RÉPONSE AUX OBJECTIONS DE M. PRUNER-BET
(Séance du 22jamier 1863)
J'ai été surpris tout autant que M. Pruner-Bey des résultats fournis par Tétude de nos crânes basques, et ce n'est pas sans regret que j'ai vu la théorie séduisante de M. Beltins troublée, sinon renversée, par Tobservation anatomique. Mon honorable collègue prouve le môme regret et s'eflTorce d'atténuer la signification d'un fait qu'il ne conteste pas, savoir, que les Basques de Z.... ne sont pas brachyccphales, mais dolichocéphales.
Il objecte que les Basques ne sont pas de race pure, que ce peuple a dû subir des mâanges, et il se base sur deux séries de fitits. En premier lieu M.d'Abbadie, dans
ses études sur le vivant, a trouvé deux types, i'unbrachycéphale, l'autre dolichocéphale , celui-ci étant d'ailleurs moins commun que le premier dans les localités où il a fait ses observations. En second lieu ces deux types se retrouvent dans la collection de nos 60 crânes de Z...., avec cette différence toutefois que les brachycéphales sont ici en trèspetite minorité. M. Pruner-Bey en conclut que deux types au moins se sont mélangés dans le pays basque, que ce mélange a eu lieu à des degi'és inégaux suivant les localités, que l'un de ces types seul était autochthone, que ce type autochthone était brachycéphale, — que, si les Basques de Z... sont aujourd'hui presque tous dolichocéphales, c'est parce qu'ils descendent sans doute principalement d'une colonie d'étrangers, qu'enfin ces étrangers étaient probablement des Celtes venus de l'Irlande.
Il y a dans cette argumentation trois points principaux à examiner : l*" les Basques en général , et ceux de Z... en particulier sont-ils de race pure? 2*^ l'existence simultanée de la brachycéphalie et de la dolichocéphalie chez des individus de même race prouve-t-elle nécessairement que cette race soit mélangée? 3® enfin, les crânes dolichocéphales de Z... présentent-ils les caractères des crânes celtiques?
Personne, je pense, n'a prétendu que les Basques fussent de race absolument pure. Tous les peuples continentaux ont subi des mélanges. Au milieu des invasions nombreuses qui ont souvent changé la face de l'Europe occidentale, les Basques ont conservé leur langue , et leur nationalité; c'est un fait acquis à l'histoire. Mais il n'en résulte pas qu'ils n'aient reçu aucune infusion de sang étranger. Je suis convaincu pour ma part qu'ils n'ont pas échappé aux croisetnents, et, quoique la nature de mon expédition ne m'ait pas permis de séjourner longtemps dans leur pays, j'ai remarqué que l'aspect extérieur du visage, les formes du corps et la stature ne sont pas les mêmes dans toutes
les localités que j'ai traversées. Ainsi, les Basques français diffèrent assez notablement des Basques espagnols, et se rapprochent à certains égards de leurs voisins les Béarnais. M. Lagneau fait ressortir une circonstance qui a dû favoriser, sur le littoral du Guipuscoa, le mélange des Basques avec les peuples étrangers ; il rappelle qu'à Tépoque de l'invasion des barbares, plusieurs flots de conquérants pénétrèrent en Espagne en traversant cette région, où la chaîne des Pyrénées, inclinée et abaissée vers la mer, est facile à franchir.
J'admets donc que les Basques ne sont pas de race tout à fait pure, mais il y a une chose que nul ne saurait contester : c'est qu'ils sont relativement beaucoup moins mélangés que les peuples qui les entourent. S'il y a quelque chance de trouver quelque part dans l'Europe occidentale un type moyen peu éloigné du type autochthone, c'est certainement chez eux, car, tandis que les autres peuples de cette région ont été plusieurs fois soumis , conquis , colonisés, dépouillés par les étrangers de leurs nationalités, de leurs institutions et de leurs langues, eux seuls sont restés à l'abri de ces bouleversements. Il est démontré que leur langue, sans analogue dans l'univers, est la plus ancienne des langues de l'Europe. Jamais par conséquent les étrangers ne se sont établis chez eux en majorité ; les mélanges qu'ils ont pu subir soit à l'époque celtique, soit à l'époque germanique, n'ont pas été assez intenses pour effacer le type primitif de leur race, et ce type , quoique sans doute un peu modifié, a dû rester prédominant jusqu'à notre époque.
