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Sur les devoirs professionnels du médecin

En me confiant la tâche de diriger vos séances pendant l’année 1853, «n me désignant pour vous présider après MM. Delens, Leroy-d’Éiiolles, Mêlier, Fauconneau-Dufresne, Trousseau, Piorry, Letalenet et Laugier, vous m’avez fait un honneur dont je sens tout le prix. Mais le souvenir même des savans collègues qui m’ont précédé, celui plus récent de M. le professeur Laugier, dont le caractère modeste et bon rehausse la science et le talent, rendent cette tâche plus dilBcile et cet honneur périlleux. Je me demande par quels services j’ai pu mériter de succéder 3 des hommes aussi haut placés dans l’estime du corps médical, et ne

(1) Ce discours a été imprimé par décision de la Société.

trouvant en moi qu’un dévoûment inaltérable aux intérêts de la Société et de notre profession, je ne me reconnais d’autre titre à cette distinction que votre bienveillance môme. Ma vive et profonde reconnaissance ne pourra qu’incomplètement acquitter ma dette envers tant de bons collègues. Vous avez rencontré dans mes prédécesseurs un zèle soutenu et une assiduité religieuse à vos réunions si nombreuses et si intéressantes; sous ce rapport du moins, je m’efforcerai de vous faire oublier la distance qui me sépare d’eux, et de vous montrer le prix que j’attache à vos suffrages. Notre spirituel vice-président, notre secrétaire-général, dont le compte-rendu de la dernière année, riche de faits habilement exposés, a si bien répondu à l’attente de la Société, notre secrétaire particulier, dont lé zèle est au-dessus de tout éloge, me permettront de compter sur leur utile coopération, afln que nous justifiions tous la confiance dont vous nous avez honorés.

En prenant possession du fauteuil de la présidence, chacun de mes prédécesseurs a constaté les résultats favorables déjà produits par les Sociétés d’arrondissement. Dans l’isolement où se trouvait le corps médical, l’esprit d’association éclos dans les séances du congrès de ISiSse répandit avec rapidité sur toute la France, et signala un besoin nouveau, à celte époque si inquiète et si tourmentée. Bientôt, des associations s’organisèrent en province comme à Paris ; sous le rapport pratique , elles n’ont pas rendu moins de services à la science que les anciennes Sociétés ; mais leur avantage est plus considérable encore au point de vue professionnel, en soumettant à une sorte de discipline des hommes jusque-là isolés, et surtout en recréant des mœurs médicales dont il ne restait plus aucun vestige.

Dans le collègue, auparavant inconnu, assis à vos côtés , et suivant comme vous une route pénible, vous avez trouvé un guide, un soutien, un ami. Nous pouvons dire avec hardiesse que cette maxime : Non est invidia supra medicorum invidiam, se trouve démentie par votre exemple. Dans cet échange de rapports confraternels, dans celte union de vœux, d’aspirations et de souffrances, les préventions injustes s’effacent, les sentimens affectueux s’éveillent. Réunis par le lien puissant d’une

estime éclairée, nous avons souvent demandé des conseils à Texpériencc -d’un collègue, notre égal peut-être en science et en mérite , mais placé alors au-dessus de nous par une confiance dont plus tard il nous honorait à son tour.

Comme vous, je fonde de grandes espérances sur l’avenir de l’Association ; aussi ai-je cru devoir vous apporter également mon tribut d’idées pratiques, et vous soumettre quelques réflexions tracées à ta hâte, mais sorties de ma conscience, sur le caractère, les qualités et les devoirs professionnels du médecin ; elles vous prouveront, sans qu’il soit nécessaire de l’indiquer, l’influence incontestable de l’esprit d’association sur ta conduite, les opinions, en un mot sur la vie morale du praticien et du savant.

Dans le monde, peut-être ne comprend-on pas assez l’importance du choix d’un état ; cependant, ainsi que l’expérience le prouve tous les jours, de cette décision dépend en très grande partie la destinée de l’homme. Quelle ne devrait donc pas être l’anxiété des familles, dans ce moment solennel où il s’agit de prendre un parti décisif et ordinaiment irrévocable ! Malheureusement, au lieu de consulter ta vocation et la position sociale, on se préoccupe presque exclusivement des chances de fortune. Nous voudrions que notre voix eût assez d’autorité pour faire comprendre aux familles, abusées par des apparences trompeuses, que de toutes les professions aucune ne conduit à la richesse aussi rarement que la nôtre. On ne peut même pas conserver l’espoir de voir s’améliorer prochainement une position aussi pénible. Quoique le nombre des médecins se trouve déj'a hors de toute proportion'avec les besoins des populations, il s’accroît cependant encore de jour en jour. On a publié récemment le tableau des étudians qui se sont fait inscrire depuis quelques années dans les facultés de médecine; comment ne pas être péniblement préoccupé, en voyant ce nombre presque doublé depuis l’année 18/i8 ? Il se trouvait alors de 784 ; il s’est élevé à 1437 en 1852.

On peut aisément se figurer quels doivent être les résultats de l’encombrement et d’une concurrence illimitée. Diverses mesures avaien clé proposées, non seulement pour remédier à un mal devenu presque

inlolérable, mais pour conjurer un avenir plus fâcheux encore. Parmi ces moyens, on doit placer en première ligne la suppression des deux ordres de médecins et les conditions nouvelles imposées aux candidats qui sollicitent le grade de docteur. Je ne vous rappellerai pas, Messieurs , le naufrage de tous nos projets de réforme, et de nos espérances évanouies aussiiôtque conçues. Et quant aux garanties de savoir et de capacité dont nous désirions tous que le titre de médecin fût environné, nous constatons avec douleur que, loin d’avoir été augmentées, on les a rendues plus faibles. La suppression du baccalauréat ès-lettres pour l’étude de la médecine, nous semble l’une de ces mesures dont il est impossible que le pouvoir, mieux éclairé, ne reconnaisse promptement les effets désastreux ; car si elle n’était pas rapportée , il faudrait s’attendre à voir le niveau des études tristement abaissé, et, par conséquent, la profession plus encombrée encore.

Je craindrais , Meissieurs, de faire injure à l’auditoire qui m’écoute, en cherchant à prouver l’utilité, la nécessité même pour le médecin d’être lettré. Sa vie tout entière doit être une vie de labeur, de méditation et de travail intellectuel. Sans les lettres, comment connaîtrait-il les chefs-d’œuvres de l’antiquité, et même les travaux modernes des nations voisines ? L’étude n’est pas seulement pour lui un délassement délicat, mais encore elle forme son goût, fortifie son esprit et perfectionne son jugement. Il n'y a pas d’état qui exige plus d’études que le leur, écrit J.-J. Rousseau dans un jour de justice; par tous les pays, ce sont les hommes les plus véritablement utiles et savons. On peut citer, il est vrai, quelques médecins complètement illettrés, qui sont parvenus cependant à une assez haute célébrité dans l’art de guérir. Mais ces exemples, d’ailleurs si rares, ne doivent pas être proposés comme modèles à imiter. La nature avait doué ces hommes privilégiés d’une grande intelligence et d’aptitudes spéciales. Toutefois, quels obstacles n’ont-ils pas eu à surmonter, quel travail opiniâtre ne leur a-t-il pas fallu pour parvenir à obtenir un succès qui les ennoblit et les honore !

Je m’abstiens, Messieurs, de vous retracer les qualités de l’esprit et

du cœur nécessaires à celui qui se destine à l’art de guérir. Ou a signalé en particulier le talent d’observation, le goût des études sérieuses, l’amour de ses semblables, le désir d’être utile et d’acquérir de la gloire. Certains auteurs, Hippocrate lui-même, n’ont pas dédaigné d’indiquer les avantages physiques qu’il est désirable de trouver en lui. Indépendamment d’une santé assez robuste pour résister à toutes les fatigues et aux causes d’insalubi'ité, le médecin, comme tous les hommes appelés à être fréquemment en contact avec leurs semblables, doit avoir un extérieur agréable et distingué, plutôt que vulgaire et repoussant. Heureux lorsqu’on peut dire de lui comme Voltaire de Silva :

Il sait l’art de guérir autant que l’art de plaire.

Toutefois, le visage du médecin doit porter l’empreinte de la réflexion et de l’étude, plutôt que celle des grâces et de la frivolité ! Une figure austère et grave imprime la confiance et un respect involontaire. Enfin, l’expérience a prouvé que le physique le plus disgracieux n’empêche point un homme d’un mérite réel de réussir.

3’ai toujours envisagé avec effroi le moment où le jeune médecin, quittant les bancs de l’école, justement fier d’un titre acheté par tant de veilles et de fatigues, est jeté tout à coup dans un monde où il ne rencontre ordinairement que des inconnus, des indilférens ou même des jaloux. Il faut reconnaître, d’ailleurs, que les cours et les livres n’enseignent pas l’art de guérir ; ils apprennent la théorie que développe et féconde ensuite la pratique. Combien nos premiers pas dans la profession sont hésitans et difficiles ! On voit, il est vrai, des talens précoces et des hommes doués d’un tact particulier qui est presque un instinct de divination ; mais quelque privilégiés et intelligens qu’on suppose les médecins, la théorie ne remplace néanmoins jamais pour eux l’expérience, et l’on peut répéter avec Baglivi : MuUa sunt in praxi nec dici nec scribi passant.

Dans l’antiquité, la médecine était une sorte d’initiation pour laquelle l’élève apportait au maître une rétribution proportionnée au service

rendu (1). Mais celle-ci n’acquiliait pas eniièrement la dette de la reconnaissance. On voit dans le Serment d’Hippocrate que l’élève jurait en outre de ne point divulguer aux profanes les secrets de la science, et promettait do les communiquer gratuitement aux fds de ses maîtres. A cette époque, les grands médecins exerçaient sur les Jeunes praticiens un salutaire patronage. L’histoire nous apprend même que plusieurs, à l’exemple de Ménécrate, qui se faisait ridiculement appeler JupUer sauveur, ne visitaient les malades et ne paraissaient en public qu’aecompagnés d’un grand nombre d élèves.

