‹ Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations sur la possibilité de reconnâitre les instincts, les penchans, les talens ou les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux par la configuration de leur cerveau et de leur tête (volume 2)Chapitre 23 sur 54 · XXIII. Talent poétique {Dichler- G eist · texte numérisé non relu

XXIII. Talent poétique {Dichler- G eist

Tout le monde en convient, poêla nascitur , le poète naît poète, parce que l’expérience a prouvé que le talent poétique ne s’acquiert pas. Mais il en est du génie poétique comme de l’organe de lame; tout le monde convient que le cerveau est l’organe de Famé, et du moment ou l’on veut se rendre clairement compte de celle assertion, l’on se trouve partout en contradiction avec soi-même. Du moment où je dis : je vais prouver que le talent poétique est inné, qu’il est produit par le développement favorable d’une partie cérébrale particulière, tout le monde se récrie contre celle idée, et les poètes plus que tous les autres.

Moi-mémo je répugnai pendant plusieurs an-

23a SUR LES FO N C T i O N S

nous a admettre ce point de doctrine. Je savais quele talent poétique nepouvait point cire acquis par l’élude des principes de l’art; je savais que le poète trouvait dans son intérieur même les lois de son art, de même que le musicien, sans penser aux lois des vibrations et des rapports des tons, les révèle, en quelque façon, dans la musique qu’il crée ; mais j’avais de la peine à concevoir que ce lut un organe particulier dont l’exaltation déterminât le talent poétique. J e n ’ y voyais que le résultat de l’action de plusieurs autres organes doués de beaucoup d’énergie. Si je m’en étais tenu à cette idée , tout le monde eût été de mon avis. Toutes les fois que je demande à un poète à quelle faculté intellectuelle i! attribue son talent, il me répond en me faisant l’énumération d’un grand nombre de facultés et de connaissances acquises : Un tact sûr, me ditil, un goût épuré , la faculté de peindre par des images les sentimens, les idées, les événemens , et d’en offrir un tableau qui intéresse, une imagination ardente et féconde, l’invention, voilà les élémens dont se compose le poète; et ces élémens eux-mêmes supposent plusieurs facultés intellectuelles éminentes.

[Mais d faut bien renoncer à celte opinion généralement reçue, si l'expérience et les observa tions les plus exactes la démentent. Je commence

donc par prouver que le talent du poêle n’est pas le résultat de plusieursfacullés intellectuelles éminentes prises collectivement, mais qu’il dépend, de l’énergie d’une faculté fondamentale particulière, dont la manifestation peut bien être modifiée, mais nullement déterminée du premier abord par d’autres forces. Puis, je montrerai qu’un développement très favorable de l’organe de celte faculté se rencontre effectivement chez tous les grands poètes.

Avant tout, cependant , je dois faire observer au lecteur qu’il ne faut pas honorer tout versificateur du titre de poète, comme cela ne se fait que trop généralement. Je sais bien que le mètre donne un certain charme aux sujets que traite la poésie; je n’ignore pas que le génie poétique se manifeste d’ordinaire d'abord par des vers -, mais personne ne disconviendra que l’on puisse être aussi grand poète en prose. Le Télémaque de.Fénélou, les Idylles et la Mort d’ Abel de Gessner, en sont des exemples. U Iliade et 11 Odyssée traduites par Bilaubé, et le Paradis Perdu , traduit par Mosneron , sont encore de la poésie, quoique dépouillés du charme des vers.

Le talent poétique dépend de la grande acidité d’une faculté fondamentale propre.

La poésie, comme toutes les autres choses pour lesquelles nous avons reçu de la nature un organe particulier, est soumise à certaines lois. Ces lois liront point été inventées par l'homme, alin de pouvoir les enseigner à d’autres ; elles lui sont révélées à l’aide d’une organisation particulière. Toutes les fois que cette organisation a acquis toute sa plénitude, ou au moins un degré considérable d’activité, il en résulte des productions dans lesquelles ces lois sont observées. De telles productions seulement avertissent l’observateur de l’existence de ces lois , et on les recueille à l’usage d’hommes moins heureusement organisés.

Ceci nous explique pourquoi certains individus atteignent une haute perfection dans telle science ou tel art, avant d’avoir eu le temps de s’instruire de scs règles. Il en est ainsi de tous les poètes doués d’un grand génie. L’élude des règles et des modèles peut modifier le talent inné, l’adapter aux circonstances et au goût du temps ; mais le talent même est tout aussi indépendant de toutes ces modifications extérieures, que la pesanteur de 1S boule l’est du choc des corps qu’elle heurte dans sa chute.

« C’est ce qui explique pourquoi il n’y a pas de tribu de barbares qui n’ait ses rimes passionnées ou historiques; pourquoi les hommes» dans les premières périodes de la société, font leurs délices des compositions en vers; pourquoi un sauvage, né poète, revct ses conceptions d imagcs et de métaphores. « Nous avons planté l’arbre de la paix, dit un orateur ameiicain, nous avons enterré la hache sous ses racines , nous reposerons désormais sous sonombiage; nous nous joindrons pour etendre la chaîne qui unit nos nations. » Telles sont les métaphores accumulées, dont lespiarangues publiques de ces peuples sont remplies. Aussi ont-ils adopte promptement ces ligures vives , celle liberté et cette hardiesse de style, que, dans la suite , les hommes instruits ont jugées si propres à exprimer les transitions rapides de l’imagination et les mouvemens d’une âme passionnée (i). »

« Les prêtres, les législateurs, les philosophes, dans les premiers âges de la Grèce, donnèrent leurs instructions en vers; ils y joignirent le charme de la musique et des fictions héroïques. » « Que la poésie soit le premier genre de com-

(i) Essai sur l’Histoire de la Société civile, par Adam Fcrguson , traduit de l’anglais , par M. Bergier, I . Il , p. 107.