On peut dire par conséquent que le type actuel des Basques doit en moyenne se rapprocher beaucoup de celui de la race autochthone qui parlait déjà leur langue avant l'arrivée des Celtes; je dis en moyenne, parce qu'il y a certainement parmi eux des variétés individuelles. Ces variétés s'observent dans les races insulaires les plus pures ; elles doivent se présenter à plus forte raison dans les races qui
ont été exposées à des croisements plus ou moins répétés. Un crâne de Basque pris au hasard peut reproduire le type d'un ancêtre wisigoth, un autre peut se rapprocher de la forme des crânes romains ou des crânes celtiques. Mais la moyenne doit nécessairement converger vers le type de la race autochthone.
Je viens de parler des Basques en général. Ceux de Z.... sont-ils plus mélangés que les autres? J'ai déjà dit que cette localité n'a pas d'histoire, qu'on ignore ce qui s'y est passé dans les temps anciens, mais que la tradition n'y a conservé le souvenir d'aucun mélange de races. Cette population a vécu pauvre, ignorée presque inconnue jusqu'à ces dernières années, et il est bien certain que depuis plusieurs siècles elle n'a pas reçu de renforts étrangers. En a-t-il été autrement à l'époque celtique ou à l'époque romaine? C'est possible, mais nul ne le sait, et j'ajoute que c'est peu probable. Le rivage de Z... n'est pas d'un accès assez facile pour avoir été exposé aux descentes maritimes ; son sol n'est pas assez généreux pour avoir excité les convoitises des aventuriers de terre ou de mer. M. Pruner-Bey, en admettant que la population de cette petite localité descend d'une colonie d'étrangers, fait donc une hypothèse peu vraisemblable. Il suppose que, dans les temps pré-historiques, des Celtes irlandais sont venus par mer se fixer en ce lieu, que le souvenir de cet événement s'est effacé, mais que le nom du village de Z.... est resté comme un témoignage de l'origine étrangère de ses fondateurs. À Tappui de cette hypothèse, il invoque ingénieusement Tétymologie du mot Z..., dérivé suivant lui du mot tchar qui veut dire cochon. Les Basques du voisinage auraient protesté contre l'installation des étrangers, en désignant leur village sous le nom àe village des cochons (i), et ils auraient choisi ce mot de
(1) Depuis que ce discours a été prononcé, mon ami, M. Elisée Reclus, qui a vécu longtemps dans le Béam, et qui connaît fort bien le pays basque.
préférence parce que de tout temps* les Irlandais ont élevé des cochons dans leurs cases. Je sais que 11. Pruner-Beyn'a dit tout cela qu'avec réserve. Il m'est permis toutefois de lui faire remarquer que cette étymologie est bien subtile! En supposant qu'elle soit acceptable — je laisse à de plus compétents que moi le soin de le décider — en supposant que Z... veuille dire réellement résidence des cochons, les deux raisons subsidiaires invoquées par notre collègue sont loin de se prêter appui comme il paraît le croire. Car, si répithète de cochon s'applique aux habitants mêmes, c'est un terme de mépris qui peut exprimer la haine de l'étranger, mais alors rien n'indique que ces étrangers soient des Irlandais ou tout autre peuple celtique; si au contraire ce mot désigne simplement un lieu où l'on élève beaucoup de cochons, il cesse d'être injurieux et ne fait pas naitre l'idée d'une hostilité de race. J'opposerai tout à l'heure à l'hypothèse de M. Pruner-Bey des arguments anatomiques plus concluants. Je me borne ici à montrer le peu de solidité des bases sur lesquelles repose son interprétation.
Pour résumer ma réponse à son premier argument, je lui dirai que j'admets comme lui que la race basque n'est pas entièrement pure ; mais il reconnaîtra sans doute avec moi qu'elle est bien moins mélangée que les autres races de l'Europe occidentale, et qu'en particulier elle est infi-
m'a donné un renseignement qui n*est peut-être pas sans intérêt. Les Basques élèvent beaucoup de cochons, et U y a plusieurs petits villages dont la principale industrie consiste à élever des cochons. Ces villages sont appe« lés Vrdachy Urdos^ Urdaha^ ce qui en basque veut dire maison des cochons. Il n'y a absolument aucune analogie eutre ces divers noms et celui de Z..., et Tétymologie invoquée par M. Pruner-Bey devient de moins en moins probable. Mais cç qu'il importe surtout de constater, c'est que, chez les Bas'4ues, un nom de lieu dérivé du nom de cochon, ne doit pas faire naître une idée injurieuse, et que notre collègue fait une hypothèse toute gratuite lorsqu'il avance que les Basques n'auraient pas donaé la nom de Z... h un lieu habité par des homme» de leur race.
niment plus pure que la population de Paris, avec laquelle je Tai mise en parallèle.
