ÉDOUARD CHEVREUX
Pendant un séjour à Jersey, au mois d’août dernier, je fus profondément surpris, en cherchant des Amphipodes d’eau douce au bord des ruisseaux de l’île, de trouver, associé au Gammarus pulex de Geer, le Gammarus Berilloni Catta.
Cette espèce, décrite d’après des exemplaires provenant du sommet du Mondarrain (Basses-Pyrénées), habite aussi au voisinage du littoral, et je l’ai trouvée dans les ruisseaux des environs de Saint- Jean de Luz, et au bord du lac Monriscot, près Biarritz ; M. Le professeur Bolivar a signalé son habitat à Guetarÿ (1), et a bien voulu me communiquer des exemplaires de celte provenance, mais, jusqu'ici, elle semblait localisée au voisinage des Pyrénées occidentales. Il semble difficile d'expliquer sa présence dans une des iles de la Manche, l'hypothèse du transport des œuîis par les Oiseaux migrateurs, si vraisemblable à propos des Entomostracés, ne pouvant s'appliquer aux Gammarides, chez lesquels les œufs et les jeunes nouvellement éclos ne quittent pas les lamelles incubatrices de la femelle.
Le mémoire de Catta (2), publié dans un recueil fort peu répandu, est presque introuvable. J’ai eu la bonne fortune de pouvoir en consulter un exemplaire, qui fait partie de la bibliothèque de la Feuille des jeunes naturalistes, et, plus récemment, M. de Guerne a
(1) Ienacio Borivar, Lista de la colecciôn de Crustaceos de España y Portugal del Museo de Historia Natural de Madrid. Act. de la Soc. españ. de Hist. nat., (2), I (XXI), septembre 1892.
(2) J. D. Carra, Note sur le Gammarus Berilloni {n. sp.). Bulletin de la Société Borda. Dax, 1° trimestre, 1878.
Je
eu l’obligeance de m'envoyer copie d’un autre, qu’il avait réussi à se procurer. La bibliographie, d’ailleurs si complète, du magnifique ouvrage du Rév. Stebbing sur les Amphipodes du Challenger, ne faisant pas mention de ce travail de Catta, je crois utile d’en citer ici quelques passages :
« Cet Amphipode a été recueilli par M. Berillon, sur le sommet de la montagne appelée Mondarrain (Basses-Pyrénées), à une altitude de 750 mètres, dans l’eau d’une fontaine qui contient, ainsi que la plupart des sources de la région, des quantités notables de sels de fer....»
« I n’est pas étonnant de trouver sur le Mondarrain, en un point
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Fig. 1. — Gammarus Berilloni &, X 7.
aussi élevé au-dessus du niveau de la mer, une forme très différente de celles qui vivent habituellement dans nos cours d’eau; mais Ce qui peut paraître plus singulier, c’est que cette forme se rapproche beaucoup des espèces découvertes dans le lac Baïkal. Le docteur Dybowsky a décrit, dans son mémoire sur les Gammarus du lac Baïkal, un certain nombre d’espèces qu’il faut considérer comme assez voisines les unes des autres, telles que les G. verrucosus (Gerst.), véridis (Dybow.), murinus (Dyb.), fuscus (Dyb.), lividus (Dyb.), aheneus (Dyb.), et près desquelles doit être rangé notre G. Berilloni....»
{ Tous ces types sont remarquables par le développement des drganes cuticulaires (poils ou piquants), qui garnissent les difié-
rentes régions du corps et par l'inégalité plus ou moins fortement prononcée des deux lames du dernier pléopode. Ils paraissent ainsi former un groupe assez naturel dans le grand genre Gammarus.
L'auteur, sans décrire complètement la nouvelle espèce, s'attache ensuite à faire ressortir les différences qui la séparent du G. lividus Dyb., différences relatives à la disposition des épines et des soies, aux dimensions des antennes et à la longueur du premier article des antennes supérieures, enfin, à la forme des propodes des 4e et 5e siagonopodes (1er et 2° gnathopodes). Sur la planche qui accompagne le mémoire, les antennes et les gnathopodes du G. Berilloni sont figurés en regard des mêmes organes du G. lividus, fac-simile des dessins de l’ouvrage de Dybowsky.
La profusion de soies et d’épines qui garnissent l’abdomen du Gammarus Berilloni lui donne un aspect si particulier, qu'il m’a semblé intéressant de figurer cet Amphipode aussi exactement que possible. La figure 1, ci-dessus, représente un mâle adulte du type le plus commun à Jersey; le nombre et la disposition des épines et des soies sont très variables chez ces animaux, comme chez la plupart des autres espèces d’eau douce. Certains exemplaires portent quelques épines sur le dernier segment du thorax ; par contre, un mâle de Jersey, de grande taille et semblant bien adulte, ne porte que des soies et pas une seule épine sur les trois premiers segments de l’abdomen.
