‹ Sur la route socialeChapitre 6 sur 17 · FONT DÉJÀ PARTIE DU COMITÉ D'HONNEUR · texte numérisé non relu

FONT DÉJÀ PARTIE DU COMITÉ D'HONNEUR

MM. Alfred Mézières, le comte d'Haussonville, Jules Claretie, de Freycinet, Thureau-Dangin, Paul Bourget, Jules Le-

maitre, comte de Mun, Paul Hervieu, marquis de Vogué, Frédéric Masson, marquis de Ségur, Francis Charmes, Raymond Poincaré, Jean Aicard, René Doumic, Marcel Prévost, de TAcadémie Française.

Nos amis, de suite, ont compris pourquoi, malgré rhonneur qui m'était fait, je devais m*abstenir. Ma signature, toute modeste et inconnue qu'elle soit près de noms illustres, ne pourrait s'allier à celle de M. Paul Bourget ni à celle de M. Marcel Prévost. Je ne suis pas de taille à défendre la culture française aussi bien que M. Francis de Croisset. Je laisse à M. Poincaré le soin de s'entendre avec M. Thureau-Dangin, dont l'histoire du règne orléaniste eut étonné Henri Martin. Je ne crois pas inutile de dire cependant à ces messieurs, par une lettre ouverte, pourquoi mes amis et moi ne saurions aider à un tel accord.

Monsieur le Président, Messieurs,

Le sentiment des traditions françaises s'affaiblit, en effet, mais de votre côté, non du nôtre, parce que vous ne savez plus faire crédit ni à vos compatriotes, ni à la France. Quand vous découvrez — ce qui n'a rien d'original — dans la simple restauration d'une autorité extérieure, métaphysique ert quelque sorte, reconstituée par elle seule, par ellemême, la condition d'une nouvelle grandeur nationale, vous allez contre cette tradition que vous invoquez à tout propos, sans doute avec excès. Le pouvoir a été en tout temps l'expression des intérêts et il

nest apparu légitime, il ne s'est maintenu que s*il les départageait avec exactitude. Ce sont les « états généraux », qu'ils se soient constitués officiellement ou non, qui ont soutenu, permis le gouvernement, et qui l'ont renversé quand cela était devenu nécessaire, conmie au temps d'Etienne Marcel et en 1791. La tradition française est essentiellement évolutionniste. Elle a, presque sans arrêt, conçu l'autorité comme le moyen ou la sauvegarde — tour à tour — du progrès. Et quelques-uns d'entre vous, en souriant du mot que j'emploie ici, à dessein, se révèlent à eux-mêmes leurs véritables aspirations. Si vous possédez une liberté à peu près totale, dont vous usez largement, tout en la récusant quelquefois à ceux que vous considérez comme des adversaires, liberté dont vous seriez, au surplus, les premiers à regretter la disparition, c'est parce que nos ancêtres, qui ne vous entendraient pas sans surprise, ont rarement manqué au devoir que le sens historique et leur propre élan leur indiquait.

Deux courants profonds traversent notre histoire, parallèles, sans être parvenus encore à se confondre, le principe révolutionnaire et le principe d'autorité; et peut-être que le premier se fût contenté de l'évolution si le second avait toujours eu la conscience exacte de son mandat. L'avenir est au pays qui saura les réconcilier, aux liommes qui ne les opposeront pas, ainsi que vous le faites, sans le vouloir peut-être, mais délibérément, avec une certitude allègre qui m'épouvante. Votre scepticisme, pénétré de cette certitude, néanmoins, ne viendrait-il pas d'une sorte de méfiance devant les questions économiques aussi bien que devant les hommes, entre-

tenue en vous par une religion condamnée, à laquelle, au fur et à mesure que vous envisagez moins et avec moins de courage le monde moderne, vous vous cramponnez non sans désespoir? Je ne cesserai de croire, quant à moi, que l'avenir est réservé à la terre de la Révolution, et je déplore d'autant plus que vous mettiez vos talents, variés et nombreux, au service de la cause contraire. En détournant ainsi vos compatriotes, par suite de votre autorité spirituelle, de la recherche à laquelle ils se doivent tous, du plus petit au plus grand, — nous restons quand même, croyez -moi, une démocratie, — en retardant tout au moins Theure où il faudra bien résoudre le problème, vous risquez de passer la main à un autre peuple et même, à force de nous inciter à renier notre tradition véritable, de préparer, de soutenir notre décadence.

Au moment où le réveil de V « Idéal National » apparaît donc le plus nécessairei, vous l'empêchez en vous orientant du côté qui lui est le plus opposé. Vous faites app>el à un passé que vous envisagez moins dans ses réalités que d'après des sentiments littéraires, eux-mêmes assez vagues. Oh! messieurs, méfions-nous de la littérature en politique! Méfionsnous surtout de la littérature morte et, dans l'intérêt de la littérature, récusons-la elle-même quelquefois; repoussons, tout au moins, ce qui n'est qu'elle. Si, pour atteindre loin dans le trésor de la vie intérieure, vous équilibrez et réglez celle-ci sur une étude minutieuse, étendue du monde contemporain, non seulement dans les manifestations d'une classe privilégiée que tout rejette de plus en plus parce quelle se démontre elle-même épuisée, mais surtout

parmi rimmense foule dont le travail crée sans cesse et permet la civilisation, vous ne pouvez pas ne pas reconnaître que vous faites fausse route, à quel point vous devez excuser le prolétariat de vous juger suspects, vous qu'il aurait tant voulu aimer et admirer; à quel point aussi vous devenez dangereux dans rintérêt même de cette réconciliation nationale à laquelle vous ne sauriez, sans injustice, supposer que vous êtes les seuls à coopérer. La réconciliation, rêvée, voulue par tous les révolutionnaires de toutes les époques, ne peut être vraie, ne peut être réelle que vers Tavenir. En la préparant dans le passé, vous la rendez impossible; vous la diminuez d'avance; vous la frappez de stérilité. Et ce sont de semblables erreurs, trop longtemps maintenues, qui mènent aux guerres civiles.

Le culte des lettres, vous éloignant peu à peu des hommes, au lieu qu'il aurait dû vous en rapprocher, à travers et par-dessus toutes les défaillances, — rappelez-vous l'admirable filière des romans sociaux, en Allemagne comme en France, — vous aurait-il donc desséchés à ce point que la vie même vous serait devenue étrangère? Je me refuse à le penser, bien que je le craigne. Si vous pouviez connaître les sentiments bassement intéressés de tous ceux qui, pour défendre leurs privilèges, vous poussent en avant parce qu'ils sont certains de conduire sans peine une « élite intellectuelle » — c'est votre expression — ignorante des difficultés croissantes de la vie, vous ne vous prêteriez pas à une pareille manœuvre, dans l'intérêt même de cette culture française dont vous parlez et dont vous êtes, sur un plan spécial, les champions. La France

que vous aimez risque d'être atteinte — je veux vous en assurer encore — à la faveur d'un pareil malentendu.

Les paroles justes de votre manifeste. — il en dissimule plusieurs, — se retournent ainsi contre vos intentions véritables. Personne, croyez-moi, ne discrédite la culture classique, car ce n'est pas la discréditer que de l'adapter aux conditions nouvelles de l'existence. Quel barbare inconnu a jamais supposé que les humanités et la culture scientifique s'opposaient? Ces fantômes, conçus dans un cauchemar affreux, venu de la crainte, vous eussent été épargnés si vous aviez pris la peine de connaître mieux la société agissante de votre pays, celle qui n'a pas le temps de se faire valoir et de se hisser aux premières places justement parce que son travail excessif et son loisir insuffisant lui rendent le repos indispensable, peut-être aussi parce qu'il y a de ce côté une noblesse discrète, hostile à tout ce qui sent la réclame.

Comment osez-vous prétendre que vous êtes audessus des partis et que vous ignorez la politique? Votre manifeste démontre le contraire presque à chaque ligne. D'ailleurs, repousser la politique de nos jours, c'est avouer sa sympathie pour la réaction. Pourtant, vous aviez un rôle incomparable! Je m'étonne que la Renaissance et le xviii® siècle ne vous l'aient pas indiqué. De glorieux aînés vous y montraient le chemin. Vous avez préféré l'Eglise et l'Autorité. Vous n'osez pas tenir le langage de Joseph Prud'homme, mais si vous en tamisez prudemment l'éclat, vous en conservez l'essentiel. Eh! messieurs! ne seriez-vous même plus des artistes?

Auriez-vous oublié la vie libre, audacieuse de vos prédécesseurs, leurs protestations constantes contre tout ce qui tend à diminuer ou à asservir l'homme? Je ne songe pas sans mélancolie, en vous lisant, à George Sand, à Alexandre Dumas père, à Hugo, à Musset, à Gautier et votre perfection m'évoque celui qui est devenu un petit bonhomme à surprises dans les boîtes de physique amusante du jour de Tan, Casimir Delavigne, — dont je ne méconnais pas les mérites. Chateaubriand et Balzac vous eussent récusés, car le premier, après avoir, en somme, commencé un peu en sa compagnie, a conclu par la révolution sociale, et le second était un révolutionnaire qui s'ignorait. Alfred de Vigny ne vous aurait pas suivi davantage. Il n'existe pas de sagesse qui ne vienne de la vie, de l'action, qui puisse durer sans optimisme, — celui-ci serait-il né du pessimisme le plus sombre, — sans un certain amour de ses semblables, sans un orgueil, aussi paradoxal que cela puisse paraître, fait de vivante humilité. La grandeur de la sagesse, sa raison d'être, c'est qu'elle apprend à risquer avec un maximum de chance, mais elle ne vaut que si elle risque, si elle vit, — si elle attaque.

Et puisque j'évoque la glorieuse phalange romantique qu'on ne saurait trop défendre, même dans certains errements, à une heure où toute une école de serre chaude et de demi-culture, accentuant l'étroite s se de Taine et ce côté de crédulité si souvent naïve qui est sa caractéristique, la combat en la défigurant, laissez-moi vous suggérer qu'en vous refusant l'horizon socialiste, vous diminuez — au moins pour vous — l'art lui-même. Le socialisme a

SUR LA ROUTE SOCIALE lll

remplacé le romantisme et cela aussi est une preuve nouvelle apportée à la nécessité de régénération sociale que les ignorants seuls récusent. Comment vous plaindre, en effet, qu'elle s'infiltre dans tous les domaines et surtout qu'elle étende le vôtre! Comment, sans renier votre conscience, c'est-à-dire ce travail de libre- recherche et de libre-création qui est votre raison d'exister, vous insurger contre elle! Bien plus, il y a là le gage d'un avenir heureux.

Alors que le romantisme ne conciliait pas et s'opposait à l'effort précédemment accompli par le xviii^ siècle, en réagissant contre lui sans l'utiliser, le socialisme, au contraire, concilie la philosophie du xviii^ siècle, le romantisme et notre propre effort, parce qu il réunit dans l'œuvre conmiune l'intelligence et la vie, la matière et l'esprit. Par lui, pas de sacrifices de l'intelligence à la vie, ni de la vie à l'intelligence, car il est inadmissible et fou de sacrifier la notion de vérité mtellectuelle à celle du développement vital. La protestation de l'artiste contre la science qui a miné le romantisme est impossible dans le socialisme.

Vous êtes au bord de la synthèse que réalisera sans doute le xx^ siècle, qui mêlera le courant chrétien et le courant païen, parallèles aux deux courants de révolutionnarisme et d'autorités signalés précédemment, et vous choisissez le moment même où, de toutes pEirts, les uns et les autres se cherchent, vont se rejoindre pour dresser une barrière en lieu et place de l'olivier. Alors que les deux écoles historiques ennemies se retrouvent face à face, animées, peut-être, sans se l'avouer, du sentiment que la nécessité départage les hommes et

qu'il y aurait lieu, sans doute, de mettre en commun leur expérience, vous vous arrangez de manièrei à les opposer une fois encore Tune à Tautre, comme sous la Restauration. Tentative néfaste et que vous déplorerez bientôt.

En divisant, au lieu de réunir, c'est-à-dire en empêchant vous-mêmes Tœuvre vers laquelle votre instinct vous conduisait cependant, vous élevez une chapelle à côté de toutes les chapelles qui, déjà, divisent la patrie et transforment sa démocratie active en mandarinats regrettables. Vous aviez un si noble rôle, et un peu d'audace vous eût permis de le remplir. Quel dommage qu'elle vous ait mamqué! Personne plus que moi n'eût applaudi à une assemblée intellectuelle renseignée, traduisant dans l'art tous les intérêts, toutes les aspirations, aidant à définir l'idéal que l'effort quotidien de l'humanité fait éclore. Je me serais félicité que l'Académie française, pénétrée de la lumière nouvelle, rénovée, s'appliquât à la filtrer dans l'ordre et la beauté parfaite, de manière à devenir ce qu'elle doit être, en même temps qu'elle se fût ainsi démontrée ellemême vénérable et incontestée... Vous me faites souvenir, au contraire, qu'il nous faut lutter contre vous.