23G sur les fonctions

position chez Ions les peuples; c’est une chose bien moins surprenante, sans doute, que tic voir ifn style si difficile en apparence, et si éloigné de l’usage ordinaire , être presque aussi universellement le premier qui parvient à sa maturité. Le plus admiré des poètes vécut avant les temps de l’iiisloire, et, pour ainsi dire, avant les temps de la tradition. Les chansons sans art du sauvage, les légendes héroïques des Bardes, ont quelquefois une beauté, une pompe à laquelle la perfection du langage ne pourrait rien ajouter , et où la critique la plus raffinée ne trouverait rien à réformer (i). »

« Quoique dans les conceptions d’Homère, le discernement soit égal à la sublimité, nous ne pouvons remonter au-delà de ces temps, et nous ne voyons pas de lumière qui ait devancé le flambeau de son né nie et le feu divin de son âme. Ce

kJ

«pii est invention dans les autres, est en lui une inspiration; et l’on s’aperçoit que c’est moins la réflexion qu’un instinct naturel quia présidé au choix de scs pensées et de scs expressions (2). » Mais quel que soit le penchant des hommes pour la poésie dès les premiers temps, quelques avantages qu’ils aient pour réussir dans ce genre

(1) Ibidem , p. 1 08 et 10g, (i) Ibidem , p. 1 1 1 .

de littérature, soit que les compositions poétiques n’arrivent les premières à la perfection que parce qu’elles sont les premières cultivées ou soit que la poésie ait un attrait particulier pour les imaginations vives qui sont aussi les plus propres .à perfectionner l’éloquence de leur langue naturelle; c’est un fait remarquable que non-seulement dans les pays où tous les genres de composition sont indigènes et nés suivant l’ordre de la progression naturelle, mais meme à Rome et dans l’Europe moderne, où ils 11c furent introduits que d’après des modèles étrangers , on trouve dans toutes les langues des poètes qui se lisent avec plaisir, tandis que les prosateurs contemporains ne méritent aucune attention. »

« Dans la Grèce, Sophocle et Euripide précédèrent les historiens et les moralistes. Chez les Latins , non-seulement Nævius et Ennius qui écrivirent en vers l’histoire romaine, mais Lucilius, Plaute, Térence, nous pourrions ajouter Lucrèce lui-même, furent antérieurs à Cicéron , a Salluste et a César. L’Italie faisait scs délices du Dante et de Pétrarque, avant qu’elle eut un seul bon écrivain en prose. Corneille et Racine, en France, ouvrent le beau siècle des compositions en prose; et l’Angleterre avait non-seulement Chanceret et Spenser, mais encore Sha-

kespear et Milton, tandis que ses essais, en fait d’histoire et de sciences, étaient encore au berceau , et ne méritent quelque considération que par rapport aux matières qui en font l’objet (i). »

J’ai transcrit ces passages , parce qu’ils prouvent que le talent poétique dépend d’une faculté bi en plus active et bien plus indépendante qu’un ensemble quelconque de facultés intellectuelles. Ce que Ferguson dit d’Homère, est applicable aussi à Pétrarque et au Dante, qui sont peut être des hommes aussi étonnans qu’Homère; comme lui, ils n’ont point eu de prédécesseurs, point de rivaux; comme lui, ils sont sortis tout formés du sein de cette obscurité profonde qui, avant eux, couvrait leur patrie. On dirait que le jour les attendait pour paraître et pour se montrer tout-à-coup dans le plus grand éclat.

Il me paraît, en général, que la poésie est une divinité beaucoup trop jalouse, pour que l’art, l’étude, l’imitation, puissent suppléer à son inspiration. Je le répète, l’étude peut mettre le poète à même de sc conformer au goût de son siècle, et à éviter certains défauts de facture, mais voilà tout. Il n’y a que très peu d’exemples de poètes distingués qui n’aient appris à con-

(i) Ibidem , p. i i5 et 1 15.

naître que fort tard leur talent par quelque circonstance accidentelle. La Fontaine, par exemple, ignorait encore, à vingt-deux ans, son talent pour la poésie. La belle ode de Malherbe, sur la mort de Henri IV, lui fit sentir, dès ce moment, qu’il était poète. La fin tragique de Henri ne fit que le rendre attentif à une faculté qui, pour ne pas s’être manifestée jusqu’à ce moment, n’en existait pas moins en lui dans toute sa force,- elle ne la créa pas.

La plupart du temps, le talent poétique se manifeste dans la première jeunesse, ou du moins sans aucune étude préalable relative à ce sujet, et dans une grande disproportion avec les autres facultés intellectuelles.

Pope fit, à douze ans , une ode sur la vie champêtre , que les Anglais comparent aux meilleures odes d’Horace. A quatorze, il donna quelques morceaux traduits de Stace et d’Ovide, qu’ils mettent à côté des originaux. A seize ans, on vit de lui des pastorales dignes de Virgile et

de Théocrite.

Le Tasse composa des vers n’étant âgé que de sept ans. A dix-sept ans, il fit son poème de Renaud. A l’âge de vingt-deux ans, il commença sa Jérusalem délivrée ; il la finit à trente ans.

