‹ Sur la guérison du cancerChapitre 4 sur 5 · IV. Cautérisation avec le fer chauffé à blanc · texte numérisé non relu

IV. Cautérisation avec le fer chauffé à blanc

On pourrait ajouter à cette liste le bichromate de potasse, le caustique de Landolfi, etc.

Parmi ce grand nombre de caustiques, il en est très-peu qui soient restés dans la pratique.

Ceux qui méritent une mention spéciale sont, en premier lieu, la pâte du frère Corne, modifiée par Manec, considérée pendant longtemps comme le caustique par excellence dans le cancroïde. Mais la pâte arsénicale ne peut être appliquée que sur des surfaces de peu d’étendue, 2 centimètres au plus, sans s’exposer à des accidents mortels. L’arsenic est facilement et promptement absorbé et peut occasionner un empoisonnement rapide. On lui reproche, en outre, de provoquer des douleurs très-vives et une violente inflammation. Un autre inconvénient attaché à ce mode de cautérisation, c’est d^exiger un temps trèslong pour enlever une tuméfaction d’un petit volume; il faut attendre la chute de l’eschare pour faire une seconde application, et l’eschare ne se détache qu’au bout de douze à quinze jours. Ce moyen n’est donc applicable qu’aux ulcérations superficielles et circonscrites.

Les acides minéraux ne sont appliqués que solidifiés, soit par la poudre de safran, comme le conseille Velpeau (caustique sulfuro-safrané) ; soit par la charpie (acide nitrique), préconisé par M. Rivaiilé; soit au moyen de ramianlhe

(Maisonneuve). Ces caustiques sont très-puissants, mais ils occasionnent des douleurs intolérables.

Le caustique de Vienne, celui de Filhos ne produisent que des eschares superficielles et molles; ils ne sont pas avantageusement applicables à des tumeurs d’une certaine épaisseur.

Le caustique de Canquoin, composé d’une partie de chlorure de zinc mêlé avec trois ou quatre parties de farine et une quantité suffisante d’eau pour en faire une pâte, ne produit pas une cautérisation assez rapide ni assez profonde pour arriver à la destruction prompte d’une tumeur volumineuse.

En outre, la méthode de Canquoin est très-défectueuse. Il appliquait son caustique et le laissait en place pendant vingt-quatre heures, puis il attendait douze ou quinze jours la chute de l’eschare pour faire une seconde application. Cette application faite sur le vif produisait des douleurs atroces. En procédant de cette manière, Canquoin restait six mois, un an et plus pour détruire des tumeurs d’un certain volume.

Non satisfait des différents caustiques proposés par les auteurs, ni de leurs procédés opératoires, je me suis posé ce problème : trouver un caustique qui produise en quelques heures une eschare dure d’un centimètre d’épaisseur, sans occasionner de violentes douleurs, tout en provoquant une réaction modificatrice suffisante; dans ce but, j’ai expérimenté les plus puissants, et j’ai vu qu’ils ne répondaient pas à mon attente; j’ai donc dû me livrer à de nouvelles recherches, établir d’autres combinaisons; j’ai lieu d’espérer de posséder bientôt le caustique qui réponde aux conditions exposées plus haut; dès que j’y serai parvenu, je le soumettrai immédiatement à l’appréciation de mes confrères.

Procédé opératoire . — Étant donné un caustique produisant en quatre ou cinq heures une eschare d’un centimètre d’épaisseur, sans de trop vives douleurs, voici le procédé opératoire que je mets en pratique :

Supposant un ulcère cancéreux rongeant sur un fond de 6, 7 ou 8 millimètres de tissus envahis par la maladie, j’applique le caustique de façon à dépasser les limites du mal; il produit, en quatre ou cinq heures, une eschare d’un centimètre d’épaisseur; le caustique est enlevé et remplacé par un cataplasme de farine de lin. Cette application a produit une vive réaction dans les tissus environnants. Les douleurs s’effacent rapidement. Si j’ai lieu de supposer que les tissus malades sont détruits en totalité, je continue les cataplasmes les i jours suivants. L’eschare se détache et tombe au bout de huit, dix ou douze

jours, selon l’activité de la force éliminalrice du sujet. Après la chute de la partie

frappée de mortification, j’examine attentivement s’il ne reste aucun point suspect. Dans la négative, je rapproche insensiblement et tous les jours les lèvres de la plaie, de façon à obtenir, autant que possible, une cicatrice linéaire.

