Sur les glaciers pliociques
Extr. des Aiti delta Reatc Accademia délie Scienze di Tori Séance du 21 Février J87b.
LES GLACIERS PLIOCÉNIQUES
Dans le compte-rendu de la 57™'^ session de la Société Helvétique des Sciences naturelles réunie à Coire le 11 et 12 septembre 1874, publié par la Revue Suisse du 15 octobre suivant, on lit :
.... « M'' le professeur DESOR*communique les observa- » tions qu'il a faites sur les moraines du versant méri- » dional des Alpes. On trouve à Bernate, près de Camer- » lata, non loin de Como , au milieu des cailloux et des » marnes d'une ancienne moraine, un grand nombre de » fossiles pliocènes {Et.AsTiEN,J.MAYER) qui sont très-bien » conservés et ne sont nullement roulés. Cerithium vul- » gatum Brug, Pleurotomaria interrupa Broc , turricula Broc, » Fusus aduncus Broc , angulosus Broc, Murex scalaris Broc, » Buccinum mutàbile L., retîculatum L., etc. M'' Desor en «indique trente-huit espèces, dont douze vivent encore )) aujourd'hui dans la Méditerranée. Un échantillon qui » se trouve au Musée de Milan contient à la fois un » caillou poli et strié et une spatangoïde, oursin délicat, » mais bien conservé, qui prouve que ces fossiles n'ont
» pas été roulés. 11 faut donc qu'un ancien glacier ait » déposé dans celte localité sa moraine terminale au bord » même de la mer pliocène qui formait un golfe dans la » plaine actuelle de la Lombardie, à une époque où les » Alpes existaient déjà sous la forme d'une haute chaîne. » La faune de Bernate est une faune de mer tempérée » plutôt chaude ; on y trouve des polypiers ; on y a re- » cueilli aussi des fragments de plantes qui indiquent » une végétation arborescente.
» Les faits observés dans la moraine de Camerlala » ne sont point isolés, et divers indices font croire à » M"" Desor qu'ils se retrouvent dans plusieurs des an- » ciennes moraines de la Lombardie. Ils rappellent les » circonstances climatériques actuelles de la Nouvelle- » Zélande. Ces découvertes prouvent que la période plio- » cène et la période actuelle sont intimement unies, et ne )) devraient former en réalité qu'une seule époque séparée » de l'époque miocène par une différence beaucoup plus » grande dans la faune et le soulèvement des Alpes ».
Le fait du mélange de fossiles pliocéniques avec des débris glaciaires au pied du versant méridional des Alpes n'est pas nouveau.
11 y a une vingtaine d'années, M'' A. Sismonda, qui n"a jamais cru et qui ne croit pas à l'ancienne extension de? glaciers alpins, disait: — Comment voulez-vous que la Serra et les autres collines qui entourent Ivrée soient des anciennes moraines puisqu'elles renferment à leur base des fossiles marins du pliocène! — Moi-même, dans les Mémoires que j'ai publiés sur le terrain erratique du Piémont, j'ai signalé quelque part la présence de hi marne pliocénique avec des débris de coquilles marines en contact immédiat avec des débris morainiqucs dans
riulérieur de ramphithéâlrc irivrée, cuire Mazzè el Vische, sur la droite de la Dora Baltea.
Mais il ne s'agit pas ici de la nouveavilé ou non du fait; il s'agit plutôt de la manière de l'interpréter.
W Desor nous dit donc que , sur notre versant des Alpes, les glaciers, à l'époque de leur plus grande extension, ont poussé leur pied dans la mer piiocénique et que la période piiocénique qui, jusqu'à présent dans le monde des géologues , était censée former le couronnement de l'époque tertiaire, n'est, en réalité, que le commencement, l'aurore de l'époque actuelle.
Cependant il sent lui-même le besoin d'appuyer celte dernière proposition, il sent le besoin de trouver une séparation plus nette , plus déterminée , mieux sentie entre ce nouveau jour de l'époque actuelle et la fin de l'époque miocène. En eliet il ajoute :
« La période pliocène et la période actuelle ne de- » vraient former en réalité qu'une seule époque séparée » de l'époque miocène par une différence beaucoup plus » grande dans la faune et le soulèvement des Alpes » .