Avec mes vifs regrets, veuillez agréer, monsieur le Président et messieurs, le très humble hommagô de ma considération la plus distinguée. »

Des Intellectuels

Ce qualificatif s'est imposé à Tattention publique au moment de la fameuse «Affaire». Il servait à désigner les savants, les hommes de laboratoire et de cabinet, professeurs, littérateurs, poètes, qui avaient décidé de sacrifier une partie de leur temps à ce qu'ils estimaient être leur devoir de citoyen. Depuis, le mot est resté, bien qu'il ne soit pas fameux et présente des côtés agaçants. Il désigne quelque chose qui se précise de jour en jour, qui se situera aussi davantage, espérons-le, pour le plus grand résultat du travail général qui a besoin de régularisation, de cadres dans lesquels chacun pourra employer au mieux l'activité pour laquelle il est fait; à l'heure actuelle, les frontières de l'ensemble sont mal délimitées et l'ensemble même demeure un peu vague, en formation, comprenant les troupes les plus opposées, les plus contradictoires. M. Charles Maurras et M. Péguy, M. Barrés et M. Andler sont, à proprement parler, des intellectuels, M. Daniel Halévy, qui l'a été, semble l'être moins. M. Anatole France le demeure davantage. — En somme, le jargon politique contemporain qui a forgé le mot, puis lui a valu sa consécration première, entend par intellectuel l'homme de pensée ou d'écriture, — car les deux diffèrent et, quelquefois, souvent même, s opposent, — qui s'occupe de politique plus ou

moins active, qui apporte à la politique active le p>oint de vue particulier de sa culture, la qualité, si Ton veut, de sa réflexion, la recherche, plus ou moins constante et poursuivie, de son intellectualité, non seulement pour extraire le sens de la vie moderne et prévoir où celle-ci mène, mais afin de coopérer, à sa façon, à cette marche inquiète et, même, au besoin, dans des crises particulièrement importantes, spéciales, afin de s'efforcer de la conduire, serait-ce en apparence, dun peu loin. Il y a là, en face de TEglise qui décroît, sinon dans le temporel, où elle va grandir, visiblement, grâce aux fautes de ses adversaires, du moins dans le spirituel, une revendication de la pensée, ou, du moins, de ceux qui à cette heure, à tort ou à raison, bien ou mal, prétendent la servir; il s'y révèle un véritable spiritualisme, une sorte de protestation traditionnelle et révolutiomiaire à la fois, qui aspire à recréer, dans les luttes, par certains côtés barbares, qui s'annoncent, la puissance de l'intellectualité, sur des bases différentes et libres, bien entendu, presque voilées, à l'écart peut-être encore, mais qui prétendent à l'action, à la puissance de cette action. La pensée « pure » ne suffit plus. Elle se sent grandir en cherchant à se réaliser. Elle a reconnu qu'elle mourrait à s'isoler et qu'il lui fallait, elle aussi, dépendre de la réalité plus qu'elle ne le faisait, surtout à une époque de transformation, qui la menace progressivement dans sa liberté.

On l'a dit déjà, la plume est un instrument, comme le fût l'épée; elle est l'instrument de la pensée, et la pensée domine de plus en plus la fatalité. Or la pensée ne peut plus venir que de l 'expérience, et

même de rexpérience contrôlée. Elle est donc nécessairement active. Et pour agir, ne serait-ce que sur des sentiments sentimentaux, sur le plaisir intellectuel, pour que cette jouissance intellectuelle soit totale, il faut qu'elle soit le résultat perfectionné, mis au point, d'une grande, d'une multiple expérience, d'une expérience de mille et mille aspects de la vie, et de la vie dans tous ses détails; même lorsqu'elle s'en écarte, elle en vient; même si elle se symbolise en un court poème, il faut, pour que la sève y soit puissante, que de nombreuses expériences répétées y aient conduit. Or, à cette heure, la politique fait trop partie de la vie courante, l'a trop envahie et de partout pénétrée, pour que l'homme de lettres l'ignore ou continue de l'ignorer.

Les travailleurs intellectuels et les autres travailleurs sont rapprochés les uns des autres, quoique différemment, par la loi économique, appuyant son niveau sur tous ceux qui dépendent du capital et le rapprochement s'accentue à travers les embûches, les difficultés, les indécisions, par suite d'un intérêt et d'un sentiment supérieurs, plus forts, plus impérieux que les sentiments, les intérêts ou les animosités qui séparent toujours, peut-être à seule fin de prouver, une fois de plus, que les unions les plus nécessaires ont besoin du temps pour se cimenter. A l'autel d'un meilleur accord, moins hésitant, je voudrais, à mon tour, apporter ma pierre. Sans doute m'expliquerai-je incomplètement, ou, même avec un peu de parti-pris, malgré mon souci de justice et de départager les torts réciproques. Je voudrais faire entendre les deux cloches, celle qui gronde les griefs, souvent trop pressés, des intellectuels, puis

celle qui n*a jamais laissé entendre encore que des sons confus, persistants, mais quelquefois peu compréhensibles, souvent trop inférieurs ou trop alourdis d'injustice pour entrer en ligne de compte. Son devoir serait de se préciser elle-même, de même que je m'efforce de voir ici pourquoi beaucoup d'intellectuels se sont écartés du Parti socialiste, du socialisme, et, en même temps pourquoi ils ont eu tort, pourquoi ils ont aussi à leur décharge de valables excuses, d'une part parce que le prolétariat suspectait vraiment trop, contre son intérêt, les meilleures bonnes volontés, et celles-là de préférence, de l'autre parce que le Parti semblait faire exprès, sur certains points, dans certaines localités, de décourager lui aussi ces mêmes bonnes volontés au profit de gens adroits et visiblement sans scrupules, en dépit de leurs qualités actives, peu renseignés, d'une manière, en tout cas, insuffisante, au triple point de vue intellectuel, moral et scientifique, pour avoir le droit de toucher aussi brutalement, aussi injustement qu'ils le faisaient, en récusant d'avance toute possibilité de services pratiques, à des hommes qui ne demandaient qu'à mettre au service de cette pratique de réelles valeurs, de grandes capacités. Une sourde irritation en découle, et persiste, entre deux catégories faites pour s'éclairer et qui ont besoin l'une de l'autre, surtout dans l'état chaotique de la société contemporaine, le monde intellectuel et le monde politique, tous deux intransigeants, tous deux, d'ailleurs, diminués par suite de leur division, d'autant plus qu'elle s'aggrave en face d'une nation indécise, — l'indécision est presque partout à cette heure, — en face d'un corps électoral travaillé par

l'argent, qui attend qu'on l'aide à se rendre compte et à se conduire.

Certes, Thomme de lettres apporte à la politique ses préjugés, ses délicatesses, précieuses sur quelques points encore qu'exagérées sur quelques autres, son ignorance des hommes qu'il a étudiés souvent superficiellement et trop dans un milieu de bourgeoisie riche ou moyenne, pour ce milieu, mais cela nécessairement doit changer; il apporte aussi ses répugnances, sa timidité quelquefois, son rêve, sa paresse en face de l'action répétée, de l'action vive. Il y apporte enfin, — c'est le pire, — sa suffisance, une vague certitude qu'il est supérieur et que cette supériorité doit être reconnue ou, encore, que ceux vers lesquels il va contractent à son égard une sorte de dette. Rien n'est plus faux, moins bien évalué. Il le pense pourtant souvent d'autant plus qu'il se froisse que tout cela n'apparaisse pas aussi évident à ses nouveaux amis et que, d'autre part, il ne les connaît pas suffisamment encore pour deviner tout ce que l'attention silencieuse et réservée qu'il suscite comporte de désir de sympathie ou, tout au moins, de réel intérêt... Il pense et écrit alors de trop loin et trop tôt. Toutefois, il ne demande qu'à revenir sur cette impression première et bien peu de chose serait nécessaire pour cela.

Il est mauvais que ce divorce dure ou devienne, pour un temps, irrémédiable et il convient d'éviter au plus vite que la cassure déjà précisée s'élargisse. Cette solution est nécessaire aussi bien pour le socialisme et le parti socialiste que pour les intellectuels; si la séparation demeure, il y aura décadence. Du côté socialiste, un corporatisme étroit.

réduit aux seules questions de salaire, un socialisme de plus en plus irréalisable, dune part, de plus en plus réalisable de l'autre, sans amélioration vraiment I efficace ni création de valeur nouvelle; du côté ! intellectuel, une vaine peinture — les exceptions ne font jamais que confirmer la règle — de la société, une recherche historique dépourvue de la foi scientifique qui, elle aussi, a besoin d'une flamme, une nouvelle recherche trop raffinée ou, plus justement, affinée trop loin de la vie et de tout, qui ne répond plus au temps présent ; sur Tensemble, enfin, la décadence progressive du pays et l'incapacité fatale du despote prodigieux que certains évoquent, car l'apparence, pour des questions aussi graves, aussi fondamentales, ne signifie rien.

J'insiste parce qu'il me semble qu'une sorte de nouveau parti intellectuel cherche à se créer, en dehors du Parti Socialiste et contre lui, soit disant au nom de la République, en réalité en faisant, peut-être sans s'en douter, le jeu de tous les adversaires de l'idée républicaine, notamment quand ce parti, ce groupe plutôt, exécute du fond d'un petit cabinet vinaigré tout ce qui ne pense pas comme lui et, principalement, l'ancien bloc, qu'il déclare estimer ce que la République a produit de plus mauvais. — Je ne veux m'arrêter à aucune personnalité, de peur d'offenser la sincérité méconnue, et n'envisager le problème — en hâte, malheureusement, toujours, — qu'en gros.

* Rien de plus difficile au début, et même peo-

dant un certain temps, que la situation de l'intellectuel qui entre dans le monde politique. Il est bien entendu que nous n'envisageons même pas ici celui qui s'y précipite par intérêt, pour jouer un rôle, ou parce qu'il a dû reconnaître ses inaptitudes successives au long des autres carrières essaj^ées; nous ne nous occupons que de l'homme de lettres véritable, venu aux lettres par suite d'une vocation profonde., s'en écartant, ou, du moins, menant à bout les conséquences des réflexions que la littérature a suscitées en lui pour reconnaître, dans une certaine mesure, l'insuffisance de sa prétention cérébrale, tranchant, critiquant et créant sans connaissances assez expérimentées de la vie. Là est le point initial, à mon sens, qui poussera certains littérateurs à prétendre que celui qui s'oriente de la sorte n'était pas un véritable homme de lettres, n'avait pas la vocation. Protestations pour une part intéressées, qui ne signifient rien. L'homme de lettres véritable n'a jamais été uniquement homme de lettres. Il a la pudeur de son art au point que pour tout ce qui concerne l'essence la plus rare de celui-ci, pour les vers par exemple, où il donne la quintessence de lui-même, une sorte de discrétion lui semble nécessaire. Les poètes antiques révélaient leurs poèmes entre amis; leurs poèmes étaient recopiés en petit nombre, à moins qu'ils ne fussent des poètes tragiques; ils exprimaient alors au théâtre les sentiments de toute une foule. Situation critique au moyen âge, et encore longtemps après, où, malgré l'imprimerie, le poète n'atteint qu'un certain public. « L'homme de lettres » apparaît ainsi une création moderne. — Curieux serait l'essai qui situerait l'écrivain à tra-

vers les âges, relevant de près les conditions de son existence, son salaire, quand il en recevait; conçu dans un esprit d'exactitude et de désintéressement, avec impartialité, ce travail trouverait tout naturellement sa place dans les bibliothèques à côté du Stello d'Alfred de Vigny, qui en est la préface romantique et sombre.

Victor Hugo et d'autres se sont satisfaits de cette situation d'autant plus aisément qu'elle leur valait de vivre. On sait, à côté, dans quel enfer dut travailler Balzac, à travers quelle lamentable odyssée de surproduction, nécessairement peu au point, Lamartine, après 1849, se traîna sans un instant de répit jusqu'à la fin de ses jours. Dans ces quarante dernières années faut-il récapituler les talents pleins d'avenir, pleins de promesses parfaites, à leurs débuts, que les conditions de la société ont contraints à diminuer cet avenir et ces promesses d'une manière presque croissante? Car la civilisation est si mal conduite qu'elle détruit elle-même, au fur et à mesure qu'elle se développe, ses facultés de perfection en employant ses moyens de perfectionnement au bénéfice de médiocrités. Aujourd'hui, l'homme de lettres, incapable de gâcher son métier, ne peut pas vivre de son métier, à moins d'une chance inespérée, d'un hasard la plupart du temps passager. S'il veut le rendre propre à sa subsistance, il doit trahir les muses, se trahir lui-même, se diminuer à volonté, marquer le pas à l'allure admise, préparer les concessions au goût à la mode, accommoder savamment ses idées, trop en avance, à des possibilités de compréhension à la fois restreintes, — on le trouverait sans cela rétograde, — et générales, — on

le trouverait trop avancé, — être un traducteur, en un mot cesser d'avoir du talent et saboter sa besogne, car rhomme de talent ne transige jamais, ne peut pas transiger; cela ne lui vient pas à Tidée, l'œuvre d'art étant une œuvre personnelle qui ne dépend que d'elle-même et qui ne doit dépendre que d'ellemême pour valoir. La différence se précise ici nettement avec la politique qui est forcée d'amener à elle déjà dans le présent ceux qu'elle veut affranchir, tout en leur permettant de demeurer dans l'ordre et la liberté. La politique ne peut pas attendre au-delà d'un certain temps; l'œuvre d'art conquiert le temps d'avance, quand elle vaut, au moins jusqu'à une certaine limite. D'où, de nos jours où rincompréhension littéraire et artistique accompagne si souvent la fortune, la nécessité pour l'homme de lettres qui n'a pas de revenus de prendre un métier lucratif, dont le résultat est une diminution de ses facultés créatrices et même, souvent, par suite du surmenage que ce métier entraîne, l'extinction de celles-ci, sans parler de la fatigue, de l'usure qui résultent de cette double vie, impraticable longtemps, à moins que l'occupation choisie ne soit régulière, minime et de tout repos. Une nécessité semblable s'impose aux journalistes socialistes, auxquels l'explication de leurs idées ne rapporte rien non plus, ou bien peu. Et là est la blessure qui rapproche le travailleur manuel du travailleur intellectuel, qui fait de ce dernier aussi un prolétaire. Par là se tissent entre eux des affinités sérieuses, par l'ignorance aussi qu'ils ont des affaires la plupart du temps. Ils ont besoin les uns des autres, les uns pour concevoir, les autres pour exécuter;

et alors que ce besoin, existant déjà jadis, les situait chacun dans un clan, de l'un et de Tautre côté de la barricade, parce que le littérateur dépendait d'une aristocratie ou d'un capitalisme qui savaient le comprendre, ou qui, du moins, le rénuméraient, car la majorité s'est toujours montrée en retard i (rappelons la grande période littéraire du règne de Louis-Philippe où le « bourgeois » fut particulièrement caricaturé par l'homme de lettres), maintenant que le capitalisme, achevant sa décadence sur ce plan comme sur d'autres, détruit le travailleur intellectuel de même qu'il a détruit le travailleur manuel, tout en les faisant travailler, tout en les entretenant, mais en marquant sa préférence, dans les deux cas, pour l'ouvrier médiocre, qui rapporte, contre l'ouvrier réellement achevé qui veut la perfection et a une valeur, il y a bien, en dépit de la prévention absurde et sottement vaniteuse de la plupart des hommes de lettres, union, similitude de conditions, dans certains cas même, inégalement douloureux de part et d'autre, égalité. Il est instructif de constater, au sujet de cette prévention, qu'elle ne vient pas toujours du côté où elle eût été légitime, du côté du prolétariat, qui peut railler souvent avec raison l'intellectuel et, pourtant, qui lui est acquis d'avance, par instinct, par besoin, par un beau sentiment d'humilité inavouée, avant même, quelquefois, qu'il n'ait eu le temps de reconnaître la valeur et la sincérité qui lui permettent la plénitude de ce sentiment, mais, plus volontiers, de la part de ceux qui, par leur culture, par leur expérience, par leurs loisirs, quelquefois par suite d'une existence, en partie, moins fatigante, n'ont pas le droit, en quelque sorte.

de rester sur cette méfiance, ni de formuler longuement un reproche de défaut de culture, d'incompréhension ou de manque de tenue. Que ce sentiment existe chez les hommes de lettres prouve à quel point ils sont loin de leur rôle, ce qu'ils dissimulent, et à eux-mêmes, d'ignorance — celle-ci est souvent incroyable — de fausse humanité, de fausse culture. Il démontre, en outre, que nous vivons des jours et des années où Thomme de lettres doit se dépasser, être amené à reconnaître ce qui lui manque, à ressentir passionnément en même temps que logiquement, et par sa raison, et par son cœur, irrésistiblement, la nécessité d'agir, la supériorité même de l'action. — Il y a souvent, chez l'homme de lettres contemporain, un fond de lâcheté, une sorte d'engourdissement pliysique et moral qu'il se doit de vaincre.

