‹ Sur la branche [par] Pierre de Coulevain [pseud.]Chapitre 7 sur 7 · MARRAINE · texte numérisé non relu

MARRAINE

— Est-ce bien ? demandai-je après avoir lu.

— Parfait, répondit madame de Lusson.

Je me levai, mon hôte vint à moi, et prenant mes deux mains dans les siennes :

— Je n'ai pas besoin de vous exprimer notre reconnaissance, me dit-il, vous la sentez, j'espère. Ce mariage me ravit encore, parce qu'il resserrera notre amitié. Pauvre madame de Myères! Vous vouliez vivre indépendante, et vous voilà toute une famille sur les bras. Nous finirons ensemble, vous travaillerez à ma conversion. Nous jouerons au bezigue, au bridge avec un mort, nous aurons des baptêmes. Vous écrirez un roman pour enseigner l'art de vieillir agréablement, nous utiliserons nos vies jusqu'au dernier bout et nous serons très heureux, malgré l'âge et les rhumatismes.

— Ainsi soit-il ! répondis-je gaiement.

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« Un mur, derrière lequel se passe quelque chose, devient intéressant. » Je ne sais qui a observé cela, mais la créature humaine, dont l'âme a été ou est le théâtre d'un événement extraordinaire, produit le même effet. Le jeu des forces du destin lui communique un magnétisme particulier, la rend sacrée, presque. Pendant tout le dîner, ma petite amie me fit éprouver cette bizarre sensation. Mes yeux s'attachèrent avidement à son visage. Pour saisir quoi ? Avait-elle donc une invisible auréole "^ Le plus drôle est que ses parents la regardaient avec la même curiosité. Sa robe d'étamine d'un ton d'ivoire, aux larges manches transparentes, son corsage orné d'une touffe de roses, la rendaient délicieusement jeune et élégante. Par moments, son ivresse intérieure débordait en paroles rapides et faussaient sa voix. Je n'ai pas pu m'empêcher d'admirer son tact et son empire sur elle-même. Elle a pris part à la conversation» comme d'habitude, et a paru s'y intéresser. Elle ai ensuite joué au bridge avec une attention méritoire. Je devinais la force mystérieuse qui, de Tours, agissait sur elle, à son insu. Elle y cédait pendant l'espace d'une seconde, puis, par un effort de volonté, elle ramenait sa pensée aux cartes, rapprochait ses beaux sourcils droits pour mieux réfléchir si elle devait doubler ou si elle osait décréter le sans atouts. J'eus pitié et je me dis fatiguée, afin de la rendre à elle-même et à Guy.

— Demain, lui recommandai-je à l'oreille, en l'embrassant, mettez votre costume tailleur, celui que vous aviez dimanche.

Elle me répondit par un clignement d'yeux d'intelligence. Je parierais qu'elle l'avait déjà choisi.

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Après une telle journée, je ne pus m'endormir qu'au matin et je me levai tard. Ma toilette était à peine terminée, quand mon filleul arriva. Il me serra dans ses bras, non plus avec l'emportement juvénile de la veille, mais avec une gravité d'homme.

— Alors, c'est oui?... fît-il très ému.

— C'est oui. Vous ne le méritez vraiment pas, considérant votre horreur si récente du mariage et de la jeune fille.

— Vous avez raison ! Quel idiot j'étais I

— En vous réservant une femme comme mademoiselle de Lusson, la Providence vous a gâté.

— Gâté! Ahl je crois bien, marraine, et j'en ai conscience, soyez-en sûre !

Il me fît asseoir sur le petit sofa.

— Et maintenant, racontez-moi tout, dit-il.

Je racontai alors, sans rien omettre, la scène de la veille.

Il se leva, et se mit à arpenter le salon, en tourmentant sa moustache. Je remarquai sa belle mine et la correction élégante de sa toilette du matin. Je me complus, même un instant, dans l'harmonieux ensemble qu'allait faire sa jaquette bien coupée, avec le costume tailleur de ma petite amie.

Il s'arrêta tout à coup devant moi, l'air drôlement effaré :

— Marraine. .. qu'est-ce que je vais dire à monsieur et à madame de Lusson? Comment demande-t-on la main d'une jeune fille? Est-ce qu'il y a une formule?

-r- Je n'en sais rien, répondis-je en souriant, votre sentiment est trop sincère pour ne pas vous inspirer les mots de la situation.

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Je me levai. Guy prit ma main, l'appuya sur sa poitrine.

— Sentez comme ça bat, là dedans.

— C'est beau, ce rythme fort et régulier, fis-je avec admiration.

My boy sourit.

— Marraine, vous êtes étonnante avec votre manière de considérer la vie.

— Ne vous scandalisez pas, c'est Jean Noël qui la regarde ainsi.

Puis, lui offrant mon bras :

— Allons, descendons.

Mes hôtes nous attendaient dans la bibliothèque.

— Yoici le célèbre filleul, annonçai-je, pour détendre tout de suite la situation, il vient vous demander ce que vous avez de plus cher et de plus précieux.

M. de Lusson tendit ses deux mains au prétendant.

— Notre petite Josée, hein? fit-il avec une expression de tendresse. Eh bien, mon ami, nous sommes heureux de vous la donner. Nous sentons que vous l'aimez comme elle mérite de l'être. Votre caractère nous est une garantie de bonheur pour elle, et son bonheur, nous le désirons passionnément.

Une onde d'émotion profonde colora le visage de Guy. Instinctivement, il se tourna vers la mère.

— Comment vous remercierai-je ? balbutia-t-il. Je ne trouve aucune parole...

— Nous n'avons pas besoin de paroles, mon enfant, répondit madame de Lusson. Nous connaissons vos sentiments. Cela nous suffit. Et je vous préviens que je ne veux pas de gendre, mais un fils.

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dit-elle avec le brillant sourire de Colette. J'en ai toujours désiré un.

— Je n'aurai pas de peine à devenir le vôtre, vous ressemblez tellement à ma mère, répliqua le jeune homme, en portant à ses lèvres la main que la charmante femme lui avait tendue.

— Je vous dirai, un moment, pourquoi je vous aurais choisi entre cent, reprit mon hôte, tapotant alTectueusement l'épaule de Guy. Maintenant, allez rejoindre votre fiancée. Elle doit être dans le parc ou à la Chaumière... histoire de se faire chercher. Et surtout, n'oubliez pas le déjeuner !

Demeurés seul, tous trois, nous nous regardâmes. Un silence ému tomba entre nous, ce silence particulier qui suit les grands événemenls de la vie. Je fus la première à le rompre ; nous causâmes à cœur ouvert, et nous eûmes la consolation de nous sentir très unis et très amis.

Vers onze heures, nous vîmes les jeunes gens déboucher sur la pelouse.

— Crisli ! quel beau couple ils font, dit M. de Lusson. Cela donne envie d'être grand-père !

Les amoureux s'avancèrent lentement vers nous. Ma coquette petite amie avait ajouté, à son costume tailleur, un gilet de drap blanc et une cravate blanche également. C'était seyant, tout à fait.

Sur le seuil de la porte-fenêtre, Guy prit le bras de Josée et le passa dans le sien.

— Voici ma fiancée, dit-il.

— Voici mon fiancé, répondit la jeune fille en souriant. -■ Une émotion profonde perçait sous celte annonce,

"Taile d'un air de badinage.

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— Est-ce que vous me prenez pour le forgeron de Gretna Green? demanda mon hôte, afin de dissimuler son attendrissement.

— Je me croirais mieux marié par vous que par lui, répondit gaiement mon filleul, vous avez plus d'autorité.

— C'est possible, mais je laisserai l'honneur et le plaisir de la cérémonie à monsieur le maire et à monsieur le curé.

Josée vint embrasser tendrement sa mère et moi. Elle alla ensuite à son père. M. de Lusson la regarda un instant, puis prenant ses deux mains, il les porta à SCS lèvres avec une nuance de respect.

— Nous faisons ces mains d'enfant, dit-il, pour les donner un jour. C'est la vie. Je paye ma dette aujourd'hui, tu payeras la tienne à ton tour, fillette. En attendant, je suis content de penser que quelqu'un me remplacera auprès de toi.

— Personne ne te remplacera jamais, père, répliqua vivement la jeune fille.

— Ta, ta, ta.

— Monsieur d'Hauterive ne prend la place de personne,

— Parce qu'il a la sienne, j'imagine.»* Josée, toute rougissante, fit un signe de tête.

— Ah ! madame de Myères, quelle reconnaissance nous vous devons! Si vous n'aviez pas eu de filleul, cette jeune personne aurait été capable de coiffer sainte Catherine.

A ce moment, le déjeuner fut annoncé.

M. de Lusson donna à Guy la main qu'il avait gardée.

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— Conduisez votre fiancée à table, dit-il, et passez les premiers, pour donner un choc à François, et lui procurer le plaisir d'annoncer la nouvelle à ses camarades.

Pendant le reste de la journée, l'atmosphère de la Commanderie, toujours agréable, a été vraiment exquise. L'amour heureux, notre propre satisfaction, la bien\eillance des maîtres, l'atTection surexcitée des serviteurs y répandaient des ondes de joie. Je les sentais distinctement. Les chiens, les chats, ces derniers surtout, semblaient aiîectéspar cette bonne électricité. Ils ont fait des courses folles autour de la pelouse, jamais, je ne les ai vus aussi gais. 11 n'y a pas de doute, certains sentiments dégagent des rayons chauds. Quand l'homme en saura da\antagesur lui-même, il s'appliquera à les créer pour son propre confort.

Guy envoya Louis à Tours, pour chercher son habit et le bouquet, dont le matin, il avait choisi chaque fleur. Malgré la nouveauté de la situation, le dîner fut très gai, sans trace de gêne. Miss Jones était rayonnante. Il y avait de la joie jusque dans ses taches de rousseur. Eu sortant de table, elle me serra la main et me dit tout bas:

— Monsieur d'Hauterive fera un bon parrain. Elle était rassurée sur le sort des filleuls.

Guy eut le tact de se retirer de bonne heure. Il va à Paris, demain, pour acheter l'anneau de fiançailles.

Je savais que Josée aurait besoin de causer avec moi. Maintes fois, ses yeux avaient cherché les miens. Nous avions même échangé des signes d'intelligence. 4aan Noël n'était pas fâché de recevoir ses confidences d'amoureuse. Vers dix heures et demie, un petit coup

timide, très différent de celui des autres soirs, fut frappé à ma porte. Intérieurement, je le comparai au coup triomphant, qui, la veille, avait annoncé mou filleul. Ma visiteuse m'arriva, comme d'habitude, en peignoir blanc et sa brosse à la main. De l'extrémité du salon où je me trouvais, je perçus une véritable irradiation dans le haut de son visage. J'allai au-devant d'elle. Elle mit silencieusement ses bras autour de mon cou, sa joue contre la mienne.

— Eh bien, ma petite fille, sommes-nous heureuse? lui demandai-je , en me dégageant doucement.

— Heureuse! répéta-t-elle... J'espère que, vous aussi, avez connu ce que j'éprouve aujourd'hui?