Si au contraire il restait quelque point douteux, je réapplique immédiate-

ment le caustique, afin de détruire complètement toutes les parties malades.

Supposant, d’autre part, une tumeur ulcérée de plusieurs centimètres d’épaisseur : le caustique est appliqué; après cinq heures environ, je le remplace par un cataplasme. Le lendemain, l’eschare ayant un centimètre d’épaisseur, j’en enlève une couche de 7 à 8 millimètres, de façon à en laisser 2 ou 3 millimètres sur toute l’étendue de la néoplasie. Je réapplique le caustique et le laisse en place le même laps de temps. Un cataplasme le remplace comme la veille. Le lendemain, même opération : une couche de 7 à 8 millimètres est de nouveau enlevée et ainsi de suite. De sorte que si la tumeur a 2 centimètres d’épaisseur, elle est détruite en trois jours; si elle en a 4, en cinq jours ; si elle en a fi, en six ou sept jours, etc. Une énorme tumeur de 40 centimètres d’épaisseur exigerait une douzaine d’applications, c’est-à-dire douze jours de cautérisations successives, pour être complètement éliminée. Par la méthode de Canquoin, il faudrait six à huit mois au moins.

Il est facile de comprendre qu’il faut une grande habitude de manier les caustiques pour arriver à cette précision mathématique dans les effets qu’on veut produire. Chacun sait que c’est en forgeant qu’on devient forgeron. J’espère, du reste, que, dans un avenir peu éloigné, je pourrai fournir des données tellement précises sur l’action de ces agents, que tout praticien pourra les appliquer avec assurance et sécurité.

Quand la tumeur n’est pas ulcérée, il faut nécessairement entamer la peau au moyen d’un caustique d’un effet rapide : le caustique de Vienne remplit parfaitement cet office.

Un point des plus difficiles et des plus délicats, c’est celui de déterminer le degré de profondeur auquel il faut porter la cautérisation : aller trop profondément, c’est s’exposer à des accidents redoutables; si l’on ne dépasse pas les limites du mal, ce que l’on ne constate qu’après la chute de l’eschare, c’est-àdire après dix, douze ou quinze jours, on se trouve dans la nécessité de réappliquer le caustique sur le vif, ce qui occasionne de violentes douleurs, décourage la malade et retarde considérablement la guérison.

11 est facile de saisir les avantages du procédé que je viens de décrire; indépendamment du composé caustique qui permet de produire, en quatre ou cinq heures, une cautérisation d’un centimètre d’épaisseur, c’est qu’en laissant une couche de 2 à 3 millimètres, la couche profonde de l’eschare de la veille, la seconde application, ainsi que les suivantes, s’il y a lieu, agissent doucement, progressivement et sans produire les violentes douleurs des caustiques appliqués sur le vif. Par ce procédé, les douleurs sont très-modérées et très-supportables, elles n’occasionnent que des troubles insignifiants dans les fonctions importantes, de sorte que l’opération en elle-même est à peu près innocente, et que la malade n’est exposée à aucun danger. En ne laissant le caustique en place que

quelques heures, la malade jouit d’un repos assez long pour se remettre des

effets de la cautérisation précédente ; aussi ai-je vu des patientes qui ne cessaient de vaquer à leurs occupations journalières.

