PARIS
EUGÈNE FIGUÏÈRE & Oe, ÉDITEURS
7, Rue Corneille, Vl^e
Bruxelles, 72, Rue Van Arteveîde — Berlin : W. 9. Potsdamer str., 134â Londres, 17-18, Green Street, Leicester square
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Défense du Parti Socialiste
M. Mater a fait paraître, remanié, étendu, en brochure (1), un article contre le Parti Socialiste qu'il avait donné en décembre à la Grande Revue. Etant de ceux qui n*ont jamais pu se résigner à croire que servir son parti consistait à murmurer dévotement « amen » en lace de ses tactiques, quelles qu'elles fussent, bonnes ou mauvaises, m'étant même fait récuser par certains de nos camarades à cause de cette franchise, je ne suis pas, je ne puis pas être suspect de partialité en venant protester de toute mon énergie contre l'aspect odieux que ces pages s'efforcent de donner au Parti, contre l'esprit de dénigrement voulu, abominable vraiment, qui l'anime d'un bout à l'autre. Un jour viendra, j'en suis sûr, où M. Mater reconnaîtra qu'en espérant — peut-être un peu vite, car le Parti saura toujours tirer son épingle — faire rejeter le Parti Socialiste de la République, il desservait étrangement la République, ne servait guère les « idées sociales », dont il s'affirmait soucieux, et, contrairement à ses intentions, faisait, d'une manière d'autant plus dangereuse qu'il ne s'en apercevait pas lui-même, le jeu des réactionnaires. Je sais bien que ce mot de réactionnaire a suscité d'innombrables abus, mais il y a tout
(1) La séparation de TEglise révolutionnaire et de TEtat.
de même, bel et bien, des réactionnaires et cela est si vrai que M. Mater, — toujours sans s'en douter, — s'enrôle tout-à-coup sur leur aile gauche. Etrange disgrâce pour un écrivain aussi distingué que l'auteur du Socialisme Municipal, — sur laquelle devrait au surplus méditer le Parti, qui n'est pas sans en apparaître, par ailleurs, responsable, M. Mater, en effet, n'est pas le seul, parmi les meilleurs, qu'il poussa dehors sottement, contre son intérêt, car il y a une limite aux générosités les mieux intentionnées — une limite au-delà de laquelle, pour beaucoup, non des moindres, et qui ont peut-être raison, la générosité devient de la bêtise. On se crée, de la sorte, d'innombrables adversaires et ceux qui ont cette faute sur la conscience peuvent distinguer à quel point ils ont servi les intérêts conservateurs. Heureusement pour nous et pour lui-même, dont la personnalité amie, sympathique, est tout à fait étrangère, bien entendu, au débat, M. Mater — jusqu'à nouvel ordre — ne fournit pas encore assez de gages à ses nouveaux amis. Ils ne le trouveront pas, non plus, assez sérieux. Peut-être, en effet, sa fantaisie n'est-elle ni assez légère, ni assez profonde pour porter loin. J'imagine même que les vieux politiciens les plus sceptiques, parce qu'ils savent ce que la politique comporte de surprises tout à fait imprévues, notanmient aux heures les plus grises, ne feuilleteront pas ces pages à la conclusion trop rapide sans un sourire, qar il ne faut ni vouloir détruire, ni vouloir concilier trop tôt. L'opinion publique actuelle apparaît si paresseuse, si lasse, on lui administre avec une telle maîtrise, sans le paraître, le chloroforme, et elle l'aspire si bien, à la manière des
malades, que cette brochure en réjouira une partie. C'est Tatmosphère déprimante dont nous sommes entourés qui vaut à celle-ci une force d'actualité, un certain relief. — Ajoutons-y la consécration officielle, car la Démocratie Sociale Testampille. — Hélas! j'en connais qui avaient rêvé à ce journal, tout au début, pendant huit jours, un meilleur avenir, plus glorieux, de meilleur aloi. Devons-nous même, à ce sujet, voir là une indication de la politique ministérielle ? Comme M. de la Guéronnière, sous Napoléon III, auquel M. Briand semble de plus en plus prendre plaisir à vouloir ressembler, M. Mater serait destiné à faire saisir une partie de la pensée gouvernementale — de cette pensée difficilement saisissable par ailleurs... Quoi qu'il en soit, je déplore pareille publication, je regrette que cette mentalité puisse exister, surtout au gouvernement, car elle est destinée à compromettre toute pensée, toute action réformiste et par la cassure qu'elle accentue à gauche, l'indécision calculée qu'elle prolonge, à discréditer, à la longue, l'idée républicaine. Dans l'intérêt même de la conciliation qu'il dit vouloir, M. Mater — à mon sens, tout au moins, — s'y prend mal; il diminue, par avance, sa victoire possible; il prépare pour le lendemain de celle-ci de terribles réveils. Il simplifie trop — et trop vite. La vie n'est pas si simple, surtout aujourd'hui; elle ne l'a même d'ailleurs jamais été. Pour tout dire, — et qu'il ne voie dans mes critiques qu un accent tout critique, imf)ersonnel, inquiet ou irrité — si je vais jusque là — à cause des conséquences prévues — sa conception me semble plus littéraire que politique. Or, si j'aime profondément la littérature, j'aime aussi pro-
fondement, je sers avec toute ma prudence fervente, la nécessité politique et par cela même, je crois que les deux ne doivent, à aucun prix, être confondues.
Que M. Mater ait été élevé dans un établissement ecclésiastique, — et je n'en parle qu'à la suite de sa confidence, qui m'y autorise, — je ne me permettrai d'en tirer aucun argument, d'autamt qu'il y fut mis avant l'âge du libre arbitre et que M.Waldeck-Rousseau, qui tint tête au clergé, en sortit De plus, cela ne me regarde pas. Je puis me permettre, du moins, de craindre que M. Mater, quant à lui. ne se soit pas émancipé suffisamment de cette tutelle ou, du moins, n'y retourne. Car il y a bien des manières d'attaquer le clergé et le clergé les accepte toutes, — sauf deux, qui ne seront jamais celles de mon honorable adversaire, l'une qui consiste à le combattre totalement, à vouloir le détruire, l'autre qui tend à extraire de lui ce qu'il garde encore de bien, la source initiale qu'il étouffe, mais conmie c'est afin de le mieux vaincre, les deux, en réalité, se complètent. Ceux qui ont suivi cette route ont été, dès leurs premiers efforts, marqués par l'Eglise. Ils ont beaucoup de chance de ne jamais « arriver», qu'ils soient Quinet ou Lamennais, ou même Bûchez. Mais, comme disait un peintre illustre, à l'existence toute de dignité, Degas, qui ne partage d'ailleurs point nos idées politiques, à un confrère plus jeune, fort désireux de parvenir : « De mon temps, Monsieur, on n'arrivait pas». — Le malheur, en politique, est qu'il faille arriver, souvent par les routes les plus déplorables, sinon pour soi, du moins pour ses idées. Il vaudrait mieux, en tous cas, ne pas voiler celles-ci
au point de les perdre et, peu à peu même, de les oublier, puis de les combattre. S*il était même nécessaire de faire pencher la médiation à laquelle tout aboutit du côté opposé à celui que Ton voulait, il serait préférable de ne jamais arriver. — Le rôle de Caliban, tel que Ta dessiné Renan, — je conseille à quelques-uns U lecture suggestive de cette esquisse remarquable, d'ailleurs insuffisante, l'auteur le reconnaissait lui-même, au point de vue de la réalité, — dégrade toujours, en dépit de la virtuosité la plus extrême.
Peu de faits pourraient autant plaire à la Sainte Eglise que l'excommunication du Parti Socialiste par les Républicains, car s'arranger de manière à ce que vos adversaires exécutent eux-mêmes leurs meilleures troupes, les plus actives et x^s plus entraînées, constitue un coup de maître. Elle s'y emploie, au surplus, de son mieux, soit en conseillant de voter pour le candidat du Parti quand celui-ci paraît s'oublier en face de l'exagération antireligieuse maladroite de son concurrent radical, soit en y faisant entrer certains de ses servants qui minent le Parti sous couleur de le servir, par de la surenchère ou en rééditant des attaques imbéciles contre la Franc- Maçonnerie. Elle voudrait manifestement perdre le Parti, — qui conspire déjà contre lui-même avec un si bel entrain, — en y accentuant les divisions, de façon à ce que la classe ouvrière, déçue, aille, dans ses éléments réformistes aux syndicats jaunes et aux partis de confusion, dans ses éléments révolutionnaires à une C. G. T. sans contrepoids où elle entretient aussi ses hommes qui exagéreront encore le révolutionnarisme afin que la
C. G. T. lasse tout le monde et que le pouvoir intervienne pour la réduire progressivement à un centre corporatif subordonné. Le rêve du clergé tend effectivement vers une restauration corporative. En dehors même des nombreux articles de la Croix, à ce sujet, ou de ï Action Française, où ils sont depuis quelques temps signés Jehan, il n'y a qu'à parcourir les nombreux volumes édités à Reims par Y Action Populaire, — un centre bien curieux, bien agissant, et qui devrait nous inciter à faire mieux que lui, — pour s'en rendre compte. Le plan visible est même de tout exagérer et envenimer, de jeter tous les partis de gauche les uns contre les autres à un tel point que, par mesure de salubrité publique, un pouvoir fort s'impose et qu'au-dessus des gauches décimées, il soit contraint, pour durer, de gouverner avec la droite et le centre seulement, — des gauches nouvelles, toutes de médiocrité tour à tour bruyante et silencieuse, maintenant seules l'opposition pourtant nécessaire.
Voltigeur aimable et gracieux de lavant-garde réactionnaire, mousquetaire laïquement épiscopal pourraiton dire de celle-ci, M. Mater favorise de semblables tendances, inconsciemment d'ailleurs, avec les meilleures intentions du monde, cela va sans dire. Afin de s'en persuader, il suffit de respirer l'indifférence allègre de tout son article; il n'y a qu'à constater jusqu'à quel point, devant ses aînés, il possède peu le scrupule du respect, comme, à côté de la critique, il ne donne même pas la sensation qu'il souffre d'y être contraint. Au surplus, sur ce dernier point, j'ai certainement tort car nous nous américanisons à grands pas et, demain, de pareilles
délicatesses se prouveront insensées. Il en sera de même, vraisemblablement, de la moralité politique dont il y a bien quelques hommes, pourtant, qui ne sauront jamais se guérir. Ceux-là, qui ont expérimenté la portée des faits et même s'en réclament, par-dessus les théories, savent que la connaissance ainsi que rinterprétation de ces faits ne sont possibles et ne valent que dans la mesure où cette moralité politique domine les circonstances, les utilise, les façonne d'autant mieux qu'elle extrait sa moralité et sa réalisation de ceux-ci, d'autant plus qu'elle s'en réfère constamment à eux. Si l'on s'en remet aux faits seuls, afin de les enregistrer sans plus, au hasard de leurs flottements, de leur va et vient, on ne saurait rien créer de durable, ni même quelque chose qui puisse mener utilement vers la prochaine transformation nécessaire. — Le mot de Kant revient ici à la mémoire : « Les idées sans la réalité ne sont rien. La réalité sans les idées est aveugle». Le Parti Socialiste serait d'autant plus armé qu'il se pénétrerait de cette pensée si simple et si juste.
Certes, — nous le répétons, et nous le répéterons, malheureusement, sans doute, encore plus d'une fois, — il y a de nombreuses critiques à formuler vis-à-vis du Parti, dans son intérêt et aussi dans celui de la France, — car M. Mater, malgré son grand amour pour elle, ne paraît même pas se douter qu'on imagine peu la terre de la Révolution sans un parti socialiste international, — mais c'est discréditer d'avance toutes les critiques, c'est leur retirer toute possibilité d'aboutir et vouloir placer ceux qui les formulent dans une situation insou-
tenable que de les comprendre ainsi, que de les détourner de la sorte de leur sens et de leur but. Qu'il y ait chez nous des individualités discutables, quelquefois médiocrement inférieures et modérément intéressées, âpres pourtant à défendre leur place et à monter une garde farouche autour des hautes personnalités de premier plan qu'elles capturent à leur usage, ce n'est tout de même pas une raison suffisante pour oublier qu'il en existe dans tous les partis et n'excommunier que les nôtres; ce n'est pas une raison non plus pour négliger les services que nous rendons constamment et les désintéressements nombreux qui sont notre honneur. M. Mater oublie aussi un peu trop la foule des militants qui luttent, cette classe ouvrière pour laquelle le Parti existe et existera de plus en plus, dont il s'efforcera de plus en plus également, avec une attention scrupuleuse, de comprendre et de faire pénétrer la pensée, pleine d'une possibilité rénovatrice, dans les rouages du vieux monde, toutes choses qu'on ne détruit pas par une ironie, ni ne raye d'un trait de plume. C'est une matière vivante, agissante, essentielle, qui a droit de se faire entendre et si elle n'y parvient pas d'une façon encore insuffisamment calme, la faute en incombe, pour beaucoup, à des résistances inadmissibles, venues de l'égoïsme le plus mesquin, — le plus mal entendu aussi. Comment M. Mater ne sent-il pas qu'il y a dans l'amertume révolutionnaire je ne sais quoi de précieux, un sel vivifiant, stimulant, dont aucun gouvernement digne de gouverner ne refuserait d'apprécier les avantages? On dirait, d'ailleurs, que le pouvoir actuel ne veut rien connaître de ce qui vient du socialisme, de
la tendance véritable des forces nouvelles qui se préparent. Je ne disconviens pas que le syndicalisme ne domine l'heure présente, mais ne voir que lui équivaut presque en l'exagérant à anticiper sur sa course; c'est encore l'abandonner à ceux qui veulent s'en servir pour miner la forme républicaine et dresser les organisations ouvrières contre l'Etat. Le Socialisme gardera le monde syndical à la Répuplique et le garde déjà, en dépit de diverses protestations, ce que ni le radicalisme ni le progressisme, ni le républicanisme tout court ne sauraient faire; il est, quoiqu'on le combatte, le meilleur soutien du régime et justement par l'horizon qu'il lui ouvre, parce que seul il peut le réaliser. « Qui n'est pas socialiste, disaient les radicaux de 1885, n'est pas républicain. » — Le pouvoir actuel semble laisser tirer les conclusions des mouvements contemporains par les partis de droite et du centre, ainsi que par ceux de gauche qui s'y rallient, puis il les enregistre, sans presque de discussion, avec une complaisance étrange.
Loin de moi la pensée de reprocher à M. Mater de n'être d'aucun parti. Je sais tout ce que l'on use de soi-même dans son parti, tout ce qui vous y déçoit, tout ce qu'on y souffre. Je me demande simplement s'il n'existe pas dans ces contraintes, si déplorables et irritantes soient-elles et, bien entendu, jusqu'à la limite où elles détruisent, quelque chose de nécessaire, une dureté créatrice, au moins à notre époque, en ce moment. Les partis forcent à l'entraînement constant, empêchent de s'abandonner. Ils nécessitent que l'on soit renseigné au plus près, avec exactitude. Enfin, par suite même des luttes qui
les travaillent ainsi que de la nécessité dans laquelle ils se trouvent de formuler leur pensée, ils renseignent ainsi et mieux que des individus isolés, fatalement, le gouvernement sur les tendances, les penchants politiques du pays, de même que les syndicats renseignent les grands industriels sur les besoins de leurs ouvriers. S'ils se maintiennent dans la légalité et la loyauté, s'ils s'agrandissent en s'étendant, se régularisent, et à condition de ne pas devenir des états tyranniques dans l'état, il me paraît y avoir de plus en eux une garantie républicaine. M. Mater me répliquera qu'il n'est qu'opportuniste. Parbleu, je le sais bien, mais je lui dirai à mon tour que même pour être opportuniste il faut être très renseigné et, encore une fois, que les partis renseignent mieux, en tout cas plus simplement, plus rapidement, que les individus isolés. Enfin on ne peut être opportuniste sans plus, au moins par décence; on ne peut s'empêcher de préférer certaines idées et de faire servir cet opportunisme même à leur triomphe. Peut-être y a-t-il encore là excès d'idéalisme; peut-être l'opportunisme supérieur, de mode aujourd'hui, consiste-t-il simplement à s'adapter tour à tour à toutes les idées, suivant la faveur qu'elles rencontrent, et à n'en adopter, n'en préférer aucune... En ce cas, que l'auteur de U Eglise révolutionnaire n'aille pas plus loin.
Le Parti Socialiste, contre lequel M. Mater exerce une ironie si méchante, est l'idéal (il le sera de plus en plus), l'expression de milliers et
de milliers d'êtres dont la vie est misérable, pénible, digne de tout intérêt et pour lesquels, serait-ellq encore plus spirituelle, l'ironie du meilleur journaliste ne présentera rien de particulièrement substantiel. Cette ironie, à côté de l'effort, placée en face de la noblesse de tant d'êtres malheureux pour lesquels les douleurs ou les subtilités morales d'un certain ordre seraient du luxe — que M. Mater songe à cela — apparaît bien facile, gênante, déplacée. Il est aussi mauvais de vouloir imposer sa foi que son scepticisme. Je les respecte cependant, ou que je les rencontre, mais je remarque à quel point la, foi de beaucoup de camarades, toute grossière, toute fruste et excessive même soit-elle, vaut mieux que l'ironie. Rien de plus facile que l'ironie, rien qui n'ait fait autant de mal à ce pays. Elle ne peut suffire; elle ne suffira pas demain à M. Mater luimême. L'ironie ne vaut qu'à certaines heures. Elle me semble impuissante, en tous cas, contre un parti où une foi fine et discutée s'allie, d'autre part, à la dignité la plus parfaite, comme chez nos deux derniers disparus de cette année, Tanger et Tarbouriech. Enfin l'ironie gagne, dans la méchanceté même, à dissimuler de la bonté, une flamme chaude, une étincelle pétillante. Celle-ci est sèche — et la vraie sécheresse elle aussi ne vaut que venue des êtres qui ont trop de cœur. Comparez la sécheresse de Stendhal — bouillonnante et belle, irréelle, expression d'une discipline, conquête sur trop de sensibilité, — à la sécheresse de quelques contemporains, lamentable, triste, ennuyeuse, faite de pauvreté, de stérilité, — de débilité prétentieuse.