— Rassurez-vous, j'ai eu ma part de bonheur, une grande part même.

— Ah ! tant mieux ! Je serais désolée de penser que cette joie vous eût été refusée... à vous... Et puis, au moins, vous pourrez me comprendre entièrement.

— Oui, oui, je vous comprendrai.

Josée prit place sur sa chaise basse, à côté de la cheminée, moi, dans un fauteuil, en face d'elle.

— Voyez-vous, madame de Myères, commençât-elle, il y a des chose dont on ne saurait s'entretenir avec sa mère. Je me demande pourquoi, par exemple. Et les femmes mariées ne sont pas bonnes pour les jeunes filles. Au lieu de nous initier fraternellement à la vie, de nous faire profiter de leur expérience, elles nous disent: « Vous ferez comme nous, vous vous débrouillerez » . Elles ont des airs mystérieux qui nous laissent soupçonner toutes sortes d'horreurs. Quelques-unes m'ont donné de véritables cauchemars. Alors,

nous sommes réduites à parler de l'amour et du mariage, entre nous; nous en parlons d'une manière absurde, probablement, comme des aveugles parlent de la lumière.

— C'est cela même.

Ma petite amie croisa ses mains autour de ses genoux, en tenant drôlement sa brosse ; elle me regarda un instant, les lèvres émues.

— Jean Noël.»* dit-elle enfin,

— Après ? fis-je avec un sourire encourageant.

— Peut-on aimer quelqu'un qu'on n'a jamais vu ?

— Je le crois, Une personne peut être affectée d'avance par le rayonnement d'une autre personne.

— Eh bien, je l'ai été, moi.

— Vraiment?

— La première fois que vous avez dit : « Mon filleul », mon oreille a été frappée. Ensuite, j'ai toujours écouté avec intérêt ce que vous racontiez de lui. Ce nom de Guy d'Hauterive m'a plu comme aucun.

— Je le sentais.

Mademoiselle de Lusson ouvrit ses yeux tout grands sur moi.

— NonI fit-elle avec une expression de stupeur. Comme c'est dangereux un romancier 1

— Très dangereux.

— Vous n'avez pas pensé, j'espère, que j'étais à l'affût d'un mari ? On m'en avait déjà présenté de toutes les couleurs.

— Cette idée ne m'est point venue. Mais continuez, ma petite, Jean Noël est grandement intéressé.

— Vous VOUS moquez?

— Pas du tout.

Une onde de couleur vivante passa sur le visage de la jeune fille.

— Quand votre boy est tombé malade, j'ai été inquiète, angoissée. C'était moi qui téléphonais pour avoir de ses nouvelles, et le cœur me battail, comme s'il avait été de l'autre côté. Dites, n'est-ce pas étrange ?

— Gela nous semble étrange, parce que nous ne savons rien encore de l'extériorisation de l'homme. Dans un avenir prochain, la science étudiera la texture de la vie, c'est là que sont les plus beaux secrets de la nature.

— Ali I qu'elle les étudie vite, ces secrets ! c'est trop bête, à la fin, de ne pas connaître une seule des forces qui nous font agir !

— Et quand vous avez vu le « filleul », avez-vous été désappointée ?

— Non, au contraire, mais je l'avais imaginé plus brun et moins grand. J'ai été follement contente d'apprendre qu'il viendrait à Aix. Vous voyez, je vous dis tout...

— Vous êtes une délicieuse pénitente.

— Mais là, pendant quelques jours, j'ai eu beaucoup de chagrin. Je sentais que je n'existais pas pour lui. J'avais beau changer de toilette, de chapeau, il me regardait et il ne me voyait pas. Il y avait de son côté un obstacle, je ne sais quoi^ qui me donnait l'impression d'un haut mur. Quand vous causiez ensemble, que vous preniez le thé avec lui sur la terrasse du Cercle, je vous enviais terriblement. Vous

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n'aviez pas l'air de vous douter de votre bonheur, ajouta sérieusement Josée.

— Non, en vérité. Et dites-moi, continuai-jc, impitoyable comme un confesseur curieux, est-ce que ce haut mur, dont vous parliez, n'avait pas disparu dans la dernière semaine de notre séjour à Aix?

La jeune fille rougit, un sourire brillant éclata sur son visage.

— Oui, il n'y avait plus que les filets du tennis.

— Nous y mettrons une plaque commémorative, à ce bienheureux tennis de l'hôtel Splendide.

— Bienheureux, vraiment... murmura Josée à demi- voix.

— Alors quand Guy a débarqué ici dimanche, vous saviez que c'était pour vous qu'il était venu.»^

Mademoiselle de Lusson fit un signe de tête, puis, avec une joUe confusion :

— Comme s'il me l'avait dit.

— Ah ! la communication avait été bien établie, je vois, dis-je d'un ton moqueur.

Ma petite amie croisa plus fortement ses mains autour de ses genoux, ses yeux se fixèrent sur la flamme du foyer, mais je \as qu'elle regardait au dedans de son Ame.

— Comme c'est merveilleux, cette transmission de !a pensée sans parole I fit-elle lentement, ces intuitions, ce pouvoir qu'un autre acquiert sur vous ! Je marche de surprise en surprise. Je suis devenue un véritable pîiénomène pour moi. Est-ce que cela vous paraît ridicule, cette autopsychologie ? demanda la jeune fille, en me regardant un peu anxieusement.

— Ridicule ! m'écriai-je. Ah ! vous ne savez pas

quelle joie vous me causez. Nous avons aimé instinctivement, sans savoir pourquoi, ni comment ; vous, du XX® siècle, vous commencez à analyser vos sensations, à vouloir approfondir le mystère. Cela prouve un immense progrès.

— Mes pauvres études, nos causeries, toutes ces découvertes récentes me forcent à réfléchir, malgré moi.

— Vous subissez aussi, à votre insu, l'influence des idées qui sont dans l'air, des courants nouveaux. La science est en marche ; qui sait si après les rayons Rœntgen, Becquerel, le rayon N, elle ne va pas découvrir le rayon A, le rayon de l'amour?

Un peu d'effroi se peignit sur le visage de mademoiselle de Lusson.

— Oh!... s'exciama-t-elle, comme suffoquée. Ce serait plutôt terrible. Ne vous souvenez-vous pas de la fable de Psyché? elle a voulu voir l'Amour et il s'est enfui.

— Oui, il a eu peur de la lumière, parce qu'il était un enfant encore, mais rappelez- vous... il lui est revenu plus tard, à l'Age d'homme, peut-être, et il lui a donné l'immortalité.

— C'est vrai ! oh ! c'est vrai! fit Josée avec une expression radieuse. J'avais oublié la fin de la fable.

— Votre époque la vivra probablement, cette fin. Ne craignez rien, ma petite fille, l'œuvre de Dieu, en nous et en dehors de nous, est plus grande que nous ne l'avons imaginée; nous sommes plus grands aussi. La science nous apprendra à mieux connaître la vie et celui dont elle émane, à mieux l'aimer surtout.

— Quel bonheur !

Sur ce mot, prononcé avec une véritable ferveur.

Josée commença à brosser ses cheveux d'ua mouvement méditatif, les mèches dorées brillèrent à la flamme du foyer, puis, interrompant tout à coup sa jolie besogne :

— Madame de Myères, commença-t-elle timidement, croyez-vous que monsieur d'Hauterive aurait eu beaucoup de chagrin... mais là, beaucoup, si je ne l'avais pas aimé ?

— Beaucoup, mon enfant, car il a mis en vous toutes ses espérances de bonheur.

Mademoiselle de Lusson joignit ses mains :

— Oh ! j'espère que je ne les tromperai pas !

— J'en suis sûre.

Josée se leva.

— Vous n'étiez pas contente, hier, ajoutai-je en souriant, quand votre père vous a annoncé que je proposais un marquis comme candidat à votre main, au lieu de proposer mon filleul?

— C'était abominable de la part de papa. îl m'a demandé pardon.

La jeune fille mit ses bras autour de mon cou, et à travers le peignoir mince, je sentis son corps tout vibrant de joyeuse vitalité.

— Vous êtes un ange! murmura-t-elle.

— Guy m'a déjà dit cela, trouvez autre chose... Elle s'éloigna un peu, me regarda avec un sourire

aux coins de ses lèvres, puis d'une voix basse et émue: Marraine...

— A la bonne heure ! Voilà ce que je voulais entendre I Vous vous êtes très bien confessée, ma chère filleule. Jean Noël vous donne l'absolution. Maintenant, allez dormir, et que Dieu vous bénisse...

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avec son f/rand bénissoir, comme disent les paysans de chez nous.

Sur ce souhait, je congédiai ma petite amie et je la suivis du regard, avec cette complaisance que l'on éprouve malgré soi, lorsqu'on a fait du bonheur.

Commanderie de Rouziers.

Les fiançailles de mademoiselle de Lusson avec le baron d'Hauterive ont été annoncées aux amis et aux connaissances. Le bouquet dont Louis s'obstine à fleurir son automobile, chaque fois que la jeune fille y monte, ne saurait étonner personne. Ma petite amie porte maintenant à son doigt un chef-d'œuvre d'art nouveau : deux rubis cabochons, sertis dans un anneau d'or mat, d'un dessin curieux. M, de Lusson nous a tous comblés de joie en cédant à Guy le domaine de Chavigny. Il l'a fait, je n'en doute pas, à la prière de Josée. Oncle Georges, que j'avais tenu au courant, se montre ravi. iNos fiancés sont pleins de tact et de discrétion, ils ne cherchent jamais à s'évader, ils se promènent et causent sous nos yeux, ils se plaisent avec nous et font joyeusement notre partie de ce coeur », un jeu américain à cinq, qui a forcément remplacé le bridge. J'imagine que mon filleul n'est pas fâché de nous mettre tous entre lui et la tentation vivante que doit lui ê(re la jeune fille.

Madame de Lusson est franchement heureuse de marier Josée, et de la bien marier. Elle pense déjà au trousseau, aux toilettes, à la cérémonie. Chez mon hôte, la réaction est moins joyeuse. Il sent d'avance

le vide qui va se faire à son foyer. Et puis, donner sa fille, le bcbé d'autrefois, l'adolescente d'hier, la vierge d'aujourd'hui, la donner à un homme ! Il y répugne secrètement, je l'ai deviné. Il a beau se répéter: « C'est la loi » ; cette loi blesse en lui un sentiment infiniment délicat que beaucoup de pères connaissent. Pour mon compte, j'éprouve la satisfaction intime que donne l'accomplissement d'une tâche difficile, un allégement curieux, une sensation de sécurité. On dirait que je viens d'échapper à un grand danger. Je regarde le , bonheur de Guy, je le savoure, et j'en jouis avec toutes ' ces fibres de la maternité qui ont si bizarrement vibré en moi, au-dessous du cœur. Par moments, cependant, il m'arrive de regretter de ne plus lui être nécessaire. Et puis, cette ressemblance avec son père, que l'amour accentue, me donne parfois d'étranges hallucinations. Quand je le vois d'un peu loin, éclairé de certaine manière, marcher à côté de Josée, familièrement appuyé sur son bras, j'éprouve une brusque sensation de délaissement, de trahison fugitive, mais douloureuse, l'effet d'une lame de couteau sur le cœur. Elle est tellement réflexe, cette sensation, que je n'ai pas le temps de la réprimer ; est-il assez mystérieux, ce pauvre atome humain ?

