A CEUX DU FRONT
Chers soldats, héroïques enfants de la Patrie, cest aujourd'hui votre fête, puisque cest la fête de la France. Le 1i juillet 1915 se lève sanglant et glorieux. Nous le célébrons en honorant vos frères tombés dans d'immortelles batailles et en vous envoyant nos vœux avec ce cri de nos âmes :
— Vivez ! Triomphez !
Il y a 126 ans, jour pour jour, que le peuple de Paris, armé de fusils et de piques, au bruit du tocsin et de la générale, s'avança en longue file dans le faubourg Saint- Antoine, assaillit la Bastille et, après cinq heures de lutte sous un feu meurtrier, s'empara de cette forteresse exécrée. Victoire symbolique, remportée sur le régime de l'arbitraire et du despotisme, et par laquelle le peuple français inaugura le droit nouveau.
Souveraineté de la loi ! voilà ce que signifie la Bastille prise par le [)euple cl rasée jus((ue dans ses fondements. Avènement de la justice!... Voilà pourquoi les patriotes, portant au chapeau la cocarde tricolore, et les citoyennes en robes rayées aux couleurs de la nation dansèrent toute la nuit au son des violons, à la clarté joyeuse des lampions, sur le sol aplani où s'était élevée la Bastille.
Heure de confiance en la bonté humaine, de foi en un avenir de concorde et de paix. C'est alors qu'on put voir la place que tenait la France dans l'humanité, et de quelles espérances la Bévolution gonflait les cœurs en Europe. La chute de la Bastille retentit dans le monde entier.
La bonne nouvelle éclata en Russie comme un feu de joie. Dans la ville superbe de Pierre et de Catherine, seigneurs et serfs s'embrassaient sur les places publiques avec des pleurs et des cris d'allégresse. L'ambassadeur de France auprès de l'impératrice atteste ce délire : « Je ne saurais, dit-il, exprimer l'enthousiasme qu'excitèrent parmi les négociants, les marchands, les bourgeois et les jeunes gens des classes élevées la chute de cette prison d'État et ce premier triomphe d'une liberté orageuse. Français, Russes. Danois, Allemands,
Hollandais, tous dans les rues se félicitaient, s'embrassaient comme si on les eût délivrés d'une chaîne trop lourde qui pesât sur eux. »
En AngleteiTC, la victoire du droit remportée par le peuple de Paris enflamma de joie les artisans, les bourgeois et la partie la plus généreuse de l'aristocratie. En dépit des efl"orts d'un gouvernement étroitement hostile aux nouveaux principes de la France, cet enthousiasme ne tomba point. En 1790, l'anniversaire de la prise de la Bastille fut célébré à Londres dans un banquet immense que présida lord Stanhope, un des hommes d'État les plus sages du Royaume-Uni.
Voilà les souvenirs que nous commémorons aujourd'hui.
Chers soldais, chers concitoyens, je m'adresse à vous, en cette fête austère, parce que Je vous aime et vous honore et que ma pensée va sans cesse vers vous.
J'ai le droit de vous parler cœur à cœur, comme j'ai le droit de parler à la France, étant de ceux qui ont toujours recherché, dans la liberté de leur jugement et la droiture de leur conscience, le meilleur moyen de rendre leur pays fort. J'ai le droit de vous parler, parce que, n'ayant pas voulu la guerre,
obligé de la subir, je veux comme vous, comme tous les Français, la pousser jusqu'à l'entière victoire de la justice sur l'iniquité, de la civilisation sur la barbarie, de la liberté des peuples sur les monstrueux attentats d'un militarisme oppresseur. J'ai le droit de vous parler, parce que je suis de ceux, trop rares, qui ne vous ont jamais trompés et qui n'ont pas cru qu'il fût besoin de mensonges pour soutenir vos courages; de ceux qui, rejelant comme indignes de vous les fictions décevantes et les silences fallacieux, vous ont dit la vérité.
