PARIS LIBRAIRIE DE VICTOR MA.SSON
PLACE DE L'ÉCOLE-DE-ltËDECINB.
SUR LES CARàCTËBES
(Séance du iS décembre 1863}
M. BRoa communique quelques-uns des résultats de ses recherches sur les caractères du crâne des Basques.
Ces recherches ont été faites sur la collection de 60 crânes qu'il a offerte à la Société dans la séance du 7. novembre, en son nom et au nom de M. Gonzalès Yelasco, membre associé étranger à Madrid.
Ces crânes ont été extraits sans aucun choix, et dans Tordre où le hasard les présentait, d'un cimetière de la province de Guipuscoa (Espagne), dans une petite localité où les Basques, depuis les temps historiques, n*ont subi aucun mélange de race. M. Broca donne des renseignements détaillés pour établir Tauthenticité de ces crânes, qu'il a luimême extraits du cimetière ; mais il demande que ces renseignements, destinés seulement aux membres de la Société, ne soient pas consignés au procès-verbal.
On a admis jusqu'ici que les Basques étaient bracbycé* pbales. On se basait sur l'étude à% deux crânes déposés dans
la collection de Retzius à Stockholm, et sur des considérations historiques et ethnologiques d'une grande valeur.
En Danemark, en Suède, dans la Grande-Bretagne, oit les races actuelles sont dolichocéphales, on trouve dans les couches profondes du sol des crânes brachycéphales. Plusieurs crânes trouvés en France et en Angleterre sous des tumuli antérieurs, selon toute probabilité, à Tépoque celtique, sont également brachycéphales. De là est née Topinion qu'avant l'arrivée des races indo-européennes venues de l'Orient, l'Europe était occupée par des races autochthones brachycéphales.
D'un autre côté, il n'est pas douteux que les Basques sont les descendants d'une de ces races autochthones. Leur type bien caractérisé, leur résidence dans une région montagneuse, où, depuis l'origine de l'histoire, ils ont conservé leur nationalité, enfin leur langage, qui n'a absolument rien de commun avec les langues indo-européennes, et qui diffère même de toutes les langues connues, mortes ou vivantes, tout cela permet de considérer comme parfaitement certain qu'ils sont les derniers représentants d'une race antérieure à Farrivée des Celtes, qui furent les premiers conquérants asiatiques de l'Europe occidentale.
II était donc naturel de penser que les Basques devaient être brachycéphales, et cette idée fut confirmée par l'examen des deux crânes que Retzius avait en sa possession.
Toutefois, on comprenait bien qu'une théorie aussi importante que celle-là, qui devait en quelque sorte servir de base à toute l'ethnologie primitive de l'Europe, réclamait des preuves plus décisives. Dans toutes les races les formes de la tête présentent des variétés individuelles a33ez étendues pour qu'on doive hésiter à caractériser une race avec deux crânes seulement. Alors même qu'on en posséderait quelques-uns de plus, on devrait toujours se demander si ' ceux qui les ont recueillisse les ont pas choisis, et si, sans
le savoir, ils n'ont pas été dirigés dans ce choix, par quelque idée préconçue. C'est pourquoi tous les anthropologistes, en adoptant comme la plus probable et presque comme la seule probable, la théorie de Retzius, reconnaissaient qu'il était indispensable delà soumettre au contrôle* d'une étude anatomique plus complète. De, toutes parts on réclamait une vérification qui jusqu'ici n'avait pas été faite. Bien souvent déjà des savants se sont adressés à la Société d'Anthropologie, espérant trouver dans sa collection quelques crânes de Basques, et la Société elle-même, depuis sa fondation, n'avait pas cessé de faire appel au zèle des personnes qui, par leur position, paraissaient pouvoir lui en procurer.
ka mois d*août dernier, M. Velasco, membre associé étranger de la Société, à Madrid, remit enfin à M. Broca un crâne de Basque parfaitement authenthique, qu'il avait extrait lui-même d'un cimetière de la province de Guipuscoa. Ce crâne, qui porte aujourd'hui le n^ 60 dans la collection de la Société, était plutôt dolichocéphale que brachycéphale. M. Broca conçut alors pour la première fois des doutes sur la théorie de Retzius; mais ce n'était pas assez d'une exception, qui d'ailleurs n'était pas très-accentuée, pour faire rejeter une théorie qui s'accordait si bien avec les données linguistiques et ethnologiques. Il espéra donc que le crâne donné à la Société par M. Velasco devait sa forme allongée à une variété individuelle. Toutefois, le besoin d'une vérification plus complète devenant de plus en plus urgent, il résolut d'aller dans le pays basque, et prit rendez-vous avec M. Velasco pour une expédition que ces messieurs ont faite au mois de septembre dernier.