C'est précisément cette '^ \..'iralion qu'il n'est pas possible de trouver. La faune miocénique se fond si graduellement et si intimement avec celle du pliocène que le géologue, pour trouver une limite possible entre ces deux terrains , est obligé de recourir à la géognosie plutôt qu'à la paléontologie , et il place la limite supérieure du miocène sur la grande zone de gypse qui, du [lied des Alpes maritimes, descend sans interruption tout le long de la péninsule italienne.
La difficulté qu'on trouve à séparer le pliocène du miocène reparaît lorsqu'on cherche à séparer le miocène supérieiu- du moyen, ce dernier du miocène inférieur,
cului-ci de i'éocène, et l'éocène du crétacé. Les faunes de tous ces horizons se fondent intimement ensemble, de sorte que le pliocène n'a pas plus de raison que le miocène ou l'éocène ou le crétacé d'être considéré comme l'aurore de l'époque actuelle.
Rien, du reste, ne prouve mieux la difTicnlté de trouver une séparation un peu tranchée entre les différents horizons du terrain tertiaire que le grand nombre de subdivisions proposées pour ce terrain par MM. Pareto, Mayer et Seguenza.
Il y a cependant un fait dont l'observation doit frapper le géologue qui étudie nos terrains les plus récents; c'est la superposition immédiate des couches renfermant la puissante et magnifique faune de grands pachydermes et de ruminants aux couches marines de sable jaune du pliocène supérieur. Ici la séparation est aussi nette, aussi tranchée qu'on peut la désirer. Au régime de la mer succède celui de l'eau douce courant sur le sol émergé ; les mollusques, les polypiers, les oursins cèdent sans transition la place aux mastodontes, aux éléphants, aux rhinocéros, aux hyppopotames, aux cerfs , aux bœufs etc.
Il y a plus: l'observation nous montre qu'à partir de la couche à grands pachydermes, le régime marin a cessé pour toujours dans la vallée du Pô, et que, sur le sol émergé , les faunes terrestres se sont succédé sans interruption jusqu'à nous.
Pour nous donc qui habitons cette vallée, la période pliocénique, lorsque la mer occupait notre pays, ne peut pas être l'aurore de l'époque actuelle ; pour nous, l'aurore de l'époque où nous vivons, paraît bien mieux à l'horizon lorsque le sol de notre vallée, émergeant de la mer pliocénique, permit aux grands pachydermes de venir l'habiter.
M*" Desor, se transportant en esprit à l'époque où, d'après son opinion, les glaciers de notre versant des Alpes Laignaient leur pied dans le grand golfe adriatique aujourd'hui à sec, nous dit que ces faits rappellent les circonstances climatériques actuelles dans la Nouvelle-Zélande. Le tableau est séduisant, on ne peut pas le nier, mais il lui manque , au moins en partie ," la couleur locale, le peu de flore pliocénique que nous connaissons étant composée dfes genres Acer, Popubis, Alnus, Corylus, Quercus etc., flore qui ne reproduit pas exactement celle de la Nouvelle Zélande.
Mais tout séduisant qu'il puisse être, laissons le tableau comparatif entre la vallée du Pô et la Nouvelle-Zélande et venons à la partie sérieuse de la question qui, sous un autre aspect, est encore la question des bassins lacustres.
L'existence des bassins lacustres sxhhalpins est intimement liée avec celle des glaciers à l'époqu^ de leur plus grande extension.
Douze grandes vallées descendent des Alpes comprises entre le Mont Viso et la source de l'Adige ; je ne parle ici que des vallées dont le point de départ s'élève jusqu'au faîte de la chaîne. De ces 12 vallées il y en a six, et ce sont les plus importantes sous le rapport orographique , qui, au lieu de déboucher directement dans la plaine, s'ouvrent dans un amphithéâtre morainique, ce qui veut dire que seulement dans ces six vallées le glacier a pu descendre jusqu'à la plaine et s'y arrêter tout le temps nécessaire pour y construire sa moraine terminale. Mais en face de la chaîne alpine comprise entre le Mont Viso et la source de l'Adige s'élève une autre chaîne, celle qui court entre le Mont Viso et l'Apennin de la Toscane; de
cetto chaîne descendent vers le Pô 18 grandes vallées. Aux débouchés de ces 18 vallées on ne voit aucune trace d'amphithéâtre raorainique.
Ainsi dans le grand bassin du Pô descendent 30 vallées alpines et apennines ; de ces 30 vallées six seulement s'ouvrent dans un amphithéâtre morainique, et ces six amphithéâtres morainiques renferment tous les lacs subalpins.
