SCÈNE IV TANTE EDMÉE, JACQUELINE
TANTE EDMÉE. Elle paraît agitée^ va, vient, cherche
un objet absent»
Un charmant garçon, ce monsieur Claude... En voilà un qui a changé, depuis dix ansl... Moi qui me le rappelais collégien, quand il venait en vacances aux Trembles, avec Olivier!... Un vrai sauvage, en ce temps-là, et qui ne payait pas de mine... Il s'est vraiment beaucoup formé... Tu n'as pas vu ?... Ah I le voici... [Elle met la main sur une boîte à ouvrage d'où elle tire son tricot,) Comment le trouves-tu ?... [Un silence ) Eh bien, Jacqueline?...
JACQUELINE, qui semblait lire.
Quoi, tante Edmée?...
TANTE EDMÉE
Je te demande comment tu le trouves .^..
JACQUELINE
Claude ?... Très bien... [Un silence,)
TANTE EDMÉE, s^ asseyant et faisant aller ses aiguilles
avec vivacité.
Figure-toi cette Clémence qui n'a plus assez de lait pour faire la crème, et elle me prévient à l'instant!... et Gilot, le nouveau boucher, qui m'envoie du mouton à huit heures, quand j'avais demandé un filet de bœuf!... Toutes les mésaventures ensemble! Enfin que dis-tu du déjeuner ?... Des œufs pochés sur de l'oseille, des soles gratinées, un gigot, un
gâteau de pommes de terre, un fromage à la crème.. . faut-il commencer un pâté ?...
Je ne sais pas, ma tante... Gomme il vous plaira...
TANTE EDMÉE, avec un soupir.
Allons, tu ne veux pas me répondre... Je ferai toujours ouvrir le pâté... {Nouveau silence.)
JACQUELINE
Ils s'aimaient beaucoup, Olivier et Claude ?...
TANTE EDMÉE
Je crois bien, qu'ils s'aimaient I... Gomme deux frères !
JACQUELINE
Glaude surtout aime Olivier...
TANTE EDMEE
Qui n'aurait d'affection pour lui? Sans compter qu'il serait joliment ingrat !...
JACQUELINE
Ingrat? Pourquoi?...
TANTE EDMEE
Parce que c'est grâce à Olivier qu'il a fini ses études, donc !... Grois-tu qu'on en faisait un docteur?... Olivier a payé de sa poche... et, si l'autre ests avant, c'est par lui... Je ne le lui reproche pas, au moins... depuis lors il a fait son chemin... Sa mère, si elle vivait, pauvre femme, en serait bien enorgueillie !...
JACQUELINE
Vous l'avez connue ?...
TANTE EDMEE
Oli I très peu... tu comprends qu'on ne la voyait guère... Enfin ! tout s'est bien arrangé...
JACQUELINE
Qu'est-ce qui s'est arrangé ?...
TANTE EDMÉE
Son histoire... Tu ne la connais pas?... Olivier ne t'a jamais dit ?...
JACQUELINE
Non... ou vaguement, je ne me rappelle plus... Quelle histoire?...
TANTE ËDATÉE
Eh bien ! sa raère avait fauté avec un vaurien de bonne famille — je ne me souviens plus du nom — qui l'a ensuite abandonnée... Claude n'a jamais connu son père... Elle, une brave fille malgré ça, pendant longtemps a peiné pour vivre... Elle venait ici pour la moisson... Brienne, un meunier de la Seudre, en l'épousant adopta l'enfant... Il a eu bien raison, ma foi, bien qu'on l'ait blâmé à l'époque...
JACQUELINE
Ah ! cela m'explique certaines choses...
TANTE EDMÉE
Oui... son air un peu renfermé, ses manières brusques?... Ce sont des souvenirs d'enfance... D'ailleurs personne n'y songe plus, et les deux vieux parents sont morts... Je m'étonne que tu n'aies jamais su... Car vous vous connaissez beaucoup ?...
Beaucoup et peu, selon le point de vue... Nous
avons joué ici, jadis.,. Je Tai vu surtout à Paris, pendant les dernières années de mon père... Il venait sans cesse avec Olivier... C'était un étudiant bizarre, parfois revêche, parfois charmant.,. Il intéressait beaucoup papa,., mais nous ne parlions guère ensemble... Je n'ai jamais eu le sentiment de le comprendre tout à fait... Olivier a bien agi à son égard... C'était très naturel, en somme...
TANTE EDMÉE
Tout le monde ne l'aurait pas fait...
JACQUELINE
Claude le lui rendra un jour...
TAPOTE EDMÉE
L'argent ?. . . Est-ce qu'ils font des comptes ?. . . Ah ! s'il lui rendait la santé !... [Les larmes lui reviennent aux yeux. Elle s'arrête de travailler.) Je n'y tiens plus^ ma pauvre Jacqueline...
JACQUELINE
Mais qu'avez-vous ?...
TANTE EDMÉE
Toujours la même chose..', quand je pense qu'ils sont là-haut... que nous allons savoir tout à l'heure...
Vous n'avez donc pas confiance en Monnier?...
TANTE EDMÉE
C'est en Olivier que je n'ai pas confiance I... Saisje s'il ne lui cache rien?... Il est si prévenant, le pauvre!... rien que pour ne pas nous inquiéter... Tu as beau croire que je déraisonne, j'ai remarqué
certaines choses... J'y vois peut-être plus clair que toi...
JACQUELINE
Je vois bien qu'Olivier ne nous parle guère... Pour croire qu'il songe tellement à nous !...
TANTE EDMÉE
Oh ! tu n'es pas juste pour lui !...
JACQUELINE
C'est possible... ni lui pour moi... En tout cas, s'il est plus malade, je n'y suis pour rien, voilà ce que je sais...
TANTE EDMÉE
Jacqueline 1... Tu n'as pas honte ?...
JACQUELINE
Eh! matante, je suis majeure !... Je peux bien juger mon mari... Vous, devant lui, c'est une extase...
Hélas ! c'est surtout une anxiété... Tu ne l'as pas vu, à vingt ans, quand il dut renoncer au Borda, à sa marine bien-aimée, quand il resta ici des mois, si malade qu'on craignait pour sa vie... Moi je le veillais, à ce moment-là... Je sais bien que depuis il va mieux.,, mais je me souviens malgré moi, j'ai peur... Tu n'as pas vu mourir son père...
JACQUELINE, baissant la i>oix.
De quoi oncle Emile est-il mort?...
TANTE EDMÉE
D'une phtisie, à cinquante ans... [Un silence.) Mais c'est là des pensées mauvaises... Olivier va bien... il guérira... la joie reviendra, ma pauvre Jacque-
line... pour tous... toi aussi, tu verras... Je ne veux pas douter de vous, Seigneur... [Elle porte à ses lèvres une petite croix y se signe et marmotte une courte prière. Un silence» Jacqueline a posé son livre y le vi" sage soudain assombri, et guette les bruits du dehors. Entrent Claude et le D^ Monnier.)