Aujourd’hui, le patronage n’existe plus, et toute espèce de protection a disparu. Lorsque le jeune médecin se fixe à la campagne ou dans une petite ville, il peut encore, grâce aux relations de famille, se créer une clientèle. Mais dans une grande cité, comment attirer sur soi les regards sans remploi des moyens d’intrigue ou de publicité qui répugnent à tout cœur honnête ? Je ne prétends pas. Messieurs, que les Sociétés d’arrondissement puissent entièrement suppléer à cette absence de patronage ^ cependant, je me persuade qu’elles deviendront un centre où tout nouveau venu trouvera des avertissemens et de bons conseils, des soutiens et des guides.

Les médecins ont des devoirs sacrés à remplir les uns envers les autres. Et d’abord, le titre de confrère, n’indique-t-il pas que nous appartenons tous à une famille créée par la science, unie par une charité intelligente, à laquelle nous devons sans cesse affection et dévouement? Faisons à autrui ce que nous voudrions qui nous fût fait : aimons-nous ; tel est le précepte dont le médecin doit faire sa règle invariable. Le jour où, grâce à l’association, cette maxime sera gravée dans tous les cœurs, nous n’aurons plus d’autre devoir à proposer aux médecins

(1) Platon, dans le Protagoras, s’exprime en ces fermes : Dis-moi, Hippocrate, si tu voulais aller trouver ton homonyme, Hippocrate de Cos, de la famille des Asclépiades, et lui donner une somme d’argent pour ton compte ; et si l’on te demandait à quel personnage lu portes de l’argent en le portant à Hippocrate, que répondraistu ? — Que je le lui porte en sa qualité de médecin. — Dans quel but ? — Pour devenir médecin moi-même.

dans leurs relations confraternelles. Du reste , nous le constatons avec bonheur, et nous le proclamons bien haut : on voit souvent régner entre médecins une amitié sincère. Espérons mieux encore. 11 faut que nos rapports avec des confrères, même inconnus, deviennent un échange de bons procédés. Ce serait peu de démasquer la calomnie, de repousser la médisance et le blâme qui s’attaquent à eux ; on doit accueillir leur éloge avec joie, faire respecter partout leurs actes et leur caractère, et s’interdire sévèrement ces demi-mots de louange, qui sont une critique hypocrite.

Dans toute maladie dont l’issue paraît douteuse, dans toute opération chirurgicale de quelque gravité, dans toute circonstance enGn où la confiance des familles n’est point entière, le médecin mettra sa responsabilité à couvert, en s’éclairant des conseils ou en s’appuyant sur l’autorité d’un confrère expérimenté. La conduite de ce dernier ne serait pas celle d’un honnête homme, si une seule de ses paroles pouvait devenir préjudiciable à la réputation du médecin ordinaire, dont le diagnostic et le traitement sont le plus souvent confirmés par les consultations. Pourquoi donc celui à qui revient le principal mérite se trouvet-il à un rang secondaire, tandis que les consultans seraient presque exclusivement honorés ?

Il est peu de médecins de nos jours qui ne reprochent à quelque praticien célèbre des moyens peu délicats de capter la confiance des malades et d’en augmenter le nombre. Nous sommes porté à taxer d’exagération, sinon d’injustice, des accusations aussi graves. Tout médecin appelé en consultation qui consent à continuer des soins, en l’absence et au détriment d’un confrère qui l’avait honoré de sa confiance, commet un acte d’indélicatesse injustifiable. Nous sommes persuadé que si ees faits blâmables se sont présentés quelquefois, nos mœurs actuelles, et surtout la salutaire influence de l’association doivent les rendre de plus en plus rares. Il suffit toutefois qu’un tel reproche ait été formulé pour nous mettre en garde contre toute espèce d’empiètement. Le médecin «loit respecter les droits de ses confrères, et principalement ceux des plus jeunes. Il doit même se servir de l’autorité que lui donnent la

science et l’âge pour éclairer les malades sur leurs Injustes préventions, en faisant ressortir le mérite de ses confrères.

Je ne parlerai pas de ces animosités implacables suscitées quelquefois par la rivalité de science , de réputation et d’intérêt. Chacun se rappelle le mot cruel de Bouvart qui ne déposa point sa haine, même sur la tombe de Bordeu : Je n’ aurais jamais cru, s’écria-t-il, qu’il fût mort horizontalement. Jacques de le Boë, professeur au Collège de France, ne pardonna point à son élève Vésale de l’avoir surpassé ; mais celui-ci, appréciant les hommes à leur juste valeur, dédaigna toujours de répondre à ses ennemis. Passons également sous silence les tristes effets des blessures d’amour-propre dont nous avons été témoins entre des savans également recommandables par le mérite, et reposons nos regards sur l’amitié, qu’on a vu régner entre des rivaux de gloire et de renommée. Citons enfin un seul trait, mais l’un des plus honorables, de dévoûment confraternel : Frelnd, nommé en 1722 député au Parlement, s’éleva avec tant de force contre le ministère, qu’il fut accusé de haute trahison et renfermé à la Tour de Londres. Six mois après, le ministre étant tombé dangereusement malade, appela le célèbre Mead. Celui-ci refusa ses soins au ministre jusqu’à ce qu’il eût mis en liberté Freind son ami, ce qui fut accordé sur-le-champ. Le soir même Mead remit à Freind cinq mille guinées qu’il avait reçues en traitant les malades de son ami pendant sa détention.

L’ardeur généreuse que vous montrez pour l’étude. Messieurs, est digne d’être proposée pour exemple à tous les médecins. Comme vous, ils doivent faire des efforts continuels pour se maintenir au courant de la science qui marche sans cesse, et dont il n’est donné à personne d’entrevoir les dernières limites. Dans notre carrière, plus encore que dans toute autre, s’arrêter serait reculer ; et le médecin, stationnaire au milieu du mouvement universel, deviendrait bientôt un praticien routinier. Ainsi donc, il ne faut espérer, il ne faut demander ni trêve, ni relâche dans notre laborieuse profession. Est-ce à dire que tout plaisir, toute distraction, soient défendus au médecin? Non, sans doute; quoique pratiquant un art sérieux, il n’est pas tenu de vivre éloigné de la

société; il peut même y porter un aimable enjouement; mais comment acquérir une érudition profonde, comment aspirer à devenir un Frédéric Hoffmann, un Haller, un Barthez, un Boerhaave, un Bichat, un Astley Cooper, un Dupuytren, si l’on fréquente constamment les salons, les ihéâtres et les autres lieux publics? Homme de bonne compagnie, le médecin doit donner partout l’exemple de la modération, et se faire remarquer dans le monde par sa tenue et non par la bizarrerie. L’excentricité des manières et des vêtemens a pu ne pas nuire à de véritables savans, mais elle ne sauve pas du ridicule les gens médiocres. Hippocrate conseille de se parfumer d’odeurs agréables. L’expérience a prouvé que les plus suaves ont leurs inconvéniens ; le médecin ne doit demander à l’art qu’une exquise propreté.

Quelques-uns, à l’exemple d’Hippocrate et des anciens philosophes, aiment à fréquenter les pays lointains, et savent en rapporter de précieux matériaux pour la science. Si les voyages ont leur utilité, surtout pour l’étude des eaux thermales, ils ne sont pas indispensables, toutefois, dans un siècle où la presse et l’imprimerie mettent sans cesse en communication les hommes et les idées. D’ailleurs, la principale étude du médecin, c’est l’homme. A l’exception de certaines maladies spéciales, celui-ci présente en tous lieux les mêmes caractères essentiels et à peu près les mêmes infirmités. Tout praticien doit donc étudier avec un soin particulier la localité qu’il habite, afln de bien connaître le génie des maladies régnantes et la méthode curative dont l’expérience a prouvé l’efficacité.

Parmi les délassemens permis au médecin, nous citerions volontiers la musique, cet art vénérable et cher aux dieux, selon Plutarque, si elle ne lui dérobait pas un temps précieux, et si le renom même de grand artiste ne pouvait nuire à sa réputation comme savant et comme praticien. Cependant, plusieurs grands médecins dans l’antiquité, Hérophile en particulier, furent des musiciens habiles. Boerhaave avait un goût passionné pour la flûte ; Fournier Pescay et notre célèbre Laënnec excellèrent aussi dans cet art; et si je ne m’étais interdit de prendre des exemples parmi nos contemporains, j’aurais cité en première ligne

l’un des anciens doyens de la Faculté, le savant toxicologiste, l’adininis- • trateur habile dont la belle voix a fait longtemps l’admiration des dilettanti parisiens. Enfin, les anciens avaient réuni dans Apollon l’art de la musique et celui de la médecine, attendu, dit Bacon, que le génie de ces deux arts est presque semblable, et que l’office du médecin consiste proprement à monter et à toucher la lyre du corps humain, de manière qu’elle ne rende que des sons doux et harmonieux.