Je crois vous en avoir dit assez, Messieurs, pour marquer l’importance pratique des caustiques dans le traitement des affections cancéreuses. Je pourrais appuyer ma manière de voir sur plus de quarante observations, mais, comme je l’ai dit plus haut, le moment n’est pas venu pour produire ma statistique. Je me Dornerai donc à vous relater sommairement quelques faits, dans le seul but de vous permettre d’apprécier les résultats immédiats de la méthode opératoire que je mets en pratique. Je n’examine pas, pour le moment, la question des récidives; je la réserve pour l’avenir; tout ce que je puis dire, c’est que, jusqu’à ce jour, je n’ai pas de récidive sur place, et j’ai lieu de penser que les carcinomes opérés par les caustiques dans la première période de la maladie ne récidiveront pas pour la plupart. Toutefois, une femme qui a été opérée d’un premier carcinome du sein peut, dans la suite, en contracter un second de l’autre côté ou dans toute autre partie du corps ; cela ne doit pas être considéré comme une récidive. On ne doit pas exiger d’un moyen quelconque plus qu’il ne peut produire.

On admettra facilement que les chances d échapper à la récidive sont beaucoup moins grandes lorsque l’opération n’a lieu que dans la seconde période de la maladie.

Quant aux métastases, elles sont indépendantes de l’opération, qui ne peut ni les empêcher, ni les provoquer. Si l’on se décide à agir dans la troisième période, ce ne sera certes pas dans le but de guérir radicalement, mais uniquement pour calmer momentanément d’horribles souffrances.

4re Observation. — Mme P..., fermière, 47 ans, forte constitution, squirrhe plat de 4 centimètres de diamètre sur 2 centimètres environ d’épaisseur. Douleurs lancinantes très-prononcées, petit ganglion induré et mobile sous le bord du pectoral. La peau est entamée au moyen du caustique de Vienne, puis application de la pâte caustique, qui est laissée en place six heures et alors remplacée par un cataplasme. La malade prend ses repas comme d’habitude et dort une grande partie de la nuit. Le lendemain, j’enlève une couche de 8 millimètres environ et je réapplique le caustique; le reste comme la veille. Le troisième jour, une seconde couche de 8 millimètres est enlevée; réapplication du caustique. Les douleurs lancinantes ont complètement cessé. Le quatrième Jour, j’estime que le squirrhe est entièrement détruit; continuation des cataplasmes matin et soir. La malade jouit d’un calme qu’elle ne connaissait plus depuis quelques mois. Les fonctions principales n’ont pas subi le moindre trouble. L’eschare se détache le onzième jour; le vingt et unième, elle retourne chez elle. Le ganglion a nécessité deux applications de caustique, à cause de son extrême mobilité.

Voilà un cas où les cautérisations, à part les douleurs inhérentes à ce genre

d’opérations, douleurs, du reste, très-supportables, où les cautérisations, dis-je, paraissent à peu près innocentes : la malade n’a pas cessé un seul jour de se promener, de prendre ses repas, de se livrer au sommeil; si elle s’était trouvée dans sa ferme, elle aurait certainement vaqué à ses occupations journalières. Il est vrai que la tumeur n’était pas fort étendue et que la malade avait une constitution robuste, mais il est constant que l’opération sanglante n’aurait pas présenté la même inocuîté.

2e Observation. — Mme M..., 42 ans, complexion frêle, délicate, exigeant de grands ménagements ; squirrhe du sein gauche; 5 centimètres de diamètre sur 4 environ d’épaisseur. Douleurs lancinantes, amaigrissement.

\ve période. Aucune apparence de maladie organique. Malgré la faiblesse de la malade, il est décidé qu’il est opportun d’opérer sans retard. La peau est entamée au moyen du caustique de Vienne, et immédiatement après la pâte caustique est appliquée. Il en résulte une eschare de 12 millimètres d’épaisseur; j’en enlève, le lendemain, une couche d’un centimètre environ. Réapplication du caustique, comme la veille ; il est laissé en place pendant six heures; un cataplasme le remplace. Le jour suivant, excision d’une couche de 8 millimètres, puis caustique et cataplasme. Mêmes opérations pendant cinq jours consécutifs. Après la cinquième cautérisation , je juge que la tumeur est détruite. Réaction inflammatoire assez intense autour de l’eschare; les cataplasmes sont continués. L’eschare se détache le quatorzième jour. Les fibres du pectoral sont à découvert. Rapprochement progressif des lèvres de la plaie. Le trentième jour, cicatrice linéaire parfaite. Pendant les cautérisations, un léger dérangement des fonctions digestives, bientôt réparé, est le seul phénomène qui se soit manifesté. Depuis, la malade a repris de l’embonpoint et jouit d’une bonne santé.

