfaire.

— Et elle P. . . Vous causez beaucoup ensemble. Je suis sûr que vous la lisez comme un livre. Dites-moi...

— Pas un mot, ce serait une trahison. Du reste, je parie que vous savez parfaitement à quoi vous en tenir sur ses sentiments.

Mon filleul rougit.

— Je n'ai que mon intuition^ je veux davantage. Demain, je serai fixé.

— Si elle vous est destinée, vous pourrez vous estimer heureux. Elle est la créature la plus saine, la plus délicieuse que j'aie rencontrée.

— Si elle ne m'était pas destinée, ce serait un leurre abominable. J'ai donné des gages à la mauvaise fortune, vous savez, cela me rassure.

Je me levai, Guy m'imita.

— Comme vous êtes bien logée 1 s'écria-t-îl en promenant ses yeux autour de lui. Oh ! les chers vieux

SUR LA BRANCHE 4oi

meubles I Sont-ils assez doux de tons ! N'est-on pas mieux dans un appartement bien clos, intime comme celui-ci, qu'à l'hôtel ? Oh 1 mais vous n'y resterez plus longtemps a sur la branche j>, comme vous dites, vous aurez ma garçonnière avec le petit jardin ! Une garçonnière, ce n'est pas encombrant. Vous pourrez y avoir l'illusion de la liberté.

— C'est boni c'est bon, dis-je nerveusement; ne faisons pas de projets, ça porte malheur, et allez-vousen, maintenant. Le déjeuner est à onze heures, ne venez pas à neuf.

— Je tâcherai.

Je demeurai debout au milieu du salon. Et je frissonnai toute, sous une sensation d'ombre et de solitude. Machinalement, je m'approchai du feu. Je lui présentai mes mains. Sa flamme ne me réchauffa pas. C'était au cœur, je crois, que j'avais froid.

Gommanderie de Rouzîers.

Eh bien, il est fait le sacrifice I Les Lusson ont donné Josée, j'ai donné mon filleul, et nous ne sommes pas encore revenus de notre surprise. Quand arrive le moment d'une action décisive, soit que nous y ayons été préparés à notre insu, soit que nous soyons plus complètement dominés par les forces supérieures, toute résistance, toute apparence de volonté sont annihilées, les paroles mêmes que nous prononçons semblent nous être soufflées. Nous sommes pris dans une sorte de tourbillon; le tourbillon vécu, le fait accompli, la conscience reparaît et, avec elle, la joie

403 'SUR LA BRANCaS

OU la douleur. Ce phéaomène vient de se reproduire pour nous. Il m'a laissé une trépidatioa intérieure que la plume seule calmera. Les plus gros événements paraissent si peu de chose, quand ils sont réduits à letat de copie.

Hier matin, mon filleul est arrivé plus tôt qu'il n'aurait dû, dans Tespoir de séquestrer mademoiselle de Lusson, mais sans y réussir. Deux châtelains du voisinage avaient été invités à déjeuner. Malgré la présence des éti'angers, la conversation très animée, je sentis distinctement le courant magnétique qui existait entre les deux jeunes gens. Mes faibles organes étaient incapables de distinguer ses ondes, mais je voyais ses effets. Le grand Invisible mettait une chaude lumière dans les yeux de Guy, rendait plus profond le Ueu de ses prunelles; il teintait de rose les joues de ma petite amie, donnait à sa voix des notes émues et joyeuses. Tout le temps, j'avais l'impression qu'il agissait de l'extérieur. L'amour, considéré ainsi comme un agent de la nature, me semblait plus puissant, plus divin que jamais.

Une excursion avait été arrangée pour l'après-midi, k la ferme des Etangs ; une ferme modèle qui aj^rtient à un cousin de M. de Lusson. Les quatre hommes partirent en automobile. Je me dis que cela retarderait les affaires de Guy, et j'en étais contente, oui, contente, je ne me l'explique pas trop.