Je passe au second argument de M. Pruner-Bey, savoir : que Texistence de têtes brachycéphales et de têtes dolichocéphales dans la population basque prouve la multiplicité des origines de cette population. Cette conclusion serait rigoureuse s'il était démontré que la brachycéphalie et la dolichocéphalie fussent des caractères assez absolus pour servir de base rigoureuse à la classification des races. Retzius le croyait; il se servait même de ces caractères pour diviser les races par voie dichotomique. Mais le principe émis par le savant anthropologiste de Stockholm perd chaque jour du terrain. Pour ma part, je suis de ceux qui considèrent les mots brachycéphale, dolichocéphale, comme des expressions fort utiles à employer dans les descriptions ; mais elles n'ont qu'une valeur relative ; leur acception est purement conventionnelle. Retzius lui-même n'a jamais pu indiquer nettement la ligne de démarcation de la dolichocéphalie et de la brachycéphalie ; c'est pour cela que j'ai cru devoir substituer à ces expressions peu précises la détermination rigoureuse des indices céphaliques. C'est ainsi que j'ai démontré \^ que l'indice céphalique des Basques est, en moyenne, bien moins élevé que celui des Parisiens ; 2<* qu'il présente chez ceux-là des oscillations bien moins étendues que chez ceux-ci, la différence du maximum au minimum n'étant que 12,19, dans le premier cas, et s'élevant, dans le second cas, à 21 ,39 (Voy. Bulletins de la So-ciété d* anthropologie, t. III, p. 579 à 591).
Maintenant, je suis le premier à reconnaître que la comparaison des indices céphaliques fournit, dans le parallèle des races, un élément fort précieux. Si l'étude de deux séries de crânes pris au hasard dans deux populations donne, pour les moyennes des indices céphaliques, des chiffres très-différents, on est autorisé à en conclure que ces deux
— tl —
populations proviennentd'éléments ethnolpgiques différents.
Mais une pareille conclusion ne peut reposer que sur rétude des moyennes. Dans toute race, quelque pure qu'elle soit, il y a des variétés individuelles. Tous les caractères, ceux du crâne comme ceux du visage, ceux de la stature comme ceux de la proportion des membres, varient dans une certaine limite. C'est une question de savoir jusqu'où peuvent s'étendre ces oscillations spontanées ; les monogénistes pensent que, par la suite des générations, elles peuvent aller jusqu'à faire du blanc un nègre et réciproquement; les polygénistes leur assignent des bornes plus étroites. Mais on ne discute que sur le plus ou le moins, et tout le monde est d'accord sur ce fait que tout caractère, considéré dans la même race, présente des variations individuelles. Si les caractères naturels, les caractères simples comme la couleur de la peau, la saillie des mâchoires, la taille, etc., sont soumis à cette loi des variations individuelles, peut-on s'attendre à trouver plus de fixité dans l'indice céphalique, qui n'est ni un caractère simple, ni un caractère naturel, puisqu'il résulte de la comparaison de deux diamètres céphaliques, indépendants l'un de l'autre, et puisqu'il peut être modifié aussi bien par l'accroissement du premier diamètre que par la diminution du second. Un caractère qui réunit à la fois, dans le groupe des dolichocéphales, les Scandinaves et les nègres, n'est certainement pas un caractère naturel, et on ne s'étonnera pas qu'il puisse, dans la même race, présenter des oscillations assez étendues.