3*Observation. — M,le M..., 44 ans, bonne constitution, squirrhe du sein gauche, deux ans de durée, douleur lancinantes, amaigrissement effet des souffrances morales plutôt que des douleurs physiques. Tumeur de 8 centimètres de diamètre sur 6 d’épaisseur, mobile, sans engorgement sous-axillaire. Cette malade a subi les injections sous-cutanées par le procédé anglais : elles ont occasionné des douleurs atroces, un gonflement inflammatoire considérable, sans apparence de succès. Lorsqu’elle s’est adressée à moi, je lui ai conseillé l’extirpation du squirrhe par les caustiques. J’ai opéré de la manière indiquée plus haut, en présence de M. le docteur Jottrand. Huit applications de caustique, une chaque jour, de cinq à six heures de durée, ont détruit la tumeur. Après la chute de l’eschare, les fibres du pectoral se trouvaient à découvert dans l’étendue d’une pièce de cinq francs. L’examen le plus attentif ne fit plus découvrir aucun point malade. Réunion progressive des lèvres de la plaie. Cicatrisation parfaite après cinq semaines.

Cette demoiselle, d’un tempérament essentiellement nerveux, mais d’un

courage de stoïcien, a très-bien supporté les cautérisations. La santé ne s’en est pas beaucoup ressentie. Selon elle, elle a plus souffert des inquiétudes, des agacements nerveux dans les jambes que des caustiques; les sels de morphine ont triomphé facilement de ces perversions de la sensibilité. Actuellement elle a recouvré tout son embonpoint et jouit d’une santé parfaite.

4e Observation. — Mme F..., 27 ans, mère de quatre enfants, tempérament lymphatique, a contracté une néoplasie de la grosseur d’un œuf de poule au sein gauche, avec douleurs lancinantes. Elle s’est adressée à un empirique patronné par un médecin de campagne. Ce guérisseur de cancers â la quatrième page des journaux politiques, a, pendant quatre mois, appliqué sur ce sein des emplâtres irritants en promettant toujours la guérison. Il en est résulté, après de vives douleurs, une large ulcération, une augmentation considérable de la tumeur squirrheuse et une altération profonde de la santé générale avec amaigrissement très-prononcé. Lorsque cette malade me fit appeler, je constatai une tumeur de 10 centimètres d’étendue dans son plus grand diamètre et de 7 centimètres d’épaisseur. La tumeur était ulcérée sur la moitié de sa surface, et les bosselures mises à nu.

Les caustiques furent appliquées selon la méthode indiquée, six à huit heures chaque jour. Cette malade les supportait avec une facilité remarquable, elle me demandait souvent de les laisser en permanence, disant qu’elle aimait tout autant le caustique que le cataplasme. Toutefois l’appétit était peu prononcé, mais c’était son état habituel. Après la dixième application, je jugeai que la tumeur était détruite. La chute de l’eschare se fit le dix-neuvième jour et mit à nu les fibres du pectoral. Je rapprochai insensiblement les lèvres de la plaie et le trente-cinquième jour, une cicatrice linéaire irréprochable était obtenue. La malade a repris tout son embonpoint et jouit actuellement d’une bonne santé.

he Observation. — Mlle J... 47 ans, tempérament nerveux, toujours souffrante de la tête, de la poitrine et des membres, maigre et chétive. Tumeur squirrheuse du sein gauche , à la période d’extension, ganglion assez volumineux sous le bord du pectoral à la partie antérieure de l’aisselle. Tumeur de 10 centimètres de diamètre sur 7 d’épaisseur.