Aussitôt après le thé, je montai chez moi pour écrire quelques lettres pressantes. Mon courrier achevé, je m'approchai de la fenêtre, et j'eus un soubresaut de surprise en apercevant Guy et Josée qui marchaient à pas comptés sur la pelouse. Je les vis s'arr^r tool

SUB hA, BEANCHE 4o3

à coup, entre un massif de roses et le vieux cèdre qu'on appelle « le grand-père ». Mon filleul se découvrit lentement de la maia gauche, et demeura nu-téte devant la jeune fille. Dazis ce tableau vivant, on sen^ tait passer Tamour, comme on sent passer la prière dans Y Angélus de Millet. Le spectacle de ce bonheur de jeunesse ne me causa ni regret ni envie. J'eus, à ce mom<^t, l'impression que je me trouvais sur un scHoimet» que j'étais très haut, très loin déjà et, toute ôère de ma sérénité, je. me retirai discrètement. Un quart d'heure s'était à pdne écoulé, q[u'ua coup joyeu3( fut frappé à ma porte, Guy eatvsi comme un tourbillon, me serra entre ses bras tout vibrants.

— Marraine, marraine, elle m'aisiel cria-t-il. Je me dégageai de son étreinte.

— Ce n'est pas une raison pour m'étoufler, fis-je, reprenant ma respiration.

--«- Oh ! pardonnezHnaoi, je suis si heureux I J'en ai les jambes cassées !

Il se jeta dans un fauteuil ; je demeurai debout à côté de la ch^fninée.

— • Alors, die vous a dit qu elle vous aimait ?

— Non, je l'ai seati, c'est bien plus joli. Tout k l'heure, en nous promenant dans le parc, j'ai anncxicé mon intention de partir pour Saumur. Elle n'a pas bronché, mais si vous aviez vu sa physionomie s'obs* curcir ! Jamais je n'aurais supposé qu'une pauvre parole de moi put avoir un si grand effet. « C'est marraine qui m'y envole, ai-je ajouté aussitôt. Elle prétend que si je reste à Tours, je serai tout le temps à la Commanderie et que cela ne se peut pas... à moins que je n'aie le droit d'y venir.

/ioA SUR LA BRANCHE

— Elle VOUS a été bien utUe, marraîne, je vois!

— Bien utile, répliqua my boy, avec un clignement d'yeux. Mademoiselle de Lusson a compris. Son visage s'est illuminé de nouveau. Je lui ai dit que j'avais le plus vif désir d'obtenir ce droit; mais qu'avant de le demander, je voulais avoir son autorisation. Alors elle s'est arrêtée, s'est tournée vers moi un instant, puis d'un joli air grave: « Seriez-vous très malheureux, si je vous refusais cette autorisation ? » m'a-t-elle demandé. Vous devinez ma réponse. « Eh bien, je ne veux pas que vous soyez malheureux, madame de Myères ne me le pardonnerait jamais ». Ce sont ses propres paroles.

— Petite masque I m'écriai-je amusée.

— A ces mots, j'ai été tenté de faire comme les amoureux des romans anglais, de la prendre dans mes bras et de lui donner un grand baiser, mais l'éducation latine m'a retenu, je me suis simplement découvert.

— Votre scène de déclaration a été très bien menée. Jean Noël vous en fait tous ses comphments.

— Eh bien, j'ose à peine m'en croire l'auteur. Figurez-vous que je n'ai rien dit de ce que j'avais préparé. L'entretien s'est engagé d'une manière différente. J'entendais mes propres paroles. Je ne sais si c'est l'influence de vos idées, mais pour la première fois, j'ai eu l'impression très nette que j'étais dirigé par une force supérieure. Peu m'importe, puisqu'elle m'a conduit où je voulais. Et maintenant, ajouta-t-il en se levant, allons chez monsieur et madame de Lusson.

— Gomme ça, tout de suite, sans crier gare, vous

SUR LA BRANCHE ^ob

iriez leur demander leur fille ? La jeunesse est sans pitié ! Vous me permettrez de les préparer gentiment. Je leur parlerai ce soir même : dans le cas où ils vous autoriseraient à faire votre demande, je vous enverrai une dépêche demain matin, et vous arriverez à toute vitesse, si vous voulez.

— Oui, vous avez raison, ce sera plus convenable. Savez-vous, marraine, que c'est un très grand acte, le mariage, et pas banal, comme on le croit. Quand je pense que cette jeune fiUe, que je n'ose pas même effleurer d'un désir, me sera donnée peut-être, deviendra ma femme, ma femme... vous comprenez, le vertige me vient. Et c'est à vous, à qui je la devrai, ajouta-t-il en portant mes deux mains à ses lèvres.

— Beaucoup de gens et beaucoup de choses y auront travaillé à cette union, si elle s'accomplit. Savez-vous par qui l'idée première m'en est venue ?