Cette brochure demeure néanmoins fort intéressante
parce qu'elle révèle un état d'esprit qui se répand, que la paresse morale et intellectuelle de toute une partie du pays accueille avec une satisfaction visible, à laquelle aide aussi, bien incontestablement, Tindécision gouvernementale. Je ne me lasserai jamais de redire qu'il est bon qu'en France les initiatives hardies trouvent un point d'appui dans le pouvoir. Il faut que celui-ci prouve, presque imperceptiblement, — les gauches savent toujours — ou devraient savoir — comprendre cela, — qu'il est réellement avec ses vraies troupes d'avant-garde, qu'il possède cette fibre démocratique, attentive à l'âme populaire, qui, loin d'empêcher l'aristocratie intellectuelle, la grandeur intellectuelle, les complète au contraire souvent et les défend de leurs excès. A se laisser trop balloter par les événements, à permettre à toutes les convoitises réactionnaires de se faire jour, sur tous les terrains, dans tous les partis, on aboutit à l'équivoque des élections, à l'ombre bizarre, inquiétante, d'où surgit la grève des cheminots, — à l'incertitude dangereuse de notre politique internationale. Le réveil qui suivra cette somnolence énervante risque d'être pénible; il favorise l'accès progressif au pouvoir d'un ministère tout à fait conservateur, réalisant, quant à lui, l'ébauche encore indécise préparée à la faveur de cette indécision même de son prédécesseur. — M. Briand, encore qu'il paraisse singulièrement mal entouré et conseillé, est trop habile, trop avisé, pour ne pas savoir que ceux qui l'auront utilisé le desserviront sans pitié le jour où le masque pourra être jeté d'autant plus facilement qu'ils l'auront plus compromis. Il aura ainsi laissé saboter par eux sa carrière — comme ils ont saboté celle
de M. Clemenceau. Beaucoup ne murmurent-ils pas, dès maintenant, vers nous : « Briand, mais c'est l'avènement au pouvoir de la démocratie pure, et vous voyez ce qu'elle donne. Avant l'Affaire, — si pleine de conséquences — c'étaient de vieilles familles républicaines qui arrivaient au pouvoir; et ces hommes, bien que bourgeois, avaient une générosité et une audace, une douceur, dont le président du conseil actuel ne semble pas prêt de comprendre la grandeur. Il fait ce qu'il peut, certes, il est merveilleux d'adresse, mais son orgueil, son désir de rester, ses lacunes le perdent. Il ne possède pas une éducation suffisamment complète, assez longuement filtrée... »
Un gouvernement, et surtout un gouvernement républicain, n'a de force que s'il prendf ses points d'appui sur toutes les gauches, sur ce qui est la partie la plus active, la moins favorisée de la nation ; plus il a la confiance des masses, plus il peut s'appuyer sur elles, plus il est fort pour réaliser les réformes nécessaires, plus il peut faire plier certaines résistances périmées et invisibles des possédants. Toute l'histoire de notre pays prouve qu'il a été gouverné ainsi. Même quand la royauté marchait encore avec les féodaux, afin de les contenir, elle se ménageait l'appoint du peuple des villes et des campagnes.
La carte politique s'est même .peu à peu tellement brouillée qu'elle légitimerait bien des méfiances. Il semblerait presque que l'on s'efforce de parquer les citoyens dans des cadres sévères qui ne leur permettent plus de communiquer entre eux, afin que règne longuement et impérieusement sur le tout une
sorte de féodalité capitaliste et cléricale, toutes religions réconciliées. Quant au pouvoir, dilué, lointain, il interviendrait toujours comme expression de cette féodalité dépourvue de grandeur, médiocre et inintelligente, contre la majorité nationale, qui, au bout d'un certain temps, lasse de ce rôle, cesserait peut-être alors de demeurer un réservoir de vie et de dévouement. — La société française ne peut en aboutir là et je me refuse à supposer que le gouvernement, quelles que soient les fautes commises, se laisse conduire vers im tel horizon. Que le pouvoir, toutefois, dissipe enfin le cauchemar d'incertitude qui détruit un grand peuple. Il le doit au pays. Il se le doit à luimême. Il accentuera terriblement ses responsabilités en ne le faisant pas. Qu'il ne paraisse pas non plus faire siennes les conclusions agressives de M. Mater — ou celles de M. Mascuraud, car M. Mascuraud, à un récent banquet départemental, je ne sais plus où, fulminait exactement — avec bien moins d'esprit, toutefois, — comme M. Mater contre le Parti Socialiste. Il demandait aussi qu'il fut répudié par la République, par celle de M. Mascuraud tout au moins. Et M. Mater n'apprendra pas, j'imagine, sans regret, sans la sensation d'un châtiment, que M. Mascuraud et lui pensent de même.
Ceci devrait montrer à notre Parti à quel point il fait fausse route en donnant dans des exagérations qui sembleraient justifier, à la longue, ceux qui veulent que l'Etat, que la République le repousse. Il est à même de constater combien ses exagérations, ses excommunications, son esprit trop souvent intolérant, dont la méfiance s'exerce toujours contre les
meilleurs, sert la réaction, profite à tous ceux qui veulent immobiliser la société. S'il avait plus de sens politique, s'il prêtait une oreille plus sérieuse à ceux qui s'y dévouent et ne demanderaient qu'à s'y dévouer encore davantage, il serait si puissant, si renseigné, tellement armé par la science et inattaquable dans son honneur politique, qu'il s'imposerait à tous, au gouvernement même, tout en demeurant dans l'opposition. Ce serait lui qui vivifierait les lois, qui proposerait même celles qui concernent ceux qu'il a pour première mission d'organiser.
Ce jour-là, je me féliciterai que le langage de M. Mater change, fut-ce par opportunisme supérieur. Rien ne prouverait mieux que nous sommes les plus forts.
Des Partis
Les partis sont des cadres créés pour permettre aux opinions de même ordre, ou se réclamant des mêmes idées générales, de se grouper afin d'agir le plus efficacement possible. Ils ont cet avantage de permettre au suffrage universel de se renseigner avec exactitude, d'orienter sa direction, ses votes, en toute connaissance de cause. Ils s'efforcent de supprimer l'équivoque et d'organiser au bénéfice de la nation ce suffrage universel dont l'ensemble des citoyens ne semble pas avoir compris le mécanisme, l'usage qu'il peut en faire, le formidable levier qu'il met à sa disposition. Il apparaîtra bien évident à tout esprit de bonne foi, pour lequel la politique ne saurait être un dérivatif, un sport — j'ai entendu le mot, et ceci en dit long — un métier — et c'est pire, — mais le grand dévouement, la grande nécessité de l'heure présente, le grand effort qui s'est imposé à lui, que cette politique comporte action, préparation et réalisation, faute de quoi, maintenue simplement sur un terrain sentimental ou doctrinaire, elle deviendrait duperie, atermoiement et, par conséquent, réaction. Donc, si les partis cessent de favoriser l'action et d'aider aux réalisations que celle-ci comporte, ils se retournent vers le meilleur de l'activité humaine et, mentant à leur naissance, à la raison de leur origine, ils détruisent non seulement les idées qu'ils voulaient aider, mais les hommes qui servent ces idées et ne
sauraient accepter la discipline des partis que dans la mesure où celle-ci se démontre féconde, ne comprime que pour atteindre plus loin, narrête Télan premier qu'au bénéfice d'une culture et d'une sagesse supérieures. L'homme le plus patient, en même temps bien vivant, ne pourrait conserver un vêtement qui, à force de le gêner, l'immobilise et risque presque de le déformer. Le soldat au tempérament le plus discipliné, parce qu'il sait, pour l'avoir maintes fois reconnue, la nécessité de la discipline, refuserait une discipline qui l'empêche de servir, d'être un bon soldat, surtout en cas de guerre, où elle finirait par ne plus lui permettre de se battre. — Est-ce que l'armée de Metz n'aurait pas dû se révolter contre Bazaine et se choisir un autre chef? Qui sait si elle n'eut pas tout sauvé?
De même, le militant, après un certain temps de réserve, de soumission et d'étude, après avoir longuement retourné contre lui, par l'humilité, par déférence, les arguments qui lui semblaient les plus probants en faveur de ses idées personnelles parce qu'il respectait ceux qui avaient lutté avant lui et qu'en face de leur expérience il se demandait si sa jeunesse, — d'ailleurs relative — n'avait pas tort, à la longue, lorsque la vie, les faits et les hommes lui ont plusieurs fois prouvé quei, dans une certaine mesure, il avait raison, il a le droit, il a même le devoir, le devoir impérieux de se dresser en face de l'incompréhension ou du parti-pris contre lesquels il voit l'effort de tous et le sien se buter, se perdre, sans bénéfice pour personne, surtout du moment qu'il a été amené à reconnaître, malgré son affection, ses sentiments fraternels, ou même son res-
pect, que ce parti-pris ou cette incompréhension avaient tort et venaient d'une sagesse qui s'égare, qui chancelle, tout au moins, en décourageant par son dogmatisme aigri tous ceux, — et ils sont plus nombreux qu'on ne pense, — qui, dans la nouvelle génération, ne demandent qu'à venir au socialisme. Cette jeunesse, en dépit de ses défauts, de ses excès, de sa présomption, elle est l'avenir, et un parti révolutionnaire qui décourage les jeunes se révèle plus spécialement absurde que tout autre : il se suicide. De quelle tendresse, cependant, la jeunesse n'entoure-t-elle pas ses aînés glorieux! Mais une ignorance trop étendue devant sa force et ses délicatesses, en face de ce qu'elle sent avoir le droit d'exprimer de neuf ou, du moins, de différent, — car chaque génération a son mot à dire, sa pierre à cimenter, — la mène malgré sa tristesse, malgré ses regrets, parce qu'il ne lui est pas laissé d'autre moyen, à une sorte de révolte. Alors qu'il doit y avoir collaboration entre les deux tendances, on diminue l'énergie, et on perd du temps quand on rend cette collaboration impossible. Qui sait si le piétinement actuel de la politique, une partie de son recul, ne viennent pas des formules périmées dans lesquelles les divers partis voudraient s'enclore ?
A la longue, les partis finiraient par apparaître à un observateur superficiel, mal renseigné et trop pressé de conclure, des instruments de déviation; ils entraîneraient vers un but tout à fait contraire à leurs prétentions, peu à peu enclins, non plus à filtrer les énergies, mais à les user, à rendre stériles les véritables efforts, à étouffer ceux-ci dans des cadres trop étroits, mal agencés. Et ils finiraient
ainsi, dans un pays comme la France, qui a toujours eu a défendre, afin de maintenir sa générosité même, son intégrité nationale, par faire le jeu de l'étranger. Le gouvernement, en effet, une fois devenu impossible, c'est l'étranger — Rome, Saint-Petersboufg, Berlin ou Londres — qui gouverne. Les fourches caudines des partis s'adaptent surtout, en effet, à des sceptiques patients, revenus de tout, à force d'avoir tout subi, dû subir et consenti à subir, en dépit des paroles les plus grandiloquentes ou à cause d'elles. Combien de partis sont devenus, de la sorte, le contraire d'une école, et même d'une école de loyauté, — car bien souvent, après avoir exigé de leurs membres, dans leur sein, des affirmations intransigeantes, quelque peu puériles, ils nécessitent au dehors, de la part des mêmes hommes, pour se faire admettre, une modération, une souplesse, une ruse, quelquefois excessives, des excuses qui entraînent même les moins scrupuleux à demander pardon.
Il y aurait là, si certains équivoques continuaient, de quoi fausser profondément le suffrage universel. L'électeur, à moins de devenir lui-même un militant avisé, continu, risquerait de ne plus s'y reconnaître.
La déconvenue radicale l'a prouvé aux dernières élections.
Pour ce qui est de nous, nous avons, je crois, le droit et le devoir de réfléchir à ceci: les plus révolutionnaires sont souvent ceux qui étaient les plus réformistes et désiraient le rester; ils sont devenus révolutionnaires par désespoir de constater que les organismes les mieux constitués pour servir les réformes et préparer la révolution ou, du moins, la transformation que tout démontre nécessaire, égarent
dans des disputes infinies, sans issue, à certains jours, sans bonne foi suffisante, loin des réformes mêmes que des moyens plus simples, plus modestes, auraient permis d'atteindre. Il existe plusieurs bonnes volontés qui ont été poussées à bout par des maladresses, venues de personnalités incomplètes, implantées, on ne sait pourquoi, dans un poste qui les dépassait. Ce revolutionnarisme intempestif et tapageur découlait ainsi plus du désespoir que de la nature même de ceux qui y trouvaient comme un sombre dérivatif.
Les partis, du moment qu'ils cessent d'exprimer la nation et de la servir, se retournent contre elle. Ils la divisent alors en catégories artificielles qui, opposées les unes aux autres d'une manière exagérée, entretiennent des foyers permanents de guerre civile, au-delà des limites où cette guerre, — ceci pour ceux qui la jugent indispensable — peut être féconde. Ils lassent alors, à la longue, ceux-là même qui, par nécessité, pour agir, avaient souscrit d'abord à leur parti-pris. Les partis se doivent donc entre eux, par une déférence réciproque, toute de prudence avisée, qui fait leur force, de ne pas dépasser la limite au-delà de laquelle ils minent l'intérêt général, par conséquent commun, le détruisent et rendent l'arbitrage qui, nécessairement, doit s'établir par lui, impossible. A le rendre tel, ils suscitent l'emploi de la force; ils tournent, de plus, contre eux, de partout, l'opinion publique, sans laquelle on ne peut rien. Ils fournissent enfin à ceux qui parlent au nom de cette opinion, ou au moins s'en réclament, en
Tinterprétant à leur avantage, une force dangereuse, un appui redoutable.
Jusqu'au jour où l'intérêt international équilibrera sur des bases nouvelles les nationalités, l'intérêt national fait loi et aucun gouvernement, même révolutionnaire, surtout révolutionnaire, étant donnée principalement la situation de la France vis-à-vis de l'Europe, ne peut abdiquer à son sujet. Les partis ne l'admettent, en général, que dans les temps de crise, car la France occupe le premier rang, jusqu'à nouvel ordre, parmi les pays déchirés par leurs partis politiques; et ses luttes intestines, prolongées au-delà des enclos rationnels, empêchent l'action non seulement du gouvernement, d'où, chez nous, ont besoin de partir tant de mouvements, mais encore des particuliers puis, par une sorte de réciprocité, des partis eux-mêmes. Par le jeu, également, d'une fatalité sans doute nécessaire, elles sont d'autant plus violentes et profondes que la nation se trouve au bord de problèmes plus graves, touche à une sorte de reconstruction et aurait besoin de toute sa lucidité afin de solutionner le débat.
Ces faits ne sont pas moins inhérents au régime républicain qu'au régime monarchique; le premier est menacé à certains tournants de la dictature, le second de la Révolution, et tout a prouvé que le premier, plus souple, plus accueillant, plus maniable, moyen permanent d'actions multiples, de conceptions gouvernementales opposées et même de gouvernements divers, devait être préféré ; il y faut des erreurs nombreuses, répétées et générales, pour qu'il se trouve acculé; idans ce cas même, quelques hommes, qu'il est presque toujours possible de ressaisir lors-
qu'ils deviennent dangereux, suffisent à remettre la machine en mouvement. Au contraire, dans la monarchie, il suffit d'un seul honmie pour tout arrêter, pour tout fausser, — d'une femme même quelquefois, — et afin de sortir de l'impasse, l'exigence révolutionnaire s impose.
Les partis, d'ailleurs, ne peuvent se maintenir éternellement sur les mêmes bases. Ils sont condamnés dès leur naissance, comme tout, à ne durer qu'un certain temps. Venus de la vie et la vie changeant ses formes, ses aspects, ses besoins, affinant, en tout cas, ceux-ci et les compliquant, les partis ne répondent que pour un temps donné aux nécessités qui les ont fait éclore. Ils ne veulent pas le reconnaître et luttent pied à pied, jusqu'à ce qu'ils soient forcés de succomber, vidés d'eux-mêmes. De là vient le danger.
Je crois à l'avenir des partis, à leurs avantages, tant que l'humanité n'aura pas atteint une répartition sociale meilleure, c'est-à-dire tant qu'elle n'aura pas réalisé, au moins dans ses grandes lignes, la donnée socialiste. Mais je crois que les partis ne pourront y aider et mener vers elle que s'ils élargissent leur esprit et ne demeurent pas prisonniers des formules mortes. Il leur faut devenir réellement des partis, se préciser et aider à leur recrutement comme à leur action par une mentalité plus généreuse, plus audacieuse aussi, qui fasse davantage confiance à la vie, aux faits et aux honcunes. S'ils continuent à se perdre dans des haines stériles, envenimées par des questions personnelles, s'ils ne veillent pas atten-
tivement à ne pas s'abstraire de la vie, ils se perdront par leur faute, bien plus que par suite des faits et des groupes qui auront raison d'eux. II existe des barrières oiseuses qui ne cadrent plus avec l'existence moderne. A l'heure actuelle, le parti qui prendrait de lui-même l'initiative de se renouveler, d'être le parti le plus fort, le plus vivant, le plus renseigné, de manière à s'imposer même à ses ennemis, en ne prêtant pas matière à des critiques justifiées, serait le maître de la carte politique, qu'il soit au pouvoir ou qu'il n'y soit pas. Le poids d© son faisceau déciderait la balance.
Est-ce desservir notre Parti que de lui vouloir ce rôle victorieux? C'est, en tout cas, celui quil se doit d'assumer. Toute une partie de la jeunesse qui se tourne de plus en plus vers lui, comme vers le seul parti réel, ne demande qu'à l'y aider. Aidonsla aussi, tendons-lui la main.