La collection que M. Broca a offerte à la Société en son nom et au nom de M. Velasco, dans la 1" séance de novembre, a été le fruit de cette expédition. Cinquante-neuf autres crânes ont été extraits d'un cimetière de la province de Guipuscoa, dans une localité où le peuple parle
encore la langue basque. C^tte obscure localité n*à joué aucun rôle dans rhistoire. Nul ne sait ce qui 6*y est passé aux époques celtique et romaine, ni à Fépoque de Tinvasion des barbares; mais il est certain que la tradition n*a gardé aucun souvenir d'un mélange de races qui s*y serait effec* tué, et il n'y a pas dix ans que, pour la première fois, quelques familles castillanes sont venues s'y établir.
M. Broca a étudié avec soin cette collection nombreuse de crânes basques, et il a eu le regret d'obtenir des résultats qui sont en contradiction avec la théorie de Retzius.
Il n'y a en effet dans la collection qu'un très-petit nombre de crânes brachycéphales. Le n» 24, qui est le plus brachycéphale de tous, n'a pas plus de 83,'24 d'indice céphalique ; le n® 34 a 82,73 ; sur cinq crânes, l'indice est compris entre 81 et 82 , sur cinq autres entre 80 et 81 ; les autres sont plus ou moins dolichocéphales, et l'indice céphalique moyen des 60 crânes est de 77,67.
Le caractère de la dolichocéphalie et de la brachycéphalie n'ayant pas été déterminé en chiffres rigoureux par Retzius, et n'ayant d'ailleurs, dans la pensée de M Broca, qu'une valeur relative, c'est pal» voie de comparaison qu'il convient de procéder pour déterminer le type céphalique des Basques.
M. Broca a donc mis enpré{sence les résultats fournis ptf la mensuration des crânes basques avec ceux que lui a fournis l'étude des diverses séries de crânes parisiens déposés dans le musée de la Société d'Anthropologie.
Ces crânes parisiens, dont M. Broca a déjà entretenu deux fois la Société {Bulletins de la Soc. d'Anthropologie y t. Il, p. 501-51 3, et t. III, p. 1 02-1 1 6), forment cinq séries, savoir 425 crânes de la Cité (xii« siècle), 117 crânes du cimetière des Innocents (du xiii au xvni* siècle), 90 crânes des sépultures particulières du cimetière de l'ouest (xix* siècle), 35 crânes de la fosse commune du même cimetière et en*-
fin 17 crânes dé la Morgue (m* siècle), en tout 384 crânes.
Les crânes de la Morgue forment une catégorie toute par* ticulière,etron ne s'étonnera pas qu'ils difiërent des autres sous beaucoup de rapports, si Ton tient compte des considérations que M. firoca a précédemment exposées devant la Société {Bulletins, t. III p. 4 1 5). La plupart de ces crânes proviennent d'individus suicidés et plus ou moins aliénés; leur capacité moyenne est beaucoup plus grande que celle des crânes d^ autres séries, et le grand développement de leur région temporo-pariétale rend leur diamètre transversal très-considérable. Ils sont donc en moyenne bien plus brachycéphales que les autres. Leur indice céphalique moyen est 81,45.
Dans les quatre autres séries, l'indice céphalique moyen varie fort peu. Il est compris entre 79,48 et 79,58. Si Ton prend la moyenne des crânes parisiens de toutes les séries et de toutes les époques, on obtient pour l'indice céphalique des crânes parisiens le chiffre de 79,45.
Ainsi, en laissant de côté la série des crânes de laMorgue, où la brachycéphalie domine, on trouve que, sous le rapport de l'indice céphalique, les crânes parisiens considérés aux diverses époques et dans les diverses conditions sociales, présentent un type moyen presque constant. En comparant les deux catégories les plus extrêmes, savoir les crânes aristocratiques du caveau du xii"^ siècle, et les crânes de la fosse commune du xix® siècle, on trouve seulement une différence de 0,40, ou de 4 millièmes. C'est à cela que s^ réduisent les oscillations qui ont pu se produire dans la population de Paris pendant sept siècles, au milieu du mé^ lange des races, et des modifications les plus profondes de l'ordre politique et social.
Or, l'indice céphalique moyen des 60 crânes basques est seulement de 77,67. Entre cet indice et l'indice moyen des erftnes parisiens (79,45), il y a une différence de 4 ,78, ou de
près de 18 millièmes, différence quatre fois et demie plus considérable que la plus grande différence constatée à Paris entre les aristocrates du moyen âge et les prolétaires modernes.
Il n'est pas sans intérêt d'étudier les oscillations que l'indice céphalique présente dans chacune de nos séries. Les variations individuelles produisent des oscillations assez notables dans toutes les races, même dans les races les plus pures; mais il est clair que le mélange d'une«race bracbycéphale avec une race dolichocéphale doit étendre les li^ mites des oscillations.