Cette fatigue, cette lâcheté, ne viendraient-elles pas d'une mauvaise orientation? Le littérateur strictement cantonné dans la littérature, paraît aujourd'hui écarté de la civilisation. On peut se demander toutefois, en partie, s'il n'y a pas là faute à la civilisation même, où à ce qu'on nomme tel, qui fait dépendre le littérateur d'un public du dernier ordre intellectuel, et plus encore, en réalité, et à proportion, dans la classe riche que dans la classe pauvre. Ayant suffisamment de fortune pour travailler en paix, le littérateur, d'autre part, ne dépend plus alors suffisamment de la vie contemporaine; il n'y répond plus. Il se trouve condamné, s'il a réussi quand même à susciter loin un art nouveau.

à la solitude; et la solitude exagérée, au-delà d'une certaine limite, affaiblit. Elle finit même à la longue par tuer. Exemple : Mallarmé. N'ayant pas de fortune, il dépend trop de la vie contemporaine qui l'absorbe et le déforme, peu à peu, à jamais. — En faudrait- il tirer cette conséquence extrême que la littérature est condamnée à disparaître?

Une nature remarquable, souvent brutale par à-coup, extrêmement avisée en politique, mais ignorante en amour, concluait à peu près ainsi, au moins momentanément, en 1848, Proudhon. L'amour semble, en effet, le dernier refuge littéraire. Au premier abord, il y a là quelque chose de choquant; le fait apparaît ensuite plus naturel et plus légitime. Quoiqu'on fasse, quel que soit l'ordre social, il y aura toujours le sentiment, les sentiments; il y aura toujours la vie multiple et variée qui engendrera des faits et des sentiments, et les hommes aimeront à retrouver dans un miroir ces sentiments et ces faits. Il existera toujours des hommes et des femmes qui ne pourront pas réduire toute leur vie Tamour à une chose purement matérielle. Ne serait-ce même pas, en partie, retourner en arrière? Et si, du côté de cette matérialité, des progrès nécessaires seront accomplis il y aura en même temps, et de ce fait même, du côté de l'esprit, un vol nouveau, enfin, par les deux, une recherche de bonheur plus étendue, plus audacieuse, parce que plus renseignée, plus profonde. La science y aidera, au moins jusqu'à la limite où l'on ne dépasse pas la nature. Il existe plus d'honnêteté qu'il ne le semble d'abord — si l'examen, bien entendu, est sincère et complet — dans la recherche des sentiments nouveaux ou, du

moins, transformés, qui possèdent le cœur de nos contemporains; je ne veux pas insister ici sur les côtés documentaires précieux de cette enquête qui entraînent, quelquefois, la création d'une valeur nouvelle, une victoire de Thumanité sur la fatalité, sur la nature. Ne faut-il pas avancer de toutes parts, sur tous les terrains? Or, dans ce domaine du sentiment, des sentiments, discrédité parce qu'il a été exploité commercialement par de faux hommes de lettres, mais qui, un mouvement nouveau pénétrant le monde de partout, redevient, en quelque sorte vierge ou à défricher, — dans l'évaluation des rapports psychologiques entre les êtres, le littérateur me paraît avoir encore de nombreuses gerbes à moissonner, surtout si, placé au cœur de la vie, la vivant à fond, il aide par ses études à cette recherche du bonheur qui est sans doute, le point de vue purement moral ou idéal n'étant pas accessible à tous, le moteur initial de l'activité humaine, — par cette compréhension de son rôle, il ne fera pas œuvre inutile. Il préparera, à sa manière, de son point de vue, la civilisatiom socialiste qui libérera ses successeurs — je n'ose dire lui-même — en lui rendant toutes ses facultés affranchies du souci comstant de la matérielle à réaliser coûte que coûte, du public à comquérir. Le public de la cité socialiste, en effet, vaudra la peine d'être conquis; celui de la société contemporaine ne le mérite pas. Il exige une réclame à laquelle ne peuvent souscrire que des joueurs assez petits ou des affamés.

La crise littéraire, — car elle existe, et la médiocrité de la plupart des productions le prouve, comme le second plan où se trouve relégué l'homme de

lettres réel, — tient donc, en partie, à la civilisation contemporaine, à la société capitaliste, à ses exigences qui, sur ce terrain aussi, sont inférieures, La situation est d'autant plus douloureuse que le prolétariat, encore simpliste, inéduqué, tout à une vie et à une lutte économiques épuisantes, ne peut, ni n'a le temps, d'être le public nouveau qui manque à l'homme de lettres. Pour qu'il le devienne de suite, il serait nécessaire que l'homme de lettres reniât une partie de lui-même — car sur le terrain littéraire la culture de la classe ouvrière est bien moins avancée que sur le terrain politique, il ne peut en être autrement et il y a peut-être là un bien — ou le laissât momentanément dans l'ombre, et, répétons-le, un bon ouvrier de plume, même pour ce motif-là, le seul qui pourrait à la rigueur l'y décider, ne consentira jamais à réduire, à étriquer son ouvrage. Le désaccord se complique au lieu de s'aplanir, du fait que les intermédiaires entre le prolétariat et l'homme de lettres, sentant chez celui-ci une supériorité, en même temps qu'ils enregistrent son infériorité sur le terrain de la lutte politique dans ses détails matériels, redoutent leur allié, et, manquant à leur devoir, font ressortir la seconde pour masquer mieux la première et empêcher ainsi de passer. Au lieu de prendre la main qui leur est tendue, comme ils le devraient, ils la repoussent, ou ne permettent d'approcher que jusqu'à une certaine limite. — Ainsi se sont trouvés écartés plusieurs hommes de lettres sincères et patients, convaincus de la nécessité dç l'action, modestes en face de celle-ci, tout disposés à faire un long apprentissage, mais rebutés au bout de nombreux

essais parce qu'ils se devaient de reconnaître, en dépit de leur volonté d'illusion ou d'optimisme, qu'ils restaient isolés. Il faut avouer, d'ailleurs, à la décharge de quelques chiens de garde de la politique rémunératrice que les mauvais intellectuels ont nui aux bons.

Cela durera-t-il ?

Je le crains, et c'est parce que je le redoute à cause des conséquences possibles, beaucoup plus sérieuses et prolongées qu'on ne le pense, que je le note ici, rapidement. Redisons- le une dernière fois : la détresse de l'intellectuel véritable est, auojurd'hui, au double point de vue moral et matériel, égale à celle de l'ouvrier. C'est une raison, il me semble, pour qu'elles se réunissent, s'écoutent l'une l'autre, avec quelque indulgence, peu à peu avec sympathie, avec affection et, après s'être ainsi longtemps cherchées, se soutiennent.

L^Art et le Socialisme

L'art est, à sa manière et à la fois, une possession et une définition de la vie, un encadrement et une création nouvelle, meilleure, perpétuellement renouvelée, humaine, de la vie, des différentes matières qui composent la vie et dont elle se compose. En acceptant cette constatation, — car c'est une simple constatation, quil me paraît difficile de ne pas admettre, — on reconnaît l'intérêt profond de Tart au point de vue socialiste, sa nécessité, son enseignement, sa puissance. Il serait désolant de le laisser à ceux qui croient le connaître, ou le prétendent et s'illusionnent à ce sujet, au monde capitaliste qui le saisit de moins en moins, sinon pour en faire de l'argeni:, et le décime de plus en plus, le dégrade, demain l'empêchera tout à fait de se manifester. Il serait lamentable et funeste de voir un parti qui représente l'avenir emprunter à la classe qu'il combat son sourire faussement supérieur pour déclarer qu'une question pareille est de second ordre et ne l'intéresse pas, pensant légitimer ainsi par une apparence savante son détachement, fait surtout de paresse, de lourdeur et de scepticisme médiocre. Le véritable dédain est renseigné et, seul, celui qui se légitime par une longue expérience peut être écouté; celui-ci viendrait de l'ignorance. A ce sujet, les marxistes qui ont pris la peine de suivre

révolution de la pensée allemande depuis Marx savent l'importance gue des historiens comme Kurt Breysig ont reconnue à l'art, dont l'action civilisatrice sur les hommes ne saurait être niée, au surplus, par aucun esprit de bonne foi. — Ch. Andler, dont les lecteurs de cette revue (1) n'ont pas oublié l'intéressant article sur la Civilisation Socialiste, résumait ainsi l'autre jour dans la Revue de Métaphysique et de Morale (Mars) le point de vue de Kurt Breysig : « Autour d'un noyau central et fluidie, inaccessible et incommunicable, il admet une série de couches concentriques faites de sentiments et d'idées plus coaguléies et où prennent naissance les réflexes et les pensées d'une vie active, à la fois, et contemplative, plus extérieure, plus durcie, plus semblable d'individu à individu, et partant plus sociale. 11 y a ainsi trois zones qui abritent, comme une triple écorce, le principe formatif intérieur. 1° Tout proche de la sensibilité la plus profonde en nous, notre vie active construit nos sentiments intimes, nos œuvres, nos amitiés, les inclinations de notre sociabilité; et notre vie contemplative établit dans dette région aussi nos croyances les plus secrètes, comme elle y alimente son activité Imaginative la plus intérieure, celle qui se traduit en rythmes musicaux ou décoratifs. — 2° C'est une couche déjà moins profonde que celle des sentiments par lesquels nous nous attachons à notre profession, à notre groupe de travail, à notre caste ou à notre classe, et ce sont ces sentiments généralisés qui deviennent nos coutumes économiques, notre droit

(1) Article paru dans la Revue Socialiste,

privé OU public. Mais la vie contemplative aussi s'extériorise en formes de plus en plus communicables, dans les images plastiques de la peinture et de la sculpture, ou dans les images idéales de leur moi que projettent, en dehors d'eux, pour nous inviter à leur ressembler, les poètes. — 3° Toutefois, ce que notre activité crée de plus dur, de plus figé et de plus universel, ce sont les règles coercitives de notre art politique et militaire; et de même ce qu'il y a de plus glacé, de plus rigide dans la vie contemplative, c'est la région des concepts scientifiques. Breysig estime qu'on ne peut atteindre avec une certitude rigoureuse que cette activité la plus extérieure du vouloir collectif d'un peuple, son activité politique, et la forme la plus généralisée de sa pensée, sa science. » Mais le reste demeure comme un facteur de l'activité politique et ne devrions-nous pas essayer de pénétrer de notre doctrine les arts afin que la régénération que nous voulons se fasse de partout à la fois, par les faits, comme par les monuments, les peintures, les poèmes, les livres, tout ce qui prend l'homme, tout ce qui le développe, tout ce qui lui permet un épanouissement total, de se compléter soi-même et de compléter la vie? Plus que précédemment, à cette heure, l'action des arts est sur le point d'apparaître dans toute sa force.

Après m'être employé à montrer, peu soucieux d'oppositions faciles ou intéressées, que la Franc- Maçonnerie était une école de moralité sociologique et politique, je voudrais me permettre, en me plaçant à un autre point de vue et sur un autre plan, encore qu'il soit parallèle, de solliciter vers la question artistique l'attention de nos camarades. Je viens

de m'efforcer de leur rappeler à quel point les intellectuels et le Parti ont intérêt à se pénétrer réciproquement. J'estime que la pensée socialiste se doit — ou se devrait — de conquérir tous les milieux, car c'est en possédant toute la réalité qu'elle la transformera.