Cet après-midi, le temps très beau et très doux nous avait permis de prendre le thé dehors. Madame de Lusson et sa fille étaient équipées pour une course à Tours, en automobile. Trois convives inattendus s'étaient annoncés par dépêche, pour le dîner ; il fallait aller chez Ladmiraut, le Potel et Chabot tourangeau, chercher un renfort de provisions.

M. de Lusson promena un instant les yeux autour

/iaS SUR LA BRANCHE

de la table. Un sourire alluma les verres de son lorgnon.

— Savez- vous bien, mademoiselle Josée, dit-il, que si nous n'avions pas tous été à Cannes, vous n'auriez pas cette jolie bague à votre doigt ? Je fais de la philosophie inductive comme madame de Myères.

— Moquez-vous I Mais pour que nous soyons réunis aujourd'hui, ajoutai-je, il a fallu encore que nous rencontrions sir William. Il a mis une insistance extraordinaire, étant donné sa discrétion, à me faire faire votre connaissance.

— Vous vous êtes défendue, je gage.^

— C'est vrai. Il me semblait qu'il était trop tard pour nouer des relations nouvelles. Puis, quand j'ai vu madame de Lusson et celte jeune personne...

— Et moi, ajouta mon hôte.

— Et vous, naturellement, toute ma résistance s'est évanouie. Le résultat... le voilà, fis-je en montrant les fiancés.

— Oh ! Guy ! s'écria Josée, je regrette que vous n'ayez pas connu sir William. Je voudrais pouvoir en parler avec vous.

— Parlez-m'en. Il suffît quil ait contribué à m'amener ici, pour qu'il m'intéresse. Et dire que vous travailliez tous à mon bonheur, sans que je m'en doutasse... alors que...

Mon filleul s'interrompit à temps, une fugitive rougeur passa sur son visage.

— Quand on s'arrête pour regarder la vie, on est tout saisi. Tenez, je vais manger cette tartine avec plus de dévotion et de reconnaissance, fit-il en pliant lentement une mince tranche de pain beurré.

SUR LA BRANCHE ^2g

— Non! non! s'exclama madame de Lusson. dépêchez-vous, au contraire. La cuisinière attend. Mon seigneur et maître n'aime pas les dîners manques. Vous philosopherez une autre fois.

Sur cette injonction, les jeunes gens expédièrent leur goûter. L'automobile fut annoncé. M. de Lusson et moi nous restâmes seuls. Je continuai à boire du thé, il alluma sa cigarette.

— Quel chagrin, dis-je, j'ai de penser que sir William ne verra pas le mariage de ces enfants 1 Je considère qu'il en a été l'agent principal, le facteur.

— Ce qui est plus extraordinaire, c'est la découverte de celte parenté de ma femme avec lady Randolph. Il faudrait être quelque peu borné, pour ne pas reconnaître dans ce fait une sorte de destinée.

— Un aveu ! J'en prends note.

— Oh ! vous ne m'amènerez jamais à croire que je suis un simple facteur.

— Coopérateur de Dieu ! La situation ne vous semble pas assez élevée? fis-je en souriant.

— Ce n'est pas cela, mais il y a dans l'idée de la lutte consciente, de l'effort volontaire, de la responsabilité, une dignité à laquelle je ne saurais renoncer. L'humanité a cru si longtemps posséder le pouvoir de se déterminer !

— Elle a cru, très longtemps aussi, que le soleil tournait autour de sa planète, que les astres avaient été créés pour éclairer ses nuits, qu'elle était le centre de l'univers. Sa vision a été mise au point, elle n'en est pas plus malheureuse. Du reste, celte croyance à la liberté d'action, à l'œuvre personnelle, était nécessaire à l'humanité enfant.

43o SUU LA BRANCHE

— Pensez- VOUS qu'elle soit en âge de s'en passer aujourd'hui, l'humanité ?

— Franchement non.

— Allons, c'est honnête au moins.

— La majorité des hommes est encore incapable de discerner la main de Dieu dans les combinaisons de la vie, de sentir l'âme des forces qui nous dirigent. Ils pourraient les attribuer à une fatalité aveugle, au hasard. En général, les gens qui ne croient à rien, les faibles surtout, croient en eux-mêmes. C'est quelquechose. Quant à moi, et ceux qui partagent ma conviction, nous sommes de demain déjà, voilà tout...

— D'après-demain, il me semble, dit mon hôte avec sa fine ironie. Je vous pardonne, madame de Myères, continua-t-il, parce que vous ne cherchez jamais à ériger en dogmes vos propres idées.

— Je sais trop bien que tous les esprits, pas plus que tous les corps, ne peuvent être nourris et soutenus de la même manière.

— Alors, d'après vos théories, nous n'aurions aucun mérite? reprit mon compagnon, dans le dessein de me pousser a fond.

— Aucun mérite ! mais nous en avons un immense!

— Lequel, s'il vous plaît ?

— Le mérite d'avoir vécu et souffert. Il est d'autant plus grand, que nous n'avons pas demandé à naître, que nous n'avons pas choisi nos rôles et que nous devons travailler à une œuvre que nous ne saurions concevoir encore. J'ai tellement la conscience d'être l'instrument de la Providence, qu'après une journée bien remplie, devant un certain nombre de

SUR LA BRANCHE l\Ôl

pages couvertes de ces petits caractères destinés à faire de la pensée, il m'est arrivé de dire tout haut et spontanément : « J'espère que vous êtes content de votre ouvrière, mon Dieu ! » Une joie chaude s'est épandue en moi, c'était sa réponse jDeut-être. Oh ! il le reconnaîtra le mérite de ses coopérateurs !I1 récompensera surtout le bon vouloir, j'imagine, parce qu'il facilite le jeu des forces qui nous conduisent vers la lumière, vers la beauté.

— Une belle hypothèse !..= Y avez-vous converti sir William?

— Pas précisément.

M. de Lusson eut un soupir, un vrai soupir d'âme.

— Tenez, j'ai souvent envié à notre ami sa foi absolue. Les Saxons ont de Dieu une idée plus haute que les Lalius. On a accroché, entre lui et nous, trop de superstitions.

— Ce qu'il y a de remarquable, c'est que les autres grandes nations, l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, se mettent ouvertement sous la protection de Dieu, l'invoquent dans leurs hymnes nationaux. Chez nous, par exemple, la République affecte d'ignorej son existence. C'est absolument ridicule, grotesque. Elle ne se doute pas combien cela la rapetisse et la rend vulgaire.

— La vérité est que le Saxon a le sentiment religieux, tandis que le Lalin a une religion, tout simplement. En France, nous commençons à laisser le catholicisme en route. Il faut convenir qu'il est trop enfantin,

— Enfantin, le catholicisme I

— Oui, oui, madame de Myères.

— Eh bien, non, c'est une religion aux grands rites, avec le bouddhisme, la plus profonde qu'il y ait. Réfléchissez donc I II a jeté un pont sur l'au-delà, il a mis en activité les forces psychiques que l'on ignorait, au moyen desquelles il a soulagé les maux de l'humanité, produit des chefs-d'œuvre d'art. Il appelle chaque jour, par la voix de ses prêtres, le rayon divin dans l'hostie, le symbole de la vie corporelle.

— Y vient-il, ce rayon? Voilà ce qu'il faudrait savoir.

— Il y vient, je l'ai vu transfigurer de pauvres créatures, leur communiquer un courage extraordinaire. Il y a une présence dans les églises catholiques, impossible de la nier. On la sent. J'ai eu la curiosité de rouvrir mon catéchisme. Vous ne pouvez imaginer l'etret, après trente-quatre ou trente-cinq ans. Ce dogme, qui avait rebuté mon ignorance d'enfant et d'adolescente, m'est apparu, dans ses grandes lignes, d'une simplicité toute philosophique. Les mystères théologiques m'ont semblé rentrer dans l'ordre des mystères de la nature. J'en suis convaincue, le catholicisme a eu toute la révélation que l'humanité pouvait supporter. La science sera son apologiste. Elle nous apprendra comment « on marche sur les eaux ».

— La science ! mais l'Eglise en a peur !

— Parce qu'elle s'ignore encore elle-même. Avezvous lu les lettres du Père Didon ?

— Parbleu ! Quel envol il avait, l'esprit de ce pauvre moine ! Quelle intuition du mouvement moderne !

— Oui, il aurait voulu que le catholicisme y entrât, en prît la tête. Il savait qu'il avait de beaux apports à lui faire.

StJR LA BRANCHE [\6^

'— Ce qui m'a chiffonué, c'est de voir qu'il s'était si étrangement trompé sur la personne qu'il avait choisie comme confidente de ses élans et de ses aspirations. Nous l'avons tous connue à Tours.

— Eh bien, je me l'explique. C'était alors une malade. Elle traversait une de ces crises physiologiques ou psychologiques qui spiritualisent la femme et la rapprochent du prêtre. Elle est apparue au Père Didon comme une âme... c'est cette âme qu'il a aimée. La crise passée, mademoiselle Z... est redeveuue ce qu'elle était en réalité, une personne pratique, très avisée. La preuve, c'est qu'elle a su tirer parti de l'auréole acquise à si bon marché. Je suis persuadée que, dans son for intérieur, elle s'étonne d'avoir jamais pu être celle que le dominicain appelait « sa fille unique ». Quelle trouvaille que cette expression!

M. de Lusson repoussa son chapeau en arrière, et les yeux railleurs :

— Comment diable avez-vous deviné une chose semblable? Ah! vous la connaissez dans les coins, la vie... et la féminité !

— C'est pour cela, que ces magnifiques lettres ne m'ont pas scandalisée. Avec leur haute philosophie, traversée d'un courant de tendresse si pure et si virile, elles m'ont causé un plaisir infini.

— Vous voyez, quand il y a un Père Didon, on l'envoie à Corbara.

— Ils deviendront si nombreux, les Pères Didon, qu'on ne pourra plus les enfermer. Laissez faire la Providence, elle utilisera les éléments précieux qui se trouvent dans le catholicisme. Un tas de coquillages se sont incrustés aux flancs du vaisseau de l'Eglise.

434 SUR LA BRAXCHE

Elle l'en débarrassera. Les hommes qui lui donnent des coups de marteau font peut-être déjà ce travail là. Sait-on ?

— Oui, mais la vérité, où est-elle? fit mon compagnon, avec une petite exaspération.

— Répandue comme des graines, jimagine, enfermée dans des enveloppes que nous devons briser, dans le dogme, dans la légende, dans la fable même. Tenez, dans cette pauvre Genèse tant critiquée, j'ai découvert une preuve d'intuition vraiment extraordinaire.

— Laquelle?

— Le poète sacré donne au tentateur la figure du serpent, et le germe humain a en réalité, comme vous le savez, la tête du serpent. Ce n'est à coup sûr, pas les révélations du microscope, qui lui avaient fourni ce symbole. Et quel symbole !