On ne rencontre pas dans la famille médicale un moins grand nombre de poètes que de musiciens. 11 ne faut point s’en étonner, en songeant que si notre science exige les qualités solides du raisonnement, l’imagination devient la source des découvertes, et l’inspiration seule fait les grands praticiens, comme elle forme les musiciens et les poètes. Dans l’antiquité, Nicandre de Colophon, de la secte des empiriques, décrivit en vers les animaux venimeux, ainsi que les plantes toxiques, les accidens qu’ils occasionnent et les remèdes auxquels on doit recourir. L’empereur Sévère aimait à lire les poésies de son médecin Serenus Sammonicus, qui plus tard fut mis à mort par ordre de Caracalla. Le bénédictin OEgidius, médecin de Philippe-Auguste, écrivit en hexamètres latins sur la vertu des médicamens et la connaissance du pouls, un poème que l’on enseigna longtemps dans les écoles. Grevin, médecin de Marguerite de France, avait fait paraître deux tragédies et deux comédies avant l’âge de 14 ans. Ami d’Addisson et protecteur de Pope, qui a souvent fait l’éloge de ses compositions, G.arth, médecin en chef de l’armée anglaise, faisait marcher de front les sciences et les belles-lettres ; son poème ihe Dispensary, imité du Lutrin, eut une grande vogue ; le sujet est une bataille entre les médecins et les pharmaciens ; on y trouve de fines critiques et des descriptions charmantes dont quelques digressions déplacées ne peuvent faire oublier le mérite. Les deux frères Gaspard et Scipion Abeille , souvent loués par Percy, cHltivèrent à la fois la poésie et la chirurgie militaire, sans laisser, toutefois, une véritable réputation dans aucun de ces deux arts. Tout le monde sait que la CalUpédie, si remarquable par sa belle versification, a été inspirée par les études médicales de son auteur. Fracastor, mé-

decin du pape Paul 111, a rendu son nom immortel par le poème de la Syphilis, que l’élégance du style , la richesse des images et la beauté des descriptions ont fait placer à côté des Géorgiques. Enfin, le célèbre Haller réunit à des connaissances encyclopédiques un talent remarquable pour la poésie ; il publia la première édition de ses odes et de ses lettres en vers, peu de temps après que le grand conseil de Berne lui eut décerné le titre de professeur d’anatomie.

La poésie a des entraînemens auxquels ne résistèrent pas Richelieu et Louis XIV (l)i parmi les modernes, Cicéron, Brutus et César (2), chez les anciens. « César et Brutus ont aussi fait des vers, dit Tacite, et les ont placés dans les bibliothèques publiques. Poètes aussi faibles que Cicéron, mais plus heureux, parce que moins de personnes ont su qu’ils le furent. » La publication de mauvais vers pourrait devenir fatale à la réputation d’un homme d’état et d’un savant. Le jour où Gœthe et Schiller furent proclamés les deux premiers poètes de l’Allemagne, ils cessèrent d’être médecins. Nous devons imiter la réserve de M.-A.Petit, qui combattit son goût presque irrésistible pour la poésie, et ne laissa imprimer que des pièces fugitives, préférant devenir l’un des chirurgiens les plus accomplis de son époque ; et celle de Pariset, qui eut le bon sens de ne pas publier la tragédie de sa jeunesse, se contentant de la lire à quelques amis, et la déclamant d’une manière admirable. Nous conseillons donc aux médecins de ne jamais oublier les préceptes de Boileau et de Molière, au sujet des vers que l’on a la tentation de livrer à la publicité, et même de ne cultiver la poésie qu’à titre de distraction et pour satisfaire le besoin impérieux du cœur.

« Autrefois, dit Celse, la médecine fut considérée comme une branche de la philosophie, et ceux qui les premiers s’adonnèrent a l’étude de la

(1) Louis XIV consulta Boileau sur quelques vers de sa façon : Sue, Im

leur des satires, rien n’est impossible à Votre Majesté. Elle a voulu faire de mauvais vers, et elle a réussi.

(2) Auguste, auteur lui-même d’une tragédie d’Ajax, défendit de publier la tragédie d’Œdipe de son oncle J. César.

natiiré, s’occupèrent aussi du traitement des maladies. Plusieurs philosophes célèbres étaient très instruits en médecine, et principalement Pythagore, Empédocle et Démocrite. Disciple de ces derniers, Hippopocrate sépara la médecine de la philosophie. » Oui, assurément, médecine et philosophie sont deux sciences essentiellement distinctes. Mais comment le médecin ne serait-il pas philosophe? Il volt à chaque instant se dérouler devant lui les grands mystères qui portent son esprit à la recherche des causes, la génération des êtres, la vie, l’organisasation, le sommeil, la maladie, et enfin la mort, ce redoutable problème de la destinée humaine. Sans l’esprit d’observation, sans philosophie, les œuvres du médecin ne seraient que des matériaux sans vie et sans coordination ; les grandes vues, l’esprit de synthèse et de généralisation ne se trouvent que chez le savant vraiment philosophe. Et puis, combien cette étude ne lui est-elle pas nécessaire, non seulement pour étendre et fortifier son intelligence, mais encore pour consoler son cœur et verser un peu de baume sur les amertumes, les tristesses et les déceptions d’une carrière où les plus heureux mêmes trouvent des larmes, où les routes les plus faciles sont encore semées de rudes épines?

J’ose à peine énoncer. Messieurs, les vertus qu’on doit s’attendre à trouver chez le médecin vraiment digne de ce nom ; car, il faudrait les nommer toutes, tint l’exercice de ses fonctions délicates exige de patience, de sagesse, de courage, de dévoûment et d’abnégation. Ne lui demande-t-on pas la douceur, la modération, la modestie, la décence, la charité, etc ? Je craindrais d’olfenser votre délicatesse en nommant la probité; car, ainsi que nous l’avons dit autre part, dans les comptesrendus de la justice criminelle en France, aucune profession ne fournit un aussi petit nombre d’accusés que la nôtre. Quintilien a défini l’orateur : Vir bonus dicendi perilus; on pourrait, avec plus de vérité encore définir le médecin : Vir bonus medendi peritus ?

Vous parlerai-je de ce redoutable pouvoir du médecin sur la vie de ses semblables? Il deviendrait criminel, non seulement en administrant des poisons capables de donner la mort, mais encore en s’abstenant de prescrire les remèdes qui pourraient la prévenir. Heureusement que

dans notre profession les crimes sont aussi rares que ies exemples de vertu et de grandeur d’âme sont fréquens ; et cependant, la calomnie n’a pas toujours épargné les plus nobles caractères. Aristote fut soupçonné, suivant Pline, d’avoir fourni le poison dont périt Alexandre. On rapporte qu’après avoir battu Antoine devant Modène, Auguste, voulant se débarrasser de deux rivaux de gloire ^ avait tué de sa propre main le consul Hirtius, et fait empoisonner Pansa par Glycon, son médecin; mais Brutus, dans une lettre à Cicéron, réfute cette accusation, en rendant pleine Justice à la loyauté et à la droiture de cœur de Glÿcon. Bilguer, chirurgien général des armées prussiennes, ayant développé et mis en pratique une doctrine pleine de réserve sur l’amputation immédiate après les fractures occasionnées par les coups de feu, ne futil point accusé, lui, honnête et loyal chirurgien, d’avoir sacriüé les malheureux soldats aux calculs d’une criminelle avarice? Quand on connaît l’épouvantable dépravation qui régnait dans l’ancienne Égypte , on ne saurait s’étonner des méfaits reprochés aux lithotomistes d’Alexandrie. Quelques-uns d’entre eux, à l’instigation de l’usurpateur Trlphon , répandirent, dit-on, le bruit que le jeune Antiochus était atteint de la pierre, et, sous le prétexte de l’en délivrer, ils le firent périr dans l’opération. Plaçons en regard de ce crime la belle conduite d’un médecin arabe trop peu connu, quoique l’un des hommes les plus savans du ix* siècle. Un calife offrit à Honain une somme d’argent considérable, à la condition qu’il lui indiquerait un poison capable de tuer sans laisser aucune trace. Le médecin répondit qu’il connaissait des médicamens et non des poisons. Plongé dans un cachot pendant plusieurs mois, Honain s’y livra opiniâtrement à l’étude. Les mêmes offres lui ayant été renouvelées, avec menace de mort en cas de refus : la religion , répondit le savant, m’ordonne de ne pas faire de mal ; la médecine est exclusivement destinée à soulager l’humanité. Vos lois sont sublimes, s’écria le calife étonné de tant de vertu, et il fit rendre au médecin des honneurs dignes de son courage.

En faisant le panégyrique des hommes versés dans l’art de guérir, on vante presque toujours leur désintéressement; cette vertu, en

effet, est une de celles qu’ils pratiquent le mieux. Lauri plusquam auri était la devise particulière de Guillaume Duval, mort en 1646, doyen des professeurs du Collège de France. Van-Helmont, après avoir fait l’abandon de sa fortune à sa sœur, et renoncé aux privilèges que lui assurait sa naissance , n’avait appris la médecine que pour la pratiquer comme une œuvre de charité. Garth, comblé des faveurs de la fortune, ne recevait que pour donner, et son désintéressement était tel, qu’on disait de lui que nul médecin ne savait mieux son état et moins son métier. De toutes les professions, soit manuelles, soit libérales, il n’en est pas une seule, avons-nous dit, qui exige d’aussi grands sacriûces, entraîne plus de fatigues, condamne à de plus rudes épreuves et conduise plus rarement à la fortune. Le médecin , sans aucun doute , doit se montrer désintéressé, il le fait chaque jour, et sa charité est vraiment inépuisable. Tous, nous blâmons certainement la conduite de P. d’Albano, qui ne voulait jamais sortir de Bologne, pour aller voir un malade, à moins de 50 écus à la couronne par jour. Il en demanda 400 par jour, pour aller à Rome soigner Honoré IV, ce qui ne fut point accepté. Nous reconnaissons toutefois que, la plupart du temps, les honoraires dont on paie les services du médecin sont dérisoires. On voit des personnes, méconnaissant la dignité de son caractère et les véritables mobiles de son cœur , mettre leur fortune à sa disposition , dans le cas où il parviendrait à sauver un être adoré. La guérison obtenue, il ne reste parfois, comme dette de reconnaissance, qu’une amitié douteuse et, peutêtre, un souvenir importun ; car, ainsi qu’Aristote le fait observer, le bienfait est ce qui vieillit le plus tôt.