De la Grange-Chancel fit une comédie en

Irois actes à l’âge de neuf ans; sa tragédie de Jugurtha , à seize ans.

ltichardson esquissa à l’âge de douze ans le portrait d’une dame qui avait une grande réputation, et qu'il soupçonna d'une profonde hypocrisie.

Métastase, dès l'âge de dix ans, fit des vers qui étonnaient les connaisseurs ; il n’avait que quatorze ans lorsqu’il composa sa première tragédie.

Voltaire faisait des vers à l’âge de sept ans.

Billaud , menuisier, connu sous le nom de maître Adam , devint poète dans sa boutique sans aucune connaissance de la littérature.

Tout le monde connaît le fameux cordonnierpoète de Londres. A Paris, l’auteur du Siège de Palmyre , le cordonnier François , nous olï’re un exemple tout semblable. A peine ce dernier eut-il recueilli quelques notions historiques sur son sujet, qu’il composa sa tragédie dans le genre de Corneille. Les productions de cet homme étonnant prouvent suffisamment qu’il eût été l’homme de sa nation, si l’ingratitude de son siècle ne l’eût pas exilé du Parnasse pour le reléguer dans sa boutique.

Ni dans ces derniers cas, ni dans ceux où le talent poétique s’est manifesté dès la plus tendre jeunesse, on 11c peut dire que c’est le concours

do plusieurs facultés intellectuelles toutes développées et cultivées par l’étude qui constituaient le génie du poète.

Les exemples d’hommes qui se sont soustraits à leur destination primitive pour sc livrer à la poésie qu’ils aimaient avec passion, prouvent encore que cette faculté est déterminée par une tendance de l’esprit toute particulière.

Ovide était destiné au barreau, mais la poésie avait pour lui des attraits irrésistibles. Son père craignant que sa passion pour les vers ne Fan-achat à la fortune que lui promettaient ses talens, voulut en vain qu’il se consacrât à l’éloquence. Ovide était né poète, et le fut malgré son père. Et quod tentabam scribere versus erat. Cependant, pour ne pas paraître dédaigner entièrement les conseils paternels, il étudia les orateurs, il composa des déclamations. Mais son penchant pour la poésie l’emporta , et il se réconcilia avec les Muses.

Pétrarque, destiné aussi au barreau, conçut bientôt la plus grande aversion pour la jurisprudence.

Les parens de Cervantes voulurent en faire un ecclésiastique ou un médecin ■ mais il était né pour la poésie, et il fit des vers malgré eux.

C est ainsi que Molière , dominé par sa passion Pour les vers et pour le théâtre , triompha de

l'opposition de sa famille, et devint le premier génie de son siècle.

Boileau, que son père avait placé chez un notaire, montrant un invincible dégoût pour la chicane, on lui proposa de se faire ecclésiastique ; mais la théologie ne lui plut pas davantage, et.il se livra tout entier à son inclination à faire des satires.

Schiller étudia d’abord la jurisprudence, à laquelle il renonça bientôt pour la chirurgie et la médecine dont il se dégoûta également en peu de temps. Les remontrances de sesparens, les conseils de ses amis, ni les ordres absolus de son souverain, ne purent le détourner de son goût dominant pour la poésie, les langues anciennes, l’histoire et la haute philosophie. Il dit dans ses ouvrages, en parlant de lui-même: « Le sort, par un de ses caprices bizarres, voulut me condamner à être poète dans ma ville natale. Un penchant irrésistible pour la poésie blessa les lois de l’institut oû je fus élevé, et contraria le plan de son fondateur. »

Tant, ajoute le biographe J.-J. Berché, chez les hommes d’un génie supérieur, la nature, toujours entraînante, l’emporte souvent sur la force, les principes et le but même de l’éducation.

Quels que puissent être les talens et les con-

naissances qui dirigent un poète distingué dans le choix de scs sujets, il n’en est pas moins certain'que ce ne sont point ces talons et ces connaissances qui constituent le génie poétique; que pour faire un poète il faut une faculté propre et indépendante de toutes les autres. Mais qu’cst-ce qui constitue la force fondamentale dont dépend ce talent; c’est-à-dire quelles fonctions remplit l’organe de la poésie dans les cas où il n’a acquis qu’un degré de développement ordinaire? Voilà ce que je 11’oserais décider. Mais je puis affirmer que c’est le développement considérable d’une partie cérébrale déterminée qui produit le talent poétique. Je puis indiquer avec exactitude la région de la tète où cette partie cérébrale est placée, et décrire la proéminence par laquelle elle se manifeste dans le crâne.

Du talent poétique dans la manie.

« J’avais peine quelquefois, dit M. Pinel, à suivre la garrulité incoercible et une sorte de flux de paroles disparates et incohérentes d’un ancien littérateur , qui, dans d’autres momens, tombait dans une taciturnité sombre et sauvage. Une pièce de poésie dont il avait fait autrefois ses délices , venait-elle s’offrir à sa mémoire, il devenait sus-

ecpliblc d'une attention suivie; son jugement semblait reprendre ses droits, et il composait des vers où re'gnaient non-seulement un esprit d’ordre et de justesse dans les idées , mais encore un essor régulier de l’imagination et des saillies très heureuses (1). » Dans un autre endroit, le meme auteur s’exprime ainsi :

t< Certains faits paraissent si extraordinaires, qu’ils ont besoin d’ètre élajés des témoignages les plus authentiques pour n’être point révoqués en doute. Je parle de l’enthousiasme poétique qu’on dit avoir caractérisé certains accès de manie, lors même que les vers récités ne pouvaient être nullement regardés comme une sorte de réminiscence. J’ai entendu moi-même un maniaque déclamer avec grâce et un discernement exquis, une suite plus ou moins longue de vers d’Horace et de Virgile, depuis long-temps effacés de sa mémoire, puisqu’après son éducation il avait fait un séjour de vingt années dans les colonies de l’Amérique, uniquement livré aux soins de sa fortune, et que les revers seuls, produits par la révolution , l’avaient jeté dans l'égarement de la raison. Mais l’auteur anglais que j’ai déjà cité, atteste qu’une jeune personne, d’une constitution très délicate et sujette a des