M. de Lusson jeta sa cigarette, me regarda...

— Ah I c'est trop fort I s'écria-t-il en riant. Gomment l'idée de ce rapprochement vous est-elle venue ?

— A Simley Hall, un dimanche malin, je me trouvais seule dans la bibUothèque. Après avoir relu la Genèse, qui a toujours eu pour moi une sorte de fascination, je pris au hasard, sur le rayon, à portée de ma main, un gros volume. C'était un livre d'aiiatomie. Je l'ouvris juste à l'endroit où des planches reproduisaient l'animalcule en question. Le rapprochement instantané se fit dans mon cerveau, et m'arracha un cri d'étonnement. Sir William qui entrait l'entendit ; je dus lui en dire la cause. Je n'oublierai jamais l'expression de sa physionomie. La surprise

agrandit ses yeux, puis son sens humoi'islique fortement touché amena un frémissement de rire intérieur, autour de ses pauvres narines amincies. « Eve découvrant les secrets du Paradis terrestre! » fit-il. Sa figure reprit vite sa belle gravité. Il passa à plusieurs reprises sa main sur la Bible, comme s'il la caressait, puis de sa voix brisée, il me dit : « Vous voyez, il y a là dedans plus de lumière que nous ne l'imaginons. » Je le crois comme lui. Nous savons si peu de choses sur ce monde et sur nous-mêmes 1 L'homme a clé créé le dernier, il sera étudié le dernier, je suppose. Nous ne connaissons guère que son corps, et d'une manière imparfaite. Nous ignorons son rayonnement, ses forces invisibles, son âme. Jusqu'à présent, il s'est toujours mal confessé,

— Vous croyez ? fit M, de Lusson d'un ton moqueur.

— Oui, un saint, et le plus pur, n'oserait, je gage, se révéler entièrement. Je me flatte d'avoir vécu comme a lady ; eh bien, il y a beaucoup de pensées, d'instincts, de premiers mouvements que je ne pourrais pas dévoiler et qui, je le sais, fourniraient de précieuses indications à la biologie,

— Ecrivez-les.

— Impossible.

— Gristi ! quelle curiosité vous me donnez !

— Interrogez- vous, vous-même, un instant, et dites-moi si vous n'êtes pas dans le même cas.

M. de Lusson fixa ses yeux sur la table, le regard tourné en dedans. Au bout de quelques secondes, il les ramena à moi avec une expression déconfite, honteuse, très drôle.

^36 èÙR LA BRANCHE

— Ma foi, j'en conviens.

— C'est la science seule qui, en apprenant à l'homme ce qu'il est réellement, pourra lui donner le courage de se confesser.

— La science ! Vous en attendez trop, madame de Myères. Elle ne nous a pas encore apporté une seule preuve de notre immortalité. Gela commence à m'inquiéter. Vous y croyez, vous?

— De tout mon esprit.

— En vertu de quoi? Vous n'êtes pas femme à vous contenter de promesses. Savez-vous seulement ce que nous faisons en ce monde?

— Nous faisons de la vie tout simplement.

Mon hôte enleva son lorgnon, un signe de perturbation chez lui, et il me regarda d'un air effaré.

— Nous faisons de la vie ! dit-il.

— Et oui, de la vie visible et invisible. Admettezvous que ce qui possède un tel pouvoir puisse périr ?

— Logiquement non.

— Eh bien, voilà ma raison de croire. Pour moi, ceux qui ont fait de la vie douloureuse ou inférieure, arriveront par progression à faire de la vie triomphante et supérieure. Nous sommes tous dans une main de justice, et de justice divine.

— Mais, c'est comme une clé, celte conception-là.

— Une clé qui aide merveilleusement à lire l'écriture secrète que nous sommes. Essayez-la. Elle m'a permis de comprendre une infinité de choses. Par une autre voie, je suis arrivée à une foi aussi absolue que celle de sir WilUam. Jésus disait : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père. » Il y i aussi plusieurs chemins pour y arriver sans doute.

Je me levai. M. de Lusson m'imita. Je lui tendis la main, il la porta à ses lèvres et lentement, comme sous la pénétration d'une idée nouvelle :

— Nous faisons de la vie, répéta-t-il.

Gommanderic de Rouzicrs.

Je reviens de Ghavigny. Je me suis agenouillée sur la tombe de mon mari, j'ai ramené son fils dans le nid familial et une paix divine est entrée en moi. Cette paix qui se produit, j'imagine, lorsque l'unisson s'est fait entre les forces du destin et les forces de l'âme humaine. Ah I la lutte a été âpre, et elle a durée seize années. Je sens rétrospectivement la pensée vivante qui m'a travaillée et subjuguée. Tous les actes par lesquels j'ai cru effacer le passé l'ont rendu plus vivant, tous les pas que j'ai faits, pour m'éloigner du mort infidèle, m'ont ramenée vers lui. Cette race des de Myères qui devait se continuer envers et contre moi, se continuera probablement et par mon intermédiaire 1 Oh ! la belle ironie ! Jadis elle m'eût semblé monstrueusement cruelle, aujourd'hui, je l'admire, je suis contente d'avoir pu donner l'effort qu'elle a exigé, cela seul la justifie. Depuis plusieurs mois, le secret désir m'était venu de porter à mon mari le pardon et le repentir que j'avais dans le cœur. Quckpie chose me retenait encore. Dieu sait quoi 1 Aussitôt que j'eus obtenu pour son fils la main de mademoiselle de Lusson, je sentis un besoin irrésistible de me rendre auprès de lui. Je fus la première à proposer une visite £1 Chavig^ny. Les fif\nccs, qui n'osaient pas Iç

demander, en furent follement heureux et marraine dut subir l'efTusion de leur reconnaissance. Lundi matin, nous partîmes pour le Cher, par une de ces journées idéales où il y a dans l'air comme des caresses et des promesses de bonheur. Durant tout le trajet — trois heures de chemin de fer, trois quarts d'heure de voiture, — je fis des efforts désespérés pour dominer le tumulte croissant de mes sentiments. Mes compagnons ignoraient l'épreuve réelle qui m'attendait, ils ne songeaient qu'à l'impression pénible de cette rentrée à Chavigny ! Ah ! ce que je m'en souciais peu de Chavigny ! Je ne pensais qu'à cette pauvre tombe volontairement ignorée, auprès de laquelle je me rendais pour la première fois. Je l'imaginais désolée, couverte de broussailles, M. de Myères avait acheté une nouvelle concession à droite de la chapelle de sa famille. Nous voulions être enterrés côte à côte, et en plein air. Je m'étais contentée d'envoyer à sa sœur les minutieuses instructions qu'il avait laissées, et je l'avais priée de remettre au curé de R... une somme pour l'entretien de sa dernière demeure. Tout cela avait-il été exécuté? Pendant que la voiture roulait, l'odieux de ma conduite se représentait à mon esprit et amenait jusqu'à mon front de fugitives rougeurs. Inquiet de mon silence, Guy, qui était assis à côté du cocher, se retourna vers moi :

— Etes-vous bien, marraine? me demanda-t-il avec le sourire pris aux lèvres de son père.

Je ne pus lui répondre que par un clignement d'yeux affirmât if et amical.

Comme nous approchions de Chavigny, M. de Lus-

SUR LA BRANCHE /JSg

son mit sa main sur la mienne, puis, dissimulant son attendrissement par une plaisanterie :

— Nous faisons de la vie, hein ? madame de Myère^ ? dit-il.

— Beaucoup, répondis-je gravement.

Il ne se doutait pas combien j'en faisais, en ce moment-là I

Je voulus me rendre directement au cimetière. Mes compagnons mirent pied à terre à l'entrée de l'avenue du château et je continuai en voiture. J'en avais pour quelques minutes seulement. Dès que je fus seule, une émotion poignante et douce, une véritable émotion d'amour m'envahit tout entière. J'eus la sensation que M. de Myères m'attendait, et à chaque tour de roue qui me rapprochait de ce mort devenu si vivant, mon cœur et mes artères battaient plus fort. Arrivée devant la grille du cimetière, ma main, qui n'avait point oublié le secret du loquet intérieur, le déclencha presque machinalement el la porte s'ouvrit devant moi. Comme dans un rêve, je me dirigeai vers la chapelle des de Myères et je me trouvai bientôt au pied de la tombe de mon mari. Je m'y agenouillai, et jetant mes bras sur la balustrade comme pour étreindre cef qui restait de lui, je ne pus que murmurer :

c( Mon pauvre bien-aimé, pardonnez-moi ». Je ne trouvai pas d'autres paroles. Ma pensée l'a-t-elle atteint de quelque manière occulte? Je ne sais, mais il me semble que j'ai communié avec lui et que nous avons fait « une grande paix », comme disent les enfants. Je me relevai singulièrement heureuse. Dieu merci, le brave curé de R... s'était fidèlement acquitté de son devoir. C'était bien la sépulture que mon mari

kko SUR LA BRANCHE

avait désirée. Une haute grille l'enfermait. La croix de fer forgé avec notre devise : « Vers la lumière » , émergeait d'un énorme buisson de roses; un lierre vigoureux recouvrait le sol et formait aux angles des touffes grimpantes. Je vis que ma place était toute couverte d'herbe. Ma place 1 Je la regardai avec une joie que, seule, je puis comprendre. Je me rappelai en frissonnant mes promenades à la recherche d'une dernière demeure. J'avais visité tous les cimetières de Paris. Dans aucun je n'avais trouvé suffisamment d'air et d'espace. A mon insu, ce que je voulais, c'était cette place à côté du compagnon de ma vie. Il y avait en moi un instinct qui la réclamait. Nous ne savons pas encore combien profonde peut être l'union des créatures humaines. Avec mon cœur et mes yeux, je repris possession de la tombe de mon mari. Je caressai timidement ces fleurs qui étaient la résurrection de sa chair. A mes doigts sensibilisés, elles semblaient revêtues d'un fluide vivant. Je me mis à enlever les feuilles flétries, à redresser certaines branches et je trouvai un plaisir délicieux à ces soins que je prenais pour la première fois. J'avais perdu toute notion du temps écoulé, paraît-il; les fiancés, inquiets, étaient venus me chercher ; je les aperçus, tout à coup, à l'entrée du cimetière. Je les appelai d'un signe. Ils arrivèrent avec une douce expression de recueillement. Guy se découvrit : « Cher parrain », dit-il simplement. L'émotion et la tendresse de sa voix ont peut-être touché l'âme du père. Je regardai les deux jeunes gens avec une satisfaction intense. Leur présence, là, n'élait-elle pas ma récompense ? Et cette récompense, assurément, n'était pas le fait du hasard. Comme je m'éloignais

SUR LA BRANCHE 44l

après un dernier adieu à notre mort, une poignée de ronces accrocha le bas de ma jupe. J'essayai de me dégager, je n'y pus parvenir, Guy dut m'aider. Frappé d'une crainte superstitieuse, je le vis pâlir et me regarder avec une inquiétude soudaine.

— On dirait que parrain veut me garder, fis-je gaiement ; ce serait assez juste, il a été si longtemps seul !