Les salons, que ce soit celui de la Nationale, des Artistes Indépendants ou des Humoristes, ou même le Salon d'Automne, heureuse initiative — ils apparaissent les uns et les autres, dans l'Art, conmie autant de partis quelque peu incohérents — montrent le désarroi qui s'est emparé de la plupart. Ils prouvent à la fois que l'artiste isolé ne peut plus se suffire à lui-même et que les groupements qu'il constitue devraient être créés avec moins de hasard ou de précipitation. La manie de l'originalité voulue égare les meilleurs ou les gâche. La clientèle manque; celle-ci ne sait pas, d'ailleurs, vers où aller et les critiques actuels, même bien intentionnés, ne lui montreront pas le chemin; le tenteraient-ils — plusieurs l'ont voulu — qu'ils ne seraient pas suivis; leurs efforts, isolés, trop contradictoires ou, plus justement, ne sachant pas, à travers les combats féconds, se mettre au moins d'accord pour la grande lutte fraternelle, n'ont pas d'action, n'exercent qu'une influence restreinte. Ce désarroi s'augmente et se nourrit d'un désordre financier qui, chaque jour, complique la vie davantage. Pour réussir, il faut plaire et pour plaire, la plupart du temps il faut consentir des sacrifices incompatibles avec l'art comme

avec la conscience. Ceux qui s'y refusent et cherchent audacieusement leur voie savent, d'autre part, que les marchands qui les accueillent ne le font qu'à travers toutes sortes de réserves et de calculs, par suite de nécessités dont, évidemment, on ne saurait leur tenir rancune, mais qui empêchent, et de plus en plus, que l'intérêt de l'art prenne le pas sur l'intérêt tout court, ce qui devrait pourtant exister. L'intérêt tout court domine, mal compris, et comme il dépend d'un goût public insaisissable, souvent déformé ou n'ayant même pas pris une conscience exacte de lui-même, cet intérêt, régulateur des rapports et dispensateur du loisir qui, seul, permet l'œuvre d'art totale, longuement préparée, puis tentée, mûrie, achevée, finit par détruire l'art qu'il devrait servir ou, si notre ambition semble trop grande, tout au moins aider.

Les peintres se renferment donc chacun dans son atelier, sans plus pratiquer cette solidarité entre eux qui, chez les artistes d'il y a vingt ou trente ans, créait une sorte d'élan et de morale artistique à la fois, un contrôle d'honneur; et chacun creuse le genre qu'il a fait sien, souvent indéfiniment, sans se renouveler. La camaraderie d'autrefois, à travers l'originalité naturellement indispensable, quand elle est réelle, naturelle et ne résulte ni d'une recherche, ni d'une obstination maniaques, servait cette originalité en maintenant des rapports professionnels sincères; ceux de maintenant sont artificiels et ne permettent que par exception la sincérité. Celle-ci filtrait, autrefois, à travers la jalousie; elle est trop intéressée désormais au silence pour ne pas vouloir mentir et égarer. Une concurrence excessive, qui

finit sur ce terrain comme sur les autres, par détruire le charme de la vie et mercantilise le culte de Tart, qui aurait besoin d'être, comme celui de la pensée et de la politique, le plus désintéressé de tous, faute d'avouer qu'il se divise et se retire le droit de prétendre à la perfection, dresse les artistes les uns contre les autres avec âpreté; celle-ci serait excellente sur le seul terrain de l'art; elle est funeste parce qu'il s'agit d'argent ou de récompenses honorifiques mes>quines; elle serait féconde si elle servait au développement artistique, mais en conduisant vers l'habileté, la ruse, la diminution de la personnalité, devenant un moyen de réalisation financière, elle risque de se perdre, d'effacer ou de réduire l'artiste chez celui qui sacrifie son travail le plus important, pour lequel il est fait, afin de se perfectionner surtout dans celui-là, et souvent par nécessité, malgré lui. — Un statisticien savant et impartial vérifiera plus tard — on ne l'oserait pas volontiers de nos jours, tant l'individu dans notre pays, en dépit d'apparences bruyantes, est devenu timide et routinier, hésitant et, malgré ses paroles de révolte, soumis — la somme imposante des talents que la société a émasculés, inutilisés, aliénés, gâchés, perdus ou même étouffés, au surplus, avec le consentement et, quelque fois, l'aide des intéressés.

Chacun, animé au départ et même tout le long de la route, longtemps, de la meilleure bonne volonté, a le sentiment que son effort ne rend pas et, après plusieurs tentatives, à bout de persévérance, se décourage. Il se réserve, non par volonté, mais parce qu'il y est contraint. Il a dû vérifier, maintes et maintes fois, l'impossibilité d'agir à plusieurs, et

justement à cause de la férocité de la lutte qui déformait jusqu'aux groupements mêmes, cela tout naturellement, après avoir ainsi déjà déformé les individus. De peur de devenir dupe — le nombre de gens dupés par crainte de Têtre est formidable — chacun se réservant dans ces -petits calculs mesquins qui fournissent Tillusion de Thabileté, se refusait à comprendre que l'intérêt individuel est mis en œuvre, de nos jours, par l'intérêt collectif, en grande partie. — L'artiste ne pouvant vivre avec ses pairs, auprès desquels l'abandon serait dangereux, ne pouvant aller dans le monde sans avoir le sentiment de se déclasser et d'y périr d'ennui, demeure entre ses murs, se livre à un travail d'autant plus intensif qu'il n'a plus que cela, s'épuise et meurt jeune, se suicide même, parce qu'il est dans la nature de l'homme de partager ses joies, ou produit à peine, de moins en moins.

Reste le peuple — et lui seul — qui ne sait pas encore, mais qui peut savoir, qui ne demande qu'à savoir et qu'il faudrait préparer. On s'est toujours adressé aux gens riches et avec un succès restreint, pour un résultat bien mitigé; pourquoi ne pas s'adresser ailleurs, à ceux qui ont encore une fraîcheur de sensation pleine de promesses, capable d'enthousiasme, de renouveau? Le peuple est le moyen, le levier peut-être de l'art de demain. Espérons-le, en tout cas.

Si le Parti se désintéresse de la question, ne comprenant pas que Vari tout court est un des appuis, lui aussi, de l'art politique et refuse à l'artiste, qui est, après tout, un créateur, l'indulgence qu'il doit à l'ouvrier et dont il l'entoure, — l'individualité excès-

sive de l'artiste est une des conditions, un des outils souvent, de son talent ou de son génie et quel curieux parallèle à établir, à ce sujet, entre Tartiste et l'ouvrier, intéressés Tun et Tautre à se connaître et à s'éduquer réciproquement, car l'artiste a changé depuis que la vie contemporaine lui mesure la place, — une seule puissance bénéficiera de l'horizon fermé aux artistes parce que seule elle pourra leur en procurer un, et elle ne manquera pas de s'y employer avec cette ruse adroite, patiente, d'accueil humble, que sa tradition consacre et affine, l'Eglise. — L'exemple de Maurice Denis est frappant. Rien ne faisait prévoir qu'il aboutirait à décorer l'église duVésinet et il aurait pu tout aussi heureusement orner une mairie, ou aider à Tachèvement du Panthéon qu'on a confié bien trop tard à Puvis de Chavannes, puis qu'on abîme de plus en plus. L'Etat, toujours en retard, bien malheureusement, quand il s'agit d'art — il Test aussi d'ailleurs en politique — épuisé, de plus, par les médiocres qui suppléent à l'absence de talent à l'aide d'affirmations loyalistes auxquelles il est indigne de se laisser prendre, n'intervient pas ou intervient mal, ne sachant pas choisir, et la bonne volonté de celui qui veut rattrapper le temps perdu ne suffit pas; elle est, en outre, annihilée par toutes sortes d'influences et de préjugés.

Dans un livre récent (1), M. Paul Boncour a reconnu cette désorganisation à peu près générale qui règne dans les services des Beaux-Arts, et, à ce sujet, il faut rendre grâces à la fois à l'ancien ministre qui dit ce qu'il pense, comme il le pense.

(1) Art et Démocratie (Ollendorf).

et au régime qui, contrairement aux autres, est d'autant mieux servi qu'on lui apprend davantage la vérité. Avec le même courage nécessaire il signale l'insuffisance de l'enseignement donné à l'école des Beaux- Arts, la médiocrité des envois de Rome, le danger de toutes ces erreurs maintenues': « Parce que l'Etat manque à son devoir ou qu'il le remplit mal, on songe à détruire les institutions, les encouragements et les disciplines traditionnelles sans lesquelles l'art français, privé de l'organisation nécessaire qu'ont édifiée les siècles et que s'efforcent d'acquérir les pays qui ne l'ont pas encore, demeurerait livré à toutes les fantaisies de l'individualisme, à toutes les influences du mercantilisme et à tant d'expériences désastreuses après lesquelles il faudrait reconstruire péniblement ce que les défaillances présentes incitent à détruire. » Et il reconnaît qu'une démocratie « désireuse de faire rentrer l'art dans la vie, doit avoir un égal souci de l'art et des métiers ». Mais pour les réformes urgentes, à la Villa Médicis comme à l'école des Beaux-Arts et ailleurs, la collaboration des intéressés est nécessaire, — comme dans tous les services, — et pour que celle-ci soit féconde, il convient que les artistes — comme les prolétaires — prennent, en quelque sorte, eux aussi, d'une manière différente, une conscience de classe, une conception corporative étendue, individualiste et générale. Pour y parvenir, ils auraient besoin de se transformer, de se rendre bien compte, non seulement des apparences de la vie moderne, mais de ses réalités profondes, de ses bases, des éléments de beauté nouvelle qu'elle renferme ainsi que de ses aspirations. Il faut que la poussée socialiste les

éclaire, non pas pour créer Yart social — ce motlà, même bien compris, comme M. Séailles Ta fait dans un article de l'Action Nationale récemment, me semble inadmissible et le contraire de l'art — mais pour f)ermettre à l'Art de vivre. C'est en se pénétrant de toute leur époque que les grands artistes ont pris conscience d'eux-mêmes et pu réaliser toute leur individualité, qui se rattachait à la collectivité. Les grands peintres et les grands architectes du moyen âge, de la Renaissance et de toujours l'ont fait et le feront; et ce qui, justement, choque de nos jours, ce qui constitue une anomalie, — et que cette anomalie passe pour naturelle, démontre encore à quel point le capitalisme déforme — c'est que, seuls parmi les artistes de tous les temps, de tous les mondes, ceux d'aujourd'hui se soient abstraits de plus en plus des réalités qui les environnent, ou n'en aient envisagé, puis choisi, qu'une, à l'exception des autres. Ils se perdent ainsi dans le labyrinthe d'un mysticisme individualiste, à l'exemple de ceux qui agissent de même en psychologie, en philosophie ou en littérature. — Le socialisme s'impose à eux ou, s'ils préfèrent, l'enseignement venu de la collectivité, sur le terrain spirituel comme sur le terrain matériel, dans l'intérêt de leur individualité, pour qu'elle puisse se réaliser. Alors, par l'entremise ou l'intermédiaire de l'Etat conquis à l'essentiel de la pensée socialiste, enregistreur et régulateur central des efforts particuliers, sera réalisée « cette perpétuelle communion de pensées, cet échange ininterrompu de sensations, une confiance solide, cette foi dans un idéal commun» qui permettrait « de faire des hommes et non des pantins » dont parlait

M. Couyba dans son budget de 1907, enfin vivra cet atelier qui sera une université où Ton apporte « à la préparation de l'œuvre, à la méthode de travail, aux recherches, aux incertitudes, tout ce qu'un art demande de suite de pensées », comme écrivait Carrière en 1904. N'oublions pas, en effet, ces excellentes paroles de Jacques Blanche en 1903 : « La peinture, qui n'est qu'un métier, n'est plus enseignée et ne peut plus l'être puisque personne ne connaît plus ses recettes, ses lois mystérieuses, que les maîtres communiquaient à leurs élèves pendant les trois derniers siècles, en Italie, en Flandre, en Espagne, en Angleterre, en France. Il n'y a plus de tradition, et chacun est obligé de perdre vingt ans de sa vie, — s'il a compris et a un désir d'apprendre, — à chercher une technique que l'on possédait jadis au sortir de l'atelier du patron. Ce serait donc l'Ecole des Beaux-Arts, l'enseignement officiel qu'il faudrait modifier, non pas le prix de Rome. » — Alors l'artiste, cessant d'être un isolé, sûr de trouver les matériaux de sa réalisation et de son effort, pourra créer un art nouveau, un style différent; alors seulement la société lui permettra d'être un artiste, dans toute la force du terme, en même temps qu'un homme.

Alors, également, les arts divers cesseront de demeurer séparés, de s'ignorer; ils se reconnaîtront frères, comme aux grandes époques. Il n'y aurait plus séparation de l'intérêt et du métier. Et il est superflu de faire observer à quel point cette solidarité du monde des arts et du monde de la pensée aiderait à la compréhension, à la réalisation même de la solidarité générale.

Si les artistes se refusent la conception socialiste que tout démontre utile, la société capitaliste demeurant ce qu'elle est, il leur sera toujours nécessaire, à moins d'une fortune personnelle vraisemblablement de plus en plus raréfiée d* « arriver » et pour « arriver », ils seront forcés de ne plus rester des artistes. Or tous ont déjà vérifié que sans cette fortune personnelle initiale leur permettant de se maintenir un certain temps, — car elle s'épuise, en général, sans se renouveler, — il n'est plus possible de faire de l'art, — que ce soit en peinture ou en littérature, — et que les sociétés diverses existantes pour défendre les intérêts professionnels des artistes ne répondent pas à leur objet, déformées elles aussi par le milieu ambiant. Où donc l'Art pourra-t-il vivre demain, dans un univers de plus en plus industrialisé et prolétarisé, livré à la toute puissance de l'argent, si déjà les intéressés — comme l'ont fait les ouvriers — ne s'efforcent pas de créer leurs cadres, leurs organisations de défense et de vie? L'heure presse même, sans doute, encore plus pour eux, car le Capital, qui ne peut se passer des ouvriers, se passe fort bien des artistes véritables, auxquels il n'accorde, en général, la préférence qu'après leur mort, — sans doute parce qu'en les payant plus cher il a moins crainte d'être trompé et s'enorgueillit mieux lui-même de son acquisitioncomme du prix honorable, imposant, exagéré quelquefois, auquel elle lui 'revient. II est tellement peu susceptible d'un goût personnel spontané, que ce qui est vivant l'inquiète, l'écarté. Il ne saurait discerner le beau du laid. Il se réfugie de préférence dans l'ancien, dans les vieux styles et il les fait copier.

comme par une sorte d'aveu tacite qu'il est incapable d'en imaginer un ou même, d'aider à le faire éclore. — La résignation des artistes en face du capitalisme moderne est une chose inconcevable : l'adhésion un peu secrète qu'ils lui apportent, quelquefois, paraît-il, dès leurs premières années, vers vingt ans, est une chose honteuse, indigne de leur métier, que leurs aînés eussent repoussé de toutes leurs forces, car même quauid ils étaient obligés de travailler pour vivre, ils dépassaient, d'un même coup d'aile, cette obligation et le monde de leurs lecteurs, s'imposant à eux au lieu de s'y soumettre. Mais nous ne sommes plus au temps de Balzac, — qui mourut à la peine. Car on savait aussi mourir de son métier et jxïur lui. — Aujourd'hui, n'importe comment, on veut avant tout en vivre, et le plus possible. L'art est devenu une affaire. Que cela continue, au lieu d'écoles ou de musées, nous aurons la Bourse des Beaux-Arts. Je le veux bien, si elle permet la création d'un équilibre artistique réel, si Ydûct peut y servir à dominer Targent et à l'utiliser, mais j'en doute; je crains même que le contraire ne s'y produise. Je reconnais d'ailleurs que les chiffres de l'équation sont difficiles à poser et que celle-ci est encore plus difficile à résoudre. Je pense, en tout cas, qu'il faudra bien en arriver là, conmie pour les autres travaux, quoique, peut-être, d'une manière différente et que les artistes ainsi que le monde capitaliste ont intérêt à cette recherche, encore que d'une manière inégale.