Un chirurgien distingué de Bruxelles vit la malade et refusa de l’opérer par l’instrument tranchant. Mes principes ne me fournissaient pas les mêmes raisons de me récuser. J’appliquai donc les caustiques, avec le concours de M. le docteur Vleminckx. Dix applications mirent à nu les fibres du pectoral, la tumeur principale était détruite, mais après la chute des eschares, nous constatâmes que le ganglion n’était pas complètement enlevé; quatre applications de caustique furent encore ici nécessaires. Au bout de six semaines, les plaies étaient cicatrisées, mais des douleurs nerveuses plus ou moins intenses persistèrent dans la poitrine et dans le dos; rien dans la cicatrice. En ce moment, la

malade n’en est pas encore complètement débarrassée. Cependant, jusqu’à ce jour, il n’y a aucun signe de récidive locale, ni d’affection cancéreuse métastatique.

Cette malade supportait péniblement les caustiques, elle avait des étouffements, des palpitations, mais elle en avait aussi auparavant, de sorte que nous les considérions comme des phénomènes nerveux; il en est de même pour les douleurs qu’elle éprouve encore actuellement.

6e Observation. — Mme A..., 55 ans, lymphatique, embonpoint considérable, seins volumineux. Squirrhe du sein gauche sur le point de s’ulcérer.

11 y a dix-huit mois environ que le mal a débuté. Au moment où elle s’est présentée, la tumeur avait environ 15 centimètres de diamètre transversal sur

12 d’épaisseur ou diamètre vertical (d’avant en arrière). La tumeur est mobile, mais il existe deux ganglions indurés le long du bord du pectoral près, du creux axillaire. Une éminence de la grosseur d’une grosse noix existe au centre de la tumeur, elle est fluctuante. La peau est altérée sur une plus large surface. Donc la maladie est arrivée à la deuxième période. Le caustique est appliqué tous les jours pendant vingt jours. La malade ne s’en préoccupe pas beaucoup , les fonctions digestives n’en éprouvent aucun retentissement, le sommeil n’en est pas troublé. Très-souvent elle s’endort pendant que le caustique est en pleine activité. Après la chute de l'eschare, je constate qu’un nouveau ganglion s’est engorgé. Il est cautérisé. Un autre ganglion s’affecte ensuite, il est cautérisé à son tour. Ces entraves ont considérablement retardé la cicatrisation, il a fallu près de trois mois pour l’obtenir. Actuellement la malade possède une santé florissante. Son embonpoint a encore considérablement augmenté.

J’ai vu cette dame avec M. le docteur Mercier, membre de la députation permanente.

7° Observation.— Mlle V..., 43 ans, lymphatique, mais robuste, a été opérée, il y a trois ans, par l’instrument tranchant. Au bout d’un an, récidive sur place; elle attend six mois encore : nouvelle opération par l’instrument tranchant. Récidive nouvelle dans la cicatrice. Elle attend ; un ganglion sous-axillaire s’engorge et devient le siège de douleurs lancinantes, ainsi que la tumeur développée dans la cicatrice. Elle se présente à moi pour être opérée par les caustiques. Sept applications ont détruit la tumeur et le ganglion. Après les cautérisations, une miliaire générale se déclare avec fièvre et perte d’appétit. Elle rapporte qu’elle a eu la même éruption après les deux opérations sanglantes qu’elle a subies. Ce|te malade, douée de beaucoup de courage, a trèsbien supporté les caustiques. Comme la cicatrice des deux premières opérations était très-étendue, je n’ai détruit que la portion qui était malade. S’il y a une nouvelle récidive, il sera intéressant de constater si elle se produira dans l’an™ cienne cicatrice ou dans la nouvelle.

L’éruption miliaire a retardé la cicatrisation ; ce n’est qu’au bout de cinq semaines qu’elle s’est effectuée.