Nous redescendîmes vers Chavigny. Des que je l'aperçus, je fus frappée comme je ne l'avais jamais été de l'harmonie produite par ses lignes anciennes, le ton chaud de sa pierre grise, le décor sur lequel il se détache. Il mérite à peine le nom de château, mais on le lui a toujours donné. Du reste, malgré l'exiguïté de SCS proportions, il a grand air. Je ne m'étonne pas qu'il ait agi si vivement sur 1 imagination de ma petite amie. En entrant dans la cour, mon regard alla tout de suite au perron fatidique et, comme si quelque chose en moi eût encore ressenti l'affront ancien, je rougis péniblement. Guy s'élança à terre le premier, et m'enlevant dans ses bras vigoureux :

— Home, marraine chérie, me dit-il,

Je ne pus répéter le mot sacré. II n'y avait plus de home pour moi, en ce monde, je le savais bien.

Nous devions déjeuner à la ferme. Monsieur et madame de Lusson nous y attendaient. J'y envoyai les jeunes gens. Par une pudeur d'âme, je désirais revoir toute seule la vieille demeure; je la parcourus du haut en bas, avec une émotion dont les ondes me suffoquèrent presque. Les gros meubles s'y trouvaient encore. Les fenêtres avaient été ouvertes, du feu allumé dans les salons, le soleil y entrait à flots; malgré cela,

j'eus tout de suite l'impression d'un nid vide, refroidi depuis longtemps. Je sentis mon incapacité à y ramener la vie, et je me réjouis de penser que ce soin avait été dévolu à d'autres. Pas un regret ne vint me troubler. Ma visite terminée, je me dirigeai vers la ferme d'un pas léger. Lorsque je parus sur le seuil de la salle où la table était dressée, monsieur et madame de Lusson, Guy et Josée interrogèrent mon visage, afin de deviner comment j'avais supporté l'épreuve.

— Jean Noël vient de faire une nouvelle expérience, fîs-je gaiement. Ce que l'on appelle a l'état d'âme » est une des plus admirables choses que la nature crée. Si l'on m'offrait Chavigny avec deux cent mille francs de rente, je ne l'accepterais pas. Il a besoin de beaucoup de vie, de beaucoup de cœur pour le réchauffer. Cette jeunesse-là en est seule capable, ajoutai-je, en montrant les fiancés. Quant à ce qui est de moi, il en reste juste assez pour remplir le petit appartement de l'hôtel de Castiglione, pas davantage.

Josée mit son bras autour de mon cou, sa joue contre la mienne.

— Et pour rendre tout le monde heureux, dit-elle gentiment.

Pendant le déjeuner, je parlai des changements à faire au château et cela avec un plaisir, une liberté desprit, qui ne pouvaient laisser aucun doute sur la sincérité de mon détachement.

Après le café, comme nous nous promenions dans les alentours de la ferme, je vis à une centaine de mètres des bâtiments de la laiterie, une maison rustique que je ne connaissais pas, et qui est inhabitée. Elle avait été bâtie, paraît-il, par un bonhomme dont les

essais d'horticulture n'avaient pas réussi, et rachetée par les propriétaires de Chavigny.

— Mais voici une chaumière pour les filleuls ! s'écria Guy, en l'examinant.

Josée rougit de plaisir.

— J'y avais pensé, n'est-ce pas, père? dit-elle en souriant.

— En effet, répondit M. de Lusson. Savez-vous, je crois que la Providence a jugé nécessaire d'adjoindre un parrain à cette jeune personne qui avait la prétention d'élever des hommes toute seule.

— Si cela est, je suis joliment content que son choix soit tombé sur moi, répliqua niy boy, avec un beau regard tendre à sa fiancée. Avec six garçons nous pourrons faire un essai d'élevage humain. Ce sera très intéressant.

— Bravo, mes enfants, dis-je alors. J'ai été égoïstcment heureuse ici, vous y serez noblement heureux. En vérité, le monde a marché I

Nous avons couché au bourg de R..., un gros bourg bien approvisionné et qui, grâce au Touring-Club, possède un petit hôtel très propre. Ma réconciliation avec mon mari était si profonde, que je me sentais rentrée dans le passé. J'ai fait une longue visite au curé. J'ai revu avec plaisir tous les braves gens que j'avais connus. On m'a dit à droite et à gauche : « Madame a voyagé? Madame a vécu dans les pays étrangers?» Et cela ne m'a causé aucun embarras. J'ai été touchée de voir combien le souvenir de M. de Myères et le mien étaient restes vivants dans le coeur de tous ces rudes Berrichons. Non, ils ne sont pas perdus les petits actes de bonté, les paroles cordiales

qu'on sème sur sa route. Ce voyage a été une satisfaction pour tous. A aucun cependant, pas même aux fiancés, il n'a donné, je gage, une joie semblable à celle que j'éprouve. Je me sens rajeunie intérieurement, aimée comme autrefois, une illusion de mon imagination sans doute. N'importe, elle est bien douce. Et je comprends maintenant la valeur de ce don que Jésus faisait aux siens, quand il disait : « Je vous donne la paix. »

Commanderic de Rouziers.

Voilà... Ma mission ici est terminée, et demain je rentre à Paris. Je descends, non pas à l'hôtel de Casliglione, mais chez mon filleul, rue d'Aguesseau. Encore une chose que j'aurais crue impossible. La gageure continue. Il se trouve que mon appartement est occupé par le fils d'un « roi en exil », ni plus ni moins. On m'en a proposé un autre en attendant. Je l'aurais pris volontiers, mais Guy, qui veut à toute force me domestiquer, m'a aussitôt offert l'hospitalité. Il a prétendu qu'après avoir vécu cinq semaines dans la chaude atmosphère de la Commanderie, l'hôtel serait trop froid et que sa garçonnière servirait de transition. Il a ajouté un tas de folles raisons. Les de Lusson, Josée se sont joints à lui, et j'ai cédé. Ah! mon indépendance, ce qu'il en reste! Louis a été expédié en avanl. Sa sœur, qui était cuisinière à Bordeaux, est venue à Paris pour chercher une place. C'est elle qui tiendra notre ménage.

Il avait été convenu que nous ferions le voyage en

SUR LA BRANCHE H^b

automobile. Je m'étais réjouie comme une enfant de traverser à grande vitesse cet espace ouvert des plaines de la Beauce. Guy s'est avisé, tout à coup, que la saison était trop avancée pour moi , que je risquais d'attraper froid, et il m'a engagée à prendre prudemment le chemin de fer. J'ai protesté de toutes mes forces et, finalement, j'ai déclaré que je n'irais rue d'Aguesseau que s'il m'y menait en automobile. Il a dû céder à son tour, non sans me faire promettre de monter dans le train à Orléans, si l'air était trop vif. Nous sommes le lo novembre c'est vrai, maiscelle année, saint Martin ne nous a pas frustrés de son été, et le temps est superbe. Cet après-midi, je partirai pour Tours, je coucherai à Yllôtel de rUnivers, et demain à huit heures, nous nous mettrons en route. Ma malle est faite, tout est prêt. J'ai le cœur serré comme si je m'embarquais pour un long, long voyage. C'est ridicule. Les de Lusson rentreront à Paris dans une quinzaine. Nous reviendrons tous à la Commanderie fin avril, après le mariage des enfants Je verrai les arbres et les haies en fleurs, je jouirai d'un vrai printemps. Comme ce sera bon et reposant ! C'est curieux, depuis quelques mois, le repos est devenu mon idée du bonheur. Ai-je donc subitement vieilli ? Suis-je donc tellement lasse .^

PARIS

Paris, rue d'Agucsseau.

« Ma fille, ta vanité le perdra. » Ces paroles, que ma pauvre mère m'a répétées si souvent dans mon enfance et dans ma jeunesse, me reviennent à la mémoire. Elles pourraient bien avoir été prophétiques. Je n'ai pas voulu être traitée en vieille femme et revenir sagement par le train. J'ai tenu à faire un dernier voyage, seule avec Guy, dans son automobile de garçon. Cela m'a valu un rhume épouvantable, un rhume foudroyant. Quelles que soient les conséquences de mon obstination, je ne saurais la regretter. Cette course entre Tours et Paris a été prestigieuse. Enveloppée de mon long manteau doublé de vison, plusieurs épaisseurs de gaze sur le visage, couverte de fourure, une boule d'eau chaude sous les pieds, fièrement assise a côté de my boy, j'ai connu un bien-être physique par-

fait, puis celte sensation surhumaine d'espace traversé, de distance dévorée. Dans la Beauce, il m'a semblé que nous volions au ras du sol, sur la surface d'un globe et que nous allions rejoindre le soleil couchant derrière l'horizon. Pendant la vertigineuse descente qui conduit à Dourdan, où la route se dérobe, où l'on ne voit plus qne la vallée, tout au fond, béante comme un abîme, j'ai eu l'impression d'une poussée invisible, irrésistible, et j'ai retenu mon souffle jusqu'au bas. Pl.Msieurs fois, j'ai demandé à Guy d'augmenter la vitesse, il s'y est refusé et nous n'avons pas dépassé le cinquante à l'heure. Quand nous sommes arrivés rue d'Aguesseau, j'étais littéralement ivre d'air, mon filleul m'a enlevée de l'automobile comme un paquet. L'atmosphère de sa garçonnière bien chauffée, bien éclairée, toule fleurie en mon honneur, m'a semblé délicieuse. Il m'a donné sa bibliothèque comme cabinet de travail, puis la chambre à coucher attenante. Avant de nous meltre à table, nous avons élé saluer le portrait de Colette. Le jeu de la flamme du foyer le rendait vivant, et, tous deux, nous avons eu l'illusion qu'il nous souriait. Notre petit dîner en tête à tête a été exquis. Mon hôte s'est occupé de moi tout le temps, comme si j'étais un être précieux. J'avais oublié la douceur de celle sensation. Nous avons causé très tard J'ai lutté contre la somnolence qui m'envahissait, pour prolonger la conscience de cette chaleur, de cette sécurité qui me semblaient si bonnes et je me suis couchée à regret. Ce malin vers sept heures, j'ai été réveillée par un frisson prolongé et profond. Puis il y a eu, entre les parois de mon corps, comme un furieux déchaînement de forces, un éclat de maux qui

s'est traduit par une \iolente douleur au côté droit, une toux convulsive, une oppression subite. J'ai eu beaucoup de peine à achever ma toilelte. Honteuse, humiliée, j'ai dû dire à Guv que j'avais pris froid.

— Décidément, ai-je ajouté, entre deux accès de toux, je suis une vieille femme, je ne voulais pas le croire, je m'en souviendrai une autre fois, et je serai plus docile.

— On peut attraper froid à tout âge, marraine chérie, m'a-t-il répondu, avec son meilleur sourire. Je suis fâché que vous ayez un si gros rhume, mais je suis content de pouvoir vous soigner à mon tour. Pour rien au monde, je ne voudrais que vous fussiez à l'hôtel.

Je me suis bien gardée de lui laisser deviner que je regrettais, moi, de n'être pas seule pour souffrir.