Le mauvais goût collectif, m'objectera-t-on, risque d'exister aussi bien que l'autre et, même, d'être plus tyrannique. — Certes, si Ton continue comme

on Ta fait à ne pas permettre au peuple le sentiment de Tart; je crois, au contraire, quil peut en être autrement si la civilisation le lui favorise, l'incite même à le ressentir en lui donnant une vie plus équilibrée, en entreprenant de toutes parts l'œuvre éducative qui se démontre nécessaire. Helvétius se demandait avec une certaine raison si l'éducation différente des différents hommes n'était pas la cause de cette inégalité des esprits jusqu'à présent attribuée à l'inégale perfection des organes. — William Morris s a très bien pressenti et expliqué que le peuple de demain serait la matière vivante d'un art profond, réellement neuf, susceptible de devenir merveilleux.

A l'heure même où, par la décision prise au sujet des habitations ouvrières, il est possible de faire surgir de Paris, ainsi que l'indiquait Sembat à la Chambre, une ville nouvelle (1), l'intérêt est évident qui consiste à préparer dès aujourd'hui — un des torts des Français est de toujours remettre à demain — la phalange d'architectes, de décorateurs et de peintres qui saurait affirmer la force de la pensée socialiste unissant, par extraordinaire, au grand scandale de nombreux « artistes » et des béotiens mercantiles, — et j'ose le mot malgré ma réserve, — l'utile et le beau. Il y a là, de plus, un moyen de conquérir à nos idées ceux que les questions économiques rebutent encore. Au milieu de l'architecture moderne, lamentable, déroutée, quand elle se veut traditionnelle, ou d'incohérence quand elle s'efforce

(1) Voir aussi la brochure de notre ami THOMAS : Espaces libres et fortifications, dans les Cahiers du Socialiste,

à laudace, mêlant au hasard tous les styles précédents ou en créant un que rien n'impose, une architecture sentie et raisonnée à la fois, patiente, où se découvriraient mieux quon n'est encore parvenu à les dégager, les données du style prochain, serait, par elle-même, éducative d'espérance, de force et d'harmonie. Il y a dans la Beauté une puissance de persuasion profonde, progressive, à laquelle rien ne résiste, car les yeux enregistrent dans le cerveau et le cœur; elle éduque les générations d'hommes, quelquefois mieux que des discours et des livres, ou, du moins, d'une façon plus durable. Les lignes et le silence des beaux monuments s'incrustent dans la mémoire de l'enfant qui leur confie tout bas, sans se les définir tout à fait, confuses, ses premières pensées intimes, ses premiers élans, et revient encore y rêver le long de sa vie. — C'est cela qui a fait la force des cathédrales. Pourquoi ne ferait-elle pas celle des Maisons du Peuple? Elles inciteraient au travail, comme les cathédrales portaient à la méditation ou à la prière; elles rendraient le travail attrayant, l'aideraient, car en participant à la transformation de la vie moderne elles mettraient par cela même le travail en valeur, de manière à ce que chacun puisse choisir et garder le métier qui lui convient. — La vie moderne est une sorte de conspiration permanente contre le travail réel; elle semble faite, en partie, pour son exploitation. Au lieu de l'aider à fournir son maximum, elle l'arrête en le subordonnant toujours à des considérations étrangères à lui-même.

Des maisons du peuple où seraient classés les moyens de répartition du travail, où s'organiserait

peu à peu la production, attrayantes aussi par leurs bibliothèques, leurs salles de théâtre et de conférence, où le prolétariat trouverait en un mot pour son travail intellectuel et manuel, pour la santé du corps et de Tesprit ce que le « gentleman » trouve dans son cercle pour ne rien accomplir, sinon la digestion, quelque partie de cartes ou une conversation creuse, feraient, elles aussi, plus que de nombreux et interminables palabres. Et si leur architecture savait exprimer la foi dans Tavenir humain (meilleur qui est la base du socialisme, elle attirerait les ouvriers les plus désabusés comme la curiosité de leurs adversaires les plus prévenus, souvent par ignorance. « Les pierres de Venise » murmurait longuement Ruskin. Pourquoi, par suite de quelle faiblesse, sottement, niaisement désabusée, par quel manque de confiEmce en l'effort devrions-nous nous refuser d'imaginer les pierres de Paris renouvelées, initiatrices et conquérantes ? L'architecture, ce grand art de plus en plus tombé, mais qui est peut-être à la veille d'une renaissance, a tout à gagner au socialisme.

Nos camarades ne comprendraient-ils pas qu'en ricanant en face de leur propre horizon, en diminuant celui-ci, en ne l'envisageant que sous un angle mesquin et médiocre, ils s'atteignent eux-mêmes, se discréditent, pour la plus grande joie et le meilleur bénéfice de leurs adversaires auxquels ce manque de courage, d'énergie et de noblesse morale les livre pieds et poings liés? En ce cas, qu'ils abandonnent lem'S revendications, car leur paresse et leur scepticisme sont un aveu qu'ils sont indignes du socialisme et qu'ils veulent aider eux aussi à ce

que tout soit abîmé par rinjustice et rinexactitude contemporaines. — Pourtant, tous les esprits loyaux et réalistes — et il faut être réaliste pour être loyal — reconnaissent la nécessité socialiste. « Ne nous faisons pas l'illusion qu'il puisse y (cet état de choses artistiques actuel) être remédié, dit M. Paul Boncour, dans l'état social présent. Il serait vain de demander que soient subordonnées à une conception hautaine de beauté sociale tant de forces prodigieuses qu'on ne veut pas même faire servir à des fins plus humbles, la justice pour tous. Des transformations profondes sont la condition préalable d'une rénovation un peu complète de notre art décoratif et, sur ce point encore, l'art et la démocratie, l'art et le socialisme, loin de s'exclure, s'appellent et se supposent. » Il est anormal, inquiétant que le divorce continue entre l'art et la foule. Jamais, peut-être, il n'a existé autant que dans les démocraties modernes, c'est-à-dire dans la réalisation manquée de l'idéal qui devrait le plus les rapprocher. L'idéal socialiste le permettrait. Il condenserait, réchaufferait autour d'une flamme commune les meilleurs éléments de toutes les activités humaines, fournissant ainsi à toutes les initiatives, à toutes les volontés les moyens de réalisation que Tanarchie capitaliste leur refuse ou leur marchande.

Un artiste, ignoré de son vivant, sauf de quelques intimes, et dont même après sa mort les toiles se vendaient cent francs maximum dans une petite boutique de Montmartre, chez le père Tanguy, l'admirable Vincent Van Gogh, a écrit ces lignes significatives qui montrent qu'avant 1890 un bon peintre sentait déjà la nécessité socialiste et déplorait Tin-

compétence voulue, entretenue, de nos camarades : « Le mal, vois-tu, dit-il dans une lettre à Emile Bernard (1), est que Giotto, Cimabue, ainsi que Holbein et Van Dyck vivaient dans une société obélisquale, passe-moi le mot, échafaudée, construite architecturalement, où chaque individu était une pierre, toutes se tenant et formant société monumentale. Cette société, lorsque les socialistes construiront — ce dont ils sont passablement éloignés — logiquement un édifice social — on en reverra — je n'en doute point — une incarnation. Mais, tu le sais, nous sommes en plein laisser- aller et anarchie. »

Un singulier volume, animé souvent d'un esprit déplorable ou, si le mot est trop formel, inexact, — et ceci vient d'une inéducation politique à peu près complète — renseigne sur le désarroi des artistes, raconte comme à travers leurs parti-pris, leurs injustices, il en subsiste qui cherchent à relier

(1) Lettres de Vincent Van Cogh à Emile Bernard, Voilard, 1911. Voir page 98 — entre autres choses — une belle explication de Rembrandt à opposer à celle de Baudelaire. Après avoir fait remarquer que Franz Hais n'avait fait rien que des portraits : « Qu'est-ce que Rembrandt ? La même chose, un peintre de portraits. Voilà d'abord l'idéalisme, large, clair qu'il s'agit d'avoir de ces deux sommités très hollandaises qui s'équivalent avant d'entrer plus loin en matière. Cela bien compris, toute cette glorieuse république, représentée par deux féconds portraitistes, reconstituée à grands traits, nous conservons très ample marge pour les paysages, les scènes d'intérieur, les animaux, les sujets philosophiques... ».

ensemble les tentatives éparses (1). Je le prends parce que typique et, négligeant volontairement les erreurs auxquelles je fais allusion, je veux citer quelques passages : « Pas un, pzurmi nos plus grands poètes ou romanciers, ne comprit au lendemain de la Révolution la tâche immense qui était dévolue au Livre pour asseoir les fondations d'une démocratie consciente et y faire coopérer toute la pensée écrite dans un même apostolat, pour la plus profonde des vulgarisations. Aux prises avec de brillantes virtuosités rivales, les Belles-Lettres répugnaient à toute action d'ensemble. Si l'esthétique prit quand même un développement soudain, ce fut grâce à l'Eirchéologie qui lui apportait un exposé de tous les styles. Cet exposé permettait de sérier les harmonies partielles que l'instinct artiste avait plus ou moins bien conçues au long des siècles et il s'en dégageait la vision de ce qu'une production raisonnée du beau saurait réaliser d'harmonies plénières. — Tout l'esprit critique provoqué par notre décadence tenta de se grouper sous la loi scientifique...» Il y a évidemment une bonne part d'exagération dans ce qui suit mais aussi une indication pleine de vérité, et que Balzac avait pressentie bien qu'il ait orienté sa recherche comme son résultat vers la religion; plus de confiance, plus de crédit accordé à l'homme l'auraient mené vers la sociologie. « La littérature romancière plongera dams la psychologie la plus tourmentée tant qu'elle ne se groupera pas autour de la sociologie, seul point de vue d'où peuvent se juger

(1) MaiGNAN. Économie Esthétique, éd. de VArt Décoratif,

les mœurs, les caractères et les passions, et le romancier qui étudie un cas psychologique sans le relier aux phénomènes sociaux, ressemble au médecin localisant une maladie sans consulter l'organisme entier. Si la littérature était plus pénétrée de sociologie, ce serait à fortifier l'esthétique, à activer l'énoncé de ses principes qu'elle trouverait son meilleur champ d'action, persuadée que la science du Beau doit contenir toutes les règles d'harmonie idéales, humaines et sociales. » Toutes est beaucoup dire et n'envisager le problème qu'à un seul point de vue; même exagération dans la nécessité sociologique a priori de la littérature; j'avancerais plutôt, quant à moi, que celle-ci, sans peut-être en parler, sans plan préconçu, par l'observation réelle, plus approfondie, serait-ce par la psychologie la plus particulière et la plus tourmentée, dégagera, et d'autant mieux qu'elle aura procédé par en-bas, maintenant comme point de départ l'observation exacte, toute contrôlée, cette nécessité socialiste, ce point central social inéluctable qui s'impose. «Ainsi pla- Ciée entre les arts et lies sciences, la littérature comblerait la distance fâcheuse en multipliant les contacts; elle préparerait ce jour où la science, forte et apaisée, libérée enfin des tâches avilissantes, embrasera les arts de toutes ses découvertes, les haussant jusqu'à sa clairvoyance hi se mirant en eux pour une double rénovation. » Et il y a encore du danger, à côté d'une part de vrai, à cause du sens que les hypocrites — armée innombrable et savante — ne manquent jamais de donner au mot immoralité, dans les lignes suivantes : « Une littérature qui vit dans l'immoralité vit dans l'inesthé-

tique et elle se livre , comme les arts, à la foule des amateurs qui, littérateurs et dramaturges, payent éditeurs et directeurs de théâtre pour êtres imprimés ou joués malgré tout, et payent encore la critique afin d'être louanges. » L'argent fait loi sur tous les marchés. Flaubert dut payer son libraire et fut condamné, par-dessus le marché, par la magistrature impériale. Le fait, la condamnation en moins, s'est renouvelé depuis et souvent pour de bons livres : Pierre Louys ne trouva pas d'éditeur pour Aphrodite et en fit les frais. — L'incompréhension est partout, le triomphe des médiocres, — comme a dit, voici déjà quelques années, Paul Adam, — à peu près inéluctable. La vie moderne, en ne laissant plus même le temps de réfléchir — sauf à quelques privilégiés qui, d'ailleurs, utilisent vers d'autres fins leurs vacances indéfinies, — ne permet ni la culture, ni le recueillement indispensables à l'œuvre d'art. Le public est bien réellement amené « à la perversion de son sentiment intérieur». Le capitalisme projette en lui une vision faussée, faite surtout d'apparences, le déforme au lieu de le former, — au lieu de lui permettre de se réaliser au mieux de lui-même et de la société. Il ne s'agit pas de restreindre la liberté d'initiative, mais, bien au contraire et tout à l'opposé, de la permettre, de la faciliter, car elle n'existe plus. — C'est ainsi qu'à certaines heures de l'histoire le mot de liberté, par suite de la paresse des hommes et de l'astuce des oligarchies, sert à exploiter la réalité de ce qu'il promet, n'existant plus qu'au bénéfice de quelquesuns. L'excès à éviter serait de vouloir canaliser l'art dans des règles étroites, de prétendre enfermer la

complexité innombrable et mouvante da la vie dans je ne sais quelle vérité primordiale, étemelle, ellemême, d'ailleurs, fort insuffisamment étudiée et discutée. En politique, comme en art, ce serait aboutir à la stérilité. Peut-être existe-t-il des règles éternelles, et efforçons-nous de les découvrir, de les discuter, de les vérifier, mais elles évoluent et se transforment sans cesse, se métamorphosant avec une subtilité telle que la plupart ne les reconnaissent plus. Nouveau bien dont il faut nous réjouir, car ce travail de recherche mène lui-même plus loin, permet la création de nouvelles formes plus perfectionnées.