L'Eglise, au temps de sa grandeur, ouvrait ses portes toutes grandes, sûre de son excellence, de sa nécessité profonde, de sa force persuasive. Elle eut raison de compter sur sa destinée intrinsèque pour discipliner les plus indépendants,; l'essentiel était d'abord qu'ils franchissent ses portes et, à cette fin, elle ne les tenait pas fermées. Cette sagesse optimiste lui a valu de vaincre le monde antique. Souvenons-nous en. La République sociale est la grande Eglise de demain.
L'avenir a toujours été à ceux qui ont fait crédit aux hommes, les ont aimés et ont su, par suite de leur effort quotidien, avoir confiance.
Les idées de réforme politique d'Emile de Girardin sous Louis-Philippe
Il y a peu de sentiments plus douloureux pour l'homme qui sent la nécessité de l'action et, au fur et à mesure, qu'il vieillit, en reconnaît davantage l'exigence, que de devoir constater que cette action, telle qu'il la veut, ne pourra jamais exister. Il sait qu'il en est capable, mais modeste aussi, peut-être à cause de son orgueil et parce qu'il a étudié, il voudrait se fournir à luimême cette preuve de capacité dont l'homme d'action a toujours besoin; pourtant, ou qu'il tourne ses regards, vers quelque outil qu'il tende la main, quels que soient les moyens qu'il emploie, qu'il invente, quels que soient même les événements, il demeure condamné à la solitude. — Un de ceux qui a connu cette grande infortune, malgré tous les dons de l'intelligence et de l'activité, de la prévoyance et de rhabilité rare, fut Emile de Girardin. Nous ne chercherons pas ici les raisons d'une disgrâce aussi peu justifiée à laquelle le bavardage superficiel des avocats, toujours écoutés, et une sorte d'absence de cette doctrine morale intérieure qui permet de faire suffisamment confiance aux choses comme aux idées, ne furent, sans doute, pas étrangers, car après avoir vérifié les faits, il ne suffit pas de s'arrêter à leur étude, il faut encore en extraire l'enseignement; il faut aussi s'arrêter sur celui-ci, le creuser sans relâche
et ne jamais croire qu'il est renseignement exact ou définitif; et nous ne nous demanderons qu'en passant s'il ne serait pas juste d'y joindre une impossibilité foncière de résignation — qui au dixneuvième siècle constitue le plus beau des éloges — en même temps que l'impossibilité aussi de perdre son temps en sottises niaises ou en mesquineries subalternes. C'est en exagérant des craintes, fort mêlées quant aux sentiments divers qui les suscitaient, en face de pareils hommes que la France s'est progressivement diminuée. Celui-ci dut se brûler toute sa vie au long d'un journal dont la nécessité quotidienne servait au moins les merveilleuses facultés de bon sens combatif qui en firent un journaliste hors pair, rarement dépassé. L'historien en conçoit un regret poignant pour l'histoire de son pays sur laquelle ce lutteur aurait mis une si profonde empreinte, neuve, salutaire, — réaliste. On peut avancer que tous les gouvernements successifs sous lesquels il vécut eurent le tort de ne pas l'écouter, la monarchie orléaniste comme le second empire, la république de 1848 comme la troisième. Nous étudierons cette fois la question sous le règne de Louis-Philippe. Elle est — à notre sens du moins, — éducative. Il semble qu'elle contienne pour nous plus d'un avertissement, en dépit de ce qui a vieilli ou ne repond plus à nos préoccupations.
Aujourd'hui comme hier, cependant, davantage même, tout semble inutile. Les meilleures intentions, les plus grands dévouements rebutés, à la longue, malgré leur insistance, par l'incompréhension, l'intérêt le moins admissible et le plus mal entendu, par la plus méchante des routines et la plus sournoise
aussi, doivent se replier devant la marée de médiocrité qui prépare lentement, trop lentement, le linceul du vieux monde. Une telle décadence paraît s'installer, malgré qu'on reluse d'y croire, un tel abaissement des caractères, une si constante absence de qualité, une telle vilenie dans les rapports, que si l'ancien fondateur de la Presse revenait parmi nous, je crois qu'il finirait par briser sa plume de journaliste et devant l'improbabilité, encore plus accentuée, de l'action politique, réelle, efficace, abandonnant les hommes, après un long regret, au triste destin qu'ils se valent et que leur lâcheté continue indéfiniment, se ferait industriel ou ingénieur.
Louis -Philippe, alors duc d'Orléans, écrivait le 28 janvier 1804 à Mgr l'Evêque de Lansdorff : « Le moyen de rendre les révolutionnaires plus rares, ce serait de rendre les réformes plus faciles. » Girardin resservit au Roi des Français cette pensée judicieuse de sa jeunesse à la tête d'un court essai intitulé Des Révolutions et des Réformes, qui débutait ainsi : « Paris est la ville de France où la presse périodique exerce le plus tyranniquement son empire, où l'on est le plus ignorant et le plus indifférent sur tous nos grands intérêts agricoles, industriels, commerciaux, coloniaux, maritimes. Paris se soucie peu que la France récolte double pour peu qu'il mange du pain. Paris suppose que toutes les autres villes ont des rues pavées et éclairées, des fontaines, des écoles, des bibliothèques publi-
ques, qu'elles ne manquent enfin d'aucune des choses qu'il possède. Paris s'imagine que tous les départements ont abondamment des routes( et des canaux parce qu'il reçoit exactement de Strasbourg, de Marseille, de Nantes, de Bayonne, de toutes les extrémités du royaume, les produits et les objets nécessaires à son existence et à son luxe ou, plutôt, Paris ne s'enquiert pas de tout ce qui manque encore à la prospérité de la France, de tous les progrès qu'il reste à faire à la civilisation dans la plupart de nos départements; aussi Paris, qui ne voit que par les yeux de ses journaux, n'aperçoit-il les questions politiques que par les points où elles touchent au renversement des cabinets et à l'exercice de la prérogative royale. »
Nous sommes à l'époque, jusqu'à un certain point encore récente, de l'industrialisme. Girardin qui voit en celui-ci, après Saint-Simon, une force infinie, grosse de conséquences diverses, le défend. On connaît son duel avec Carrel. Funeste destin qui sépara ainsi deux êtres faits pour se compléter et s'éclairer l'un l'autre! Une force singulière aurait pu naître de leur union, tant il est vrai que nos divisions, en général tout à fait absurdes, nous diminuent toujours. Girardin explique que « l'industrialisme abject» consistait, en somme, à rendre l'assiette des impôts moins imparfaite, la circulation des capitaux plus rapide, le transport des marchandises plus économique, s'efforçait de réformer les vices de la législation hypothécaire qui s'opposent aux progrès de l'agriculture, de développer le principe fécond du crédit public, industriel et foncier, de restreindre l'esprit malfaisant d'une fiscalité igno-
ramte, et, en accélérant les rapports des centres à la circonférence, de mieux entretenir les routes, de compléter notre système de navigation, de porter partout le travail, l'instruction, le bien-être. Dans les hautes sphères doctrinaires d'alors, on disait volontiers : « La politiqfue des intérêts matériels est une politique abrutissante». Girardin avoue ne pas comprendre qu'on puisse les séparer des intérêts spirituels. Où commencent les premiers? Où commencent les seconds? Ils sont alternativement par rapport à eux-mêmes cause et effet... La politique, faute de le voir et de le comprendre, alors qu'elle a pour but d'exprimer justement leur somme, réunie au mieux, se maintient en dehors des réalités, dans un monde artificiel. Toujours tourné vers la capitale, il donne ce tableau demeuré, en partie, saisissant : « A Paris, la politique consiste à recueillir quelques suffrages, à se concilier l'opinion de quelques salons et l'appui de quelques journaux, à lutter de petites raincunes, à se venger d'une épigramme par une invective, à se faire des amis douteux et des ennemis mortels, à agiter incessîunment des questions stériles ». Mais il semblait compter sur la province qui nous apparaît alors moins gangrenée de politicaillerie nuageuse que de nos jours: « Dans les départements la politique emprunte une forme plus matérielle et moins futile; les passions d'un autre temps ont fait place aux intérêts du jour; l'impatience de renverser les cabinets n'est pas celle qui agite les esprits; ce qu'oit voudrait en province, c'est voir imprimer une marche plus rapide à rexpédition des affaires qui souffrent souvent du temps que leur dérobent les ministres
pour le donner à des soins et des détails peu dignes d'eux... A Paris, on se plaît aux changements de cabinet, les crises ministérielles sont une distraction; en province on préfère les ministres qui durent; à Paris, on aime le faux éclat, les passes d'armes parlementaires, on veut des ministres brillants, en province, on veut des bureaux actifs et des ministres laborieux... A force de répéter qu'il n'y a de respectable et de digne que les intérêts moraux, Paris l'a cru au grand préjudice de la province. Paris s'est imaginé qu'il serait indigne de lui de s'occuper de toute politique qui ne consisterait pas à disserter sans fin sur les chartes octroyées et les chartes synallagmatiques, sur la question de savoir si le roi doit régner et gouverner, ou régner seulement, et à batailler sans trêve sur des réformes électorales sans fiixité. Les dangers de cette politique étroite, les voici : c'est de traquer le gouvernement dans une impasse, c'est de tirer tous les îours à bout portant sur la roya^ité, c'est, au lieu de les réunir, de diviser le peu d'honunes d'Etat gui nous restent, c'est de les contraindre à s 'entredétruire, c'est de rendre enfin chaque année les cabinets plus instables et les combinaisons ministérielles plus difficiles. »
A ce jeu, à la longue, la situation politique du pays devient grave. Le nombre des esprits faibles et des joiirnaux violents s'accentue, se fait même si considérable que l'on finit par croire ce dont on doutait d'abord. Par crainte de passer pour ministériel, on se fait révolutionnaire. Qui voudrait croire, d'ailleurs, qu'on peut être ministériel sans en tirer avantage^ argent ou place? Etre ministre consiste
également à profiter; personne n'oserait le mettre en doute. Aussi, l'homme d'Etat encore prôné quand il n'était pas ministre, est haïssable aussitôt qu'il l'est devenu; on le défendra peut-être le lendemain de sa chute, mais on l'attaquera teuit qu'il sera au pouvoir. « La France est la nation qui possède les meilleures institutions sociales, mais qui a les plus mauvaises mœurs politiques. » Ne renverserait- on pas les cabinets afin de se donner l'illusion d'agir, et parce qu'on n'est pas capable d'une autre action, plus laborieuse, plus méthodique, plus contenue, plus obscure, sur un théâtre plus difficile, et plus effacé? Les généralités sont évidemment agréables, il est moins à la portée de tout le monde de se pénétrer des principes abstraits de la science économique. On recule devant l'effort nécessaire, on méprise d'avance son résultat. « Le dédain pour l'art d'administrer est poussé chez nous à un tel point que prétendre au mérite de bon administrateur, c'est faire acte d'abnégation et renoncer au titre d'homme d'Etat pour lui préférer celui de commis. Il y a contre les bons administrateurs la même prévention défavorable que celle qui existe contre les hommes d'esprit qui ont une belle écriture, comme si Turgot n'eut pas pu être le premier de ses expéditionnaires! Aussi pense-ton qu'un ministère n'a plus rien à faire dès qu'il a duré assez de temps pour n'avoir plus rien à dire qui ne soit déjà su. Pourtant, si l'on ne peut pas éternellement discuter ce qui a été convenu et résolu déjà mille fois, on peut agir sans fin. Or, on a beaucoup discuté et peu administré. Les volumes du Moniteur remplis de débats si souvent fastidieux, renseignent à ce sujet. Depuis vingt ans.
combien d'utiles progrès économiques Vari d'administrer aurait faits, combien d'importants problèmes sociaux l'art de gouverner aurait résolus si, au lieu de gaspiller en discours et en audiences inutiles un temps précieux, nos hommes d'Etat avaient agi avec la suite d'idées, la persévérance d'efforts, l'économie des moyens, l'esprit d'analyse, de méthode et d'invention qui a caractérisé des hommes utiles à qui l'industrie moderne est redevable de ses conquêtes et de ses perfectionnements, car pour répandre partout l'aisance et niveler le bien-être sans porter atteinte à la propriété, que faut-il? Créer des moyens de travail en rapport exact avec le nombre des familles qui n'ont d'autre capital que leur force, leur dextérité ou leur intelligence. Le travail exerce une action analogue à celle du carré multiplié par lui-même: pour un seul produit qu'il crée, il se forme des masses de consommateurs, et plus la consonmiation est active et générale, plus la production perfectionne ses moyens de travail et les rend économiques. Le bien-être général auquel aspirent maintenant tous les peuples plus ou moins impatiemment n'est pas une utopie impraticable, mais ce n'est point par des spoliations violentes qu'on peut l'assurer; c'est par le paria-ii accord établi entre le travail, la production et la consommation, c'est par la multiplication la plus infinie des objets d'échange. » Et il ajoute: «Pour résoudre ce problème de civilisation posé par les peuples aux gouvernements modernes à savoir que tout homme intelligent, moral et laborieux, avec huit heures par jour d'un travail rationnel, puisse nourrir substantiellement, loger, sainement, vêtir convenablement sa famille, — en assurer
Tavenir et le présent, — profiter d*un loisir de six heures pour s'instruire utilement et élever avec soin ses enfants... il suffirait de pouvoir mathématiquement déterminer le prix vrai, c'est-à-dire le prix de revient le plus bas de la production la plus perfectionnée, calculé sur l'échelle de la consommation la plus vaste».
Un gouvernement dont les seuls frais d'administration absorbent de l'impôt plus qu'il ne peut ou doit donner, n'a pas d'argent pour vivifier le pays; placé dans la dépendance des hommes qu'il a corrompus, des abus qu'il a créés, plus il demande d'argent aux contribuables, et plus il faut qu'il en donne pour le prêteur; alors on peut dire qu'il ne perçoit plus l'impôt, mais qu'il l'achète. Les réformes politiques formulées par les lois plus ou moins légèrement votées et décrétées sont faciles à opérer, mais les réformes économiques sont moins faciles à accomplir, car elles ont pour obstacle tous les abus qu'elles menacent. Le meilleur moyen de prévenir les réformes subversives ou prématurées, consiste donc toujours à opérer opportimément les réformes utiles et nécessaires. Le moyen de rendre celles-ci plus rapides et plus fécondes serait de stimuler l'émulation parmi tous les esprits réformateurs en établissant en principe que chaque auteur d'une amélioration administrative, financière ou fiscale reconnue telle profiterait d'ime partie des avantages concurrenmient avec le gouvernement. De la sorte bien des esprits ingénieux et d'imagination ardente changeraient de direction d'idées, quitteraient « l'ornière profonde des théories anarchiques et des critiques subversives pour se frayer la route neuve, large et sans fin des
réformes utiles et des améliorations praticables, et s'appliquer avec persévérance à Tétude approfondie de la science sociale et politique, administrative et financière, afin d'en appliquer les principes justes à la simplification de l'appareil gouvernemental et au perfectionnement de ses rouages ». Il ne suffit pas de signaler tous les matins dans un journal les vices de nos institutions et l'imperfection de nos lois. Il est souvent vrai que ceux qui gouvernent sont ignorants et incapables et nous le répétons volontiers, même quand cela n'est pas; mais personne ne songe à se montrer supérieur à eux, dont il est plutôt facile, en somme, de faire une critique sévère, car nous pensons trop à nous élever par des places et pas assez par des idées. Girardin est d'ailleurs l'exemple type qu'au point de vue action les idées ne font pas réussir, bien au contraire. Il n'était pas sans avoir remarqué aussi que l'ambition présentait quelque chose d'ordinaire, « sans proportions larges », vite satisfaite qu'elle était par des titres et des rubans, heureuse de s'agiter beaucoup, au demeurant faisant peu, ne réfléchissant pas et n'imaginant rien. « Aussi ne doit-on pas s'étonner que de nos jours tant d'hommes aient traversé tant de ministères sans y laisser de traces mémorables sur leur passage. »
Il se plaint que la France n'ait qu'une sorte de révolutionnaires; il en souhaiterait deux: «Ceux qui existent, et que je connais, appliquent toutes les ressources de leur imagination à trouver les moyens d'entraver, d'affaiblir, de déconsidérer, de renverser enfin le gouvernement établi; ceux qui manquent, et au nombre desquels j'aimerais à me compter, loin
de rechercher les places, même les plus élevées, n'en voudraient aucune; ce qu'ils voudraient, c'est consolider le gouvernement existant, le rendre le plus savant et le plus simple, le plus ferme et le plus doux, le plus juste et le plus fort qui soit, en lui faisant subir tous les retranchements et toutes les additions qui seraient la conséquence d'idées longtemps mûries. »
L'appareil gouvernemental de la monarchie orléaniste est imparfait, fonctionne péniblement, avec des rouages sans précision, encore que le système soit bon et demande surtout à être perfectionné. Il convient donc de rendre sa marche plus simple, plus régulière, plus parfaite. Les discussions sur les forces mêmes des gouvernements, ne devraient-elles pas être épuisées? Il s'agit, sans plus, et c'est l'essentiel et suffisamment important, de posséder ce qui convient le mieux, l'instrument le plus commode. Et il se trouve amené à comparer la monarchie constitutionnelle anglaise et la monarchie constitutionnelle française.