Une pneumonie! Rien que cela ! Quand le docteur H... a relevé la tôle après mavoir auscultée j'ai surpris dans ses yeux une expression troublée et peinée. On a dû lui apprendre que j'étais revenue de Tours en automobile découverte.

— Ahl madame de Myères, m'a-t-il dit, il y a des choses que l'on peut faire à quarante ans et qui sont dangereuses à cinquante-huit.

Dur, mais juste. Cependant, je suis persuadée que dans l'état où j'étais, une seule promenade au Bois m'eût terrassée de même. Ce mal si soudain a été toute une révélation. Depuis la fièvre de douleur que j'avais eue à la mort de mon mari, je n'ai jamais gardé la

chambre ou le lit. Avec l'aide du docteur H .., j'ai luUé victorieusement contre le rhumatisme. Je le croyais mon seul ennemi. Il y a longtemps pourtant que j'entendais dans mes bronches, dans ma poitrine des bruits curieux, des sifflements, des gazouillements. Je ne me suis pas avisée que les voies respiratoires, un poumon, s'engorgeaient. Vieille ignorante que j'étais! Et maintenant, les voilà pris ! Je voudrais y mettre le couteau pour les dégager I On nous enseigne à examiner notre conscience avant de nous présenter au prêtre, et on ne nous enseigne pas à étudier notre corps avant de nous présenter au médecin. Le médecin I II devrait être l'ingénieur-mécanicicn de la machine humaine, et non pas seulement son raccommodeur. Il devrait visiter celles dont il a le soin, aussi souvent que possible ; s'assurer du fonctionnement des rouages, du bon état de tous les organes. 11 n'y aurait plus alors, ni bronchite, ni pneumonie, ni tuberculose peut-être ! Au xx^ siècle, nous faisons appeler le médecin quand nous sommes malades ! C'est à la maladie que nous laissons le soin de purifier notre organisme ! Elle le fait souvent, mais jamais sans l'affaiblir ou sans y produire quelques lésions. Aujourd'hui cela me semble inouï I Nous ne savons pas encore aimer notre corps. Un chauffeur n'agirait jamais ainsi avec sa machine.

Je viens de démontrer cela à Guy. Il faut qu'il pro fite de la leçon. Il en a reconnu la vérité, son cher visage s'est éclairci. Ses remords enfantins se sont dissipés.

— Ni vous, ni moi, ni l'automobile ne sommes responsables, ai-je ajouté. La pneum^orjie était là, il

/j50 SUR LA BRAT5CHE

fallait qu'elle éclatât. Nous ne savions pas, voilà tout, et nous ne devionspas savoir probablement. Il ne nous reste plus qu'à être courageux. Soyons-le ensemble.

Nos mams se sont unies un instant. Il y a eu entre nous une entente muette, une sorte de pacte, qui nous a rendus forts et heureux.

Ne l'avais-je pas dit à sir William, qu'il y aurait quelque part une gentille sœur de charité destinée à me rendre les derniers soins ? Elle est là. Elle s'appelle sœur Anne. Son visage tout spiritualisé me charme, ses mains sont respectueuses et tendres. A mille petits détails, je reconnais qu'elle est a lady. Rien ne vaut cela. Elle est secondée admirablement par Rose, la sœur de Louis. Je me sens entourée de sympathie humaine, de dévouement, et j'en suis réconfortée. La Providence, la grande méconnue, m'a donné davantage. Elle m'a obligée à ouvrir mon cœur au fils de mon mari, c'est vrai; mais n'était-ce pas pour que ce fils m'aidât à traverser la barre? N'a-t-elle pas voulu me rendre un reflet de l'amour du père ?. . . Cher Guy ! Il aime réellement cette chose toussante, râlante, fiévreuse que je suis. J'ai grand'peine à obtenir qu'il me quitte pour aller respirer l'air du dehors. Je l'ai obligé à sortir en automobile. Il y répugnait comme un enfant. Je ne veux pas qu'il boude cette innocente machine, cette admirable Panhard qui m'a donné un si rare plaisir. Je me refuse à garder le lit. Je passe la journée dans la bibliothèque, sur une chaise longue, habillée d'une robe d'intérieur que j'avais eu l'inspira-

SUR LA BRANCHE /j5l

tion de faire faire avant d'aller à Aix-les- Bains, et que j'avais voulue particulièrement élégante. Ainsi je me crois moins malade. Je suis contente d'ctre sous les yeux de Colette. 11 me semble que son portrait change d'expression à chaque instant. J'ai des livres autour de moi, mes paperasses à portée de ma main, des fleurs, un brillant feu de bois. Dans l'encadrement de la porte-fenétre, je vois le petit jardin endormi, les jolies ramures de ses sycomores. Il est plein d'oiseaux, de moineaux et de rouges-gorges, que Louis nourrit consciencieusement... Tout cela est mieux que la maison de santé... ma secrète terreur. Soyons bien reconnaissante, oui... mais je souffre terriblement. Gomme c'est douloureux la pneumonie !

Une piqûre à'/icroïncl... Sous la magie de ce nouveau succédané de la morphine, mes souffrances ont diminué et mon esprit a acquis une lucidité plus grande. La science peut cela pour moi, pas davantage, je le crains. N'importe! Qu'elle soit bénie et remerciée pour autant. Grâce à cette bienheureuse héroïne, je pourrai faire tête à la mort. Jean Noël ne lâchera pas, avant l'heure dernière, cette plume américaine avec laquelle il a écrit tant et tant de pages. Ghère plume! Elle a un beau bec d'or ; son manche creux, rempli d'encre, est doux au toucher. G'est la plus précieuse de mes possessions. Je m'étais inquiétée longtemps à qui la laisser. Je suis contente de pouvoir la donner à my boy. Il la maniera avec tendresse, je le sais. Entre ses doigts, elle fera peut-être une besogne meilleure

452 SUR LA BUANCHE

qu'entre les miens. Au-dessus de celte poitrine douloureuse, où tous les organes sont congestionnés, ma tête demeure claire et libre, comme si l'une n'appartenait plus à l'autre. Et voilà qui est curieux, pour la première fois — il en est temps — j'ai remarqué la rapidité avec laquelle les images se succèdent en nous et leur manque apparent de connexion. Je dis apparent car, probablement, la ténuité seule de leur tissure m'empcche de la distinguer. Dans l'espace de quelques secondes, je viens de voir passer derrière mon front la figure d'une personne que je n'ai pas rencontrée depuis quarante ans, les yeux d'une amie lointaine, le modèle d'un costume tailleur, la statue de saint François d'Assise dans une église de Foligno, en Italie une statue polychrome vêtue d'un habit de bure déchiqueté jusqu'aux genoux, une grimace de Footit, le dessin de la robe d'une de mes poupées : un losange blanc sur fond bleu, son petit vêtement de dessus, une hideuse combinaison avec des trous pour passer les bras, qu'on appelait une visite. La tête de ladite poupée ne s'est point reformée. Est-ce assez bizarre .'^ II me semble que les cellules du cerveau doivent être comme le pointillé du cœur de la marguerite. Selon que le nerf correspondant est touché, elles s'ouvrent el donnent avec la rapidité de l'éclair ce qu'elles contiennent; une image, une idée, un souvenir. Qu'estce qui fait vibrer tel ou tel nerf.'* Je l'ignore à coup sûr. My boy, qui ne veut pas avoir lair de me traiter en moribonde, me tient au courant de tout, des nouvelles politiques, mondaines et autres. Ce matin, il m'a parlé du radium et de ses propriétés fantastiques. Un flot de joie et d'espérances est entré en moi,

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Lumière, chaleur, électricité, radiation inépuisable, rayonnement égala lui-même! Mais les voilà trouvés, les éléments de l'immortalité I Est-ce que l'immortalité n'est pas le mouvement perpétuel del'ûme 1 Gomment admettre que la matière les possède et qu'ils ne soient pas en puissance supérieure dans tout ce qui a vie. Oh I la science y arrivera, à la radio-activité des êtres. Elle y arrivera à l'heure voulue. Quand madame Curie allait, entassant calculs sur calculs, formules sur formules, soupçonnait-elle l'existence de ce corps extraordinaire? Je gage que non. Et ce n'est pas le hasard qui a fait d'elle un instrument actif dans cette immense découverte, il me semble que la Providence a voulu par ceci donner à la femme ses lettres de grande noblesse et d'émancipation. Aussitôt que je serai guérie, j'irai présenter mes hommages au radium et à celle qui l'a sorti de sa gangue. Oh ! il faut que je voie ce sel miraculeux. N'a-t-on pas toujours dit que le sel était la sagesse de la terre !

Aussitôt que je serai guérie ! Hem ! En attendant, j'ai refait mon testament. Je charge ma petite amie de distribuer, selon mes indications, mon bagage de nomade. Il n'est pas lourd, mais il peut cependant faire quelques heureux. Quant à la vieille malle, ma fidèle compagne, je veux qu'elle soit brûlée. Je lui dois bien les honneurs de l'auto-da-fé. Une partie de la somme que je n'avais pas mise en viager servira à récompenser quelques dévouements qui m'ont été très agréables. Le reste sera employé à l'achat d'un rang

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àe belles perles, mon cadeau de noces à Josée. Quand ses doigts les caresseront, l'image de marraine se reformera derrière son front et provoquera une pensée tendre. La pensée humaine arrive peut-être jusqu'à l'au-delà! Oh! après le radium, je crois à toutes les possibilités. Il me hante. J'ai destiné mes droits d'auteur à élever six filleuls. Il y en aura douze dans la chaumière de Ghavigny. Mon action en ce monde se perpétuera ainsi longtemps encore. Qu'est-ce que l'homme pourrait rêver de plus beau que cela? La perspective d'être promenée, moi morte, au milieu des vivants, de traverseras rues de Paris, sur un char funèbre, m'a toujours semblé humiliante et intolérable. Je demande à ce que l'on m'emmène directement à R... Le bon curé me recevra et me conduira à ma dernière demeure. Pas de hideuses lettres de faire part encadrées de noir. Sur mes cartes de visite, j'ai é<;rit p. p. c. Guy, mellra la date et enverra aux personnes que j'ai indiquées. Elles ne sont pas nombreuses, mais chacune aura un sentiment de regret sincère. J'ai fait tous ces préparatifs comme dans un rêve. Une seule fois, je me suis attendrie sur moimême et des larmes nerveuses ont rempli mes yeux. Au fond, est-ce que je crois à mon départ.^ Peut-être que non.

