‹ Sur la voie glorieuseChapitre 5 sur 14 · A MONSIEUR ANATOLE FRANCE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ANATOLE FRANCE

24 mars.

Cher Maître,

Permettez à la Direction du Rigolboche de vous envoyer un numéro d'un journal composé dans les tranchées de l'Argonne et imprimé pendant les jours de repos avec les moyens rudimentaires dont nous pouvons disposer. Il n'a d'autre but que de faire oublier quelques instants aux poilus leurs fatigues

et c'est pour cela qu'il faut excuser les licences poétique qui s'y trouvent, causées souvent parla chute des marmites.

Mais nous voudrions que des gens plus autorisés que nous parlent à nos poilus et notre intention est de réserver dans chaque numéro la place d'honneur à ((uelques vers ou quelques lignes écrites pour nos soldats par ceux qui les aiment le mieux.

C'est pourquoi, cher Maître, nous vous demandons de bien vouloir penser à nos poilus qui, en lisant ce que vous nous enverrez pour eux, veiTont par cela même que la pensée de tous les accompagne dans leurs tranchées.

Nous vous en remercions bien vivement à l'avance et vous envoyons, cher Maître, l'expression de nos meilleurs sentiments.

Louis Lantz.

La Béchellerie, 2 avril 191S.

Cher confrère, et vous tous, rédacteurs du Rigolboche... Hélas! que ne puis-je dire : frères d'armes.

Je vous remercie dem'avoir envoyé votre journal, « le plus fort tirage du front entier » , et que je trouve, pour ma part, bien supérieur à tous les jour-

naux de Paris, Tours et autres villes où, grâce à votre vaillance, on n'a rien à craindre des Boches. Il respire une gaieté héroïque. La gaieté sied au courage. Votre allégresse présage le triomphe. Si je ne l'avai^i déjà eue, le Rigolboche m'aurait donné la certitude de la victoire. Vous êtes des héros et des héros charmants. Vous n'avez pas l'air de vous en douter et c'est le trait le plus exquis de votre caractère. Je suis sûr que les louanges que je vous donne vous déplairont. Pardonnez-les-moi, elles sont sincères.

Savez- vous que vous êtes des poètes, non seulement en action mais à la lettre : La chanson de Vincent Hispa est délicieuse et le sonnet sur « Vauquois, sombre colline » comptera, sans flatterie, parmi les plus beaux vers inspirés par cette grande guerre. Et ce n'est pas chose commune qu'un sonnet d'un mouvement lyrique comme celui-là.

Vous me faites l'honneur de me demander un article pour le Rigolboche; voici le seul que je puisse faire dans une feuille rédigée sous les obus :

Rédacteurs du Rigolboche^ camarades, je vous aime, je vous envie, je vous embrasse.

Anatole Fr\nce.

Voici le sonnel dont il est parlé dans la précédente lettre :

VAUQUOIS

Vauquois ! sombre colline émergeant des guérets, Nos héros t'ont reprise, un matin pierre à pierre. Tu te gorgeas de sang, au fracas du tonnerre Dont le roulement sourd emplissait les forêts.

Colline d'épouvante et pleine de secrets, Petite dans la paix, énorme par la guerre, J'irai m'agenouiller sur ta funèbre terre Et porter aux héros le tribut des regrets.

Un jour que ton sommet se changeait en fournaise, Ils te prirent d'assaut, hurlant la Marseillaise, Troupe de lionceaux guidés par des lions.

Dormez, nobles guerriers, sur la noble colline, La gloire vous a ceints de ses plus purs rayons. Et la Patrie est là qui vous pleure et s'incline.

Maurice Boigey.

LA

PETITE VILLE DE FRAlNGE

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