Il s'agit maintenant de savoir si les oscillations de l'indice céphalique dans nos crânes basques sont assez considérables pour impliquer nécessairement l'idée d'un mélange de deux races. Tune brachycéphale, l'autre dolichocéphale. M. Pruner-Bey n'a trouvé dans notre collection qu'un seul crâne vraiment brachycéphale, c'est le n* 24,
dont nndice s'élève à 83,24 pour 100. Joignons-y le n* 34, dont l'indice est de 82,73. Cela nous donnera sur 60 crânes deux cas de brachycéphalie, et j'ajoute d'une brachycéphalie peu prononcée, puisque sur bon nombre de crânes parisiens l'indice céphalique dépasse 85 et même 90. Si le nombre relatif des crânes basques brachycéphales était le tiers, ou le quart, ou seulement le cinquième du nombre total, l'hypothèse des variations individuelles spontanées ne serait pas soutenable. Mais deux cas sur 60 sont si peu de chose qu'on n'est nullement obligé de considérer ces formes exceptionnelles comme provenant d'un type ethnique particulier.
Je ne dis pas cela pour repousser l'idée d'un mélange de races ; je veux dire seulement que l'étude des indices céphaliques de nos crânes de Z.... ne suffît pas pour démontrer la réalité de ce mélange.
J'ai trouvé, dans un caveau aristocratique de la Cité, antérieur au XIII* siècle, trois séries de crânes, les uns franchement dolichocéphales, les autres franchement brachycéphales, les autres de forme intermédiaire; j'ai constaté que ces trois séries étaient à peu près égales, et lorsque j'en ai conclu que la population parisienne du moyen âge provenait de deux souches ethniques de types différents, je crois n'avoir pas dépassé les limites d'une induction légitime. Admettant comme démontré que le type dolichocéphale était commun aux Celtes proprement dits, aux Kymris et aux Franks, qui ont successivement conquis et occupé l'Isle-de-France, j'ai considéré comme fort probable que le type brachycéphale était celui des premiers habitants du sol {V. Bulletins de la Société d'anthropologie, t. II, p. 307-310). Il me semble difficile d'expliquer autrement cet état de choses, qui, depuis le xii* siècle, * ne s'est que très-faiblement modifié.
Cet exemple nous montre combien les types autochthonos
sont persistants. Un nombre immense d'étrangers dolichocéphales se sont établis dans l'ancienne Lutèce, pendant la durée de la domination franque ; avant eux les Kymro- Celtes dominaient si bien dans le même lieu qu'il ne restait, soit dans le langage, soit dans l'histoire, aucun souvenir du peuple qui les avait précédés; et ce peuple cependant avait maintenu son type à un degré suffisant pour qu'au XII® siècle la population aristocratique, celle qui avait dans les veines le plus de sang étranger, fût également partagée entre le type des autochthones et celui des envahisseurs.
Or, en exagérant autant qu'on le voudra les mélanges de races qui auraient pu se produire dans le pays basque, on est bien obligé de reconnaître que Tinfluence étrangère y a été infiniment moindre que dans notre capitale. Il est incontestable, par conséquent, que le type primitif a dû s'y conserver beaucoup mieux que parmi nous. Si donc les premiers occupants du sol avaient été brachycéphales, comme les autochthones de l'Isle-de-France, on peut tenir pour certain que les Basques actuels seraient en trèsgrande majorité brachycéphales, à Z... aussi bien que dans le reste de leur pays.
Maintenant, admettons pour un moment l'hypothèse de M. Pruner-Bey ; supposons qu'une colonie de Celtes, Irlandais ou autres, se soit établie, avant les temps historiques, là où est aujourd'hui le village de Z..., et demandons-nous quelles auraient pu être les conséquences de ce fait hypothétique. Les nouveaux venus, avec leur tête dolichocéphale et leur langue celtique, auraient d'abord formé une population distincte qui aurait pu, par suite de l'hostilité de race, éviter pendant longtemps de se mêler avec les Basques brachycéphales, refoulés et maintenus en respect par la supériorité de leurs armes. Il n'est pas sans exemple qu'une poignée d'étrangers, dans de pareilles conditions, ait
consei*vé même pendant plusieurs siècles sa race pure et sa nationalité séparée. Mais alors, les mœurs et le langage se conservent en même temps que le type. Si les colons celtiques de Z... ont abandonné leur langue d'une ma* niëre complète pour adopter celles de leurs voisins basques, si leurs descendants ont perdu jusqu'au souvenir de leur origine étrangère, cela implique nécessairement l'idée qu'à la longue les luttes de races se sont apaisées et que les deux peuples se sont fusionnés. Mais cela même ne suffirait pas pour expliquer la disparition de la langue étrangère. De bonnes relations de voisinage n'excluent pas la différence des idiomes. La langue qui se conserve et se perpétue dans une population n'est par celle qu'on parle avec les populations voisines; c'est celle qu'on parle au foyer domestique, car c'est là que les enfants apprennent de leur mère l'idiome qu'à leur tour ils enseigneront à leur postérité.