J'ai voulu voir mon éditeur. Nous avons toujours eu des rapports agréables. Chez lui, le côté des ailaires est si nettement réglé qu'il n'empêche ni l'amitié ni la sympathie. Il a eu un choc visible en me trouvant

aux prises avec la pneumonie. J'ai essayé de continuer nos taquineries habituelles pour le mettre à l'aise. 11 n'a pas eu le courage de me donner la réplique. Cependant, quand je lui ai dit que je considérais les romans et tous les livres comme de véritables accumulateurs, et les librairies, comme des prises d'énergie intuliectuelle, il s'est mis à rire et cela a dissipé notre émotion. Je lui ai recommandé mes deux dernier-nés. Si je ne dois pas les voir paraître, il soignera davantage encore leur succès, j'en suis sûre. Il m'a dit les meilleures paroles d'espérance. A travers le baiser qu'il a mis sur ma main, j'ai senti la chaleur d'une affection sincère. Les relations entre éditeur et auteur devraient être de la nature la plus élevée. Dans leurs transactions, il faudrait qu'il y eût non seulement de l'honnêteté, mais de l'honneur. L'éditeur qui rétribue mal le travail sacré de la pensée, ou qui ne paie pas avec une scrupuleuse conscience les droits qui reviennent à l'écrivain n'est qu'un marchand de bas étage, bon pour le carreau du Temple. Après le départ de mou visiteur, un sourire m'est venu aux lèvres. Je me suis rappelé notre première entrevue. Pour porter mon manuscrit rue A..., j'avais choisi un de mes jours fastes, bien entendu. Malgré cela, je n'étais pas rassurée. J'ai monté très lentement l'escalier de la fameuse maison d'éditions. Après avoir envoyé ma carte, je me suis assise sur la banquette d'attente, en face d'une grosse horloge qui a eu tout ■de suite l'air de se moquer de moi. Je me suis vue alors au centre d'un carré ouvert, dont les trois cotés élaientf ormes par des bouquins verts et jaunes, audessus desquels surplombait une galerie avec des pupi-

très ornés de lampes à abat-jour. Oh ! il n'y avait pas de place perdue, là dedans ! Des têtes couvertes de calottes, des têtes de fondation, se montraient ici et là. Les échelles roulaient sur des tringles de fer. Le silence n'était interrompu que par l'appel d'un volume quelconque et par le « bang » dudit volume lancé sur les comptoirs. Dans ce carré qui me faisait l'effet d'une ruche, je me suis aperçue qu'il y avait une activité bien ordonnée, mais pas joyeuse, pas moderne du tout. L'atmosphère m'a paru rigide, plutôt décourageante. Je suis entrée dans le cabinet édilorial, persuadée que je m'étais trompée de porte. J'ai été reçue non pas à bras ouverts — une vieille femme avec un manuscrit reçue à bras ouverts — c'eût été invraisemblable; mais l'accueil qu'on m'a fait ne laissait rien à désirer comme politesse. On m'a prorais de lire mon roman. Je ne pouvais espérer davantage. Bref, on la lu, accepté, et Jean Noël a signé son premier contrat... à cinquante-deux ans... ce n'était pas un jour trop tôt. Le succès n'a pas tardé à créer entre mon éditeur et moi une sorte de bonne humeur, d'où est née une amitié cordiale. La ruche de la rue A... m'est devenue familière et chère. La plupart de ses travailleurs ont fait quelque chose pour mes bouquins. L'un en a revu mes épreuves, l'autre leur a ouvert la voie à l'étranger, celui-ci les a emballés, celui-là les a expédiés. Eh bien, je leur suis reconnaissante à tous. Je n'aurais pas pu me passer d'eux. Quand on regarde la vie, un peu profondément, on n'a pas de peine à sentir la solidarité et la fraternité. Cela me paraît lointain, ce début littéraire ! C'est curieux, les événements semblent reculer; comme l'aéronaute a la sensa-

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tion que la terre se dérobe, j'ai la sensation que le passé me quitte. Un elTet de l'hcroïne peut-être.

\iugt-quatie heures d'accalmie, un autre long frisson, un point au côté gauche et le second poumon pris. Avec quoi vais-je respirer ? Sir William a enduré pendant une année, sans héroïne, ce supplice de l'élouffemcnt. Et il n'y a pas mis fm ! Gomme lui, je demande à grands cris de l'air, de l'oxygène. Je me suis souvenue que la pneumonie était contagieuse, j'ai prié le docteur d'aseptiser l'appartement, ma chambre, la bibliothèque, moi-même autant que possible, et de se servir, sans égards ridicules, de tous les moyens que la science met à sa disposition. Il a été content de mon initiative. Il va en profiter pour essayer une substance nouvelle. La pensée que j'ai apporté l'infection dans cette jolie garçonnière si fraîche et si saine, que je peux être un danger pour ceux qui m'entourent, m'est plus pénible que la perspective de la mort. La mort 1 Eh bien, sir William ne m'avait pas trompée, plus on en approche, moins elle paraît terrible, cela, je l'affirme, je le certifie. C'est une 'ustice que je veux rendre à la nature. Elle y prépare assurément l'individu. Cette nuit j'ai pensé à l'amour, à la jeunesse, au succès, aux voyages lointains, au Avhist, au bridge, aucune de ces choses n'a provoqué un regret en moi. Ah ! non, merci, je suis bien trop fatiguée I L'idée d'échapper aux infirmités, à l'extrême vieillesse, m'aurait consolée de mourir à vingt ans. La vanité peut devenir une force. Si la mort ne nous

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était pas envoyée, nous finirions par la demander. Elle est encore un épouvantail parce q^ue l'humanilé est très jeune ; quand elle aura atteint l'âge viril, elle la verra sous son vrai aspect et rallendra avec sérénité. Un jour, à la vitrine de Kirby, rue Auber, j'ai regardé des fleurs qui, trempées dans une certaine composition, pouvaient se conserver indéfiniment. En apparence, ni leur forme, ni leur couleur n'étaient allérées et pourtant elles avaient perdu leur charme subtil et mystérieux. Il faut que la fleur meure, il faut que l'homme meure : c'est la mort qui fait le prix de la vie.

J'ai rendu ma bonne sœur Anne bien heureuse. Ce matin, comme elle tournaillait autour de moi, me regardait avec une expression anxieuse, je l'ai appelée et, en souriant, je lui ai demandé d'aller me chercher un prêtre. C'était cela qu'elle désirait, je l'avais deviné ; son doux visage s'est irradié d'une joie spiiituelle et cette joie témoignait d'un sentiment trco élevé, très désintéressé. Elle s'inquiétait de mon âme et voulait son salut. Yoilà de la fraternité, ou je ne m'y connais pas ! Avec l'intuition des gens croyants, elle doutait de mon orthodoxie, elle craignait peut-être que je ne fusse hostile à la religion. Dieu garde ! Je n'approuve pas les enfants japonais qui, au sortir de l'école, cassent le nez au dieu-renard que leurs parents ont adoré. Toutes les croyances, toutes les superstitions même, marquent les étapes du progrès de l'humanité. Ce sont nos points de repère, il faut les respecter.

SUR L.\ BRANCHE f\bç)

A mon entrée en ce monde, j'ai cté bénie avec les rites de l'Eglise catholique; à mon départ, je veux être bénie de même. Et puis un grand, un obsédant désir m'est venu de recevoir le viatique. Le croira-t-on? le germe de ce désir a été jeté en moi, il y a plus de trente ans. Pendant une saison à Trouville, un dimanche, j'étais allée à la messe des baigneurs pour exhiber certaine robe de foulard bleue à pois blancs du bon faiseur ; ai-je été assez femme I Ce jour-là, du reste, il devait y avoir de la musique et un sermon au profit de je ne sais quelle œuvre de charité. Le sermon, prêché par un dominicain, fut sur l'Encharistie. La voix mâle et vibrante du moine captiva mon oreille. Ses paroles m'empoignèrent. Inconsciemment, peut-être, ou par une merveilleuse intuition, il exposa le dogme d'une manière plus scientifique que théologique II déclara que la communion était une loi de la nature. Après nous avoir démontré que nous communions dans l'amour dans l'amitié avec la lumière, avec toutes les forces de l'existence, il fit logiquement ressortir la possibilité, la nécessité de la communion avec Dieu, source éternelle de la vie. Je demeurai saisie : « Oui, pourquoi pas.^ » murmurai-je à demi-voix. Ma sereine incrédulité était ébranlée pour la première fois. Quatre cents ans auparavant, un semblable sermon eût conduit le dominicain au bûcher. Je regardai attentivement sa figure afin de ne pas l'oublier. C'était un beau masque humain, énergique, intelligent, rayonnant de foi. En sortant, j'allai à la sacristie demander le nom du prédicateur. On me répondit : « Le Père Didon. » L'explication de ce mystère de l'Eucharistie qui, jusqu'alors, ne m'avait pas paru digne d'unie dis-

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cussion sérieuse, est demeurée dans mon esprit. A mesure que la science m'a appris à mieux regarder la nature, je suis allée répétant : « Pourquoi pas? » Mais surdos milliers de créatures humaines qui s'approchent de la table mystique, combien peu doivent communier réellement ! Il me semble qu'il faut être capable d'une aspiration profonde vers l'idéal, vers le divin, qu'il faut avoir un état d'âme spécial. J'ai cru y être arrivée. Voilà pourquoi j'ai voulu voir le prêtre. Il est venu. Nous avons causé, non sans difficulté. Il m'a examinée d'un regard scrutateur, puis il en a usé avec moi un peu comme avec les hommes qui vont chercher un billet de confession à la veille du mariage. Dans son absolution, il a mis une emphase qui ne m'a pas échappé. Ma foi en Dieu, à l'immortalité, l'a rassuré pourtant. Il m'a apporté ce qu'il appelle « le pain de vie » ; quel beau nom à l'oreille d'une mourante ! Et ce pain m'a donné une joie aux ondes profondes, une paix qui a fait en moi un silence étrange. En vérité, je crois que j'ai communié.

Depuis cinq ans, je garde jalousement, dans un compartiment de ma malle, ma robe de cercueil. Je me croyais destinée à tomber « de la branche » au milieu des étrangers. Je ne voulais pas leur en laisser le choix. Dieu sait dans quelle horreur ils m'auraient ensevehe. La confection de cette toilette avait, paraît-il, jeté un certain effroi dans l'atelier de ma couturière. Une petite ouvrière avait même pleuré dessus à chaudes larmes. Je m'étais crue obligée à ramener au moyen d'une pièce

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de vingt francs, la gaieté que j'avais chassée. Ce matin, la fantaisie m'a prise d'essayer cette dernière robe. Elle est en serge blanche d'un ton ivoire, toute doublée de soie avec une longue traîne, de beaux plis classiques, de larges manches. Elle a un capuchon garni d'une haute et fine guipure ancienne qui doit faire oflice de masque. Je me suis félicitée de ma coquetterie prévoyante. C'est un vrai chef- d'œuvre. Elle me donne l'air d'une abbesse. Je me suis trouvée si bien dedans, que j'ai voulu la garder. J'avais oublié l'avoir montrée à Guy, un jour, en faisant ma malle. lU'a reconnue. Le choc inattendu lui a enlevé pour un instant son empire sur lui-même. Il m'a regardée, des larmes ont jailli de ses yeux, il est venu se jeter à deux genoux à côté de ma couche, en me disant d'une voix d'angoisse : « Marraine, marraine, il n'est pas l'heure encore ! » Pendant quelques instants, je me suis com- [)lue dans la vue de ce chagrin passionné dont j'étais l'objet. Chez le fils de mon mari et de Colette, il avait une saveur particulière. Puis il a touché les fibres de la maternité, elles ont vibré de tendresse et de pitié. Comme à un enfant qu'on veut consoler, j'ai répété : « Non, non, my boy, il n'est pas l'heure encore. » Et sous une inspiration soudaine j'ai ajouté ; a Nous sommes énervés tous deux, moi par le mal, vous par l'inquiétude. Nous avons besoin des de Lusson et de Josée, ils nous apporteront des forces fraîches et nous remettront au point. Télégraphiez-leur tout de suite de venir à notre aide. »

Guy n'a pas été dupe, je l'ai deviné à son émotion renaissante. C'est égal, je crois que je suis allée audevant de son désir secret. J'ai pris ensuite quelques-

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unes des roses qu'il m'avait envoyées le matin même; je les ai piquées clans les plis de ma robe blanche pour en faire une robe de vivante. Il a eu un sourire de contentement. Il faut si peu de choses pour raviver l'espérance. La présence de Josée atténuera la douleur de mon départ, si départ il y a. Je veux qu'elle partage son chagrin, Les larmes unissent davantage que le rire. Une fois de plus, j'ai senti ce cœur des entrailles avec lequel les mères aiment et se dévouent. Il me semble que cela m'a grandie.