(1) Sur l’Aliénation moniale , §. ïio , p. 24.2.

affections nerveuses, était devenue aliénée, et que pendant son délire elle s’exprimait en vers anglais très harmonieux, quoiqu’elle n’eût montré antérieurement aucune sorte de disposition pour la poésie. Van-Swiéten rapporte aussi un autre exemple d’une femme qui, durant ses accès de manie, montrait une facilité rare pour la versification, quoiqu’elle eût été antérieurement occupée d’un travail manuel, et que son entendement n’eût jamais été fécondé par la culture (i). »

L’on sait que le Tasse faisait ses plus beaux vers pendant ses accès de manie. Combien de fois les poetes ne sont-ils pas dans la nécessité de provoquer l’inspiration par des boissons spiritueuses dont ils font usage jusqu’à s’enivrer ou se plonger dans une espèce de manie?

J’ai déjà parlé ailleurs d’un certain Léon, de Vienne, qui pendant les accès d’une fièvre nerveuse, faisait des vers dans le genre de Klopstock.

(i) Ibidem, §. ia5 , p. u i et 1 12.

Siège et apparence extérieure de l’organe dont le grand développement produit le talent de la poésie.

Le premier poète qui me frappa par la forme de sa tète, fut l’un de mes amis, qui souvent, au moment où l’on s’y attendait le moins, improvisait des vers de circonstance, et s’ètait fait par-là une espèce de réputation, quoique ce fût, du reste, un homme fort médiocre. Son front , à partir du nez, s’élevait d’abord perpendiculairement, puis reculait en fuyant, et s’étendait beaucoup latéralement, comme si l’on y avait ajouté une cote de chaque coté. Je me rappelai avoir remarqué la meme forme de tète dans le buste d’Ovide. Chez d’autres poètes, je ne trouvai pas, à beaucoup près , toujours ce front d’abord perpendiculaire et puis fuyant. De sorte que je regardai celte forme du front comme accidentelle. Mais chez tous je remarquai ces proéminences dans la partie antérieure-latérale de la tête, au-dessus des tempes. Je commençai donc dès-lors à regarder ces proéminences comme la marque distinctive du talent poétique. Cependant je n’en parlai à mes auditeurs qu’avec le ton du doute, et cela d’autant plus qu’à celle époque je n’étais point convaincu eu-

core que le talent poétique fût une faculté fondamentale. J’attendais, pour me décider, que j’eusse recueilli un plus grand nombre d’observations.

Peu après j’acquis la tète du poète Alxinger, dans laquelle cette partie cérébrale, ainsi que l’organe de l’attachement, sont très développés, tandis que les autres organes ne le sont que faiblement. Un peu plus lard mourut le poete Jünger; je trouvai encore à sa tète les mêmes protubérances. Je vis cependant ces parties cérébrales plus fortement développées encore chez le poète Blumauer, qui y réunissait l’organe de l’esprit caustique. A cette époque, Wilhelmine Maisch se fit, à Vienne, une réputation par ses poésies ; je lui trouvai les mêmes protubérances très prononcées au-dessus des tempes. Je trouvai la même organisation chez madame Laroche, à Ofïenbacli, près Francfort, chez Angélique Kauffrnann, chez Sophie-Clémentine de Merken, chez Klopslock, chez Schiller, dont je possède le plâtre ; nous la trouvâmes aussi très marquée chez Gessner, à Zurich.

Lorsqu’à Berlin je parlai de cet organe dans mes cours publics, mettant toujours encore beaucoup de réserve dans tout ce que j’en disais, M. Nicolaï nous invita, M. Spurzheim et moi, à aller voir une collection d’à-peu-près trente

bustes de poètes qu’il possédait. A notre très grande joie, nous trouvâmes dans tous la région indiquée plus ou moins saillante, selon le talent plus ou moins prononcé de chaque poète.

Depuis ce moment j’enseignai hardiment que, quelque invraisemblable que paraisse cette assertion, il faut admettre un organe particulier du talent pour la poésie, et que par conséquent le génie poétique suppose une faculté fondamentale propre.

Toutes les observations que j’eus l’occasion de faire plus tard, confirmèrent cette idée, et maintenant je soutiens, sans balancer, qu’il n’a jamais existé de poète, et qu’il n’en existera jamais, chez lequel les parties cérébrales indiquées ne soient très développées.

A Paris, je moulai, après sa mort, la tète de Legouvé, où cette partie est également très prononcée. M. Spurzlieim et moi nous ouvrîmes la tôle de feu Delille, et nous finies remarquera plusieurs médecins qui se trouvaient présens , le développement considérable des circonvolutions placées sous les protubérances que j’ai signalées ; elles dépassaient toutes les autres. Je conserve le plâtre de l’un des hémisphères de son cerveau.