— Non.

— Par madame de Mauriones.

Guy lâcha mes mains et m'interrogea du regard. Je lui racontai l'incident du Palais de Glace.

— Vous sembliez si loin du mariage, Josée en était si près, que je n'avais pas songé à la possibilité d'unir vos vies. Ce regard de la marquise a été une indication, une véritable suggestion. J'y ai vu un pressentiment de femme jalouse, il m'a encouragée tout le temps.

— Madame de Mauriones aura encore servi à me faire apprécier le véritable amour, ajouta mon filleul d'une voix grave. Vous savez qu'elle se marie?

— Avec le prince K...? demandai-je étourdiment. Une rougeur sombre monta au visage de Guy.

4o6 SUR LA BRANCHE

— Ah! VOUS êtes au courant, je vois, fit-il, riant nerveusement. Oui, avec le prince K... II a des mines d'or en Sibérie, des boisseaux de pierres précieuses, tout ce qu'il faut au bonheur de certaines femmes.

— Plaignons-les, mon cher enfant, de ne pas connaître autre chose.

— Plaignons-les, je le veux bien.

Il reprit mes mains.

— Alors, c'est entendu, demain un télégramme et de bonne heure, hein?

— D'aussi bonne heure que posâblc, et j'espère qu'il vous rempUra l'âme de joie.

— Vous êtes un ange ! marraine !

Sur ce, my boy prit son chapeau et se dirigea ven la porte. Du seuil, il m'envoya un baiser et, comme son père, dans les moments d'exultation, il me cria : « Je vous adwe ! »

Dès que je me trouvai seule, une foule de doutes et de craintes vinrent m'assaillir. Après tout, mes hôtes pouvaient avoir d'autres vues pour leur fiUe. Je savais qu'ils ne contrarieraient jamais son indinaticm; mais son indination pour Guy ne leur causerait^elle pas des remets? Le comte de M(»rziers était assurément un plus riche parti. Si, au lieu d'une satisfaction, j'allais leur apporter un gros désappointement? Je me rappelai, assez curieusement, le piiemier regard que M. de Lusson avait donné à mon filleul, le soir où je le lui présentai à l'Université populaire, un regard d'observateur suivi d'une expression de plaisir. Pendant la dernière semaine de notre s^our à Aix-les- Bains, j'avais senti entre nous une secrète entente., une sorte de com{^icité. Cette intuition si nette me

SÇa LA BRANCHB l^OJ

rassura. Jeaa Noël prépara ua joli eiLorde, dont il ne devait pas dire l^ premier mot, s'entend. Au iond, j étais ridiculemeat flère de jouer ce rMe de mère, et ravie de connaître des émotions nouveUes.

Entre six heures et sept heures, mes hôtes se renaissent généralement dans la bibliothèque où on leur apporte le courrier. Le moment me parut favorable. A mesure que je descendais vers eux, mon pas se ralentissait et mon cœur battait plus fort. Lorsque j'entrai, M. de Lusson Usait le Figaro à haute voix, sa femme crochetait un petit vêtement, une flambée brûlait dans la haute cheminée, les abat-jour formaient une jolie zone de lumière, un chat noir, les pattes reptiées, dormait sur les feuilles d'un manuscrit. J'eus la conscience immédiate de l'effet de mes paroles tombant dans cette atmosphère de paix, et m^on embarras augmenta. Je fus accueillie, comme toujours, avec la plus franche amabilité. Je m'assis dans mon fauteuil, à droite de la table à écrire, puis prenant un de ces grands couteaux à papier en écaille, si doux aux mains nerveuses :

— Et la visite k la ferme des Étangs, comment s'est-elle passée? demandai-je.

C^e question, faite uniquement pour retarder mon ouverture, devait m'en rapprocher.

— Très bien, me répondit M. de Lusson. Mon cousin a été ravi de montrer son œuvre -r- car c'est une œuvre — k un élève de Grigncm. Savez-vous que je dois une amende honorable à monsieur d'Hauterive.

Pourquoi p

— Je l'avais cru un simple amateur d'agronomie;

4o8 SUR LA BRANCHE

cet après-midi^ il nous a étonnés par ses connaissances réelles. On sent en lui le besoin de créer, de transformer. On voit qu'il aime la terre, parce qu'elle est un champ d'expériences. Oh! il fera quelque chose, ce garçon I

— Quel plaisir de vous entendre parler ainsi I Vous avez une faiblesse pour lui, je crois, ajoutai-je un peu perfidement.