L'extinction de la langue des Celtes de Z... impliquerait donc autre chose qu'un rayonnement de voisinage. Elle impliquerait le mélange des sangs, soit un mélange brusque à la suite de l'installation violente des Basques parmi leurs ennemis étrangers, soit un mélange graduel par suite des alliances des familles. Dans les deux cas le type physique des Celtes aurait dû non pas disparaître, car un mélange même répété n'efface pas toujours un type, mais se modifier profondément, puisque à un certain moment les descendants des Basques brachycéphales se seraient trouvés assez nombreux pour faire prédominer leur langue. Si les choses s'étaient ainsi passées ce ne seraient pas un ou deux crânes du type basque qu'on trouverait parmi nos 60 crânes de Z..., mais un nombre beaucoup plus considérable, et l'étude de cette collection nous montrerait une répartition des deux types originels analogue à celle qui existe, par exemple, dans les crânes de Paris. On devrait même s'at-
tendre à voir le type des Basques prédominer d'une manière notable sur celui des Celtes dans la population de Z...
Telles sont les objections théoriques que j*oppose àTingénieuse hypothèse de M. Pruner-Bey. Mais il y a, dansThistoire de certaines populations partielles, des phénomènes linguistiques et ethnologiques bizarres et inexplicables. Je pourrais à la rigueur avoir eu la mauvaise chance" de tomber sur un de ces faits insolites, et certes il serait bien fâcheux pour la science que, lorsqu'on dispose enfin pour la première fois d'une série de crânes basques, un hasard perfide eût substitué une race étrangère à celle qu'on voulait étudier. Si M. Pruner-Bey se bornait à émettre cette crainte je n'aurais rien à répondre. Mais il spécifie davantage ; il annonce que les crânes dolichocéphales de Z... sont des crânes celtiques. C'est cette opinion que je vais maintenant examiner.
Le type celtique dont parle notre collègue n'est pas celui des peuples gaulois que César, Strabon, Mêla et plusieurs autres auteurs anciens désignaient sous le nom des Celtes. Ce mot Celte a deux significations bien différents, l'une politique, l'autre ethnologique. De même que les Franks ont laissé leur nom à tous les habitants de la France actuelle, les Celtes avaient donné le leur à tous les peuples gaulois compris entre la Seine et la Garonne. Les Limousins et les Auvergnats de nos jours s'appellent Français sans être de race franque ; leurs ancêtres, au temps de César, s'appelaient Celtes sans être de race celtique. Us descendaient principalement d'une population antérieure à l'invasion des Celtes, et leurs caractères physiques étaient ceux de cette population, plus ou moins modifiés par un mélange incontestable avec leurs conquérants celtiques. La différence entre les Celtes de l'histoire et les Celtes de l'ethnologie est consacrée par ce fait que les premiers étaient bruns de chevelure et que les derniers étaient blonds ; et
c'a été la cause des discussions qui se sont élevées sur la couleur de la chevelure des Celtes. La forme de leur crâne pourrait donner lieu à des discussions analogues, car il est probable que la plupart des habitants de la Gaule celtique étaient brachycéphales, tandis que les Celtes de race pure étaient dolichocéphales.
Ce sont ces crânes dolichocéphales des Celtes de race pure , que M. Pruner-Bey rapproche des crânes dolichocéphales des Basques de Z.... Mais j'ai déjà dit que le caractère de la dolichocéphalie ne suffit pas pour établir Tunité de race. On peut être dolichocéphale de plusieurs manières, soit parce qu'on a le crâne long, soit parce qu'on a le crâne étroit; le diamètre antéro-postérieur peut être accru par le développement du front ou par le développement de Tocciput. On sait avec quel soin, avec quelle sagacité, M. Gratiolet a distingué d'après cela la dolichocéphalie frontale des races germaniques, de la dolichocéphalie occipitale des nègres africains et océaniens. Dans la race celtique, la dolichocéphalie était frontale comme dans les races germaniques. Cherchons maintenant quel est le caractère particulier de la dolichocéphalie des Basques de Z....