La couche à grands pachydermes est un horizon qui fixe avec précision le niveau de la me* pliocénique tout le long de la chaîne apennine. Ce niveau est plus élevé que celui des lacs subalpins.
Les bassins de ces lacs préexistaient-ils à la période pliocénique ? Comment se fait-il alors que ces bassins sont restés vides? Comment se fait-il que les dépôts argillo-marneux sableux et caillouteux du pliocène ne les ont pas comblés ?
Ces bassins ne préexistaient-ils pas à la période pliocénique? Quel est alors l'agent qui les a creusés?
Notons ici un fait qui a peut-être beaucoiip de rapport avec l'argument que nous traitons. Si l'on marche dans le sens de la pente du Pô, le long de la chaîne comprise entre le Mont Vise et la source de l'Adige, on remarque que les douze vallées principales, une seule exceptée, augmentent en importance orographique, importance qui s'exprime, se manifeste par l'extension toujours croissante de leurs amphithéâtres morainiques. Ainsi les vallées du Pô, du Pellice, du Chisone n'ont pas d'amphithéâtre; la vallée de la Riparia commence la série des vallées qui s'ouvrent dans un amphithéâtre morainique; la vallée; de la Baltea a un amphithéâtre plus vaste que celui de la Riparia; l'amphithéâtre de la vallée du Toce est plus étendu que le précédent; celui de la vallée do l'Adda n'est
pas en amplitude supérieur à celui du Toce; mais il faut remarquer que dans ce dernier s'ouvrent deux vallées , celle du Tessin et celle du Toce. L'amplii théâtre de la vallée de l'Oglio fait exception à la règle, mais celai de la vallée de l'Adige la confirme de nouveau.
L'amplitude des lacs actuels, celle des anciens lacs aujourd'hui comblés (de Rivoli et d'Ivrée) réçond parfaitement — à l'exception toujours de celui d'Iseo — à l'amplitude, à l'importance des amphithéâtres raorainiques. Remarquons qu'à l'embouchure de la vallée de la Riparia, creusée dans les terrains cristallins, on ne voit pas de trace de terrains sédimentaires; que sur plusieurs points de l'amphithéâtre d'Ivrée affleurent les marnes pliocôniques ; qu'à l'embouchure de la vallée Toce-Tessin et à celle de la vallée de l'Adda les terrains tertiaires et secondaires prennent déjà un développement considérable qui s'accroît à l'embouchure de celle de l'Adige. On voit ainsi qu'à la base des Alpes comprises entre le Mont Viso et la source de l'Adige , la zone des terrains sédimentaires va en s'élargissant à partir de l'amphithéâtre morainique de la Riparia jusqu'au lac de Garda, et que l'amplitude croissante de la zone répond parfaitement à l'amplitude croissante des amphithéâtres morainiques et des lacs qu'ils renferment. Remarquons enfin que les amphithéâtres des deux Doires, Riparia et Baltea, sont , pour ainsi dire, en dehors des x\lpes, tandis que ceux du Toce, de l'Adda et de l'Adige obligent les lacs qu'ils renferment à s'alonger dans l'intérieur des vallées alpines.
Voyons maintenant comment nous devons classer nos lacs subalpins.
Ces lacs d'abord sont relativement récents, puisque leur liassin est en partie creusé dans les couches pliocéniques.
Dans la vallée du Pô il n'y a certes pas à chercher des lacs de rupture, des bassins lacustres dont les parois et le fond soient des couches phées à fond de bateau.
La direction générale des couches soit fossilifères, soit métamorphiques dont sont formées nos Alpes est parallèle au faîte de la chaîne; il s'ensuit que les vallées qui descendent en droite ligne vers la plaine du Pô coupent normalement ces couches. Il y a cependant quelques vallées dont une portion considérable est creusée dans le sens de l'axe de la chaîne. Ainsi dans la vallée de la Riparia, le torrent, depuis sa source jusqu'à Oulx, court entre couche et couche ; depuis Suse jusqu'au débouché de la vallée il coupe les couches; entre Oulx et Suse il descend probablement le long d'une faille, mais dans un lit profond ou mieux dans une véritable gorge.