Ils sont tous là, madame et monsieur de Lusson, Josée, Guy, oncle Georges. Quel beau feu d'amitié cela me fait. Et il y a une année, j'étais si bien résolue à finir seule, à me cacher pour mourir. Malgré la douceur que j'éprouve à me sentir si chaudement entourée, je souffre par moments de ces soins qu'on me prodigue. Pour une nature indépendante comme la mienne, il y a plus de mérite à recevoir qu'à donner. Cela demande davantage de générosité. J'avais bien deviné que les mains de Josée étaient intelligentes. Elle sait arranger mes oreillers comme personne. Elle a l'intuition de ce qui peut me soulager et m'être agréable. Elle m'aide, par mille petits artifices, à surmonter mon dégoût croissant pour les aliments. Elle s'est mise à lutter contre la pneumonie avec une ardeur qui me fait presque désirer que la victoire lui reste. Nous sommes tous très braves. Le moins courageux est M. de Lusson. Souvent, au beau milieu de notre conversation, je vois son lorgnon refléter des larmes

qui montent à ses yeux. Il ne peut pas se résigner à la perte possible de sa partenaire au "wliist et au bridge. Plaisanterie à part, les cinq semaines que j'ai passées à la Commanderie, nos bonnes causeries, nous ont liés plus étroitement que nous ne l'avions supposé. Notre amitié a fait, à notre insu, flu cent quarante à l'heure. Je me suis empressée de lui parler du radium. Il m'a déclaré, que pour le moment il ne saurait gré à la science que de ma guérison. Si ma tâche est accomplie en ce monde, je serai rappelée. Il n'y a pas de science qui tienne contre cela.

J'ai eu la joie de voir naître, du premier regard, la sympathie entre oncle Georges et sa future nièce. Ces deux là feront, je gage, une paire d'amis. J'ai demandé à ce que le mariage soit fixé au 6 avril, trois jours après Pâques. Tout le monde y a consenti. Chers filleuls! Je suis sûre que souvent ils dirigeront leurs pas vers le cimetière de R... Bien que j'aie vu beaucoup d'oubli, je crois à leur souvenir. Il y aura de la verdure et des fleurs sur ma tombe. Les abeilles y viendront butiner. J'aiderai encore à la vie, cette pensée m'est très douce. Assurément, Guy et Josée n'aimeraientpas voir marraine transformée en une poignée de cendres. Après tout, il devait y avoir quelqu'un à qui mes restes ne seraient pas indifférents. Sir William m'avait dit : « Vous ne savez pas. » Non, je ne savais pas!

Mes enfants ont un profond chagrin. Ils n'osent pas être heureux, mais ils le sont tout de même, et je m'en réjouis et cela me console. Tout à l'heure, ils étaient près de moi. J'ai regardé leur teint colore par un sang riche et pur, leurs cheveux épais, leurs

yeux limpides... Oh! ces yeux de jeunesse! ces yeux d'aube ! et puis leurs dents saines, leurs lèvres fermes et savoureuses. J'ai admiré sans regret, sans envie, ces signes de vitalité. Entre eux, au-dessus de mon corps affaibli, défait presque, j'ai senti passer et repasser les ondes de l'amour, l'éternel vainqueur 1 Durant un instant, j'ai eu la vision de la continuité des choses et Jean Noël, ignorant madame de Mycres, a répété intérieurement: «C'est beau la vie, c'est très beau! »

La nuit dernière a été lourde et mauvaise. J'ai eu un peu de délire, je crois. La fièvre a ravivé une foule d'impressions douloureuses. Pourquoi celles-là? J'ai revécu, jusque dans ses nuances, ce moment terrible où je me suis trouvée avec ma colère de femme trahie en face de la mort. Oh ! ces poings crispés, celte impuissance devant le vide ! J'ai de nouveau arraché de mon doigt l'anneau de M. de Myères. Comme dans la réalité, ma chair le retenait et c'était très douloureux ! Les yeux noirs de Colette, la scène du perron, tout cela s'est cruellement reformé derrière mon front. Puis, j'ai rêvé que Guy... le père, était agenouillé à côté de Josée. J'ai voulu m'élancer pour le réclamer; des liens enchaînaient mes pieds et je me suis réveilice toute baignée d'une sueur de cauchemar. Jamais, je. crois, les cellules de mon cerveau ne se sont ouvertes avec plus de rapidité, plus de fantastique incohérence. Elles m'ont replongée, moi mourante , dans mon enfance, dans ma jeunesse. Le passé n'a plus de date, tant il est lointain, mais ces images demeurent très

nettes. J'ai revu la longue silhouette de M. Grey, ce pauvre professeur d'anglais qui, à son insu, me mettait à même d'étudier l'ùme saxonne et d'c'crire mes futurs romans 1 La première phrase de la grammaire Robertson est ressortie dans ma mémoire, comme si je l'avais apprise hier. We are told thaï ihe Sallan Mahmoud, etc. « On nous dit que le sultan Mahmoud. . . » Quarante-quatre années ne l'ont pas efTacce. Quels merveilleux instruments de travail nous sommes. Vers trois heures et demie du matin, en sortant d'un rêve pénible, mon regard est tombé sur sœur Anne. Elle était assise au pied de mon lit, droite sur son fauteuil, nette comme une figure hiératique avec son voile noir, son bandeau et sa guimpe d'un blanc immaculé. Nulle trace de fatigue dans son attitude. L'expression douce et recueillie, elle lisait son petit livre recouvert de drap noir : l'Imitation. Est-ce là l'accumulateur où elle puise la force psychique qui la soutient et le dévouement qu'elle me donne ? Chère sœur, son espoir de récompense ne sera pas trompé, j'en suis certaine. Aucun de nos espoirs ne le sera. Notre devenir doit être autrement beau que nous ne l'avons imaginé. Quant à moi, la béatitude ne me tente pas. Je demande à faire de la vie encore, toujours. Je demande à lutter, à souffrir même, à mourir pour renaître, à renaître pour mourir

Sur quel chemin de l'au-delà et quand retrouverai-je M. de Myères? Si son âme avait des lèvres, quel bon baiser je recevrais ! Notre rencontre en ce monde a été

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merveilleuse, notre union divine. Le soir même de notre mariage, nous sommes arrivés à Chavigny. La maison était pleine de fleurs, de lumière, de chaleur douce, comme un coin du Paradis terrestre. Après avoir remis pour le dîner ma belle robe d'épousée, une robe princesse, en satin blanc uni, avec une touffe de fleurs d'oranger au corsage, je me dirigeai vers la bibliothèque où mon seigneur et maître m'attendait. A mon entrée, il vint au-devant de moi, les bras tout grands ouverts. Les yeux sur ses yeux^ comme dans un rêve de bonheur, je m'avançai vers lui... lentement et je m'abattis sur sa poitrine. Là, j'entendis battre deux cœurs... l'un à droite, l'autre à gauche, deux cœurs donnant le rythme parfait, un son fort, un son faible. J'eus alors la sensation de l'être complet, de la plénitude de la vie. Cela dura quelques secondes et ce fut si étrange, que nous demeurâmes saisis d'une terreur sacrée. Nos bras retombèrent comme cassés le long de nos corps, nous nous regardâmes étonnés, nous venions de nous reconnaître sans doute. Voilà la minute que je voudrais revivre! V^oilà la minute que j'espère! Les revoirs ' L'humanité les a imaginés d'une manière si inepte, si enfantine encore. Laissons à Dieu le soin de les préparer. Il a le secret de joies et de récompenses que nous ne saurions concevoir Je suis bien contente, pour ma part, de pouvoir remettre c( mon âme entre ses mains ».

(( Votre appartement vous attend » Voilà ce qu'on m'écrit de l'hôtel de Gastiglione ! Quelle ironie ! Il

ip'atlendra longtemps, je crois. N'ai-jc pas eu le pressentiineat que je n'y rentrerais pas, en le quittant au mois de juillet? Oh I le claquement de cette portière d'omnibus retombant sur moi 1 Je l'ai encore dans l'oreille. Chère petite chambre où Jean Noël est ne ! Si j'avais eu le choix, c'est entre ses quatre murs que j'aurais voulu finir. Guy rachètera la pendule qui a compté mes heures de grande solitude et de travail, la table où sont venus tant d'esprits consolateurs. J'ai exprimé le désir qu'il les place dans la bibliotlièque de Ghavigny; un curieux instinct me pousse à vouloir rentrer là. Je sais de quelle tendre révérence elles s-îront entourées. Je leur ai fait un sort à mes vieilles compagnes... un sort digne d'envie.

Des cernes livides sous mes yeux, le nez pincé, des taches jaunâtres ici et là, des lèvres décolorées et sèches,voilà l'horrible image que ma glace à main reflèle maintenant. Et on a beaucoup de chagrin autour de moi. Oncle Georges, entre autres, est d'une faiblesse déplorable. Hier au soir, pour me retenir, il n'a rien trouvé de mieux que de m'avouer cet amour dont il avait si virilement gardé le secret. Est-ce que je ne l'avais pas deviné ! Est-ce que je n'en avais pas été fière secrètement ! C'était l'hommage d'un si grand cœur! Le croirait-on? cette déclaration, la dernière, m'a été agréable et douce. Ma féminité et ma vanité sont encore joliment vivantes ! My boy me navre. Il y a dans ses yeux une supplication muette qui me remue jusqu'au fond de l'Ame. Si je pouvais rester, le voudrais-je?

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Non... eh bien, non. Quelque chose me dit que je pars à temps. Partir à temps I Le moyen de se faire regretter.

Il s'achève le dernier roman de Jean Noël!... Je me sens asphyxiée... Impossible de rien absorber... Par moments je perds pied. L'héroïne ne me relève plus... Elle plie, la branche... Elle plie terriblement... Elle craque même... Et je n'ai pas peur... pas peur du tout... Comme l'oiseau dont parle le poète : « Je sais que j'ai des ailes! »...

Tombée de la branche.

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