Cette détermination ne peut être faite à la simple vue , elle ne peut reposer que sur l'étude comparative d'un grand nombre de crânes. Les différences qu'il s'agit de constater ne sont pas assez saillantes pour être appréciées avec certitude sans le secours de la mensuration. Il suffira de dire que Retzius^ comparant des races aussi distantes dans la série humaine que le sont les Scandinaves et les Nègres , n'avait pas saisi le trait distinctif de ces deux types de dolichocéphalie, et que, pour éviter de les confondre dans sa classification, il avait dû recourir aux caractères fournis par la saillie des os maxillaires. La confusion serait à plus forte raison difficile à éviter, si l'on comparait entre elles deux races dolichocéphales et orthognathes, évidemment beau*
coup plus voisines dans la série que les races précé* dentés.
L'emploi des procédés de mensuration rigoureuse, secondé par rétude des moyennes^ est donc indispensable pour le parallèle que je me propose d'établir.
A cet effet, j'ai tracé au crayon, sur tous les crânes que j'ai comparés, une ligne courbe transversale, menée d'un conduit auditif à l'autre et passant par le bregma, c'est-à-dire par le sommet de l'écaillé de l'os frontal. Cette ligne biauriculaire représente le plan d'une coupe transversale qui diviserait le crâne et le cerveau en deux parties, Tune antérieure ou pré-auriculaire, l'autre postérieure ou postauriculaire. On peut ainsi étudier séparément les courbes, les rayons et les angles qui correspondent au crâne antérieur ou au crâne postérieur.
Mais il ne suffisait pas de mesurer ces divers éléments crâniométriques sur nos crânes basques. Il aurait fallu pouvoir en outre les comparer avec les mêmes éléments mesurés sur une série considérable de crânes celtiques, ce qui était tout à fait injpossible, puisqu'il n'existe nulle part une collection nombreuse de crânes provenant de la race celtique primitive et pure. Ceux qu'on appelle aujourd'hui des Celtes, parce qu'ils parlent un idiome celtique, sont grands et blonds sur la côte septentrionale du Finistère, ils sont petits et bruns dans le reste de la basse Bretagne ; ils ne sont donc pas de la même race. J'ai dit tout à l'heure qu'il ne fallait pas confondre les Celtes de Vhistoire avec les Celtes de V ethnologie; les Celtes modernes de la Bretagne, de la Grande-Bretagne et de l'Irlande forment une troisième catégorie qu'on peut appeler les Celtes de la linguistique, et ces trois catégories ne se correspondent nullement.
Un parallèle direct, méthodique et rigoureux entre les Basques de Z... et les Celtes primitifs de l'ethnologie ne se-
rait donc pas praticable. Quelques crânes, trouvés dans les diverses contrées où les anciens Celtes se sont répandus, et extraits de sépultures celtiques qui ont paru authentiques, ont permis de ranger les Celtes parmi les races dolichocéphales. Mais ces crânes ne sont nulle part réunis en assez grand nombre pour servir de base à des relevés statistiques, et ils sont d'ailleurs le plus souvent mêlés à d'autres crânes qui n'ont été déclarés celtiques qu'à cause de leur forme allongée.
J'ai donc eu recours à un procédé indirect qui m*a paru suffisamment rigoureux pour le but que je me proposais. Lorsque j'ai fait ce travail, je ne connaissais pas l'hypothèse de M. Pruner-Bey sur l'origine celtique des Basques de Z... Mais je m'étais posé une question plus générale, en me demandant si les dolichocéphales de Z... étaient de même type que les autres dolichocéphales de l'Europe. Je ne m'occupais pas des Celtes en particulier, pas plus que des Kymris ou des Germains. Tous ces peuples, venus successivement de l'Asie, et parlant des langues de même origine, appartenaient sinon à la même race, du moins à des races très-voisines. Tous étaient dolichocéphales, et l'on a admis jusqu'ici que tous les dolichocéphales de l'Europe sont leurs descendants. Partant de cette idée que les Celtes, premiers conquérants asiatiques, avaient trouvé sur notre sol une race brachycéphale, et que, dans la région où est aujourd'hui Paris, cette raceautochthone, mêléed'abord auxCeltes, plus tard aux Kymris et enfin aux Germains, avait acquis, par suite de ces mélanges successifs , un type céphalique intermédiaire entre son type primitif et celui des peuples indo-européens, je me suis dit que les habitants de Paris, quoique moins dolichocéphales que leurs ancêtres asiatiques, devaient offrir en moyenne un type dedolichocéphalie atténué, mais de même nature que celui dn ces derniers ; je me suis dit que les proportions relatives du crâne antérieur
et du crâne postérieur, chez les Parisiens, devaient se ressentir de l'influence des races à dolichocéphalie frontale d'où ils sont issus en grande partie; et j'ai pensé qu'un parallèle entre les crânes de Z..-. et les crânes de Paris permettrait probablement de reconnaître si la dolichocéphalie des Basques était imputable, comme celle des Parisiens, à rinfluence des races asiatiques.