— (Test vrai.

— Eh bien, dites-moi, fis-je en serrant mon coupepapier, si vous aviez une fille, la lui donneriez-vous?

Comment l'idée baroque de poser ainsi la question m'est venue, je l'ignore.

Mes hôtes tout saisis se regardèrent. Les verres du lorgnon de M. de Lusson semblèrent briller plus vivement.

— Qu'en pensez-vous, Louise? fit-il avec ime gravité comique. Si nous avions une fille, la donnerionsnous à monsieur d'Hauterive?

La mère troublée, émue, ébaucha un sourire,

— Je crois que oui, dit-elle.

— Et moi, j'en suis sûr, ajouta chaleureusement le père.

— Mais enfin, est-ce sérieux? demanda madame de Lusson un peu ahurie.

— Sérieux ! Hier, mon filleul a eu le courage de m'avouer que, s'il était venu quinze jours plus tôt en Touraine, ce n'était pas pour moi, mais pour mademoiselle Josée, et aujourd'hui, il m'envoie en ambassadrice, afin de savoir s'il peut venir demain vous faire sa demande, ni plus ni moins, dis-je en rejetant l'inutile coupe-papier.

SUR LA BRANCHE 4og

^jg Tous trois, instinctiYement, nous nous levâmes

^^. comme pour un acte solennel. Madame de Lusson

^ m'embrassa avec une de ces chaudes impulsions qui

'^ me rappellent Colette. Je tendis la main à mon hôte.

Il la serra et la porta à ses lèvres.

^^;, — Que monsieur d'Hauterive vienne, dit-il sim- \^^ plement.

— Merci pour lui et pour moi, répondis -je, remuée jusqu'au fin fond du cœur. C'est bien plus faxsile d'écrire les romans que de les vivre, ajoutai-je, en me laissant retomber dans mon fauteuil.

— Pauvre madame de Myères! dit mon hôte avec un sourire.

— Je suis cependant heureuse d'avoir été destinée & travailler au bonheur de ces deux enfants. Josée est un trésor de qualités féminines, de qualités modernes.

— Vous entendez, Louise, dit M. de Lusson...

Et plaisamment, il serra sa propre main.

— Quant à Guy, il est parfaitement sain de corps, de cœur et d'esprit.

— Je n'en doute pas, et je l'ai senti au premier abord... L'idée qu'il serait un mari désirable pour Josée m*a traversé le cerveau plusieurs fois... Je vous le confesse, on n'est pas maître de ces choses-là. Je l'ai étudié de près. J'ai pris avec lui un ton de camaraderie, afin qu'il se livre davantage. J'ai vite reconnu qu'il avait ce que les Anglais appellent a clean mind, un esprit propre, une nature de gentleman au moral et au physique. Vous me comprenez... 11 me semble que, pour une femme affinée, rien n'est au-dessus de cela.

— Rienl

4lO SUR LA DRANCHB

Madame de Lùssoa et moi, jetâmes ce mot ea même temps.

— Il y a des hommes dont Tintimité doit étie odieuse. Il m'est arrivé d'avcnr les larmes aux yeux ea regardant certaine mariée et de me dire : «c En voili une qui, demain, ne sera plus vierge, mais qui sera martyre ». J'étais résolue, coûte que coûte, à préserver ma fille d'un sort pareil. Pauvre petite, qui ignore la viel mon expérience lui devait bien cda. Sur ce chapitre, M. d'Hauterive me rassure complètement. Savez-vous que cet aprèsHOiidi, nK>n cousin de Seauve m'a dit, en me le désignant du ooenlon : « Voilà un garçon qui me plairait pour Josée ? »

— Ceci prouve qu'ils ont bien lair d'être faits l'un pour l'autre, dis-je avec un sourire.

Je racontai & mes hôtes la erainte que j'avais eue, en voyant le comte de Morziers si attentif auprès de leur fille.

M. de Lussou se mit à rire.

T- Depuis une année, sa famille travaille ma femme; elle n'a pas voulu le décourager. Il faut toujours que les mères aient un geadre sur la [^nche. Du reste, nous avions bien deviné que le coeur de mademoLselle Josée avait été aiguillé du c&té de votre filleul. Cek n'avait pas laissé que de nous inquiéter, car enfin, il aurait pu avoir une chaîne quelconque...