M. Maignan prône l'union nécessaire de l'ingénieur et du décorateur, la simplification de l'ameublement et du costume qui rendraient la vie moins renfermée, moins casanière et qui, par cela même, en délivrant de bien des soucis, permettra plus de loisirs pour les joies intellectuelles et esthétiques, rendra cellesci naturelles, nécessaires à un plus grand nombre. L'auteur me paraît ensuite en contradiction avec luimême quand il se plaint que la mode s'universalise; il devrait s'en réjouir. C'est dans l'ensemble que les fantaisies particulières, d'autant plus étudiées et mesurées, peuvent se faire jour avec plus de goût. J'avouerai, au surplus, que, pour ma part, j'apprécie la mode actuelle, depuis quelques années; je me demande même si, sauf de petites erreurs, d'ailleurs discutables, elle a jamais atteint autant de simplicité heureuse; et je voudrais la lui voir maintenir parmi les transformations fatales, car ce qu'il faudrait éviter c'est que, justement, on ne la gâtât, par besoin, lui aussi exagéré, de changement.

venu plus du mercantilisme que du désir de la perfection, car le changement, moyen de renaissance, recherche de la perfection meilleure et de la nouveauté sont, il faut le redire, excellents, nécessaires. Ils permettent des aperçus, toutes sortes de découvertes, de mises au point, et par la mode féminine, rendent la femme toujours jeune, toujours neuve, révèlent indéfiniment en elle des aspects imprévus de charme, de féminité. Ils recréent la femme, en quelque sorte comme Tart recrée la nature. Il y a donc dans la mode, comme dans la vie, comme dans tout une sorte de force mal définie, un peu mystérieuse, volontaire et involontaire à la fois, qu'il faut capter, utiliser, perfectionner, — avant tout ne pas détruire. Pourquoi la redouter? Les femmes ne sont pas aussi dociles à la mode que certains le prétendent; elles la rejettent quelquefois ou la modifient, par un instinct collectif et individuel très sûr, en général, car elles sont souveraines; un échange d'idées et de réalisations, qui permet une heureuse mise au point, s'établit entre les modèles des couturiers et l'adhésion, la collaboration du public. — Un fait domine, qu'il ne suffirait pas à M. Maignan de nier pour qu'il cessât d'a,voir existé ou d'exister encore, c'est que toutes les modes ont paru charmantes, tour à tour, à ceux et à celles qui les adoptaient; il y a donc là quelque chose de plus fort, de plus nécessaire que les diverses esthétiques préconçues qui, en s'éloignant trop de la réalité dont elles se veulent la plus parfaite, la plus belle parure, se condamnent.

Eveillons simplement de plus en plus le sentiment de l'initiative, du goût, de la couleur et de la

ligne chez le consommateur et aidons-le à mettre la main sur les choses de la mode, comme sur les autres, pour les régler.

De même pour ce qui est des sports et des spectacles où Téquation est à résoudre aussi entre les directeurs et le public, entre les metteurs en œuvre et les intéressés — entre ce qui devrait prévaloir et ce qui prévaut. — M. Ma^gnan est injuste quand il place, notamment, les sports romains au-dessus du foot-ball. Une partie de foot-ball bien menée est une belle chose et moins cruelle que les sports romains. Le pugilat grec était plus meurtrier que la boxe. Nos courses à pied ne sont pas sa,as allure; il y manque le décor de jadis, mais il est facile, par la, collaboration des foules, de le recréer. Les torts du foot-ball dérivent du fait que la lutte anime ceux qui la vivent au point qu'ils dépassent les règles de prudence établie. Ne soyons donc pas trop pessimistes en face de nos jeux modernes malgré les défauts, les erreurs qu'ils peuvent comporter, et dont je ne disconviens pas; ils ont leurs élégances; ils ne sont pas sans bienfaits, au contraire. Les condamner serait malsain et peut-être inutile; au surplus de quel droit? Il me paraît préférable de les améliorer. On pourrait les amener assez facilement à une beauté qui dépasserait celle des jeux antiques afin de faire sortir sur ce point encore de la vie moderne le caractère qu'elle comporte. Dans des locaux appropriés l'hiver, dans des parcs comme celui de Saint- Cloud l'été, ces jeux — on se souvient des tentatives, plus intéressantes qu'on n'a voulu le croire, de Pascha,! Grousset, du Lendit notamment — ramèneraient au goût des spec-

tacles collectifs et seraient le pendant des grandes fêtes d'art théâtral a tenter en même temps, soit au Trocadéro, soit au Bois de Boulogne, soit à Orange. Des spectacles comme celui qui a été donné récemment au Châtelet par M^^^ Trouhanova, encadrée d une pléiade parfaite de musiciens et de peintres, — véritable renaissance théâtrale, suite et accompagnement des précieux efforts de M. Rouché, auquel on doit tant de gratitude, et de M. Lugné Poë à VŒuVre — sont des indicés d un avenir de possibilités théâtrales nouvelles vers lesquelles s'orienteront les recherches des jeunes poètes, dispersés et souvent déconcertés, semble-t-il. Ce ne serait pas une reconstitution plus ou moins adaptée de Tantique, si intéressante fût-elle, mais de Tart d'aujourd'hui, — un art dont quelques-uns ont le pressentiment. — Malheureusement en France on ose de moins en moins, par suite d'un parti-pris étrange, tout à fait contraire à notre race, de routine, de paresse et de soumission à ce qui existe déjà; si l'audace se fait jour, le public ayant peur de la suivre et l'artiste se retrou vsmt seul, personne ne persévère plus.

Toutefois, les circonstances n'étant plus les mêmes, un certain espoir est permis. Le jour est proche — et il existe quelque peu déjà — où, suivant une idée de M. Maignan, l'art et la science, réconciliés, s'aideront pour une investigation et une création plus générales, plus humaines, où les hommes, mieux éduqués par suite d'une réforme profonde dans les méthodes d'enseignement, seront amenés à comprendre que la question artistique, comme toutes les autres, se lie à la question sociale. On ne niera plus

que la poésie ne soit, à sa manière, utile. La barbarie des cerveaux et des cœurs une fois atteinte, puis vaincue, éliminée en partie, les uns et les autres vérifieront ce qu*il y avait de véridique dans ce cri de Shelley : « Les poètes sont les législateurs méconnus du monde! »

A une heure où la médiocrité intellectuelle, où la supercherie facile et l'apparence de Tart sont sanctionnées, de préférence à tout effort personnel et à tout véritable travail, par l'Académie Française, de plus en plus éloignée de la vie, malgré toutes les concessions qu'on lui a faites bénévolement, sans succès, afin qu'elle apparaisse un peu moins inutile, elle qui avait un rôle si merveilleux dont elle ne semble même plus capable d'imaginer la grandeur, une certaine hésitation doit s'emparer de ceux de nos amis qui, ayant consenti à me suivre jusque-là, n'ont pu s'empêcher de douter de l'affirmation shelleyenne. Je leur prouverai donc que la poésie, telle que la comprend la société contemporaine, capitaliste avec tant d'ingénuité docile, n'a rien à voir avec la poésie, n'en est pas, ne peut pas en être, car la poésie a toujours été autre chose. Du temps où la poésie existait dans la société — elle ne peut plus exister, maintenant, que contre elle — on n'eût même pas discuté le cocorico pétaradeur et sans syntaxe d'Edmond Rostand, très inférieur à Casimir Delavigne. La conception de la poésie qui semble prévaloir parmi quelques poètes contemporains, assoiffés de prix et de réclames.

eût écœuré. — Je ne puis m empêcher, quant à moi, devant de pareilles mœurs de me souvenir avec une émotion profonde, reconnaissante et attendrie, des mardis soirs de Mallarmé, rue de Rome, où nous nous retrouvions autour de l'initiateur doux et merveilleux, avec Pierre Louys, Jean de Tinan, Francis Viélé-Griffin, Marcel Schwob, Henri de Régnier, Paul Valéry, Ferdinand Herold, Samain et tant d'autres... Quelle vilaine pente que celle sur laquelle on a glissé depuis!

Shelley nous fournit un exemple-type de poète. Il était un héros par cela même qu'il était un poète. Rappelons aussi Wordsworth, Coleridge, Tennyson, Burns, chez nous Hugo, Vigny, Lamartine, en Allemagne Gœthe, Shiller, Heine, car il semble vraiment que les jeunes gens aient oublié ceux-là ou ne s'en souviennent que dans leurs railleries. Ces poètes vivaient la vie de leur temps afin même de lutter mieux contre elle et de l'améliorer, et ils étaient écoutés quand même. Aujourd'hui la gloire dépend de la fortune, de tel ou tel salon, de femmes de lettres — l'horrible mot et la réalité plus effroyable encore (1) — que George Sand eut méfwfisées de tout son cœur. Le scandale d'un Shelley serait bien pis que celui qu'il déchaîna et auquel il tint tête; on ne le comprendrait même plus. Car nous en sommes là et il faut le dire, afin que toutes

(1) Les admirations de M«»e Tinayre pour le « petit français », arriviste et médiocre, patriotard et pompier. Les extraordinaires romans signés Claude Ferval. Les « jurys » féminins prodigieux de tel ou tel recueil illustré, etc, etc. — Car notre pays devient ridicule avec un entrain déconcertant.

les bonnes volontés qui persistent s'unissent pour mener la bataille.

Tout le monde confiait la ligne de son œuvre, puis sa mort, qu'illumine un bûcher antique sous le ciel italien, au bord de la vague latine. Je voudrais rappeler un peu sa jeunesse — ad usum delphini — car je ne peux pas croire que bien des jeunes poètes aient accepté sans serrement de cœur le chemin de Targent, acculés par les fatalités diverses, nombreuses, dont le monde est si prodigue, et j'ose même espérer que ce mal qu'ils ont subi les incitera d'autant plus vers nous. Répétons-le : Shelley est un admirable exemple de vérité poétique, sans cesse entretenue par le culte de la Beauté, vers la recherche sociale. De là vient sa supériorité sur Byron, — et c'est ce qui fait aussi que Byron est resté longtemps, aujourd'hui même encore, le plus illustre.

L'œuvre et la vie de Shelley sont étroitement unies (1). Elles sont l'une et l'autre imprégnées de noblesse, et c'est sans doute pour cela que la haine cléricale incita Louis Veuillot à rédiger sur elles des pages ignobles. Sa vie semble faite pour

(1) Je rapellerai le livre de Rabbe, paru chez Savine, et sa traduction, quelquefois défectueuse ; la belle étude de M. Angellier sur Robert Burns ( 1892) ; le livre, qui devrait être plus connu, de Ch. Cestre : La révolution française et les poètes anglais. Je signalerai un essai récent, du plus haut intérêt, et dont je me sers pour ces notes rapides : Koszul, La jeunesse de Shelley (1912). — Je suis d'ailleurs quelquefois loin de partager les interprétations psychologiques de l'auteur. — Je rappellerai enfin les études curieuses de James Darmesteter et le livre de M. Legouis: La jeunesse de Wordsworth (1896).

fournir à rincomparable ouvrier d'art qu'est Shelley des matériaux successifs, à ce point que sa poésie ne fut appréciée que du jour où sa vie fut connue.

Il nous faut, d'ailleurs, joindre celle-ci à l'atmosphère de la société qui l'entoura et dont elle est issue.

La force du romantisme anglais chez la plupart de ses représentants dérive de ce qu'il fut plus une philosophie qu'une littérature, une sorte de philosophie et de tempérament à la fois, une façon de penser et de vivre, souple et active. Le romantisme — défiguré avant hier, pour le besoin d'une mauvaise cause, par M. Pierre Las serre — a ceci d'admirable, malgré ses défauts, qu'il est une recherche constante du réel afin d'en posséder intimement la complexité. Son absence de discipline, sa hâte, sa fougue, quelquefois mal conduite, sont regrettables, mais cette recherche infinie dans raction et dans le sentiment sont des moyens dont on ne paraît pas avoir assez tenu compte. L'art de l'avenir sera, peutêtre, de discipliner, avec un grand respect de la liberté et de la spontanéité individuelles, bien entendu, cette recherche passionnée, jamais lasse, de manière à unir le classicisme et le romantisme, — nous ujtilisons les termes employés, admis, — vers un classicisme nouveau, vivace et fort, qui permette d'exprimer adoucies, transformées, éternisées par l'art, les réalités diverses, de même que nous rêvons de les ordonner dans la société par la démocratie sociale. Les diverses manifestations de l'activité humaine seraient ainsi mises en valeur et cet art préparerait sur son terrain, vers une compréhension plus étendue de la beauté, l'ensemble des forces.