Remarquez, Messieurs, que les gens riches prodiguent souvent pour satisfaire un vice ou leur vanité, en donnant une fête splendide, plus d’or qu’ils n’en accordent au sauveur de leur femme ou de leur fils.Cependant il faut de la fortune au médeein, non seulement pour élever sa famille et tenir son rang, mais encore pour accomplir sa tâche. Le bonheur de donner est la plus agréable jouissance de la richesse. Quel est le praticien de nosjours, assez favorisé de la fortune, pour pouvoir, à l’exemple de Bouvart, guérir un mélancolique, dont les affaires étaient dérangées, en lui

donnant 30,000 fr.? La rémunération trop faible de ses services le met dans l’impuissance d’achever la guérison du pauvre. Ainsi, Messieurs, afin de pouvoir se montrer désintéressé et charitable, il faut que le médecin soit riche, et lui refuser des honoraires proportionnés aux services rendus, c’est lui ôter les moyens de suivre la plus douce inclination du cœur : la charitél

Il n’est pas assurément de vertu plus nécesseire aux médecins que la pureté des mœurs. Du temps de l’empire romain, on leur reprocha d’avoir introduit l’adultère jusque dans les familles impériales. Une telle accusation ferait supposer que les calomniateurs de notre art ne connaissaient point l’histoire de cette époque où le vice s’était infiltré dans les veines de ces fiers conquérans, et vengeait l’univers vaincu :

Liixuria incubait, viclumque ulciscitur orbem.

Mais tout en repoussant comme injustes les reproches adressés au médecin, nous lui recommandons de se pénétrer des préceptes d’Hippocrate, de se montrer respectueux envers les femmes, plein de réserve et de décence dans l’intérieur des familles, de ménager enfin dans toutes ses questions, et dans l’exploration des organes souffrans, la pudeur des personnes du sexe. Sans une sévérité scrupuleuse, combien l’homme qui entre à toute heure dans le sanctuaire des familles, dont la santé et parfois l’honneur lui sont confiés, ne pourrait-il pas devenir dangereux ! Initié à toutes les faiblesses, à toutes les défaillances de Ir. nature, et confident sans le vouloir des plus terribles secrets, le cœur du médecin doit être scellé et impénétrable comme la tombe.

Je parle du secret, Messieurs, à vous qui, en toute occasion, l’avez placé au rang de vos plus impérieux devoirs, à vous qui vous êtes révoltés, lorsque dans un moment de passion politique, le gouvernement voulut vous imposer l’obligation de dénoncer le blessé dont vous aviez pansé la plaie encore saignante, et de trahir l’hôte qui venait avec confiance se réfugier sous la protection de votre cœur généreux. Alors, il vous en souvient, nous protestâmes avec énergie contre les préten-

lions de rauioriié, contre des doctrines faites pour abaisser notre caractère, et avilir une profession dont l’indépendance seule compense les pénibles épreuves et les rudes fatigues. Une juridiction plus en harmonie avec nos principes est sortie des luttes courageuses entreprises par quelques médecins, pour sauvegarder nos droits et notre dignité î Aujourd’hui, appuyés sur plusieurs arrêts de la cour souveraine, nous pouvons le proclamer avec assurance : le médecin, maître des secrets des malades, ne doit jamais les trahir, et demeure seul juge de ce qu’il doit taire et de ce qu’il peut avouer.

Nous avons cité la modestie parmi les qualités nécessaires au médecin ; Ajoutons toutefois qu’un désir modéré de gloire et de réputation, loin de lui être interdit, prouve au contraire l’élévation de ses sentimens, et le pousse à s’illustrer par d’éclatans services et par des ouvrages où se consume sa vie laborieuse. Mais il est rare que, même parmi les plus instruits et les plus capables, un grand nombre de médecins parviennent à la célébrité. Nous avons vu de nos jours des praticiens éminens, dont le nom assurément ne survivra pas au souvenir de leurs contemporains, et des malades qu’ils ont en quelque sorte rappelés à l’existence. On peut dire d’eux ce que Réveillé-Parise disait d’Alibert : qu'il avait placé sa gloire en viager. Un petit nombre de savans à peine, laissent un nom que répète la postérité ; la vie de la plupart des praticiens est toute dans leurs œuvres ; elles disparaissent de la mémoire des hommes comme l’arbre qui dans sa verdeur a poussé des fleurs et des fruits ; parvenu à la vieillesse, le bois infécond tombe sous la cognée, est jeté dans l’âtre ; de l’arbre qui nous a nourris, il ne reste bientôt que des cendres balayées par le vent.

Il est peu de carrières dans la vie qui n’exigent une certaine habileté. Nous connaissons quelques hommes d’un savoir profond et d’un mérite incontestable, qui languissent à peu près ignorés et finissent presque par douter d’eux-mêmes, tandis que des médecins d’un mérite très problématique réussissent quelquefois, et usurpent effrontément la confiance publique. Il est pénible de l’avouer, un certain fond de charlatanisme a contribué parfois au succès. D’ailleurs, pourquoi ne pas le dire? Les

gens (lu monde sont impropres à discerner le mérite réel du médecin, et c’est dans les classes élevées qu’on trouve les plus faux ju^emens. La discussion de la Chambre des pairs, en 1847, sur la loi relative à l’exercice et à la pratique de la médecine fournit plus d’une preuve de ce que j’avance ici.

Dans le monde où l’esprit superflciel et le savoir-faire passent avant le mérite et le talent, on ne croit habile que le médecin en vogue, celui qui affiche le faste et fait parler de lui, soit en bien, soit en mal : c’est dans tous les temps qu’on voit, dit Bacon, du moins quant à l’opinion vulgaire et à la renommée, les charlatans, les vieilles femmes et les imposteurs, rivaliser en quelque manière avec les médecins et lutter avec eux pour la célébrité des cures. Mais qu’en arrive-t-il? Que les médecins se disent à eux-mêmes comme Salomon : si le succès de l’insensé et le mien sont absolument les mêmes, à quoi m’aura servi de m’être appliqué davantage à la sagesse ? »

Toutefois, on doit faire une distinction importante entre le médecin proprement dit et le chirurgien. Le premier réussit quelquefois avec peu de science mais avec beaucoup de savoir-faire ; le chirurgien inhabile ne réussit jamais ; les qualités de celui-ci sont promptement jugées et appréciées, même par les personnes étrangères à l’art de guérir. Ainsi le coup d’œil, la dextérité, le sang-froid imperturbable révèlent le chirurgien de mérite ; le grand Haller n’osa jamais pratiquer une opération sur le vivant; Richerand le fit toujours avec maladresse. Des qualités moins extérieures, si je puis ainsi dire, et plus difficiles à apprécier sont le partage du médecin. Doit-on attribuer le succès de ceux qui réussissent, malgré leur peu de savoir, uniquement à \'art de mettre «n œuvre de médiocres qualités ? L’avenir de l’homme est souvent livré au hasard, ou du moins à des circonstances fortuites qui n’empruntent rien à sa prévoyance et à sa sagesse. Quoi qu’il en soit, on doit flétrir toute intrigue, toute manœuvre, tout artifice employés pour fixer l’attention publique et capter la confiance des malades. La fin même ne justifie pas toujours les moyens ; il faut que ceux-ci soient honorables, cl paissent être avoués par la probité la plus rigide.

On veut généralement que le chirurgien soit jeune encore, tandis qu’on accorde plus de confiance au vieux médecin. Ces jugemens ne sontils pas trop absolus? Oui, le meilleur médecin est celui qui a beaucoup appris, beaucoup vu, beaucoup observé ; mais il ne mérite la préférence qu’à la condition d’avoir conservé intacts ses facultés et surtout son jugement. Plusieurs médecins quoique jeunes sont déjà vieux de savoir et d’expérience ; Baglivi mourut à 39 ans et Bichat à 31. Il y a des hommes chez qui la nature supplée au nombre des années, et qui,malgré leur jeunesse, se montrent féconds en ressources et remarquables par la prudence et la sagacité. D'un autre côté, nous avons vu de grands chirurgiens et en particulier Dubois, Boyer, Dupuytren, Lisfranc, Larrey, etc., conserver dans la maturité de l’âge une sûreté de coup d’œil, et une habileté manuelle qu’auraient pu envier tous les jeunes opérateurs.

On se demande quelquefois s’il est convenable qu’à un certain terme de sa carrière, le médecin renonce à l’exercice d’un art bienfaisant, et à quel âge il doit songer au repos et à la retraite. Le soldat qui a glorieusement servison pays, criblé de blessures et accablé de fatigues, dépose son épée sans honte; le magistrat descend parfois du siège où ses cheveux ont blanchi ; dans toutes les conditions, celui qui a payé sa dette à la société a le droit incontestable de demander la tranquillité pour sa vieillesse, et de passer loin des agitations du monde et des affaires les instans si courts qui le séparent de la tombe. Non seulement le médecin peut en agir ainsi sans manquer à ses devoirs professionnels, mais encore il le doit lorsque sa vigueur s’éteint, quand ses facultés actives l’abandonnent, quand la vieillesse s’appesantit sur lui, et enlève un à un les dons brillans que la nature lui avait prodigués. Mais de même que la patrie, dans un péril suprême peut demander au vieux guerrier sa dernière goutte de sang, de même aussi la société, décimée par quelque fléau, a toujours le droit de faire appel au courage et à l’expérience du praticien au fond de sa retraite, et jamais la voix du malheur ne les réclame en vain.