Dans une société assez nombreuse, on me

ce que je pensais cl’un petit homme qui était assez éloigné de moi. Comme il faisait sombre , je dis qu’à la vérité je ne pouvais pas trop bien le voir j mais que je distinguais cependant qu’il avait l’organe de la poésie extrêmement développé; on me dit, avec toutes les marques de l’étonnement, que c’était le fameux cordonnierpoète François. Plus tard, je moulai sa tête, et son buste me sert pour montrer à mes auditeurs l’apparence extérieure de l’organe de la poésie.

Dans le cerveau , c’est la circonvolution xxv, PI. VIII et PI. IX, qui le constitue.

Par le développement considérable de cette circonvolution, il naît de chaque côte du crâne un bourrelet proéminent qui commence à-peuprès à la moitié de la hauteur du front en avant, au-dessus des tempes, et qui s’étend obliquement de bas en haut et en arrière , à-peu-près à deux pouces. Ces deux protubérances allongées donnent, à la partie supérieure de la tête, une grande largeur et une forme si singulière que les graveurs , les peintres et les sculpteurs, croient rarement devoir les rendre dans toute leur saillie.

Maintenant, que l’on passe en revue les portraits et les bustes des poètes de tous les temps, et l’on verra que cette conformation est commune à tous. Je regrette beaucoup que les longs cheveux de Corneille, Pample perruque dont

S U U LES FONCTIONS

Racine est coiffe, empêchent de voie ces organes chez eux. Mais que l’on compare Pindarc , PI. XCII, fig. 5; E uripide, fig. 6; Sophocle, Héraclide, Plaute, Tërence, Virgile, Tibulle , Ovide, Horace, Juvënal, Boccace, Arioste, Arétin, le Tasse (i) , Milton , Boileau, J. -B. Rousseau , Pope, Young, Gresset, Voltaire, Gessner, KIopstock, Wiéland , etc., etc., etc.

J’ai trouvé la même organisation chez madame la princesse de Salm, chez MM. Andrieux, PI. XCII, fig. 4; Remercier , Dupaly, etc., etc.

C’est surtout la forme de la tête d’Homère qui doit frapper tout le monde ; sa partie supérieurelatérale forme deux bourrelets extraordinairement saillans. Je n’ignore pas que quelques savons élèvent des doutes sur l’authenticité de ce buste, et le regardent comme idéal.

Mais que ce soit une composition idéale ou un portrait, l’existence de ces bourrelets n'en est pas moins un phénomène très remarquable. Pourquoi aurait-on donné précisément celle

(i) Extrait d’une lettre du docteur Bailly, écrite de Rome au docteur B rayer, le 3o mai 1822 : « \ ous pouvez dire au docteur Gall que j’ai un plâtre du lasse, mouié sur sa figure , et que, quoiqu’une partie de 1 organe de la poésie soit coupée, cependant la largeur latérale du crâne est énorme dans celle direction. »

nu cruvf.au.

forme à la tète du père de la poésie, si celte lète n’était pas réellement le portrait de l’auteur de Y lliaclel On élève également des doutes sur l’authenticité du buste de Raphaël; mais le développement extraordinaire de 1 organe des arts, joint à celui de 1 organe de la mimique , me semble prouver qu’il est réellement le portrait de cet artiste inimitable.

Après tout, si le buste d’Homère est idéal, comment l’artiste a-t-il pu deviner la forme qui, de tant d’innombrables conformations qu’offre la nature, est la seule vraie? A-t-il choisi le poètele plus distingué de son temps pour modèle de son buste de l’auteur de Y Iliade! Dans ce cas, les observations de l’artiste serviraient de confirmation à mes découvertes.

Dans un hospice, je trouvai cet organe assez développé chez un aliéné ; je dis aux médecins qui m’accompagnaient , que je lui trouvais la marque extérieure qui indique le talent pour la poésie. Il avait réellement ce talent; car, dans son état d’aliénation, il faisait continuellement des vers, qui quelquefois ne manquaient pas de verve. Cet homme était de la plus basse classe, et sans aucune éducation. Nous vîmes, dans la collection de M, Esquirol, le plâtre d’une aliénée qui faisait continuellement des vers : dans

SUR L K S FONCTIONS

celle le te l’organo de la poésie est considérablement plus développe que tous les autres.

Or , si dans tous les cas où le talent poétique se manifeste à un haut degré, la portion indiquée du cerveau est considérablement développée,* si avec une grande médiocrité des autres facultés, le talent poétique peut se manifester seul à un haut degré (et, dans ce cas, la portion cérébrale en question est fortement développée ); si même dans la manie, dans l’ardeur de la lièvre, cette faculté peut subsister seule ou être seule dans un état d’inaction, cas dont j’ai rapporté des exemples plus haut : il faudrait être l’esclave aveugle des préjugés reçus, pour ne pas reconnaître que le talent poétique est une faculté fondamentale, et que l’organe de cette faculté est placé dans la région que j’ai indiquée.

Si l’on me demande pourquoi les poètes choisissent des sujets si dififérens, pourquoi l’un fait des romans , l’autre des tragédies, des comédies, des idjdles, des odes , des poèmes épiques , etc. ; que l’on se rappelle que cette question se présente pour toutes les facultés fondamentales. Le musicien, le peintre, etc., choisissent tel sujet ou tel autre, selon que d’autres organes se trouvent joints à leur organe dominant. Le sens des hauteurs, combiné avec le talent poétique, produit

DU CEAV K A U.

les odes de Pindare cl de J. -B. llousscun; avec le sens de la dévotion , les psaumes de David, le Paradis Perdu ; avec l’inslinct du meurtre, les tragédies de Shakespear et de Crébillon ; avec l'instinct de l’amour physique, X Art d’aimer d’Ovide cl de Gentil Bernard , les œuvres badines de Piron, deGrécourt, de l’Àrétin , avec l’esprit observateur , le poëme sur la nature des choses de Lucrèce, le Télémaque de Fénelon.