Cela eut lieu en Angleterre où la puissance de ridéologie révolutionnaire française pénétra la société, s'épanouit chez les poètes. « Il nous a semblé, disait M. Ch. Cestre en 1906, que les français ne pour valent pas rester indifférents à cet exemple de la puissance de contagion de la Révolution, qu'ils ne pouvaient pas se désintéresser de Téclat lyrique, de la richesse Imaginative, de la profondeur philosophique, de la nouveauté d'expression que la Révolution communiqua à la poésie anglaise et que, d'autre part, les œuvres des poètes révolutionnaires anglais pourraient jeter quelque lumière sur les événements historiques eux-mêmes. » Le romantisme fut, au fond, la survivance, par l'art, d'une révolution déçue qui croit encore, quand même, veut faire croire à elle et entretient sur l'autel qu'elle élève, enguirlande et bénit, le feu sacré de la révolte féconde. — Il est bon de l'opposer au faux réalisme d'Agathon et au nationalisme clérical, artificiellement et péniblement passionné, malgré la magie d'un grand style, de M. Maurice Barrés, pontife d'ailleurs discret et charmant, pénétré d'un scepticisme qUji le fait sourire en seci-^t derrière ses disciples, toutes ces jeur nesses littéraires hâtives, ignorantes et d'autant plus pompeusement affirmatives. Elles m'apparaissent vouées à des triomphes brefs, puis à des remords, l'âge d'homme une fois venu, ensuite à des mysticismes attristés ou à des ironies sans vigueur. — Elles valaient, elles valent encore mieux que cela, en dépit de ce qu'elles prétendent, et je crains qu'elles n'en veuillent un jour à leur grand-prêtre — car on aime peu s'accuser soi-même, surtout quand on s'est refusé délibérément à certains labeurs et à la con-

science morale. Libre à tous d'en sourire, bien entendu, sauf, pourtant, à ceux qui se donnent des airs de docteurs et prétendent conseiller, conduire ou même mener militairement leurs concitoyens.

Shelley s*est éveillé à la lumière intellectuelle dans une période où Tintelligence de la majorité semblait inerte. Les hommes, fatigués des luttes précédentes, entraînés à Tabdication par une organisation sociale défectueuse, devenaient également indolents pour croire ou pour douter. Il se dissimulait peut-être là un bien, en ce sens qu'ils ne savaient plus souffrir par Tesprit, mais c'était aussi un mal, car en étant incapables de souffrir ils ne savaient plus être heureux. Shelley a raconté qu'il commença de vivre dans un monde où l'on ne pensait plus. Il rencontra la même atonie à l'école et il est facile d'imaginei à quel point il devait déplaire aux amateurs de définitions absolues par ce qu'il écrivait à son ami Hogg : « Qu'importe comment les choses s'appellent! Mieux vaut les étudier elles-mêmes que d'étudier leurs noms». Au collège royal de Notre-Dame, à Eton, la sécheresse s'alliait au fanatisme avec exclusivisme et sévérité; à Oxford, c'était la même lassitude monotone. Selon Paley, il fallait faire le bien « par souci du bonheur éternel » et Copleston déclarait « que le plan de la Révélation était clos ». — Shelley protesta de suite, avec violence, contre toutes les hypocrisies. Il dit dans une lettre : « L'énergie est peut-être de toutes les qualités la plus précieuse. Mais le système social présent la voue à une destruction impitoyable... Le monde nous psu^alyse. » — On le fait souffrir, on est même atroce pour lui dans son entourage, il ne cède pas. Il se révolte.

se prépare. II étend sur la nature, sur le monde sa recherche inquiète, fervente, passionnée et il chantera demain dans Laon et Cyathia : « Oh ! je veux être sage, juste, libre, doux, si, du moins, j'en suis capable, car je suis las de toujours voir la force égoïste exercer son empire sans rencontrer obstacle ou blâme. » Il est « bon et hardi ». Il prépare un essai sur la nécessité de Tobéissance, inspire à sa sœur Elisabeth un poème contre la tyrannie, se porte au secours des journalistes irlandais, publie un Essai poétique sur l'état de choses actuel, aide, malgré leurs soupçons, des militants, et des auteurs révolutionnaires aujourd'hui, d'ailleurs, totalement oubliés. A son ami Hunt, il propose de fonder une société secrète de Rose-Croix qui comprendrait tous les amis ayant fait serment d'êtres créateurs de la Liberté. Il va plus loin, réalisant en actes, quand il le faut, sa pensée. Sommé par les autorités du collège de désavouer son écrit sur la nécessité de l'athéisme, il refuse et se fait tranquillement chasser de l'université.

Il met dès lors une ardeur dévorante à défendre les idées qu'il reconnaît chaque jour plus nécessaires. Au club radical (1811) du British Forum, il réfute le prédicant Rowland Hill. Il traduit la Marseillaise et poursuivi, traqué par les cléricaux, il leur résiste, tous ces combats livrés à travers une existence atroce où la raison de plus d'un eut sombré : questions perpétuelles d" argent, de domicile, de famille, de foyer même et à mesure qu'il lutte plus noblement, il est naturellemnt de plus en plus seul. Au collège, dans sa famille, on n'avait pas manqué à l'habitude adoptée envers ceux qui ont un caractère et une

nature personnelle, et on l'avait fait passer pour fou; on recommence. Son père, d'abord sur la réserve et d'une hostilité assez silencieuse, lui fait la guerre. A la fin, il est seul tout à fait; ses amis, qu; ne sont pas sans une certaine jalousie, dont ils évitent de s'avouer la réalité, s'écartent; la foule, qui a toujours besoin de consécrations officielles, même et surtout quand elle en rit et prétend instaurer les siennes seulement, se retire. Shelley, trop fraternel pour aimer la solitude totale, trop actif aussi pour en ignorer les dangers et porté au partage, au don de lui-même, en souffre cruellement. Mais il reconnaît vite que cette destinée-là devient — même dans l'action — le lot de ceux qui se refusent à mentir ou à se diminuer pour plaire, et il accepte.

Il pense au mariage. Il y rêve près d'Harriett Wesbrock, mais il se rend compte que son amour réclame, lui aussi, peut-être trop et il se demande avant de l'épouser, s'il a raison de montrer à sa prochaine femme « le chemin de la perfection ». Il savait ce qu'il lui en coûtait à lui-même d'y marcher. Cependant Harriett, dont il s'était séparé, lui faisait appel bientôt, écœurée par la méchanceté du monde, par celle des siens mêmes; et il la retrouva si seule, si malheureuse que, malgré sa répugnance pour le mariage, sentant un devoir à accomplir, il ne voulut pas s'y dérober. Sa solitude personnelle l'y décidait sans doute aussi et, avant tout, cette indulgence foncière dont il enveloppa tous les êtres qui rapprochèrent. Ses amis, même injustes pour lui, demeuraient à ses yeux excellents, ses confrères pleins de qualités ou de génie, et il plaçait les femmes qu'il aimait au-dessus du monde. — La

colère et la malédiction paternelle ne firent que croître devant toutes ces exagérations généreuses qui étaient cependant naturelles.

Ce fut vers cette époque qu'il fit la connaissance de Southey, cet autre poète révolutionnaire que la société commençait de vaincre peu à peu. Southey n'oubliait pas, sans doute, avoir écrit que la seule ambition permise et vraie, qu'il fallait conférer à tous, fût la dignité de l'homme mais il avait aussi vérifié que cette tentative se heurterait à des difficultés telles, que peut-être, valait-il mieux se laisser reconquérir par le milieu. Southey fut intéressé par Shelley; il lui semblait se retrouver, avec vingt 2Lns de moins, et comme cette foi renaissante qui revenait à lui l'accusait, il s'efforça de convertir Shelley, afin de lui éviter vingt années indécises. Vaine tentative. Le poète de la reine Mab revint navré, atteint : « Mon cœur se fend, écrivit-il, quand je songe à ce que cet homme aurait pu être». Il devait être frappé de même, après son divorce, lors de son second mariage, par Todwin dont il épousa une des filles et qui l'accabla sous ses demandes d'argent répétées. — Tragiques rencontres de la réalité mauvaise, — imposée par une société défectueuse, et de la réalité plus vraie, meilleure, qui devraiit être, — et que les hommes, par leurs luttes intestines, leur paresse et leur lâcheté rendent impossible. Ce fut même cette tristesse ressentie par la faute de Southey qui poussa Shelley à se tourner vers l'auteur de la Justice Politique — une nouvelle désillusion et de nouveaux malheurs.

Le travail le sauvait de toutes ces misères. — Il prépare maintenant un poème sur l'Age d'or de

Avenir, commence ses Essais philosophiques et édige un roman Hubert Cauwin, dans lequel il efforce détudier les causes d échec de la Révojtion française. Il écrit encore la Société telle uelle est, La Promenade du Diable dans sa bonne ille de Londres, des appels à Tlrlande, un éloge es républicains du Mexique. Il entend toujours faire ervir sa vie à une propagande humanitaire raisonnée t ardente à la fois, qu'il osait espérer décisive. 4ais il doit, une fois encore, subir, de la part de es propres troupes, temt de petites bassesses, tant e méfiances et constater, ce qui est le plus pénible, ant de manque de foi, tant de sottise, souvent, si eu de sincérité, qu'il est forcé de s'avouer, à cette econde étape, qu'il ne réussira pas. — Personne ne omprenait — ou ne voulait comprendre — cette ction audacieuse qu'il tentait au dehors, et d'autre •art le perpétuel effort intérieur qui compliquait on action, mais la rendait plus exacte et plus belle.

Frappées, condamnées, exclues, sa pensée et sa ensibilité se cherchèrent un refuge, puisque le monde 3S repoussait, et il revint ainsi à ses œuvres écrites,

ses poèmes dans lesquels il condenserait pour les énérations prochaines ce que les honmies de son 2mps ne voulaient pas entendre. Il sauverait ainsi, n la préservant, cette flamme révolutionnaire indispenable à l'humanité. — Hélas! bien des livres, les lorales et, sans doute aussi, les religions, exploitées nsuite par des êtres indignes et pour restreindre humanité alors qu'elles avaient été consenties au lébut dans un but différent, viennent de ce désaccord laintenu depuis si longtemps entre la grandeur vériable de l'homme et l'impossibilité de réalisation que

les privilégiés des sociétés, d'une part, et le découj ragement de ceux qui les subissent, de Tautre, or entretenu et qu*à l'heure actuelle, à ce début dh vingtième siècle, le capitalisme entend légalemewl perpétuer. C'est ainsi qu'on reste seulement intellec, tuel ou qu'on le redevient malgré soi, tout en demeu j rant un homme d'action et pour mieux le demeurei quand même, coûte que coûte, malgré tout, puisquti c'est le seul moyen qui subsiste de s'opposer à l'ini | quité, à la bêtise, à tout ce qui ne doit pas êtrej C'est parce qu'on ne peut pas écrire dans la chai»! vivante qu'on écrit sur du papier. Hervé, sur ce point j enfermé hier encore dans sa prison par une Répu^j blique qu'il défend souvent mieux que les gens au pour* voir, est un vivant symbole sur lequel il serait salutaire] de méditer. C'est peut-être le scepticisme de la classej ouvrière qui permet qu'on l'ait gardé là, plus encore^j que la force des gouvernants qui, dans une Répu-j blique, est ce que la font les majorités, car la! République est ce qu'on la fait.

Il ne serait pas sans intérêt, pour beaucoup, pour la jeunesse notamment, qui cherche sa voie, à un imoment où la réaction la sollicite de tous côtés comme pour la préparer à la guerre civile qu'elle désire peut-être, à un moment, d'autre part, où se fête le centenaire de Jean-Jacques, d'étudier d'un peu près cet intellectualisme révolutionnaire de Shelley. Il y aurait là une sorte de récapitulation, de révision nécessaires. Cet examen permettrait de mesurer tout ce que la France a perdu à méconnaître la véritable

adition de la pensée française. Il susciterait aussi - qui sait! — un mouvement de protestation et de ')lère contre les faux mouvements intellectuels, les lUx poètes, les faux savants et les faux artistes ai, par culture incomplète et repliée, par paresse : capitulation, par intérêt et ambition mesquine de Dtoriétés rapides, d'ailleurs truquées, ont prétendu imener la pensée de leur pays dans je ne sais quelles rumes soit-disant conservatrices. Remarquons, au jrplus, que ces théories prennent pied surtout en rance et font reculer notre pays. Alors qu'ailleurs ^ux mêmes qui les professent évoluent sous la oussée des faits, au moins dans une certaine mesure, lez nous ils s'immobilisent davantage, ils se pétrient à force de ne regarder que le passé ou de ne iger le présent que d'après le passé, sans même Duloir prendre la peine de rechercher ce qu'il peut mfermer d'avenir.

Comme Helvétius, qui avait eu tant de vogue en .ngleterre, au point que Crabb Robinson et Bentham irent la pensée d'aller lui servir de domestiques, helley propage donc la théorie de l'action, veut împlacer la miséricorde, vertu des tyrans, comme . reconnaissance, vertu de l'esclave, par la Justice. La pitié convient au puissEuit, toi, sois juste! » Ta-t-il dans Queen Mah. Il n'admet qu'une richesse, îlle qui vient du travail et voit dans l'argent ce li permet de prodiguer le travail d'autrui, utilimt ainsi vers des fins inutiles ou nuisibles les •forts de l'humanité. Comme Jean-Jacques, il célè- ^ la vie simple. Il rappelait le calcul de Godwin li fixait à deux heures le travail matériel quoiien suffisant par suite d'une répartition des

tâches. Comme Condorcet, comme Turgot, il cro au progrès, à la perfectibilité indéfinie de Tespr humain. Il veut que le rôle du gouvernement s réduise à rectifier les torts que se font les homme par suite de l'imperfection de leur nature et surtoi d'une éducation insuffisante. Avec Laplace, il rê\ qu'à mesure que Taxe des pôles devient perpendi culaire au plan de Técliptique, l'homme s'approch de l'âge d'or où il sera heureux. Son optimisme v jusqu'à se persuader que l'erreur mourra naturelle ment, tuée par elle-même dans le cercle de fe que sans cesse le vrai resserre autour d'elle. A 1 manière de Volney, il donnera dans Les Assassin des descriptions de la tnature empreintes d'un sentimen particulier, car il a recréé la nature et ses ruine afin d'y inscrire mieux le sens intime secret qu'elle révèlent aux initiés. « Les enseignements d'une sagessi séculaire, dira-t-il notamment, étaient gravés © caractères mystiques sur les rocs. L'esprit et l main de l'homme avaient ici travaillé à réaliser leur plus sublimes prodiges. C'était un temple dédié ai dieu de la Science et de la Vérité... Un génie péné trant, une sagesse consommée avaient imaginé et réa lise Bethzatani. Il y avait un sens profond et grav dans chaque trait de ses sculptures fantastiques. Li légende, aujourd'hui inexplicable, jadis si belle e si parfaite, si chargée de poésie et d'histoire, disai même dans sa ruine mille choses de portée mysté rieuse... » On se souvient du mot de Mirabeau : « L langue des signes est la langue des législateurs».