8e Observation. — Mrae F..., 52 ans, tempérament lyiflphatico-sanguin, faible et maladive : large ulcération cancéreuse ayant rongé le sein complètement, engorgement ganglionnaire sous-axillaire et nombreuses petites tumeurs cutanées autour de l’ulcère. Application du caustique sur l’ulcère et sur les ganglions. Une seule application suffit sur la surface ulcérée. Les ganglions en réclament plusieurs. Quand ces ganglions furent détruits, d’autres s’engorgèrent à côté. Je ne crus pas devoir poursuivre les cautérisations. Les préparations arsénicales à l’intérieur et la teinture d’iode extérieurement furent dirigés contre eux. Canquoin avait proposé de traiter les petites tumeurs cutanées par le chlorure d’or dissous dans l’eau régale : ce moyen est très-douloureux et peu efficace; je l’ai remplacé avantageusement par la teinture d’iode appliquée avec insistance. Sous son influence, ces petites tumeurs s’effacaient assez rapidement.

Ici, il n’y avait pas moyen de rapprocher les bords de la plaie; aussi la cicatrisation marcha-t-elle très-lentement; elle exigea plus de quatre mois de soins assidus. Néanmoins, sous l’influence d’un régime tonique, de la liqueur de Fowler, etc., la santé se consolida, l’embonpoint se rétablit, et les inquiétudes, Ses tortures morales se sont dissipées.

11 se peut qu’il y ait récidive, mais la malade aura quand même joui, pendant une ou plusieurs années, d’une santé parfaite.

9e Observation. — MmeF..., 62 ans, a élevé une nombreuse famille. Depuis un an, sa santé s’altère sensiblement; on attribue ce dépérissement à une tumeur squirrheuse qui s’est développée un peu au-dessus du sein droit à la suite d’une légère contusion. Cette tumeur est le siège de vives douleurs lancinantes et attire seule son attention; c’est ce qui fit qu’elle nous cacha une partie de la vérité. Le mal paraissait localisé, pas d’engorgement ganglionnaire ni de cachexie. M. le docteur Variez avait donné des soins à cette dame ; je la vis avec cet honorable confrère, et nous fûmes d’avis d’opérer l’extirpation de cette tumeur par les caustiques; elle avait environ 7 centimètres de diamètre sur 6 d’épaisseur. Huit applications de caustique de cinq heures environ de durée suffirent pour détruire le squirrhe. L’eschare se détacha vers le dix-huitième jour. Les cautérisations furent bien supportées et mirent fin aux souffrances locales; mais bientôt après la malade accusa de violentes douleurs dans le dos, les reins, le ventre, la poitrine, les membres. Les fonctions digestives ne se rétablissaient pas, comme il arrive d’ordinaire. Néanmoins, la cicatrisation marchait régulièrement. C’esl alors seulement que la malade nous apprit que ces douleurs existaient depuis six mois, mais elle attribuait tout cela à la tumeur. Après cinq semaines, il restait à cicatriser une surface de la grandeur d’une pièce de cinq francs. La malade retourna à la campagne. Nous l’avons perdue de vue, mais

nous avons appris naguère que les douleurs du dos, des reins, du Ventre, laissaient peu de repos à la malade, el que le dépérissement faisait des progrès.

Dans des cas de l’espèce, on se demande tout naturellement s’il ne serait pas préférable de renoncer à toute opération. Évidemment, si la dyscrasie était établie; mais, au moment où nous avons décidé d’opérer, elle ne l’était pas, et les renseignements incomplets que la patiente nous a fournis ne pouvaient nous en faire soupçonner l’imminence. Du reste, l’opération a marché régulièrement; elle n’a donné lieu à aucun accident, et nul ne peut prétendre qu’elle ait eu une influence quelconque sur le développement des métastases. Toutefois, dans les cas de l’espèce, on ferait peut-être mieux de s’abstenir.