Lorsque le médecin conserve, en dépit des ans, la plénitude de ses

facultés, il lui est loisible , sans doute, de continuer l’exercice de sa profession. Ajoutons avec douleur que la nécessité lui en impose souvent la dure obligation. L’homme qui a consacré toute son existence au soulagement de ses semblables, n’a pas toujours rencontré dans leur cœur assez de reconnaissance, pour que sa vieillesse se trouve à l’abri des premiers besoins de la vie. On voit des praticiens, tels que Double, Fouquier, Hufeland, donner des consultations et visiter des malades quelques jours avant leur mort, Bordeu et Récamier peu d’heures même auparavant. Bouvart, dont la gloire comme praticien aurait été si pure s’il avait connu la douceur et l’indulgence, préférait renoncer à la vie qu’à sa profession ; lorsqu’il s’aperçut que ses facultés baissaient, l’existence lui devint à charge ; dans sa dernière maladie, il consentit à voir Mac-Mahon, mais il refusa toute espèce de remèdes en ajoutant :

« Aussi longtemps que j’ai pu être utile, la vie a eu quelqu’attrait pour moi, mon jugement est déjà prononcé ; j’ai oublié le passé ; le présent n’est plus pour moi qu’un point imperceptible ; le futur est ce qui m’occupe. » Il rendit le dernier soupir le 19 janvier 1787.

Combien de glorieux exemples nous offre la fin de la carrière de certains médecins ! Ici, c’est Hamon donnant son bien aux pauvres, vendant même sa bibliothèque et se retirant dans la solitude de Port-Royal pour y mener pendant trente ans la vie la plus austère ; il n’en sortait que pour aller visiter, secourir et consoler les pauvres malades de la campagne. Là, c’est Geoffroy (Etienne-Louis), non moins célèbre zoologiste que praticien distingué. Pendant cinquante ans, il ne cessa de donner des soins à tous les malades riches et pauvres. Désignant à son confrère Andry ceux qu’il lui confiait pendant une absence, il en avait marqué quelques-uns d’un signe particulier, et lui recommandait de les visiter avec plus de soin , attendu , dit-il, qu’ils ne payaient pay. Ruiné par la révolution et conservant à peine une modeste aisance, il se relira à Chartreuve, près de Soissons, où il mourut en 1810 , âgé de 85 ans. Dans sa modeste retraite, il ne refusa jamais ses avis aux pauvres. Forcé, par les vœux des habitans de Reims et de Soissons, de se cendre une fois par an dans ces deux villes, Geoffroy donnait aux plus

nécessiteux de ses consultans l’argent que lui laissaient les riches, ne le regardant pas comme son bien propre.

Le médecin peut donc choisir entre tant de modèles également honorables. Cependant, je ne crains pas de l’avouer, il m’a toujours paru plus digne de sa noble mission de ne point attendre que la confiance se relire de lui pour aller dans la retraite demander à l’étude, à la philosophie et à la religion de la force et des consolations pour la vieillesse. Un grand poète qui était médecin lui-même, et qui par conséquent aurait dû connaître mieux les hommes de sa profession, Goethe a osé dire : ta destinée du médecin est de vivre heureux, de faire le bien et demourir avec grâce. Vivre heureux, quelle dérision! Mourir avec grâce.... Jouons-nous donc la comédie comme Octave (l)?Non, assurément, et quoique, suivant l’abbé de Rancé, ceux qui meurent, bien ou mal, meurent souvent plus pour ceux qu’ils laissent dans le monde que pour euxmêmes ; cependant l’homme qui, à l’exemple du médecin, a vu la fragilité de toutes les choses humaines, de la grandeur, de la richesse, de la santé, du bonheur même, cet homme n’arrive jamais sans des pensées graves et sérieuses devant cette seule réalité de la vie : la mort, ce rien de tout, ou plutôt cette initiation à la seule vraie science, la destinée de l’Ame. Le médecin n’a-t-il pas besoin de se recueillir devant cette épreuve suprême, à moins qu’on ne pense de lui que toute sa vie, comme celle du véritable philosophe, a dû être une méditation de la mort?

J’arrive, Messieurs, aux devoirs des médecins envers les malades dont la vie et la santé sont un dépôt sacré sur lequel on ne saurait veiller avec trop de sollicitude. Combien cette responsabilité est pesante pour l’homme de bien ! N’a-t-il rien négligé pour prévenir le mal, pour le combattre, pour en arrêter les progrès? Le malheur survenu ne peut-il

(l) Auguste mourut à Noie d’un flux d’entrailles. Sa fin, comme il l’avait toujours désiré, fut douce et prompte. Le dernier jour, il chercha par des soins de toilette à dissimuler l’altération de ses traits et la pâleur de ses joues, fit venir ses amis et leur demanda s’il leur paraissait avojr bien joué le drame de la vie, en ajoutant : Si tout est bien, donnez vos applaudissemeiis à ce jeu, et tous ensemble battez des mains avec plaisir.

être attribué à son ignorance, ou seulement même à son imprévoyance ? Deux ennemis implacables lui font une guerre à outrance, l’opinion et sa conscience ; cette dernière même n’est pas la plus facile à apaiser. Aussi, toujours vigilant dans son apparente insouciance, toujours inquiet, malgré la sécurité de son front, le médecin ne goûte jamais de repos. S’éloigne-t-il pendant quelques jours du théâtre habituel de sa pratique, il craint, pendant cette absence, les malheurs imprévus qui peuvent frapper ses cliens, il redoute même de s’en voir imputer une partie, car on sait que la connaissance du tempérament des malades peut inspirer au médecin habituel des moyens d’obtenir une guérison inespérée ?

Combien le caractère, et nous pouvons dire les préjugés et les caprices des malades n’exigent-ils point tout à la fois de prudence, de souplesse et de fermeté de la part du médecin? Les uns, craintifs à l’excès, se perdent en divagations, exagèrent leurs plus légères douleurs ; d’autres, par leur taciturnité et des réticences calculées, semblent vouloir le tromper et lui laisser ignorer l’origine du mal. Ceux-ci se fâchent lorsqu’on les rassure, ceux-là quand on ne leur cache pas assez ses alarmes; on vous reproche votre physionomie triste ou gaie, on interprète votre silence , on veut que l’avenir n’ait pour vous aucun voile, aucun nuage. Quelques malades demandent des explications sans fin, et se montrent d’une exigence intolérable ; le médecin leur appartient, ils prétendent disposer de son repos, de ses occupations et même de ses plaisirs. Et comme si ce n’était pas assez des malades, les parens, les amis, les indifférens même mettent la longanimité du médecin à l’épreuve, scrutent ses regards, interprètent ses moindres paroles et veulent parfois exiger qu’il désigne une maladie qui n’est pas encore caractérisée, et prévoie une issue qui est connue de Dieu seul.

Entouré de tant de difficultés, le véritable praticien a besoin d’une grande circonspection et d’une rare sagacité. Maître de la confiance des malades, il saura la faire tourner habilement à leur profit : « Les maladies, dit Celse , ne se guérissent pas par de beaux discours, mais par des remèdes. Un homme sans facilité pour s’exprimer, mais qui connaîtrait bien les préceptes consacrés par l’expérience serait bien

plus grand médecin que celui qui, négligeant celle connaissance, aurait exclusivement cultivé l’art de la parole. » Celse a raison. Toutefois, l’art de la parole, dont on use sobrement, peut devenir l’art de persuader. La confiance qu’on inspire aux malades, et l’espérance dont on les nourrit viennent en aide aux bons soins, et secondent puissamment l’action des remèdes sagement prescrits. Sans heurter leurs opinions, en respectant même leurs préjugés, on peut faire entendre la vérité. Complaisant sans faiblesse, cédez parfois à quelques exigences qui ne seraient point préjudiciables. Vous rencontrez chez certains malades une rare indocilité, une inconstance perpétuelle, une résistance blessante. Si l’un d’eux désobéit avec opiniâtreté, s’il porte ailleurs sa confiance, ne montrez ni colère, ni indignation. Plaignez même doucement une erreur parfois chèrement expiée, et retirez-vous avec dignité. Le temps venge. Si le malade revient à vous, ne témoignez ni froideur, ni empressement, ni rancune. Quels que soient les torts, vous ne pouvez jamais refuser vos soins à qui les réclame. Aucun sentiment d’animosité et de vengeance ne doit approcher d’un cœur dont l’amour de l’humanité a pris possession.

Le médecin s’attache davantage au malade qu’il a guéri, que celui-ci ne s’affectionne à son bienfaiteur. Si quelques personnes, en effet, montrent un cœur reconnaissant, on en voit d’autres, à peine arrachées au danger, s’efforcer d’amoindrir le service rendu, ou faire honneur de la guérison à la nature. Dans ces circonstances, il est permis au médecin, sinon de s’élever un piédestal, du moins de faire respecter la puissance de l’art dont il est le dispensateur, et de rappeler des ingrats au sentiment de Injustice et de la reconnaissance. D’autres, atteints d’une indisposition légère, qui les avait vivement effrayés, prétendent avoir été sauvés d’un grand danger, et veulent faire honneur au médecin d’une guérison qu’ils regardent comme miraculeuse. Le praticien consciencieux ne profitera pas de celte faiblesse. L’art de faire valoir ses succès dans le monde, ne doit rien emprunter au mensonge et au charlatanisme.

L’expérience nous a appris. Messieurs, que, dans l’économie animale, pour nous servir des expressions de Galien, il n’y a point de lois inva-

riables: I^U in corpore vîvente plane sincerum. En effet, sans être un art conjectural, comme on lui en fait le reproche, la médecine ne possède pas de règles sûres et infaillibles. Toute maladie offre à son début quelque incertitude, et souvent l’obscurité des symptômes ouvre un vaste champ à l’erreur. Le médecin ne doit donc rien négliger; qu’il se prononce même avec une extrême circonspection. Je ne prétends pas qu’avec les moyens de diagnostic de la science moderne, on puisse méconnaître à leur début une pneumonie menaçante, le croup, la pustule maligne, une flèvre pernicieuse, ou comme les médecins de Louis XV, la variole. Il importe alors de voir juste et d’agir vite et énergiquement. Mais lorsqu’une fièvre peu caractérisée se présente avec quelques symptômes désordonnés, on ne doit pas annoncer aussitôt de la gravité, car tout ce cortège de souffrances se dissipe quelquefois avec rapidité, et la fièvre éphémère se trouve jugée par quelques heures d’un sommeil réparateur, une sueur bienfaisante, ou toute autre crise salutaire. Néanmoins, on ne se hâtera pas de porter un pronostic trop favorable, car une indisposition, peu grave d’abord, peut rapidement devenir sérieuse; bientôt la maladie se caractérise, les symptômes alarmans se déclarent, les complications arrivent et la mort finit par se jouer des traitemens que la science avait cru les plus propres à la conjurer. Dans ces circonstances, toute imprévoyance pourrait devenir fatale à la réputation du médecin comme à la vie même du malade.