Où il est lui-même, principalement, c'est quan( il ajoute à toutes ces pensées audacieuses, fine et fortes, qui formaient les croyances des geas cul

tivés d'alors, le rôle social important qu'il accorde à la culture des sentiments. « Sans progrès personnel, dit-il, il est vain et insensé d'espérer Tamélioration d'un état ou d'un gouvernement. » Il disait encore : « Un homme ne peut être vraiment sage s'il n'est vraiment vertueux. » — Godwin s'était déjà demandé si, après tout, l'influence nuisible du milieu, de la société, du gouvernement n'était pas elle-même le signe et le produit d'une perversion de l'individu, et il s'était autorisé cette réponse : « Sans doute, mais cette perversion individuelle n'étant qu'un fruit de l'erreur et l'erreur se détruisant elle-même p)eu à peu dans son conflit avec la vérité, le mal disparaîtrait si, justement, les gouvernements n'arrêtaient le conflit naturel, ne fixaient la situatibn. » La remarque est curieuse et tout à l'avantage de la liberté. Helvétius, partant du même point de vue, avait été plus matérialiste et plus hardi; soudant le problème moral au problème social, il avait voulu changer le gouvernement afin que le gouvernement servit, lui aussi, quand même, à changer les mœurs et les hommes. Nous vérifions ici comment le véritable idéalisme vient de la réalité et nous nous expliquons pourquoi c'est le pays où cette idée a été dégagée, maintenue et développée qui a fait la Révolution. Godwin pensait que la seule idée des devoirs de l'homme suffirait à amener l'ère des relations humaines équitables. La France, par tous ses encyclopédistes du dix-huitième siècle, avait parlé de ses droits. Shelley pensa comme elle : « Pour avoir le devoir, il faut avoir le droit ». Niais il ne s'arrêtait pas là, ni dans les formules; il les animait sans cesse de ce qui leur pemet de vivre : la passion

réformatrice, le désintéressement, l'action, la parole écrite et parlée, par l'exemple qui fait naître les actes et les efforts d* autrui.

Une partie de la société anglaise d'alors était d'ailleurs très curieuse et propice, fort libre et réservée à la fois, sachant allier la meilleure tenue à la plus grande facilité des mœurs, « mélange inconcevable de décence et de volupté qui éloigne et attire sans cesse et qui éternise l'amour » dira M"^^ Cottin — précieuse quelquefois pour comprendre l'époque — dans Claire d*Albe, On avait même la manie de l'expérimentation morale. Le chevalier Lawrence, auteur de ce livre bizarre, développant la thèse d'une sorte de retour au matriarcat, Y Empire des Nairs était reçu et fêté. Shelley le connaissait et fréquentait un des milieux où il allait le plus. — Coleridge, avant Cabet, et dans un esprit plus libéral, projetait de fonder une société nouvelle sur les bords du Susquehannah.

La Reine Majb, ce beau poème, fut une manière d'évangile pour les petites sociétés socialistes tentées par les disciples d'Owen — car Owen fut l'ami de Godwin et Shelley le connut. De 1821 à 1852, on ne compte pas moins de treize éditions et rééditions spéciales de la Reine Mab, faites par des humbles, qui payaient leur enthousiasme sur leurs deniers personnels, puis en amendes et en mois de prison. — La Reine Mah fut suivie de notes dans lesquelles Shelley expliquait son déterminisme et son athéisme, et ces notes sont fort curieuses; toutes seraient à citer. Nous retiendrons, du moins, celle-ci : « Celui qui a une juste perception du mystère et de la grandeur du monde ne court pas le

danger d*être séduit par les erreurs des systèmes religieux ou de définir le principe de l'univers». Il se relie à Locke, à d'Holbach, à Hume. L*âme. était pour lui « 1* appendice le plus haut, le plus distingué» de toute chose. Il penchait ainsi vers une sorte d'animisme universel : « La nature entière est animée; la vision microscopique qui nous a découvert des millions d'êtres vivants dont les occupations et les passions sont aussi ardemment poursuivies que les nôtres, pourrait de même, si on rétendait encore, pecevoir que la nature n'est qu'une masse de vie organisée. » Et c'est par là qu'il rejoindra Berkeley. Il dira bientôt, creusant de plus en plus cette manière d'envisager par le sentiment, ce point de vue du sentiment, qu'il n'expliquait pas, mais qui allait devenir, chez lui, une méthode — sans doute insuffisante quand elle ne mène pas plus loin, pour servir au renouvellement sans fin de l'esprit : « La Raison me dit que la mort est la limite de la vie humaine, pourtant je sens, je crois le contraire.» Il rectifiait avec sagesse : « Chaque jour me convainc davantage du caractère futile et inadéquat de tous les raisonnements qui veulent démontrer la chose. » L'imbécillité des prêtres et des religions, ce qu'il voyait autour de lui de médiocre, de mauvais et d'insipide dans cet ordre d'idées, le poussait de nouveau à glorifier l'athéisme, à le démontrer nécessaire. Il ne résolvait pas l'opposition — moins forte, peut-être, qu'on ne l'a dit — entre la philosophie analytique proclamant la passivité de l'esprit et le principe de l'action. C'est de ne pas les concilier que le romantisme — au moins en tant que doctrine philosophique — s'éteignit. C'est parce qu'il les

concilie et même fortifie dans cette réconciliation, vers de nouvelles conquêtes, que le socialisme en fut, en quelque sorte, Théritier; c*est de là qu'il est né.

Sen est-on bien rendu compte? Il ne me le paraît pas. Il y a cependant là tout un champ, toute une route, un immense horizon, pK)ur les littérateurs, pour les poètes, pour les artistes, — pour tous ceux qui sentent la nécessité d'une explication rajeunie, plus minutieuse, de l'histoire de la pensée socialiste. Et Ton distingue, d'un autre côté, mais ainsi que Jaurès l'avait montré dans la préface de sa Constituante, par où le socialisme se lie étroitement à la Révolution, à quel point indiscutable ceux qui le combattent en sont les ennemis, d'autant plus exécrables et perfides qu'ils disent continuer 89,

Certes Percy-Bysshe Shelley erra parmi de longs méandres, mais toujours avec une sincérité féconde qui le menait à l'acceptation du sacrifice volontairement consenti. Il est regrettable qu'il ait fini par se préférer ou que, du moins, il ait préféré sa tristesse à l'action, toujours maintenue en dépit de ceux qui ne savaient pas la comprendre; il doima du moins, de la sorte, une leçon aux hommes qui doutent de la nécessité de l'activité humaine et perdent vers des mysticismes sans contrôle, sans contrepoids, la raison agissante qu'ils avaient d'abord su développer et aiguiser en eux : Pallas est armée — ne nous lassons pas de le rappeler — et elle ne pourrait déposer ses armes sans s'atteindre ellemême parce que le monde est combat, destruction et reconstruction continuelles, parce que c'est l'énergie patiente qui, en poursuivant sa tâche est toujours

victorieuse, même quand elle paraît vaincue. Dans le monde, on trouve d'abord, en voulant l'organiser, «joie... maîtrise de soi-même». Dans TAmour poursuivi, bonheur et tristesse, mais on y persévère quand même parce qu'il est la vie. Peu à peu, cependant, parce que l'action et l'amour, tels que les conçoivent les êtres en pleine conscience intellectuelle et morale, se démontrent impossibles, on voit se resserrer autour de soi la solitude; on sait désormais qu'on lui est voué, et on se demande si elle n'est pas un honneur. On l'accepte donc, tout en vivant au milieu des hommes et heureux, en se donnant sans compter à tout ce qui est grand. L'enthousiasme, les tâches à accomplir, le travail, le perfectionnement de Tintelligence et du cœur rendent cette solitude facile en même temps qu'ils la font toujours peuplée. On n'oublie pas que sans elle il serait fatal d'en connaître une autre, celle de ceux qui ne savent être ni amis, ni amants, ni pères, ni citoyens. Il convient donc d'aimer quand même, toujours, au besoin de trop aimer. Cela vaut de sentir et de posséder intensément la Mère éternelle « la Grande Mère » comme dit Shelley et un peu comme dit aussi Gœthe, la Nature, car il joignit l'observation minutieuse à l'imagination, se servant de la première pour rendre la seconde plus forte et plus hardie.

Wordsworth, à cette date de la vie de Shelley, venait de publier des vers où il chantait :

Les bons meurent d'abord

Et ceux dont les cœurs sont secs comme la poussière

Brûlent jusqu'au bout !

Nous sommes en 1814, à la veille de Waterloo. — Nous sommes loin des poètes modernes, mais nous sommes en plein dans la plus belle, dans la plus grande poésie, dans la plus révolutionnaire. C'est que Shelley possédait une nature délicate, très féminine et très virile à la fois, qui lui permettait de ressentir jusqu'au fond de l'être « les plus imperceptibles tyrannies de l'univers ». Il méditait sur elles de préférence à celles qu'il devait personnellement subir, car il était atteint de nouveau par la méchanceté des hommes et le destin dans ses affections les plus chères, dans ses sentiments les plus secrets.

Cette flamme ardente et sereine se reliait, ici encore, à celle de son pays.

Jamais l'Angleterre ne fut aussi prête à profiter de la leçon de la France révolutionnaire qu'alors et jusqu'en 1818, ce qui achève de nous rappeler comme la politique conservatrice s'est toujours retournée contre notre intérêt à ce point que l'on est en droit de se demander si ce n'est pas l'étremger qui a constamment tendu à la faire prévaloir chez nous. Jusqu'en 1815, le patriotisme avait brouillé les cartes et aveuglé les mieux disposés en Grande- Bretagne — et cela aussi nous est une leçon — mais dès 1816 le mouvement révolutionnaire recommence; la guerre n'avait d'ailleurs entretenu qu'une prospérité éphémère, toute superficielle. Le paysan se murait de nouveau dans sa haine; il était prêt à s'entendre avec l'ouvrier. Tous deux sentaient que ni Whigs, ni Tories ne les représentaient; ils voulaient ébranler l'édifice des vieux partis et cherchaient des hommes nouveaux. Débarrassée de l'équivoque bonapartiste, que l'étranger avait exploitée avec tant

de persévérance et tant de bonheur contre elle, la Révolution française réapparaissait dans toute la pureté de sa noblesse et de sa gloire; elle recomïnençait à être la grande éducatrice des cerveaux et des cœurs.

Quel rôle eut pu être alors celui de Shelley si, à côté du poète et du philosophe, il avait su, en même temps, maintenir en lui l'homme d'action? Il eut guidé, sans le paraître, Francis Place, le tailleur radical de Westminster et Teut concilié avec Torateur Hunt; il eut également transformé Colbett. La façon dont il avait étudié les révolutionnaires de France dans Hubert Cauwin le prédisposait à ce rôle plus que quiconque. Mais à déserter Faction, à s'oublier dans des sentiments trop sentimentaux, il ne possédait plus cet art d'excuser les hommes par les circonstances qui est une des nécessités, en même temps qu'un des meilleurs ressorts, de l'activité politique persévérante. Au contraire, il voit tout désormais avec une prudence excessive, et il ne sait plus combiner ce qu'elle comporte de judicieux dans l'action quand elle est jointe à l'audace. Sans doute a-t-il trop connu, à jamais, cette fois, les intérêts dissimulés de ceux qu'il entendait parler de révolution, et la certitude s'est-elle trop implantée dans son esprit que leur idéal tomberait, comme tant d'autres, au jour de son succès. C'est, en effet, avec une tristesse profonde, qui lui donne le sentiment de la mort, qu'il se résigne à n'être qu'un, artiste, lui qui, précédant Tennyson, avait tout tenté afin de concilier le rêve, le peuple et l'action, lui qui était incapable, devant la souffrance humaine, de stoïcisme artistique, lui dont toute la vie est

un hymne et un effort vers l'union de l'activité d'inspiration avec Tactivité de raison pratique.

Nos camarades comprendront par cet exposé, rédigé au courant de la plume, à leur intention, l'intérêt que nous aurions à grouper les divers artistes parmi nos forces d'avant-garde et comme l'art, lui aussi, par le monument, par le tableau, par le livre est un des facteurs du socialisme.

Les artistes, de leur côté, sentiront peut-être que le socialisme, suite du romantisme, équilibre celuici et le réconcilie avec la grande lignée classique — dont on parle volontiers de nos jours, non sans une ostentation que les classiques eussent, les premiers, répudiée. Ils vérifieront, s'ils viennent à nous, la force accrue qui sera la leur en groupant leur pensée autour de la doctrine que tout démontre — malgré M. George Sorel et Benedetto Croce — la plus vraie, la plus nécessaire et qui, en achevant de les expliquer à eux — mêmes, leur apporte, en outre, sur le terrain matériel qui leur est de plus en plus circonscrit, à moins qu'ils ne capitulent, un moyen de réalisation et de liberté.

Les origines symboliques du droit étudiées par Michelet

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