En général et sauf quelque cas bien rare, nos vallées alpines sont des vallées d'érosion. L'action des glaciers a dû certainement venir en aide aux agents atmosphériques et cà l'eau courante pour opérer le creusement, pour donner au relief des vallées des formes particulières, mais l'action atmosphérique et l'eau ont pu , indépendamment de l'action glaciaire, opérer le creusement. En effet on observe que là où le glacier n'est pas descendu jusqu'à la plaine, la vallée n'est pas moins large et profonde; et on observe aussi qu'en général les vallées alpines ont dû préexister au pliocène, puisque la mer plioeénique est entrée dans l'intérieur des vallées en y formant des fyords. Ainsi on trouve des dépôts pliocéniques dans la Sessera et dans l'Antrona , vallées latérales à celle de la Sesia. Là où la vallée s'ouvre dans un amphithéâtre morainique occupé par un grand lac , le bassin du lac est encore un bassin d'érosion.
Ainsi en entrant dans le lac Majeur on voit, à gauche le château d'Arona, à droite celui d'Angera, bâtis sur la même couche calcaire (l); on voit ensuite au Saint Carlone à gauche, à la chapelle Saint Quirico à droite, le porphyre, et ensuite le gneiss, etc.
Là, où le lac a été en grande partie comblé par les alluviojis post-glaciaires du torrent, comme à Ivrée , on observe aussi, au débouché de la vallée, l'action de l'érosion. Ainsi en entrant dans la vallée d'Aoste on voit à droite et à gauche, d'abord la diorite, ensuite le gneiss, la siénite, etc. former les parois escarpées de la vallée. Ainsi encore, en entrant dans la vallée de Suse on voit à droite et à gauche, d'abord l'eufotide et la serpentine, ensuite le gneiss central, ensuite les calcaires cristallins, etc.
Le bassin d'un de nos grands lacs, quel qu'il soit, est non seulement la continuation du thalweg de la vallée , mais son creux est comparable à celui produit par un coup de gouge.
En résumé .
lo Les vallées alpines, les vallées apennines, les creux de nos lacs sont des bassins d'érosion.
2° Des 30 vallées qui déversent leurs eaux dans le grand bassin du Pô, il n'y en a que six qui s'ouvrent dans un amphithéâtre morainique.
3" Tous les lacs subalpins sont enfermés dans ces
six amphithéâtres qui sont l'œuvre des anciens glaciers.
4° Il n'y a pas d'amphithéâtre morainique sans lacs.
5° 11 n'y a pas de trace de lac en dehors de ces
amphithéâtres.
(I) V. Sludii geologici snlle Alpi ocriâenlaJi Parte prima, tav. IV, la section entre Arona et Ansera.
C° La largeur et la longueur des lacs est proportionnelle à l'amplitude des amphithéâtres morainiques, qui est en raison de celle de la zone des terrains sédimentaires. Je crois avoir ainsi suffisamment étayé ma proposition que l'existence des bassins lacustres subalpins est intimement liée à celle des glaciers à l'époque de leur plus grande extension et je conclus que si la période glaciaire n'avait pas eu lieu , il n'y aurait pas de lacs subalpins.
Les anciens glaciers, à l'époque de leur plus grande extension ont poussé leur pied jusqu'à la plaine du Pô sur un sol émergé.
Ce que je viens de dire dans le chapitre précédent ne détruit pas le fait signalé par M"" Desor; il ne parait même pas, à première vue, avoir beaucoup de relation avec le fait même; cependant, à ma manière de voir, il en prépare l'interprétation.
Tout le monde sait qu'en plusieurs endroits on voit au pied des Alpes, des lambeaux de terrain pliocénique; dans la première partie de mes Studii geologici sulle Alpi occidentali j'ai fixé la place de ceux qui gisent au pied des Alpes piémontaises.
Ces lambeaux font partie de l'horizon inférieur; le supérieur, celui des sables jaunes n'existe plus ou se trouve complètement remanié , et ses débris sont mêlés à ceux qui proviennent de l'altération des roches cristallines dont sont formées nos préalpes.
Les couches argillo-marneuses dont nous parlons sont très-riches en fossiles, de façon que l'on peut ramasser sur ces lambeaux subalpins une bonne partie des moluisques, polypiers, radiaires, etc. dont se compose la f;uine du pliocène.
Il est de fait que sur quelques points, dans l'intérieur de l'amphithéâtre morainique de la vallée d'Aoste, on rencontre le terrain morainique à contact avec la couche pliocénique. M'" L. Bruno qui a fait en détail le relèvement géologique de la région comprise dans la feuille d'Ivrée de notre carte topographique au 50000 ème, en a fixé un bon nombre. Mais ce contact immédiat n'est qu'un accident; dans la plupart des cas l'ancienne moraine couvre le diluvium alpin qui, à son tour, couvre la marne pliocénique , ainsi que je l'ai indiqué sur la coupe publiée dans le Précis des terrains superficiels de la vallée du Pô.