Le corps du G. Berilloni affecte à peu près la même forme que celui du G. pulex; la tête présente, comme chez les espèces voisines, des angles latéraux très prononcés, mais carrément tronqués à la partie antérieure. Le bord inférieur du troisième segment de l'abdomen se prolonge en arrière, et forme un angle aigu avec le bord postérieur. Tout l’abdomen est garni de bouquets de soies, généralement plus longues et plus nombreuses chez les mâles que chez les femelles. Sur les trois premiers segments, ces soies sont toujours entremèêlées d’épines en nombre variable, environ une trentaine sur chacun des deuxième et troisième segments; j'en ai cempté plus de 50 sur le deuxième segment de l'abdomen d’une femelle ovifère. Les épines des trois derniers segments, beaucoup moins nombreuses, sont aussi légèrement variables en nombre; on en compte de quatre à huit sur le quatrième segment, de deux à quatre sur le cinquième, et deux au bord postérieur du sixième, qui présente quelquefois aussi une épine dorsale vers son milieu.
Les yeux, très grands, réniformes, comprennent un nombre considérable d’ocelles. Les antennes, à peu près d’égale taille, sont,
comme d'habitude, plus longues chez le mäâle que chez la femelle. Les deux premiers articles du pédoncule des antennes supérieures sont à peu près d’égale longueur; le flagellum comprend de nombreux articles (25 à 30); le flagellum accessoire se compose de six articles très courts. Le pédoncule des antennes inférieures, très allongé, se termine par deux articles d’égale longueur; le flagellum ne porte pas de calceoli; les soies qui garnissent ses articles, assez courtes chez les exemplaires de Jersey, sont beaucoup plus allongés qe chez ceux de Guetarf.
Les propodes des gnathopodes du mâle, à peu près de même forme, sont ovales, et leur bord palmaire se continue en courbe régulière pour former le bord postérieur; comme d'habitude, ceux de la seconde paire sont beaucoup plus grands que les précédents. Chez la femelle, les gnathopodes de la première paire difièrent à peine de ceux du mâle, mais, dans les gnathopodes de la seconde paire, le propode affecte une forme plus rectangulaire, et son bord palmaire, bien distinct du bord postérieur, est notablement échancré en son milieu. Ces gnathopodes sont beaucoup plus grands que ceux de la première paire, ce qui ne se voit pas généralement chez les femelles des espèces voisines.
Fig. 2, — G. Beriltoni ©. Uropode Es Je de la Se a de la dernière troisième paire sont Fig. 3. — G. Berilloni cr. paire X 16. Telson X 36.
remarquables par l'abondance et la longueur des soies qui garnissent leur bord postérieur; ces soies sont beaucoup plus courtes sur les pattes de la paire suivante. Les pattes des trois dernières paires, plus courtes et plus robustes que chez le G. puler, sont ornées de soiïes longues et touflues.
Les uropodes des deux premières paires ne présentent rien de particulier ; chez ceux de la dernière paire (fig. 2), la branche externe, très allongée, garnie de longues soies et de faisceaux d’épines sur ses bords latéraux, se termine par trois épines à peu près d’égale taille; la branche interne, absolument rudimentaire,
fa
n’atteint pas la sixième partie de la longueur de l’externe ; elle porte quelques soies et une petite épine terminale.
Le telson (fig. 3), assez court, se compose de deux lamelles distinctes, de forme ovale, terminées par deux épines et quelques longues soies. Une longue épine recourbée existe généralement vers le milieu du bord externe, mais sa présence n’est pas constante.
La couleur des exemplaires adultes varie du brun verdâtre au brun rougeàtre; les mâles atteignent de 10 à 12 millimètres de longueur; les femelles, beaucoup plus petites, comme d'habitude, ne dépassent pas 7 millimètres.
Ce Gammarus semble moins abondant à Jersey que l’espèce commune. Tandis que je rencontrais le G. pulex au bord de presque tous les ruisseaux de l’île, je n’ai trouvé le G. Berilloni que dans deux stations : le ruisseau de la vallée des Vaux, et le fossé, à peine humecté par un petit filet d’eau courante, bordant la route qui descend de la station de Sainte-Brelade à la mer. Au cours d’une excursion à l’île de Serq, j'ai retrouvé le G. puler, mais je n'ai pas revu le G. Berilloni. Il serait fort intéressant de savoir s’il existe à Guernesey, que je n’ai pas visité cette année.
CON -ANANT CT De.
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