En Angleterre, la royauté a pour étui l'aristocratie. En France, c'est le principe monarchique et l'élément démocratique que la forme représentative a réunis ou voulu réunir. Dans chacun des deux pays oUe s'est servie des matériaux différents qu'elle a trouvés. « En Angleterre le respect qu'on a pour les traditions politiques est égal à l'empressement avec lequel sont accueillies les innovations industrielles. En France, c'est le contraire, on est timide en industrie et téméraire en politique, ce sont là des différences de caractère dont il importe de tenir compte lorsqu'on étudie les deux pays, afin de faire servir l'exemple de l'un à l'expérience de l'autre. »
Une nouvelle classification des attributions ministérielles serait le premier acte de la réforme administrative d'un homme capable de former un cabinet homogène « solidement assis sur un ensemble d'idées digne enfin de porter ce nom de système dont on a tant abusé, car, de nos jours, quels ministres ont montré, par le parfait accord de leurs actes et la supériorité de leurs vues, qu'ils eussent un système? Aucun.» Résister au désordre ne constitue pas un système. Intimider à outrance n'en constitue pas un davantage, bien au contraire, puisque c'est faire éclater toute son ignorance des causes du mal et des moyens de le guérir. « Pour voir à l'œuvre ce que c'est qu'un système, il faut que la France attende qu'elle ait produit un honmie vraiment supérieur, c'est-à-dire doué d'une imagination puissante, d'une volonté flexible, d'une activité infatigable, de la passion exclusive du juste et du vrai; qui puise sa force dans le religieux sentiment du devoir, afin de rester également insensible aux injures et aux adulations, qui soit indépendant enfin de toutes les petites considérations auxquelles, tous les jours, nos ministres font, sans s'en rendre compte, le sacrifice de l'avenir. » Un tel ministre saurait à la fois bien parler et se taire. Pendant que les uns et les autres s'useront à des niaiseries, il étudiera de près les questions vitales de la nation, entre autres — il serait trop long d'énumérer toutes celles que suscite le journaliste, dont quelques-unes ne nous intéressent plus, — « si la France est assez instruite pour fournir à sa consommation de 500,000 conseillers municipaux, de 88,000 maires, de 459 députés, et de 8 ministres», — si notre agriculture, notre in-
dustrie, notre commerce ne sont pas à la fois dun morcellement excessif et d'une centralisation exorbitante, — si nos douanes, qui ne sont qu'une grande balance politique et commerciale, maintiennent en juste équilibre, dans Tun de ses plateaux, l'intérêt de nos travailleurs, dans l'autre celui de nos consommateurs, dans l'un l'intérêt de la France, dans l'autre celui de ses alliés. Il conseille de rechercher un plan vaste, solide, praticable, « qui régisse le travail national et fonde la prévoyance sociale sur la mutualité afin d'éteindre la mendicité qu'une charité faible, insouciante, routinière, encourage et ne soulage point. » Cet homme verrait si nos alliances politiques ont pour garantie de leur sincérité et de leur durée, non la mobilité des sympathies populaires, mais ridentité des intérêts nationaux; si, d'autre part, par la profondeur de leurs racines, l'étendue de leurs rameaux, le commerce et le crédit européens ont établi une solidarité telle qu'elle lui permette, avec certitude, de faire sur la durée de la paix générale, un calcul de probabilités rigoureux. Il étudiera si les impôts ne sont pas exagérés, « s'ils ne devraient pas, comme les semences de la terre, s'alterner afin de féconder la consommation, s'ils sont tels enfin que la justice les ait exactement répartis, qu'ils ne portent point le peuple à la fraude, qu'ils ne le poussent point à la démoralisation». Il vérifiera, tout d'abord, s'il y a concordance entre nos institutions. N'y aurait-il pas lieu de re viser et de refondre dans un même esprit les cent millq lois qu'ont faites tour à tour la royauté absolue, l'Assemblée Constituante, la Convention, le Directoire, le Consulat, l'Empire, et le gouvernement
constitutionnel? Ramenées aux termes les plus simples, réduites à un petit nombre, faisant à la jurisprudence et à l'administration deux larges parts en laissant à la première la responsabilité des interprétations et à la seconde celle des règlements, elles seraient logiques et fécondes.
Tel qu il est arbitrairement partagé en huit départements, le pouvoir exécutif, par le fait du morcellement des attributions ministérielles, est condamné à l'impuissance et à l'immobilité. Or, un ministre doit multiplier les unités tout en les soumettant à une hiérarchie judicieuse, à un contrôle inflexible. S'occuper de gagner et amasser du temps est pour lui la sagesse: il n'en aura jamais assez. Il lui faut principalement faire le contraire de ce qui se pratique, c'est-à-dire attirer toutes les supériorités et repousser toutes les médiocrités, rejeter loin de lui les détails superflus et se réserver les grandes pensées. Il fera bien de simplifier le travail des bureaux où la division et l'unité manquent, où la confusion règne, où tout arrive, d'où rien ne s'expédie, où tout est accaparement plus que centralisation. La France a un vague instinct qui la tourmente de grandes et nobles choses.
Girardin, en 1839, voyait comme suit la classification nouvelle des attributions ministérielles.
Aux huit ministères, (Justice et Cultes, Affaires étrangères. Guerre, Marine et Colonies, Intérieur, Travaux publics. Agriculture et Commerce, Instruction publique. Finances), dont il estime la classifica-
tien purement arbitraire, il oppose une conception personnelle qui réduit à trois le nombre des ministres secrétaires d'Etat. Huit ministres, en effet, c'est trop ou trop peu. C'est trop pour constituer un cabinet homogène et stable, expression d'une grande pensée politique; c'est trop peu pour que la surveillance des ministres puisse s'étendre à tous les actes de leur responsabilité. Dans un gouvernement représentatif où l'on abuse de la discussion, tout doit tendre à la restreindre et à étendre l'action, alors que, dans un gouvernement absolu, le contraire doit avoir lieu. Quant à l'instabilité ministérielle, lorsqu'elle devient excessive, elle constitue une pente plus rapide encore que l'émeute populaire vers les révolutions et l'anarchie; à force d'user et de déconsidérer tous les hommes considérables qu'il possède, un pays finit par ne plus trouver pour ministres et pour fonctionnaires que ceux qui n'ont plus de réputation à ménager ou de considération à perdre. Trop de départements ministériels rendent inévitables les ministères de coalition et ceux-ci comportent ce désavantage de dépenser en frottements des forces considérables, d'user beaucoup d'hommes, de durer peu. « Il est temps d'y songer, avertit le journaliste philosophe, la production ministérielle ne suffit pas à la consommation parlementaire. Depuis 1830. les deux chambres législatives, terme moyen, ont renevrsé un cabinet par an et sur les bases de la majorité on ne trouverait plus aujourd'hui huit hommes éminents liés par un système commun et d'accord sur la part de chacun dans l'exécution. »
Le président du conseil ne peut agir. Il n'a aucune liberté vis-à-vis de ses collègues; gêné dans ses
mouvements, occupé surtout à éviter de blesser d'ombrageuses susceptibilités, il se trouve condamné à un fâcheux état d'inaction que le public, qui ne juge que les dehors, taxe d'impuissance. Il n'y a qu'au budget que les huit départements ministériels fassent faisceau. La présidence du conseil ayant toujours été ainsi plus nominale qu'effective, l'absence d'unité politique en a découlé, le peu de stabilité des cabinets, l'omnipotence des bureaux, l'impossibilité de réaliser aucune idée générale, aucun vaste plan, aucune large réforme. L'atelier où s'élabore l'action gouvernementale est de beaucoup inférieur à la dernière des fabriques sous le rapport de la division du travail.
Les trois ministres secrétaires d'Etat seraient :
h La Présidence du Conseil;
2^ Le département des Finances publiques ou des recettes ;
3** Le département des Services publics ou des dépenses.
La Présidence du Conseil comprendrait dans ses attributions la présidence du conseil d'Etat, des conseils supérieurs de l'Agriculture, de l'Industrie, du Commerce; plus six directions générales: les relations extérieures, — la police, — les télégraphes, — la statistique universelle, — les encouragements publics et les récompenses nationales, — la presse périodique, la librairie, et l'imprimerie royale.
Le Département des Finances publiques ou des recettes, comprendrait le recouvrement des revenus de l'Etat et l'administration des fonds du trésor public : plus douze directions générales : les contributions directes, — les forêts, — les contributions indirectes, — l'enregistrement, le timbre et les
domaines, — les douanes, — les tabacs, sels et poudres, — les postes, — les contraventions et amendes, — la dette inscrite, — le mouvement des fonds, — la comptabilité, — le contentieux des finances.
Le département des services publics, ou des dépenses, comprendrait quinze directions générales : les armées de terre, — la marine, — les gardes nationales, — les Cultes, — T Instruction publique, — la Justice, — TAdministràtion départementale et municipale, — les hospices, établissements de prévoyance et de charité, monts de piété, caisse d'épargne, — prisons, maisons de détention, de correction, de refuge, et bagne, — la santé et la salubrité publiques, les Travaux publics, ponts et chaussées, mines, — Tagriculture, — les manufactures et fabriques, — le commerce, — les monuments publics et beaux- arts.
Le personnel de chaque département serait dans les attributions des secrétaires généraux.
Girardin qui sentait, d'ailleurs, que la classification est absolue, rexplique ensuite afin de démontrer qu'elle n'est pas arbitraire. « Elle est aussi simple, dit-il, que le symbole de la Justice, une main tenant une balance» aussi rigoureuse que les Doit et Avoir d'une comptabilité commerciale ; « la volonté qui conçoit, la force financière qui en est l'instrument, l'emploi et la répartition de cette force, ainsi se décompose l'unité administrative. » On imagine assez la surprise des contemporains et que ceux qui vivaient, déjà, dans les partis de gauche et de révolution, l'idéologie passionnée, mais vagup, de 1848, n'aient rien compris et se soient sentis enclins à la méfiance.
Il multiplie les attributions de la Présidence du Conseil. « Contrôler, c'est tout diriger, surveiller, c'est tout prévoir. Dans l'ordre de mes idées, la présidence du Conseil et les deux départements des finances et des services publics sont tels qu'ils ne sauraient se commettre aucun écart, aucune négligence, aucun abus grave, à l'insu du chef de cabinet. Tout l'instruit, rien ne l'absorbe. » Il préside le Conseil d'Etat de manière à se préparer à la discussion parlementaire. Il préside également les conseils supérieurs de l'Agriculture, de l'Industrie et du Commerce, ce qui lui permet, par la connaissance des plaintes, de contrôler les directions générales et de perfectionner incessamment tous les services publics. « Dès lors, plus d'antagonisme entre la société et le pouvoir ; les intérêts de l'un deviennent les devoirs de l'autre. »
Le travail de la présidence du conseil s'élabore — nous les avons indiquées — dans six directions générales.
Les relations extérieures ont composé le ministère des Affaires étrangères. Pourtant, seul le président du Conseil embrasse et domine par sa position la généralité politique, seul il voit les deux faces de la question sociale. L'expression de la volonté de la France à l'étranger ne saurait avoir un autre organe que le ministre en qui elle se personnifie à l'intérieur.
La police générale extérieure et intérieure doit, par la même raison, se rattacher à la présidence du conseil.
L'attribution des télégraphes à chacun des ministères et leur centralisation à l'intérieur, révèle à
un même degré l'absence de l'esprit d'ordre et d'ensemble administratif. Le télégraphe est un attribut de la présidence du Conseil qui doit toujours être informée sans intermédiaires et sans retard (1).
Avoir plusieurs bureaux épars de statistique générale est le moyen de n'avoir pas de statistique. Il est préférable que tous les renseignements aboutissent à la direction centrale qui constituera une enquête permanente sur toutes les questions déjà posées ou qui pourraient surgir. L'enquête appartient au pouvoir administratif. Plus éclairée, l'autorité deviendra plus confiante, elle ne reculera plus devant sa propre responsabilité. « L'institution d'une direction générale de statistique universelle près du ministère dirigeant aura pour principal avantage de centraliser les documents et de les éclairer les uns par les autres. Un mérite accessoire sera l'économie de temps et d'argent. Les plaintes et les abus auront; leur grand livre ouvert; ils se contrôleront ainsi mutuellement, la lumière jaillira de leurs débats contradictoires. Les archives de chacun des départements ministériels cesseront d'être éparses : réunies avec les archives générales du royaume, soumises à un classement méthodique, elles pourront être facilement compulsées au moyen de répertoires analytiques. Les traditions auront enfin un asile; elles sont souvent plus utiles aux améliorations qu'on ne le croit. L'avenir est inséparable du passé. »
Afin d'éviter l'intrigue dans les basses régions administratives et de rendre du prestige aux dis-
(1) Il est nécessaire de se reporter au télégraphe de cette époque.
tinctions honorifiques, il vaut mieux réserver au chef de TEtat la prérogative de décerner les récompenses.
Au sujet de la presse, il faut réformer la politique de la presse libre et fonder la publicité dans la presse gouvernementale. La publicité doit être l'instrument de gouvernement le plus puissant, Tagent de civilisation le plus actif.
Enfin voici les prix qu'il indiquait pour le personnel de la présidence :
Présidence du Conseil, ministre, secrétaire d'Etat fr. 120,000
Sous-secrétaire d'Etat 60,000
Secrétaire général 30,000
Six directeurs généraux à 20,000 fr. . . 120,000
De nos jours il ne sera pas indifférent de rappeler que beaucoup estiment que le ministre de l'Intérieur est devenu inutile et même dangereux.
Au département des Finances publiques, Girardin conçoit surtout des améliorations.
Il ne suffirait pas que la présidence du Conseil fût invariablement jointe au département des finances pour introduire dans le travail des autres départements ministériels tout ce qui leur manque. Dans le système proposé, au contraire, il n*y a ni mensonge, — « en matière de gouvernement tout mensonge est un danger » dit-il — ni frottements inutiles. « II ne se peut rien imaginer de plus simple que deux roues d'engrenage et une force qui les met en mouvement... L'union est facile à établir entre trois ministres ayant des attributions parfaitement distinctes, elle ne saurait se maintenir entre huit ministres avec des attributions morcelées. » De plus l'avantage du
nouveau mode de répartition des attributions ministérielles est de mettre à même le président du Conseil de s'instruire de tout ce qu'il ne saurait pas « en concentrant dans ses mains le contrôle des choses par elles-mêmes, et en écartant de lui tous les détails qui auraient pour effet d'absorber un temps précieux réclamé par l'étude et la méditation ».
Contre le département des Services publics, Girardin prévoit ce que l'on peut dire. Il présente néanmoins son plan de réforme convaincu « que rien n'est impossible à la division du travail, soumise à l'unité de direction, à la hiérarchie du commandement et à la permanence du contrôle ». Il n'y a rien que de naturel à vouloir réduire à de grandes directions générales les départements de la justice, de la guerre, de la marine, de l'intérieur, des travaux publics, de l'agriculture, du commerce, et de l'instruction publique. « Concentrer dans une même main tous les services publics m'a paru le seul moyen de rompre toutes les traditions vicieuses, de mettre l'union à la place de la rivalité et de n'accorder à chacun des départements ministériels que la juste importance qu'il doit avoir pour ne pas enfreindre l'unité. Dans l'état actuel des choses, chaque ministre tend à s'exagérer l'importance de son département et méconnaît ainsi celle des autres ministères. C'est un mal qui ne paraît avoir d'autre remède que celui que je propose; ce mal aurait moins de gra^ vite si l'administration publique avait été organisée pour une période de paix, de liberté, d'industrie; il n'en est pas ainsi; de 1791 à 1815 elle a dû subordonner tout ou à peu près tout aux nécessités impé-
rieuses de la guerre. Aussi comparez la part prélevée depuis trente-neuf ans sur le budget des recettes de TEtat, les seuls départements de la guerre et de la marine, avec celle faite aux trois départements de la justice, de l'intérieur, et de l'instruction publique. Cela est douloureux à supporter. Depuis 1826 seulement, combien de millions a coûté l'entretien d'une force permanente exagérée, qui aurait pu être plus utilement appliquée à sillonner la France de canaux, de routes et de chemins, à répandre dans toutes les classes une instruction convenablement graduée, judicieusement appliquée à chacune d'elles, qui les pénétrât profondément du sentiment du devoir et les préparât prudemment à l'exercice des droits politiques qui, dans la réalité, sont de véritables fonctions sociales... Je crois que, depuis vingt ans, nous faisons à la possibilité de guerres peu probables des sacrifices trop considérables, et que nous en faisons trop peu pour prévenir ou détourner des révolutions perpétuellement imminentes et désastreuses dans leurs conséquences, alors même qu'elles s'accomplissent sans se souiller d'une seule tache de sang. Je crois que nous sommes dans une fausse voie, que nous accordons aux armées trop d'importance et trop peu à l'instruction publique et à la presse périodique. Ces deux puissants leviers quii, jusqu'à ce jour, par suite de l'ignorance des moyens de s'en servir, ont été plutôt des obstacles que des instruments de gouvernement, attendent encore l'homme d'Etat qui saura comprendre tout le parti politique, toute la force motrice qu'il est possible d'en tirer. » Si l'on avait répandu l'instruction davantage, la France serait mûre pour la liberté commer-
ciale et pour la liberté politique. « Nous n'aurions plus besoin d'abriter notre industrie derrière des prix exorbitants, nous pourrions élargir le cercle électoral. Tout contribuable âgé de vingt-cinq ans, pour exercer le droit d'électeur, n'aurait plus qu'à justifier du diplôme d'aptitude électorale, à lui conféré à sa sortie de l'école primaire. Chaque année le nombre d'électeurs s'accroîtrait ainsi dans une progression sensible, sans perturbation et sans danger. Le principe de l'égalité civile et politique serajit alors plus amplement et rationnellement satisfait; je dis rationnellement car ma raison n'a jamais pu considérer comme un suffrage sérieusement exprimé le bulletin d'électeurs et de jurés ne sachant pas écrire un mot, lire un mot...» Malheureusement les révolutions rencontrent moins de résistance que les réformes, sans doute parce qu'il suffit d'un jour pour accomplir les unes et que des années sont nécessaires pour opérer les autres, sans doute, aussi, parce que, d'autre part, on sépare des intérêts inséparables, ceux du pouvoir et ceux de la société. Or aucune doctrine n'est plus pernicieuse, ne favorise plus ouvertement l'insurrection, n'est plus ennemie de l'autorité, plus subversive de l'ordre. « Un ministre qui ne voit en sa personne que le chef de ses bureaux, qui, conséquemment, fait cause commune avec eux et se croit obligé d'accepter la solidarité de leurs actes, est le premier de ses commis... Un ministre doit aspirer à personnifier des intérêts, non des abus. » Parce que le pouvoir prend généralement parti pour ses fonctionnaires contre le public, l'antagonisme s'accentue entre le pouvoir et la société. Or la démocratie doit passer avant la bureaucratie.