Je sentis qu'il y avait comme une question dans ces paroles.

"^ Il en avait une, eu effet; la Provideace l'a rompue à lemps et d'une manière si violente, qu'il a failli en mourir; mais la rupture est irrévocable, je vous le garantis. Aucune autre liaison ne l'aurait aussi bien

SUR LA BRA5GHE 4ll

préparé au mariage. L'initiatrice a été tout ce que nous aurions pu désirer. Si je ne Tavais pas su absolument libre, je me serais bien gardée de l'introduire chez vous.

A ce moment nous entendîmes du bruit dans le Yestiimle.

— Voici la jeune personne, nous allons rire, dit M. de Lusson l'oeil allumé de malice et de taquinerie.

La porte s'ouvrit. Deux terriers se précipitèrent en avant, nous firent de folles caresses. L'un d'eux sauta sur la table, lécha de force le chat noir qui, arraché brusquement à son sommeil ou à son rêve, lui appliqua deux coups de griffe sur k nuifieau, un vrai accueil de nerveux. Josée suivit.

— Bonjour tous, dit-elle, en jetant son chapeau sur une chaise.

Elle nous examina avec un regard curieux; puis comme si elle eût pressenti la solennité de l'heure, au lieu d'aller selon son habitude se percher près de son père, Aie prit place sur le bras du fauteuil de sa mère.

— Quelque chose de nouveau dans le Figaro ? demanda-t-«lle d'un air dégagé.

— Non, pas dans le Figaro, répondit M. de Lusson qui, debout devant la cheminée, dominait la scène ; mais voilà madame de Myères qui vient de nous faire une commun^tion très intéressante.

— Ah!

Il y avait déjà de l'émotion dans ce petit mot.

— Oui, die vient de nous proposer un très graod parti pour toi; un marquis, beau garçon, trente-cinq ans, un château en Anjou, trois cent mille francs de rente et des espérances... C'est alléchaut, hél

^13 SUR LA BRAlfGHE

Ceci fut débité avec un naturel si parfait, que malgré les paroles échangées avec Guy, Josée s'y laissa prendre. Sa figure s'obscurcit de cette manière qui lui est particulière, elle me regarda avec des yeux étonnés, pleins de reproche, puis d'un ton de dédain :

— Alléchant? Pas pour moi. Je n'ai nul désir de devenir marquise. En fait de château, j'ai Chavigny et je ne tiens pas à ce que mon mari possède une for* tune tellement supérieure à la mienne, répondit-elle, en balançant sa jambe d'un mouvement qui trahissait sa colère intérieure.

M. de Lusson jubilait.

— Mais, petite malheureuse! dit-il, tu veux donc nous rester pour compte ?

— Vous ne seriez pas bien à plaindre.

— Non, mais enfin ce serait humiliant.

Je jugeai que la plaisanterie avait assez duré.

— ' Venez ici, ma petite fille, dis-je alors avec un sourire.

Elle m'obéit et, très raide, elle vint se percher sur mon siège. Je serrai sa main affectueusement.

— Rassurez-vous, ce prétendant dont je suis l'ambassadrice n'est pas marquis, c'est un simple baron... mon filleul, tout bonnement. Il vous aime, il ne voit le bonheur qu'en vous et par vous. Vous l'accepterez, n'est-ce pasP... ne fût-ce que pour devenir ma filleule?

Aux premières paroles, une onde de sang riche colora le visage de Josée, les coins de ses lèvres eurent un léger frémissement, des larmes nerveuses lui vinrent aux yeux.

— Je voudrais vous punir tous en le refusant» dit-elle.. • mais... je ne peux pasi

rc0

SUR LA BRANCHE 4l3

iéfi

— Patatras, ça y est! fit M. de Lusson en riant. Alors, c'est oui?

Josée se leva, et après nous avoir jeté successivement , , dans l'oreille un oui joyeux et ému, elle s'enfuit.

— Eh bien ! nous l'avons notre réponse, fit M. de Lusson. Ohl elle n'était pas douteuse I

— Guy doit avoir une jolie fièvre 1 Je lui ai promis ^^t' une dépêche demain matin.

1"^' — Écrivez-la tout de suite, suggéra la mère indul- ^\ gente et bonne, nous la ferons porter à Rouziers, à la "* première heure.

Et j'écrivis :

ijfjÊ « Tendres félicitations. On vous attend.

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