LE FILS INGRAT
Esquisse
Tes esquisses ont communément un feu que le tableau
J[ j n’a pas. C’est le moment de chaleur de l’artiste,
5 la verve pure, sans aucun mélange de l’apprêt que la réflexion met à tout; c’est l’âme du peintre qui se répand librement sur la toile. La plume du poète, le crayon du dessinateur habile, ont l’air de courir et de se jouer. La pensée rapide caractérise d’un trait; or, plus l’expression iodes arts est vague, plus l’imagination est à l’aise. Il faut entendre dans la musique vocale ce qu’elle exprime. Je fais dire à une symphonie bien faite presque ce qu’il me plaît; et comme je sais mieux que personne la manière de m’affecter, par l’expérience que j’ai de mon propre 15 cœur, il est rare que l’expression que je donne aux sons, analogue à ma situation actuelle, sérieuse, tendre ou gaie, ne me touche plus qu’une autre qui serait moins à mon choix. Il en est à peu près de même de l’esquisse et du tableau. Je vois dans le tableau une chose prononcée: 20 combien dans l’esquisse y supposé-je de choses qui y sont à peine annoncées!
Le fils ingrat
Je ne sais comment je me tirerai de celle-ci; encore moins de la suivante. Mon ami, ce Greuze va vous ruiner.
Imaginez une chambre où le jour n’entre guère que par la porte, quand elle est ouverte, ou que par une ouverture carrée pratiquée au-dessus de la porte, quand elle est fermée. Tournez les yeux autour de cette chambre triste, et vous n’y verrez qu’indigence. Il y a pourtant sur la droite, dans un coin, un lit qui ne paraît pas trop mauvais; il est couvert avec soin. Sur le devant, du même côté, un grand confessionnal de cuir noir où l’on peut être commodément assis : asseyez-y le père du fils ingrat. Attenant à la porte, placez un bas d’armoire, et tout près du vieillard caduc, une petite table sur laquelle on vient de servir un potage.
Malgré le secours dont le fils aîné de la maison peut être à son vieux père, à sa mère et à ses frères, il s’est enrôlé; mais il ne s’en ira point sans avoir mis à contribution ces malheureux. Il vient avec un vieux soldat; il a fait sa demande. Son père en est indigné; il n’épargne pas les mots durs à cet enfant dénaturé qui ne connaîtplus ni père, ni mère, ni devoirs, et qui lui rend injures pour reproches. On le voit au centre du tableau; il a l’air violent, insolent, et fougueux; il a le bras droit élevé du côté de son père, au-dessus de la tête d’une de ses sœurs; il se dresse sur ses pieds; il menace de la main; il a le chapeau sur la tête; et son geste et son visage sont également insolents. Le bon vieillard, qui a aimé ses enfants, mais qui n’a jamais souffert qu’aucun d’eux lui manquât, fait effort pour se lever; mais une de ses filles, à genoux devant lui, le retient
Le fils ingrat
par les basques de son habit. Le jeune libertin est entouré de Tainée de ses sœurs, de sa mère et d’un de ses petits frères. Sa mère le tient embrassé par le corps; le brutal cherche à s’en débarrasser et la repousse du pied. Cette 5 mère a l’air accablé, désolé; la sœur aînée s’est aussi interposée entre son frère et son père; la mère et la sœur semblent, par leur attitude, chercher à les cacher l’un à l’autre. Celle-ci a saisi son frère par son habit, et lui dit, par la manière dont elle le tire: «Malheureux, lOque fais-tu? Tu repousses ta mère, tu menaces ton père; mets-toi à genoux et demande pardon.» Cependant le petit frère pleure, porte une main à ses yeux; et, pendu au bras droit de son grand frère, il s’efforce à l’entraîner hors de la maison. Derrière le fauteuil du vieillard, le 15 plus jeune de tous a l’air intimidé et stupéfait. A l’autre extrémité de la scène, vers la porte, le vieux soldat, qui a enrôlé et accompagné le fils ingrat chez ses parents, s’en va, le dos tourné à ce qui se passe, son sabre sous le bras et la tête baissée. J’oubliais qu’au milieu de ce 20 tumulte, un chien placé sur le devant l’augmentait encore par ses aboiements.
Tout est entendu, ordonné, caractérisé, clair dans cette esquisse, et la douleur, et même la faiblesse de la mère pour un enfant qu’elle a gâté, et la violence du vieillard, 25 et les actions diverses des sœurs et des petits enfants, et l’insolence de l’ingrat, et la pudeur du vieux soldat qui ne peut s’empêcher de lever les épaules de ce qui se passe; et ce chien qui aboie est un de ces accessoires que Greuze sait imaginer par un goût tout particulier.
30 Cette esquisse, très-belle, n’approche pourtant pas, à mon gré, de celle qui suit.