Ce travail pouvait me conduire à Tun ou l'autre des deux résultats suivants : ou bien la dolichocéphalie des Basques de Z... présenterait le type frontal à un degré égal ou supérieur à celui qui appartient aux crânes de Paris, et alors il y avait lieu de se demander, comme le fait M. Pruner- Bey, si nos Basques n'étaient pas issus d'une race indogermanique ; — ou bien la dolichocéphalie des Basques serait dufe surtout au développement du crâne postérieur, comme celle des peuples d'Afrique, et alors il devenait extrêmement probable que cette dolichocéphalie occipitale, essentiellement différente de la dolichocéphalie frontale des Indo-Européens, était un fait primitif, ou du moins indépendant de l'irruption des peuples asiatiques sur le sol de l'Europe occidentale.
On va voir que cette dernière conclusion est celle qui découle de mes relevés comparatifs.
Les 384 crânes parisiens du musée de la Société, divisés, comme on sait, en plusieurs séries correspondant à des époques très-différentes, ontété,"comme nos crânes basques, soumis à des mesures d'ensemble et à des mesures partielles. On a vu, dans ma communication précédente, que la capacité moyenne des crânes est plus grande chez les Basques que chez les Parisiens (voyez Bull, de la Soc, d'AnthropoL, t. III, p. 587, 18 déc. 1862) ; on ne sera donc pas étonné d'apprendre que les mesures d'ensemble sont plus petites chez ces derniers. Malgré cette différence générale on va voir que les mesures partielles du crâne antérieur
sont au désavantage des Basques, dont le crâne postérieur est par conséquent beaucoup plus développé que celui des habitants de Paris.
Avant de faire connaître ces résultats je rappellerai que j'ai adopté pour point de départ des mesures antéro-postérieures le point susorhiiairey situé au-dessus de la racine du nez, au niveau d'une ligne horizontale qui passe immédiatement au-dessus des deux apophyses orbitaires externes. Cette ligne, que j'ai étudiée ailleurs (Bulletins de la Soc, éP Anthropologie, t. III, p, SI), correspond au niveau de la voûte des orbites, et indique exactement la séparation du crâne et de la face.
Mesures d'ensemble,
PABISlEiNS. BASQUES. DiFFÉRENCB
en fuTeor 881 crflDci. 60 crSnes. des Baaquei.
ce ce ce
Capacité 1437 24 1486.88 40.64
inin mni mm
Diamètre antéro-postérieur maximum . . 176 . 90 1 83 . b8 6 . 62
Diamètre transversal ou pariétal maxira. 140.61 142.60 1.09
Diamètre vertical basilo-bregmatique. . 120.50 123.75 3.25 Courbe verticale antéro-postéricure, du
point sus-orbitaire k la protub. occip. 303. 12 305.80 2.68
Circonférence horizontale maxima 514 .23 510. 22 4. 00
Étudions maintenant les mesures partielles qui permettent d'apprécier le développement relatif du crâne antérieur et du crâne postérieur.
Notre ligne biauriculaire divise la circonférence horizontale en deux parties, Tune antérieure, l'autre postérieure. La partie antérieure est de âSi^^jôO chez les Basques, et de 240,83 chez les Parisiens; différence en faveur des Parisiens, 6'»™,23. La partie postérieure, au contraire, est de 284,62 chez les Basques, et de 273,40 seulement chez les Parisiens; différence en faveur des Basques, 1 1""",22.
Ainsi, quoique la courbe totale dek Basques soit plus
grande, leur courbe antérieure est plus petite, et il en résulte que leur courbe postérieure est beaucoup plus grande.