Dans la pratique de l’art, le pronostic est d’une haute importance et exige beaucoup de tact et de réserve ; quelques médecins se sont acquis sous ce rapport une grande célénrité, car le vulgaire est vivement frappé fies qualités qui empruntent quelque chose au don de prophétie ; mais, soit par les erreurs inévitables, soit par des conséquences funestes, ce •■ûle peut devenir compromettant et dangereux. Fixes avait prédit à Venel qu’il mourrait d’une dissolution du sang et à Bordeu d’apoplexie ; Venel ayant succombé à la suite d’un mal de jambes qui semblait indiquer une sorte de dissolution, Bordeu pensait sans cesse au genre de •uortque Fixes lui avait annoncé, et il fut en effet frappé d’apoplexie.Le

médecin prudent et sage résistera à tout entraînement de cette nature, en songeant surtout aux dangers qui peuvent en résulter. On rapporte que le comte de Buren, favori de Charles V, ayant été atteint à Bruxelles d’une angine grave, Vésale diagnostiqua sa mort et eut l’imprudence d’en fixer l’heure. Le malade fut prévenu par un officier de sa suite. Quelques instans avant l’heure fixée, le comte assembla ses amis, üt avec eux un repas splendide, leur distribua ses bijoux, donna son épée, se mit au lit, et mourut en effet au moment fixé par Vésale. On peut se demander si la prédiction n’est pas elle-même la cause de la catastrophe annoncée ? Quoi qu’il en soit, le médecin ne doit pas se hâter d’annoncer que la maladie ne laisse aucune espérance. Qu’en savons-nous ? Connaissons-nous toutes les ressources de la nature, et toute la puissance de l’art ? Parmi les praticiens même les plus circonspects et les plus prévoyans, en est-il un seul qui n’ait condamné des malades que, plus tard, des ressources imprévues de la nature ou de l’art ont rendus à la santé ? Songeons, d’ailleurs, en prononçant l’arrêt fatal, que le charlatanisme écoute à la porte, qu’il va entrer avec audace et vous supplanter immanquablement. Le malade condamné vient-il en effet à succomber ? le charlatan décline toute responsabilité, et s’attribue seulement l’honneur d’avoir prolongé les jours du malade, ou d’avoir adouci ses souffrances; il ne craint pas même d’avancer qu’appelé plus tôt, il l’aurait infailliblement guéri. Si par un de ces jeux imprévus de la nature, une maladie réputée incurable, subit une transformation inespérée, le triomphe de l’erreur et du mensonge s’accrédite et se fortifie; Nicoclès avait en vue les charlatans lorsqu’il disait : Les médecins ont le bonheur que le soleil éclaire leurs succès et que la terre cache leurs fautes.

La maladie une fois reconnue, toute la science, tout l’art du médecin doivent être employés à obtenir la guérison. Nous avons jusqu’ici conseillé la prudence et la circonspection ; le moment d’agir est arrivé. Autant la suffisance et la témérité sont blâmables, autant la décision et la confiance deviennent maintenant nécessaires. On voit des hommes très instruits se montrer hésitans et timides en présence d’une vie en

danger, d’une responsabilité à prendre ; ils seront toujours de mauvais praticiens. Nous connaissons un savant professeur que cette prudence excessive a détourné sagement de l’exercice de sa profession. La confiance dans son art engendre le succès ; sans cette foi, sans le sentiment même de ses propres forces, on n’oblient aucun bon résultat. On voit dans le inonde quelques médecins se montrer sceptiques, faire profession de ne point -croire à la vertu des médicamens, et ajouter plaisamment que les remèdes sont faits pour ceux qui se portent 'bien. Ces opinions peuvent amuser les personnes du monde ; mais elles ne réussiront certainement pas auprès des malades.

Un savant judicieux à qui nous devons un excellent article sur le sujet même que nous traitons, Montfalcon dit avoir vu dans l’un des plus vastes hôpitaux de l’Europe, plusieurs médecins traiter les maladies d’après des principes diamétralement opposés; cependant, ajoute-t-il, j’ignore par quelle cause, ils sauvaient, à très peu de chose près, un nombre égal de malades. L’histoire de tous les systèmes qui ont régné dans la science, nous fournirait un semblable sujet de réflexion. Prenons pour exemple la fièvre typhoïde ; on la guérit par les purgatifs, par la saignée, par les toniques,par les mercuriaux, parles antispasmodiques, par l’eau froide, par l’eau chaude , par l’expectation ; et le partisan de chacune de ces méthodes a la prétention de compter le plus grand nombre de succès. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner cette question épineuse , qui, faussement envisagée, conduirait infailliblement à la négation de toute médecine. Proclamons hardiment, toutefois, que dans l’art de guérir, comme en philosophie, il n’y a qu’une seule vraie science, une seule vérité ; mais il est diflicile de la dégager des faux jogemens, des opinions erronées et des hypothèses captieuses. La méthode numérique elle-même , qui semblerait devoir lever tous les doutes, a prêté des chiflfres complaisans à tous les systèmes, et laissé , par conséquent, subsister une grande incertitude sur la question du traitement des maladies. Ainsi, en me réservant de présenter, dans une occasion plus propice, quelques observations sur la doctrine médicale que je crois la meilleure, je me contente d’affirmer que de mûres réflexions et une expérience constante

m’ont conduit à regarder, dans l’immense majorité des maladies, la médecine agissante comme ayant des avantages incontestables sur la méthode expectante. Nous pouvons convenir. Messieurs, que si les écoles voisines avaient abusé des ressources de la matière médicale, et étaient tombées dans une polypharmacie irrationnelle, frappés de ces abus, les médecins français, il y a quelques années,’semblaientinclinerverslescepticisme, et nier presqu’entièrement le pouvoir de la thérapeutique et surtout des médicamens. « C’est merveille, disait un journal anglais en 1841, de voir avec quel soin on examine les malades en France, avec quelle précision on établit le diagnostic, avec quelle scrupuleuse exactitude on recherche, on décrit les altérations pathologiques sur le cadavre \ mais on est bientôt désanchanté quand on voit tant de précautions, tant de soins, tant de savoir se terminer , au lit du malade, par la prescription de deux bouillons et d’un peu d’eau gommée. On croirait, en vérité, qu’ils n’abandonnent ainsi les troubles de la santé à des moyens aussi incapables d’agir, que pour se procurer l’occasion d’examiner les cadavres. » Si ces reproches pouvaient avoir quelques fondemens à une autre époque, ils seraient injustes aujourd’hui, où nous voyons parmi les médecins français une tendance générale à explorer le domaine de la thérapeutique, et à ne laisser sans expérimentation aucun médicament nouveau, aucune méthode rationnelle.

Le traitement des maladies exige assurément des connaissances approfondies , un grand discernement et même un tact particulier ; mais on voit parfois le mal résister opiniâtréraent aux soins les plus éclairés. Tantôt il faut persévérer avec courage dans une médication rationnelle; en suivant une indication bien déterminée, Récamier lit pratiquer trois cents saignées en deux ans et guérit ainsi une affection des plus rebelles {Gaz. des hôp., 21 mars 1843). Tantôt au contraire le praticien ne doit pas craindre de changer de méthode ; des maladies traitées sans succès par les remèdes les plus appropriés guérissent quelquefois par des moyens opposés. Enfln, s’il est nécessaire d’être en général très réservé sur les doses des médicamens, néanmoins une certaine hardiesse procure souvent des guérisons inespérées, et Celse a pu dire non sans rai-

son ; U arrive parfois qu’une médication téméraire obtient un succès que le traitement le plus rationnel ne peut avoir.

L’homme de l’art ne doit pas se contenter de prescrire des remèdes à ceux qui souffrent, il a pour mission de les rassurer et de guérir les troubles de l’esprit en même temps que ceux du corps. Appelé auprès d’une personne atteinte d’une indisposition légère qu’elle croit très grave, le médecin, sans se permettre de rire d’une inquiétude exagérée, peut déclarer sans hésitation qu’il n’existe aucun danger. La maladie est-elle plus sérieuse et l’issue douteuse ? Sans que sa physionomie ou ses paroles manifestent des craintes, sans représenter l’avenir comme incertain, le praticien soigneux de sa réputation laissera entrevoir que le mal peut être de longue durée, et exiger de la patience et de la résignation. 11 tiendra la même conduite quand tout espoir sera irrémissibleraeni perdu. S’il doit à tout être vivant des paroles d’encouragement et de consolation, un sentiment de tendre charité lui prescrit d’en être prodigue envers le malheureux, qui envisage la perte de la vie comme le plus grand des maux, et ne peut penser à la mort sans effroi.

Nous regardons comme une barbarie inexcusable de porter le désespoir et le deuil dans l’âme d’un malade. Callianax d’Alexandrie était connu par sa dureté. Un malheureux lui ayant demandé s’il mourrait de sa maladie, il répondit en citant ce vers d’un poète : oui , à moins que tu ne sois fils de Latone, mère de beaux enfans. Un médecin anglais du nom de Daily, ayant été consulté par un phthisique appelé Price, lui dit brutalement : vous mourrez. Eh bien ! lui répondit celui-ci avec sung-froid, ce n’est pas vous qui aurez l’honneur de me tuer. Bouvard ‘‘vait aussi, assure-t-on , la coutume Inhumaine de dire aux malades: vous guérirez ou vous mourrez. On prétend enfin que Dupuytren adressa ces mots à un ecclésiastique qui a joué un beau rôle dans l’histoire de sa vie : Monsieur l’abbé, il faut mourir-, et l’abbé, rendu à la santé par le génie de Dupuytren, consola ses derniers momens,et suivit avec attendrissement les funérailles de ce grand chirurgien.