Le buste de Quinault, auteur A' Alceste, de Thésée , d ’Atys, etc., présente l’organe de la musique à un très haut degrc. Ceci explique pourquoi Lully le préfère à tous les autres poètes; il trouvait en lui seul toutes les qualités qu il cherchait : une oreille délicate qui ne choisit que des paroles harmonieuses, une grande facilité à rimer, et une extrême docilité à se plier aux idées du musicien.

Ces observations prouvent encore que même le plus haut degré d’activité des autres facultés fondamentales ne suffit pas pour présenter , revêtus des charmes de la poésie, les objets dont elles s’occupent, pour créer le poète dans son genre; car dans ce cas, tout épicurien, tout grand général, tout ambitieux serait poète. 11 faut une force particulière et propre pour animer toutes les autres du feu sacré d’Apollon.

XXIV. Bonté , bienveillance , douceur, compassion , sensibilité , sens moral , conscience. ( Gulmcethigkeit , Mitleiden, Moralisher Sinn, Gewissen.)

Gomme celte qualité est commune à notre espèce et aux brutes , j’aurais pu en traiter à la suite des autres qualités et facultés qui nous sont communes avec elles; mais j’ai préféré de suivre le meme ordre que la nature elle-même a établi dans l’arrangement des organes de l’homme, objet principal de mes recherches. De cette manière, je ne serai guère exposé à commettre des erreurs, tandis qu’une division que je ferais des qualités et des facultés en classes déterminées, pourrait être sujette encore à bien des modifications.

Historique de la decouverte.

L’un de mes amis me disait souvent : Comme vous vous occupez de la recherche des marques extérieures qui indiquent les qualités et les facultés, vous devriez bien examiner la tête de mon domestique Joseph. Il est impossible de trouver la bonté à un plus haut degré que chez ce garçon. Depuis plus de dix ans qu’il est à

mon service, je n’;ii vu dans Imites les occasions que bienveillance et douceur ; ce qui peut étonner dans un homme qui, sans aucune éducation, a grandi au milieu d’une valetaille Fort mal élevée. Quoique je fusse très éloigné, à cette époque, déplacer ce que l'on appelle le bon cccnr dans le cerveau, et par conséquent d’en chercher la marque dans la tète, les sollicitations réitérées de mon ami réveillèrent a la fin ma curiosité.

Je me rappelai la conduite constante d’un jeune homme que je connaissais depuis sa plus tendre enfance, et qui se distinguait de ses nombreux frères et sœurs, par la bonté de son cœur. Quoiqu’il aimât avec passion les jeux de son âge, et que son grand plaisir lût de courir les forets pour chercher des nids d’oiseaux, dès que l’un de ses frères et sœurs était malade, un penchant plus irrésistible encore le retenait à la maison, et il lui prodiguait les soins les plus assidus. Lorsqu’on distribuait aux enfans du raisin, des pommes, des cerises, il avait toujours la moindre part, et il se réjouissait de voir les autres mieux partagés que lui. Il n’était jamais plus content que lorqu’il arrivait quelque chose d’heureux à ceux qu’il aimait ; dans ce cas, il versait souvent des larmes de joie. Il avait soin des brebis, des chiens, des lapins, des pigeons, des oiseaux ; et,

SLR LES FONCTIONS

lorsqu’un de ccs oiseaux périssait, il pleurait amèrement; ce qui ne manquait pas de lui attirer de mauvaises plaisanteries. Et jusqu’à ce moment, la bienveillance et la bonté sont le caractère distinctif de cet individu.

Son caractère n’a certainement pas pris celle tournure par l’éducation. On a tout au contraire tenu, vis-à-vis de lui, une conduite qui eût dû produire un effet tout opposé. Je commençai donc à soupçonner que ce que l’on appelle bon cœur n’est point une qualité acquise , mais innée.

Dans le même temps je parlai , dans une famille très nombreuse , de la bonté de cœur si vantée du dômes tique Joseph. « Ah! m’interrompit la demoiselle aînée, notre frère Charles est précisément de même; il faut absolument que vous examiniez sa tête; je ne saurais vous dire à quel point il est bon enfant, etc. »

J’avais donc sous les jeux trois sujets dont la bonté de caractère était bien reconnue. Je les moulai tous les trois; je mis leurs plâtres les uns à côté des autres, et je les examinai jusqu’à ce que j’eusse trouvé le caractère commun à ces trois têtes, très différemment conformées du reste. Dans l’intervalle , je m’étais appliqué à trouver des sujets semblables dans les familles, dans les écoles, etc., pour être en état de molli-

plier oL de rcclilier mes observations. J étendis aussi mes observations aux animaux, et je recueillis en peu de temps un si grand nombre dé faits, qu’il n'y a guère de qualité ou faculté fondamentale et d’organe dont l’existence soit mieux établie que celle de la bonté et de l’organe propre dont elle dépend.

Histoire naturelle de la honte , de la bienveillance, de La. sensibilité chez l'homme.