10e Observation. — Sœur noire, 65 ans, constitution détériorée, grande maigreur, anémie très-prononcée, œdème. Cancroïde végétant énorme des ailes du nez, remontant au niveau des yeux, descendant au-devant de la bouche, recouvrant la moitié des joues; ichor fétide abondant, hémorrhagies trois ou quatre fois par jour, épuisement; on attendait très-prochainement l’issue fatale. La végétation descendant au-devant des lèvres, la malade ne pouvait guère incorporer que des liquides.

Il y a plus de vingt ans que cette maladie a débuté; pendant ce laps de temps, deux opérations ont été pratiquées ; la néoplasie s’est reproduite. La végétation actuelle a une existence de cinq ou six années.

De concert avec M. le docteur Hauwaert, nous avons entrepris la destruction de ce colossal cancroïde : évidemment ici les caustiques offraient de grands avantages sur l’opération sanglante. Dès la première application, toute hémorrhagie a cessé; la sécrétion ichoreuse et, par conséquent, l’infection ont disparu. Une dizaine d’applications successives ont suffi pour enlever toute la tumeur, dont la racine ne s’étendait pas au delà des ailes du nez. Une partie des os du nez et du cartilage de la cloison ont été mis à nu ; je les ai réséqués, et la cicatrisation s’est effectuée rapidement : en moins d’un mois, tout était terminé. Après les dix jours de cautérisations, l’appétit s’est rétabli, les forces sont revenues, l’anémie a fait place à une santé florissante et à un embonpoint assez prononcé. Un nez postiche remplace la perle de substance, et la pauvre sœur est contente el heureuse. Comme on le voit, les résultats de l’opéra lion par les caustiques sont ici magnifiques; leur plus grand avantage, dans ces circonstances, c’est d’éviter toute perte de sang; c’est, en second lieu, de tarir instantanément la sécrétion ichoreuse, d’une fétidité si pénétrante, que les malheureux deviennent un objet de dégoût et de répulsion pour les personnes qui les entourent; c’est, enfin, d’être relativement peu douloureux.

Je pourrais relater ici une série d’observations de cancroïdes plus petits, opérés par les caustiques avec un plein succès, mais je crains de fatiguer votre attention et d’abuser de votre patience. Permeüez*moi de dire un mot encore des caustiques arsénicaux qui sont plus particulièrement employés contre le

cancroïde. Le plus célèbre est la pâte du frère Côme modifiée par Manec, mais l’emploi de ce caustique présente des inconvénients : on ne peut l’appliquer que sur de petites surfaces ulcérées, sans s’exposer à de sérieux accidents; il faut attendre un temps très-long, douze, quinze, vingt, trente jours, la chute de l’eschare, avant de faire une seconde cautérisation, ce qui entraîne à des longueurs considérables pour arriver à un résultat que l’on peut obtenir en quelques jours par des caustiques plus efficaces qui ne présentent aucun danger; enfin, la pâte arsénicale appliquée à la face provoque souvent une inflammation violente, l’érysipèle, etc., affections qui ne sont pas toujours innocentes. Par les considérations qui précèdent, je suis d’avis que la pâte du frère Côme devrait être rejetée de la pratique, attendu qu’elle peut être trèsavantageusement remplacée par des caustiques plus sûrs, moins douloureux et plus prompts dans leurs résultats.

Les observations que je viens de relater n’ont d’autre but que celui de montrer le peu de danger que présente l’emploi des caustiques, mis en regard des périls de Popération sanglante. Quand les suites immédiates de l’opération par le bistouri emportent plus d’un quart des opérées, nous pouvons avancer que les caustiques, employés avec la prudence et les ménagements que comporte ce genre d’opérations, ne doivent, dans aucun cas, entraîner la mort comme suite immédiate. N’eussent-ils que cet avantage sur l’opération sanglante, il suffirait pour leur assurer une supériorité manifeste dans le traitement des tumeurs cancéreuses.

(Extrait du Journal publié par la Société royale des Sciences méd. et nal. de Bruxelles.)

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