Atteint d’une maladie désespérée, l'homme pusillanime met quelquefois en usage des ruses incroyables pour arracher au médecin le secret

qu’il craint (renlendre. Laiochefoucault prétend que le refus de la louange est le désir d'être loué deux fois. L’incrédulité apparente de certains malades à qui vous promettez la guérison naît du besoin d’être rassuré contre des terreurs involontaires sans cesse renaissantes. Peutêtre chacun de nous a-t-il rencontré un ou deux exemples de personnes assez lasses de la vie pour aspirer au repos de la tombe. Mais défiezvous continuellement des trompeuses assurances des malades à cet égard. La sincérité du médecin a eu parfois de terribles conséquences, en portant quelques malheureux à se tuer de désespoir. On rapporte qu’un malade de l’Hôtel-Dieu obsédait Pelletan de ses supplications, l’assurant sans cesse que la vie était pour lui un fardeau, et qu’il en verrait le terme avec bonheur. Pelletan ayant eu la faiblesse de croire à ces paroles, lui découvrit enfin la vérité. Sous prétexte de le remercier, le malade lui demanda à l’embrasser, et recueillant ses forces, le mordit avec rage. Il mourut quelques jours après, accablant Pelletan de ses malédictions.

La plupart des hommes, même les plus courageux, n’ont pas l’âme assez fortement trempée pour envisager la mort sans trembler ; bien peu l’attendent avec volupté comme Roland, ou s’écrient avec l’abbé de Rancé : O éternité, quel bonheur! Les sages et les saints eux-mêmes ne sont pas toujours préparés à cette épreuve suprême ; aussi, la sérénité d’âme de Socrate consolant ses amis et ne maudissant pas même ses accusateurs, fait-elle l’admiration de la postérité.

En présence d’une affection inévitablement mortelle, le médecin a d’autres devoirs à remplir que ceux de consoler les malades, et de leur rendre la mort douce et paisible comme la souhaitait Auguste.il ne saurait, sans une grave responsabilité, entretenir toute une famille dans une sécurité trompeuse. Si enfin le malade se trouve isolé et loin de tous les siens, le médecin est tenu, à la première occasion favorable, de lui faire entrevoir que les soins médicaux ont une plus grande efficacité lorsque l’esprit est libre de toute préoccupation. La plupart du temps, le malade lui-même demande à être prévenu, si son état inspire quelque inquiétude ; le médecin doit lui déclarer alors que, même en l’absence

de tout danger, il est préférable de régler ses intérêts temporels et spirituels, la tranquillité d’esprit et l’apaisement des agitations de la conscience ne pouvant que favoriser le rétablissement. Mais que de soins, de tact et de ménagement ne nécessite point une semblable mission ! Combien les imprudences peuvent devenir graves ! Combien la négligence de ce pénible devoir entraîne de responsabilité ! Pour le remplir, le médecin a besoin de demander des inspirations à sa probité, à sa délicatesse, en un mot à sa conscience. Il devient alors véritablement le médecin de l’âme. Il le devient encore lorsque la personne souffrante se trouve en proie à des douleurs morales qui brisent les organes ou consument sa vie.Il lui est donné parfois de servir de guide,de prévenir des malheurs, ou du moins d’apporter quelques consolations. Dans de semblables circonstances, on comprend combien Celse a raison de recommander d’avoir pour médecin un ami plutôt qu’un étranger. Toutefois, le rôle deconfldent abreuve souvent de soucis et de regrets celui qui le remplit; car il ne lui est pas toujours donné de faire prévaloir la voix de l’honneur et du devoir. Aussi, l'homme sage l’accepte par dévoûment, mais il ne le recherche point. Et d’ailleurs, qu’on ne s’y trompe pas, le malade qui pourrait avoir à rougir devant son médecin, serait toujours disposé à éloigner le témoin importun de ses faiblesses.

Dans quelques circonstances importantes, la Société demande au médecin ses conseils et sa coopération ; il les donnera avec prudence, courage et dévoûment. Appelé devant les tribunaux, son opinion éclaire le juge incertain. Une erreur de sa part pourrait coûter la vie à un innocent ou détourner le glaive de Injustice. Comme le magistrat, il se trouve dépositaire d’un pouvoir terrible et presque surhumain. Il n’écoule alors que la voix de sa conscience; aucune passion ne doit approcher de cette forteresse inexpugnable.

Je ne rappellerai point ici tous les services que les médecins ont rendus à leur patrie ou au genre humain. Empédocle fut regardé comme un dieu pour avoir desséché les marais dont les exhalaisons décimaient la population d’Agrigente, et Lancisi comme le sauveur de Rome, pour nvoir, à l’aide de canaux, délivré cette ville des marais que les débordemens

du Tibre formaienl à ses portes. Les législateurs des peuples ont-ils rendu plus de services à l’humanité que Pinel, en faisant tomber les chaînes dont on chargeait les aliénés, en substituant les mesures de douceur à des méthodes barbares, et en nous apprenant enfin, par son exemple, à rendre à la raison un grand nombre de ces infortunés ? Trouverons-nous dans le cours des siècles, beaucoup de découvertes préférables à celle de la vaccine et de l’éthérisation ? Vésale, Harvey, Jenner, Laennec, etc., méritent-ils moins l’immortalité que Galilée, Képler, Descartes et Newton ? Mais les services du médecin, comme les bienfaits qui se renouvellent tous les jours, cessent d’exciter la reconnaissance ; pareils aux fruits de la terre dont l’homme jouit avec indifférence, et sans élever son cœur vers le dispensateur de ces biens.

Je passerai également soiis silence le rôle du médecin en temps d’épidémie, sa coopération dans les asiles hospitaliers, partout enfin où il faut accomplir un acte de charité et de dévoûment. Et remarquez. Messieurs, combien la renommée dispense inégalement la louange ! L’univers est rempli avec justice du nom de Belzunce, qui s’immortalisa par son zèle pendant la terrible peste de Marseille ; mais qui se souvient aujourd’hui des noms modestes de Bertrand et de Deidier, dont le courage et le dévoûment ne furent pas moins sublimes ? Je ne saurais toutefois oublier de mentionner la part glorieuse de périls et de noble courage des médecins sur les champs de bataille. Chez les anciens, les chirurgiens habiles passaient pour des demi-dieux et des héros. Lorsque, dans Ylliade, Paris d’une flèche armée de trois pointes, atteint Machaon à l’épaule, « tout s’ébranle, dit Homère ; les Grecs tremblent que les Troyens ne leur ravissent ce héros et la victoire : ô Nestor, s’écrie Idoménée, monte sur ton char, que Machaon y monte avec toi ; dirige tes coursiers vers les vaisseaux ; un homme qui sait, comme lui, retirer le fer d’une plaie, et par d’heureux secrets guérir les blessures, vaut lui seul mille guerriers. » Après qu’Alexandre eut été percé d’une flèche sur les remparts de la ville des Oxidraques, Aristobule, en retirant le fer de la plaie qu’il avait débridée, et en arrêtant une hémorrhagie formidable, ne parut pas moins grand que les premiers officiers du roi. La garnison

de Metz ayant avec elle Ambroise Paré, se regardait comme invincible ; ce chirurgien célèbre aurait été enveloppé dans le massacre de la Saint- Barthélemy, si Charles IX lui-même ne l’eût caché dans sa chambre. Les noms de Desgenettes, de Percy, de Larrey, etc., s’associent glorieusement à ceux des grands capitaines de la République et de l’Empire. En s’inoculant le pus d’un bubon pestilentiel à Jaffa, le premier releva le courage du soldat. Après la bataille de Lutzen, Larrey sauva l’honneur de nos armes par un mensonge patriotique.

L’hygiène publique ouvre un vaste champ à l’activité et au dévoûment du médecin. La question des quarantaines, soulevée par l’Académie de médecine, et devenue l’occasion d’un congrès européen, grâce à l’initiative de l’un des membres de votre Société, a prouvé une fois de plus avec quel succès la science peut intervenir dans la politique internationale. Pariset, Foderé, Ramazzini et Parent Duchâtelet consacrèrent leur vie à signaler les causes d’insalubrité, et à améliorer la condition des malheureux ouvriers. Le premier doyen de l’École de santé, Thouret, honora la profession médicale par les plus utiles travaux. Appelé à concourir à l’exhumation des débris du cimetière des Innocens, il nous a initiés à toutes les difficultés de cette grande entreprise réclamée depuis plusieurs siècles, et exécutée enfin en 1785. Malgré le supplice inique de son illustre frère, il ne cessa jamais de servir son pays avec dévoûment. C’est à Thouret et à Fourcroy que l’on doit la nomination des professeurs célèbres dont quelques-uns d’entre nous ont suivi les leçons, des Corvizart, des Pelletan , des Pinel, des Hallé, des Percy, des Chaussier, des Dubois, des Boyer, des Jussieu, des Vauquelin, etc. Devenu membre du tribunal, Thouret n’oublia pas, comme tant d’autres, les intérêts de la science à laquelle il devait son élévation, et il réclama contre l’anarchie et le charlatanisme qui, dans le silence des lois, avait pénétré jusqu’au sanctuaire de l’art de guérir.