L'homme naît-il bon ou méchant? Cette question , agitée si souvent par les philosophes et les moralistes, a dû rester indécise jusqu’à ce moment, parce que les véritables sources de nos penchans , les différons motifs de nos actions sont restés inconnus. L’étude de l’organisation et de son inlluence sur l’exercice de nos dispositions innées a été négligée; de -là le vague et l’arbitraire qui régnent dans toutes les discussions sur le véritable caractère de l’espèce humaine. Les uns ne sont frappés que des exemples de méchanceté, de malice, de persécution, d’oppression, d’injustice, de vengeance, de trahison, d’infidélité, de parjure, d’envie, d’ingratitude, de calomnie, d’imposture, d’égoisme, de faux-témoignages, etc. Les autres sont tou-

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elles îles traits de bonté, de bienveillance, de justice, de générosité, de reconnaissance, de pitié, de compassion, de désintéressement, de pardon généreux, de résignation, etc. Les uns citent à l’appui de leur opinion, les Tibère, les Néron, les Commode. Les autres vantent leurs Marc-Aurèle, leurs Antonin, leurs Henri IV, leurs Saint-Vincent de Paule. Ainsi les détracteurs de notre espèce sont aussi bien fondés à dire que l’homme naît méchant, que le sont les partisans de l’autre opinion à prétendre que l’homme naît bon. Mais de chaque côté est le tort d’embrasser l’une ou l’autre de ces propositions exclusivement. Examinons l’homme, sous le double rapport de sa disposition naturelle à la bonté et à la méchanceté.

Le Créateur a destiné les hommes à vivre en société. Il fallait donc les lier étroitement parle moyen d’un principe de sympathie. Ils devaient partager leurs plaisirs et leurs peines, et souvent meme souffrir pins du malheur d’autrui que de leurs propres maux. La Providence se manifeste en cela d’une manière frappante. Si les souffrances de nos semblables excitaient en nous de l’aversion, la première chose que nous ferions, à l’aspect d’un malheureux, d’un homme souffrant, serait de l’éloigner de nous, au lieu de courir a son secours. Celte sympathie , ce sentiment de

bienveillance est donc le ciment de la société humaine, de la félicité publique.

On trouvera difficilement une famille tant soit peu nombreuse, dans laquelle il n’y ait quelques individus qui se distinguent par leur bon cœur, par la sensibilité, par une bienveillance semblable à celle dont j’ai cité quelques exemples dans l’histoire de la découverte du signe extérieur de cette excellente qualité; tandis que d autres individus donneront des marques d’une rebutante insensibilité, d’égoïsme, de la méchanceté, et meme quelquefois d’un penchant à la cruauté.

Tous les jours je rencontre le triste spectacle d’animaux que l’on maltraite inhumainement : c’est un pauvre mouton qu’on frappe à coups redoublés, en le traînant à la boucherie; c’est un malheureux cheval succombant sous le fardeau , que sou barbare conducteur déchire à coups de fouet , après l’avoir impitoyablement surchargé. Mais je ne suis pas le seul dont le cœur saigne a l’aspect de ce triste traitement. Jeunes et vieux, hommes et femmes., habitans et étrangers , font éclater leur indignation contre de pareilles cruautés. Il n’est personne qui n’ait formé le vœu que les animaux fussent pris sous la protection delà bienveillance publique. Si quelquefois encore les grands trouvent une jouissance sauvage à mettre aux abois un malheureux cerf,

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(lu moins n’y a-t-il pas encore eu de si vil flatteur qui ait mis ces restes de l’ancienne barbarie au nombre des vertus royales.

L homme est plus naturellement bon, juste et bienveillant, que méchant et injuste, surtout quand il est calme, quand il n’est pas agité en sens contraire. Les gens de mœurs simples, le peuple, le paysan aisé, les artisans industrieux, sont très bienfaisans envers leurs semblables. On voit rarement parmi eux un orphelin qui manque de trouver tous les secours que sa position réclame; et leur usage est de le traiter comme leurs propres enfans, souvent même avec plus d’égards. Raremenlle pauvre, qui a frappé à leur porte, se relire la main vide; l'impulsion directe enfin est toujours celle de la bienveillance pour les malheureux.

On accuse les enfans d’être cruels, parce que souvent ils se plaisent à tourmenter h s animaux <pie des personnes insensibles sacrifient à leur amusement; mais ils n’ont pas l'idée des souffrances qu’ils causent à un oiseau, à un hanneton, parce que les signes de douleur, dans ces êtres, ne sont ni assez sensibles ni assez analogues, pour que la commisération des enfaus eu soit excitée. S’ils jouent avec un chien, et qu’ils lui arrachent un cri de douleur, la pitié naturelle se réveille presque toujours. 11 est rare de les voir résister a ce sentiment.

Le peuple court, avec empressement aux executions; il* recherche avec ardeur le spectacle de ces sacrifices sanglans. Peul-ctrc faul-il , dans ce cas, l’accuser plutôt de grossièreté que de barbarie. Des larmes abondantes attestent toujours la compassion du plus grand nombre des spectateurs. L’horreur qu'inspire le criminel s’anéantit souvent, pour ne laisser place qu a la pitié. En cela, j’aperçois un autre motif secret : toute force demande a être exercée. C’est surtout le sentiment de la bienveillance qui éprouve ce besoin. Toutes les scènes tragiques attirent une foule de spectateurs; chacun aime à s’y arrêter, à se bien pénétrer de pitié, a s identifier avec les souffrances des autres. Il n’y a qu’un petit nombre d’êtres assez mal organisés pour jouir des tourmens dont on accable leurs semblables.