Ce diluvium alpin est bien celui qui forme le sol de toute la vallée du Pô, à partir de la base des Alpes jusqu'au fleuve. Sur la coupe que j'ai publiée dans mes Appunti sulla geologia del Piemonte, on voit bien la position du bloc gigantesque de Pianozza sur le diluvium, dans lequel, à 30 mètres au-dessous , les canaux d'irrigation coulent en galerie.
Sur cent points des amphitéâtres de Rivoli, d'Ivrée et du Lac Majeur, on peut observer la superposition immédiate du terrain morainique au diluvium; je n'insisterai pas davantage sur ce fait qui doit nécessairement se produire sur bien d'autres points en dehors de la vallée du Pô.
Une fois mis hors de discussion que la série des terrains est ainsi disposée, que les marnes fossilifères occupent le bas, le diluvium le milieu et le terrain morainique le haut, si l'on veut que le glacier ait porté ses débris à contact des animaux marins de leur vivant dans la marne, il faudrait nécessairement admettre que le diluvium s'est déposé dans la mer.
Or cela est ii!admipsil)!e rt eu voici les prouves.
Le diluvium forme au débouché de chaque vallée un cône de déjection ; les cailloux roulés de chaque cône proviennent des roches qui affleurent dans la vallée correspondante.
Prenons à examiner le cône de la Dora Riparia.
De Sant'Ambrogio — point où la Dora Riparia débouche dans la plaine — à Turin il y a 25 kilomètres. Sant'Ambrogio est à 337 mètres au-dessus du niveau de la mer et Turin à 237 environ; différence 100 mètres; pente de 4 mètres par kilomètre.
Mais Sant'Ambrogio est placé dans l'intérieur de l'amphithéâtre morainique dont le sol, d'après ma manière de voir, a été érodé , fouillé par le glacier. Ainsi prenons pour pente moyenne du sol celle du chemin de fer Turin- Rivoli qui est de 8,8 par mille en observant toutefois que la station de Rivoli est déjà placée sur la moraine et que, par conséquent, la pente de 8,8 par mille est exagérée.
Le niveau de la mer plioccniqne, avons nous dit, s'élevait à plus de 350 mètres; elle devait donc s'approcher du point aujourd'hui occupé par Sant'Ambrogio.
•Dans le diluvium formant le sous-sol de Turin on trouve des cailloux ayant 0",40, 0'°,50 de diamètre; ceux qui ont ces dimensions ce sont des cailloux de quarzite qui proviennent ou de la vallée de Bardonèche ou des environs du glacier de Bard.
Cela posé j'adopte pour un moment les idées exposées par M"" Desor; je suppose que la mer pliocénique baigne le pied du Musinè un peu en aval de Sant'Ambrogio. Je vois le glacier qui occupait la vallée de la Riparia, s'avancer à peu de distance du rivage, et, aux jours de grande ablation, je vois sortir de ce glacier un torrent impétueux qui
entraîne dans la mer des blocs et des débris. Mais une fois que les eaux du torrent, et les débris qu'elles ont entraînés touchent la mer, je ne vois plus rien et je ne puis comprendre comment ces débris peuvent arriver jusque là où nous trouvons le diluvium ; je ne puis comprendre comment des cailloux ayant 0™,50 de diamètre peuvent rouler dans la mer jusqu'à 25 kilomètres de distance sur un fond dont la pente est de 8,8 par mille. Il y a plus ; lorsque je vois ce torrent impétueux sortir du glacier et se perdre dans la mer, j'observe que ses eaux ont une teinte gris foncé et sont épaissies par la grande quantité de boue qu'elles portent en suspens. Où s'est-elle déposée cette boue? Elle a dû disparaître complètement, car un des caractères les plus essentiels du diluvium est celui d'être partout et à toute profondeur parfaitement débourbé. Cependant si l'on songe que 20 vallées — je parle ici de toutes les vallées qui débouchent dans la plaine sur la gauche du Pô — descendaient des Alpes apportant leur tribut d'eaux et de limon, on ne peut comprendre comment le diluvium, s'il s'est déposé au sein de la mer, n'en renferme point.