Un écrivain, mort depuis quelques années, Eusèbe Salverie, a publié un ouvrage sur les rapports de la médecine et de la politique. A aucune époque, en effet, la science médicale n’est restée étrangère ni à la fermentation des grandes idées, ni à ce travail visible ou caché qui

pousse l'humanité vers un port mystérieux. Faible à son origine, et enveloppée pour ainsi dire dans les langes de son berceau , elle reçut l’empreinte des croyances qui dominaient alors la société. Aussi, dans les âges primitifs de l’Égypte et de la Grèce , fut-elle théocratique et presaue toujours voilée d’une superstitieuse obscurité. Mais à mesure que l’observation approfondie des lois de la nature fit des progrès, la médecine se dégagea des systèmes philosophiques ; du génie de quelques hommes s’échappèrent des lueurs phosphorescentes qui brillèrent à travers les siècles, et devinrent comme des fanaux pour la civilisation.

Dans les dernières années, plusieurs médecins se sont trouvés entraînés presque à leur insu vers les doctrines sociales. Témoins journaliers des souffrances du pauvre, et de la condition malheureuse de quelques tristes victimes vouées en naissant à la maladie, à la dégradation et à une mort prématurée, ils ont accusé la société, rêvé une meilleure distribution des biens de ce monde, et protesté contre la disproportion des fortunes, la dureté des cœurs, et enfin contre les douleurs et les privations imméritées. Mais dans leurs aspirations généreuses, ils n’ont point vu sans doute l’abîme vers lequel, sans le savoir, ils poussaient la société ! J’ai fait mon possible, disait avec raison Diderot, pour concevoir un monde où il n’y eût point de mal, et je n’ai pu y parvenir.

Est-il prudent, est-il sage à l’homme d’étude , à l’homme de science, d’abandonner les régions sereines où l’intelligence a placé son empire, pour se mêler à l’administration des affaires publiques et à la fureur des partis? Les agitations de la vie politique ont un charme cruel et perfide# L’abîme attire. Il y a dans l’atmosphère du pouvoir et des cours une séduction puissante, semblable à l’enivrement causé par l’opium. On sent que le poison vous consume ; on le désire, on le recherche cependant, on ne peut vivre sans cette satisfaction délirante, on veut mourir enivré. Un penseur aimable, Joubert, appelait les passions politiques des voracités sans proie. Il se trompait peut-être ; mais à la place des proies que l’ambition promet à de nobles cœurs, on ne trouve ordinairement que soucis, perfidies, déceptions. Heureux lorsque la route où

l’on entre, bercé d’illusions, ne conduit pas au délaissement, à la prison, à l’exil, à la roche Tarpéienne.

Je suis loin de prétendre que le savant, le philosophe, le poète , ne soient pas aptes au maniement des affaires. Oui, sans doute , heureux les peuples lorsqu’ils seront gouvernés par un roi philosophe, un Marc- Aurèle, un Trajan, un Louis IX, un Charles V ! Mais il faut convenir que les hommes dont les sciences, les lettres et la philosophie ont nourri les âmes, reculent devant ces nécessités terribles appelées raisons d’état. Victimes du devoir, ils s’offrent en holocauste plutôt que de commettre des actes de violence et d’abandonner le sentier de la justice.

De nos jours, un grand nombre de médecins n’ont pas craint d’affronter les agitations du Forum. L’Assemblée constituante de 1848 en comptait vingt-sept dans son sein. Quelques-uns furent appelés aux premiers postes de l’État, et s’ils n’y déployèrent pas le génie des grands politiques, personne du moins ne les surpassa én intelligence et en probité : les événemens survenus les ont précipités du pouvoir. Aujourd’hui, plusieurs de ceux qui avaient été mêlés aux luttes politiques languissent sur la terre d’exil. Ils ont pu être égarés ; mais nous avons la conviction que, mus par de nobles instincts, ils croyaient servir la cause de l’humanité; espérons donc qu’ils seront bientôt rendus à leur patrie, à leurs familles, et à leurs pauvres, cette autre famille sacrée du médecin.

La politique lui fut toujours fatale. Un siècle s’est à peine écoulé, depuis que Lestocq, médecin d’Elisabeth, parvint, au prix des plus grands périls, à placer cette princesse sur le trône de Russie. D’abord, comblé d’honneurs, calomnié ensuite, il fut renfermé dans une forteresse, dont il ne sortit qu’à l’avénement de Pierre III. Struensée, médecin de Christian VII, devenu son favori, et chargé de l’éducation du prince royal, fut enfin nommé premier ministre en 1771. Son avénewent au pouvoir fut signalé par d’utiles réformes ; il accomplit une révolution complète dans l’État. Mais bientôt, accusé de conspiration et d’un commerce criminel avec la reine, il fut arrêté, mis en jugement, et eut la tête tranchée en 1772. Enfin, les journaux viennent de nous ap-

prendre que le docteur Forma Carlo, à peine âgé de 28 ans, médecin de l’hôpital de Mantoue, accusé d’avoir fait partie d’un comité révolutionnaire pour la délivrance de l’Italie, avait subi le dernier supplice le 7 décembre dernier.

Malheur donc au médecin qui s’expose aux orages de la vie politique, lui dont la mission est d’étancher le sang, de calmer les souffrances, et de tarir les pleurs des infortunés. On peut s’intéresser vivement aux destinées de sa patrie, sans se mêler aux passions de la foule et à des luttes fratricides. Au milieu des agitations du monde et des partis qui le divisent, attachons-nous à la science, réfugions-nous dans l’étude. C’est dans la retraite, c’est déjà condamné à mort, privé de livres et en proie à tant d’angoisses, que Condorcet composa l'Esquisse des progrès de l'esprit kamain, son plus remarquable ouvrage. Le spectacle des guerres civiles semble avoir inspiré à Cicéron ses traités philosophiques de la nature des dieux, du destin, de la divination, ses tusculanes enfin. Il sentait que tout lui échappait, la liberté, la gloire, sa douce patrie, et pressentant sa fin prochaine, détournant sa pensée du monde, il projetait son regard vers la tombe et l’infini, qui lui répondaient : immortalité ! L’immortalité ! pensée divine qui consolait son âme de l’injustice des triumvirs, et lui faisait tendre tranquillement la tête au glaive du licteur.

Restons médecins, et vouons-nous à la science ; c’est le conseil que nous donnent à la fois la raison, l’expérience et la philosophie, ce guide fidèle de la vie : Vitce philosophia dux. Certaines classes ont reçu de Dieu un grand pouvoir et une haute mission ; ce sont : le prêtre catholique, le juge et le médecin ; les trois plus grands intérêts de la famille humaine leur sont confiés, et ceux qui ont rempli l’une de ces fonctions en conservent jusqu’à la fin le saint caractère. Lorsqu’ils meurent, il se fait un deuil autour de leur place vide.

Le nombre toujours croissant des médecins leur a fait perdre, il est vrai, une partie du prestige qui, dans les temps antiques, s’attachait à ces vénérables bienfaiteurs de l’humanité. Mais, le praticien modeste qui vit et meurt obscurément dans un humble village, n’en a pas moins une

place utile dans l’ordre social. Tous les auteurs conviennent que la médecine a une origine mystérieuse et en quelque sorte divine; Apollon, dans Ovide, se proclame l’inventeur de cette science :

Inventiim medicinæ tneum est : opifer que per orbem Dicor ; et herbarum subjecta potentia nobis.

Suivant Quintilien , les anciens ne pouvaient se flgurer que l’art de guérir eût pu être inventé par le génie de l’homme : credebant eam vixhumanis potuîsse ingeniis inveniri. Aussi, dit Cicéron (Pro Mar^ celle), homines ad deos nulla re propim accedmt quam salutem liominibus dando. On lit dans Suétone que César conféra le droit de cité à tous les étrangers qui pratiquaient la médecine à Rome, et dans Pline que la Grèce rendit à Hippocrate les mêmes honneurs qu’à Hercule. De grands hommes et des rois mêmes s’honoraient de leurs connaissances dans l’art de guérir. Achille aimait la médecine, la poésie et la musique ; Mithrldate le Grand et Attale III, celui qui légua ses états au peuple romain, furent de savans médecins ; le pape Jean XXII a laissé plusieurs traités de médecine et entre autres : Thésaurus pauperum.

Du reste, la religion reconnaît en termes formels, la mission divine de celui qui pratique l’art de guérir. On lit dans VÈclésiastique : rendez au médecin l’honneur qui lui est du, à cause de la nécessité ; c’est le Très-Haut qui l’a créé ; c’est Dieu qui guérit par lui, et il recevra les présens du roi... Dieu a fait connaître aux hommes la vertu des plantes, et leur en a donné la science, afin qu’ils l’honorassent dans ses ouvrages. Enfin, dans sa première épître aux Corinthiens , Saint-Paul place au nombre des dons visibles du Saint-Esprit la grâce de guérir les maladies.

Je pourrais multiplier les citations, et prouver par des faits nombreux que, dans l’opinion des hommes, le médecin remplit une mission en quelque sorte providentielle. Il est chargé de la conservation de la santé, Cé bien inestimable si facile à perdre, comme le magistrat de la distri-

bution (le la justice et le prêtre du gouvernement des âmes. A la gravité de son maintien on reconnaît les signes de la méditation et du sacrifice; car dans sa profession, plus encore qu’au fond, de toutes les autres existences, on trouve toujours quelques nuages, des soucis et des amertumes. On a dit : chaque esprit a sa lie ; j’ajoute : chaque cœur a son épine ; mais la souffrance même a son enseignement, le sacrifice seul est fécond. Pour prix de ses travanx, le médecin peut acquérir la science et la sagesse, seules qualités divines et immortelles, suivant Plutarque. Nous pensons donc, chers collègues, que, remplissant avec conscience et dignité nos devoirs professionnels, nous pouvons être fiers du rôle que la providence nous a donné sur cette arène du monde, où nous attendent cependant de rudes épreuves, mais où la palme ne s’obtient qu’au prix de la force d’âme, de la vertu persévérante et du noble dévoûment.

PARIS. - TYPCCRAPHIE ET LITHOURAPUIE FÉLIX HALTESTE ET C‘e , Rue des Deux-Portes-Salnt-Sauvcur, 22.

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