Plusieurs moralistes ont déjà donné, comme une preuve de la bonté naturelle des hommes, l'attendrissement universel dont on est saisi dans les spectacles tragiques, lorsque des scènes bien ménagées donnent de la vraisemblance aux événemens qui sont représentés. Il est aisé d’y remarquer tout ce qu’ajoute , à une impression généralement ressentie, la communication des sentimens; et la rapidité avec laquelle l’émotion se propage, ne permet pas de supposer qu’elle soit due à aucun retour sur soi même. Lorsque

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dans les romans, les situations sont amenées d’une manière naturelle , lorsqu’un heureux tissu d’évènemens vraisemblables nous a tellement attachés , que le fabuleux a disparu pour nous , les personnages nous intéressent, et nous partageons toutes les émotions dont ils sont euxmêmes agités. Il résulte de ces faits, qu’il suffit de faire oublier aux hommes les intérêts particuliers pour les rendre à la nature, et par conséquent a la pitié- Ici encore se fait sentir le besoin d’exercer la bienveillance. On rencontre rarement, dans la vie ordinaire, des scènes aussi intéressantes , aussi tristes, aussi touchantes que les tragédies et les romans les représentent. C’est ce même besoin, et non le besoin d’être ému en général, ni celui d’être occupé, ni toujours la curiosité, qui fait rechercher aux hommes les événemens propres à exciter la compassion , à prendre parti pour un malheureux, à s’intéresser pour ceux qui sont en proie à la persécution et à toutes sortes de dangers ; c’est ce même besoin d’exercer le sentiment de a bienveillance , qui prête enfin un charme particulier à tous les grands malheurs, à tous les événemens désastreux.

Un coup-d’œil superficiel sur ce qui se passe ordinairement dans la vie, pourrait nous porter à croire que le soin de la subsistance, et en gé-

jj tirai l'intérêt, est le principal mobile des actions humaines. Dans plusieurs personnes, il domine, en effet, au point de ne souffrir la concurrence d’aucun autre objet d’attention ou de désir. Mais si l’intérêt élail un motif exclusif, une injustice rjui porto atteinte a notre tortune ou un bienfait qui l’augmente produiraient en nous les mêmes émotions qu un torrent qui dévaste nos possessions, ou qu une pluie qui les feiti lise. Nous ne considérerions, dans nos semblables, que leur influence sur notre intérêt. Qu’on observe les hommes lorsqu’ils voyenl les autres en proie à l’infortune et aux souffrances. Tous les jours nous voyons des hommes se précipiter dans les eaux et dans les flammes, pour sauver ceux qui sont menacés d’y périr. A peine des calamités publiques, des incendies, des inondations ont-ils ravagé les propriétés de nos semblables, que tout le monde s’empresse de réparer leurs pertes : on fait des collectes, on donne des spectacles, des concerts au prolit des malheureux. Ceux dont les moyens sont trop bornés, ont souvent un pénible combat à soutenir entre celte triste impuissance et l’impulsion naturelle qui porte à faire le bien. L’enfant qui jette des cris de pitié lorsqu’il voit son frère attaqué de convulsions; l’homme qui se désiste de la demande d'un emploi, lorsqu’il apprend

que son ami , chargé d’une nombreuse famille, fait la même demande ; le soldat <jui se présente pour recevoir le coup fatal qui devait frapper son général ; Saint Vincent de Paule qui sc lait enchaîner dans la cliiourme des galériens , pour rendre un malheureux forçat à sa femme et à ses enfans plongés dans la plus extrême misère, etc.; de tels êtres, assurément , ne peuvent être soupçonnés d’avoir agi par un retour sur eux-mêmes, par un sentiment d’intérêt personnel.

Est-il quelqu’un qui ne soit touché jusqu’aux larmes, lorsqu’il apprend que des mesures ont été prises pour soulager 1 indigence et la misère? lorsqu'il voit acquitter un accusé innocent, accorder la grâce à un prévenu plus malheureux <{ue criminel ; revenir à la vie un malade qui paraissait succomber à ses maux? Les salons sontils jamais plus remplis que quand on donne des spectacles , des concerts au profit des malheureux ? Et dans les momens où nous sommes nousmêmes en proie à l’affliction, est-il quelque chose qui calme, qui ranime davantage notre cœur, que le souvenir du bien que nous avons fait, et la compassion dont nous voyons les autres émus en notre faveur?

Les plaisirs qui viennent de la bienveillance nous sont aussi personnels (pie ceux qui naissent de quelque autre désir que ce soit, et l’exercice

D U l. K Jl V K A. U .

île ce sentiment est une des principales sources de nos jouissances. Tout aele de boule ou d'al- Icnlion de la part des pareils pour leurs cnfans; loulc émotion de cœur pour nos amis ou pour tout autre individu, sont de véritables plaisirs. Quand nous éprouvons celle tendre sympathie, nous 11c pouvons pas nous empêcher de nous approuver; nous nous réjouissons d être ainsi constitués; nous nous en faisons un mérite, et ce sentiment devient pour nous une source intarissable de satisfaction. La pitié elle-même et la compassion , le chagrin et la tristesse, lorsqu’ils naissent de la sensibilité, participent delà nature du sentiment qui les a fait naître; s’ils ne sont, pas positivement du plaisir, au moins sontils des peines douces et nobles, qu’on 11’écliangerait pas contre la satisfaction de secourir les personnes qui en sont l'objet. Les excès même, en ce genre d’affection, de libéralité, de générosité, ne traînent jamais après eux ces regrets, ces remords qui accompagnent la haine, l’envie, l’avarice et la méchanceté.

Lorsque la bienveillance est menacée de s'affaiblir pour des hommes qui ne sont ni nos païens, ni nos voisins, ni 110s connaissances, elle se fait illusion, et se convertit en zèle pour le bien public, en enthousiasme pour l’iiumanitc.

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