NEW-YORK
Cher Confrère ,
Ainsi que votre jugement droit et votre intelligence pénétrante vous l'ont fait comprendre, ce serait une grande et dangereuse erreur que de croire que la paix est possible et qu'elle est souhaitable en ce moment.
L'idée qu'on sème en Amérique à cette heure, de hâter la fin de la guerre en prohibant l'exportation des armes et munitions, ne procède pas, je vous le jure, d'une inspiration française. J'ajoute qu'elle ne procède pas non plus d'une inspiration vraiment humaine. Car ni la France et ses aUiés, ni le monde entier ne gagneraient rien à une paix qui laisserait subsister cette cause perpétuelle de guerre qu'est le militarisme allemand.
Non certes, l'humanilé n'y gagnerait rien et elle y i)erdrait la séciirilc, la liberté cl jusqu'à l'espérance.
Ce sont là des considérations de nature à toucher fortement, je crois, la nation américaine si énergique, si maîtresse d'elle-même et si jalouse de son indépendance.
Tous les partis en France, socialistes, nationalistes, radicaux, sont unis dans une même pensée, dans un même sentiment, dans une même intention : libérer l'Europe en brisant le formidable instrument d'oppression que l'Allemagne a forgé et qui, depuis quarante ans, pèse d'un poids inique sur notre vieux monde.
Tel est notre devoir envers la France, envers nos alliés, envers nous-mêmes. Il s'impose à nos socialistes aussi impérieusement, |)our le moins, qu'à tout autre des partis politiques et sociaux, maintenant unis et confondus.
Ce devoir que nous accomplirions jusqu'au bout à travers les plus terribles épreuves, au prix des plus cruels sacrifices, ce devoir sacré, comment songerions-nous à nous y soustraire, alors que pour nous en acquitter, il nous suffira d'un effort, rude sans doute, terrible peut-être, mais heureux et déci-
sif, alors que la récompense de notre confiance est certaine, alors que nous voyons le signe de notre triomphe se lever à l'horizon?
Il ne faut pas que le sang de nos frères, de nos enfants, tombés pour la cause de la justice et de la liberté, crie contre nous. Nous devons à leur mémoire d'achever leur ouvrage. Nous devons aux héros et aux justes morts devant l'ennemi une tombe tranquille, où les lauriers ni les oliviers ne meurent jamais.
Nous aimons trop la paix pour lui donner un berceau vil et honteux ; nous aimons trop la paix pour ne pas la vouloir grande, pure, radieuse, assurée d'une longue destinée.
Nous n'avons rien à craindre du temps : il travaille pour la France et ses alliés. Notre armée est plus forte que jamais. La Russie est inépuisable en hommes et en blé. L'Angleterre, dont on sait la constance, développe sans cesse ses ressources et son action. L'Allemagne, à qui la mer, dispensatrice des richesses, est fermée, doit périr misérablement. Et ce serait à la veille du gain assuré que nous trahirions par une défaillance honteuse ou par une sensibilité maladive, la cause du droit que le destin a remise en nos mains !
Non! non, Français, nous sommes unanimes à combattre jusqu'à la victoire finale.
Pour moi, si j'apprenais que des Français se laissaient séduire par le fantôme voilé d'une paix hideuse, je demanderais au Parlement de déclarer traître à la Patrie quiconque proposerait de traiter avec l'ennemi tant qu'il occupe encore une partie de notre territoire et celui de la Belgique.