« Le jour où il sera de notoriété que nos ministres ont admis en règle générale que tout contribuable qui se plaint d*un agent salarié a la présomption pK)ur lui, d'abord énormément d'abus se réformeraient d'eux-mêmes, ensuite les plaintes seraient très rares et très réservées, car on n'est pas la cause de la destitution injuste d'un employé, sans encourir ime grave responsabilité morale et sans s'exposer à toutes les sévérités de l'opinion publique, plus ennemie encore de la dénonciation que de l'arbitraire. » Nécessité de réformer l'armée et son ministre. « Réduire aux proportions d'une direction générale un aussi vaste département que celui de la guerre, c'est opérer plus qu'une réforme administrative, c'est accomplir presque une révolution sociale, et c'est tout uniment se montrer conséquent avec le système de la paix, c'est vouloir qu'il porte enfin ses fruits... Pourquoi la paix aurait-elle des exigences moins impérieuses que la guerre?... Comme la guerre, la paix est un art qui a ses lois et ses règles, qui veut des études profondes et des connaissances variées; comme la guerre, la paix a ses nécessités, ses périls, ses conquêtes; comme la guerre, la paix a son génie et sa gloire. » Ses nécessités sont de donner du travail aux bras désœuvrés, un aliment aux imaginations ardentes. Ses périls, l'excès d'une production déréglée, l'insuffisance d'une consommation restreinte par des transports coûteux, l'encombrement de certaines professions, l'abus de la concurrence, la nécessité de satisfaire à des besoins chaque jour plus divers et plus étendus, la fermentation des esprits dans le repos. Ses conquêtes, les tributs qu'elle prélève sur les autres nations grâce
aux décx)uvertes, aux perfectionnemcTits, au progrès qu'elle a fait faire à rintelligence et au génie de rhomme. Son génie et sa gloire, répandre l'instruction et le bien-être, diminuer la misère du peuple et adoucir ses fatigues, dissiper ses préjugés et réprimer ses mauvais penchants, ennoblir ses sentiments, le rendre meilleur et plus heureux. Et le journaliste tient un langage que nous avons réentendu depuis, plus violent, qui a fait scandale, sous une forme plus ardente, mais qui ne choquait pas alors, en 1839 : « Voilà un quart de siècle écoulé que la paix règne en Europe, qu'a-t-elle produit en France, qu*a-t-elle entrepris de grand, qu'a-t-elle achevé de solide? Où sont nos œuvres? où sont nos trophées? Ah! si Ton eût fait pour la glorifier autant de sacrifices et d'efforts que pour la conquérir, que de grands problèmes sociaux seraient maintenant résolus ou sur le point de l'être! Mais on a suivi trop servilement cette maxime d'un autre temps : « Si vous voulez la paix, préparez-vous à la guerre... » On s'est beaucoup occupé du passé, peu de l'avenir; on n'a pas assez réfléchi que nous vivons dans un temps où des rapports entièrement nouveaux se sont établis de nations à nations, et de gouvernements à peuples... Que tout soit bien constitué pour le maintien de la paix et tout sera bien préparé pour l'éventualité de la guerre. Moins elle entrera dans nos prévisions, et moins elle aura de probabilité en sa faveur; moins on fera d'apprêts contre elle et plus on aura de forces pour la repousser lorsqu'elle éclatera. » Les monarchies n'ont plus qu un moyen de retarder leur chute, c'est de gouverner au meilleur marché possible. Tout contribuable.
maintenant, veut recevoir, au moins l'équivalent de ce qu'il paie, et il est bien évident que l'impôt dont on abuse est le plus puissant des leviers révolutionnaires. Or y en a-t-il un plus lourd que celui que prélève l'entretien de notre armée? A ce titre, donc, il n'en est aucun qui mérite à un plus haut degré l'attention des hommes pour qui la politique est autre chose que l'art de s'emparer des affaires par l'intrigue. Lorsque les guerres tendent à devenir plus improbables et plus difficiles, ne saurait-on concevoir rien de mieux que ce qui se fait? Ne saurait-on s'y préparer autrement qu'en appelant chaque année quatre- vingt mille hommes à venir se placer sous les drapeaux, où ils restent trop peu de temps pour se former suffisamment à l'état militaire, mais assez pour y perdre l'habitude du travail? S est-on jamais préoccupé de rechercher s'il n'existerait pas un autre système d'instruction imilitaire, plus simple, plus expéditif, plus économique, qui n'exigeât pas qu'on détournât de l'exercice de leur profession deux ou trois millions d'hommes pour avoir un effectif de trois cent mille soldats, ne sachant guère que tout ce que tout garde national est obligé d'apprendre ? Pense-t-on qu'il soit impossible que tout autre mode de recrutement qui ne violât pas la liberté individuelle et qui n'eût pas les effets désastreux que j'ai décrits ailleurs? Les armées permanentes ont-elles donc existé en tout pays et en tous temps au point qu'il paraisse chimérique de s'entretenir du moyen d'en alléger le lourd fardeau et étrange d'en révoquer la nécessité absolue? J'ai médité sur ce sujet et je pense qu'une grande partie des trois cents millions que nous coûte annuel-
lement Tentretien de notre armée ne sert qu'à appauvrir la France, qu'à l'affaiblir et qu'à l'exposer au danger qu'on veut prévenir, car désormais l'esprit des révolutions allumera autant de guerres que l'esprit de conquête. » Et Girardin désirerait voir à la tête du département de la guerre quelqu'un d'autre qu'un maréchal ou qu'un militaire, qui ne pensera qu'à l'éventualité de la guerre, qui ne regardera jamais que comme secondaire ce qui est devenu principal : le crédit public et le commerce. Il faudrait donc séparer l'administration de la guerre du commandement de l'armée. Un grand guerrier peut, fort bien, n'être ni un habile administrateur, ni un bon orateur et cependant exercer une grande autorité militaire. Le mettre à sa place équivaut donc à lui rendre service. On ne verrait plus ainsi la tribune parlementaire être plus meurtrière que le champ de bataille aux réputations militaires.
Ramener à son unité la force matérielle ne suffirait pas, il faudrait y ramener aussi la force morale, qui se trouve partout et nulle part. Les Cultes, l'Instruction publique, la Justice, l'Administration départementale et municipale, les Hospices et établissements de prévoyance, les Prisons et maisons de détention, ce qui concerne la santé et la salubrité publique, tout cela se lie, doit se prêter un concours mutuel. Il manque à tous ces rouages simplement préparés un principe commun qui les mette en mouvement. « La prévoyance sociale ne peut naître que de leur assemblage et elle est à créer. »
Le personnel du département des services publics comprendrait :
Ministre, secrétaire d'Etat . . . . fr. 80,000
Un sous secrétaire d'Etat 40,000
Un secrétaire général chargé du personnel 20,000
Quinze directeurs généraux à 20,000 fr. 300,000
En résumé rorganisation préconisée concentrerait le pouvoir en divisant le travail entre :
Trois ministres secrétaires d'Etat;
Trois sous- secrétaires d'Etat;
Trois secrétaires généraux ;
Trente-trois directeurs généraux.
Les directeurs généraux, se recrutant, comme de juste, parmi les hommes les plus qualifiés, remédieraient à la routine des bureaux. Les bureaux des diverses administrations ministérielles contiennent, en effet, souvent, des citoyens d'un rare mérite, mais condamnés à l'inertie; les meilleurs finissent par se résigner après avoir lutté un certain temps. Le remède consiste à affranchir la bureaucratie des traditions surannées, à la sortir de l'obscurité où elle étouffe, de l'émanciper en multipliant justement, les directions générales. L'homme exclusif qui veut tout concevoir et tout exécuter par lui-même n'a qu'une force limitée, tandis que l'homme judicieux qui sait se rattacher tous les gens capables et s'approprier toutes les idées, possède une force infinie. « Ce que peut l'activité individuelle n'est pas considérable, ce que peut la méthode est immense. Les idées et les affaires suivent les deux directions opposées; on dirait d'ennemis implacables; aussi l'absolu estil l'écueil des idées, et la routine celui des affaires; je ne crois pas cependant qu'une réconciliation soit
impossible, elle est essentiellement désirable... » Il n'admet pas qu'un simple discours, souvent spécieux, puisse suffire pour faire arriver au ministère un député, souvent peu qualifié pour cela. « La tribune parlementaire est ainsi devenue une sorte de cascade ministérielle, mais un tel état de choses est infiniment grave et ne saurait avoir une longue durée; il a vite brisé tous les grands ressorts du pouvoir et réduit en poussière le principe d'autorité. » — Le Conseil d'Etat devrait être une pépinière d'administrateurs; il est cependant une mauvaise école pour former de grands ministres car tout ne s'y apprend que par un côté étroit et glacial. Ce n'est pas ainsi que l'on peut comprendre la vie et les affaires. Les difficultés en affaires sont de deux natures, celles qui viennent de la résistance des choses, et celles qui viennent de l'insuffisance ou de la mauvaise foi des hommes. « L'étude de cellesci, dont le Conseil d'Etat est surtout appelé à connaître, est généralement plus nuisible que profitable. On n'est pas capable d'entreprendre et d'exécuter de grandes choses lorsqu'on n'a pas une grande idée d'humanité; il est donc dangereux de voir les hommes de trop près, de les examiner tous les jours à la loupe; les illusions sont une force qu'il faut ménager; ce sont les ailes du génie, les lui arracher, c'est lui arrêter la puissance de s'élever. Il n'en est pas ainsi des difficultés qui proviennent de la résistance des choses; celles-là fortifient l'homme qui lutte contre elles, elles le corrigent de la présomption, lui donnent la mesure de sa supériorité, mesure qu'il faut qu'il ait, car elle est à l'esprit ce que la justesse est au coup d'œil. C'est donc surtout
avec les difficultés de rorganlsation et de Tadministration des clioses qu*il faut mettre aux prisesi les hommes doués de facultés puissantes, de convictions profondes. »
Pour obvier aux défauts des spécialistes, il serait bon de contracter l'habitude de ne jamais présenter aux chambres législatives aucun projet de loi, de n'arrêter définitivement aucune mesure importante, sans avoir préalablement réuni en conseil supérieur d'administration publique tous ceux des directeurs généraux des trois départements ministériels qui pourraient avoir à émettre sur la matière une idée ou même une objection. Les ministres présidant ces réunions, seraient promptement initiés aux questions à Tordre du jour de manière à posséder les meilleurs éléments de raison et de vérité. Ils deviendraient ainsi presque inattaquables; les journaux ne seraient plus si forts puisque les ministres ne seraient plus si faibles.
Girardin n'estime pas prudent de subordonner la direction des affaires à la direction des débats parlementaires. C*est, selon lui, sacrifier l'importance du fond à Téclat de la forme, les intérêts de tous à la renommée de quelques-uns. Il voudrait voir rhomme d'Etat passer avant l'orateur, celui qui est convaincu avant celui qui persuade. « De grands orateurs ont été de médiocres ministres, de grands rois, de grands guerriers, de grands ministres n'eussent peut-être pas même été de médiocres orateurs, car le génie n'a pas pour attribut essentiel la parole,
mais la pensée ». Or, dans les assemblées délibérantes, si un homme de grand mérite ne parle pas, il est à craindre que sa valeur, quelque élevée qu'elle soit, ne puisse être reconnue ni classée. « Qui dit avocat dit un homme qui n'a jamais eu le temps d'étudier les questions ardues dont se compose la science politique, qui a passé sa vie à faire en sorte de ne pas rester à court devant les juges et qui s'est généralement rétréci l'esprit dans les habitudes de la procédure et des textes. A quoi peut être utilement employé un avocat? Evidemment à ce qu'il sait, à ce qu'il a passé toute sa vie à apprendre et à pratiquer, c'est-à-dire à parler. Voulez-vous que le pouvoir devienne moins difficile à garder, faites qu'il soit mieux exercé et moins facile à prendre, élevez-le d'un degré, faites du titre de sous- secrétaire d'Etat le noviciat du ministère. » — Il faut donc former des sous- secrétaires d'Etat parmi lesquels on puisse recruter des ministres. Le ministre, qui a la responsabilité des affaires, doit s'en réserver l'examen et l'expédition et, à part les grandes circonstances, se décharger sur son sous- secrétaire d'Etat de la discussion devant les chambres. Et, en effet, « que voulez-vous que fasse un ministre quand la moitié de sa journée a été consacrée à donner des signatures et des audiences, l'autre à assister à des débats? Quelle question voulez-vous qu'il approfondisse? Quel problème voulez-vous qu'il résolve? De quelque puissante organisation intellectuelle que vous le supposiez doué, quelles facultés de penser voulez-vous que le soir il lui reste? Et s'il est arrivé aux affaires avant de les avoir apprises, en quel moment de la journée
voulez-vous qu'il les étudie? Nous nous étonnons souvent de ce que nos ministres fassent si peu de besogne; ce dont je m'étonne, moi, c'est qu'ils en fassent encore tant. Nous leur demandons l'impossible. » Au lieu de commencer par former les hommes, oîi commence par les user.
Il conviendrait de choisir les sous-secrétaires d'Etat parmi les avocats qui se sont distingués à la tribune, de manière à en faire les orateurs du gouvernement, destinés à soutenir pendant la session le principal fardeau des discussions politiques. « Si un soussecrétaire d'Etat venait à éprouver un échec à la tribune, cet échec ne renverserait pas, au moins du premier coup, le cabinet, parce que le ministre en personne pourrait venir renouveler l'épreuve, tandis que dans l'état présent des choses, les ministres forment tous à la fois l'avant-garde de l'eirmée politique, et qu'une fois le front repoussé, tout est en déroute. Alors le travail administratif, mieux partagé, serait mieux fait; alors le ministre n'étant plus dans la nécessité de préparer chaque matin des discours, pourrait se livrer à l'examen des questions plus élevées, à la lecture de livres nouveaux dont l'importance lui aurait été signalée, à la conversation des hommes instruits et expérimentés... » Et Girardin a cette réflexion: «Qui sait! Peut-être M. Thiers ne fût-il jamais devenu ce qu'il est s'il n'avait pas commencé par être sous- secrétaire d'Etat? S'il avait débuté par être ministre, peut-être eût-il commis quelque énorme faute dont il ne se fût jamais relevé. Il est si dangereux d'arriver au ministère sans préparation, sans transition... Le système qui improvise des ministres n'épargne que les hommes
médiocres, indolents, paresseux, irrésolus, qui ne font rien; il est mortel aux hommes ardents, actifs, énergiques, qui se hâtent de faire! » Selon Girardin, si on suit son système, on ne se jettera plus dans Tinconnu, les ministères auront de la valeur et de la durée. « On a dit que Tart de gouverner était Fart de choisir les hommes; c'est aussi Tart de les ménager. » Surtout dans les démocraties, — qui font tout le contraire.
L'administration publique ne tamise pas suffisamment Tardeur et Timpatience d'arriver parce que les positions de second ou de troisième ordre ne sont pas suffisamment rétribuées. Le moyen de modérer cette ardeur générale, c'est de faire que la répartition des traitements soit plus équitable. « J'ai appliqué ce principe, dit Girardin, au traitement des sous- secrétaires d'Etat, j'ai pensé qu'ils seraient d'autant moins pressés de devenir ministres qu'ils seraient plus retenus par la crainte de compromettre une grande position pour en avoir une plus précaire, sans être de beaucoup meilleure. Au ministre la gloire des grandes pensées conçues, mûries dans le cabinet : au sous- secrétaire d'Etat de les faire triompher à la tribune. Je pense qu'au moyen de ce juste partage d'attributions, de cette équitable proportion dans les traitements, la rivalité ne serait pas à craindre, et que le sous- secrétaire d'Etat serait d'autant moins pressé de parvenir au ministère qu'il serait certain d'y arriver, et d'autant plus sûr d'y rester longtemps qu'il serait longuement préparé à 1 acquisition d'une plus grande expérience et d'une plus grande autorité. » Aujourd'hui les questions n'ont pour ainsi dire pas d'importance en elles-mêmes;
leur valeur, toute relative, dépend d'une circonstance, d'une prévention, souvent d'un seul mot. En réalité, il n'y a pas de questions, il ny a que des débats; aussi les lois importantes sont-elles votées sans discussion, et les lois sans importance renversent-elles des cabinets. L'ignorance est le principal aliment de la controverse; cest parce que personne n étudie que tout le monde discute. Rarement, les ministres en savent plus que ceux qui les contredisent... Ils procèdent ainsi par adoption, non par conception. Or, quiconque a, dans sa vie, approfondi une question sait qu'on n'arrive à la certitude qu'après avoir passé au crible bien des erreurs, à la fermeté de résolution qu'après avoir triomphé de secrètes tergiversations. Toute conviction qui n'est pas le résultat d'un travail opiniâtre n'a ni profondeur, ni garantie... Pourquoi tous les ministres passent-ils sans laisser de traces? C'est que la chose qui les occupe le plus n'est pas de se former des convictions, mais de recruter des votes, afin de conserver une majorité qui, ne pouvant jamais avoir en eux une confiance entière, a besoin d'être incessamment ralliée. « Forcés de parler sans cesse à propos de tout, les ministres n'ont le temps de rien étudier à fond. Or, si ce ne sont pas eux qui jettent dans la discussion des idées neuves et des faits nouveaux, qui en apportera? Les Chambres sont ce que les ministres les font. Quand elles sont irrésolues, cest la preuve qu'ils sont incapables. Jamais les majorités compactes, il faut le dire à leur honneur, n'ont fait faute ni aux convictions profondes, ni aux caractères énergiques. » Le gouvernement représentatif dans un pays ! t>\x il n'existe pas d'aristocratie ne peut subsister ■
et s'affermir qu'en recrutant sans relâche les hommes les plus capables qu'il oppose à ses adversaires pour les vaincre. « Un gouvernement qui ne s'écarte pas de la vérité, de la bonne foi, dispose de tant de ressources que n'a pas l'opposition qui l'attaque qu'il faut qu'il soit bien faible pour n'être pas le plus fort. »
Dans le système de Girardin, les sous- secrétaires d'Etat dirigent donc le débat politique. Si l'issue est incertaine, les ministres ont, du moins, le temps de réunir toutes leurs forces. « En résumé, la stratégie parlementaire d'un cabinet habile et fort se réduira à ces deux principes fort simples : premièrement opposer à l'orateur superficiel qui effleure toutes les questions l'homme spécial qui les a approfondies..., deuxièmement, n'exposer la personne des ministres qu'à la dernière extrémité; se ménager toujours l'avantage d'une seconde épreuve, car il faut n'avoir jamais fait partie d'une assemblée délibérante pour ne pas savoir que rarement un vote décisif serait le lendemain le même que la veille. »
Le pouvoir finit par s'avilir à passer par une multitude de mains souvent impropres à le recevoir. « La France, écrit Girardin, depuis 1830, est déjà à son dix-huitième ministère; cinquante-six ministres, en moins de dix ans, ont été appelés à siéger dans les conseils du roi; plusieurs d'entre eux se sont retirés sans fortune, sans fonctions, sans existence assurée... » Il remarque comme la chute des ministres qui ont eu, eux, une idée directrice est pénible, à moins d'une grande faculté de résignation ou d'une rare élévation de caractère. C'est ce qui fait que les ministres n'ont pas de plus dangereux, de plus
implacables ennemis que leurs prédécesseurs.