On pourrait m'observer que les courants marins ont entraîné au large et bien loin les boues , en ne laissant sur place que les cailloux, les graviers, les sables. J'ai déjà répondu à cette observation dans ma lettre au Président de la Société des Sciences naturelles de Milan Sulla riescavazione dei bacini lacustri per opéra degli antichi ghiacciai (Milan 1865) , et du reste la réponse est bien facile du moment qu'aujourd'hui de puissants dépôts de limon se forment dans l'Adriatique qui est un golfe bien plus large que ne pouvait l'être la vallée du Pô.
Si l'on examine les conditions physiques des dépôts
pliocéiiiques ut la faïuiL' (Qu'ils reiifernieut, on arrive à cette conclusion, que le climat était à cette époque plus chaud qu'aujourd'hui et qu'il était d'ailleurs bien sec. L'observation nous montre qu'au débouché de chaque vallée apennine il a dû se former dans la mer pliocénique un delta caillouteux, un banc, une espèce de cône de déjection ; mais ces dépôts caillouteux, ces conglomérats sont bien moins étendus, bien moins puissants que les cônes diluviens, que ceux même qui se forment aujourd'hui. Du reste dans les conglomérats, dans les deltas caillouteux du pliocène on rencontre fréquemment des fossiles et des cailloux troués par les lithodomes. On peut observer le même fait dans les conj;lomérats miocéniques qui ont quelque fois 50, 80 et 100 mètres de puissance; en général ces conglomérais sont dépourvus de fossiles mais par ci par là on y voit quelque grosse huitre, quelque polypier et plus souvent des cailloux calcaires troués par les lithodomes. Le diluvium est non-seulement un dépôt parfaitement débourbé mais entièrement dépourvu de toute trace de corps organisé.
Le Var débouche dans la Méditerranée par une vallée large dont le sol, sur une longueur de plusieurs kilomètres, est une plaine de cailloux. Dans les grandes crues ce torrent pousse à la mer une quantité considérable de débris roulés qui y ont formé un banc, un delta s'avanrant au loin et au large. Peut-on croire que ce grand liane présente les caractères des dépôts diluviens? Peuton croire que dans sa masse il n'y ait pas de trace d'animaux marins, pas de trace de dépôts limoneux?
La grosseur des cailloux diluviens est relativement très-forte, et la masse du terrain diluvien qui couvre h fond de la vallée du Pô est vraicmcnt énorme; il uc sufTil
donc pas de supposer un temps très-long pour que ce dépôt ait pu se former, mais il faut admettre aussi une force extraordinaire d'impulsion dans les eaux torrentielles qui en opérèrent le transport , ce qui demande une quantité extraordinaire d'eau torrentielle.
adoptons encore une fois les idées de M"" Desor. Transportons nous en esprit au pied du grand glacier de l'Adda, se baignant dans la mer pliocénique, déposant ses débris à côté des oursins, des mollusques, des polypiers vivants sur le fond marneux. Ce glacier avait, au moins, 100 kilomètres de longueur et, dans les journées de grande ablation, il devait en sortir quelque chose comme 150 à 200 mètres cubes d'eau par seconde.
Maintenant nous pouvons nous demander si les oursins, les mollusques, les polypiers auraient pu vivre dans ces parages où venait se déverser une quantité si grande d'eau douce, froide et surchargée de limon. Décidément cela ne nous paraît pas possible.
Si aujourd'hui la mer Adriatique s'élevait jusqu'au niveau qu'elle occupait pendant la période pliocénique, la vallée du Pô se changerait en un golfe étroit relativement à sa longueur, et l'énorme quantité d'eau douce que dans les grandes crues déversent tous les torrents alpins et apennins suffirait pour diminuer la salure de celle de ce golfe. Mais si l'on pense que pendant la période glaciaire tous ces torrents avaient 200 fois plus d'eau, l'on a de la peine à se figurer que les mollusques formant la faune pliocénique aient pu vivre dans des parages où, je le répète, arrivait un si grand volume d'eau froide, douce, et bourbeuse. Et, il n'est pas ici question de mollusques qui se seraient relégués dans tel ou tel endroit de ce golfe , mais bien de mollusques qui auraient pré-
féré vivre au coutact même du glacier, au contact même de l'eau glaciaire. En effet dans l'amphithéâtre morainique d'Ivrée les deux affleurements de couches pliocéniques les plus étendus et les plus riches en fossiles se trouvent précisément sur les bords du lit de la Baltea et de la Chiusella.