Le bregma divise de même la courbe verticale antéropostérieure en deux parties, Tune frontale, l'autre pariétooccipitale. La partie frontale qui, chez les Parisiens, est de 4 09'"",'20, n est que de 4 08,1 8 chez les Basques, tandis que la partie postérieure de là même courbe donne pour les Basques 497,62, et seulement 193,92 pour les Parisiens. Les Basques perdent donc 1""",02 sur la région frontale, et gagnent 3'"™,70 sur la région postérieure du crâne.
Le diamètre transversal minimum du front, mesuré immédiatement au-dessus des apophyses orbitaires externes, est presque le même dans les deux séries. On trouve pour ce diamètre 95,70 chez les Parisiens, et 96,08 chez les Basques. Ceux-ci ont donc un petit avantage de 0'""',38. Mais on a vu que leur diamètre transversal maximum, mesuré au niveau des pariétaux, est supérieur de 1 ,99 au même diamètre mesuré chez les Parisiens, de sorte qu'en réalité le rapport du diamètre frontal au diamètre pariétal est plus petit chez les Basques. Pour exprimer en chiffres ce rapport, que j'appelle V indice frontal, on représente par 100 le diamètre bipariétal maximum. En faisant ce calcul sur les deux diamètres transversaux des crânes de chaque série, on trouve que l'indice frontal moyen est de 68,06 chez les Parisiens, et de 67,37 chez les Basques. Le crâne postérieur des Basques est donc relativement plus développé que leur crâne antérieur, non-seulement d'avant en arrière, mais encore transversalement.
La comparaison des deux diamètres antéro-postérieurs fournit un résultat qui n'est pas moins significatif. L'un de ces diamètres est le diamètre maximum, et n'a pas besoin d'être défini. L'autre, que j'appelle le diamètre antéro-posteneur inial^ du mot grec htov^ nuque, part, comme le pré-
cèdent, du point susorbitaire , et va aboutir à la protubérance occipitale externe, où commence la région de la nuque. Il arrive quelquefois que ces deux diamètres se confondent en un seul, c'est-à-dire que le diamètre maximum passe par la protubérance occipitale, mais le plus souvent il passe bien au-dessus de cette protubérance, et jamais il ne passe au-dessous. Or, la protubérance occipitale externe, qui, correspond extérieurement à la séparation de la région du crâne et de la région du cou, correspond intérieurement à la tente du cervelet, qui sépare le cervelet du cerveau. Le diamètre antéro-postérieur maximum ne passant jamais au-dessous de la protubérance, cela veut dire que jamais, dans aucune race humaine et chez aucun individu sain, le cervelet ne se prolonge en arrière du cerveau. Lorsque le diamètre maximum se confond avec le diamètre inial, cela veut dire que la protubérance occipitale est le point le plus reculé de la tête, et que le cerveau recouvre exactement le cervelet, ni plus ni moins. Mais lorsque le diamètre maximum passe au-dessus de la protubérance occipitale, cela veut dire que le cervelet est débordé par le cerveau, et la différence de longueur qui existe entre ce diamètre et le diamètre inial exprime le degré de saillie du cerveau en arrière du cervelet.
Dans les diverses séries de crânes parisiens, cette différence est comprise entre 5 et 7 millimètres. Pour plus de rigueur, je dirai qu'elle est de 5"", 04 dans les crânes de la Cité, de 7,18 dans les crânes des Innocents, de 6,99 dans les crânes de la Morgue, de 6,08 dans les crânes modernes de la fosse commune, enfin de 5,27 dans les crânes modernes des sépultures particulières. Ces oscillations, comme on voit, sont peu étendues, et en moyenne, pour tous les crânes parisiens, la différence des deux diamètres antéro-postérieurs est de 5""",92. Chez les Basques elle est exactement de i centimètre, et lorsqu'on compare les longueurs respec-
tives de ces deux diamètres dans les deux catégories de crânes, on trouve que le diamètre inial des Basques n'excède que de S"'", 54, celui des Parisiens, que leur diamètre maximum, au contraire, l'emporte de 6''"°. 61 sur celui des Parisiens, que par conséquent l'excès de développement de leurs crânes dans le sens antéro-postérieur, résulte presque' entièrement de l'excès de développement des lobes postérieurs de leur cerveau. Ce trait caractérise la dolichocé* phalie occipitale.
Le tableau suivant permettra de saisir, d'un seul coup d'œil, les différences qui viennent d'être indiquées :
. . Mesures partielles,