Sur le point de terminer, il fait remarquer que son projet d'organisation ne comporte aucune trace de lesprit de méfiance dont sont empreintes nos institutions et nos lois, Tesprit étroit qui ne songe qu'à multiplier les contrôles, au lieu de définir les responsabilités, qui complique au lieu de simplifier et qui, au lieu d'imprimer l'unité et le mouvement, aboutit au morcellement et à l'immobilité. Et désireux de se résumer à lui-même sa recherche : « Etant données nos formes représentatives et nos habitudes monarchiques, mais principalement notre tendance caractéristique à tout détruire en abusant de tout, faire que ce qui doit être mobile, puisse changer fréquemment sans ébranler ni renverser ce qui doit être fixe, ou ce qui, du moins, ne doit varier que rarement; ce qu'enfin j'ai voulu, ce que je voudrais, c'est que l'armée, la marine, la ma- [ gistrature, Tenseignement public fussent moins sou- s vent exposés à ressentir le contre-coup de nosij vicissitudes parlementaires et de nos crises minis- ] térielles, c'est que, par exemple, l'administration et j le matériel de la guerre fussent distincts du commandement et du personnel de l'armée car on peut! être médiocre administrateur, mauvais discoureur deJ budget, mauvais défenseur, même, d'un bon projeti de loi, tout en étant doué des facultés qui font qu'on! exerce sur le moral d'une armée un ascendant quel s'efforcerait vainement d'acquérir le plus habile organisateur. Le gouvernement des hommes et la conduite des choses veulent des qualités différentes dont il ne faut jamais supposer que le même homme soit doué, car cette réunion est précisément une exception. Dans
une bonne organisation, il ne faut demander qu'une aptitude à chacun, mais quelle soit complète. » Et il ajoute : « Ce qui vient d être dit sera également vrai pour la marine et pour la magistratiure, ce sera surtout vrai pour renseignement public... Donnezen la direction à Leibnitz, il changera la face de la société; il y mettra Tordre moral et matériel qui y manque; il y fera régner Tharmonie par la hiérarchie; il fera disparaître Tencombrement en même temps qu'il comblera les lacunes; il organisera sans peine le travail; il perfectionnera le principe de l'élection encore si imparfait; il trouvera un mode de constitution de pouvoir et de représentation du peuple qui fera cesser le déplorable antagonisme qui s'est établi entre les gouvernements et les gouvernés. Mais, si vous avez choisi Leibnitz hier, ne le renversez pas demain, laissez-lui le temps de préparer et d'accomplir son œuvre. Nommezle grand maître de l'Université, mais ne le faites pas ministre de l'Instruction publique. »
Le pouvoir politique ne s'est pas organisé, en effet, d'une manière suffisante et si on le met en face de rorganisation de l'industrie française, (écrit en 1840). la disproportion frappe au plus haut degré. « Lorsque je vois les étonnants progrès que, depuis 1814, l'industrie française a faits, les précieuses découvertes dont elle s'est enrichie, les merveilleux problèmes qu'elle a résolus, lorsque je sors d'une filature ou d'une fabrique de sucre indigène et qu'ensuite j'interroge le budget des dépenses et des recettes de l'Etat, l'Almanach royal, l'assiette de nos impôts, les grands services publics, je passe de l'admiration la plus vive au sentiment le plus pénible;
tant d'activité, tant d'intelligence, tant d'économie d'un côté, et de l'autre si peu! L'art de gouverner les hommes et d'administrer les choses aurait-il donc atteint le degré de perfection où il n'y a plus d'alternative que celle de rétograder ou de rester stationnaire ? Son immobilité profonde depuis un quart de siècle pourrait le faire supposer, mais c'est une illusion qui se dissipe dès qu'on regarde fonctionner de près la bureaucratie. Depuis 1814 l'administration publique n'a pas fait un pas, n'a pas simplifié un rouage; elle opère en 1840 comme r industrie du sucre de betteraves opérait en 1812, c'est-à-dire lentement, dispendieusement, imparfaitement. Il y a là le sujet de graves réflexions, car, enfin, lorsque toutes les extrémités sont dans la dépendance du centre, lorsqu'il s'agit de ne pas entraver l'activité d'un peuple composé de trentetrois millions d'habitants, de ne pas nuire à la prospérité d'un pays aussi vaste et aussi fécond que la France, la célérité dans l'expédition des affaires a une importance incalculable. » L'argent que la centralisation française coûte ne lui serait pas reproché si elle ne gaspillait pas tant de temps. Son tort n'est pourtant que d'être excessive, que de se montrer à tout propos insuffisante; elle ne possède pas une force d'impulsion proportionnée à l'étendue de sa vaste circonférence; elle ressemble à une magnifique usine qui serait mise en mouvement par un moteur trop faible. — 'Le nombre des ministères réduits à trois, on pourrait les réunir dans un vaste palais administratif où tout serait combiné pour que les ministres pussent, sans se déplacer,! conférer entre eux, à tout instant du jour, pour
qu'il n'y eut aucune perte de temps, pour que le travail se fît avec la plus grande célérité, la plus grande économie, la plus grande simplicité de moyens. Cet atelier, en réalité, n'aurait pas besoin d'être immense. Et Girardin nous apprend qu'un grand architecte de ses amis en a dressé même le plan d'après ses idées. Il termine ainsi : « Comment se fait- il que des hommes d'origines politiques diverses, arrivant au ministère par les directions les plus opposées et avec les systèmes les plus différents, se brisent tous les uns à la suite des autres contrei le même écueil, commettent tous les mêmes fautes sans que l'exemple des premiers serve à l'expérience des derniers, encourent tous les mêmes reproches d'infidélité à leurs opinions, de versatilités et de corruption? Faut-il en accuser la faiblesse et la vertu des hommes, ou bien la force et le vice des choses? C'est l'examen approfondi de cette question qui m'a conduit à la proposition d'une classification nouvelle des attributions ministérielles. Le mode actuel d'organisation s'oppose à ce que rien de grand et de durable puisse être entrepris et, tant qu'il subsistera, on changera Vainement de ministres, on ne changera pas d* errements; l'impulsion sera toujours vaincue par la résistance; ce quon avait blâmé dans ses devanciers, on le fera ; ce quon avait soutenu, on le démentira; ce quon avait promis, on ne le tiendra pas. On s'imagine que pour mieux faire ou même autrement que les ministres que l'on aspire à remplacer, il suffit d'avoir des intentions droites et des convictions sincères, on le croit de très bonne foi, mais c'est une illusion qui se dissipe presque aussitôt qu'on est au pouvoir. A peine est-on installé
quon est débordé par les affaires, emporté par la rapidité de leur courant: alors la tête s'égare, la mémoire se perd; on oublie les idées quon a conçues, les engagements qu'on a contractés; on ne voit plus devant soi quune majorité toujours prête à Vous échapper; on ne pense plus quaux moyens de la retenir; on y sacrifie tout; on fait aux exigences individuelles les mêmes concessions que celles qu'on a le plus blâmées; enfin on recourt par impuissance à la corruption qu'on a flétrie, car c'est une erreur de croire que la corruption ministérielle soit un système politique, c'est moins que cela, c'est un pis aller, et si tous les cabinets la subissent, c'est qu'ils y sont contraints par la nature des choses. // faut donc, ou changer radicalement les choses, ou persister fatalement dans une voix funeste; il ny a d'alternative qu entre une réforme nécessaire ou une révolution inévitable, car un gouvernement représentatif est bien près de sa fin lorsqu'il a épuisé toutes les combinaisons ministérielles sans parvenir à trouver les lois de son existence, »
Le lecteur ne pense-t-il pas avec nous que l'heure était venue de se promener, attentif, parmi ces réflexions, malgré qu'elles datent de soixante-dix années et peut-être, aussi, à cause de cela?
Gouverner
Machiavel, qui fut moins sceptique qu'on ne le pense et le contraire d'un malhonnête homme, ce pourquoi, sans doute, l'histoire l'a représenté comme tel, ou encore parce que les êtres humains n'aiment guère ceux qui les connaissent, — car, bien que contraire au scepticisme, il était trop consciencieux et trop épris d'action pour se mentir, — résume ainsi la succession des gouvernements dans ses admirables discours sur Tite-Live où Montesquieu trouva le germe de ses considérations sur la grandeur et la décadence des Romains (1).
Le hasard lui paraissait avoir seul produit la variété des gouvernements. Après une vie dispersée, comme celle des animaux, les hommes, se groupant, distinguèrent le plus robuste, le plus courageux et en firent un chef. Il en résulta la connaissance de ce qui était utile et honnête, en opposition avec ce qui était pernicieux et coupable. Puis, afin d'éviter les maux qui, en même temps que les biens, commençaient de naître de la vie en commun, des lois furent rédigées. Alors, au lieu du plus courageux,
(1) Nous aimerions renvoyer le lecteur, justement soucieux des détails et du texte même, à une édition moderne de Machiavel, mais il n'en existe pas de complète depuis la traduction Périès, de 1823.
l'élu fut le plus sage, le plus juste et le « prince * ainsi désigné s'implanta. Ses héritiers demeurèrent. Dégénérant assez vite, ils excitèrent la haine. Pour se défendre, ils devinrent des tyrans. Ils tombèrent, ayant suscité en face d'eux la coalition de tous les hommes dont la générosité, la grandeur d'âme, la naissance et la richesse ne pouvaient supporter leur vie criminelle. La multitude obéit à ses nouveaux maîtres qui, «haïssant jusqu'au nom de chef unique», organisèrent un gouvernement où ils conformaient leur conduite aux lois. Mais le même phénomèno réapparut : « lorsque le pouvoir passa dans les mains de leurs fils, comme ces derniers ignoraient les caprices de la fortune et que le malheur ne les avait pas éprouvés, ils ne voulurent point se contenter de l'égalité civile; se livrant à l'avarice et à l'ambition, arrachant les femmes à leurs maris, ils changèrent le gouvernement qui, jusque là, avait été aristocratique, en une oligarchie qui ne respecta plus aucun des droits des citoyens ». Donc, à nouveau, la foule écouta celui qui jura de la venger. Pourtant, la mémoire du prince vivant encore, le pouvoir d'un seul ne fut pas admis et l'Etat populaire s'organisa de manière que ni le petit nombre des grands, ni le prince n'obtiennent d'autorité. Et comme tout gouvernement, à son origine, inspire quelque respect, l'Etat populaire se maintint. Lorsque la génération qui l'établit fut éteinte, ou peu de temps après, on ne craignit plus ni les citoyens, ni les hommes publics, et tout le monde vécut dans le mépris des lois et de la morale. « Contraint alors par la nécessité, ou éclairé par les conseils d'un homme sage, ou bien fatigué de la licence, on en revint
à rempire d'un seul pour retomber à nouveau, de chute en chute, de la même manière et par les mêmes causes, dans les horreurs de l'anarchie. Tel est le cercle dans lequel roulent les états...» Toutes les formes de gouvernement offrent ainsi des inconvénients à peu près égaux, soit parce qu'elles n'ont pas d'éléments de durée, soit par le principe de corruption qu'elles renferment. On a donc évité par la suite d'employer uniquement un de ces modes de gouvernement et on en a composé un qui participât de tous, « parce que le prince, les grands et le peuple gouvernant ensemble l'Etat pouvaient plus facilement se surveiller entre eux ».
Il y a de cette sagesse, mais éclairée par une foi nouvelle, dans la République. Au lieu du prince, le président élu comme le meilleur et le plus sage, au lieu des grands, les meilleurs, les plus sages aussi; — et s'il ne vous apparaît pas qu'il en soit de la sorte, prenez vous-en à vous-même, citoyen armé dlu bulletin de vote et qui ne savez pas — ou ne voulez pas — vous en servir.
A mon avis — et je ne saurais avoir la curieuse prétention à l'infaillibilité — en dehors de la question économique et de celle, fort d'actualité, de la révision constitutionnelle, ceux qui nous gouvernent
— et je fais la part de leurs difficultés, dont j'ignore naturellement le détail, — ne paraissent pas savoir leur métier. On dirait qu'ils se sont usés à parvenir,
— ils y ont usé, effectivement, leur jeunesse, — et qu une fois parvenus ils se sont transformés, ou.
du moins oubliés, sauf à retrouver leur vigueur, le cas éché£Lnt, pour barrer la route aux jeunes en les décourageant de leur mieux du moment qu'ils ne suivaient pas avec une sénilité précoce le chemin qu'ils avaient décrété le seul bon. Oh, l'implacable ironie — non sans un regret poivré d'envie, — ■ qui accueille la bonne volonté un peu novice! Je sais qu'elle arrête seulement les faibles, mais combien, parmi ceux-ci, qui auraient pu rendre des services, qui seraient peut-être même devenus des forts, et dont la science, dont le dévouement ont été perdus pour la saine cause, pour la République ! Les autres régimes ont été plus habiles — et moins vulgaires. D'anciens présidents du Conseil ont eu aussi plus de sagesse généreuse. L'Action Française, plus inquiétante qu'on ne pense, est venue de cette incompréhension. Cette mentalité radicale nouvelle est d'autant plus déplorable qu'il eût été facile d'agir autrement, en démontrant aux moins perspicaces vers quelles erreurs incontestables ils s'égaraient. Le progrès (la facilité qute l'on apporte à le nier est devenue eilemême ridicule) n'est récusé, sur plusieurs terrains, que par des gens de parti-pris. Relisons le Prince, le Courtisan, de Balthazar Gracian, YApolo^ie des Coups d'Etat de Naudé; ces livres, malgré certaines observations pénétrantes qui survivent, ne répondent plus, du tait même qu'ils expriment certaines nécessités de leur temps, à celles du nôtre; la philosophie sombre qui s'en dégage nous effleure, mais ne nous pénètre pas et malgré les retours toujours possibles, nous reconnaissons qu'elle est morte.
Qui écrira « le Président » du régime moderne ! A
défaut d'une œuvre qui me dépasse, je me permettrai du moins quelques avis sur un président du Conseil inconnu, tel que je Tai plus d'une fois rêvé. Il sera jugé trop empreint d'idéalisme, mais nos gouvernements s'en révélant tout à fait dépourvus, et ma parole demeurant certaine à l'avance qu'elle ne persuadera pas, personne ne saurait me la reprocher ou encore — bien que cela nous arrive avec une régularité qui n'est même plus déconcertante — m'accuser de « faire le jeu de la réaction ». Enfin, à une heure où des question de personne prennent de plus en plus le pas sur le reste, au Parlement comme dans le pays, on ne pourra que me savoir gré d'une incantation chimérique.
« Excellence, Il ne suffit plus d'être habile, encore que cela soit indispensable; il faut connaître à fond non seulement les hommes, mais l'histoire de leurs vicissitudes et surtout l'histoire de notre pays. De la sorte on s'explique ce qui reste un mystère pour beaucoup et on pardonne toujours à tous, même à travers les sanctions quelquefois nécessaires. Celles-ci, vis-àvis de ceux qui souffrent de la société contemporaine et sont tombés plus, peut-être, à cause d'elle que par leur seule faute, doivent être requises avec indulgence, afin d'améliorer, et non de punir. Machiavel, sous le patronage duquel j'ai placé cet article afin de lui valoir plus de poids contre votre scepticisme, a écrit quelque part qu'on n'avait pas le droit de mettre un homme en prison si ce n'était pour lui permettre de s'amender. Je parlais plus haut d'habileté; elle ne vient pas seulement de l'intelligence; il en est une autre, — l'expérience, la repousse d'abord.
après plusieurs essais, mais la reprend ensuite et s'en sert, — qui vient du cœur. On ne saurait, au surplus, trop faire crédit à un peuple doux, plus conservateur qu'il ne le prétend, et dont le gouvernement qui le représente a proclamé — jadis
— la vertu révolutionnaire avec d'autant plus de nécessité qu'il lui devait son existence.