L'idée que le diluvium alpin se soit déposé, dans la vallée du Pô, au sein d'une nappe d'eau salée ou douce, quoique plus d'une fois mise en avant n'est pas admissible. D'abord parce que ce terrain est trop étendu et formé de débris trop volumineux relativement à la pente de beaucoup trop faible ; ensuite parce qu'il est parfaitement débourbé dans toute son étendue et dans toute son épaisseur connue , -et enfin parce qu'il ne renferme aucune trace d'êtres organisés.
Le diluvium s'est donc déposé sur un sol émergé ; il est un dépôt torrentiel qui sert de base au terrain morainique.
Ayant à plusieurs reprises exposé ma manière de voir sur la formation des bassins lacustres — dont le fait signalé par M"" Desor n'est qu'un épisode — je me dispenserais volontiers de l'exposer de nouveau si la critique qui précède ne me faisait un devoir de proposer une autre interprétation à la place de celle que je me suis forcé de combattre.
Si par une opération de l'esprit nous enlevons de la vallée du Pô le pliocène, le diluvium, les anciennes moraines et les alluvions modernes y compris le delta qui s'avance dans l'Adriatique, nous trouvons que les thalwegs des vallées alpines se réunissent à celui de la vallée du
Pô à une profondeur considérable, peut être à 3 ou 400 mètres au-dessous du sol entre Piacenza et Adria. Remettons maintenant à leur place tous ces dépôts et cherchons à nous rendre compte do ce qui arriva postérieurement à la période pliocénique.
Pendant cette période les glaciers n'existaient pas dans les Alpes ou ils y étaient peu développés. A la fin de la période les Alpes s'élevèrent d'environ 400 mètres, la mer pliocénique se retira dans les limites qu'elle occupe aujourd'hui et les glaciers commencèrent leur mouvement vers la plaine.
Je ne pense pas que ce mouvement de progression ait été exclusivement l'effet du soulèvement; je crois, au contraire, qu'un changement de climat a beaucoup influé sur l'accroissement des glaciers. Ceux qui occupaient les vallées principales telles que celle d'Aoste , du Toce et du Tessin ont dû employer un temps très long, quelque chose comme 8 ou 10 siècles à arriver dans la plaine du Pô. Mais pendant leur marche dix fois séculaire , l'ablation estive de chaque glacier a dû produire une grande ([uantité d'eau torrentielle qui , à l'embouchure de la v;illée, emporta la couche sableuse du pliocène et déposa sur la marne le cône de déjection.
Le pied des grands glaciers arrive dans la plaine et s'étend sur le sommet du cône torrentiel; les eaux produites par l'ablation creusent davantage leur lit dans le diluvium ot arrivent sur la couche marneuse du pliocène. Le glacier s'avance encore, fouille le diluvium et creuse la marne en s'enfonçant dans l'épaisseur de cette roche si tendre et rendue molle par la présence de l'eau.
Mais ta mesure que le glacier s'enfonce, l'épaisseur de la couche qui s'oppose à sa marche progressive s'accroit, et
Iti glacier au lieu de s'arrêter -se, plie cri haut, remonte, force l'obstacle ; le sommet de la courbe que le glacier décrit en descendant et puis en remontant, correspond à la plus grande profondeur du lac.
Je ne me cache pas que cette interprétation prête elle aussi le flanc à de sérieuses critiques. Ainsi le glacier en s'enfonçant dans la marne et en produisant un creux, (levait faire appel aux eaux glaciaires ; ainsi appelées à occuper le bassin, ces eaux n'auraient-elles pas dû, par leur présence, arrêter la marche du glacier, en neutraliser la force?
On peut convenir que la question de l'afTouillement glaciaire, du creusement des bassins lacustres par l'action de la glace est complexe , difficile à résoudre, mais l'on ne peut se refuser d'admettre les conclusions des chapitres précédents.
En attendant que la question fasse son chemin , nous dirons donc :
Le diluvium est un dépôt torrentiel qui s'est formé sur un sol émergé; les glaciers en sortant des Alpes ont élevé leurs moraines sur le diluvium.
L'existence des lacs sujjalpins est intimement liée avec celle des glaciers à l'époque de leur plus grande extension: si l'époque glaciaire n'avait pas eu lieu, il n'y aurait pas de lacs subalpins.