Je vous ai dil, au mois de décembre de l'année dernière : « Cette guerre sera rude et longue. » Je vous dis à cette heure : « Vous auec beaucoup fait; mais tout n'est pas fini. Le terme de vos fatigues approche; il n'est pas arrivé. Vous combattez un ennemi fort d'une longue préparation et d'un matériel immense, sans scrupules, à qui ses chefs ont enseigné l'inhumanité comme la première vertu du soldat et qui, s'armant d'une manière inconnue jusqu'ici aux plus féroces conquérants, fait couler des ruisseaux de flammes et souffle des vapeurs chargées de sommeil et de mort. Durez, persévérez, osez. Restez, vous, ce que vous êtes. Et nul ne prévaudra contre vous. »
Soldats de la France^ dans cette guerre des nations, la cause que vous défendez est Juste et belle, et digne des plus énormes efforts et des plus grands sacrifices.
Ce que vous défendez, c'est la terre natale, cette terre riante et fertile, la plus belle du monde ; ce sont vos champs, vos prairies. C'est l'auguste mère qui, couronnée de pampre et d'épis, vous attend pour vous accueillir et vous redonner les richesses de son sein inépuisable.
Ce que vous défendez, c'est votre clocher, ce sont vos toits de brique ou d'ardoise, qui fument vers un ciel si doux ! Ce sont les tombeaux de vos pères et les berceaux de vos enfants.
Ce que vous défendez, ce sont nos villes augustes qui dressent au bord des fleuves les monuments des générations, églises romanes, cathédrales, collégiales, abbayes, palais, arcs de triomphe, colonnes de bronze, théâtres, musées, hôtels de ville, hôpitaux, statues des héros et des sages et qui étendent à perte de vue les murs humbles ou magnifiques qui abritent le commerce, l'industrie, la science, les arts, tout ce qui a fait la beauté de la vie.
Ce que vous défendez, c'est dix siècles d'histoire, c'est la longue et difficile formation de la patrie,
qui coûta tant de sang et de larmes. C'est la gloire antique, c'est la rouge oriflamme lleurdelysée de Saint-Denis qui flottait devant les bannières des communes à Bouvines ; ce sont les nobles étendards de Patay et de Formigny ; ce sont les drapeaux de Rocroy et de Fontenoy, les drapeaux de Fleuras, d'Arcole, de Zurich, de Marengo, les aigles formidables d'Austerlitz, d'Eylau, de Wagram, les aigles blessées et plus chères encore à nos cœurs de Champaubert et de Montmirail.
Ce que vous défendez, c'est notre patrimoine moral, nos mœurs, nos usages, nos lois, nos coutumes, nos croyances, nos traditions ; ce sont les œuvres de nos sculpteurs, de nos architectes, de nos peintres, de nos graveurs, de nos orfèvres, de nos émailleurs, de nos verriers, de nos tisserands ; ce sont les chants de nos musiciens; c'est le parler maternel qui, durant huit siècles, avec une inetfable douceur, coula sans tarir des lèvres de nos poètes, de nos orateurs, de nos historiens, de nos philosophes, c'est la science de l'homme et de la nature, du concret et de l'abstrait, cette science encyclopédique qui fut portée chez nous à son plus haut point d'exactitude et de clarté. Ce que vous défendez, c'est le génie français qui éclaira le monde et porta
la liberté aux peuples, c'est cet esprit généreux qui fait tomber les bastilles.
Ce que vous défendez, enfin, aux côtés des Belges, des Anglais, des Russes, des Italiens, des Serbes, c'est non seulement la France, mais l'Europe, sans cesse troublée et follement menacée par l'ambition dévorante de l'Allemagne.
Patrie ! liberté! chers enfants de la, France; voilà les trésors sacrés confiés à vos bras ; voilà pourquoi vous endurez sans plainte de longues fatigues et des périls constants ; voilà pourquoi vous triompherez.
Et vous, femmes, enfants, vieillards, Jonchez de feuillage et de fleurs toutes les routes de France : nos soldats vont revenir vainqueurs.