Il est trop facile, au moins pour Thomme politique amoureux du grand art, de gouverner ceux qui se soumettent; il est meilleur et plus tentant de gouverner avec ceux qui préparent l'avenir, les aidant sans le paraître, à la manière du fils de Louis-Philippe, si malencontreusement tombé à Neuilly, et qui paraissait de l'opposition. Ne croyez-vous même pas. Excellence, que cela soit indispensable, principalement pour un gouvernement républicain? Les malheurs de notre pays — guerre civile ou défaites devant l'étranger — ont toujours eu comme raison première nos malentendus. Certes, nous sommes des révolutionnaires — mais comme nos ancêtres, et si le socialisme est né sur les barricades, la République, que je sache, n'a pas non plus d'autre origine. Au cas où il vous deviendrait difficile de vous en souvenir, faites mettre sur votre bureau la petite statue célèbre, de David d'Angers, je crois, où la République tient d'une main un fusil et de l'autre une couronne de chêne.
Vous savez bien — car vous êtes fort renseigné
— que l'extrême-gauche n'a jamais demandé l'impossible, et vous êtes trop honnête, d'autre part, pouf écouter longtemps les conseils intéressés de ceux qui vous certifient le contraire. Qu'ils illusionnent la simplicité monotone de l'honorable M. Cagniard
soit, mais vous êtes plus avisé. Vous n'ignorez pas davantage que pour obtenir du crédit dans le cœur des masses, afin justement d*y discréditer les démagogues sans conscience, — car il en est qui le sont devenus par devoir en même temps que par la faute de vos prédécesseurs, singulièrement frappés d'incompréhension, — il vous faut donner des gages. Souvenez-vous de Waldeck-Rousseau, exécré des niais, et d'un défilé rouge dont les bons citoyens ont gardé la vision dans le meilleur coin de leur mémoire. Allons, un bon mouvement! Nous comprendrons que vous voyez comme la vie de la classe ouvrière demeure misérable. Elle tient tellement compte des efforts, — en dépit d'exaltés, — ne serait-ce que des bonnes intentions! — Mieux que quiconque. Excellence, vous détestez la bourgeoisie de nos jours, qui n'en est même plus une et avec laquelle vous avez maintes fois constaté qu'il n'y avait plus rien à faire. Vous lui reprochez aussi d'avoir gâché plus d'une belle matière. Regardez ses rejetons, « fils de famille », comme ils sont pressés d'arriver, vaniteux, mesquins et sournois, sans caractère, voués au culte de l'apparence. Suivez-les, ils croient tout savoir, alors qu'ils n'ont rien vérifié. Mais leurs familles les encensent, leur disent qu'ils seront de grands hommes — et ils le croient car ils estiment que tout leur est dû. — Allez donc au peuple, carrément, ne serait-ce que pour reconstituer une bourgeoisie nouvelle, vigoureuse et véritable. Il vous répondra. Et son affection console de tout. Elle vous consolera même des autres affections auxquelles vous avez eu la faiblesse de croire, — bien à tort, n'est-ce pas?
Vous avez la partie belle, quoiqu'on prétende — on prétend toujours — et on dit tant de mal de vous que vous devenez intéressant; il n'y a que les imbéciles pour n'avoir pas d'ennemis. Malgré vos prédécesseurs — qu'on a bien aidé, d'ailleurs, n'estil pas vrai, à commettre de déplorables fautes, — vous pouvez réconcilier un peuple qiii ne demande que ça, surtout quand il critique — car sa critique naît d'un sentiment froissé — avec l'idée gouvernementale. Pour y réussir il vaudrait mieux ne pas errer de droite et de gauche, sans conviction, selon les besoins du moment. Une ligne de conduite est nécessaire. Les problèmes qui se posent ne doivent plus être éludés. Nul ne peut contenter tout le monde; mais il ne faut pas non plus tromper tout le monde au bénéfice du néant — à moins que ce ne soit à celui de votre durée. Cette ficelle a fait son temps. Ce serait vouloir coudre une fine toile avec de la corde à puits. De même évitez de proposer de belles réformes afin que le Sénat les enterre. Vous aurez beau protester, serait-ce avec la dernière énergie, formule éteinte. — Nous ne marcherons plus, Excellence ; nous avons les pieds nickelés.
Un peu d'audace. Améliorez avec prudence, mettez au point la réforme électorale, ou arrangez-vous pour faire rendre le maximum au scrutin actuel et, pour cela, aidez par des lois équitables, réfléchies, l'immense foule des travailleurs, armée véritable dui suffrage universel. Entendez bien, M. Mascuraud et ses amis ne sauraient suffire à cette tâche, car si je fais preuve d'un idéalisme exagéré, vous me concéderez au moins qu'ils en sont insuffisamment pourvus.
Ils ne vous aiment pas pour vous, mais contre ceux qui voudraient se faire décorer à leur place; ils n'aiment pas la République pour elle, mais pour en profiter; ils n'aiment pas la France pour la servir, mais pour s'en servir et ceux qui se sont égarés dans leurs rangs déplorent les premiers un tel état d'esprit. Ils sont nécessaires, je le sais bien, mais je les voudrais, tout de même, un peu différents. Alors, nous les aimerons ensemble. S'ils vous répondent qu'ils sont tout le commerce, toute l'industrie et toute la République, au nom du commerce, de rindustrie et de la République, et même des immortels principes, vous avez le devoir de leur répliquer — pour mieux réunir le commerce, l'industrie et la République — qu'ils exagèrent! « Il n'y a que le pays légal » disaient les orléanistes en 1847. Le pays soit disant illégal voulut aussi sa place au soleil, comme tout le monde, et sut se la conquérir.
Vous déplorez les exagérations, les violences, le manque de confiance de la classe ouvrière? Elle aussi en souffre, parbleu, et plus que vous, puisque c'est elle qui en pâtit davantage. Demandez-vous aussi, vraiment, si c'est elle qui exagère le sabotage, et répondez en toute franchise. Vous avez constaté qu'on a un peu trop joué de cette guitare et que le sabotage est partout, notamment dans vos ministères, et pour ne citer qu'un cas récent, dans la falsification du lait, dont le prolétariat n'est tout de même pas responsable. Quant à l'action directe, comme le sabotage elle n'est pas d'aujourd'hui. Allez vous promener à la Colonne de Juillet; vous méditerez non seulement sur les Trois Glorieuses ou sur 1848, mais
sur la prise de la Bastille. Je vous accorde que la classe ouvrière n*est pas parfaite, loin de là. Qui le sait mieux que le militant, et même les syndicalistes révolutionnaires qui ne demeureraient pas si réfractaires au Parlement qu'ils le disent, s'ils pouvaient avoir la pensée d'y faire de la bonne besogne. D'ailleurs vous haussez les épaules quand les députés du centre et les radicaux oublieux vous excitent contre le prolétariat. Vous avez de la lecture. Le mot de Mirabeau — tant de fois rappelé — est venu jusqu'à nous. Or, plus encore qu'à cette époque glorieuse, ce peuple, pour être formidable, n'a qu'à rester immobile.
Ah! Excellence, quel coup de théâtre, quel revirement dans l'opinion si, bien clairement, avec toute sa cervelle et tout son cœur, un ministre exposait du haut de la tribune la situation vraie, disant la vérité aux uns comme aux autres, allant jusqu'à faire toucher du doigt, même aux plus prévenus, les difficultés de l'heure! Cette sincérité, j'en suis sûr, saurait conquérir la nation. Elle ne ferait pas appel, en vain, à toutes les bonnes volontés. «Enfin! » s'écrierait-on. — Ce serait un cantique de reconnaissance et d'allégresse, — car le pays piaffe, au fond de son inquiétude, — un soulagement extraordinaire. Et comme tous les parvenus, tous les profiteurs, tous les médiocres, tous les êtres rétrécis, plombés par l'ironie, la bassesse et l'amour exclusif d'un intérêt mal entendu, deviendraient taciturnes!
Gouverner, c'est ressentir, en effet, les multiples désirs du pays, les comparer, les filtrer, en dégageant le vrai du faux, l'or du plomb, et les accueillir. C'est se grandir en communiant avec eux; c'est
y répondre. C'est faire sienne Tâme innombrable et se donner à elle de mamière à ce que la Nation soit sûre qu'il existe au centre des lois quelque chose de puissant, de vrai, de fort et de doux, sur quoi l'on puisse compter. Oui, c'est se donner, et si cela devient nécessaire, faire même le sacrifice entier de sa personne, à la nécessité publique, et cela de tout son être, de tout son instinct, par plaisir plus encore que par devoir, comme avec le besoin de s'excuser d'être si haut...
Et si vous ne ressentez pas tout cela. Excellence, eh bien c'est que vous n'êtes pas à votre place, c'est que vous ne la méritez pas. — Aussi allez vous-en !
Mais j'oublie que vous n'êtes pas encore venu... A moins que vous n'ayez rêvé de tout cela et que vous ayez trouvé tout le monde coalisé contre vous pour vous empêcher de le faire. »
Examen de conscience politique
Il y a en tout une ligne droite idéale, faite, en partie, de logique, qui ne saurait être faussée impunément. Par suite de fautes réciproques, elle a été brisée au moment des élections dernières et, depuis, le. malaise s*est accentué. La politique républicaine hésite; au bord des problèmes si graves que le monde moderne lui impose, elle risque de se dimmuer, à la longue, même, de se perdre si elle commet la moindre faute. Il est temps de prendre garde, tout en n'exagérant pas l'inquiétude, la république et la démocratie, de par leur essence, répondant trop à la réalité, enregistrant trop celle-ci pour que l'action nécessaire ne suive pas, en quelque sorte obligatoirement, les indications fournies.
L'équivoque nous environne; réquivoque obscurcit l'horizon, nous lasse et nous surexcite à la fois, déplace le champ de nos activités, brise les limites dans lesquelles elles s'exerçaient, brouille la carte politique. Il est vrai que des remaniements sont nécessaires à certaines époques, et nous sommes vraisemblablement à une de celles-là. Restent les procédés et l'orientation. Ceux qui ont servi efficacement la politique française ont toujours été le plus possible, — tant que les circonstances le leur permettaient, — avec prudence, celle-ci fût-elle très audacieuse, employée au bénéfice de réformes révo-
lutionnalres; la prudence était même une garantie de ces réformes. Aujourd'hui, après une suite de tactiques diverses, déconcertantes, nous distinguons une sorte de violence voilée qui désorganise la marche en avant au lieu de Tappuyer, la fait hésiter sur les moyens, en tout cas, qui, jusqu'à présent, y avaient aidé et, dans l'incertitude qu'elle suscite, atteinte elle-même par celle-ci, ne sait où aller, ni se définir. fl
Notre histoire a déjà connu ces incertitudes. Le ' vers célèbre du poète revient, tel qu'il fut frappé à l'heure où l'Eglise, toute à la savante obstination dissimulée qui est la base de sa politique, sapait le régime orléaniste, — avec l'aide inconsciemment bénévole de ses soutiens :
De quel nom te nommer, heure trouble où nous sommes? (1)
On n'oublie pas davantage la tactique employée par elle, en 1849, afin de faire rejeter du Parlement, sous prétexte de rectitude parlementaire, la Montagne, afin de mieux abattre ensuite le même Parlement, réduit à une médiocrité nombreuse, honorable peut-être, certainement servile. Il se profile un peu de ces deux époques, sur un plan réduiii^ dans les heures difficiles que nous sommes en train de subir. Mêmes angoisses, encore que d'un ordre plus économique, surtout mêmes appétits vers le souci exclusif de l'argent, et, à travers la décomposition générale, même progrès, d'abord souterrain, demain clair, formel, de l'Eglise, apparue seule capable de faciliter la transaction et de tout énerver
(1) Victor Hugo, Chants du Crépuscule.
encore davantage afin de tout endormir. Mêmes dangers aussi aux frontières. Nous sommes ainsi, à la fois, à la fin du règne de Louis-Philippe et de Napoléon III, et en 1849. Et si le plan est réduit comme nous l'indiquions tout à l'heure, il est aussi bien plus avancé par suite de la décajdence bourgeoise, plus accentuée, également, et de la mollesse indifférente, presque tout à fait apathique, du prolétariat. La complication est d'autant plus forte que, par un phénomène singulier, une partie de la bourgeoisie semble devoir se ressaisir, dans quelquesuns de ses éléments, encore que d'une manière incomplète et inintelligente, et que le prolétariat réalise bien moins ses promesses, malgré certains progrès, en ne répondant guère à la donnée d'avenir édifiée sur lui. Il est utile, surtout à cette heure, d'avoir le triste courage de le reconnaître.
Tout cela, jusqu'à présent, malgré la crise boulangiste, malgré la crise nationaliste, à la faveur de l'affaire Dreyfus, principalement grâce à quelques hommes dévoués dont l'avenir reconnaîtra, sans doute, le souci contant d'indulgence et de dévouement, n'était pas apparu. La lutte économique n'avait pas atteint non plus l'acuité qu'elle précise coup sur coup. La république, par l'union de la bourgeoisie, en qui survivait la foi des hommes de 89 et de 1830, avec le prolétariat renseigné, éduqué, promettait de réaliser enfin la Cité prochaine dans l'ordre, dans la légalité; sous l'effort coordonné de ses ouvriers les plus sincères, elle apparaissait l'instrument de libération, d'organisation et de justice qui constitue sa raison d'être. L'Eglise, qui ne s'y est jamais trompée, a toujours fait donner, — car elle pré-
fère ne pas agir elle-même, quand elle le peut, — contre les ministères où cette doctrine s'accusait le mieux. Cette doctrine est, en effet, celle de la Révolution, celle de la première année de 1830, celle, en partie, du début de 1848, celle qui, entre toutes, demeure la plus susceptible de faire un pays grand; elle est celle du progrès, mot dont, — je le répète, — on a abusé, qu'on a même rendu ridicule, et qui demeure, néanmoins, l'expression d'une vérité pour ceux qui ont dépassé les sophismes faciles. On ne répétera jamais assez que l'avenir appartient aux seules nations qui rejetteront l'Eglise, de par le fait même, d'ailleurs, de leur évolution économique et morale, dépasseront le stade, maintenant périmé, du protestantisme et laisseront vivre libre, débarrassé de toute formule, le sentiment religieux épuré, le sentiment moral, créé par les rapports humains, le sentiment de la réalité à rendre humaine.
La crise actuelle découle donc, surtout, de cette décadence de la bourgeoisie, dans laquelle, jusqu'à présent, sauf les exceptions précédemment signalées, elle se plaît, et de la préparation insuffisante du prolétariat. Le peuple, qui comptait sur une aide fraternelle, malgré tout, fût-elle au besoin sévère, constamment atteint par des brutalités venues, soit de Tignorance, soit de Tégoïsme le plus monstrueux, s*est révolté avec justice; mais, en face d'un pays mal éduqué politiquement, d'une petite et d'une moyenne bourgeoisie refusant de comprendre que leur intérêt se plaçait à gauche, la lutte prolétarienne a pris l'aspect d'un épouvantail; savamment cuisinée comme en 1848, et déformée, elle a favorisé l'union de toutes les bourgeoisies contre le prolétariat, c'est-
à-dire la désunion du bloc républicain et même de la République. — Au moins, cette féodalité financière, — le mot peut faire sourire, il est exact, — est-elle capable de conduire? La petite et la moyenne bourgeoisie ,par une capitulation comme la leur, par leur inintelligence ratatinée et leur vie mesquine dans lesquelles elles savent se satisfaire sans même d'effort, — et là est le signe, peut-être momentané, d'ailleurs, de leur dégénérescence, — leur manque d'audace en affaires, aussi, ont légitimé Tétau qui les saisit, pour les domestiquer à droite, pour les métamorphoser à gauche. Si elles ne se reprennent pas — ainsi qu'il apparaît quelquefois vraisemblable — le prolétariat et la féodalité capitaliste, face à face, arriveront-ils à s'entendre?
C'est cela qui forme le fonds principal de la question actuelle, à nos yeux du moins. C'est cela qui fait évoquer par la plupart, adversaires ou partisans, la perspective, d'ailleurs folle et superflue, d'un coup d'Etat. Deux autres raisons y mènent aussi : la révolution, mollement préparée, par suite de la mollesse des masses, certaine de son insuccès; la bourgeoisie inconsciente de son rôle. Elle est la grande, la principale coupable, qui porterait parallèlement à l'Eglise, à laquelle elle s'est inféodée, la responsabilité d'une nouvelle diminution de la France.
L'entente de l'aristocratie capitaliste et du prolétariat pourrait peut-être remédier à la situation, et il est assez curieux de constater que le vingtième
siècle favorise à son début la renaissance des idées Saint-Simoniennes. Faut-il croire que si le dixneuvième siècle ne les a pas comprises, ou, du moins, ne les a pas réalisées et ne Ta pas pu, malgré la bonne volonté de quelques-uns, le vingtième le saura? Il ne le paraît guère. Rarement, jamais peut-être, le capitalisme ne s'est révélé à la fois aussi féroce et inintelligent. Il lutte de plus en plus contre la classe ouvrière, dont son devoir et son intérêt seraient d'ailleurs, de susciter, là où elle ne le fait pas elle-même, Torganlsatlon. Cette conception est surtout particulière à la France, où elle devrait le moins exister. En Allemagne, sans doute par besoin politique, elle apparaît différente; le grand industriel, renseigné, au courant de son temps et des hommes de son temps, préfère l'ouvrier syndiqué de la Social- Démocratie; il le remarque le meilleur ouvrier, en général, et il reconnaît qu'il a plus à compter avec une classe ouvrière formée, quoique adversaire, que sur une classe ouvrière veule, abandonnée au destin. Au surplus, la classe ouvrière allemande diffère de la nôtre, à son avantage, sur plusieurs points : tout en conservant pour l'heure utile son idéal révolutionnaire, afin même de ne pas le retarder, elle s'entraîne à une vie matérielle et intellectuelle meilleure, plus affinée, par une suite ininterrompue de conquêtes. Elle possède, en toutes choses, le sentiment de la discipline, de la réalité. Elle sait que les manifestations du révolutionnarisme verbal sont de pauvres jongleries niaises, à la portée de tous, profitables aux pêcheurs en eau trouble et suscitatrices de catastrophes. Elle a compris et n'oublie jamais que son premier devoir est de s'organiser.
Sans se refuser tout à fait à de telles évidences, la classe ouvrière française en néglige renseignement parce qu'elle le juge rigoureux et, en dépit de ses effrots sur certains points, et de la ténacité de ses militants,, elle s'abandonne. Prouvant son incapacité à la gestion des affaires, elle laisse nécessairement faire celles-ci par la classe capitaliste qui les achève dans son intérêt. Une révolution économique ne peut être comparée à une révolution politique; elle ne saurait suivre la même tactique, au moins en période préparatoire; il faut, pour qu'elle soit possible, qu'elle existe déjà dans les faits. Mais une révolution surtout politique, encore qu'économique, sinon par sa structure, du moms dans une partie des faits, comme celle de 1789, n'a pu réussir — et il est devenu banal de la répéter, — que pour avoir amené au pouvoir une classe prête à tout gérer, savante, entraînée, disciplinée, qui pénétrait de plus en plus l'Etat de sa force, de son savoir, qui prouvait progressivement l'un et l'autre contre la diminution de force et de savoir de Taristocratie possédante. A la décharge de plusieurs chefs, observons qu'ils ont été amenés à exagérer par suite de la résignation de la classe ouvrière, parce que celle-ci ne profitait pas du réformisme, ne réalisait rien; ils étaient incités à craindre ainsi qu'elle ne s'adaptât définitivement au régime capitaliste et, ne sachant que trop, d'autre part, la décomposition bourgeoise, que rien ne semblait renouveler, qu'aucune couche nouvelle ne semblait régénérer, par désespoir, par colère, par dégoût, ils concluaient dangereusement, à tort selon moi, à la
révolution, unique sauvegarde, seule donnée d'avenir, suprême possibilité réelle de rénovation.
Si demain lelite capitaliste et Télite ouvrière, c'est-à-dire ceux qui, dans les deux camps, aident à traduire et à mener les foules, puisque, malheureusement pour le monde, elles ne paraissent pas vouloir utiliser leurs capacités ni les armes diverses que la République met entre leurs mains, devant les difficultés dont ils s'approchent, unis autour d'elles, malgré eux, par les faits, les uns et les autres au» pied du mur, arrivaient à s'entendre, un mouvement, peut-être sans exemple, surgirait, nouveau, imprévu; mais il le faudrait orienté par un savoir et une moralité supérieurs, larges, renseignés, qui ne paraissent guère leur apanage. Lorsque certains syndicalistes, par suite d'une existence douloureuse, possèdent une moralité nouvelle, ils l'abîment par étroitesse et ignorance, ils la rendent odieuse, quelquefois, par parti-pris, à moins que ce ne soit, encore, par réclame; d'autre part, ils n'ont pas eu le temps d'acquérir le savoir nécessaire, encore qu'ils aient une connaissance des hommes souvent admirable. Du côté capitaliste, la moralité fait défaut, ou est artificielle, la plupart du temps parce qu'elle subordonne tout à l'argent; quant au savoir, il n'est guère que financier; pour le reste, l'ignorance, en général, se révèle extraordinaire; tout y est factice, superficiel, ou brusquement interrompu. Le rôle de la petite et de la moyenne bourgeoisie consistait à servir de trait d'union entre les deux, à aider aux transactions nécessaires. Ce deviendrait, désormais, la tâche d'une élite restreinte, s'imposant à tous les partis, et il apparaît que les éléments en seraient recherchés
difficilement. Lorsqu'ils se laissent découvrir, ils semblent tellement divisés, opposés, cantonnés dans des points de vue spéciaux, tellement rares aussi, que Ton se met sans espoir en quête du terrain qui pourrait les réunir.
Cette union est cependant devenue indispensable. Elle presse. Nous n'avons que le temps, si nous ne voulons pas aboutir à des solutions violentes, d'où il sortirait des malheurs pour tous, surtout pour la classe ouvrière qui, en dépit du nombre, n'est pas la plus forte et serait décimée.
A travers toute l'angoisse présente, il est permis de penser que l'entente se nouera parce que la nécessité et l'intérêt sont les déesses suprêmes qui équilibrent tout, un jour ou l'autre. Elle s'établira dans le cadre républicain, le jour où quelques hommes de bonne volonté, étroitement unis, assez grands et assez éduqués pour s'abstraire des questions de personnes et, mal comprises, périmées, de parti, tout à leur rôle d'ingénieurs économiques et politiques, se jureront à eux-mêmes de tenter plus que l'essentiel pour mener à bien la tâche indispensable. Mais cette besogne ne sera réelle, féconde, n'existera que si elle s'accomplit à gauche, au bénéfice de tous les éléments d'avenir du pays, dans un esprit ardemment idéaliste et réaliste à la fois, pour la conquête progressive de la libération économique, sur la donnée socialiste la plus audacieuse et la plus réaliste, fatalement subordonnée aux frontières que la réalité permettra.
Cest sur la conscience de cette réalité, de cette nécessité qu'il semble exact de compter le plus; tôt ou tard, malgré les partis-pris, à travers eux, cette réalité et cette nécessité s'imposeront. Demain, le péril grandissant, le pays comprendra tout ce que les dissensions injurieuses lui font perdre et que, par delà les mots, souvent préférés aux faits, il existe des besognes urgentes auxquelles il faut qu'il se consacre. S'il ne se rendait pas compte, dans toutes les classes, dans la majorité de ses individus, de la réalité devzmt laquelle il se trouve placé, il n'arrêterait plus une décadence dont l'action la plus énergique ne serait peut-être pas susceptible de le sortir. La domination catholique, déjà si profondément corruptrice, deviendrait totale, et la nation ne serait plus rien. L'ensemble des citoyens ne se désintéresse que trop de toutes les questions que le monde (moderne soulève, notamment de la recherche de cette morale nouvelle que l'âme moderne exige, car le monde ne peut rester tel qu'il est sans revenir en arrière. Quoi qu'on fasse, quoi qu'on entreprenne, il n'y a plus qu'une route, celle de l'avenir.
Hors de là, pas de salut. Tout ce qui comporte ruse rétograde et piétinement est d'avance néfaste ou discrédité. Afin de réussir, il faut préparer les hommes, par une éducation renouvelée, au sentiment que tous se trouvent, du fait de leur naissance et de l'acceptation de la société, dans la nécessité de coopérer à la reconstruction progressive de la société, dans leur propre mtérêt personnel et collectif à la fois, pour leur permettre de mieux vivre, — de vivre.
Il n'est pas interdit d'espérer en France une
mentalité nouvelle, plus pratique et plus idéaliste à la fois, — ainsi que nous disions tout à l'heure, — partant plus audacieuse. En dépit de divers symptômes, plutôt passagers, il est même assez visible qu'elle se prépare un peu partout, dans tous les partis, de manière différente et trop absolue, mais avec une angoisse à peu près égale. On s'inquiètej de la diminution française sur le terrain économique, industriel et commercial, comme sur le terrain de la natalité, comme sur le terrain intellectuel, encore que de ce côté, malgré quelques apparences et nos illusions trop optimistes, nous nous maintenions, à peu près, en première ligne. Partout on sent que tout est à refaire et à reconstruire, et que le temps presse. Le jour où la constatation de Texigence quotidienne commandera davantage, peut-être y aurat-il une trêve à des divisions dangereuses ,nuisibles, exagérées. Celles-ci demeureront afin que la lutte reste féconde; elles s'atténueront sur les points où elles finissent par nuire à cette lutte même et par atteindre gravement l'intérêt général qui, parce qu'il se maintient au-dessus, clef de voûte inévitable, la permet.
Les hommes de demain, — l'homme, si, malheureusement, la faiblesse générale rend la dictature presque inévitable, — feront comprendre et prouveront que, dans une république, l'opposition doit aussi, à sa manière, collaborer au pouvoir; elle ne devient l'opposition irréductible que du jour où le pouvoir ne répond plus à la nécessité nationale et internationale. Plus le pouvoir sera devenu l'expression perpétuellement vivante et changeamte de cette nécessité, plus il y répondra, plus il sera toute la nation, dans
toutes ses forces multiples, moins Topposition s'écartera de lui. A la fin même, superflue, au moinjâ sur le terrain hostile où, par le passé, elle était excellente, elle se trouvera englobée aans le gouvernement. Elle en fait déjà, quelque peu, partie. Elle y pénétrerait davantage, à son bénéfice, si la mentalité, par suite d'une culture morale supérieure, savait se maintenir équivalente, sans se différencier trop, des deux côtés. Le pouvoir, à s'isoler, a toujours négligé des indications précieuses et, peu à peu, s'est suicidé. La nation, sous une forme brutale et nouvelle, se substituait à lui par mesure de salut, parce qu'il manquait à son mandat.
Un des plus grands malheurs de la France est de n'avoir pas su avancer régulièrement. En général, les réformes ont été accordées ou trop tôt, ou trop tard, soit à une heure où elles ne pouvaient porter leurs fruits, soit lorsque l'évolution et de nouvelles nécessités les rendaient inutiles, ou suspectes, à ceux qui, plus tôt, s'en seraient contentés. Dans ces réformes mêmes, dans la manière dont elles étaient réparties, la mesure faisait défaut. Entre autres exemples, le suffrage universel conquis brutalement, total, à la place du cens, en 1848, par une révolution, alors qu'il aurait dû être acccordé peu à peu, réglé sur le degré de culture de la nation, par le pouvoir, mieux à même de se renseigner que quiconque. L'obstination de Guizot, l'incompréhension bourgeoise, l'isolement exagéré du roi avaient rendu la revendication nécessaire, la révolution possible; le peuple.
par son manque de préparation et la distance qui séparait ses droits légitimes de la réalisation qu'il était alors à même de se valoir par Tusage de ceux-ci, condamnait d'avance la Révolution. Cette disproportion constante, vérifiée à tant de reprises, répartie sur plusieurs terrains, constitue vraisemblablement la cause la plus importante de nos malheurs et de notre malaise persistant. Elle est dans les faits, entre les êtres qui ne s'efforcent pas d'y remédier; et, lorsque quelques-uns s'y décident, la disproportion trop considérable entre eux et ceux qui s'y refusent mine la démocratie.
Cette disproportion se complique par le jeu des partis. Les luttes qui en résultent, par suite d'une éducation politique incomplète et d'une confusion qu'il serait temps de voir cesser, empêchent le pays de se rendre compte, de s'étudier, de bien constater ce qui lui manque pour se mettre d'accord avec et sur toutes les nécessités qui sont les siennes et celles du monde, car un pays, à travers le mouvement et l'agitation qui sont inhérents à tout corps social bien vivant, étend l'un et l'autre au-delà des bornes normales et de la santé, jusqu'à risquer de se détruire, tant qu'il n'a pas enfanté, ou ne respecte pas, la forme constitutionnelle qui lui convient, susceptible de profiter de tous les courants tout en les empêchant de dévaster leurs bords. Et les pays qui ne parviennent jamais à se mettre d'accord disparaissent au bénéfice de leurs voisins qui se les partagent.
Bien rarement, un parti sait s'en tenir à la note exacte. Pour plaire, par besoin de frapper, afin de porter loin, soit à droite, soit à gauche, il est
amené à dépasser sa pensée, à la déformer en tout cas, même quand il la modère, et le plus navrant est que souvent il en profite. La lutte électorale aidant, comme il est connu que si les causes d'une défaites sont recherchées, celles d'une victoire ne piquent jamais longtemps la curiosité de personne, on finit par se permettre tout. Ce jeu barbare, brutal, qui s'équilibre — plus ou moins — sur le dos du pays et des électeurs, par leur faute, finit, à la longue, par désorganiser les cadres et les résultats du suffrage universel, retire à ces cadres leur valeur, enlève à ces résultats toute signification et, en compliquant à l'infini, écarte, lasse, annihile l'initiative de chacun. Au bout d'un certain temps, le pays se tourne vers n'importe qui, n'importe quoi, qui lui apporte et lui garantit la pai!x, ou même se contente de la promettre.
L'ignorance de plusieurs chefs de parti, leur faculté d'illusion, leur naïveté, en dépit de leurs nombreux calculs et de leur savoir, leur intransigeance progressivement accentuée, quelquefois malgré eux, par leurs troupes mêmes, qui finissent par les faire vivre dans une atmosphère factice, dans une apparence de réalité, dont la réalité véritable ne peut, même pas progressivement, être pénétrée, le souci quelquefois excessif de leur personnalité, plus fort que celui des idées justes, sont un sujet de tristesse pour le misanthrope, de regret ou d'inquiétude pour l'ingénieur politique. Les partis avancés qui devraife;nt, de par leur rôle et leur situation, étudier sans relâche tous les aspects divers et successifs de la vie, de manière à la pénétrer partout, à chercher comment s'en rendre maîtres, sont souvent, dans leurs consti-
tutions et dans leurs hommes, routiniers, en quelque sorte académiques. Ils créent des poncifs, des formules, des éminences, et Tensemble de toutes ces influences contrarie, en réalité, l'action, au lieu de la précipiter. Une méfiance éclairée, attentive, et patiemment filtrée à Tégard des éléments jeunes serait salutaiire. mais trop étendue, trop mamtenue, obstinément hostile, malgré les avertissements répétés de cette jeunesse, elle se tourne contre ceux qui l'emploient, arrête bientôt tout élan; de plus, en rebutant la jeunesse, elle la décime ou l'envoie ailleurs, souvent à l'adversaire, parce que la jeunesse, qui souhaite toujours conclure vite, en veut plus particulièrement à ceux qui la méconnasisent, ou semblent n'en pas tenir suffisamment compte. Rien autant qu'elle ne permettrait cependant mieux de se maintenir d ^attaque, car il y a quelque chose de spécialement ridicule pour un parti révolutionnaire à devenir une sorte de mythe, prisonnier d'un passé récent, mais d'un passé quand même, qu'il n'a pas révolutionné, qu'il a peu réformé. Dans les groupes d'avant-garde, plus qu'ailleurs, il est démoralisant que le parti-pris de quelques-uns domine tout, serait-ce la nécessité politique. Rien ne peut mieux susciter l'ironie populaire. L'écueil des partis avancés vient ainsi, presque toujours, sans que les plus tenaces y puissent rien, de leur ignorance, de leur exagération et de la prédominance qu'y exercent autour des principaux chefs, des personnalités souvent très sincères, mais incomplètes, attentives à monter la garde autour de leur proie qu'ils isolent et diminuent souvent de la meilleure foi du monde. Enfermés ainsi, peu à peu, dans une abstraction, ces partis, à force de désap-
prendre la vie, finissent par l'ignorer, et comme le gouvernement, d'une autre manière, un peu pour les mêmes motifs, par ne plus la voir. A force de doctrinarisme outrancier, — car la doctrine mesurée est salutaire, — certains théoriciens fimraient même par tuer la passion vivante d'où naît la vie, au profit d'une passion, purement idéologique, peu à peu tout à fait absurde, et, une fois telle, destructrice.
Mais la vie, comme partout, dans la nature, comme chez Thomme et, par conséquent, dans les idées, reprend toujours ses droits. Elle dégagera, serait-il momentanément refoulé, faussé ou dévié, le mouvement socialiste. Elle dépassera les barrières innombrables, visibles ou invisibles, compliquées, qui font qu'à Theure présente une sorte d'impossibilité d'aboutir paraisse s'imposer. Cette stérilité découle bien, en partie, répétons-le, de la disproportion qui (existe entre les théories extrêmes et les faits, entre la facilité de prévoir au plus éloigné et la difficulté de parer au plus pressé, entre l'artificiel des tactiques électorales et les réalités sur lesquelles eclles-ci n'appuient pas suffisamment leurs bases. Tant qu'on restera dans de semblables ornières, tant qu'on amplifiera, dans un sens comme dans l'autre, dans celui de la réaction et dans celui de la révolution, on faussera les rouages parlementaires, on désorganisera le gouvernement républicain — alors qu'il demande de plus en plus à être organisé. Il n'est pas juste, en effet, de s'en prendre à la République elle-même qui est ce que la font les citoyens.
puisque sans eux, sans leur réalité active, elle ne saurait exister que de nom ou incomplète, d'une manière apparente. Tout a prouvé, depuis quarante ans, que c'était dans la mesure où le pays se guidait le plus exactement selon les données républicaines^ — serait-ce pour les réformer légalement sur les points où elles ont faibli et accusé l'opportunité d'un remaniement, — qu'il possédait davantage l'entente de ses besoins et y répondait le mieux. D'autre part, la République sait que c'est, en général, par suite d'une mauvaise orientation, trop lente ou trop hâtive, que le pays, pressé autour d'elle, lui demande, à gauche, dans le premier cas, à droite, dans le second, de délier le faisceau des licteurs inscrits parmi ses insignes afin de saisir le symbole d'autorité et de force qui s'élève, étincelant, au-dessus des baguettes juridiques. L'autorité est toujours créée, plus ou moins, légitimée, en tout cas, par la nation. La République se doit d'enregistrer toutes les aspirations, tous les besoins du pays afin de l'exprimer tout entier. Les campagnes contre le Parlement tomberont d'elles-mêmes le jour où le suffrage universel y enverra de véritables députés, le jour où la Chambre régularisera son travail et rendra celuici fécond, car les électeurs oublient trop volontiers l'origine du Parlement et quelques députés ne s'en souviennent pas assez non plus, — ni du sérieux que comporte leur mandat. Lorsque le Parlement rénové, équilibré, permettra à toutes les organisations sociales de faire entendre toutes leurs revendications, de manière à les soumettre au contrôle général et à les équilibrer pour réaliser le maximum, les intérêts contraires étant ainsi départagés par l'impossibilité
qui leur serait prouvée de dépasser la limite permise par le temps et les circonstances, les flottements actuels disparaîtraient. Unanime sur les moyens et légale, encore que toujours divisée dans ses tendances, parce que la légalité lui permettrait l'action la plus efficace, la Nation s'avancerait dans la force sur la route libératrice de la République Sociale vers laquelle elle déciderait, peut-être, les autres peuples.
Le Manifeste de la " Culture française „
J'ai reçu, comme beaucoup de mes confrères, le manifeste suivant :